‹ Histoire populaire de saint François d'AssiseChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Accroisement de Tordre des Frères-Mineurs. — Frères Junipère, Ruffin, Masseo et Léon. — Instructions de François à ses disciples. — Voyage à Florence. — Sainte Claire d'Assise. — Etablissement de l'orfee des Pauvres-Dames ou Sœurs de

Sainte-Claire. — 1212.

Tout est providentiel dans la vie des grands serviteurs de Dieu ; on ne sait ce qu'on doit admirer le plus de la merveilleuse conduite du Seigneur à leur égard ou de la manière dont ils y correspondent. C'est dans l'église de Sainte-Marie-des- Anges, alors abandonnée, en ruines, que la mère de François avait demandé et obtenu de Dieu la naissance de son fils. Dans cette même église, réparée de ses mains, Jésus-Christ, par une parole de l'Evangile, lui avait révélé sa divine vocation. C'est là qu'il allait asseoir définitivement sa famille religieuse, et qu'elle devait s'accroître avec une admirable fécondité sous les regards de la Vierge Marie, sous la bénédiction de son divin Fils. François devait sortir de ce lieu pour aller recevoir les stigmates ; il y devait revenir pour rendre le

dernier soupir. C'est de ce sanctuaire que dm légions d'apôtres et des torrents de bénédictions devaient s'échapper pour se répandre • dans le monde entier ; c'est au pied de son autel que des millions de pèlerins devaient venir pendant des siècles prier, pleurer, se repentir, et trouver, avec le pardon, la joie du divin amour. Toutes ces merveilles furent révélées à François par le Seigneur, dans une vision, dès la première nuit qu'il passa à Sainte-Marie-des-Anges, et dans le transport de sa joie il s'écria : " Véritablement c'est ici un lieu saint, qui devrait être habité par des anges plutôt que par des hommes. Tant que je le pourrai, je n'en sortirai pas : il sera, pour moi et pour les miens, un monument éternel de la bonté de Dieu. "

Dès que le saint fut établi à Sainte-Mariedes-Anges, le nombre de ses frères s'accrut rapidement. Il faissait à tous les postulants un aimable accueil ; mais il recevait les uns et refusait les autres, avec ce discernement des âmes qui était un de ses dons. Parmi les disciples qui accoururent les premiers sous la houlette de ce doux pasteur, quelques-uns ont obtenu une place spéciale dans son cœur et laissé un souvenir plus vivant dans la

mémoire des peuples. Tel fut le très-Simple et très-humble frère Junipère, qui poussa jusqu'à la passion l'amour des souffrances et des injures, jusqu'à un pieux excès le mépris de lui-même, et de qui François, faisant allusion à son nom (mniper, genévrier), disait : " Plût à Dieu que nous eussions un bois de pareils genévriers. "

Tels furent encore les frères Ruffin, Masseo et Léon ; Ruffin à qui François rendait ce beau témoignage: "J'ai appris par révélation que c'est une des âmes les plus fidèles et les plus pures qu'il y ait au monde, et même je lui donnerais sans crainte dans un corps mortel la qualité de saint, puisqu'il est déjà canonisé au ciel ;" Masseo, qui joignait à la plus haute piété le don de prêcher avec une éloquence pénétrante des choses divines, et qui, sur l'ordre de François, remplissait les offices les plus bas de la maison avec une si simple et si joyeuse obéissance, qu'il faisait l'admiration de tous les frères et celle du Saint lui-même ; Léon enfin, le candide, l'angélique frère Léon, confesseur du Saint, son secrétaire intime, son plus cher ami, son inséparable compagnon, qu'il appelait avec amour la petite brebis de Dieu, peccoreUa di

Dio, auquel il ouvrait tous les trésors de son âme, tous les mystères de sa vie surnaturelle, et qui, étroitement uni à lui pendant sa vie, mérita de reposer près de lui après sa mort, devant l'autel renfermant les reliques de saint François canonisé.

Après la figure de notre Saint, il n'y a pas dans son histoire de figure plus charmante et plus séraphique que celle de ce bienheureux frère Léon : la foi et la dévotion des peuples en ont gardé la mémoire : elles nous ont transmis, dans le livre ravissant des Fioretti, le souvenir de quelques-unes des conversations de ces chers amis du Seigneur. J'en rapporterai deux qui les peignent tout entiers, et qui semblent descendues directement du ciel.

Un jour, saint François, allant de Pérôuse à Sainte-Marie-des-Anges, cheminait avec frère Léon par un froid très-rigoureux. Après un long temps de silence et de méditation, il lui dit : " Fasse Dieu que les Frères-Mineurs donnent à toute la terre un grand exemple de sainteté ! Néanmoins, chère brebis de Dieu, sache que ce n'est pas là la joie parfaite. "

Un peu plus loin, il dit : "0 Léon, quand les frères rendraient la vue aux aveugles,

chasseraient les démons, feraient parler les muets et ressusciteraient les morts de quatre jours, ce n'est point là la joie parfaite. "

Un peu plus loin : " 0 frère Léon, si les Frères-Mineurs savaient toutes les langues et toutes les sciences, s'ils avaient le don de prophétie et celui de discernement des cœurs, ce n'est point là la joie parfaite. "

Et un peu plus loin encore : " 0 Léon, petite brebis de Dieu, qnand les Frères-Mineurs convertiraient par leurs prédications tous les peuples infidèles à la foi chrétienne, ce n'est point là la joie parfaite. "

Il continua à parler ainsi l'espace de plusieurs milles. Enfin Léon, étonné, lui demanda : " 0 Père, je vous prie, au nom de Dieu, dites-moi donc où est la joie parfaite. "

Le Saint répondit : " Quand nous arrive, rons à Sainte-Marie-des- Anges, mouillés transis de froid, et mourant de faim, et que nous frapperons à la porte, si le frère portier nous dit ; " Vous êtes deux fainéants, deux vagabonds qui courez le monde et enlevez les aumônes aux véritables pauvres, " et qu'il nous laisse à la porte pendant la nuit, à la neige et au froid ; si nons souffrons ce traitement avec patience, sans trouble et sans murmure,

bénissant Dieu, qui nous traite selon nos mérites, frère Léon, crois que c'est là une joie parfaite ! Et si, contraints par la nuit, le froid et la faim, de faire instance pour entrer dans le couvent, nous sommes repoussés avec des injures et des coups, jetés dans la neige, couverts de plaies, et que nous supportions toutes ces choses en paix, dans la pensée que nous devons participer aux souffrances de notre béni Seigneur Jésus-Christ ; ô Léon, chère brebis de Dieu, crois bien que c'est là la joie parfaite, Car entre tous les dons du Saint- Esprit, que Jésus-Christ a accordés et accordera à ses serviteurs, le plus considérable est de se vaincre soi-même et de souffrir pour l'amour de Dieu ! "

Un autre jour, dans les premiers temps de l'Ordre, François voyageait encore avec frère Léon ; n'ayant point de bréviaire pour réciter l'office, quand vint l'heure des matines, il dit à son compagnon : " Frère Léon, nous n'avons pas de livres ; il nous faut pourtant chanter les louanges de Dieu : voici ce que nous ferons. Je dirai : "O frère François ! tu a commis tant de péchés dans le monde, .que tu mérites d'être précipité dans l'enfer. " Et

toi, frère Léon, tu répondras : " Il est vrai que tu mérites d'être au fond de l'enfer. "

Frère Léon dit avec la simplicité d'une colombe : " Volontiers, mon père " Mais au lieu de répondre comme François le voulait, il dit au contraire : " Dieu fera par vous tant de bien que vous irez en paradis. "

Le Saint le reprit : " Il ne faut pas dire ainsi, frère Léon ; mais quand je dirai : " 0 frère François, tu as fait tant de choses iniques contre Dieu que tu es digne de toutes ses malédictions, " tu répondras : "Il est vrai que tu mérites d'être au nombre des maudits. " Mais Léon dit : " 0 frère François, Dieu vous fera grâce, et vous serez béni entre les bénis." Alors le Saint, avec une douce colère : " Pourquoi as-tu la hardiesse de transgresser le précepte de l'obéissance, et de répondre tant de fois autrement que je ne l'ai ordonné? — Mon très-cher Père, répondit Léon, Dieu le sait, j'ai voulu répéter les paroles que vous m'avez prescrites.

— Cette fois au moins, reprit François, réponds comme je t'enseignerai. Je dirai : "0 frère François ! petit homme misérable, penses-tu bien que Dieu te fasse miséricorde ? " Et tu répondras ces mêmes paroles. "

Alors le Saint redit ces mots avec une grande effusion de larmes, et frère Léon répondit : Vous recevrez de Dieu une grande miséricorde ; vous serez exalté et glorifié éternellement, car celui qui s'humilie sera élevé. Je ne puis pas dire autrement, c'est Dieu qui parle par ma bouche. "

C'est par de tels discours et de tels exemples que saint François enseignait à ses heureux disciples le pardon des injures, la joie des souffrances et l'amour de l'humilité.

Mais l'amour de la sainte pauvreté était ce qu'il s'appliqua le plus à développer dans leur cœur; c'était comme la vertu mère autour de laquelle il voulait grouper toutes les autres, et il leur en démontrait l'excellence par des paroles admirables,

" Mes très-chers frères, mes bien-aimés enfants, leur disait-il, n'ayez point de honte d'aller demander l'aumône, puisque Notre- Seigneur s'est rendu pauvre en ce monde pour l'amour de nous, et qu'à son exemple nous avons choisi l'état de la plus parfaite pauvreté, Allez, avec la bénédiction de Dieu, demander l'aumône, pleins de confiance et de joie, plus que celui qui irait offrir cent pour un. Car c'est l'amour de Dieu que vous offrez

en la demandant, puisque vous dites : " Faites-nous l'aumône pour l'amour de Dieu, " et qu'auprès de ce divin amour, le ciel et la terre ne sont rien. "

Il leur disait encore avec une simplicité toute céleste : " Le pain que la sainte pauvreté fait ramasser de porte en porte est le pain des anges, parce que ce sont tous les bons anges qui inspirent aux fidèles de le donner pour l'amour de Dieu. C'est ainsi que cette parole du prophète : L'homme à mangé le pain des anges, s'accomplit dans les saints pauvres. Dieu a donné les Frères-Mineurs au monde dans ces derniers temps, afin que les élus puissent pratiquer ce qui les fera glorifier par le souverain Juge, lorsqu'il leur adresssera ces paroles si douces : " Ce que vous avez fait à l'un des plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à moi-même ! "

Le Saint exposait ainsi en quelques mots, dans ces paroles naïves et profondes, tout le secret de cette absolue pauvreté dont il avait fait le fondement de son Ordre. Sanctifier les uns par l'abandon complet des biens de ce monde, les autres par l'exercice de la charité, et, par cet échange d'aumônes et de bénédictions, réunir tous les hommes, frères en Adam

et en Jésus-Christ, dans l'amour pratique du prochain et dans Tamour de Dieu : c'est là toute l'œuvre de saint François.

Il donnait l'exemple à ses frères en ce point comme en tous les autres, et quêtait autant que ses autres devoirs le lui permettaient. Il voulait que tous remplissent cet humble et répugnant office avec la joie spirituelle des enfants de Dieu ; voyant un jour un bon frère qui revenait de la quête, joyeux et chantant à haute voix les louanges du Seigneur, malgré la sueur, la poussière et le poids de sa besace, il courut à lui, prit cette lourde besace, et baisa les épaules qui l'avaient portée, en s'écriant ; "C'est ainsi que mes frères doivent aller à la quête et en revenir, toujours joyeux, glorifiant Dieu de tous les biens qu'il nous fait. "

Dans les voyages qu'il fit à cette époque pour la conversion des pèche ars et le développement de son Ordre, François alla jusqu'à Cortone, où il reçut, entre autres novices, le fameux frère Elie, qui devait quitter l'ordre des Mineurs après l'avoir gouverné, et dont nous parlerons plus d'une fois dans cette histoire ; puis jusqu'à Florence, ou Dieu suscita de nombreuses et touchantes voca-

lions. Parmi ces vocations, celle Jean Parent est la plus remarquable.

C'était un grand jurisconsulte, premier magistrat de Cività-Castellana : sa réputation s'étendait jusqu'à Eome. Un soir qu'il se promenait aux environs de la ville, il vit un paysan qui s'efforçait de faire entrer un troupeau de pores dans leur étable, et qui, s'emportant contre eux, les poussait du bâton et du pied en criant : " Pourceaux, entrez dans l'étable comme les juges entrent en enfer ! " Cette grossière apostrophe, inspirée sans doute au porcher par quelque démêlé récent avec la justice, fut le moyen singulier dont Dieu se servit pour ramener à lui le savant magistrat. Il revint tout pensif, méditant profondément sur la responsabilité terrible des charges publiques et les dangers du monde. Le Seigneur, qui le voulait tout entier, lui fit, en ce même temps, rencontrer saint François, qu'il admira qu'il aima et qu'il résolut bientôt d'imiter. Son fils unique reçut la même vocation ; et tous deux, ayant distribué aux pauvres tous leurs biens, entrèrent avec joie dans l'ordre des Frères-Mineurs. Jean Parent, tout amoureux qu'il était de l'obscurité, y brilla par ses vertus et par

ses lumières ; il en fut élu général en Tannée 1230, et le gouverna avec une grande sagesse.

Pendant ce même séjour à Florence, François reçut la visite de trois habitants de la ville, qui lui amenaient leurs fils pour qu'il les bénit ; il alla sans rien dire cueillir cinq fleurs au jardin, en donna une à chacun des deux premiers enfants, et déposa les trois autres entre les mains du dernier, lui disant avec tendresse : " Tu seras mon cher enfant. " Cette prédiction s'accomplit : l'enfant, devenu jeune homme, prit l'habit des Frères-Mineurs, et justifia par sa vie tout angélique le nom de frère Ange qui lui fut donné à son entrée dans l'Ordre. Tout ceci se passait en 1211, dans la première année de l'établissement définitif des Frères-Mineurs.

François, après de nombreuses courses apostoliques, revint à Sainte-Marie-des- Anges quelque temps avant le carême de l'an 1212, y trouva son Ordre prospère et considérablement accru, respirant l'ardeur de la foi, la joie de l'obéissance, du sacrifice et de la sainte pauvreté. Tout en s'appliquant à entretenir et à développer cet esprit parmi ses enfants et ses frères, il fut appelé de Dieu à s'occuper de la fondation d'un autre établissement reli-

gieux semblable au premier, qui devait être pour les femmes ce qu'était pour les hommes Tordre des Frères-Mineurs. Ouvrier de Dieu, il travaillait avec une activité divine.

L'illustre vierge que l'Eglise vénère sous le tnom de sainte Claire devait être, sous la plirectiori spirituelle de François, la fondatrice >et la mère de cette nouvelle famille religieuse. Elle était née, à Assise, d'une famille riche et noble. Elevée pieusement par sa mère, elle avait grandi dans l'amour de Dieu et des pauvres. Toute jeune encore, elle avait compris les charmes du sacrifice, les douceurs de la pénitence et la vanité des choses qui passent. Portant un cilice sous ses riches vêtements, elle passait sa vie dans la prière et dans la mortification : elle désirait vouer à Dieu sa virginité, et parmi -toutes les jeunes filles d'Assises qui. à l'exemple de saint François, aspiraient à un amour supérieur aux amours de la terre, elle apparaissait, dit saint Bonaventure, comme la plus belle plante du jardin de l'Epoux céleste, comme l'étoile la plus brillante et la plus pure.

Dès qu'elle eut entendu parler de la sainteté et des œuvres de François, elle désira ardemment le voir et s'entretenir avec lui.

le

Bous la conduite d'une pieuse parente, elle vint plusieurs fois le trouver à Sainte-Marie des-Anges, lui exposa son désir de se donne tout à Dieu, de vivre dans la pénitence dans la contemplation, et lui confia la direction de son âme comme à un ange visible descendu sur la terre. Le Saint, dirigé par l'esprit de Dieu, changea ses désirs en résolutions, lui inspira un dégoût invincible du1 monde, un amour ardent pour la sainte pau-' vreté, et, vers la fin du carême de l'an 1212, il lui déclara que l'heure était venue de dire adieu à la terre et de donner sa vie à l'éternel Epoux des âmes.

Suivant ses instructions, le dimanche 18 mars, jour des Rameaux Claire, richemeut vêtue selon son rang, alla le matin à l'église cathédrale d'Assise avec les autres nobles dames de la ville : comme elle demeurait à sa place par modestie pendant que celles-ci s'empressaient pour recevoir les rameaux l'Evêque, ami et peut-être confident de Fian çois, descendit de l'autel et vint lui apporte] une palme, symbole de la victoire qu'elle allait remporter sur le monde. C'était la dernière fois qu'elle paraissait dans l'assemblée des fidèles.

La nuit suivante, elle quitta secrètement i maison paternelle, accompagnée d'une de as femmes, et se rendit à l'église de Saintetarie-des Anges, ou saint François et ses fiées chantaient alors Matines. Ils la reçurent cierge à la main, la conduisirent procesjionnellement devant l'autel de la Vierge ; le aint lui coupa les chevenx, lui donna pour êtement une robe grossière semblable à la ienne, une corde pour ceinture ; et, sous les égards de Dieu, de la Vierge Marie et des rtiges, Claire voua sa virginité au Seigneur ésus-Christ, son seul époux et son unique ,mour. Tel fut le commencement de l'ordre les Filles de Sainte-Claire ou Pauvres-Dames, (lui devait, comme celui des Frères-Mineurs, .'étendre rapidement dans le monde entier ; Oieu voulut que ces deux Ordres, sortis l'un it l'autre de l'âme de François, prissent naissance dans cette église de Sainte-Marie-desànges, berceau et tombe du patriarche d'Assise.

Claire, consacrée au Seigneur, fut conduite lans un monastère voisin des sœurs Bénédictines, en attendant que la Providence pourvût à sa demeure, et cette fois encore ce fut saint Benoît qui donna au deuxième ordre de

Saint-François son appui fraternel et son premier asile.

Les épreuves ne manquèrent pas à la fille spirituelle de François. Elle ent besoin d'un grand courage et d'un secours surnaturel du Seigneur pour résister aux prières, aux menaces de ses parents. Mais l'épreuve fut plus terrible encore quand, peu de jours après, Agnès, sa sœur bien-aimée, attirée à la vie parfaite par ses prières, la vint rejoindre en son monastère, et lui déclara qu'elle voulait partager sa vie de pénitence. Leur famille, désolée jusqu'à la fureur, résolut de s'opposer par la force à l'exécution de ce projet ; un chevalier, oncle des deux saintes sœurs, osa pénétrer dans leur asile, et ne pouvant décider Agnès à le suivre, la saisit par les cheveux et la traîna violemment hors du monastère. Il fallut pour lui faire lâcher prise que Dieu lui-même intervînt en paralysant son bras, et Claire, accourant sur le champ de bataille de la virginité où sa sœur gisait demi-morte, la releva et la ramena dans la maison du céleste Epoux, sans que sa famille tentât désormais de s'y opposer. Cette opposition furieuse se changea même bientôt en une amoureuse soumission à la volonté de

Dieu ; Béatrix, seconde sœur de sainte Claire, ne tarda pas à rejoindre les autres, et trois ans après leur mère, restée veuve, alla à son tour, à l'ombre du cloître et sous la direction de sa fille devenue sa mère spirituelle, demander à la pénitence et à l'amour de Jésusdes consolations célestes et des joies immortelles.

Saint François ne tarda pas à établir Claire et ses sœurs dans la maison attenante à cette église de Saint-Damien, où lui avait parlé le crucifix : ainsi se vérfiia la prophétie qu'il avait faite en la réparant, lorsqu'il avait annoncé qu'en ce lieu fleurirait un couvent de Pauvres-Dames dont la sainteté glorifierait Dieu. Ces faits se passaient en l'an 1212.

A peine furent-ils connus que les vocations éclatèrent de toutes parts ; dans ces temps capables de grands crimes, mais aussi de grandes vertus, le sacrifice et l'immolation de soi-même offraient aux âmes généreuses et trempées dans la foi un attrait plus puissant que celui des vains plaisirs du monde. En peu de temps Claire se vit entourée d'une foule de jeunes filles, de pieuses veuves, qui abandonnaient famille, richesse et douceur de la vie, pour venir prier, pleurer, sanéantir

avec elle dans l'ombre et les austérités du cloître. Ce serait sortir de notre sujet que de raconter ici les merveilles de pénitence et de sainteté, de joie et d'amour crucifié qui embaumèrent, comme des fleurs du ciel, les premières années de cet ordre naissant des Pauvres-Dames. La tendresse de ces saintes filles les unes pour les autres, leur respect filial pour sainte Claire, leurs élans séraphiques d'amour de Dieu, leur céleste allégresse, toute cette première floraison a des parfums et des aspects de paradis. Sainte Claire, courant à grands pas dans la voie de son bienheureux Père saint François, poussa l'amour de la pauvreté jusqu'à un tel point, qu'elle demanda et obtint, non sans peine, du pape Innocent IV, le privivilége de renoncement perpétuel à toutes possessions, pour elle et pour son Ordre. Les sœurs de Sainte-Claire, étant cloîtrées, ne pouvaient aller mendier comme les Frères-Mineurs ; elles durent désormais attendre chaque jour dans leur monastère, de la seule Providence de Dieu et de la charité des chrétiens, le pain delà journée. Quand ce pain quotidien leur faisait défaut, on sonnait la cloche du couvent, pour apprendre aux fidèles que les sœurs n'avaient

pas de quoi manger. Il en est ainsi depuis six siècles Jésus-Christ et ses amis n'ont pas manqué de répondre à l'appel des pauvres recluses ; quand, par hasard, le secours imploré n'arrive pas à temps, les saintes filles bénissent Dieu, et, joyeuses, remplacent leur repas par un chant d'action de grâces.

Voici là lettre par laquelle le pape Innocent IV consacra en faveur des Filles de Sainte-Claire ce privilège étrange et nouveau de la plus absolue pauvreté qui fut jamais :

" Innocent évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à sa bien-aimée fille en Jésus Christ, Claire, et aux autres sœurs du monastère de Saint-Demien d'Assise, salut et bénédiction apostolique.

" Puisque vous désirez vous consacrer à' Dieux seul, renoncer à toutes les choses temporelles, vendant vos biens et en distribuant le prix aux pauvres, pour suivre dans le dénûment absolu le Pauvre divin, qui est la voie, la vérité et la vie, rien ne pourra vous arracher à cette sainte résolution ; car le Seigneur, qui nourrit les petits oiseaux, qui a vêtu la terre de verdure et de fleurs, saura bien vous nourrir et vous vêtir, jusqu'au jour

où il se donnera lui-même à vous pour ali- 5H

ment éternel... Comme vous nous avez demandé le privilège de la très-haute pauvreté, nous vous octroyons, par ces présentes, de ne pouvoir être contraintes par qui que ce soi ta prendre, avoir ni retenir des possessions temporelles... Ceux qui vous aimeront en Jésus- Christ, vous votre Ordre, et spécialement le monastèrre de Saint-Damien, qu'ils aient la sainte paix de Dieu, et qu'au jour du jugement ils trouvent la récompense de la béatitude éternelle. "

C'est ainsi que sainte Claire, digne fille de saint François aima la pauvreté, à l'égal de ce grand pauvre de Jésus-Christ, et qu'après quarant-deux ans passés dans l'exercice de toutes les vertus, elle mérita de l'aller rejoindre dans l'éternel amour. Son Ordre, qui dès lors comptait des monastères dans toutes les nations chrétiennes, grandit toujours parallèlement à celui des Frères-Mineurs ; réformé deux siècles après par sainte Colette, il édifie encore de nos jours les âmes chrétiennes, souffre, pleure et prie pour les âmes pécheresses, et suspend par ses pénitences et ses mérites la justice vengeresse de Dieu, prête à foudroyer l'impiété des peuples et des souverains.

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