‹ Histoire populaire de saint François d'AssiseChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Prédication» merveilleuses de François. — Voyage à Rome. — Sa maladie, ses lettres, ses miracles. — Il part pour l'Espagne, parcourt l'Italie et le midi de la France. — Premier voyage au mont Alverne. — Nouveau départ pour Rome. — 1212 à 1213.

Tout en fondant son deuxième Ordre5 François veillait sur le premier ; il avait toujours devant les yeux et dans le cœur cette chère maison de Sainte-Marie-des-Anges, noviciat de ses religieux, d'où ils partaient incessamment pour aller combattre l'ennemi des âmes et sanctifier le monde. A mesure que les vocations se multipliaient, les œuvres de charité auxquelles il vouait ses frères s'accroissaient et se multipliaient aussi, suivant l'aptitude de chacun, Les uns, ayant le don de la parole, allaient en mission, prêchant la pénitence et le salut. D'autres, envoyés par leur père, couraient au loin établir l'Ordre et fonder des monastères. Quelques-uns s'adonnaient plus habituellement à la contemplation. D'autres enfin soignaient les malades et spécialement les lépreux, pour lesquels François conservait une tendre prédilection. Lui, donnant l'ex-

emple à tous, semblait réunir toutes les vocations, Il prêchait, semait les monastères, se livrait à l'oraison pendant des nuits entières, allait demander l'aumône comme le dernier de ses frères, et de ses mains il pansait amoureusement les plaies des pauvres lépreux. Il voulait qu'au besoin tous les religieux pussent se livrer à ce dernier office, et les avertissait tous, avant de les recevoir dans l'Ordre, que c'était une des œuvres auxquelles ils devaient se consacrer. Il renvoyait les postulants qui ne s'y pouvaient résoudre ; mais ceux qui s'y soumettaient volontiers, il les embrassait avec tendresse et leur donnait une place particulière dans son cœur.

Un jour, des frères vinrent lui dire qu'un de ces infortunés, qu'ils soignaient dans un hôpital, les accablait d'injures et de coups, et blasphémait contre Jésus-Christ et sa sainte mère. Ils eussent accepté volontiers les coups et les injures ; mais ils ne pouvaient supporter les blasphèmes. François alla trouver le lépreux, lui souhaita la paix, lui prêcha la résignation, et, n'obtenant rien, se retira un peu à l'écart pour prier et pleurer devant Dieu. Il revint alors, et dit à ce furieux : " Eh bien ! mon pauvre frère, que puisse faire pour

tous être agréable ? — Je veux que tu me laves tout le corps, répondit l'autre brutalement ; car je ne peux plus moi-même en supporter l'infection. "

François, sans dire un mot, fait chauffer de l'eau avec des herbes aromatiques, déshabille le lépreux, et versant cette eau sur ses plaies hideuses, les lave avec amour. Or, où il passait sa main bénie, la lèpre disparaissait à l'instant, la peau renaissait vivante et vermeille, et, prodige plus grand encore, avec la lèpre du corps, se guérissait la lèpre de l'âme. Les larmes coulèrent en abondance des yeux du lépreux converti ; des paroles d'actions de grâces, de foi et de repentir, s'échappèrent de ses lèvres, et montèrent jusqu'à Dieu. Après quelque temps d'une profonde pénitence, il mourut dans la paix et la joie du Seigneur, et Jésus-Christ, pour récompenser son serviteur, permit qu'il vît l'âme du pécheur pardonné emportée par les Anges dans la gloire du paradis (1).

Une autre fois, le frère Jacques le Simple, ayant, par un excès de charité, amené à Sainte-Marie-des- Anges un lépreux dont la

(1 Fioretti.

vue seule faisait horreur, François lui en fit doucement reproche : " Ce n'est pas ici, dit-il, mais à l'hôpital qu'il te fallait le conduire et le soigner. " Mais voyant que ces paroles attristaient le pauvre malade, le Saint se jeta aussitôt à ses pieds, et lui demanda humblement pardon. Il voulut par pénitence manger à la porte du couvent, dans la même écuelle que le lépreux, l'embrassa et le laissa tout joyeux.

Au milieu de toutes ces occupations, François se sentait un attrait toujours plus puissant pour la contemplation ; ce n'était qu'à contre-cœur qu'il s'arrachait à l'oraison pour aller prêcher l'Evangile. Ne sachant si c'était la volonté de Dieu qu'il abandonnât la prédication pour la prière, il envoya deux de ses religieux au frère Sylvestre, alors retiré sur une montagne proche d'Assise, en oraison et en ravissements continuels, et à sainte Claire, en son couvent de Saint- Dami en : il les priait de consulter le Seigneur à cet égard, et de lui mander ce qu'ils apprendraient.

Quand les religieux revinrent ; le Saint les reçut comme des envoyés de Dieu : il leur lava les pieds, les embrassa, leur servit à manger ; puis, les menant dans un bois voisin,

où il aimait à prier la nuit, il se mit à genoux, la tête nue et baissée, les mains croisées sur la poitrine, et leur dit : " Apprenez-moi ce que monseigneur Jésus-Christ me commande de faire. — Mon très-cher frère et père, lui dit le frère Masseo, Sylvestre et Claire ont reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ exactement la même réponse : c'est que tu ailles prêcher ; parce que ce n'est pas seulement pour ton salut qu'il t'a appelé, mais aussi pour le salut des autres, et pour eux il mettra ses paroles dans ta bouche. "

A ces mots, saint François, saisi de l'esprit de Dieu, le visage enflammé, le cœur tout embrasé du feu de la charité, se leva en s'écriant ; 11 Allons au nom du Seigneur ! " Et il partit sur-le-champ, dans une sorte d'ivresse spirituelle, avec deux compagnons, Masseo et Ange de Kieti. Un de ces prodiges touchants et charmants, dont la vie de saint François est pleine, et que nous rapporterons en leur temps, marqua les premiers pas de cette course apostolique. Comme il traversait un grand bois, il vit une multitude d'oiseaux chantant en voletant d'arbre en arbre. Se souvenant de la parole du Seigneur à ses apôtres ; " Allez, et prêchez l'Evangile à toute

créature, " il s'arrêta tout à coup, et dit à ses compagnons: "Attendez-moi ici sur le che* min, je vais prêcher mes frères les oiseaux. " Tous les oiseaux s'approchèrent à sa voix, et lui leur dit avec amour :

" Mes petits frères, vous devez toujours louer votre Créateur et l'aimer toujours, lui qui vous a revêtus de plumes, qui vous a donné des ailes avec la liberté de voler en tout lieu. Il vous a faits avant toutes ses créatures ; il a conservé votre espèce dans l'arche de Noé ; il vous a assigné pour séjour les régions pures de l'air. Sans que vous semiez, sans que vous moissonniez, il vous nourrit, il vous donne de grands arbres pour faire vos nids, et il veille sur vos petits. Ainsi donc, louez toujours le bon Dieu. ".

Il disait, et les oiseaux étendant leur petit cou, baissant et relevant la tête, semblaient le comprendre, et témoignaient leur allégresse des paroles de leur frère saint François. Le saint, de son côté, passant au milieu d'eux, admirait naïvement leur nombre, leur variété merveilleuse et leur familiarité. Enfin, il leur donna sa bénédiction, et ils s'envolèrent en forme de croix vers les quatre parties du monde. Le Seigneur voulut sans doute mon-

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S Htaïets germes de salut et de voca- Tnta devant le saint, accompagne d an»*.

parents et de nombreux domestiques. François étonné de ce bruit et de cette foule, lui demande ce qu'il veut ; " Mon père, répond le religieux qui le présentait, c'est un ieune homme savant, riche, d'une grande maison de Milan, qui souhaite d'être votre disciple. "

François reprit en souriant : "Ce jeune homme me semble peu fait pour notre Ordre : ce faste indique d'ordinaire un esprit orgueilleux et mondain, qui ne va point avec l'amour de la pauvreté ; mais je vais consulter nos frères. "

Il les assembla, demanda leur avis ; ils conseillèrent tous de ne le point recevoir. Lejeune homme, qui était présent, fondit en larmes ; et François, touché de compassion : " Mes frères, dit-il aux religieux, voulez- vous le recevoir, s'il consent à servir dans la cuisine ? Ce sera le moyen de le faire renoncer à la vanité du siècle. "

Ils y consentirent, et le jeune homme accepta avec joie cette dure épreuve. Le saint l'embrassa, l^javoya dans un des monastères, et le jeune frère, dans son humble office, parvint à une telle perfection, que François

trer par ce miracle à sou serviteur l'efficacité

merveilleuse qu'il donnerait à ses paroles.

Il en fit bientôt l'épreuve, Arrivé à Bevagna, il prêcha sur l'amour de Dieu avec une si brûlante éloquence, qu'une foule de pécheurs se convertirent, et que plusieurs se joignirent à lui pour devenir à leur tour missionnaires de la pénitence et de la paix. Après ce premier discours, il rendit la vue à une jeune fille aveugle, en lui mouillant trois fois les paupières avec sa salive, au nom de la très-sainte Trinité. Sûr désormais de la volonté de Dieu, il se livra à la prédication avec un grand amour et une infatigable ardeur : allant comme toujours d'un seul bond à l'extrémité des choses, pressé par le zèle dévorant des âmes, et aussi par un secret désir du martyre, il partit pour Rome, afin de demander au Pape l'autorisation d'évangéliser les peuples infidèles de l'Orient . En route, il prêchait, convertissait, guérissait les âmes et les corps, et, comme le divin Maître, il passait en faisant le bien.

A Rome, il vit le pape Innocent III, qui bénit Dieu au récit de l'accroissement prodigieux de l'ordre des Frères-Mineurs, de leurs œuvres et de leurs vertus, et lui accorda le

pouvoir (Taiïer prêcher les musulmans. Pen* dant le court séjour qu'il fit dans la ville éternelle, François édifia tout le peuple qui se pressait partout sur ses pas, se fit de nouveaux disciples, et se lia d'une pieuse affection avec une dame romaine, très-noble et très-riche, nommée Jacqueline de Septisoli, la seule femme, après sainte Claire, avec laquelle il ait eu des rapports particuliers et suivis, même pour les choses de Dieu : semblable en cela encore au Sauveur, dont il est dit, dans l'Evangile, que ses disciples s'étonnèrent, le trouvant avec la Samaritaine, de ce qu'il s'entretenait avec une femme.

La pieuse veuve logeait le saint et ses religieux quand ils venaient à Rome ; imitant les saintes femmes de l'Evangile, elle pourvoyait aux biens de ceux qu'elle regardait comme le salut du monde et les amis de Jésus-Christ. Ce fut elle qui obtint des Bénédictins de l'abbaye de Saint-Corne au delà du Tibre la cession d'un hospice pour les Frères-Mineurs. François en prit possession ; c'est aujourd'hui le couvent célèbre de San-Francesco in Ripa. On y w voit encore la chambre qu'il habita, devenu un des plus précieux reliquaires de Rome, la pierre qui

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et bénis sont ceux qui aimemt Dieu, et qui accomplissent bien ce que Jésus-Christ ordonne dans l'Evangile : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur et de toute votre âme, et votre prochain comme vous-même. Aimons Dieu et adorons-le avec une grande pureté d'esprit et de coeur ; car c'est là ce qu'il cherche par-dessus toutes choses. Il a dit que " les véritables adora- " teurs adoreront le Père en esprit et en " vérité, et que c'est en esprit et en vérité '• que doivent l'adorer ceux qui l'adorent. " Je vous salue en Notre-Seigneur. "

La seconde lettre, beaucoup plus explicite, rappelle le mystère de l'Incartion, de l'Eucharistie et de la croix, recommande l'usage de la prière, du jeûne, de l'aumône, de la pénitence, de la confession et de la communion, fait un tableau saisissant de la mort des méchants qui ont prospéré sur la terre, et se termine par ces humbles et touchantes paroles : " Moi, frère François, votre plus petit serviteur, disposé sincèrement à baiser vos pieds, je vous prie, je vous conjure, par la charité qui est Dieu même, de recevoir et de mettre en pratique, humblement et avec amour, ces paroles de Notre-Seigneur Jésus-

Christ, et toutes les autres qui sont sorties de sa bouche Que tous ceux entre les mains desquels elles tomberont, et qui en comprendront le sens, les envoient aux autres, afin qu'ils en profitent. S'ils persévèrent jusqu'à la fin dans le bon usage qu'ils en doivent faire, qu'ils soient bénis du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen. "

Ces lettres, copiées avec une pieuse avidité, bénies de Celui qui les avait inspirées, se répandirent par delà l'Italie dans toute la chrétienté, et allèrent au loin ranimer la foi et remuer les âmes. Peu à peu la fièvre qui dévorait François s'affaibli, et finit par le quitter tout à fait au printemps ; mais elle avait achevé de détruire la constitution du saint homme, déjà bien altérée par ses austérités, ses travaux et ses larmes ; depuis ce moment jusqu'à sa mort, qui arriva treize ans plus tard, il porta son âme ardente et énergique dans un corps languissant et débile.

A peine convalescent, il voulut partir pour annoncer l'Evangile aux infidèles du Maroc ; et, confiant le soin de son Ordre à Pierre de Catane, il quitta Sainte-Marie-des-Anges avec Bernard de Quintevalle et quelques

lf jugea digne de gouverner les autres, et le fit supérieur de la maison.

Peu de temps après son retour de Rome, le serviteur de Dieu tomba malade d'une fièvre lente, qui le réduisit bientôt à une extrême langueur. Dévoré de l'amour de Jésus-Christ accablé d'austérités, il lui fallait peu de chose pour achever d'abattre son corps. L'évêque d'Assise, informé de son état, le vint voir, et malgré sa résistance le lit transporter à l'évêché, où il le soigna avec une tendre affection. Il le força de diminuer ses abstinences, et môme lui lit manger un peu de chair de volaille. Dès qu'il eut repris quelques forces, François, brûlant du désir de s'humilier et d'expier ce qu'il appelait sa sensualité, sortit du palais épiscopal, se rendit à la cathédrale suivi de beaucoup de frères et d'une grande foule de peuple. Là, il ordonna à l'un des religieux de lui mettre la corde au cou, et de le conduire ainsi jusqu'à la place des exécutions en criant : " Voici le glouton que Ton croit un saint et qui se nourrit de volaille ! ' Lui-même, malgré sa faiblesse, éleva la voix et dit avec un torrent de larmes : kk .le vous assure que je ne dois point être honoré comme un homme spirituel. Je suis un hoj,pj»^dtuu^

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nel, sensuel et gourmand, que vous devez tous mépriser ! " Admirable excès d'humilité, sublime folie de l'amour crucifié, qu'on n'ose proposer à l'imitation, mais à l'admiration des chrétiens, et que les saints comprennent seuls, parce que seuls ils sont capables de l'imiter !

Il retourna à Sainte-Marie-des-Anges, où la fièvre le reprit bientôt, vers le commencement de l'an 1213. Il bénissait la souffrance et l'appelait sa sœur ; sa seule peine était de ne pouvoir continuer à sauver les âmes par la prédication, et de voir reculer sans cesse le moment où il irait évangéliser les musulmans et leur demander le martyre. Ne pouvant parler de Dieu, il fut inspiré d'écrire ; avec une candeur qui n'avait d'égale que son humilité, lui qui se croyait le dernier des hommes et le plus méprisable des pécheurs, il adressa des lettres de paix, de pénitence et d'amour de Dieu à tous les enfants de l'Eglise : elles portaient cette souscription : " A tous les chrétiens, clercs, religieux, laïques, hommes et femmes qui sont par toute la terre. "

La première, aussi simple que brèver ne renfermait que ces mots : " Oh ! qu'heureux

autres. Ils allèrent pieds nus, vivant d'aumônes, et distribuant partout le pain de la parole divine, en échange du pain matériel qu'on leur donnait.

A Terni, l'évêque, après avoir entendu prêcher François, monta en chaira, et, avec une naïveté digne du saint lui-même, exhorta son peuple à profiter de la grâce que Dieu venait de lui faire. " Car, ajouta-t-il, ce François que vous venez d'entendre est un homme pauvre, sans lettres, de chétive apparence, et moins il est savant, plus on voit éclater en sa personne la puissance de Dieu, qui choisit ce qui est insensé selon le monde, pour confondre la sagesse du monde- "

A ces mots, François, ravi de joie, se jeta à genoux, baisa la main du bon évêque et le remercia " d'avoir séparé le précieux d'avec le vil, le digne d'avec l'indigne, et le saint d'avec le pécheur, en faisant retourner toute gloire à Dieu, et en lui attribuant à lui-même le mépris dû à un homme plein de misère et d'iniquité ! '" L'évêque le releva, l'embrassa tendrement, et fut plus ravi encore de son humilité que de sa prédication.

Le saint fit plusieurs miracles en ce lieu ; le plus éclatant fut la résurrection d'un jeune

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homme qui venait d'être écrasé par la chute d'une muraille : il le fit apporter, se mit en prière, s'étendit sur le cadavre, comme le prophète Elisée sur l'enfant de la Samaritaine, et par la vertu de Jésus-Christ il lui rendit la vie.

A Imola, l'évêque le reçut moins bien d'abord que celui d'Assise. François lui ayant demandé la permission de prêcher la pénitence à son peuple : " Je prêche, répondit sèchement le prélat, et cela suffit. " Le saint baissa la tête et se retira sans rien dire. Mais une heure après, il se présenta de nouveau devant l'évêque, qui, surpris et peut-être déjà repentant, lui demanda plus doucement ce qu'il désirait encore.

" Monseigneur, reprit le doux saint, quand un père chasse son fils par une porte, il faut que le fils rentre par une autre. "

u L'évêque, touché jusqu'aux larmes de tant de candeur et d'humilité, le serra sur son coeur et lui dit : " Désormais, toi et tous tes frères, prêchez dans mon diocèse. " Ce n'est pas en vain qu'il est dit dans l'Evangile : " Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. "

François alla ainsi à travers l'Italie, le Pié-

;mont, la Provence et l'Espagne, toujours prêchant, édifiant, convertissant les âmes, vénéré comme un saint et se regardant comme le dernier des hommes. Il approchait déjà du rivage où il devait s'embarquer pour le Maroc, quand une violente maladie l'arrêta, comme à la première fois la* tempête. Il comprit l'avertissement de Dieu et s'y soumit sans murmure et avec amour ; il ne cherchait en tout qu'à faire la volonté divine. Gruéri, il reprit la route d'Italie, visita Saint- Jacques de Compostelle, parcourut le midi de la France, s'arrêta à Toulouse, où saint Dominique devait le suivre de près et jeter les fondements de l'ordre des Frères-Prêcheurs, digne émule de celui des Frères-Mineurs ; puis il revint à Sainte-Marie-des- Anges, où ses fils le reçurent comme un envoyé du ciel.

Il y trouva plusieurs sujets de joie, les filles de Sainte-Claire considérablement accrues, beaucoup de jeunes gens qui attendaient son retour avec impatience pour être admis au nombre des Frères, les vertus et la pauvreté toujours en honneur parmi ses enfants. Mais il fut étonné et peiné de voir un autre bâtiment que Pierra de Catane avait fait élever auprès du monastère. Vainement

ou lui dit que ce bâtiment était nécessaire pour loger les religieux et les pèlerins qui venaient à Sainte-Marie-des-Anges de tous les points de l'Europe : " Frère Pierre, répondit-il sévèrement, ce lieu-ci est la règle et le modèle de tout l'Ordre. Ceux qui y viennent doivent, comme ceux qui y demeure, souffrir les incommodités de la pauvreté, afin qu'ils puissent dire aux autre combien on vit pauvrement à Sainte-Marie-de-la-Portiuncule "

Et il voulait faire détruire l'édifice. Il n'y renonça que sur les instances de ses frères, qui lui représentèrent qu'il était indispensable pour donner l'hospitalité aux pauvres pèlerins, et que le supprimer serait manquer à la charité.

Après quelques jours donnés non au repos mais aux affaires de la communauté, François partit de nouveau pour un court voyage. Il voulait aller visiter un établissement de son Ordre en voie de fondation sur une montagne de Toscane, appelée le mont Alverne qu'on lui avait dépeinte comme merveilleusement propre à la contemplation. Un seigneur florentin, le comte Orlando Catanio, grand admirateur et ami du saint, lui avait fait don de cette solitude avant son voyage

Espagne, et François se sentait poussé vers tte montagne, par un pressentiment divin

I merveilles qui devaient s'y accomplir.

II avait pris trois compagnons de voyage, îoii, Masseo et Ange de Rieti. Passant ses irnées à marcher et à prêcher, ses nuits à ier et à lutter contre le démon, qui le tournait de mille façons, il se trouva bienlôt exténué, qu'il lui fut imposssible de conîuer la route à pied. Un paysan, averti Le c'était le frère François d'Assise dont il ait tant entendu parler, le reçut dans sa aison, où il prit quelque repos, lui servit l repas dont le saint ne voulut accepter le du pain sur lequel il mit de la cendre ; lis, )e plaçant sur son âne, il s'offrit à le ider lui-même jusqu'au terme de son yage.

Après avoir fait route assez longtemps en ence; le simple paysan lui dit tout à coup . Mon frère, on dit grand bien de toi, et Dieu

fait de grandes grâces dont tu lui es redeble. Applique-toi donc à être tel qu'on ; que tu es et à ne changer jamais, afin e ceux qui ont confiance en toi ne soient int trompés ; c'est un avis que je te don-

" A ces mots, François, plein d'une saints

allégresse, descend de sou âne, se jette aux genoux du paysan, et, lui baisant les pieds, le remercia de sa charité. Il avait raison : on ne doit pas donner, même aux saints, la tentation des éloges et des admirations exagérées, et c'est une vérité que les bons chrétiens oublient trop souvent. Notre-Seigneur Jésus-Christ, faisant abstraction de sa divinité encore cachée au monde, ne reprit-il pas sévèrement un jeune homme qui l'appelait bon maître : " Que m'appelez- vous bon ? Nul n'est bon que Dieu ! " Ce pauvre paysan des Appennins nous donne donc, dans sa naïveté un peu rude, une aussi grande leçon que saint François lui-même ; la sincérité de l'un est digne de l'humilité de l'autre.

Le Seigneur les récompensa bientôt tous deux. On approchait du mont Alverne, situé dans la chaîne des Apennins. La pente était roide, la route bordée de précipices et difficile, l'ardeur du soleil intolérable. Dévoré d'une soif ardente, le paysan s'arrêta, et d'une voix éteinte : " Je me meurs, dit-il, si je ne trouve à boire. "

Aussitôt François descendit de sa monture, se mit à genoux, pria le Dieu qui fit jaillii l'eau des rochers de Palestine à la voix de

Moïse, et sachant que sa prière était exaucée : " Va, mon frère, dit-il au laboureur en lui montrant une grosse pierre, tu trouveras une eau vive : Jésus-Christ, dans sa miséricorde, en fait sortir dans ce rocher pour te donner à boire. " Le pauvre homme crut à la parole du saint, courut à la pierre, y trouva l'eau, s'y désaltéra longuement, et, bénissant Dieu et son serviteur, il poursuivit joyeusement sa route.

Ils parvinrent enfin au haut du mont Alverne, à l'endroit où les religieux précédemment envoyés par François avaient établi leur demeure. Le saint approuva fort leur établissement, où tout était pauvre et petit, et leur recommanda de ne point recourir habituellement à la générosité du comte Orlando, qui avait mis tous ses biens à leur disposition : u En agissant ainsi, ajouta-t-il, ce seigneur a fait ce qui était de lui ; faisons ce qui est de nous en restant attachés à la sainte pauvreté, certains que notre meilleure ressource pour subvenir à nos besoins, c'est de n'en avoir aucun... Soyez fidèles à Dieu, mes chers enfants, abandonnez-lui le soin de tout ce qui vous regarde, et lui-même vous nourrira comme il a nourri Elie, Paul et Antoine dans

le désert. Les oiseaux du ciel ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit ; combien plus le fera-t-il pour ses serviteurs ! "

C'est ainsi que ce grand pauvre de Jésus- Christ entendait la pauvreté, et jamais Dieu n'a manqué à ses frères et à ses fils partout ou ils l'ont entendue et pratiquée comme lui.

François accepta cependant l'offre que lui fit le comte Orlando, de bâtir une église pour ses religieux sur ces hauteurs solitaires. On se mit à l'œuvre sur-le-champ, et tandis qu'elle s'élevait de terre, le saint passait la plus grande partie de ses jours et de ses nuits en prière. Poussé par l'esprit de Dieu, il gagna un point de la montagne plus élevé encore, plus sauvage et plus désert. Tout y semblait bouleversé par un tremblement de terre ; c'était un amas de roches énormes et pendantes, des précipices abrupts, des cavernes profondes qui paraissaient faites de main d'homme. François admira l'étonnante disposition de ces lieux comme leur solitude incomparable ; mais son attrait pour cette retraite s'accrut encore, quand il eut appris par révélation que tout ce bouleversement était arrivé à la mort du Sauveur, lorsque la terre

trembla et que les pierres se fendirent. Dès lors ce lieu lui apparut comme un second calvaire, et il résolut d'y venir, quand la volonté divine le lui permettrait, méditer et pleurer sur la passion et la mort de Jésus-Christ.

Sur un sommet voisin de l'église que faisait construire le comte Orlando, un brigand, grand seigneur ou larron vulgaire, vivait, retranché avec ses compagnons, dans une citadelle inexpugnable ; de là, il faisait des irruptions dans toute la contrée environnante. Chacun tremblait à son nom ; on l'avait surnommé le Loup ; il était la terreur et le fléau du pays. Furieux de rétablissement des Frères-Mineurs dans un lieu qu'il regardait comme son domaine, il vint an jour les menacer de pillage et de mort s'ils ne s'éloignaient de suite et pour toujours. François, sans s'émouvoir de ses menaces, le reçut avec une tendresse si paternelle, lui parla de son âme, de la mort, du repentir, avec une telle effusion de lumière et de charité, que le brigand demeura interdit, puis se mit à trembler et se retira, lui, le loup terrible, vaincu par la douceur de la brebis de Dieu. Un

attrait tout-puissant le Vamena dm U lend^ 6H

main dans les bras et aux pieds de François ; après quelques jours de combats et de prières, il le supplia, tout en larmes, de le recevoir au nombre de ses frères. Le saint non-seulement le reçut, mais, pour rendre gloire à Dieu de son changement merveilleux, lui donna avec l'habit religieux le nom de frère Agnello, l'agneau. Le nouveau frère vécut dans la pénitence et dans la douceur, et le rocher qui lui servait autrefois de repaire est encore connu aujourd'hui sous le nom de rocher du Loup.

Ce grand pécheur converti, l'église et l'humble couvent du mont Alverne en voie d'achèvement, François quitta ce lieu béni, qu'il ne devait revoir que neuf ans après* pour y recevoir le dernier sceau de sa ressemblance avec son divin Maître. Pèlerin infatigable, infatigable apôtre, il se dirigea lentement vers Rome, où se préparait le quatrième concile de Latran, le douzième des conciles œcuméniques, l'un des plus nombreux qui se soient tenus dans l'Eglise. Le pape Innocent III l'avait convoqué pour l'extinction des hérésies, la réformation des mœurs et le recouvrement de la Terre-Sainte par les efforts

réunis des princes chrétiens. C'était là que Tordre de Saint-François devait recevoir sa dernière et solennelle consécration.

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