CHAPITRE VI
Quatrième concile de Latran. — Nouvelle approbation de la règle de Saint-François. — Premier chapitre général. — Diffusion de l'ordre des Frères-Mineurs. — Louanges de la sainte pauvreté. — Rencontre de saint François et de saint Dominique.— Le cardinal Ugolini. — Second chapitre général. — 1216 à 1219.
Au moment où le concile de Latran se réunit, la secte des Vaudois, qui fit tant de mal dans l'Eglise, commençait à inquiéter le clergé de Lyon et du Dauphiné, tandis que celle des Albigeois désolait l'Aquitaine et le comté de Toulouse. Saint Dominique, suscité de Dieu en même temps que saint François, s'apprêtait à opposer aux Albigeois la triple puissance de sa sainteté, de ses miracles et de son ordre des Frères-Prêcheurs, pendant que saint François opposait aux faux pauvres de Lyon, avec des miracles et une sainteté semblables, l'ordre des Frères- Mineurs, vrais pauvres de Jésus-Christ. Déjà le pape Innocent III, discernant sous l'humilité et la pauvreté apparentes des Vaudois *&rgrreil hérétique et la haine de l'Eglise
dont lie étaient remplis, les avait ren¥ôyés de Rome quand, en 1212, ils avaient osé venir lui demander l'approbation de leur secte. Leurs projets contre le Saint-Siège et lu foi catholique étaient encore tenus secrets et ne franchissaient guère l'enceinte de leurs assemblées occultes. Néanmoins le clergé était déjà en garde contre leurs menées et leurs fausses vertus ; il convenait que le Souverain Pontife, en approuvant publiquement l'ordre des Frères-Mineurs, prévint, dans l'esprit de l'épiscopat qui l'entourait, une confusion possible entre les fidèles disciples de Jésus-Christ et ses hypocrites ennemis.
Le Pap°, témoin des merveilles de sainteté et de salut opérées par François et par ses religieux, alla lui-même au-devant du désir du serviteur .de Dieu. Il déclara solennellement, devant tous les Pères du concile, qu'il avait approuvé l'ordre et la règle de François, quoiqu'il n'en eût pas donné de bulle ; et quand plus tard, en 1223, le pape Honorius III approuva par une bulle la règle des Frères-Mineurs, il ne fit que confirmer par écrit l'approbation canonique et définitive
donnée de vive voix par son illustre prédescesseur.
Ce fat en ce même concile de Latran que le pape Innocent III agréa l'ordre des Frères- Prêcheurs, qui fut approuvé définitivement Tannée suivante. Cette grande aesemblée dura vingt jours, et se sépara le 30 novembre de Tannée 1215, jour de la fête de saint André. François quitta Rome presque aussitôt, et revint à Sainte-Marie-des- Anges préparer le premier chapitre général de son Ordre, qu'il voulait réunir pour le 30 mai 1217, jour de la Pentecôte.
Cette première réunion des fils de saint François autour de leur père fut humble et touchante ; l'éclat du second chapitre général, qui eut lieu trois ans après et dont nous parlerons tout à l'heure, Ta reléguée dans l'ombre. Elle fut merveilleusement féconde cependant : car c'est alors que François, partageant le monde entre ses disciples et établissant des ministres provinciaux, donna à ceux-ci le pouvoir, jusque-là réservé à lui seul, d'admettre des novices et des religieux ; le long travail de l'enfantement de l'Ordre, de la formation de l'esprit de pénitence et de joie, d'amour et d'humilité, de zèle et de
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pauvreté, était terminé ; l'heure de sa libre expansion était arrivée. Le Saint érigea donc en provinces distinctes la Lombardie, la Toscane, la Pouille et les principautés d'Italie ; il désigna des ouvriers évangéliques pour l'Espagne, la haute et la basse Allemagne, la Provence, et, toujours porté vers la France par une filiale affection qu'il ne put jamais satisfaire, il se réserva Paris et toutes les contrées environnantes.
Avant de les envoyer ainsi aux quatre vents du ciel, voyant ses fils bien-aimés réunis autour de lui, le saint voulut leur adresser une fois encore les conseils que l'esprit de Dieu mettait dans son coeur et sur ses lèvres, et dans cette exhortation dernière, il fit du religieux missionnaire un portrait dont l'éloquence simple et toute céleste n'a jamais été dépassée.
;' Au nom du Seigneur, leur dit-il, marchez deux à deux modestement et avec humilité, gardant un silence très-exact depuis le matin jusqu'après tierce et priant Dieu dans votre cœur. Qu'on n'entende parmi vous aucune parole oiseuse et inutile. Quoique vous soyez en voyage, votre conduite doit être aussi humble et modeste que si
vous étiea dans un ermitage ou dans vôtre cellule ; car, en quelque endroit que nous allions, nous avons .. toujours notre cellule avec nous. Notre frère, le corps est notre cellule, et l'âme est Termite qui y demeure pour penser à Dieu et pour le prier. Si une âme religieuse ne demeure pas en repos dans la cellule du corps, les cellules extérieures ne lui serviront guère.
Comportez-vous de telle sorte parmi le inonde, que quiconque vous verra ou vous entendra soit touché de dévotion et loue le Père céleste, à qui toute la gloire appartient. Annoncez la paix à tous, mais ayez-la dans le cœur comme dans la bouche, et encore plus. Ne donnez occasion à personne de colère ni de scandale ; au contraire, par votre douceur, portez tout le monde à la bénignitéà l'union, à la concorde, Nous sommes appelés pour guérir les blessés, consoler les affligés et ramener les errants ; plusieurs vous paraissent être les membres du diable, qui seront un jour les disciples de Jésus-Christ. '
Ayant achevé ce discours, il les bénit, les embrassa, et les voyageurs apostoliques, sans argent, sans bâton, la tête et les pieds nus, partirent après s'être donné mutuellement le
ni
baiser de paix et d'adieu. Malgré la douleur naturelle de quitter leur Père et leurs frères bien-aimés, leur cœur et leur visage étaient joyeux ; car ils allaient où les envoyait l'obéissance, et ils emportaient avec eux l'ami, le consolateur suprême, le Seigneui Jésus- Christ. François lui-même quitta Sainte-Marie-des-Anges pour entreprendre cette mission de France qu'il s'était réservée ; il y attachait une telle importance, qu'il voulut aller en recommander le succès à saint Pierre et à son successeur, et qu'il se rendit d'abord à Rome avec le frère Masseo, compagnon de ce grand voyage.
En chemin, il souffrit un jour de la faim, alla quêter du pain avec le frère Masseo, et s'étant assis près d'une fontaine, à l'ombre d'un grand arbre, il posa sur une large pierre qui se trouvait là les morceaux de pain qu'ils avaient reçus. Puis, rayonnant de joie, il dit à son compagnon : " Frère Masseo, rendons grâces à Dieu du grand trésor qu'il nous a donné. " Il répéta ces paroles plusieurs fois et d'une voix toujours plus joyeuse et plus élevée. " De quel trésor parlez-vous, mon Père ? lui demanda le bon frère tout surpris : nous manquons de tout. "
Saint François, levant les yeux au ciel, s'écria : " Le grand trésor, c'est que, tout nous manquant, Dieu ait eu la bonté de nous fournir, par sa providence, ce pain et cette fontaine, et de nous préparer même cette pierre qui nous sert de table. "
Alors ils mangèrent le pain de Dieu, burent dans le creux de leur main Peau pure de la fontaine ; puis, entrant dans une église voisine, François demanda à Jésus-Christ avec tant d'ardeur de lui donner ainsi qu'à ses en fants l'amour de la sainte pauvreté, que son visage semblait jeter des flammes. Il s'avança vers le frère Masseo, les bras ouverts, le ciel dans les yeux, l'appela à haute voix, lui communiqua, en soufflant sur son visage, l'esprit qui le remplissait, et, comme hors de lui, il éclata en paroles enflammées, véritable hymne d'amouV pour la divine pauvreté :
" Seigneur Jésus, montrez-moi les voies de votre très-chère pauvreté ! Ayez pitié de moi et de ma dame la Pauvreté ; car je l'aime avec tant d'ardeur, que je ne puis trouver de repos sans elle, et vous savez, ô mon Dieu, que c'est vous qui m'avez donné ce grand amour. Elle est assise dans la poussière du chemin, et ses amis passent devant elle avec mépris. Voyez
l'abaissement de cette reine, ô Seigneur Jésus, ô vous qui êtes descendu du ciel sur la terre pour en faire votre épouse et pour avoir d'elle, par elle et en elle, des enfants parfaits. Elle était dans l'humilité du sein de votre mère ; elle était dans la crèche : comme un écuyer fidèle, elle s'est tenue tout armée dans le grand combat que vous avez combattu pour notre rédemption. Dans votre Passion, seule, elle ne vous a pas abandonné. Marie, votre mère, s'est arrêtée au pied de la croix ; mais la pauvreté est montée avec vous, elle vous a serré plus fort contre son sein. C'est elle qui a préparé avec amour les rudes clous qui ont percé vos mains et vos pieds ; et lorsque vous mouriez de soif, cette épouse attentive vous faisait présenter du fiel. Vous êtes mort dans l'ardeur de ses embrassements ; elle ne vous a point quitté, ô Seigneur Jésus, elle n'a permis à votre corps de reposer que dans un tombeau étranger. C'est elle qui vous a réchauffé au fond du sépulcre et qui vous a fait sortir glorieux. Aussi vous l'avez couronnée au ciel, et vous voulez qu'elle marque les élus du signe de la rédemption Oh ! qui n'aimerait la dame Pauvreté au-dessus de toutes les autres ! O très-pauvre Jésus ! la grâce que je
vous demande est de me donner le privilège de la pauvreté. Je souhaite ardemment d'être enrichi de ce trésor ; je vous prie qu'à moi et aux miens il soit propre à jamais de ne pouvoir rien posséder sous le ciel pour la gloire de votre nom, et de ne subsister pendant cette misérable vie que de ce qui nous sera donné en aumône ! "
Avec des discours et des ravissements pareils, ils poursuivirent leur route et parvinrent à Rome peu de jours avant la mort du pape Innocent III, arrivée le 12 juillet de l'an 1216. La protection accordée à saint François et la reconnaissance de son Ordre ont toujours été considérées comme une des plus grandes œuvres de ce grand pontificat. Deux jours après, Honorius III monta sur le siège de saint Pierre, et François trouva dans le nouveau pape la même protection et ie même amour.
C'est dans ce séjour à Rome que le serviteur de Dieu rencontra pour la première fois saint Dominique, pauvre comme lui, comme lui pénitent et dévoré de l'amour des âmes.
Les traditions des Dominicains comme celles des Franciscains racontent dans les mêmes termes les circonstances merveilleu-
ses et touchantes de la rencontre de ces deux grands hommes.
Comme ils priaient l'un et l'autre dans une église, qu'on croit être Saint-Pierre, Jésus-Christ leur apparut assis à la droite de son Père, le visage irrité, tenant à la main trois traits enflammés pour exterminer les superbes, les avares et lés voluptueux. La sainte Vierge Marie, se jetant à ses pieds, demanda miséricorde pour ses enfants ingrats, présenta au Seigneur Dominique et François, comme capables de réformer le monde et de convertir les pécheurs ; et le Seigneur agréa cette offrande.
Le lendemain, dans la même église, les deux saints, levant les yeux l'un sur l'autre, se reconnurent sans s'être jamais vus, s'avancèrent d'un même mouvement et se tinrent longtemps embrassés sans rien dire.
Enfin Dominique rompant le silence : " Tu es mon compagnon et mon frère, dit-il ; nous travaillerons de concert. Demeurons unis, et personne ne pourra prévaloir contre nous. "
Tel fut le commencement de cette amitié céleste qui fit une seule âme des âmes de Dominique et de François, et, se continuant éternellement au ciel dans les effusions du
Saint-Esprit, s'est prolongée sur la terre à travers les siècles dans les deux grandes familles dont ils sont les patriarches. Les Frères-Prêcheurs et les Frères-Mineurs ont traversé les temps et les lieux se tenant par la main, travaillant de concert à la vigne du Seigneur, véritablement frères les uns pour les autres, et les deux Ordres amis ont conservé de cette tendre union de leurs fondateurs un souveuir impérissable et de touchantes traditions. De nos jours encore, le 4 août, jour de la fête de saint Dominique, l'office solennel est chanté dans les couvents des Dominicains par un religieux Franciscain ; le 4 octobre, jour de la fête de saint François, il est chanté par un Dominicain. Après la messe, les religieux des deux Ordres se réunissent dans un repas commun ; à la fin de ce repas fraternel, un Dominicain, si c'est la fête de saint François, un Franciscain, si c'est la fête de saint Dominique, entonne ce chant de bénédiction et d'allégresse que tous les relirépètent en choeur après lui ;
Pater Seraphicus Franciscus et Pater Evangelieus Domimcus, ipsi nos docuerurti legem tuam, Domine.
" François, le Père Séraphique, et Domini-
ue, le Père Evangilique, nous ont enseigné otre loi, ô Seigneur ! "
Les deux grands pauvres de Jésus-Christ, urant leur court séjour à Rome, s'entretinent longtemps et souvent des choses divies, des remèdes à apporter aux âmes et aux étions, et ces mendiants, méprisés du londe, se partagèrent la conquête du moude. ls prièrent, ils pleurèrent ensemble, et Doîinique puisa dans l'âme de François un mour plus grand encore pour la sainte paumé. On montre dans le couvent de Saintelabine, sur le mont Àventin, la cellule, au- Durd'hui transformée en chapelle, qui fut rendant des nuits entières le témoin de leurs élestes effusions. Que de prières, que de laraes, que de cris d'amour montèrent de cette >auvre cellule jusqu'au trône de Dieu! L'âme les deux saints semble la remplir encore, et e pèlerin ne peut y pénétrer sans une probnde et religieuse émotion.
Saint Dominique quitta Eome, emportant 'approbation canonique de son Ordre par le >ape Honorius III ; on dit qu'il prit à saint François la corde grossière qui lui servait de ceinture, et que lui-même la porta comme me relique jusqu'au jour de sa mort, Fran-
çois partit en même temps de la ville éternelle et se prépara avec une grande allégresse à aller évangéliser Paris et la France. Mais cette fois encore, il dut abandonner ce projet. Le cardinal Ugolini, qu'il trouve à Florence, le détourna vivement d'un voyage long et lointain, pendant lequel son Ordre demeurerait privé de ses exemples, de ses conseils et de sa protection. " Ton Ordre ne fait que de naître, lui dit-il ; tu sais les oppositions qu'il a éprouvées à Eome; tu y as encore des ennemis cachés. Ta présence est nécessaire pour maintenir ton ouvrage. "
Ces graves raisons, l'autorité du cardinal Ugolini et surtout cette humilité profonde qui portait toujours François à soumettre ses opinions et ses désirs aux conseils des autres, le décidèrent à renoncer à sa mission de France ; mais il en ressentit une grande peine, qu'il déposa amoureusement aux pieds du Sauveur crucifié, Il envoya à sa place les frères Pacifique, Ange et Albert de Pise, et revint à Sainte-Marie-des- Anges, heureux de passer aux yeux des peuples et de ses pro près fils pour un homme peu sage, chan géant d'entreprises, que Dieu remettait en sa voie, mais qui ne savait pas s'y maintenir
par ïui*mème, L'événement ne tarda pas à prouver la justesse des conseils du cardinal Ugolini. L'opposition que rencontrent tous les réformateurs, et qui n'avait pas manqué à l'œuvre de François, se remua vivement a Eome contre son Institut, dont l'absolue pauvreté épouvantait les demi-chrétiens. Il en fut informé, et Dieu même daigna lui montrer dans un songe mystérieux le danger, en même temps que la manière de le conjurer. 11 vit dans son sommeil une petite poule noire aux pattes de colombe, laquelle avait des poussins en si grand nombre qu'elle ne les pouvait ramasser sous ses ailes, de sorte qu'ils prenaient leurs ébats à l'entour de la poule et demeuraient en dehors. A son réveil, il comprit, à la lumière de l'Esprit-Saint, que cette poule aux pattes de colombe, c'était luimême, homme simple et petit, et que, pour défendre son innombrable famille, il fallait un protecteur plus puissant. Il résolut donc de retourner à Rome pour demander au pape de confier à un cardinal la défense et la protection de son Ordre.
Ce cardinal protecteur était tout désigné d'avance : c'était son saint ami, le cardinal Ugolini, évêque d'Ostie, qui avait quitté Flo-
iêts
rence et était de retour à Rome. Il accueillit François avec sa tendresse accoutumée, et, pour le bien faire voir du pape Honorius III et du Sacré-Collège, il l'exhorta vivement à prêcher devant cette illustre auditoire. Le Saint s'en défendit longtemps, alléguant qu'il était un pauvre homme, sans lettres, ignorant, presque idiot ; mais il dut céder aux instances du cardinal et aux ordres mêmes du Saint-Père. Il prépara son discours avec grand soin ; mais quand il voulut ou vrir la bouche pour le prononcer, il ne pu en retrouver un seul mot. Alors il s'humilia devant tous, raconta simplement ce qui lui arrivait, et, ayant invoqué le Saint-Esprit, il se mit à prêcher avec une telle abondance de pensées et de paroles, avec une éloquence si persuasive et de si sublimes accents, qu'il fut évident pour tous que ce n'était pas lui, mais le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche.
Le Pape, ravi de tant de simplicité et de grâces, lui accorda ce qu'il demandait, et nomma le cardinal Ugolini protecteur de l'ordre des Frères-Mineurs. Ce grand homme était digne de cette mission. Providence visible de François et de son œuvre, il l'avait accueilli le premier à Rome quand il y vint
pauvre et obscur encore, suivi de ses douze premiers compagnons ; c'était lui qui devant plus tard, devenu Pape sous le nom de Grégoire IX, mettre sur les autels le saint pauvre de Jésus-Christ. Noble de naissance et de visage, d'un grand esprit et d'un grand cœur, docteur, jurisconsulte, dévoré du zèle de l'E- I glise, il était aussi indomptable pour défen- . dre les droits de la justice et de la vérité que miséricordieux et compatissant pour les petits ' et les faibles. Plein d'admiration et d'amour pour les Frères-Mineurs, il se plaisait à visiter leurs monastères, et à se faire pauvre avec j eux et comme eux. Bien des fois on le vit, à l Sainte-Marie-des- Anges, quitter humblement j les marques de sa dignité, se revêtir de la robe grossière des religieux, et les pieds nus, les yeux baignés de larmes, se mêler aux frères et leurs parler de Dieu. François l'aimait comme un enfant aime sa mère, et, vénérant en lui par avance la majesté du suprême pontificat, il lui écrivait souvent en ces termes : u Au très-révérend père et seigneur Ugolini, futur évêque de tout le monde et Père des nations. "
Un trait touchant, rapporté par les trois compagnons de François, met en belle lumiè-
xù la simplicité du saint et du cardinal, Un jour qu'Ugolini l'avait prié de prendre son repas chez lui, François alla quêter par la ville des morceaux de pain noir, et revenant au milieu des convives, prélats, chevaliers et chapelains, il les leur distribua avec amour. Après -le repas, le cardinal prit à part le bienheureux, l'embrassa, et d'un ton de doux reproch< : " Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu fait cette honte que, venant en mon logis, lequel appartient à tes frères comme à moi, tu sois allé demander l'aumône ? "
François, avec un visage souriant : " A] seigneur, je ne vous ai fait ni honte ni outrage, mais, au contraire, grand honneur ei honorant chez vous et imitant Notre-Seigneui Jésus-Christ, qui chérit la pauvreté et surtout la pauvreté libre et volontaire. Et c'est pourquoi il m'est plus doux de m'asseoir à une table pauvre couverte des humbles dons d< la charité, qu'à des banquets somptueux où foisonnent les viandes et les mets recherchés. "
A ces mots, le pieux cardinal attira su; son cœur le pauvre de Jésus-Christ et lui dit avec une tendre admiration : " Va, mon fils.
et fais ce qui te semble bon, car je vois que Dieu est avec toi. "
Le 26 mai de l'année suivante (1219) fut un grand jour dans l'histoire de l'ordre des Frères-Mineurs. C'était la fête de la Pentecôte, et les Frères, arrivant de toutes les parties du monde, se trouvèrent réunis à Sainte- Marie-des-Ânges pour assister au second chapitre général qui devait s'ouvrir ce jour-là.
Leur nombre dépassa cinq mille : telle avait été la merveilleuse fécondité de la famille de
saint François. On les voyait arriver par groupes, jeunes gens et vieillards, vêtus du même habit, tous pieds nus, respirant la joie de la pauvreté, et portant en eux le trésor du divin amour : armée admirable, pacifique et conquérante, désarmée et toute-puissante, des pauvres de Jésus-Christ. Le monastère de Sainte-Marie-des-Anges, dont François et ses douze premiers disciples avaient pris possession neuf ans auparavant, ne pouvant abriter cette multitude immense, on dressa dans la campagne environnante des cabanes faites de jonc et de paille ; ce fut sous ces tentes, au^si belles que celles de l'armée d'Israël, que campa l'armée de saint François.
Le cardinal Ugolini vint présider le char
pitre. Il officia pontificalement le jour de la Pentecôte, et voulut le soir, comme un général d'armée, visiter les rangs des soldats de Jésus-Christ. Il les trouva rassemblés par groupes de cent ou de soixante, ou plus ou moins. Ils s'entretenaient des choses divines, de leur salut et de la conquête du monde. A cette vue, le bon cardinal, les yeux baignés de larmes, dit à François : u 0 frère, en vérité voici le camp du Seigneur ! " Et François, ému comme lui, transporté de joie, de reconnaissance et d'amour, leva les yeux et les mains vers le ciel, et, les reportant sur ses frères et ses fils, laissa tomber de son cœur et de ses lèvres des paroles vives, courtes, enflammées, dont l'histoire nous a conservé quelques-unes : " Nous avons promis de grandes choses; on nous en a promis de plus grandes ; gardons les unes, soupirons après les autres. Le plaisir est court, la peine est éternelle ; les souffrances sont légères, la gloire est infinie ; beaucoup d'appelés, peu d'élus : tous recevront ce qu'ils auront mérité. Par-dessus tout, ô mes frères, aimons la sainte Eglise ; prions pour son exaltation, et n'abandonnons jamais la pauvreté. N'est-il pas écrit : " Charge le Seigneur du soin de ta
vie, et lui-même te nourrira. " C'est ainsi que le père exhortait, consolait, glorifiait ses enfants.
Suivant la parole de François, le Seigneur se chargea du soin de nourrir ses chers pauvres. Ils étaient là cinq mille, comme ceux qui jadis avaient suivi le Christ dans les plaines de la Judée, dénués de tout comme eux, mais comptant comme eux sur Celui qui avait nourri ces multitudes avec cinq pains et deux poissons. On vit bientôt affluer, des environs, des chevaliers et des paysans, gens de la ville et de la campagne, qui apportaient aux pauvres de Dieu toutes les provisions nécessaires. Ces secours durèrent autant que le chapitre lui-même, et la charité de ceux qui donnaient se trouva aussi grande que la pauvreté de ceux qui recevaient. Une foule nombreuse de gens de toute classe, jeunes et vieux, clercs et laïques, étaient venus par curiosité pour contempler la nouveauté de ce spectacle. En voyant le dénûment des frères, leur simplicité, leur abandon complet à la Providence et leur fraternel amour, beaucoup étaient touchés jusqu'aux larmes. u Voilà, se disaient-ils, qui montre bien que le chemin du oiel est étroit, et qu'il est difficile aux ri-
ches d'entrer dans le royaume de Dieu. Nous nous flattons de faire notre salut en jouissant de la vie et en prenant toutes nos aises, et ces bons frères se privent de tout et tremblent encore. Nous voudrions mourir comme eux, mais nous ne voulons pas vivre de même ; on meurt cependant comme on a vécu. " Et ils vinrent, au nombre de plus de cinq cents, se jeter aux pieds de François et lui demander de les recevoir au nombre de ses frères.
La conquête de ces nouveaux disciples, l'accroissement et le renouvellement de la ferveur, de l'esprit de religion et de discipline dans les anciens, ne furent pas les seuls résultats de ce chapitre général. On y fit de nouveaux et importants statuts qui achevèrent d'imprimer à l'Ordre son touchant et glorieux caractère. La pauvreté fut recommandée dans la construction des manastères, et, grâce à cette règle, les Frères-Mineurs restèrent toujours dans le beau en restant dans le simple.
On décida que, tous les samedis, une messe solennelle serait célébrée dans tous les monastères en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie Immaculée] et, par cette décision, l'ordre des Frères-Mineurs, déjà chevalier de
la sainte pauvreté, se proclama le héraut de la très-sainte Vierge et le propagateur dans le monde du grand dogme de l'Immaculée Conception.
On décida aussi que dans les offices de§ Frères-Mineurs il serait toujours fait une mention expresse de saint Pierre et de saint Paul, et, par là, Tordre de saint-François proclama et resserra encore les liens de dévouement absolu et de filial amour qui l'attachaient à l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les églises.
Enfin, les frères se partagèrent le monde pour y répandre le Verbe divin et pour le conquérir à Jésus-Christ. On dressa le plan de cette campagne contre Satan, qui devait durer autant que sa puissance, c'est-à-dire jusqu'à la fin des temps. Le pape Honorius III, alors à Viterbe, donna l'approbation du Saint-Siège à cette entreprise par la lettre suivante adressée à toutes les puissances de l'Eglise :
u Honorius, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, aux archevêques, évêques, abbés, doyens, archidiacres et autres supérieurs ecclésiastiques.
11 Comme nos ohers fils le frère François et
ses compagnons ont renoncé aux vanités du monde et embrassé un genre de vie que l'Eglise romaine ajustement approuvé, et vont, à l'exemple des apôtres, annoncer la parole de Dieu en divers endroits, nous vous prions tous, nous vous exhortons en Notre-Seigneur, et vous enjoignons, par ces lettres apostoliques, de recevoir en qualité de catholiques et de fidèles les Frères de cet Ordre, porteurs de ces présentes, qui s'adresseront à vous, de leur être favorables et de les traiter avec bonté pour l'honneur de Dieu et par considération pour nous. — Donné le troisième des Ides de juin, l'an troisième de notre pontificat. "
Munis de ce précieux passe-port, les Frères-Mineurs s'embrassèrent, se dirent adieu, et se dispersèrent comme autrefois les apôtres, emportant la bénédiction de leur père François. Les chefs de mission n'avaient d'autres lettres de créance que quelques mots 'écrits par saint François avec cette simplicité qui est un des principaux caractères de l'ordre des Mineurs : "Moi, Frère François d'Assise, ministre général, je vous commande par obéissance, à vous, frère Ange de Pise, d'aller en
Angleterre et d'y faire l'office de ministre provincial. Adieu. "
C'était tout, mais c'était assez ; car ils avaient pour sauvegarde et pour défenseurs de leur autorité trois satellites, trois puissances invincibles et immortelles, l'humilité, l'obéissance et l'amour.