CHAPITRE VII
Voyage de François en Egypte et en Syrie. — Son retour en Italie.— Mission et martyre de ses frères au Maroc. — Saint Antoine de Padoue. — Prédications de François en Italie. — Le loup de Gubbio. — Etablissement du Tiers-Ordre, — Indulgence de la Portioncule. — 1219 à 1223.
Le moment était enfin venu pour François de mettre à exécution 1© projet formé depuis si longtemps d'aller évangéliser les infidèles, et de leur offrir ou la foi ou son sang. Son Institut était solidement constitué, il embrassait toute la chrétienté ; recommandé officiellement par le chef de l'Eglise à tous les évêques du monde, protégé par le cardinal Ugolini, défendu mieux encore par l'esprit d'obéissance, de pauvreté et d'humilité qui circulait dans tous ses membres, il pouvait se passer de la présence de son fondateur et de son père. François chargea le frère Eliede gouverner l'Ordre en son absence comme vicaire général, et plein de l'esprit de Dieu, poussé, par cette charité parfaite qui bannit la crainte, à s'offrir au Seigneur par le martyre comme un© kosfci© rivante, afin de lui
rendre mort pour mort et de provoquer les autres au divin amour, il quitta Sainte-Marie-des-Anges et partit pour l'Asie Mineure. Deux fois déjà, nous l'avons vu, il avait tenté cette sainte aventure, et Dieu l'avait arrêté dès ses premiers pas. Cette fois, le Maître des âmes permit qu'il allât jusqu'au bout et qu'il portât la parole divine au cœur même de l'empire ottoman.
Il s'embarqua avec onze de ses frères, en laissa dix à Saint-Jean-d'Acre et à Chypre, et arriva en Egypte avec un seul compagnon, frère Jean, surnommé C Illuminé à cause des grandes lumières qu'il recevait de Dieu. La cinquième croisade, si brillamment commencée par la prise de Constantinople et qui devait si tristement finir, touchait à son terme ; la guerre était ardente entre les Chrétiens et les Sarrasins, et la division régnait malheureusement dans le camp des Croisés. Les chevaliers et les fantassins s'accusaient mutuellement de lâcheté, et les uns et les autres, pour donner la mesure de leur valeur demandaient à grands cris une bataille. Jean de Brienne, leur chef, fut obligé de. céder à ces folles instances : François arriva au camp des Chrétiens la veille du combat. Instruit
de Dieu que l'issue en serait malheureuse, il en avertit les Croisés et leur prédit de grands revers ; mais ils ne l'écoutèrent point, et, méprisant la sagesse du pauvre de Jésus-Christ, ils livrèrent la bataille, le 29 août 1219, par une chaleur accablante. Elle leur fut fatale : six mille Chrétiens furent tués ou faits prisonniers, la Croisade fut définitivement perdue ce jour-là; et si, un peu plus tard, le sultan Mélédin consentit à leur accorder une paix honorable, cette clémence inaccoutumée ne se peut expliquer que par l'impression qu'avait faite sur lui la sainteté de François. Le serviteur de Dieu, véritable soldat du Christ bien plus que la plupart des Croisés, résolut de poursuivre son entreprise ; ne craignant pas la mort et sûr de triompher,' puisque, pour un martyr, mourir est encore vaincre, suivi de son compagnon, il s'avança vers le camp des Sarrasins, en chantant les paroles du prophète : " Lors même que je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais rien, Seigneur, parce que vous êtes avec moi. " Sut la route, il rencontra d'abord deux brebis, et tout joyeux il dit à son frère : " Mon fils, aie confiance au Seigneur, car cette parole de l'Evangile se vérifie : "Voilà
que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. " Bientôt, en effet, ils virent arriver des soldats sarrasins qui, se jetant sur eux comme des loups sur des brebis, les saisirent, les accablèrent d'outrages, et les chargèrent de coups et de chaînes.
Traînés devant le sultan, interrogés par lui sur] le but de leur entreprise et le motif de leur audace, François lui répondit simplement : " Ce n'est point un homme, c'est le Dieu très-haut qui nous a envoyés vers toi pour te montrer ainsi qu'à ton peuple la voie du salut, et t'annoncer l'Evangile de la Vérité. " Puis il se mit à prêcher le Dieu triple et un, et le Sauveur de tous, Jésus-Christ, avec une telle hardiesse et en même temps une si digne éloquence, qu'en lui s'accomplissait en toute vérité cette promesse de l'Evangile : " Je vous donnerai une parole et une sagesse à laquelle vos adversaires ne pourront résister ni contredire. "
Le sultan, étonné, ému, admirait dans l'homme de Dieu cette vertu et cette ferveur, et, se plaisant à l'écouter, il le pria avec instance de demeurer près de lui. A quoi le serviteur du Christ, éclairé d'une lumière d'en haut, lui répondit : " Si tu veux te convertir
au Christ avec ton peuple, pour son amour, je demeurerai volontiers parmi vous. Que si tu hésites à rejeter la loi de Mahomet pour celle de l'Evangile, fais allumer un grand feu ; j'entrerai avec tes prêtres dans ce feu, et tu connaîtras par l'effet quelle est la foi plus •ainte et plus acsurée qu'il faut embrasser. "
Le sultan reprit : je ne crois pas que mes prêtres soient d'humeur à s'exposer au feu pour la défense de leur foi ou à vouloir affronter les tourments. " Car il avait remarqué l'un d'eux, homme d'âge et d'autorité, qui, à la proposition de François, s'était immédiatement retiré.
" Eh bien ! poursuivit le saint, prometsmoi que toi et ton peuple vous vous rendrez au culte de Jésus-Christ, si je sors du feu sain et sauf; j'y entrerai seul; que s'il me dévore, imputez-le à mes péchés mais si la puissance de Dieu me protège, reconnaissez que le Christ est la vertu et la sagesse de Dieu, Dieu véritable et Sauveur de tous les hommes. "
Le sultan, faible comme sont trop souvent les puissants de ce monde, tremblant devant ceux qui tremblaient devant lui, n'osa pas accepter cette épreuve dans la crainte d'une
«édition populaire ; mais il offrit à François de nombreux et riches présents, que le serviteur de Dieu, uniquement avide du salut des âmes, méprisa comme de la boue. Ce mépris absolu des richesses ravit le sultan d'admiration, et, bien qu'il ne voulût ou n'osât pas se ranger à la loi de l'Evangile, il supplia François d'accepter ses présents et de les porter aux chrétiens pauvres et aux pauvres églises dans l'intérêt de son propre salut. Mais le saint refusa de nouveau, parce que le poids de l'argent lui était en horreur et qu'il ne découvrait pas dans l'âme du sultan la marque certaine de l'amour de la vérité. Puis voyant qu'il ne pouvait ni travailler utilement à la conversion de ce peuple, ni en espérer le martyre, il retourna, sur l'ordre du Seigneur, vers les contrées des infidèles. Ainsi il advint, par une disposition à la fois miséricordieuse et merveilleuse de la Providence, que l'ami du Christ chercha pour lui la mort de toutes ses forces sans la pouvoir rencontrer; et que, tout en recueillant les grâces du martyre, il fut réservé pour la sanctification des peuples chrétiens et pour souffrir plus tard, dans sa chair, comme dans son âme, le martyre plus glorieux encore de
la Passion et de la croix de Jésus-Christ. " 0 homme en vérité bienheureux, ajoute saint Bon aventure, son fils, son successeur et son historien, auquel j'ai emprunté presque tout ce récit de la mission de François en Orient ; ta chair, sans être déchirée par le fer d'un tyran, porta néanmoins la ressemblance de l'Agneau immolé ! 0 homme mille fois et pleinement bienheureux, puisque ton âme tout en ne succombant point au priai ve du persécuteur, s'enrichit du trophée des martyrs ! "
Une tradition pieuse, et qui ne manque pas de valeur, rapporte que le sultan Mélédin, au déclin de sa vie, se souvint de François et lui envoya demander en Italie des frères pour l'instruire et le baptiser. Elle ajoute que deux religieux de l'ordre de Saint- François lui furent, en effet, envoyés, et que le sultan, instruit, consolé et fortifié par eux, reçut l'eau du baptême et mourut dans la paix du Seigneur. Cette conversion est possible, car rien n'est impossible à Diea ; mais elle n'est pas Vraisemblable, et la tradition qui ia rapporte ne repose pas sur des bases assez certaines pour qu'on puisse y ajouter une foi entière.
En même temps que le Soigneur préservait la vie de son serviteur François en Orient, il permettait que ses frères fussent cruellement tourmentés pour la foi en Espagne et dans le Maroc, et, acceptant les prémices du sang franciscan, il leur accordait la palme du martyre. Berardo, Pietro, Otton, Ajuto, Accursio. tels sont les noms de ces bienheureuses victimes du saint amour.
Accablés d'outrages et de mauvais traitements par les musulmans d'Espagne, ils parvinrent enfin au Maroc à travers mille dangers, et là, tout pleins de l'Esprit de Dieu, ils prêchèrent Jésus-Christ et son Evangile, dans les rues, sur les places publiques, et jusqu'en face du roi qui passait. Arrêtés, chargés de chaînes, on les traîna sur le pavé, la corde au cou ; on les frappa si violemment que leurs entrailles furent presque mises à nu ; on les roula sur du verre et des briques cassées, et le soir on versa du vinaigre sur leurs plaies saignantes. Eux, rayonnant de visage, bénissaient Dieu et chantaient ses louanges; pendant la nuit, le Christ, pour lequel ils avaient souffert, les vint consoler, comme jadis les premiers martyrs, et leurs
gardes épouvantés, les voyaient, priant et joyeux, enveloppés d'une céleste lumière.
Le lendemain, le roi les fit venir en sa présence, et leur dit : "Etes-vous donc ces impies qui méprisez la vraie foi, ces insensés qui blasphémez contre l'envoyé de Dieu ?
— 0 roi, répondirent-ils, nous n'avons pas de mépris pour la vraie foi ; au contraire, nous sommes prêts à souffrir et à mourir pour la défendre ; mais nous détestons la tienne, et le méchant qui en est l'auteur."
Le roi maure voulut alors essayer de la tentation des honneurs et des plaisirs, et leur montrant des femmes richement parées, il leur dit : 'Si vous voulez suivre la loi de Mahomet, je vous donnerai ces femmes pour épouses avec de grandes richesses, et vous serez puissants dans mon royaume. Sinon, vous mourrez par le glaive.
— Prince, nous ne voulons ni de tes femmes ni de tes honneurs ; que cela soit pour toi, et que Jésus-Christ soit pour nous. Faites-nous encore souffrir toutes sortes detourments,faites nous mourir ; la douleur nous semble légère quand nous contemplons la gloire éternelle. "
En prononçant ces paroles, leur âme sura- Iftmdaitde Joie et d'espérance, Le roi, furieux
prit son cimeterre et leur fendit la tête par lo milieu du front. C'était le 16 janvier de Pan 1220. L'âme des martyrs, délivrée par les mains du royal bourreau, monta triomphante dans le ciel ; leur corps, déchirés par les infidèles, furent recueillis par les chrétiens, transportés secrètement en Portugal, et déposés, comme de précieuses reliques, dans l'église de Sainte-Croix de Coïmbre.
Tels furent les premiers-nés de cette nombreuse lignée de martyrs que l'ordre de Saint- François a produits dans tous les temps et dans tous les lieux, et qui ne sont pas une de ses moindres gloires. À la nouvelle de leur victoire, le saint Patriarche tressaillit d'une joie céleste, et, les yeux pleins de larmes, il s'écria : "Certes je puis dire en toute assurance que j'ai cinq Frères-Mineurs!" Puis, se tournant du côté de l'Espagne et saluant le couvent d'où ils étaient partis pour aller au martyre : " Maison sainte, dit-il, terre sacrée, tu as produit et offert au Roi du ciel cinq belles fleurs pourprées, d'une odeur tros-suave. 0 maison sainte !sois toujours habitée par des saints ! "
Les reliques des glorieux martyrs furent *ane bénédiction pour la terre du Portugal où elles reposaient : elles donnèrent bientôt à
l'Eglise et à l'ordre de Saint-François un de leurs enfantsjes plus saints, une de leurs pures illustrations. Un jeune Portugais, Fernandez, issu d'une des premières familles du pays alors âgé de vingt-cinq ans, se trouvant à Coïmbre lors de la translation solennelle du corps des martyrs, sentit naître en son cœur un ardent désir de yivre et de mourir pour Jésus-Christ. Il sollicita et obtint l'habit des Frères mineurs, reçut le nom d'Antoine, et, guidé par l'Esprit-Saint, il arriva, de monastère en monastère, d'épreuve en épreuve, à Sainte-Marie-des- Anges, où il trouva saint François qui l'accueillit avec amour. Il le ravit par sa science théologique, remua l'Italie entière par ses prédications, ses miracles et ses vertus, et mourut dix ans après, en 1231, laissant un renom presque égal à celui de son père saint François ; dès l'année suivante, le pape Grégoire IX le canonisa, au milieu des acclamations populaires : c'était saint Antoine de Padoue. Ainsi le sang des martyrs est toujours une semence de saints et ne reste jamais sans fécondité.
Ce que fait partout le sang des martyrs, la sainteté de François le fit en Orient, D'après le témoignage de Jacques de Vitry, alors évê-
que d'Acre, le nom de François, maître des Mineurs, était vénéré de tous les hommes, même des infidèles." Cette vénération à traversé les siècles : elle est demeuré comme une protection permanente sur les Franciscains d'Orient. Ils n'ont cessé depuis lors d'ôvangéliser la Palestine et toute l'Asie Mineure, et, de nos jours encore, ce sont des fils de Saint François qui gardent à Jérusalem le tombeau de Jésus-Christ.
Le serviteur de Dieu, après avoir prêché les croisés et posé les fondements de son Ordre dans ces malheureuses contrées, revint en Italie, qu'il parcourut, prêchant, pleurant, priant, semant partout la parole divine, la pénitence et les miracles. Les peuples se pressaient sur ses pas, se suspendaient à ses lèvres, et lui faisaient en tous lieux un cortège d'amour, comme les princes et les rois de la terre nen connurent jamais. On a conservé dans les archives de l'église de Spalatro un témoignage original et comtemporain de l'impression que produisaient sa parole et sa personne. Le voici dans sa touchante simplicité :
" Moi, Thomas, citoyen de Spalafro et archidiacre de l'église cathédrale de la même
ville, étudiant à Bologne, Tan 1220, j'ai vu, le jour de l'Assomption de la Mère de Dieu, saint François prêcher dans la place, devant le Petit-Palais, où presque toute la ville était assemblée II partagea ainsi son sermon : les anges, les hommes, les démons^ Il parla de ces êtres intelligents si bien et avec tant d'exactitude, que beaucoup de gens de lettres qui l'écoutaient admirèrent un tel discours dans la bouche d'un homme simple. Il ne suivit point la manière ordinaire des prédicateurs ; mais, comme un orateur populaire, il ne parla que de l'extinction des inimitiés et de la nécessité de faire des traités de paix et d'union. Son habit était vil et déchiré, sa personne chétive, son visage défait ; mais Dieu donna une telle efficacité à ses paroles, qu'un grand nombre d'hommes nobles, dont la fureur cruelle et eftrénée avait répandu beaucoup de sang, se réconcilièrent. L'affection et la vénération pour le Saint étaient si universelles et allaient si loin, que les hommes et les femmes couraient à lui en foule, et que l'on s'estimait heureux de pouvoir seulement toucher le bord de sa robe. ':
On peut remarquer, dans ces lignes contemporaines de saint François, le caractère
des peuples à cette époque et le genre d'influence que le Saint exerçait sur eux. Les haines, les querelles à mains armées, de famille à famille et de cité à cité, la violence des passions vindicatives et le sang que ces passions faisaient répandre, telles étaient les plaies vives de l'Italie et du monde ; la paix, la concorde, l'amour en Dieu, Père de tous les hommes, tels étaient les remèdes qu'y apportait François. Yrai serviteur de Celui qui est venu apporter sur la terre la paix aux hommes de bonne volonté, il annonçait la paix, il la prêchait à tous, il la répandait autour de lui comme l'olivier répand l'huile, comme la fleur répand son parfum. A son aspect, à la vue de son visage enflammé d'un saint amour, de son corps dévasté par la pénitence, de ses yeux noyés dans les larmes, la haine s'apaisait, la passion faisait silence, et le double amour de Dieu et des hommes, qui ne se peut diviser, renaissait dans ces âmes baptisées, oublieuses jusque-là des grâces et des promesses du baptême. Cette paix, cette union fraternelle qu'il prêchait partout, qu'il demandait avec des cris et des larmes, il la rétablissait partout ; les petits, opprimés et foulés aux pieds, pardonnaient
aux grands, et les grands devenaient les protecteurs et les serviteurs compatissants des petits. A ce point de vue l'histoire du loup de Grubbio, racontée dans les Fioretti, mérite d'être rapportée malgré son caractère ou plutôt son apparence légendaire, car elle caractérise merveilleusement et l'époque de saint François et l'influence prodigieuse qu'il exerça sur elle.
La ville de Grubbio en Ombrie tremblait tout entière devant un loup dont la taille était monstrueuse comme la férocité; il attaquait et dévorait les hommes aussi bien que les animaux, et les gens les plus hardis n'osaient s'aventurer sans armes hors des murs de la ville. Saint François, touché de compassion, résolut d'aller trouver le loup ; seul, sans crainte, confiant en Dieu, il sortit de Grubbio et s'avança vers la montagne.
Bientôt l'animal furieux accourt, la gueule ouverte et sanglante. Le saint marche à lui, fait un signe de croix, et l'appelant d'une voix forte : " Frère loup, lui dit-il, viens ici, et de la part du Christ, je te l'ordonne, ne me fais aucun mal, ni à moi ni à d'autres. " Aussitôt le loup ferme sa gueule, s'arrête et vient, doux comme un agneau, se coucher à
ses pieds. — " Frère loup, pourjsuit le saint, tu as fait de grands crimes, tu as tué, dévoré non-seulement des animaux, mais des hommes créés à l'image de Dieu. Tu mérites la mort ; tous les habitants de ce pays t'ont en îorreur ; mais je veux que tu fasses la paix avec eux. Je leur demanderai ton pardon ; et comme c'est la faim qui a causé tes forfaits, si tu promets de mener une vie innocente, ils te donneront chaque jour ta subsistance. Le veux-tu ? " Le loup, baissant la tête, indiqua qu'il y consentait.
Alors François revint vers la ville, avec le .oup qui le suivait comme un chien. Il traversa les flots du peuple émerveillé, et montant sur une pierre, il se mit à les prêcher
Mes amis, mes frères, leur dit-il, Dieu a permis ce fléau à cause de vos péchés ; mais a flamme éternelle de l'enfer est|bien plus •edoutable que la fureur d'un loup qui, après ;out, ne peut tuer que le corps. Voyez combien est terrible cet abîme de l'enfer, puisque la gueule d'un pauvre animal fait rembler tout un peuple ! Mes chers enfants, aites donc pénitence, et Dieu vous délivrera, lon-seulement de la rage du loup dans cette
vie, mais encore des flammes de l'enfer après cettte mort. "
Ce discours achevé, il proposa solennellement un traité de paix au peuple, qui l'accepta par acclamations, et au loup, qui, pour témoigner qui l'acceptait aussi, posa sa patte dans la main que le saint lui tendait. A cette vue, la joie et l'admiration de la foule furent au comble. La vénération qu'inspiraient à tous saint François, la singularité de ce miracle, le plaisir que leur procurait la paix promise par le loup, excitèrent parmi eux un si vif enthousiasme, qu'ils se mirent à pousser vers le ciel des cris d'allégresse, louant et bénissant Dieu de leur avoir envoyé un saint qui les avait délivrés de la fureur d'une bête cruelle.
Le loup vécut encore deux ans dans G-ub bio : il allait familièrement de porte en porte entrait dans les maisons, sans faire ni recevoir aucun mal. Chacun s'empressait de lui fournir ce qui lui était nécessaire à sa nourri ture, et quand il traversait la ville, jamais les chiens n'aboyaient après lui. Enfin deux ans après sa conversion, frère loup mourut, et les habitants de Gubbio le pleurèrent ; car la vue de cet animal parcourant la ville avec la dou
ceur d'un agneau était pour eux un vivant souvenir de la sainteté et des vertus de François.
Cette touchante histoire est-elle véritable ? n'est-elle qu'une légende populaire, symbole de la réconciliation des grands seigneurs et du peuple, de l'action toute-puissante et toute pacifiante de saint François ? J'inclinerai pour mon compte à la prendre et à la croire à la lettre, tant elle est conforme à beaucoup de traits parfaitement authentiques et non moins merveilleux de la vie du grand serviteur de Dieu. Mais histoire ou légende elle est l'image saisissante et fidèle des mœurs du temps, de la prédication, de l'autorité et de la sainteté de François ; et c'est pourquoi j'ai cru devoir la rapporter dans sa belle et sainte naïveté.
Ces honneurs, ces enthousiasmes populaires, ces marques de vénération et d'amour qui accompagnaient partout le pauvre de Jésus-Christ, loin de lui apporter des tentations d'orgueil, ne faisaient qu'accroître son lumilité. Il ne cherchait pas plus à s'y dérober que s'il se fut agi d'un autre, et se livrait avec un entier abandon à la dévotion et à [empressement des populations qui baisaient
ses mains, sa robe, ses pieds et même l'empreinte de ses pas. Un de ses compagnons, étonné, presque choqué de cette conduite qu'il ne comprenait pas, lui dit un jour : "Ne voyez-vous pas, mon frère, et ne remarquezvrous pas ce que font ces hommes ? Et vous les laissez faire ! Ils vous honorent outre mesure et vous prodiguent leur vénération comme à un saint ; et vous, vous ne rejetez et ne refusez rien de tout cela, vous semblez même vous y complaire. Pourquoi donc agissezvous de la sorte ? "
Le bienheureux lui répondit avec douceur : " Loin de moi, mon frère, de rejeter ces choses ! je les trouve même peu considérables. Certainement tous ces peuples devraient faire davantage.
— Pour moi, reprit le frère encore plus troublé, je ne comprends pas qu'on vous regarde comme un saint, et qu'en même temps vous désireriez les honneurs et les louanges des peuples. "
Alors saint François : "Vois, mon frère, et comprends. Je ne m'attribue et ne m'approprie rien à moi de tout ce respect, mais je le renvoie tout entier à Dieu et me tiens moimême dans la boue de l'humilité. J'apprécie;
très bien ma bassesse, et je considère la majesté de Dieu. Les hommes ne retirent pas un médiocre avantage de ces respects, lorsqu'ils reconnaissent, honorent et vénèrent le Seigneur dans ses créatures. Dans les images et les statues du Seigneur ou de sa mère, on honore l'un et l'autre, et cependant ces ima^ ges n'en conçoivent pas d'orgueil, elles ne s'enflent point de ces honneurs : de même le serviteur de Dieu. S'affermissant dans son humilité, il attribue tout à Dieu, rien à soi. Il se répute une vaine image, une statue, ou plutôt rien du tout en présence de ce Dieu à qui il renvoie tout honneur et toute gloire, en gardant pour lui-même la tribulation, la misère et la honte."
C'est ainsi que ce grand maître de la vie spirituelle entendait et pratiquait l'humilité. Il se réjouissait dans les honneurs à cause de Jésus-Christ, dans les opprobres à cause de lui-même, et, estimant toute chose à sa juste valeur, il rendait à Dieu la gloire qui appartient à Dieu, il gardait pour l'homme le mépris qui appartient à l'homme.
Tout ceci se passait à l'époque où saint François, de retour d'Orient et poursuivant en Italie son œuvre de pénitence et de sanc-
tification, remplissait la chrétienté tout entière du bruit de ses miracles et de sa sainteté. Son premier Ordre, celui des Frères-Mineurs, fondé depuis douze ans, était répandu dans tout le monde, et fécondant de ses sueurs les églises d'Italie, d'Allemagne, de France et d'Espagne, il arrosait de son sang la terre infidèle du Maroc, de la Moritanie e; de l'Egypte. Le second Ordre, celui des Pauvres- Dames ou Clarisses, fondé peu de temps après le premier, se développait avec une égale rapidité, et avait promptement franchi les limites de l'Italie. L'exemple du serviteur de Dieu et la grâce de Jésus-Christ qu'il portait en lui, produisaient dans les peuples un élan universel vers le sacrifice, et de tous les rangs de la société sortaient en foule des pauvres volontaires qui couraient avec un grand amour se placer sous la conduite de François ou de sa glorieuse fille, sainte Claire.
Les fidèles que les engagements de leur état ou des liens plus sacrés retenaient au milieu du monde, s'affligeaient de ne pouvoir suivre ce mouvement divin qui semblait entraîner tous les cœurs vers le cloître. De toutes parts, des hommes et des femmes, ployant sous le poids de» sollicitudes* des
charges et des soins extérieurs de la famille, venaient consulter le saint Patriarche sur les moyens de vivre chrétiennement au milieu du siècle : ils lui demandaient une règle de vie tracée de sa main, afin de marcher plus sûrement dans les voies de la perfection évangélique : de là la fondation du troisième Ordre ou tiers ordre de Saint-François, qui devait, à l'instar de ses deux aînés, se développer et s'étendre en tous lieux et dans tous les temps, avec une rapidité et une fécondité merveilleuses.
Il commença humblement et simplement comme les autres œuvres de saint François, ou plutôt comme toutes les œuvres de Dieu ; c'est toujours le grain de sénevé qui devient un grand arbre où s'abrite la multitude des oiseaux du ciel. Le saint allant de Florence à Cagiano, petite bourgade voisine de Poggibonzi en Toscane, rencontra sur la route un des anciens amis de sa jeunesse, le marchand Luchesins. Cet homme, autrefois avare et violent, s'était converti et édifiait ceux qu'il avait scandalisés. Charitable, chérissant les pauvres, soignant les malades dans les hôpitaux, il ouvrait sa maison aux pèlerins et les
traitait avec une chrétienne hospitalité. Sa 8H
femme Bonadonna, longtemps opposée à ces œuvres de miséricorde, l'avait bientôt imité, et plus d'une fois tous deux avaient prié le saint de leur tracer une voie de perfection approprié à leur état.
Arrivé dans cette maison déjà sanctifiée par la charité, François leur dit: "J'ai songé depuis peu à instituer un troisième Ordre où les personnes mariées pourront servir Dieu d'une manière parfaite ; et je crois que vous ne sauriez mieux faire que d'y entrer, " Luchesins et Bonadonna, après avoir demandé les lumières du Saint-Esprit, prièrent François de les admettre dans ce nouvel institut, dont ils furent les premiers. Le saint leur fit prendre un habit simple et modeste de couleur cendrée, avec une corde .à plusieurs nœuds pour ceinture, et leur prescrivit la pratique de différents exercices de piété jusqu'à ce qu'il eût composé sa Règle. Il initia à cette même forme de vie plusieurs personnes de Poggibonzi et de Florence. Dès l'année suivante, en 1221, il écrivit une Règle pour cet Ordre, où les hommes et les femmes étaient également admis; et- plus tard on l'appela le tiers ordre de la Pénitence, par rapport aux deux premiers ordres de
Saint-François. Ainsi fut institué le plus anciens des tiers ordres par le séraphique Patriarche d'Assise.
Pour être admis dans cette pieuse association, quatre conditions étaient indispensables. Il fallait restituer le bien injustement acquis, se réconcilier ahsolument et franchement avec son prochain, observer les commandements de Dieu et de l'Eglise, et promettre d'être fidèle à la Kègle ; enfin, pour les femmes mariées il fallait le consentement de leurs maris.
Quant à la Eêgle elle-même, qui n'obligeait point les frères et les sœurs du tiers ordre sous peine de péché, elle était aussi simple que féconde : point de vêtements ni de meubles somptueux, sans que la pratique de la pauvreté dépassât jamais la limite très-variable de la condition sociale de chacun ; renoncement aux théâtres, aux festin et divertissements mondains, toujours dans la mesure des devoirs de position et de famille ; jeûnes à certains jours, exercices de piété et prières communes à tous : voilà le résumé de cette loi toute pure et tout humble, qui. sous la seule garde de l'amour, a traversé les siècles sans ce corrompre, mais en les puri-
fiant, et qui de nos jours, après s'être voilée quelques moments comme ces fleuves qui disparaissent sous la terre, renaît, aussi pure et aussi vive qu'à sa source, pour féconder les âmes et leur faire produire des fruits excellents de bénédiction et de salut.
Le pape Honorius III approuva de vive voix la règle du tiers ordre dès l'année de son établissement, comme Innocent III avait approuvé la règle des Frères-Mineurs, et cette nouvelle forme de vie, à peine sortie de l'âme céleste de François, fut accueillie partout avec un inexprimable empressement. Dans ces temps de foi et d'énergie, les grands repentirs suivaient de près les grandes fautes. Les Tertiaires de Saint-François se multiplièrent si rapidement en Italie, aue leur, nombre, joint à celui des Tertiaires de Saint-Dominique, déconcerta les projets impies de l'empereur Frédéric II contre le Saint-Siège ; Pierre des Vignes, son ministre, écrivait à son maître peu d'années après la mort de saint François : " Les Frères-Mineurs et les Frères-Prêcheurs se sont élevés contre nous. Us ont réprouvé publiquement notre vie et notre conversation ; ils ont brisé nos droits et nous ont réduits au néant ; et voilà que, pour
énerver encore plus notre puissance et nous priver du dévouement des peuples, ils ont créé deux nouvelles fraternités qui embrassent universellement les hommes et les femmes. Tous y accourent, et à peine se trouvet-il une personne dont le nom n'y soit inscrit. " Le tiers ordre de Saint-Frnnçois franchit bientôt les montagnes et les mers ; il se propagea en France, en Allemagne et en Espagne. Il fleurit en Asie, et compta de nombreux enfants dans les Indes et jusqu'au Japon Grâce à cette profonde et simple institution, la vie religieuse, dans son fond, sinon dans sa forme, devint possible et facile à toute âme de bonne volonté. " On ne pensa plus, dit l'illustre Père Lacordaire, qu'il fallût fuir du monde pour s'élever à l'imitation des Saints. Toute chambre pouvait devenir une cellule, et toute maison une Thébaïde. " Monarques, docteurs, prêtres et soldats, marchands et simples laboureurs, le tiers ordre embrassait tout, convenait à tous, et la liste de ses membres, dès les premières années de son établissement, offrit le plus étonnant et le plus touchant assemblage. De ces glorieux Tertiaires des premiers jours, je n'en citerai que deux: saint Louis, roi de France, qui
monta sur le trône en 1226, Tannée même de la mort de saint François ; et sainte Elisabeth, reine de Hongrie, l'amie, la sœur du Patriarche d'Assise, qui aima les pauvres comme lui, se fit, comme lui, la servante des lépreux, et à laquelle il envoya son pauvre manteau, plus précieux à ses yeux que son manteau royal.
A cette même année 1221, date de l'établissement du tiers ordre de la Pénitence, remonte la célèbre indulgence dite de la Portiuncule, qui acheva de faire de Sainte-Marie des- Anges un des sanctuaires les plus illustres du monde entier. Saint François, de retour à son cher monastère, priait une nuit, au mois d'octobre, dans l'église qu'il avait relevée de ses mains, et, versant des torrents de larmes, il demandait à Dieu la conversion des pécheurs. Jésus-Christ lui apparut avec sa sainte Mère, et, sur la prière de Y avocate du genre humain, il lui accorda les grâces spirituelles qu'il demandait, pourvu qu'il en obtint la confirmation de celui auquel seul il a été donné de lier et de délier ici-bas.
François, brûlant de l'amour des âmes, partit dès le point du jour avec le frère Masseo, se rendit auprès du pape Honorius III,
qui se trouvait alors à Pérouse, et lui dit avec son ordinaire simplicité; " Saint-Père, j'ai réparé une église en l'honneur de la trèssainte Vierge, et je supplie Votre Sainteté d'y mettre de grandes indulgences.
— Je le veux, dit le pape ; mais dis-moi le nombre d'années que tu requiers et la mesure du pardon que je dois octroyer à cette église.
— Saint-Père, reprit François qu'il plaise à Votre Sainteté d'octroyer non point les années mais les âmes.
— Tu veux les âmes ? " dit Honoruis étonné.
Le bienheureux François : " Je désire, s'il agrée ainsi à Votre Sainteté, que quiconque visitera cette église contrit, confessé et absous, soit également absous de toute faute et de toute peine au ciel et sur la terre, depuis le jour de son baptême jusqu'au jour et à l'heure de son entrée en la dite église.
— Mais s'écria le Pape, c'est là une grande affaire et tout à fait étrange que demande François, la cour de Eome n'ayant point l'usage d'accorder de semblable indulgence.
— Seig neur, reprit le bienheureux, ce que je demande no vient pas de moi, mais du
commandement de Celui qui m'a envoyé vers vous, Notre-Seigneur Jésus-Christ. "
A ce mot, le Souverain Pontife, qui connaissait la sainteté du serviteur de Dieu, dit et répéta par trois fois : " I) nous plait que tu aies une telle indulgence. "
Les cardinaux présent ayant fait quelques observations au Pape sur le caractère illimité de cette indulgence, Honorius ajouta : " Nous ne pouvons retirer ce que nous avons octroyé , mais nous entendons la limiter à la longueur d'un jour naturel. "
Et se tournant vers François il lui dit : " Voilà que dorénavant nous octroyons à quiconque viendra en la dite église, dûment contrit et confessé, qu'il soit absous de toute faute et de toute peine due à ses péchés, et voulons que cette indulgence soit valable à perpétuité, pendant la durée d'un jour naturel, depuis les premières vêpres jusqu'aux vêpres du jour suivant. "
Le bienheureux rendit grâce au Pape, prit congé de lui, et se retira humblement. Honorius, voyant qu'il s'en allait, le rappela et lui dit : u Oh ! bon et simple homme, où vas-tu ? qu'emportes-tu comme témoignage de cette indulgence ?
— Saint-Père, répliqua François, votre parole suffit sans plus. Que Jésus-Chrit soit le notaire, la sainte Vierge la charte, et les Anges les témoins : je ne demande point d'autre acte authentique; c'est maintenant à Dieu à montrer que cette œuvre est divine. "
Et, se retirant, il retourna prier et pleurer à Sainte-Marie-des-Anges.
Dieu, qui est fidèle, dit l'Ecriture, ne manqua point à son serviteur. Deux ans après, en 1233, suivant le récit de Barthélémy de Pise, François, priant la nuit, fut tenté par le démon, qui lui conseillait le repos et le sommeil. Aussitôt il se lève, sort de sa cellule, se jette sur des épines et sur la neige, en disant à son corps : " Il vaut mieux souffrir en douleurs avec Jésus-Christ que de suivre les conseils du tentateur. "
Par un prodige touchant et bien fréquent dans la vie des Saints, les épines rougies de son sang se convrirent à l'instant de roses blanches et rouges, et François, entrant dans l'église, fut ravi en esprit, vit Jésus-Christ et la sainte Vierge qui s'entretenaient avec lui, et apprit du Seigneur qu'il devait fixer le jour de l'indulgence acccordée par le Pape au 1er août, fête des Chaînes de Saint Pierre.
Le bienheureux se hâta de retourner vers le Pape, emportant trois roses blanches et trois roses rouges en témoignage de sa vision miraculeuse. Le Souverain Pontife, se conformant à la volonté de Dieu et au désir de François, déclara que l'indulgence de Sainte- Marie-des-Anges ou de la Portiuncule commencerait à perpétuité aux premières vêpres du premier jour d'août, finirait aux vêpres du jour suivant, et ordonna qu'elle fût promulguée solennellement dans la chrétienté.
Depuis lors, et il y a de cela plus de six siècles, tous les ans, les buissons qui avdisinent Sainte-Marie-des-Anges se couvrent de roses blanches et rouges, pur et touchant mémorial de Saint François, et chose non moins merveilleuse, tous les ans aussi, du 1er au 2 août, des multitudes de pèlerins,. accourus de tous les pays, et dont le nombre a quelquefois dépassé deux cent mille, viennent dans le pauvre sanctuaire, recouvert et protégé par une vaste basilique, prier où pria saint François, chercher le pardon, la joie du divin amour, et reconquérir, avec l'indulgence accordée au Séraphin d'Assise, la pureté de l'innocence baptismale.