INTRODUCTION
Mère d’une nombreuse famille qui l’entoure de ses respects affectueux, aïeule d’une nuée de petits-enfants, longtemps elle a bercé ces derniers aux accents de quelques-unes de nos chansons populaires canadiennes, ou au récit de ces contes et histoires de fées qui ont le privilège de charmer le jeune âge. Bientôt, cependant, vint le jour où ces jeunes enfants, plus avancés en âge, eurent l’intelligence assez développée, le goût assez mûr, pour prendre intérêt au récit d’histoires plus sérieuses; depuis longtemps madame Genest guettait cette occasion favorable, et lorsqu’elle se présenta, elle se garda bien de la laisser échapper.
Ce fut alors qu’elle commença cette série d’entretiens familiers sur l’histoire du Canada que je livre aujourd’hui à la publicité, et que je dédie plus spécialement à mes enfants, et aux enfants de leur âge.
Madame Genest a pris son bien un peu partout. Souvent elle a puisé aux sources originelles de notre histoire, souvent aussi elle a emprunté à nos bons historiens de nombreuses pages parmi celles qu’elle affectionnait le plus.
Puisse cet humble travail contribuer à développer le goût de l’étude de notre histoire !
Hubert LaRue.
Québec , 1875.
l était sept heures et demie du soir. Madame Genest, assise sur la galerie de sa maison de campagne, se laissait aller, avec cette nonchalance habituelle aux vieillards, aux mouvements cadencés de sa vieille berceuse ; autour d’elle étaient groupés une nuée de ses petits enfants.
Une légère brise de vent d’ouest versait par rafales sur la galerie la douce odeur des marguerites nouvellement fauchées ; ce léger parfum, combiné aux senteurs plus âcres des roses simples, des roses doubles, des œillets et des mignonnettes du jardin, fdtrait comme un nuage embaumé à travers les feuilles des bouleaux, des frênes, des saules et des merisiers qui ombrageaient le parterre.
La pleine lune se levait derrière les montagnes du sud ; et deux rossignols, perchés sur les merisiers plantés aux coins de la barrière d’entrée, se renvoyaient l’un à l’autre, comme dans le chant d’un psaume, les inimitables accents de leurs mélodieux versets.
La mer était toute fine haute, calme comme de l’huile... si calme qu’elle n’a pas dû, ce soir-là, effacer les empreintes des nombreuses petites pistes laissées sur le sable fin de la grève par les allées et venues des petits enfants de madame Genest.
A la vue de ce ravissant spectacle, dont une riche nature faisait seule tous les frais, tout le monde était plongé dans une muette admiration, lorsque madame Genest, rompant tout-à-coup le silence, s’exprima en ces termes :
Mes chers enfants, vous avez vu aujourd’hui une foule de bateaux à vapeur monter ou descendre le beau fleuve Saint-Laurent, tout près de terre, dans les roches, comme on dit en cette paroisse ; et pas moins de cinquante bâtiments, voiles toutes hautes et déployées, ont passé
devant la maison dans le cours de la journée. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.
Il y a de cela deux cent cinquante ans et plus, l’endroit où nous veillons en ce moment était tout à fait sauvage et inculte. Cette belle grève où vous aimez tant à courir, à bâtir de petits fours de sable, à construire de petits magasins, à allumer de grands feux le soir, surtout quand le temps est bien noir... cette belle grève était alors tout ombragée de grands arbres dont le frêne du jardin, haut de soixante pieds, peut vous donner une idée.
Dans ce temps-là, on ne voyait en ces lieux que des bêtes sauvages ; et Champlain, le fondateur de Québec, énumère parmi les principales, les élans, les loutres, les castors, les ours et les cerfs. Sur nos grèves voltigeaient une foule de gibiers tels que canards, sarcelles, bécassines, oies sauvages, outardes, et des alouettes en quantités innombrables. Ces oiseaux de tous genres faisaient les délices des chasseurs de ces temps éloignés, c’est-à-dire, des Hurons, des Algonquins, des Montagnais et d’autres sauvages, qui étaient alors les seuls habitants de ce pays.
Sur l’eau pas un seul bâtiment ; mais, de temps à autre, on voyait passer quelques frêles canots d’écorce montés par des sauvages vêtus des costumes les plus bizarres.
Souvent encore, dans mes longues rêveries, j’aime à me représenter ces légères embarcations abordant dans quelques-unes des anses de notre belle plage, dans celle, surtout, où vous aimez tant à vous baigner, à cause du sable fin qui la tapisse. Il me semble voir les sauvages tirer leurs canots sur la grève, aller dans la forêt, à dix pas du fleuve, pour y couper, à l’aide de leurs haches de pierre, les grosses branches de frêne qui doivent servir d’appuis à leurs tentes. Je crois voir les femmes courir en toute hâte à la lisière du bois, pour y dépouiller les bouleaux de ces écorces flexibles avec lesquelles elles se hâtent de recouvrir cette primitive charpente, pendant que les enfants enlèvent aux pins et aux sapins ces verts rameaux qui doivent joncher le sable de la tente, et leur servir, à la fois, de sièges et de lits.
A l’aide de deux cailloux choqués l’un contre l’autre, ou de deux bois frottés avec vigueur, la sauvagesse ne tardait pas à faire jaillir une étincelle qui, bientôt, communiquée à un tas de branches sèches, se changeait en
un brasier ardent dont la flamme servait à rôtir quelquesuns de ces beaux poissons, si abondants alors dans le fleuve, mais devenus trop rares aujourd’hui.
Tel était, mes enfants, l’état de ce beau pays du Canada, avant que vos ancêtres soient venus l’habiter au prix de sacrifices sans nombre, bien souvent même aux dépens de leur sang et de leur vie.
Le premier européen, qui a remonté le fleuve Saint- Laurent jusqu’à Québec et Montréal, a été un célèbre navigateur de Saint-Malo, du nom de Jacques Cartier.
Jacques Cartier n’a pas fait moins de trois voyages au Canada. Au premier de ces voyages, qui eut lieu en 1534, il ne se rendit que jusqu’à la Pointe-des-Monts, après avoir séjourné quelque temps à la baie de Gaspé, dont le nom sauvage était Honguedo.
Dans cette baie eut lieu un incident remarquable, que Cartier raconte, à peu près, dans les termes suivants :
«Le vingt-quatrième jour du dit mois, nous fîmes faire une croix de trente pieds de haut, sous le croisillon de laquelle nous mîmes un écusson à trois fleurs de lys, et au-dessus l’écriteau suivant en bois, et en grosses lettres : vive le roi de France ! ! Nous plantâmes cette croix sur la pointe du hâvre, en présence des sauvages. Après qu’elle fut élevée en l’air, nous nous mîmes tous à genoux, les mains jointes, en l’adorant devant eux, et nous leur fîmes signe, en regardant et leur montrant le ciel, que par elle était notre rédemption. Étant retournés à nos navires, le chef de ces sauvages, vêtu d’une vieille peau d’ours noir, vint nous rejoindre dans une barque avec trois de ses fils et son frère... Il nous fit une grande harangue, nous montrant la dite croix et faisant le signe de la croix avec deux doigts. Puis il nous montrait la terre tout autour de nous, comme s’il eût voulu dire que toute cette terre était à lui et que nous ne devions pas planter cette croix sans sa permission ».
Mais Cartier trouva bientôt moyen de calmer les appréhensions du vieux chef. Il le fit monter dans son navire, le fit boire et manger, lui donna quelques légers présents, et fit tant et si bien qu’il obtint de lui la permission d’emmener en France ses deux fils, dont les noms étaient Domagaya et Taignoagny.
Quelques jours plus tard, Cartier, avec ses deux vais-
seaux, quittait la baie de Gaspé et remontait le fleuve jusqu’à la Pointe-des-Monts. Rendu là, sur l’avis de ses compagnons de voyage, il rebroussa chemin et retourna en France.
L’année suivante (1535), par les ordres de François Ier, Cartier entreprit son deuxième voyage, dans le dessein de reconnaître et d’explorer ce grand pays qu’il venait de découvrir.
En ordonnant cette deuxième expédition, François Ier avait surtout un objet en vue : faire pénétrer les lumières de l’Évangile parmi les peuplades sauvages de l’Amérique du Nord, et les convertir au catholicisme.
Voici en quels termes Cartier raconte son départ de Saint-Malo :
« Le dimanche, jour et fête de la Pentecôte, seizième jour de mai, en l’an mil cinq cent trente-cinq, d’après le commandement du capitaine (Cartier), et avec le bon vouloir de tous, chacun se confessa, et nous reçûmes tous ensemble notre Créateur en l’église cathédrale de Saint- Malo. Après cela, nous fûmes nous présenter au chœur de la dite église devant le révérend père en Dieu, monsieur de Saint-Malo (l’évêque), lequel, en son état épiscopal, nous donna sa bénédiction.
» Le mercredi suivant, le dix-neuvième jour de mai, le vent devint bon et convenable, et nous appareillâmes avec trois navires, à savoir : la grande Hermine, du port d’environ cent vingt tonneaux, à bord de laquelle prit passage le capitaine général (c’est-à-dire Cartier). Le second navire, nommé la petite Hermine, était du port d’environ soixante tonneaux ; le troisième, l’ Émerillon, était du port de quarante tonneaux ».
Afin de vous donner, mes enfants, une idée plus exacte des dimensions de ces bâtiments, et, par là même, de l’intrépidité de ces hardis marins, figurez-vous que le tonnage de la petite Hermine et de 1 ’Émerillon ne dépassait guère celui des goélettes chargées de bois qui passent tous les jours sous vos yeux, et qui viennent de la baie Saint-Paul ou du Saguenay en route pour Québec.
La traversée fut longue et orageuse. «Nous naviguâmes, dit Cartier, avec bon temps jusqu’au 20 du dit mois, que le temps se tourna en colère et tourmente, avec vents
contraires et tempêtes si fortes, que jamais navires qui ont passé la mer n’en ont enduré de pires : tellement que le vingt-cinquième jour de juin les trois vaisseaux se perdirent de vue, et n’eurent des nouvelles les uns des autres que lorsqu’ils furent rendus à la terre neuve (c’està-dire à Blanc-Sablon), où rendez-vous avait été donné ».
En remontant le fleuve, Cartier donna différents noms aux lieux qu’il découvrit. Parmi ces noms quelquesuns ont été conservés jusqu’à nos jours, celui de l’Ileaux-Coudres, en particulier. La plupart, cependant, ont été changés depuis. Ainsi il donna le nom d’ Iles-Rondes aux îles connues aujourd’hui sous le nom de Sept-Iles, celui d’Ile-de-Bacchus à l’île d’Orléans, celui d’Ile-del’Assomption à l’île d’Anticosti.
Sur les deux rives du fleuve Cartier vit, dispersées çà et là, quelques huttes ou cabanes d’écorce habitées par des sauvages, dont l’unique occupation était de faire la pêche. Il fit connaissance avec eux à l’aide de Taignoagny et de Domagaya, qu’il ramenait avec lui, et qui avaient appris la langue française assez bien pour pouvoir servir d’interprètes.
Une fois rendu à l’extrémité orientale de l’Ile-d 'Orléans, c’est-à-dire, vis-à-vis de la pointe nord de Saint-François, et à peu près en face du cap Tourmente, Cartier reçut la première visite de Donnacona, le chef de la bourgade sauvage de Stadaconé ; Stadaconé n’était autre chose que le Québec d’aujourd’hui.
« Le seigneur du Canada, dit Cartier, dont le nom est Donnacona, et dont le titre sauvage est agouhanna (ou chef), vint avec douze barques, accompagné de plusieurs gens, devant nos navires. Ayant laissé dix de ses barques en arrière, il s’approcha de nous avec deux seulement et accompagné de seize hommes ; et le dit agouhanna commença à faire une prédication et un prêchement à leur mode, en démenant son corps et ses membres d’une manière merveilleuse, ce qui est une façon de montrer leur joie et assurance, et lorsqu’il fut arrivé au navire principal où étaient les dits Taignoagny et son compagnon, le dit seigneur leur parla, et eux lui répondirent et commencèrent à lui raconter ce qu’ils avaient vu en France, et le bon traitement qui leur avait été fait ; ce qui le rendit fort joyeux. Puis il pria notre capitaine de lui
permettre de baiser ses bras, ce qui est leur manière de témoigner leur amitié ».
Bref, Cartier descendit dans la barque de l’agouhanna, fit venir du pain et du vin pour faire manger le dit seigneur et sa bande, de quoi ils furent fort contents. Après cela le dit agouhanna prit congé de Cartier et retourna avec ses barques à Stadaconé.
Cartier ne tarda pas à lever l’ancre. Profitant de la marée montante, il ordonna à ses navires de remonter le fleuve jusqu’à Stadaconé, afin d’y trouver hâvre et refuge.
« Après avoir navigué une dizaine de lieues, dit Cartier, en côtoyant la dite île (l’Ile-d’Orléans) nous trouvâmes un afïourc d’eau fort beau et plaisant. En ce lieu il y a une petite rivière et un hâvre que nous trouvâmes propice pour mettre nos navires en sûreté ».
Cartier donna à cette rivière le nom de Sainte-Croix. Ce nom a été changé, un siècle plus tard, par les jésuites, en celui de Saint-Charles, en l’honneur du sieur Charles des Boues, un de leurs bienfaiteurs.
Ce fut donc dans la rivière Saint-Charles, c’est-à-dire, dans la Petite-Rivière, comme on l’appelle plus communément aujourd’hui, à l’endroit connu sous le nom de Rivière-Lairet, près du pont Bickell, que Cartier conduisit ses vaisseaux. Mais à peine les Français étaient-ils installés en cet endroit, que Donnacona résolut de leur faire une réception des plus solennelles.
C’était à la date du 17 septembre 1535. Donnacona, accompagné de plus de 500 sauvages, se rendit au campement de Cartier ; et là, tous ces sauvages commencèrent à chanter et à danser suivant leur coutume. Le chant fini, Donnacona fit mettre ses gens d’un côté, traça un grand cercle sur le sable, et demanda à Cartier de vouloir bien y entrer avec ses compagnons ; ce qui fut fait. Alors Donnacona, tenant une jeune fille par la main, débita un long discours, après lequel il vint offrir la jeune fille à Cartier comme un présent. Tout aussitôt les sauvages se mirent à pousser trois cris et hurlements en signe de joie et d’alliance. Donnacona fit encore présent à Cartier de deux jeunes garçons, et cette cérémonie fut accompagnée des mêmes hurlements.
Après que Cartier eut remercié le chef sauvage, il fut
informé par Taignoagny que la jeune fille qui venait de lui être donnée était la propre fille du seigneur et roi Donnacona.
Les trois enfants furent mis à bord des navires.
En retour de ces présents, Cartier fit don à l’agouhanna de deux épées et de deux bassins d’airain, dont l’un tout uni et l’autre ciselé. L’agouhanna, fort satisfait, commanda à ses gens de chanter et de danser. Finalement, il pria Cartier de vouloir bien faire tirer un de ces canons qu’il n’avait encore jamais vus, et au sujet desquels Taignoagny et Domagaya lui avaient conté des merveilles.
Cartier répondit qu’il le voulait bien, et il fit tirer une douzaine de coups avec boulets à travers le bois. Les sauvages furent si étonnés, qu’ils crurent que le ciel s’écroulait sur leurs têtes ; ils se mirent à crier et à hurler si fort, dit Cartier, qu’on eût cru que tous les diables étaient sortis de l’enfer.
« Ce fut là la première fois, dit Ferland, que le bruit du canon retentit sur les eaux de la rade de Québec et fut répété par les échos des Laurentides ».
La bourgade de Stadaconé, résidence de ces sauvages, était probablement située entre la rue de la Fabrique et le coteau Sainte-Geneviève près de la côte d 'Abraham.
Quelques jours plus tard, Cartier remonta le fleuve jusqu’à Hochelaga, aujourd’hui Montréal. Ce trajet dura quatorze jours, c’est-à-dire du 19 de septembre jusqu’au 2 d’octobre. Hochelaga était une grosse bourgade renfermant pas moins de 1000 sauvages, et entourée de palissades bien liées les unes aux autres. Une seule porte donnait entrée dans cette espèce de fort qui renfermait 50 cabanes.
Hochelaga, d’après Ferland, était vraisemblablement sur le coteau qui s’étend au pied de la montagne du côté de la ville de Montréal.
Cartier fut très-bien reçu par ces sauvages qui lui apportèrent du poisson et du blé-d’inde, et lui firent toutes sortes de démonstrations d’amitié.
Il monta sur le sommet de la montagne qui se trouvait au nord de la bourgade, et lui donna le nom de Mont- Royal ; de ce nom est dérivé celui de Montréal, qui a été donné, depuis, à cette grande ville.
Cartier ne demeura que quelques jours à Hochelaga, et revint à Stadaconé où il passa l’hiver. Durant cette saison rigoureuse ses hommes eurent beaucoup à souffrir du froid et du scorbut ; il n’en mourut pas moins de 25 dans l’espace de quelques mois. Aussi, dès les premiers jours de mai, c’est-à-dire, aussitôt que ses bâtiments furent dégagés des glaces qui les tenaient emprisonnés, Cartier se rembarqua avec ses gens et fit voile pour la France, emmenant avec lui Donnacona, le chef de Stadaconé.
Avant son départ Cartier avait fait planter sur le bord de la Petite-Rivière une croix haute de trente-cinq pieds, sur laquelle étaient représentées les armes de France avec ces mots en latin : Franciscus Primus Dei gratia Francorum rex regnat ; François Premier, par la grâce de Dieu, Roi des Français, règne.
Ce ne fut que quatre années plus tard que Cartier put entreprendre son troisième voyage au Canada, mais sans y ramener Donnacona, qui était mort durant son séjour en Europe. Cette fois Cartier hiverna au Carouge qu’il appela Charlebourg-Royal. Mais, vu les inquiétudes incessantes que lui causaient les sauvages, il s’embarqua de bonne heure au printemps, et retourna de nouveau en France.
es enfants, dit madame Genest, je vous ai fait, en peu de mots, hier, le récit des trois voyages de Jacques-Cartier au Canada; ce soir, je vais
vous parler de Champlain... Champlain, le
fondateur de Québec et le père de la Nouvelle-France !
Après le troisième voyage de Cartier, quelques tentatives furent faites par les rois de France pour coloniser le Canada. Au nombre de ces tentatives fut celle de
Roberval, qui passa tout un hiver au Carouge avec quelques centaines de colons, dont un grand nombre sortaient des prisons de France. Heureusement pour le
Canada, Roberval et ses repris de justice furent bientôt forcés, par le terrible mal de terre ou scorbut, de reprendre le chemin de leur pays.
A Samuel de Champlain, gentilhomme français né à Brouages, province de Saintonge, était réservé l’insigne honneur de fonder Québec et de poser les bases de cette belle colonie qui, si longtemps, a porté le nom glorieux de « Nouvelle-France », et qui, depuis, a été le noyau de ce vaste empire connu du monde entier aujourd’hui sous le nom de « Confédération Canadienne ».
Champlain quitta la France au mois d’avril 1608, et arriva à Tadoussac, à l’embouchure de la rivière Saguenay, six semaines après. Il ne s’arrêta à cet endroit que fort peu de temps, et remonta aussitôt le fleuve.
Après avoir passé un grand nombre d’îles, parmi lesquelles il signale plus spécialement l’Ile-aux-Lièvres et l’Ile-aux-Coudres, il arriva au pied d’un cap où le vent était très fort et la mer bien grosse ; il lui donna le nom de Cap-Tourmente. « En cet endroit, dit Champlain, la mer commence à être douce ».
Passant par la rive sud du fleuve, il côtoya l’Iled’Orléans, au bout de laquelle il aperçut une grande chûte d’eau, du côté du nord ; c’était la chûte Montmorency.
Enfin, le 3 juillet, il s’arrêta au pied d’un cap situé entre une petite' rivière et le fleuve ; ce lieu portait le nom sauvage de Québec ; le vieux nom de Stadaconé avait disparu.
On a beaucoup discuté sur l’origine de ce nom de Québec, donné à la plus ancienne ville du Canada. Suivant les meilleures autorités, ce nom vient du mot sauvage Kebek ou Kepac qui signifie rétrécissement des eaux.
A peine Champlain eut-il mis pied à terre, qu’il s’occupa de construire un logement ou habitation pour lui et les siens ; pour cela, il fit choix du lieu qu’il appelle, dans ses écrits, la pointe de Québec, lieu occupé aujourd’hui par l’église de la basse-ville et par les maisons avoisinantes, et qui était alors couvert d’une épaisse forêt de vignes et de noyers.
Les fondements de cette habitation venaient à peine d’être posés, lorsqu’une odieuse conspiration fut tramée contre la vie du père de la Nouvelle-France. « Quel-
ques jours après que je fus au dit Québec, dit Champlain, il y eut un serrurier qui conspira contre le service du roi ; son dessein était de me faire mourir. Pour cela, il suborna quatre de ceux qu’il croyait être des plus mauvais garçons, leur faisant entendre mille faussetés et espérances d’acquérir du bien ».
Le dessein des conjurés était de saisir Champlain au dépourvu et de l’étrangler ; ou bien de donner une fausse alarme et de tirer sur lui au moment où il sortirait de sa demeure.
Heureusement que le jour même où cet assassinat devait avoir lieu, Têtu, pilote d’une des barques de Champlain, dévoila toute l’affaire.
Têtu, ayant appris d’un serrurier du nom de Natel, les secrets de la conspiration, alla trouver Champlain pendant que celui-ci était occupé à préparer son jardin ; ce jardin était situé auprès de l’habitation. Comme la chose devait être dévoilée secrètement, « nous allâmes dans le bois, dit Champlain, où Têtu me raconta toute l’affaire ».
Aussitôt Champlain fit fabriquer six paires de menottes avec lesquelles il fit enchaîner les principaux séditieux, et, entre autres, un chirurgien du nom de Bonnerme. Mais l’innocence de Bonnerme fut bientôt reconnue, et il fut libéré. Une espèce de cour fut ensuite organisée pour entendre les témoignages des coupables et pour les juger ; et le résultat de ce procès criminel — le premier de ce genre, peut-être, qu’on aît vu au Canada — fut que le chef de la conspiration serait pendu. L’exécution eut lieu ; la tête de du Val fut coupée, mise au bout d’une pique, et plantée au lieu le plus éminent du fort.
Le premier octobr de la même année, Champlain sema du blé dans son jardin, le 15, du seigle ; ce furent, suivant toutes les apparences, les premiers grains de blé et de seigle qui furent confiés à la terre du Canada.
Durant ce premier hivernement les hommes de Champlain eurent beaucoup à souffrir de la même maladie qui avait fait périr un si grand nombre des hommes de Cartier, maladie qui n’était autre que le terrible scorbut, f Certes/? mes * chers enfants, vous devez trouver que Champlain a montré beaucoup de courage en consentant
à passer ce premier hiver dans un pays tout-à-fait inconnu, au milieu de sauvages féroces et perfides contre lesquels il fallait se tenir constamment en garde. Vous aimerez, sans doute, à connaître la peinture que Champlain fait lui-même du caractère, des mœurs et des coutumes des peuplades qui habitaient alors Québec et les alentours de cette ville ; écoutez ce qu’il dit :
« Quantité de sauvages étaient cabanés près de nous et se livraient à la pêche de l’anguille, qui commence vers le 15 septembre et finit au 15 octobre. En ce temps, tous les sauvages se nourrissent de ce poisson, et en font sécher pour l’hiver.
« Tous ces peuples pâtissent beaucoup, au point que quelquefois ils sont contraints de se nourrir de certains coquillages et de manger leurs chiens, ainsi que les peaux de ces animaux, dont ils se servent ordinairement comme vêtements pour se garantir du froid. Ils sont très vindicatifs, grands menteurs, et on ne peut guère être en sûreté avec eux que quand on a la force en mains. Ils promettent beaucoup, mais tiennent peu à leurs promesses. Ils n’ont ni foi ni loi, et sont remplis d’une foule de superstitions. Ils ne savent ce que c’est que prier Dieu et vivent comme des bêtes brutes. Ils ont parmi eux un certain nombre de devins ou sorciers qu’ils appellent pillotois. Ces pillotois croient parler au diable en personne, et ils le consultent pour savoir ce qu’il leur faut faire en temps de guerre comme en d’autres temps. Ils croient aussi que tous les songes qu’ils ont sont véritables, et que les choses qu’ils ont vues en songe doivent arriver.
» Ces sauvages sont bien proportionnés de corps, sans difformités, très dispos. Les femmes se frottent la peau avec certaines peintures qui leur donnent une couleur jaunâtre. Ils s’habillent avec des peaux, et notamment, pendant l’hiver, avec des peaux d’élans, de loutres, de castors, d’ours, de loups-marins, de cerfs et de biches qui abondent en ce pays. L’hiver, quand l’épaisseur de la neige est considérable, ils attachent sous leurs pieds une espèce de raquettes qui leur permettent d’aller et venir sans enfoncer ; sans cela ils ne pourraient aller à la chasse ni voyager.
» Pour ce qui est de leurs enterrements, quand un hom-
me ou une femme meurt, ils font une fosse dans laquelle ils jettent une foule de choses, telles que chaudières, fourrures, haches, arcs, flèches, robes, etc. Ensuite ils mettent le corps dans la fosse et le recouvrent de terre. Sur cette terre ils mettent un grand nombre de grosses pièces de bois, et en disposent une debout dont ils peignent l’extrémité supérieure en rouge. Ils croient à l’immortalité des âmes, et disent que les morts vont se réjouir en d’autres pays avec leurs parents morts avant eux...
» Ils sont fort craintifs, et ont une grande peur de leurs ennemis, au point qu’en quelque lieu qu’ils soient, ils ne dorment presque point en repos ».
Obligé de vivre au milieu de pareilles tribus, Champlain ne pouvait rester longtemps en paix ; aussi, dès l’année 1609, un an après son arrivée à Québec, se vitil obligé de prendre part à une guerre que les Montagnais, les Algonquins et les Hurons entreprirent contre leurs ennemis jurés, les Iroquois. En assumant les risques d’une pareille entreprise, Champlain crojmit s’attacher les peuplades au milieu desquelles il demeurait.
Le départ de l’armée eut lieu à Québec, le 28 mai. Voici en quels termes Champlain rapporte les détails du combat qui fut livré sur les bords du lac Saint-Sacrement.
« Le soir étant venu, nous nous embarquâmes dans nos canots pour continuer notre chemin ; et comme nous allions fort doucement et sans faire de bruit, le 29 du mois, sur les dix heures du soir, nous fîmes rencontre des Iroquois au bout d’un cap. De chaque côté, l’on poussa de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirâmes vers l’eau. Les Iroquois, de leur côté, mirent pied à terre, et arrangèrent leurs canots les uns contre les autres, et commencèrent à abattre des arbres à l’aide desquels ils se barricadèrent fort bien.
» Dès que les nôtres furent armés et mis en ordre, ils envoyèrent deux canots vers les ennemis pour leur demander s’ils voulaient combattre ; à quoi les ennemis répondirent qu’ils ne désiraient rien autre chose, mais que, l’heure étant très avancée, ils désiraient attendre le lever du soleil afin de pouvoir se connaître. Les nôtres accédèrent à cette proposition ».
Toute la nuit se passa, des deux côtés, en danses et chansons, sans compter les injures de toute espèce lancées d’un camp à l’autre.
Le jour venu, Champlain et les deux Français qui l’accompagnaient se tinrent soigneusement cachés, afin de n’être vus de l’ennemi qu’au moment du combat.
«Alors, dit Champlain, je vis sortir les ennemis de leur barricade, au nombre de 200 hommes à peu près, tous forts et robustes ; ils s’avancèrent au petit pas, au-devant de nous, avec assurance et gravité. A leur tête étaient trois chefs reconnaissables à leurs grands panaches ornés de grandes plumes.
» De notre côté, nous nous avancions aussi vers eux, lorsque, parvenue à quelques centaines de pas des ennemis, notre armée s’ouvrit en deux pour me livrer passage. J’allai me mettre à sa tête, à une vingtaine de pas en avant d’elle, et à une trentaine des ennemis.
» Ce fut alors qu’ils m’aperçurent pour la première fois. Ils s’arrêtèrent pour me contempler; j’en fis autant. L’instant d’après, les voyant faire leurs apprêts pour tirer sur nous, j’ajustai mon arquebuse, et visai droit à un des trois chefs. Ce premier coup tua le chef, un de ses compagnons, et en blessa un troisième qui mourut peu de temps après. J’avais mis, dit Champlain, quatre balles dans mon arquebuse.
» Voyant ce bon coup, les nôtres jetèrent de grands cris, et les flèches commencèrent à pleuvoir des deux côtés.
» Comme je rechargeais mon arquebuse, l’un de mes compagnons, caché dans le bois, tira un coup, et tua un autre chef. Dès lors les Iroquois perdirent courage et se mirent à fuir. Nous les poursuivîmes quelque temps, en tuâmes plusieurs, et fîmes dix ou douze prisonniers ».
Le retour de cette campagne fut signalé par un incident que Champlain décrit de la manière suivante :
«Après avoir fait une marche d’environ huit lieues, les nôtres prirent sur le soir un des prisonniers iroquois à qui ils firent une harangue, lui reprochant les cruautés que lui et les siens avaient exercées à leur égard. Ils l’avertirent qu’en conséquence, il devait s’attendre à en recevoir autant, et lui commandèrent de chanter pour montrer son courage ; ce qu’il fit, mais d’une façon bien triste à entendre.
» Ils allumèrent un feu ; et quand il fut bien enflammé, chacun d’eux, prenant un tison venait l’appliquer sur la peau de ce pauvre misérable, peu à peu, pour lui faire souffrir plus de tourments. Ils le laissaient en repos de temps en temps, et ensuite lui jetaient de l’eau sur le dos. Ils lui arrachèrent les ongles, et lui mirent du feu sur les extrémités des doigts. Ils lui écorchèrent le haut de la tête, et sur la plaie toute ensanglantée ils firent couler, goutte à goutte, une certaine gomme toute chaude. Enfin, ils lui percèrent les bras près des poignets, passèrent des bois dans les chairs trouées, et en arrachèrent les nerfs, en les tirant avec force. Quand ils ne pouvaient réussir à les arracher, ils les coupaient.
» Ce pauvre misérable jetait des cris étranges, et il me faisait pitié de le voir traité de cette façon ; cependant, il montra une telle constance que, parfois, on eût dit qu’il ne sentait presque point de mal. Ils me sollicitaient fort de prendre du feu et de faire comme eux. Je leur fis des remontrances sur leur cruauté, leur disant que nous n’en agissions pas ainsi avec nos ennemis, et que, s’ils y consentaient, je mettrais fin à ses souffrances en le tuant d’un coup d’arquebuse. Ils refusèrent, alléguant qu’il ne sentirait point de mal. Je m’en allai d’avec eux, fâché de voir autant de cruautés exercées sur le corps de ce pauvre malheureux. Voyant que je paraissais irrité, ils me rappelèrent et me dirent qu’ils consentaient à ce que je lui tirasse un coup d’arquebuse : ce que je fis ».
Après la mort de cet infortuné, les barbares n’étaient pas encore satisfaits, mais se livrèrent sur son cadavre à une foule d’ignominies. Ils lui ouvrirent le ventre, et en retirèrent les entrailles qu’ils jetèrent dans le lac. Ils lui coupèrent la tête, les bras et les jambes, réservant la chevelure qu’ils eurent soin de scalper, c’est-à-dire, d’enlever, et de conserver comme un trophée. Mais, chose horrible à voir et à dire ! ils enlevèrent le cœur qu’ils coupèrent par morceaux, et voulurent obliger à en manger un de ses frères d’abord, et ensuite plusieurs de ses compagnons faits prisonniers en même temps que lui. Ces malheureux furent forcés de recevoir dans leur bouche ces morceaux de chair humaine, mais ne voulurent pas les avaler ; quelques algonquins, plus humains que
les autres, les leur firent cracher et les jetèrent dans le lac.
Ce premier combat fut suivi, plus tard, de deux autres auxquels Champlain se crut encore obligé de prendre part. Au dernier de ces engagements, Champlain et ses sauvages alliés furent forcés de retraiter. Les Iroquois, peuple brave et guerrier, s’étaient familiarisés avec le bruit et les effets des armes à feu, et offrirent la plus énergique résistance. Au dernier de ces combats, Champlain reçut deux blessures qui l’obligèrent à passer l’hiver dans le pays des Hurons.
partir de l’époque de la fondation de Québec jusqu’à l’année 1635, Champlain traversa plusieurs fois en France pour veiller aux intérêts de la colonie ; il fit, en outre, un grand nombre d’explorations et de découvertes importantes dans toute l’étendue du Canada. Mais le temps nous presse, et j’ai hâte de vous raconter certains épisodes de son administration qui offrent le plus haut intérêt.
Plus de six années s’étaient écoulées depuis la fondation de Québec, et cette ville naissante, de même que les tribus sauvages répandues sur cet immense territoire, était encore privée de tout secours religieux.
Champlain, ayant traversé en France dans le cours de l’année 1613, s’occupa de pourvoir à ce besoin urgent. Voici en quels termes il s’exprime à ce sujet :
« Ayant reconnu, dans mes nombreux voyages, qu’il y avait, en quelques endroits du Canada, des peuples sédentaires et se livrant à l’agriculture, mais qui n’avaient ni foi ni loi, vivant sans la connaissance de l’existence de Dieu, sans religion, et comme des bêtes brutes, je compris que je me rendrais coupable d’une grande faute, si je ne faisais tous mes efforts pour leur procurer les moyens de connaître Dieu et notre sainte religion. Pour exécuter ce dessein, j’ai tâché de trouver quelques bons
religieux qui avaient le zèle de la gloire de Dieu ».
Champlain réussit pleinement dans sa louable entreprise ; et, en l’année 1615, il revint à Québec avec quatre Récollets, dont trois pères et un frère. Les noms des trois pères étaient : Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron ; le nom du frère était Pacifique Duplessis.
Aussitôt après leur arrivée, les Récollets entreprirent de bâtir une chapelle. Le soin de cette construction fut confié au Père Dolbeau qui choisit, comme emplacement de ce premier temple consacré au culte catholique sur la terre de la Nouvelle-France, un lieu voisin de l’habitation de Champlain. Ce lieu correspondait, à peu près, à l’encoignure des rues Champlain et Sous-le-Fort, à la basse ville de Québec. Le 25 juin de la même année, le Père Dolbeau avait le bonheur de dire la première messe dans cette petite chapelle de bois.
« Rien ne manqua, dit le Père Le Clercq, pour rendre cette action solennelle, autant que la simplicité de cette petite troupe d’une colonie naissante le pouvait permettre. S’étant préparés par la confession, ils y reçurent le Sauveur par la communion eucharistique. Le Te Deum y fut chanté au son de leur petite artillerie ; et, parmi les acclamations de joie dont cette solitude retentissait de toutes parts, l’on eût dit qu’elle s’était changée en un paradis».
L’historien américain Shea apprécie cet événement remarquable de la manière suivante :
« Ce fut un beau jour pour Champlain et pour les colons réunis autour de lui, que celui où, dans la petite et pauvre chapelle de Québec, ils assistaient, pour la première fois, au saint sacrifice de la messe, sur les bords du grand fleuve Saint-Laurent, inaugurant ainsi la foi catholique dans le Canada. Pendant un siècle et demi, l’église de Québec a été le centre et le seul foyer du catholicisme dans les immenses régions qui s’étendent depuis la Baie-d’Hudson jusqu’aux possessions espagnoles ».
Dix années plus tard, c’est-à-dire, en 1625, les premiers jésuites arrivaient dans la colonie, à la demande des Récollets eux-mêmes. Les noms des trois premiers Pères étaient : Jean de Brébeuf, Charles Lalemant et Ennemond Massé : ils étaient accompagnés de deux frères de leur ordre.
Comme on le pense bien, la vie de ces premiers pré-
dicateurs de l’Évangile, Récollets et Jésuites, a été une vie de privations, de misères et de dangers de toute nature ; le frère Sagard nous en a laissé la peinture suivante : « Nous prenions nos repas, dit ce frère, sur une natte de jonc ; un billot de bois nous servait de chevet pendant la nuit, et nos manteaux de couvertures. Nous n’avions point d’autres serviettes pour essuyer les mains que les feuilles de blé-d’inde. Nous avions bien quelques couteaux, mais ils ne nous étaient aucunement nécessaires pendant le repas, n’ayant pas de pain à couper. La viande, d’ailleurs, nous était si rare que nous avons souvent passé des six semaines et des deux mois sans en manger un seul morceau, sinon quelque petite portion de chien, d’ours ou de renard qu’on nous donnait dans les festins. A la réserve du temps de Pâques et de l’automne, que les Français nous donnaient abondamment de leur chasse, nos viandes ordinaires étaient... de la sagamité faite à l’eau avec de la farine de blé-d’inde, des citrouilles et des pois, où nous mettions, pour y donner quelque goût, de la marjolaine, du pourpier, d’une certaine espèce de baume avec des petits oignons sauvages que nous trouvions dans les bois et dans la campagne. Notre boisson était l’eau des ruisseaux, et si, dans les temps que les arbres étaient en sève, quelqu’un de nous se trouvait indisposé ou ressentait quelque débilité de cœur, nous faisions une fente dans l’écorce d’un érable qui distillait une eau sucrée, qu’on amassait avec un plat d’écorce, et qu’on buvait comme un remède souverain, quoiqu’à la vérité les effets n’en fussent pas bien considérables ».
Quant aux difficultés à vaincre pour opérer la conversion de ces barbares, le Père Joseph nous en donne une idée dans une lettre qu’il écrivait à ses supérieurs :
« On fait peu de véritables conversions, écrivait-il, parmi nos sauvages ; le temps et la grâce ne sont pas encore arrivés... Tout ce qui regarde la vie humaine et civile sont des mystères pour nos barbares dans l’état présent, et il faudra plus de dépenses et de travaux pour les rendre hommes qu’il n’en a fallu pour rendre chrétiens des peuples entiers.
» Ces peuples ne manquent pas de bon sens, en ce qui regarde l’intérêt public et particulier de la nation, et
néanmoins, ils n’ont rien que d’extravagant et de ridicule, quand il s’agit ou de dogmes de religion, ou de règles de mœurs. Chez les huit ou dix nations dans le bas du fleuve, l’on entrevoit, à travers leur aveuglement, quelques sentiments confus de divinité. Les uns reconnaissent le soleil, d’autres, un génie qui domine en l’air ; quelques-uns regardent le ciel comme une divinité, d’autres, un manitou bon et mauvais. Les nations du haut du fleuve paraissent voir un esprit universel qui domine partout. Ils s’imaginent qu’il y a un esprit dans chaque chose, même dans celles qui sont inanimées, et ils s’adressent quelquefois à lui pour le conjurer. Les songes leur tiennent lieu de prophéties, d’inspiration, de lois, de commandements et de règle, dans leurs entreprises de guerre, de paix, de traite, de pêche, de chasse.
» S’il y a quelque saut difficile à passer, quelque péril à éviter, ils jetteront dans l’endroit même une robe de castor, du petun (tabac) pour se concilier la bienveillance de l’esprit qui y préside.
» Ils croient communément à une espèce de création du monde, disant que le ciel, la terre et les hommes ont été faits par une femme qui gouverne le monde avec son fils ; que ce fils est le principe de toutes choses bonnes, et que cette femme est le principe de tout le mal ; qu’elle est tombée du ciel, et fut reçue sur le dos d’une tortue qui la sauva du naufrage.
» Ils font profession de croire l’immortalité de l’âme et une vie future, où on trouve même une chasse et une pêche abondantes, du blé-d’Inde et du petun. Ils croient que l’âme n’abandonne pas le corps aussitôt après la mort ; c’est pourquoi, on enterre avec le corps, arc, flèche, blé-d’Inde, viande et sagamité pour le nourrir en attendant. Ils supposent que les hommes, après la mort, chassent les âmes des castors, élans, renards, outardes, loups-marins, et que l’âme des raquettes leur sert à se tirer des neiges. Ils s’imaginent que les âmes se promènent dans les villages durant un temps, et qu’elles participent à leurs festins et régals dont ils laissent toujours leur portion.
» Ces pauvres aveugles professent, de même, une infinité d’autres superstitions... Ils ont une manie de ne pas profaner certains os d’élans, de castors et d’autres
Bêtes, ni de les faire manger à leurs chiens ; mais on les conserve précieusement ou on les jette dans le fleuve. Ils prétendent que les âmes de ces animaux viennent voir de quelle manière on traite leurs corps, et en vont donner avis aux bêtes vivantes et à celles qui sont mortes, de sorte qu’elles ne voudront plus se laisser prendre, ni dans ce monde-ci, ni dans l’autre.
» Si on les presse sur nos mystères, ils écoutent cela avec autant d’indifférence que s’ils racontaient leurs chimères. De là vient que communément ils ne se soucient pas d’être instruits... On leur append leurs prières, et ils les récitent comme des chansons, sans aucun discernement de foi ».
Le bon père terminait sa lettre en émettant l’espoir qu 'après les avoir fixés au sol, en leur enseignant à défricher et à cultiver la terre, il serait plus facile ensuite de les civiliser et de les convertir. « Mais, dit Ferland, il fut toujours impossible d’établir parmi eux l’agriculture, avec son travail assidu, avec ses instruments de labourage, avec ses habitudes d’ordre, d’économie et d’assiduité. Les femmes sauvages consentaient à cultiver quelques petits champs de blé-d’Inde et de fèves ; mais il ne fallait pas songer à en obtenir davantage. Quant aux hommes, ils dédaignaient ce travail, et le regardaient comme étant au-dessous de leur dignité. Apportant, en venant au monde, l’instinct de l’indépendance, accoutumé dès son enfance à poursuivre au milieu des bois l’ours, l’orignal, le chevreuil, à faire glisser son léger canot sur les eaux des lacs et des rivières, à transporter sa demeure d’un lieu à un autre, suivant le caprice du moment, comment le sauvage aurait-il pu demeurer courbé sur la glèbe, retournant un pénible sillon, et parcourant sans cesse l’étroite enceinte du même champ ?... Bien des fois, dans la vue de les former pour le saint ministère, on a essayé de faire faire un cours d’études à de jeunes sauvages doués d’heureuses dispositions, et jamais l’on a réussi. A peine avaient-ils subi une ou deux années de captivité au collège que, poussés par un mouvement irrésistible, ils jetaient bas les habits de l’étudiant, endossaient le capot du chasseur, et s’élançaient, ivres de joie, vers les sentiers de la forêt ».
D’après ce qui précède, on comprend quelle devait être 3 604 b
la joie des pauvres missionnaires, lorsqu 'après des mois et des années d’absence, il leur était enfin donné d’aborder à Montréal, aux Trois-Rivières ou à Québec. La Relation de 1636 nous a conservé un petit tableau qui nous donne une idée de la réception qu’on leur faisait ; il s’agit de l’arrivée du Père Daniel aux Trois-Rivières :
« Les Français les reçurent au rivage ; tous les cœurs furent attendris à la vue du Père Daniel. Il avait la face gaie et joyeuse, mais toute défaite ; il était piedsnus, l’aviron à la main, couvert d’une méchante soutane, son bréviaire pendu au cou, sa chemise pourrie sur son dos ;... ce lui était assez d’avoir baptisé un pauvre misérable qu’on menait à la mort, pour adoucir tous ses travaux ».
En 1617 arriva. Louis Hébert, qui a été le premier chef de famille de Québec, et, conséquemment, le premier citoyen du Canada. En effet, avant Hébert, les émigrants français n’avaient guère été que des oiseaux de passage venus dans la colonie pour s’y livrer à la traite des pelleteries, et bien résolus de retourner en France aussitôt après y avoir fait fortune. Hébert, au contraire, vint à Québec, accompagné de sa femme et de ses trois enfants, avec l’intention de s’y fixer d’une manière permanente. Les noms de ses enfants étaient : Anne, Guillemette, et Guillaume. Anne se maria, peu après son arrivée, à un nommé Étienne Jonquest ; ce fut le premier mariage célébré au Canada. Guillemette épousa, en 1621, Guillaume Couillard, dont la postérité devint si nombreuse qu’en 1691 elle comptait plus de deux cent cinquante personnes, et plus de neuf cents qui lui étaient alliées.
Hébert, apothicaire de profession, avait un goût prononcé pour l’agriculture. Aussi, à peine avait-il mis pied à terre, qu’il se mit bravement à l’œuvre, et commença à défricher les dix arpents de forêt qui lui avaient été concédés à la haute-ville de Québec. Ce terrain était situé sur les remparts.
Hébert mourut, à la suite d’une chûte, le 25 janvier 1627. « Ça été, dit Champlain, le premier chef de fa¬
mille résidant au pays qui vivait de ce qu’il cultivait ». Ferland le proclame, et avec raison, comme étant l’homme qui, après Champlain, a pris la plus grande part à
l’établissement de Québec et à l’avancement de la Nouvelle-France.
Le P. Sagard nous a conservé les détails qui suivent sur les derniers instants du premier citoyen de Québec.
« Dieu voulant retirer à soi ce bon personnage, et le récompenser des travaux qu’il avait soufferts pour Jésus- Christ, lui envoya une maladie de laquelle il mourut... Mais, auparavant que de rendre son âme entre les mains de son Créateur, il reçut tous les derniers sacrements de notre P. Joseph Le Caron, et disposa de ses affaires au grand contentement de tous les siens. Ensuite, il fit approcher de son lit sa femme et ses enfants, et leur fit une courte exhortation, sur les trésors du ciel et les mérites que l’on acquiert devant Dieu en travaillant pour le salut du prochain. Je meurs content, leur disait-il, puisqu’il a plû à notre Seigneur de me faire la grâce de voir mourir devant moi des sauvages convertis. J’ai passé les mers pour les venir secourir plutôt que pour aucun autre intérêt particulier, et mourrais volontiers pour leur conversion, si tel était le bon plaisir de Dieu. Je vous supplie de les aimer comme je les ai aimés, et de les assister selon votre pouvoir ; Dieu vous en saura gré et vous en récompensera en paradis. Je vous exhorte aussi à la paix et à l’amour maternel et filial que vous vous devez respectivement les uns aux autres... Je suis prêt à aller devant Dieu, qui est mon juge, auquel il faut que je rende compte de toute ma vie passée... Puis, levant la main, il leur donna à tous sa bénédiction, et rendit son âme entre les mains de son Créateur ».
Tels furent, mes enfants, les derniers instants de Louis Hébert. Les derniers vœux qu’il a formulés sur son lit de mort ont porté des fruits abondants. Vos pères, jusqu’à ce jour, ont suivi le noble exemple qu’il leur a donné, et sont morts dans les plus beaux sentiments de foi et de piété : je vous souhaite le même bonheur. Rappelez-vous souvent ses dernières paroles : les derniers mots de ce premier citoyen du Canada sont le plus beau legs qu’il ait fait à ceux qui devaient le suivre.
En 1620, Champlain, revenant d’un voyage qu’il avait fait en France, où il avait séjourné près de deux anst amena avec lui sa femme, madame de Champlain, don, le nom de famille était Hélène Boulé. Cette noble dame,
mariée à l’âge de douze ans, demeura à Québec l’espace de quatre années : ce fut en son honneur que l’Ile Sainte- Hélène, située en face de Montréal, fut baptisée de ce nom.
La réception que firent les habitants de Québec à madame de Champlain, fut des plus enthousiastes :
« Champlain, dit Ferland, fut reçu à Québec avec beaucoup de joie et de respect. Il n’y avait pas paru pendant une couple d’années. Il revenait avec le titre de lieutenant-général du vice-roi, accompagné de sa jeune femme et des gens de sa maison. Le nouveau lieutenantgénéral ayant pris possession du pays et de l’habitation, tous se rendirent à la chapelle où un Te Deum solennel fut chanté...
» Champlain s’empressa d’aller visiter l’habitation et ses jardins. Arrivant avec sa femme, il eût souhaité lui offrir un logement convenable ; mais le jardin, l’habitation et les dépendances étaient dans un triste état. Les bâtiments avaient été négligés, la pluie et le vent y pénétraient de toutes parts ; le magasin menaçait de tomber, les cours étaient remplies d’ordures »...
Madame de Champlain, âgée de vingt-deux ans, avait, attachées à son service, une couple de femmes seulement. Durant son séjour au pays, elle sut gagner le respect et l’affection des Français et des Sauvages. Ces derniers, surtout, furent frappés de sa beauté. Ce qui étonnait grandement les sauvages, dit Ferland, c’est qu’elle les renfermait tous dans son cœur ; chacun d’eux, en effet, se reconnaissait dans le miroir qu’elle suspendait à sa ceinture, comme c’était alors la coutume parmi les dames. Pour leur témoigner encore plus son affection, madame de Champlain apprit la langue algonquine et s’occupa à faire le catéchisme aux enfants. Après la mort de son mari, elle se fit religieuse ursuline, dans un couvent qu’elle avait fondé à Meaux, en France.
Enfin, mes chers enfants, je vais terminer ce que j’ai à vous dire des événements remarquables arrivés sous l’administration de Champlain, par le récit des deux premières attaques qui ont été dirigées contre Québec par les Anglais.
La guerre venait d’être déclarée entre la France et l’Angleterre, et une expédition, conduite par les frères Kertk,
français d’origine, mais appartenant à la religion protestante, fut envoyée contre le Canada.
La première nouvelle de cette expédition fut apportée à Québec par deux hommes venus exprès du Cap-Tourmente. Ils rapportèrent que des soldats anglais, débarqués d’un vaisseau de guerre, avaient tué, en cet endroit, une partie du bétail, brûlé deux petites maisons, fait prisonniers cinq des employés, enlevé les objets de quelque valeur, entre autres, un calice et des ornements sacrés dont les Récollets se servaient pour dire la messe.
En apprenant cette nouvelle, Champlain se prépara à la défense. Il fit réparer à la hâte les fortifications de la ville, barricada le fort, et distribua à chacun le poste qu’il devait occuper.
Le lendemain, sur les trois heures de l’après-midi, une chaloupe faisait son apparition au bout de l’Iled’Orléans. D’après les manœuvres un peu singulières de cette embarcation, Champlain jugea qu’elle était dirigée par des étrangers ; en effet, cette chaloupe était montée par des Basques faits prisonniers par les Anglais, et qui étaient porteurs d’une dépêche de David Kertk à Champlain.
La sommation de l’amiral anglais était conçue, à peu près, dans les termes suivants :
«... Je vous informe que j’ai obtenu commission du roi de la Grande-Bretagne, mon très-honoré seigneur et maître, de prendre possession de ces pays du Canada et de l’Acadie, et pour cet effet, nous avons à nos ordres dix-huit navires... J’avais d’abord songé à aller vous trouver moi-même, mais j’ai cru qu’il valait mieux détruire et se saisir du bétail qui est au Cap-Tourmente, sachant que quand vous serez privés de vivres, j’obtiendrai plus facilement ce que je désire, qui est d’avoir l’habitation (c’est-à-dire la ville). Conséquemment, voyez ce que vous avez à faire, et si vous désirez me rendre l’habitation ou non; mais j’aimerais mieux que ce fût de bon gré que de force ».
Champlain réunit les principaux citoyens de Québec, et leur donna lecture de ce document.
La lecture faite, dit Champlain, nous conclûmes que s’il avait envie de nous voir de plus près, il devait se rapprocher de nous, et ne pas menacer de si loin. Sur cela, nous lui fîmes la réponse suivante :
« Monsieur, nous ne doutons point des commissions que vous avez obtenues du roi de la Grande-Bretagne. Les grands princes font toujours choix de braves et généreux courages ; et c’est en cette qualité, sans doute, qu’il a fait choix de votre personne pour exécuter ses commandements en cette circonstance... Je vous remercie de la faveur que vous me faites, en m’apprenant que plus il y a de vivres dans une place de guerre, mieux elle se défend... Toutefois, ayant encore des grains, du blé-d’Inde, des pois, des fèves, sans compter ce que le pays peut fournir, toutes choses dont les soldats de ce pays se passent aussi bien que s’ils avaient les meilleures farines du monde, et de plus, convaincus que si nous rendions un fort et une habitation en l’état où ils sont maintenant, nous ne serions pa^ dignes de paraître hommes devant notre roi, et que nous mériterions un châtiment rigoureux devant Dieu et les hommes ; en conséquence, je présume que vous aurez une meilleure opinion de notre courage si nous attendons de pied ferme votre personnage avec vos forces, que si nous abandonnons un pays qui nous est si cher, sans voir d’abord l’effet de vos canons... Nous attendons d’heure en heure le plaisir de vous recevoir, et nous tâcherons d’empêcher, si nous le pouvons, les prétentions que vous avez sur ces lieux, hors desquels je demeurerai, Monsieur, votre affectionné serviteur,
Champlain ».
Telle fut la fière réponse de Champlain à la sommation de David Kertk; et, cependant, au moment même où Champlain narguait ainsi son ennemi, la ville était en proie à la disette. Les hommes étaient réduits à une ration de sept onces de pois par jour, et la quantité de poudre à canon enfermée dans les magasins de Québec s’élevait à peine à cinquante livres.
Kertk reçut cette réponse à Tadoussac ; et jugeant, d’après le contenu de cette lettre, qu’il avait à faire à un ennemi redoutable, bien pourvu de provisions et de munitions de toute espèce, il n’osa pas se rendre plus loin, mais rebroussa chemin et fit voile pour l’Angleterre.
Cependant, malgré le départ de Kertk, la disette ne continua pas moins de sévir dans le pays, à tel point que
les habitants furent obligés de courir les bois pour s’y nourrir de racines. Aussi, lorsque, l’année suivante, les frères Kertk, à la tête d’une flotte nombreuse, revinrent, pour la deuxième fois, sommer Québec de se rendre, ils furent regardés plutôt comme des libérateurs que comme des ennemis.
Alors Québec se rendit, mais après avoir obtenu des conditions de capitulation très honorables. Champlain, prisonnier, fut emmené en Angleterre, et traité par les Kertk avec tous les égards dus à son rang. Suivant Laverdière, les trois-quarts de la population retournèrent en France, et il ne resta dans la colonie que cinq familles françaises comptant, en tout, vingt-et-une personnes. Ces cinq familles étaient celles de Couillard, d’Hébert, d’Abraham Martin, de Pierre Des Portes, et de Nicolas Pivert.
A partir de cette époque, c’est-à-dire, pendant trois années, le Canada fut sous la domination anglaise ; en 1632, il fut de nouveau rendu à la France. Champlain revint alors à Québec, où il mourut le jour de Noël de l’année 1635, après une maladie de deux mois et demi.
En terminant cet entretien, mes enfants, je ne saurais vous donner une meilleure idée des qualités et des vertus du père de la Nouvelle-France, qu’en vous lisant le portrait éloquent qu’en a tracé Laverdière, le savant éditeur des « Mémoires de Champlain » :
« Jamais homme ne fut plus universellement regretté, ni ne méritait plus de l’être. Champlain avait un grand sens, beaucoup de pénétration, des vues fort droites, et personne ne sut mieux que lui prendre un parti dans les affaires les plus épineuses. Ce qu’on admira le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et compatissant pour les malheureux, un grand fond d’honneur et de probité. On voit, en lisant ses mémoires, qu’il n’ignorait rien de ce que doit savoir un homme de sa profession. On y trouve un historien fidèle et sincère, un voyageur qui observait tout avec attention, un écrivain judicieux, un bon géomètre et un habile homme de guerre. Mais ce qui met le comble à tant de bonnes qualités, c’est que, dans sa conduite, comme dans ses écrits, il.parut tou-
jours vraiment chrétien, zélé pour le service de Dieu et pour l’avancement de la religion. Il avait coutume de dire : « que le salut d’une âme vaut mieux que la conquête d’un empire, et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus-Christ ».
race à une veine de beau temps exceptionnelle, les entretiens de Madame Genest se succédaient tous les soirs, sans interruption. Cependant, la veille du quatrième jour, on s’était séparé sans être trop rassuré sur le lendemain. La lune commençait à décliner, la mer était dans son plus grand rapport, et dans le cours de l’après-midi, il y avait eu mirage des îles et de la pointe du sud ; or, quand il y a mirage des îles et du sud, à l’époque de la grande mer surtout, on peut être certain qu’il va y avoir un gros vent de nord-est, accompagné d’une pluie battante, qui dure ordinairement trois jours et trois nuits.
Malgré ces signes fâcheux, madame Genest, qui savait par cœur tout l’almanach et les nombreuses complications des agêts, avait prédit une belle journée. Le mauvais temps, avait-elle dit, n’a pas commencé un vendredi ; il n’y a pas eu de marionnettes au firmament ; le ciel n’est pas pivelé ; la lune n’a pas eu de cerne à son lever, et enfin le soleil ne s’est pas couché dans un nuage.
Le lendemain donna pleinement raison aux prévisions de madame Genest, et, à l’heure dite, tout le monde étant au rendez-vous, la noble dame commença son quatrième entretien.
A partir de 1635, dit-elle, époque de la mort de Champlain, jusqu’à 1665, pas moins de six gouverneurs ont été chargés, successivement, de l’administration de la Nouvelle-France. Les noms de ces gouverneurs sont, par ordre de dates : de Montmagny, d’Ailleboust, de Lauzon, d’Argenson, d’Avaugour, et de Mésy.
Cette période fut féconde en événements remarquables, en tête desquels il faut placer l’établissement de nos principales communautés religieuses, telles que : les monastères des Ursulines et de l’Hôtel-Dieu de Québec, qui furent fondés la même année, en 1639, le premier, par madame de la Peltrie et la mère Marie de l’Incarnation, le second, par la duchesse d 'Aiguillon ; le couvent de la congrégation de N. D. et l’Hôtel-Dieu de Montréal, qui furent fondés, le premier, par la sœur Marguerite Bourgeois, en 1653, le second, par mademoiselle Manse et madame de Bullion, en 1657 ; enfin, le séminaire de Québec, qui fut fondé par Mgr de Laval, en 1663.
Le collège des Jésuites de Québec, transformé en casernes après la cession du Canada à l’Angleterre, avait précédé ces nombreux établissements, sa fondation datant de 1637, deux ans après la mort de Champlain.
Au mois de juin 1659, le premier évêque de la Nouvelle-France et de toute l’Amérique du Nord, François Laval de Montmorency, arrivait à Québec, avec le double titre d’évêque de Pétrée et de vicaire apostolique. Il lui fut fait une réception des plus solennelles, accompagnée d’une foule de réjouissances. Les Relations des Jésuites nous ont conservé les détails de cette réception. «... M. le vicomte d’Argenson, gouverneur-général depuis un an, alla au-devant du vicaire apostolique, et le reçut avec tous les honneurs dus à son rang et à son mérite. Mgr de Laval, environné de ses compagnons de voyage, monta avec le gouverneur au son des cloches et au bruit de toute l’artillerie du port. M. d’Argenson le conduisit à l’église paroissiale, puis au château où les Jésuites vinrent lui rendre leurs devoirs.
« Une fois arrivé sur cette terre, la première pensée du prélat fut pour les pauvres sauvages ; et un enfant huron étant venu au monde, il eut la bonté de le tenir sur les fonts du baptême. Un jeune homme, aussi huron, malade à l’extrémité, devait recevoir les derniers sacrements. Mgr de Laval voulut s’y trouver, et lui consacrer ses premiers soins et ses premiers travaux, donnant un bel exemple à nos sauvages qui le virent, avec admiration, prosterné près d’un pauvre moribond qui sentait déjà le cadavre et auquel il nettoyait, de ses propres mains, les endroits du corps où l’on devait faire les onctions sacrées ».
Quelques jours après son arrivée, Mgr de Laval donna aux sauvages un grand festin pendant lequel les capitaines des diverses tribus lui firent de longs et éloquents discours. Un chef algonquin, entre autres, s’exprima dans les termes suivants :
« Je m’en souviens, dit-il en comptant sur ses doigts, il y a 23 ans que le Père Lejeune, en nous semant les premières semences de la foi, nous assura que nous verrions un jour un grand homme, qui devait avoir toujours les yeux ouverts, et dont les mains seraient si puissantes que, du seul attouchement, elles inspireraient une force indomptable à nos cœurs contre les efforts de tous les démons. Je ne sais s’il y comprenait les Iroquois ; si cela est, c’est à présent que la foi va triompher partout ».
Trente-quatre ans après la fondation de Québec, eut lieu la fondation de Montréal, par M. de Maisonneuve, en 1642.
M. de Maisonneuve, accompagné de plusieurs familles de France, arriva dans l’automne de 1641 ; mais, comme la saison était très avancée, il passa l’hiver à Québec. L’année suivante, il alla se fixer définitivement à Hochelaga avec sa petite colonie. En débarquant à l’endroit appelé depuis la Pointe-Callières, le premier soin du pieux fondateur de Montréal fut de faire célébrer une messe par le supérieur des Jésuites qui l’accompagnait, et de mettre toute l’île sous la protection de la sainte Vierge.
Durant l’administration des six gouverneurs dont j’ai donné plus haut les noms, un grand nombre de combats furent livrés par vos pères contre les Iroquois, ces éternels ennemis de la Nouvelle-France. Les Iroquois étaient appuyés et soutenus dans leurs funestes entreprises par les habitants de la Nouvelle- Angleterre dont le centre principal était alors Manhatte : Manhatte est devenu, depuis, la grande ville de New- York.
Ce serait nous laisser entraîner trop loin que de suivre, dans tous leurs détails, les péripéties de ces nombreux engagements où vos pères, toujours inférieurs en nombre, furent, cependant, grâce à leur indomptable courage, presque toujours victorieux. Cependant, afin de vous donner une idée des guerres et des dangers de cette époque, je vais vous raconter deux des épisodes les plus émouvants de ces temps d’épreuves et d’héroïsme.
Il y avait alors, sur les bords du lac Huron, un établissement important, composé de plusieurs bourgades sauvages converties au catholicisme par les Jésuites, et soumises à la régie spirituelle des Pères Daniel, Garnier, Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant. Dans l’espace de quelques mois toutes ces bourgades furent anéanties au milieu de scènes d’horreur indescriptibles.
Ferland raconte comme suit le massacre de la bourgade de Saint-Louis :
« Dans le bourg de Saint-Louis se trouvaient alors les Pères de Brébeuf et Gabriel Lalemant, qui étaient chargés des cinq bourgades voisines. Ils avaient refusé de suivre les fuyards et étaient restés pour secourir ceux des chrétiens qui allaient être exposés aux dangers du combat. Au milieu des horreurs de la mêlée, pendant que la décharge de la mousqueterie, les cris des guerriers, les gémissements des blessés formaient autour d’eux une épouvantable confusion de bruits qui déchiraient les oreilles et attristaient le cœur, les deux missionnaires se tenaient auprès de la * brèche, l’un occupé à baptiser les catéchumènes, et l’autre donnant l’absolution à ceux qui étaient déjà chrétiens. Ils furent bientôt saisis eux-mêmes et envoyés avec les autres prisonniers au bourg de Saint-Ignace.
» Salués à leur arrivée par une rude bastonnade, les deux Pères sont attachés au poteau et tourmentés avec le fer et le feu. On leur suspend au cou un collier de haches rougies sur des charbons ; on leur met des ceintures d’écorce enduites de poix et de résine enflammées ; en dérision du saint baptême, on leur verse de l’eau bouillante sur la tête. Quelques hurons transfuges se montrent les plus cruels.
« Tu nous as dit, Echon, répétaient-ils, que plus on souffre » en ce monde, plus on est heureux dans l’autre : eh bien !
» nous sommes tes amis, puisque nous te procurons un » plus grand bonheur dans le ciel. Remercie-nous des » bons services que nous te rendons ».
» Dans le plus fort de ses tourments, le Père Gabriel Lalemant levait les yeux au ciel, joignait les mains, et demandait à Dieu du secours. Le Père de Brébeuf demeurait comme un rocher, insensible au fer et au feu, sans pousser un seul cri ni même un seul soupir. De temps en temps, il élevait la voix pour annoncer la vérité aux infidèles et pour encourager les chrétiens qu’on torturait
autour de lui. Irrités de la sainte liberté avec laquelle il leur parlait, ses bourreaux lui coupèrent le nez, lui arrachèrent les lèvres, et lui enfoncèrent un fer rouge dans la bouche. Le héros chrétien conserva le plus grand calme, et son regard était si ferme et si assuré qu’il semblait encore commander à ses bourreaux.
» On amena alors près du Père de Brébeuf son jeune compagnon, couvert d’écorces de sapin auxquelles on se préparait à mettre le feu. Celui-ci, se jetant aux pieds du vieux missionnaire, se recommanda à ses prières et répéta les paroles de l’apôtre saint Paul : « Nous avons été mis » en spectacle au monde, aux anges et aux hommes ». En ramenant le Père Lalemant à son poteau, on alluma les écorces qui le couvraient, et ses bourreaux s’arrêtèrent pour goûter le plaisir de le voir brûler lentement et d’entendre les soupirs qu’il ne pouvait s’empêcher de pousser.
» Rendus furieux par l’odeur du sang, les Iroquois surpassèrent dans cette occasion par des raffinements de cruauté. Ils arrachèrent les yeux du Père Lalemant et mirent à la place des charbons ardents. Ils taillèrent sur les cuisses et sur les bras des deux missionnaires des morceaux de chair qu’ils faisaient rôtir sur des charbons, et qu’ils dévoraient sous leurs yeux.
» Les tourments du Père de Brébeuf durèrent environ trois heures ; il mourut le jour même de sa prise, le 16 mars, vers quatre heures du soir.
» Après sa mort, les barbares lui arrachèrent le cœur qu’ils se partagèrent ; ils espéraient que ceux qui en mangeraient obtiendraient une portion du courage de leur victime.
» Les bourreaux s’acharnèrent alors sur le Père Gabriel Lalemant, qui fut torturé sans interruption jusqu’au lendemain, à neuf heures du matin. Encore dut-il de voir terminer alors ses maux à la compassion d’un iroquois qui, fatigué de le voir languir depuis un jour et une nuit, lui donna un coup de hache pour mettre un terme à ses souffrances.
» Dans toute l’histoire du Canada, ajoute Ferland, on ne rencontre pas de plus grande figure que celle du Père de Brébeuf. Parmi les missionnaires et les courageux laïques, qui pour la cause de Dieu, se sont exposés volontairement à la mort, et ont réussi à obtenir la gloire du
martyre, plusieurs ont eu autant de mérite que cet homme ; mais les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi le martyre du Père de Brébeuf lui donnent un relief tout particulier ».
Le crâne du Père de Brébeuf et deux os de la jambe du P. Lalemant sont conservés précieusement à l’Hôtel- Dieu de Québec.
Plusieurs autres bourgades huronnes furent aussi impitoyablement ravagées, entre autres, celles de Saint- Joseph, de Saint-Ignace, de Sainte-Marie et de Saint-Jean. Dans la bourgade de Saint-Joseph, le Père Daniel fut au nombre des victimes ; dans celle de Saint-Jean, le Père Garnier trouva la couronne du martyre.
Le Père Daniel venait de dire la messe, lorsque des cris de mort, poussés par les Iroquois, se firent entendre. Le Père ne voulut pas fuir, se portant au lieu où le danger était le plus pressant, il se hâta d’exhorter les néophytes à recevoir le saint baptême. Ceux-ci se pressèrent autour de lui en si grand nombre que, ne pouvant les baptiser isolément, il leur administra ce sacrement par aspersion, c’est-à-dire, à l’aide de son mouchoir trempé dans l’eau.
Revenant ensuite à son église, il la trouve remplie de ses fidèles. Il baptise les uns, absout les autres, et leur conseille de fuir, tout en leur adressant ces paroles de consolation : «Mes frères, nous serons aujourd’hui dans le ciel » ! Quelques minutes plus tard, le bon Père tombait frappé d’une balle en pleine poitrine.
A la suite de ces désastres, les Durons, qui avaient échappé à la mort furent désespérés. Plusieurs se livrèrent aux Iroquois et furent incorporés dans cette nation ; les autres furent conduits au bout de l’île d’Orléans, à l’endroit appelé aujourd’hui l’Anse-du-Fort. Ils donnèrent à leur nouvel établissement le nom de Sainte-Marie, et ne tardèrent pas, grâce aux secours qui leur vinrent de Québec, à construire une chapelle, la première qui ait été érigée dans l’île d’Orléans. Après avoir passé sept ans en cet endroit, ils furent contraints de venir s’abriter auprès du fort Saint-Louis ; plus tard ils allèrent se fugier à Sainte- Foye, puis à l’Ancienne-Lorette, et, finalement, à la Jeune-Lorette, où se voient encore les faibles restes de cette nation jadis si puissante.
Cependant, enhardis par les succès qu’ils ne cessaient
de remporter, les Iroquois devinrent d’une audace extrême et ne mirent plus de bornes à leurs déprédations. D’un autre côté, la colonie, ne recevant plus de France des secours proportionnés à ses besoins, se trouvait dans un état d’épuisement complet.
« Les Iroquois, dit Garneau, encouragés par les succès inouïs qu’ils avaient remportés dans les contrées des lacs, se jetèrent sur les établissements français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois jusqu’au-dessousde Québec. Ils tuèrent le gouverneur des Trois-Rivières, M. Duplessis- Bochart, dans une sortie qu’il faisait contre eux. Ils attaquèrent les laboureurs aux champs, assassinèrent les hommes isolés et couvrirent la campagne de brigandages. A peine, dit un contemporain, nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes. Incessamment nous les avions sur les bras ; il n’y a pas de mois en été où notre livre de morts n’ait été marqué en lettres rouges par la main des Iroquois. Partout l’on était armé. Souvent les habitants étaient obligés d’abandonner leurs maisons ou de s’y retrancher. Cet état de choses dura plusieurs années. La population diminuait par les pertes qu’elle faisait dans les surprises, et par cette multitude de petits combats qu’il fallait livrer au coin de chaque bois, et qui se renouvelaient souvent plusieurs fois par jour. Les Iroquois allaient ordinairement par bandes. Ils se glissaient dans les bois, dans les ravines, dans les moindres accidents de terrain, derrière les souches, pour attendre les habitants qui travaillaient aux champs. Il s’en cachait jusque dans la tête des arbres autour des maisons, et plusieurs fois on en surprit ainsi qui étaient en sentinelle pour donner le signal d’attaque à leurs compagnons restés un peu plus loin ; ils passaient dans cette position des journées entières sans bouger ».
Les choses allèrent ainsi de mal en pis, pendant un grand nombre d’années, au point qu’au printemps de 1660, la Nouvelle-France était menacée d’une destruction complète. Ce fut alors que seize jeunes héros de Montréal, commandés par un officier du nom de Dollard, résolurent de sacrifier généreusement leur vie pour le salut de la colonie. Dans l’histoire d’aucun peuple du monde, peut-être, on ne rencontre un épisode plus émouvant, un acte d’héroïsme plus extraordinaire que celui que je vais vous raconter.
Dollard, âgé de 25 ans, n’était arrivé au pays que de-
puis trois années ; il avait déjà servi dans les armées de France.
Les noms, les âges, les professions des seize héros qui s’engagèrent à l’accompagner dans son aventureuse expédition, sont conservés dans les registres de Montréal. Les trois plus âgés avaient 28, 30, et 33 ans. L’âge des autres était de 21 à 27 ans ; leurs états professionnels étaient variés : soldats, armuriers, serruriers, chaufourniers, etc.
Après s’être confessé et avoir communié dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu, les dix-sept braves firent leurs testaments, se jurèrent les uns aux autres de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et de ne jamais se rendre à l’ennemi.
Dans les derniers jours d’avril 1660, ils firent leurs adieux à leurs parents, à leurs amis, et se mirent en route. Le premier jour de mai, ils s’arrêtèrent à un petit fort sauvage qu’ils trouvèrent sur la rivière des Outaouais : misérable ruine défendue par quelques mauvais pieux.
Cependant, un parti composé de quarante hurons et de sept algonquins vint bientôt les rejoindre. Ces guerriers sauvages étaient sous la conduite du brave chef Annahotaha. Ils demandèrent comme une faveur spéciale que les Français leur permissent de partager leurs périls, leur gloire : cette faveur leur fut accordée.
Ils étaient donc là, attendant l’arrivée des Iroquois, lorsqu’un jour, sur les quatre heures de l’après-midi, pendant qu’agenouillés sur le rivage ils faisaient la prière du soir en trois langues différentes suivant leur coutume, leurs vedettes vinrent les informer que l’ennemi n’était plus qu’à une faible distance.
Aussitôt ils se jetèrent dans le fort et se mirent à le fortifier par une deuxième palissade : précaution que dans leur héroïsme, ou leur imprudence, ils avaient jusque-là négligée.
L’ouvrage n’était pas encore terminé que les Iroquois fondaient sur eux : aussitôt, une vive fusillade s’engagea des deux côtés.
Repoussés, les Iroquois mirent en pièces les canots d’écorce des Français et ceux de leurs alliés, en enflammèrent les débris, et tentèrent de mettre le feu aux palissades. Inutiles furent leurs efforts : les Français avaient
posté trois tireurs à chaque meurtrière, et comme tous les coups portaient juste, l’ennemi fut encore repoussé.
De nouveau les Iroquois répétèrent leurs assauts, de nouveau ils furent obligés de reculer, chaque fois avec des pertes sérieuses. Dans une de ces attaques, un de leurs principaux chefs fut tué : quelques français franchirent hardiment la palissade, et allèrent, sous le feu de l’ennemi, couper la tête du guerrier qu’ils vinrent planter triomphalement sur un des pieux de leur fort. Les Iroquois hurlaient de rage.
Ainsi se passèrent cinq jours entiers et autant de nuits ; les Français et leurs alliés ayant à subir, pendant tout ce temps, les tortures de la faim, de la soif, du froid et de l’insomnie. Ils se relevaient à tour de rôle, et pendant qu’une partie faisait le coup de feu contre l’ennemi, l’autre, agenouillée au milieu du fort, invoquait le ciel et priait.
Voyant tous leurs efforts impuissants, les Iroquois eurent recours à la ruse. Ils crièrent aux sauvages alliés que, bientôt, un renfort de sept à huit cents des leurs allait arriver, et que, dans cette conjoncture, le parti le plus sage qui leur restait à prendre était de mettre bas les armes et de se rendre. Ils les assuraient qu’ils seraient traités avec toutes sortes d’égards et de ménagements.
Mourant de faim et de soif, les Hurons se laissèrent leurrer par ces trompeuses promesses ; et bientôt, deux à deux, quatre à quatre, ils se mirent à franchir la palissade, et coururent se rendre à l’ennemi. Les sept algonquins et le brave chef des Hurons, Annahotaha, restèrent fidèles à leur poste. Le neveu de ce dernier, du nom de La Mouche, se joignit aux fugitifs : ce que voyant, Annahotaha déchargea sur lui son pistolet.
Tout-à-coup, au milieu de la forêt, et sur les bords de la rivière, des cris d’enfer se font entendre : c’est un renfort de cinq cents Iroquois qui signalent ainsi leur arrivée ; on était allé les chercher à l’embouchure de la rivière Richelieu.
Confiants dans leur nombre, sûrs d’une victoire facile, les Iroquois, sans perdre un instant, donnent l’assaut ; ignominieusement ils sont repoussés par le feu des vingtcinq braves.
Pendant trois jours encore les mêmes tentatives sont renouvelées, toutes avec le même résultat.
Il y avait dix jours entiers que cette poignée de héros résistait victorieusement aux efforts combinés de toute une armée ! Les Iroquois étaient tombés dans un découragement complet, et ne parlaient de rien moins que d’abandonner le siège, et de retourner piteusement en leur pays. Cependant, retenus par la honte, ils résolurent de tenter un dernier et suprême effort.
Les plus braves d’entre eux s’engagèrent à conduire l’assaut, final.
Couverts de boucliers de bois de quatre ou cinq piedsde long, ces derniers s’avancèrent suivis du reste de l’armée. Malgré le feu bien nourri des Français, ils parvinrent jusqu’au pied des palissades qu’ils se mirent à couper avec leurs haches.
Cependant, Dollard avait chargé jusqu’à la gueule un grand mousquet, (d’autres disent un baril à poudre,) muni d’une fusée. Ayant mis le feu à cette fusée, il voulut jeter le tout au milieu des ennemis, espérant que lorsqu’il éclaterait, le désordre se mettrait dans leurs rangs. Malheureusement, le mousquet (ou le baril) alla donner contre un des pieux de la palissade, et retomba dans le milieu du fort où il ne tarda pas à éclater, semant la mort dans les rangs des Français.
L’instant d’après, les Iroquois avaient réussi à passer les canons de leurs fusils dans les meurtrières du fort, et faisaient plusieurs brèches aux palissades. Dollard et ses compagnons se précipitèrent à la défense de ces brèches ;... en ce moment Dollard fut tué.
Les survivants continuèrent à se défendre . Tenant, d’une main, un sabre ou une hache, de l’autre, un couteau, ils se précipitèrent sur les Iroquois, frappant et poignardant avec toute la rage du désespoir.
Les Iroquois, désespérant de les prendre vivants, les tuèrent à distance à coups de fusil.
La victoire était gagnée !
Les vainqueurs se mirent à fouiller les tas de cadavres, pour découvrir quelques survivants auxquels ils étaient anxieux de faire subir les supplices de la torture. Quelques-uns des Français respiraient encore, mais n’avaient plus qu’un souffle de vie ; ils furent brûlés sur le champ ; quatre autres furent amenés dans les bourgades iroquoises pour y subir le supplice du feu.
Les Hurons qui avaient trahi les Français, et passé à l’ennemi, furent torturés et brûlés. Trois des guerriers de cette nation, qui parvinrent à s’échapper racontèrent, plus tard, les incidents de cet acte d’héroïsme extraordinaire.
Quand vint le moment de la réflexion, les Iroquois furent effrayés de cette victoire qui leur avait coûté quelques centaines de leurs plus braves guerriers. Si, dit Parkman,dix-sept français, quelques algonquins et un huron, derrière un fort de pieux, avaient pu tenir si longtemps en respect sept cents de leurs guerriers, que ne feraient pas un plus grand nombre de ces mêmes français protégés par des murs de pierre ? Ils ne songèrent plus, pour cette année, à s’emparer de Québec ni de Montréal, mais s’en retournèrent en leur pays, étonnés et découragés, pleurant les pertes cruelles qu’ils venaient de faire, et nourrissant leur haine pour le jour de la vengeance.
Le brave Annahotaha avait péri durant un des assauts. Ne voulant pas que sa chevelure tombât entre les mains des ennemis, il avait demandé qu’on lui mît la tête sur les charbons ardents ; ce qui avait été fait.
e courcelle, de Frontenac (une première fois), de la Barre, de Denonville, de Frontenac (une deuxième fois) : tels sont les noms des gouverneurs qui ont été chargés de l’administration de la Nouvelle-France, durant la période comprise entre 1665 et 1691.
P^Uii des premiers événements de cette époque fut l’arrivée à Québec du marqois de Tracy, le seul des vice-rois qui aît visité la Nouvelle-France. De Tracy mit pied à terre le dernier jour de juin 1665 ; il était accompagné d’une partie du célèbre régiment de Carignan, et il fut reçu au milieu des plus grandes réjouissances.
Quelques jours plus tard arrivait M. de Courcelle, avec le reste du régiment de Carignan et l’intendant M. Jean
Talon. La même escadre amenait des' bœufs, des moutons, et douze chevaux, lès premiers qu’on eût vus dans le pays, à l’exception de celui qui avait été donné au gouverneur Montmagny vingt ans auparavant. La docilité* de ceS chevaux qui se laissaient conduire avec tant d’aisance étonna beaucoup les sauvages ; ils ne pouvaient se lasser d’admirer ces orignaux de France qui se montraient si soumis à la volonté de l’homme. d\
Sous l’administration de MM. de Tracy et de Courcelle, le Canada fit des progrès rapides ; ces progrès furent dus, en grande partie, au génie de M. Talon qui, de l’aveu de tous, a été un des plus grands hommes d’État qu’ait eus la colonie sous la domination française. u : ; - : f q
Une vive et puissante impulsion fut donnée à l’agriculture, à l’industrie, au commerce. « Outre les grains ordinaires, dit Garneau, qui avaiènt été cultivés jusqu’alors, Talon encouragea la culture du chanvre afin de fournir à la consommation du pays et aux demandes du commerce extérieur. ■ d •■■■: /ull-d wcha al «urU « Une tannerie, la première qu’on ait vue au Canada, fut établie près de Québec et eut un plein succès..!. Sous sa main créatrice tout changea d’aspect en peu d’années. Il entrait dans le détail des moindres choses, invitait les habitants à aller chez lui, ou allait les visiter chez eux ; il éclairait leur industrie et favorisait leurs entreprises. En 1668, on vit onze navires mouillés dans la rade de Québec et chargés de toutes sortes de marchandises, proportion plus grande, relativement à la population, que les 1,200 navires qui fréquentent’' aujourd’hui nos ports. Tant de beaux résultats étaient dus à l’impulsion que Talon avait donnée aux affaires et à la plus grande liberté qui venait d’être accordée au commerce!».' dq -'heu H La mère Marie dè: ITncarnation, dans une de ses lettres, donne' une excellente idée: des ressources qu’offrait alors le pays aux colons qui venaient s’y établira Cette lettre, Vieille de deux Gents ans, a autant d’à-propos, aujourd'hui qu’elle en avait à l’époque éloignée où elle fut écritei « Ici, écrivait cette sainte femme, les bledèj lès légumes et toutes sortes de grains croissent en abondance. La terre est une terre à froment qui, plus on la découvre des bois, plus elle est fertile et abondante. Sa fertilité a beaucoup paru cette année, parce que les farines de l’armée s’étant
gâtées sur la mer, il s’est trouvé ici des bleds pour fournir à la subsistance, sans faire tort à la provision des habitants.
» Quand une famille commence une habitation, il lui faut deux ou trois années avant que d’avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles et d’une infinité de petites choses nécessaires. Mais ces premières difficultés étant passées, ils commencent à être à leur case, et s’ils ont de la conduite, ils deviennent riches avec le temps. Au commencement, ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse qui est abondante en hiver. Pour leur vêtement et les autres ustensiles de la maison, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpente qu’ils vendent bien cher. Ayant ainsi le nécessaire, ils commencent à faire trafic, et de la sorte ils s’avancent peu à peu. Cette petite économie, ajoute-t-elle, a tellement touché ces messieurs les officiers (du régiment de Carignan) qu’ils ont obtenu des terres pour y faire travailler ».
Dans la même lettre, parlant encore du régiment de Carignan, elle lui rend ce beau témoignage : « Ce que l’on recherche le plus est la gloire de Dieu et le salut des âmes. C’est à cela que l’on travaille, comme aussi à faire régner la dévotion dans l’armée, faisant entendre qu’il s’agit ici d’une guerre sainte. Il y en a bien cinq cents (du régiment de Carignan) qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge, et beaucoup d’autres qui récitent le chapelet de la sainte Famille tous les jours ».
La plus grande partie de ce fameux régiment se fixa dans le pays, et plusieurs des officiers, nobles d’origine, firent du Canada leur patrie adoptive ; de sorte, dit Laverdière, que la Nouvelle-France peut se glorifier d’avoir à elle seule plus de noblesse ancienne, peut-être, que toutes les autres colonies françaises ensemble.
Pour se faire une idée complète de l’état de prospérité du Canada au commencement de cette période, il suffit d’ajouter que, cette même année, (1665), il arriva dans la colonie un nombre d 'émigrants plus considérable que celui déjà établi dans le pays.
Le vice-roi, M. de Tracy, ne sortait jamais dans les rues de Québec qu’avec tout l’apparat d’un grand seigneur. Vingt-quatre gardes et six pages le précédaient, et derrière lui venaient six laquais et un grand nombre d’officiers
richement vêtus. Ces dehors imposants ne manquèrent pas de jeter les sauvages dans l’étonnement, tout en leur inspirant le plus grand respect pour la dignité d’un si haut personnage.
Les Hurons qui vivaient alors à Québec, sous la garde des canons du fort Saint-Louis, ne furent pas les derniers à rendrejeurs hommages au vice-roi.
Une députation de douze de leurs notables obtint audience, et un de leurs orateurs s’exprima en ces termes : «A tes pieds tu vois les débris d’une grande terre, et les restes pitoyables d’un monde entier autrefois peuplé d’une infinité d’habitants. Ce ne sont maintenant que des squelettes qui te parlent. L’iroquois a dévoré leurs chairs, les a brûlés sur les échafauds, et ne leur a laissé que les os. Il ne nous restait plus qu’un filet de vie ; nos membres qui ont passé par les chaudières bouillantes n’avaient plus de vigueur, quand, avec peine, ayant levé les yeux, nous avons aperçu sur la rivière, les navires qui te portaient, et avec toi tant de braves soldats.
» Ce fut pour lors que le soleil nous parut éclater avec de plus beaux rayons, et éclairer notre ancienne terre qui, depuis tant d’années, était devenue couverte de nuages et de ténèbres. Pour lors, nos lacs et nos rivières parurent calmes, sans tempêtes et sans brisants, et il me sembla entendre une voix sortir de ton vaisseau qui nous disait : courage, peuple désolé, tes os vont être liés avec des nerfs et des tendons ; ta chair va renaître ; tes forces te seront rendues, et tu vas vivre comme tu as vécu autrefois. Je prenais d’abord cette voix comme un doux songe, quand le bruit de tant de tambours et l’arrivée de tant de soldats m’ont détrompé ».
Cependant, malgré tous ces progrès matériels de la colonie, malgré tous les bons souhaits de l’orateur sauvage, les Iroquois n’en continuèrent pas moins leurs déprédations.
De Denonville et de Tracy firent contre ces barbares deux expéditions qui n’eurent pas grand résultat. Le bénéfice net de ces deux entreprises se trouve parfaitement résumé dans le discours qu’un iroquois converti débita un jour à de Denonville. « Écoute, Ononthio, dit le guerrier sauvage, tu vas attaquer un nid de guêpes : écrase-le, si tu veux ensuite vivre tranquille ; mais si
tw; te contentes de les effrayer, elles se réuniront toutes pour tomber sur toi ». ;
: Dans toutes ces incursions si fréquemment renouvelées, les Iroquois n’étaient que les instruments des colons de lai Nouvelle- Angleterre); et, à; l’époque dont nous nous occupons, : (1688), . ces barbares obéissaient plus : spécialement aux instigations d’un colonel Dongan qui avait juré la ruine^delamolonieiMî mtl lôb ab nbifntuqàh arrU
Enfin vint le, jour où les, Iroquois mirent le comble à leurs méfaits par le massacre épouvantable qui est connu dans notre histoire sous le nom de massacre de la Chine .
«:()n était, rendu aux premiers jours d’août, dit Garneau, et rien n’annonçait un événement; extraordinaire, lorsque, touEàfcoup, 1400 iroquois -traversent le lac Saint-Louis, dans la nuit , du 5, au milieu, ; d’une tempête de grêle et de pluie , qui favorise! leur projet, et débarquent en silence sur ? la partie supérieure, de l’île de Montréal. Avant le jour,; ils se sont placés, par pelotons à toutes les maisons sur un espace de plusieurs lieues. Les habitants, sont plongés, dans; le . sommeil, sommeil éternel pour un grand; nombre. Les ; Iroquois n’attendent plus que, le. signal : il est donné. Alors s’élève un effroyable cri de mort ; les maisons sont enfoncées, et. le massacre commence! partout en même temps. LeS, sauvages; égorgent les hommes, les femmes et les enfants,; ils mettent le feu aux maisons de ceux qui résistent afin de les forcer de .sortir, et lorsqu’ils sortent, ils épuisent sur .eux tout ne ; que la fureur peut leur inspirer. Ils éventrent les: femmes, forcent les mères à, faire rôtir vifs leurs enfants. .Ils s’épuisent, pendant de longues journées, à inventer; ides supplices, Deux cents personnes périssent dans les flammes ; un grand nombre d’autres .sont emmenées dans les; cantons pour y subir le même supplice. L’île est inondée de sang et ravagée jusqu’aux portes de la ville .de Montréal. De là, les Iroquois passent sur la rive opposée; la paroisse de La Chenaie est incendiée, tout entière, et une, partie j des ï habitants est massacrée; ».
. D’année 1689 a porté* pendant longtemps, le nom funèbre! de l'année du massacre. , m f , , j.,-,
« j-iLe. sang • appelle le, sang, dit un proverbe, et vos pères n’étaient pas d’humeur à laisser longtemps impunie une pareille, atrocité. ; Heureusement que la même année, de ,Denon+ ville fut rappelé en France, et remplacé par de Frontenac.
Louis de Buade, comte de Frontenac, revenait au Canada pour la deuxième fois, en qualité de gouverneur de la Nouvelle-France. Il avait déjà occupé le même poste quelques années auparavant, de 1672 à 1682. Les événements extraordinaires qui surgirent durant cette période critique de notre histoire, événements qu’il dirigea toujours avec un rare génie et un extrême bonheur, lui ont valu, à juste titre, le nom de sauveur de la Nouvelle- France.
Comme ses prédécesseurs, il fut reçu avec toutes sortes de démonstrations de joie, au bruit de l’artillerie, et à la lueur des flambeaux et d’une illumination générale.
A son arrivée, le souvenir du massacre de la Chine était encore tout vivace dans l’esprit des colons, et Frontenac résolut de frapper immédiatement un grand coup.
Sachant bien que les Iroquois n’avaient fait que d’obéir, jusque là, aux mots d’ordre partis de la Nouvelle- Angleterre, il décida d’attaquer le mal dans sa racine, et dès l’hiver de 1690, trois expéditions différentes, composées de français, de canadiens et de sauvages furent lancées contre les établissements de la Nouvelle-Angleterre.
Le premier de ces partis fut organisé à Montréal, le deuxième aux Trois-Rivières, et le troisième à Québec. Tous trois se mirent en marche dans le cours de l’hiver.
Le parti organisé à Montréal comptait dans ses rangs quatre-vingt-seize sauvages, et cent quatorze français. Il avait pour commandants Sainte-Hélène et d’Ailleboust de Mantet ; d’Iberville était un des sous-chefs. Ils allèrent attaquer un village du nom de Corlar, dans l’état de New- York, à six lieues d’Albany : ce village porte aujourd’hui le nom de Schenectady.
« Ces braves, dit Ferland, se mirent en marche dans les premiers jours du mois de février, saison la plus froide de l’année. Le fusil en bandoulière, le paquet de provisions sur l’épaule, les raquettes aux pieds, la gaieté et l’espérance au cœur, les compagnons de Sainte-Hélène et d’Iberville poursuivaient gaiement leur pénible voyage. Ils couchaient sur la neige, sans abri, sous un ciel pur et brillant comme le ciel de Naples, mais glacé comme celui de la Sibérie. Ils brisaient leur pain avec la hache, et l’arrosaient d’une eau qu’ils obtenaient sous une couche de glace épaisse de plus d’un pied ».
Ils firent ainsi une centaine de lieues, obligés, bien souvent, de marcher jusqu’aux genoux dans une eau glaciale. Enfin, un jour, sur les quatre heures de l’après-midi, ils s’arrêtèrent à deux lieues de Corlar.
D’abord, ils décidèrent de remettre l’attaque au lendemain, mais, vu le froid excessif qu’il faisait ce soir là, ils résolurent de ne pas perdre un instant, et d’attaquer le village sans retard.
Les habitants de Corlar étaient plongés dans le plus profond sommeil. Ils se doutaient si peu du danger qui les menaçait, qu’ils n’avaient pas même eu la précaution de placer des sentinelles aux portes de leur ville. Ils avaient bien entendu dire qu’un danger planait sur leur tête, mais ils ne pouvaient croire que, par une saison pareille, des hommes pussent se hasarder à entreprendre une semblable excursion. Et de fait, dit un écrivain anglais, « des européens ne croiraient pas qu’il fût possible à des hommes de faire une telle marche, au milieu de la forêt, dans les temps les plus froids, sans autre abri que le ciel, sans autres provisions que celles qu’ils portaient avec eux ».
« Gardant le silence, dit Ferland, les Français s’emparèrent d’une des portes, et parcoururent le bourg dans toute sa longueur. Le signal de l’attaque fut donné par le cri de guerre ; les maisons furent assaillies les unes après les autres. Dans quelques-unes l’on se défendit, mais la résistance fut bientôt écrasée ».
Des 120 personnes qui habitaient le village, soixante furent impitoyablement massacrées, hommes, femmes et enfants : le combat ne dura que deux heures. Toutes les maisons furent brûlées, à l’exception de deux.
«Cette expédition, ajoute Ferland, avait aussi bien réussi qu’on pouvait s’y attendre. Les Français s’étaient avancés aux portes de la capitale de la Nouvelle- Angleterre, et ils avaient fait comprendre aux habitants d’Albany que s’ils continuaient à pousser les Iroquois à ravager la colonie française, on saurait rendre la pareille aux colonies de l’Angleterre ».
Le parti formé aux Trois-Rivières était sous le commandement de François de Hertel. Trois de ses fils l’accompagnaient, et l’expédition était composée de 27 français et de 25 sauvages ; en tout 52.
Ces cinquante-deux braves avaient à faire un voyage de plus de cent lieues. Ils se mirent en marche le vingthuit janvier. Deux mois après, ils arrivaient à un village anglais nommé Salmon-Falls, (aujourd’hui Portsmouth, New-Hampshire).
Salmon-Falls était fortifié. En quelques heures tout fut emporté d’assaut. Vingt-sept maisons furent brûlées, et deux mille pièces de bétail périrent dans les étables ; les Français ne perdirent qu’un seul homme.
Portneuf était le commandant du parti organisé à Québec. Ce parti comptait cinquante français et une soixantaine de sauvages. Les provisions étant rares dans le pays, les cent dix guerriers se mirent en campagne sans rien apporter avec eux. Ils cheminèrent ainsi, par le temps le plus rigoureux de l’hiver, durant l’espace de quatre mois, c’est-à-dire, depuis janvier à mai, ne vivant que du produit de leur chasse. Enfin, ils arrivèrent à un poste de la Nouvelle-Angleterre appelé Casco, sur le bord de la mer, (aujourd’hui Portland).
Ce poste était défendu par cinq forts et huit pièces de canon. Il fallut en faire le siège suivant toutes les règles de l’art ; ce qui ne convenait guère aux instincts des Canadiens et des Sauvages qui aimaient à aller vite en besogne.
Cependant, armés d’outils qu’ils trouvèrent dans quelques-uns des forts abandonnés, ils se mirent à l’œuvre et ouvrirent la tranchée. Les opérations du siège allèrent tellement vite que quelques jours plus tard les Anglais voulurent parlementer. On ne s’accorda pas sur les conditions ; les Anglais demandaient huit jours de temps et de réflexions ; Portneuf ne leur accorda que la nuit. Le lendemain, au moment où l’attaque allait commencer, la garnison, composée de soixante-dix hommes, et suivie d’une longue file de femmes et d’enfants, se rendit, et vint mettre bas les armes devant Portneuf et ses cent dix héros.
A la suite de cette capitulation, les Sauvages alliés des Français se portèrent contre leurs prisonniers à des excès que les Français ne purent ni prévenir ni empêcher.
« Malgré les efforts des Français pour engager les sauvages à traiter les captifs avec humanité, il arrivait cependant, dit Ferland, que le naturel de ces barbares se
faisait quelquefois jour, et qu’ils sacrifiaient des femmes et des enfants à leur mauvaise humeur ou à leur commodité.
» Quelques écrivains anglais ont cherché à faire retomber sur les Français une partie du blâme que ces cruautés ont attaché au nom et au caractère des indigènes... Il est sans doute regrettable qu’ils aient conduit avec eux, dans leurs guerres, des alliés dont ils ne pouvaient pas toujours retenir la cruauté ; mais pouvaient-ils faire autrement ? Us n’étaient qu’une poignée d’hommes vis-à-vis des populations nombreuses de la Nouvelle- Angleterre et de la Nouvelle-York. Ils avaient à défendre leurs foyers, leurs biens et leurs familles contre la confédération iroquoise alliée des Anglais. L’année 1689 avait vu les Iroquois se ruer sur la colonie française, brûler de nombreux villages, profaner les églises, fouler aux pieds les moissons, jeter au milieu des flammes les femmes, les enfants, les vieillards, promener pendant plusieurs mois la torche et le tomahawk sur tout le gouvernement de Montréal, ne se retirer qu 'après avoir ruiné une vaste étendue du pays, et massacré près d’un dixième de la population européenne du Canada,
» Et qui avait porté les Iroquois à entreprendre cette guerre d’extermination ? Qui leur avait mis les armes à la main et leur avait fourni les moyens de porter la dévastation dans l’île de Montréal ?
s » Les Français du Canada le savaient ; ils en avaient été informés par les amis qui leur restaient dans les cinq cantons. Derrière les Iroquois se tenaient les magistrats de la Nouvelle-York et de la Nouvelle-Angleterre. Les premiers avaient publiquement examiné dans leurs assembléeSj et consigné dan? leurs registres le compte des dépenses encourues pour fournir des armes et des provisions aux bandes envahissantes des Iroquois, Quand le conseil des cinq nations avaient paru lassé de la guerre, ils avaient envoyé vers lui trois députés chargés de le détourner de songer à la paix ou même à une trêve ».
Ces terribles incursions des Français créèrent dans la Nouvelle-Angleterre une indignation facile à comprendre. Des assemblées publiques eurent lieu ; et l’on décida, d’un commun accord, de frapper un grand coup, et de conquérir la Nouvelle-France.
Les Anglais commencèrent par s’emparer de presque
tous les postes français de l’Acadie, et lancèrent contre le Canada pas moins de deux armées. La première forte de 3,000 hommes — anglais et iroquois ■ — sous les ordres du général Winthrop, se dirigea sur Montréal ; la seconde, composée de 2000 hommes, fut embarquée sur une flotte de 35 voiles, commandée par l’amiral Phipps, avec ordre de s’emparer de Québec.
L’armée de Winthrop ne put parvenir à sa destination. La petite vérole ayant fait périr, en quelques jours, trois cents iroquois, l’armée entière ne tarda pas à se débander.
Phipps, avec ses trente-cinq vaisseaux, jeta l’ancre devant Québec, le 16 octobre 1690, sur les dix heures du matin. L’arrivée de cette flotte avait été annoncée à Québec depuis quelques jours, et on avait fait les plus grands efforts pour mettre la place en état de défense.
Bientôt, une chaloupe se détacha du vaisseau amiral. Au pavillon blanc qu’elle portait, on reconnut qu’elle amenait un parlementaire. De Frontenac envoya à sa rencontre un officier de son ordonnance. Celui-ci fit bander les yeux de l’oflicier anglais, et le conduisit au palais du gouvernement, en lui faisant faire maints détours dans les rues de la ville où il y avait le plus d’activité et de mouvement. Cette promenade, durant laquelle l’envoyé anglais ne vit rien, mais entendit beaucoup de bruit et de tapage, lui donna une haute idée des moyens de défense qu’on était à préparer.
Rendu dans la grande salle du palais, l’envoyé anglais fut debarrassé de son bandeau. Grande fut sa surprise, lorsqu’il se vit en présence du gouverneur, de l’évêque, et d’une foule de jeunes officiers français, dont la bonne humeur annonçait qu 'enfin leurs voeux étaient accomplis, puisqu’ils allaient avoir la bonne fortune de se mesurer corps-à-corps avec de vrais soldats anglais, en chair, et en os, eux qui n’avaient eu à faire, jusque-là, qu’à des bandes de sauvages indisciplinés.
Tout tremblant, le parlementaire présenta la sommation de l’amiral Phipps,
On y lisait, entre autres choses : « que les ravages et les cruautés exercés par les Français et par les sauvages contre les sujets paisibles des colonies anglaises de l’Amérique avaient obligé Leurs Très-Excellentes Majestés, Guillaume et Marie, d’armer pour se rendre maîtres du
Canada, afin de pourvoir à la sûreté des provinces de leur obéissance, et qu’on eût à lui remettre dans une heure le fort avec toute sa garnison, la ville avec tous ses habitants et leurs biens quelconques.
» Dès qu’on eut achevé la lecture de cet écrit, dit Laverdière, l’officier anglais tira de sa poche une montre, la présenta au gouverneur, et lui dit qu’il était dix heures, et qu’il ne pouvait attendre sa réponse que jusqu’à onze. Un cri d’indignation s’éleva du milieu des officiers français qui voulaient qu’on traitât cet insolent comme l’employé d’un corsaire. M. de Frontenac, quoique piqué au vif, témoigna plus de modération, et se contenta de lui répondre de vive voix : « que le roi Guillaume était un usur- » pateur... et qu’il ne pouvait se fier à la parole de Phipps » après sa trahison envers M. de Manneval, gouverneur « de l’Acadie, qu’il avait retenu prisonnier contre le droit » des gens ».
Le parlementaire demanda cette réponse par écrit :... « C’est par la bouche de mes canons et à coups de fusil que je répondrai à votre général », reprit Frontenac «ce n’est pas de la sorte qu’on fait sommer un homme comme moi ».
L’envoyé anglais fut reconduit à sa chaloupe comme il était venu, c’est-à-dire, les yeux bandés.
L’instant d’après, les batteries de la basse-ville ouvrirent le feu : le premier coup de canon, pointé par le brave Saint-Hélène, abattit le pavillon amiral. Quelques canadiens témoins de ce bon coup, allèrent enlever ce pavillon à la nage, sous le feu même de l’ennemi ; ce glorieux trophée a été suspendu à la voûte de la cathédrale de Québec jusqu’à la conquête.
Phipps bombarda la ville pendant quatre jours, mais sans succès. « Nos batteries, dit Garneau, ripostèrent avec ardeur jusqu’à la nuit, offrant le spectacle grandiose d’un combat d’artillerie dans le magnifique bassin de Québec. Les détonations retentissaient de montagne en montagne, d’un côté, jusqu’à la cime des Alleghanys, et de l’autre, jusqu’à celles des Laurentides, au milieu des éclairs et des nuages de fumée qui roulaient sur la surface du fleuve et le long des flancs escarpés de la ville ».
A plusieurs reprises les troupes anglaises firent des descentes infructueuses sur les grèves de Beauport. Une
fois, entre autres, pas moins de 1500 de leurs soldats débarquèrent et se rangèrent en ordre de bataille sur le rivage de la Canardière. 1VL de Frontenac envoya à leur rencontre 300 canadiens des milices de Montréal et des Trois-Rivières. Ces miliciens se contentèrent de les harceler, tourbillonnant autour d’eux, en se cachant au milieu des broussailles, et faisant un feu continuel et efficace sur ces troupes disciplinées à l’européenne qui se tenaient en bataillons serrés. Dans une de ces escarmouches, le brave Sainte-Hélène fut blessé mortellement.
Finalement, après plusieurs échecs successifs, Phipps fut forcé d’abandonner le siège, et, le 23, sa flotte leva l’ancre. Phipps perdit, devant Québec, plusieurs centaines d’hommes, et pour comble de malheur, en redescendant le fleuve, une grande partie de ses vaisseaux se perdit dans les brouillards et les tempêtes.
Les colons de la Nouvelle-Angleterre furent grandement humiliés, en voyant arriver les débris de leurs deux armées. Ils avaient compté sur le butin fait au Canada pour subvenir aux frais de la guerre ; mais, bien contre leur attente, ils furent obligés, pour solder la dette de leurs troupes, d’établir un impôt, et. de recourir au papiermonnaie.
« Ainsi, dit Garneau, le Canada, avec ses 11,000 habitants, avait repoussé l’invasion, et épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et vingt fois plus populeuses que lui ».
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(traits D’Héroïsme, explorations