‹ Histoire populaire du CanadaChapitre 4 sur 10 · ET DÉCOUVERTES · texte numérisé non relu

ET DÉCOUVERTES

es chers enfants, afin de ne pas rompre le fil de ma narration, et dans le dessein de vous présenter les faits principaux de l’histoire de votre pays dans l’ordre suivant lequel ils se sont accomplis, j’ai cru devoir laisser de côté une foule d’épisodes intéressants, de traits d’héroïsme, d’explorations hardies, de découvertes importantes que je vais, maintenant, vous raconter.

En premier lieu viennent les célèbres exploits de d’Iberville et de ses frères.

D’Iberville, né au Canada, était Canadois -Français, suivant l’expression de la mère Marie de l’Incarnation.

Fils de Charles LeMoyne, de Montréal, d’Iberville avait huit frères qui furent autant de héros. Leurs noms étaient : de Longueuil, Sainte-Hélène, de Maricourt, François de Bien ville, Sérigny, Louis de Châteauguay, Jean- Baptiste de Bienville, et un deuxième de Châteauguay.

Un des premiers exploits de d’Iberville eut pour théâtre la Baie-d’Hudson.

C’était en 1686, sous l’administration de M. de Denonville, alors que ce gouverneur faisait ses préparatifs pour cette expédition contre les Iroquois dont je vous ai déjà parlé.

Les Anglais s’étaient emparé de plusieurs postes français, et de Denonville résolut de les reprendre. A cet effet il expédia un parti de quatre-vingts hommes, au nombre desquels se trouvaient les trois frères LeMoyne : d’Iberville, Sainte-Hélène, et Maricourt. Partie de Québec au mois de mars, cette petite troupe chevaleresque se rendit par terre au fond de la Baie-d’Hudson.

Le premier poste anglais qu’ils avaient mission d’emporter se trouvait à une distance de deux cents lieues. Il fallut franchir cette distance, tantôt à pied, tantôt à là raquette, souvent en canot, au milieu de la neige, des glaces, et par un froid des plus vifs. Des Canadiens seuls, dit Guérin, étaient capables d’endurer ces incroyables fatigues, ces privations et souffrances de toutes sortes.

Enfin, nos héros parvinrent à un fort du nom de Monsipi, armé d’une douzaine de canons. Sans perdre un instant, d’Iberville et ses frères suivis de quelques canadiens, escaladent ce fort, l’emportent d’assaut, et font seize prisonniers, y compris le gouverneur.

Guérin raconte ce beau fait d’armes dans les termes suivants : « Toutes les dispositions furent prises pour l’attaque du fort qui, situé à trente pas d’une rivière, sur une petite éminence, était de figure carrée, relevé de palissades de dix-sept à dix-huit pieds, et flanqué de quatre bastions revêtus en dedans de madriers, avec une terrasse d’un pied d’épaisseur. Un détachement fut mis à la garde dès canots, et on emmena seulement deux de ces derniers chargés

de madriers, piques, pioches, pelles, gabions et d’un bélier.

«DTberville et Sainte-Hélène attaquèrent d’un côté, pendant que le chevalier de Troyes et Maricourt attaquaient de l’autre, et faisaient battre la porte principale du fort avec le bélier. Suivis de cinq ou six hommes, ils escaladèrent la palissade, ouvrirent une porte qui donnait sur les bois, et gagnèrent, pour la briser, celle d’une redoute construite au milieu de la place. Dans le même temps le bélier enfonça la porte principale du fort. Le chevalier de Troyes se jeta dans le corps de la place, et fit faire feu dans toutes les embrasures et les meurtrières de la redoute qu’attaquaient déjà d’Iberville et Sainte- Hélène. ' i :i r i

» Un anglais ayant répondu avec arrogance aux propositions de quartier qu’on lui faisait, Sainte-Hélène lui cassa la tête d’un coup de fusil, au moment où il pointait une pièce de canon sur les Français. Bientôt le bélier fut approché de la redoute et la démonta à demi.

«Soudain, d’Iberville, l’épée d’une main et son fusil de l’autre, se jette dans la redoute f mais comme la porte tenait encore à une penture, un anglais qui se trouvait derrière, la referma, et d’Iberville, séparé ainsi des siens, ne voyant plus ni ciel ni terre, put se croire un moment perdu. Toutefois, son courage et sa présence d’esprit ne l’abandonnèrent point ; il soutint une lutte corps-à-corps, dans l’obscurité, avec les Anglais qui étaient là. Il en entendit qui descendaient l’escalier, et tira dessus au hasard.

» Cependant, le bélier avait recommencé à battre la porte de la redoute ; elle tomba entièrement et livra passage aux Français qui se précipitèrent en foule au secours de dTberville. 1 ; ‘

» Les Anglais, la plupart encore à demi vêtus, tant on avait promptement conduit l’affaire, implorèrent quartier et ôn le leur accorda ».

A quarante lieues de là, après cinq jours de marche, dTberville et ses compagnons prirent le fort Rupert; Un bâtiment de guerre était devant la place {Guérin), disposé à soutenir les Anglais. «DTberville et son frère Maricourt avec quinze hommes montés sur deux canots d’écorce, furent chargés de l’enlever. Les ennemis n’étant

pas prévenus et ne se doutant de rien, les Canadiens rangèrent le vaisseau à petites rames, le surprirent et trouvèrent un anglais enveloppé dans une couverture sur le pont, qui, en s’éveillant, voulut se mettre sur la défensive et sonna l’alarme ; l’âme lui fut arrachée avec le premier mouvement qu’il fit pour crier et s’armer. Alors d’Iberville frappa du pied sur le pont, comme c’est l’usage, pour réveiller ceux qui étaient au-dessous et leur donner l’alarme. L’instant d’après, un anglais se montrait au haut de l’échelle pour voir de quoi il s’agissait ; il eut la tête fendue d’un coup de sabre ; un autre qui avait paru à l’avant périt de même. Alors d’Iberville força la chambre à coups de hache et fit main basse partout. A la fin, pourtant, il donna quartier. Le gouverneur-général de la Baie-d 'Hudson fut au nombre des prisonniers ».

Pendant ce temps le chevalier de Troyes enfonçait la porte du fort Rupert, et entrait avec les siens dans la place, l’épée à la main.

« Le chevalier de Troyes voulut terminer sa campagne par l’attaque du fort de Kichichouanne. Personne ne savait au juste la situation de cet établissement anglais, et les chemins pour s’y rendre étaient impraticables. Ce ne furent point des obstacles capables d’arrêter les Canadiens. On partit, doublant des pointes de battures jusqu’à trois lieues au large. Lorsque la marée était basse, il fallait porter tout son bagage et ses canots à une lieue au loin ; quand elle était haute, on se trouvait engagé dans des glaces. Il y avait déjà longtemps que l’on faisait cette route pénible, ne sachant pas trop encore si l’on atteindrait le but cherché, quand huit coups de canon se firent entendre qui flattèrent agréablement l’oreille des Français ; ils indiquaient que l’on était près de Kichichouanne, et qu’il se passait dans ce fort quelque réjouissance.

» Sainte-Hélène fut chargé d’aller reconnaître la place. Sur les entrefaites, d’Iberville, ayant eu toutes les peines du monde à se tirer des glaces, arriva avec sa prise à l’embouchure de la rivière, apportant tous les pavillons de la compagnie d’Angleterre ; il entra heureusement dans la rivière, et débarqua, pendant la nuit, dix pièces de canon. Après quelques pourparlers peu concluants avec le gouverneur du fort, les pièces de canon furent pointées

contre la chambre même qu’il occupait. Une batterie cachée dans un bois, sur une hauteur, fut si bien servie qu’en moins de cinq quarts d’heure, on tira plus de cent quarante volées qui criblèrent tout le fort.

» Bientôt, on entendit des voix sourdes qui sortaient des caves et demandaient quartier, aucun anglais n’ayant voulu se montrer pour amener le pavillon. Peu après le fort capitula, et Sainte-Hélène et d’Iberville y entrèrent aussitôt ».

Une autre expédition, commandée par d’Iberville, se termina par un acte d’audace incroyable.

D’Iberville venait de s’emparer de deux bâtiments de guerre anglais, dont l’un de 14, et l’autre de 22 canons. Un troisième vaisseau était pris dans les glaces, et d’Iberville envoya quatre hommes pour l’observer. Deux de ces hommes furent pris par les Anglais, et mis à fond de cale où ils passèrent tout l’hiver. Au printemps, les Anglais ordonnèrent à l’un des deux de venir les aider à la manoeuvre. Un jour que presque tous les matelots étaient dans la mâture, le canadien saisit une hache et casse la tête aux deux hommes d’équipage qui se trouvaient en même temps que lui sur le pont. Il court aussitôt délivrer son camarade ; et tous deux, s’emparant des armes, se rendent maîtres du navire qu’ils conduisent triomphalement au fort français.

D’Iberville passa l’hiver de 1688 à la Baie-d 'Hudson, au milieu des Anglais. Un traité de paix venait d’être signé entre la France et l’Angleterre, et le héros canadien croyait pouvoir y vivre en paix, lorsqu’un jour, on vint l’informer que les Anglais méditaient contre lui quelque surprise ; sans perdre un instant, bien qu’il ne fût accompagné que de quatorze hommes, d’Iberville leur déclare la guerre et les tue ou les prend tous dans le cours de l’hiver, et s’empare de leurs navires.

Mais un des plus brillants exploits de d’Iberville fut, sans contredit, le combat naval qu’il livra dans la Baie-d 'Hudson avec un seul bâtiment, le Pélican, contre trois vaisseaux anglais. D’Iberville n’avait que 50 hommes disponibles, tandis qu’un seul des bâtiments anglais n’avait pas moins de 230 hommes d’équipage. « On se canonna vivement pendant plus de trois heures, dit Laverdière. Alors, d’Iberville qui avait conservé le vent, arrive tout court

sur les deux frégates et leur envoie plusieurs bordées de fort près, à dessein de les désemparer. Dans ce moment, le troisième, qui avait en batterie 26 canons sur chaque bord et 230 hommes d’équipage, l’approchait à vue d’œil. D’Iberville va à sa rencontre, tout son canon pointé à couler bas, fait dresser son navire et lui envoie sa bordée. Elle porta si juste que le vaisseau anglais fit tout au plus sa longueur de chemin, et coula à l’instant. D’Iberville tourne de bord sur le champ, et fond sur celui des deux autres qui était le plus à portée d’entrer dans la rivière, lorsque le commandant anglais baissa pavillon et se rendit. Le troisième s’évada, et les brumes le firent perdre de vue ».

Tels furent quelques-uns des exploits de ce grand canadien qui, au témoignage des historiens français euxmêmes, fut un des plus intrépides marins et un des plus habiles navigateurs que la France ait eus.

En 1701 d’Iberville fonda la Louisiane ; il mourut à la Havane, en juillet 1706, commandant le vaisseau le Juste.

Les incursions si fréquemment répétées des Iroquois, durant cette première période de notre histoire, donnèrent lieu à une foule de petits combats chevaleresques dans lesquels non seulement les hommes, mais aussi les femmes, eurent occasion de se distinguer par leur bravoure et leur sang-froid.

« Le pays devenu depuis longtemps le théâtre a 'irruptions sanglantes, dit Garneau, commençait à se couvrir, çà et là, d’ouvrages palissadés et munis de canons : ces ouvrages renfermaient ordinairement l’église et le manoir seigneurial. A la première alarme toute la population courait s’y réfugier. Chaque village était prêt à combattre.

» Les annales canadiennes ont conservé le souvenir de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts contre lesquels vint toujours se briser le courage indiscipliné des sauvages ».

» Les plus célèbres de ces défenses sont celles de Madame de Verchères en 1690, et celle de sa fille deux ans après. Surprises l’une et l’autre pendant qu’elles étaient seules ou presque seules, elles eurent, chaque fois, à peine le temps de fermer les portes du fort où elles se trouvaient.

Sans se déconcerter ni perdre courage, elles tirèrent le canon, prirent les fusils et s’en servirent avec tant d’adresse, en se multipliant et en se montrant successivement sur différents points, que les barbares croyant le fort défendu par plus de monde, avaient fini, les deux fois, par se retirer après l’avoir tenu bloqué pendant plusieurs heures. La fréquence du danger avait aguerri la population : les femmes et les enfants se battaient comme les hommes. Dans un combat où un parti de sauvages s’était retranché dans une maison et se défendait avec désespoir, on vit des assaillants s’avancer jusqu’auprès des fenêtres et en arracher par la chevelure les sauvages qui se présentaient pour tirer ».

Enfin, rien ne saurait vous donner une plus juste idée de l’état de la colonie et de la bravoure de ses habitants, durant le premier siècle de son existence, que l’extrait suivant du Cours d’Histoire de Ferland :

« C’est bien à juste titre que les cinquante premières années qui ont suivi la fondation de Québec ont été désignées comme les temps héroïques de la Nouvelle-France. Cette période, en effet, présente des traits nombreux de dévouement religieux, de courage, de foi, de persévérance. Le même esprit animait les simples laïcs et les religieux, des femmes faibles et délicates aussi bien que les soldats et les hardis explorateurs qui s’aventuraient au milieu des tribus sauvages. Que de nobles natures se sont développées parmi les Français du Canada, dans la lutte entre la civilisation chrétienne et le naturalisme sauvage des aborigènes ! Comment ne pas admirer ces jeunes gens, doués des plus beaux dons du cœur et de l’esprit, habiles à la chasse, adroits à conduire le léger canot d’écorce dans les passages les plus difficiles, devançant à la course les plus agiles coureurs de la race rouge, infatigables dans les longues marches au milieu des forêts, accoutumés à combattre l’Iroquois avec la hache et le fusil, parlant les langues des sauvages aussi bien que les sauvages eux-mêmes, et, cependant, toujours prêts à mettre leurs belles qualités au service de la religion et de la patrie, et à sacrifier leur vie au milieu des plus horribles supplices pour la gloire de Dieu et l’honneur du nom français ? Des filles timides, élevées dans la paix et la solitude du cloître, renonçaient au silence du couvent pour servir

Dieu au milieu de pauvres colons et de sauvages sales et déguenillés ; de grandes dames habituées à l’aisance, formées aux agréments de la plus haute société, se condamnaient volontairement à couler leurs jours dans un pays barbare et n 'offrant aucune des jouissances matérielles qu’elles avaient possédées en France ».

Cependant, au milieu des difficultés de toute espèce, au milieu des combats de chaque jour, il y eut, durant cette époque, des héros d’un autre genre qui ne méritent pas moins le tribut de notre admiration : je veux parler de ces voyageurs hardis et entreprenants qui ne craignirent pas de s’aventurer jusqu’aux limites les plus reculées du continent américain, et qui s’illustrèrent par les explorations et les découvertes les plus importantes.

Souvent les missionnaires, et surtout les Jésuites, avaient précédé les voyageurs dans ces lointaines incursions, ce qui faisait dire à l’historien américain Bancroft : l’histoire des travaux des missionnaires se rattache à l’origine de toutes les villes célèbres de l’Amérique française ; pas un cap n’a été doublé, pas une rivière n’a été découverte sans qu’un jésuite en ait montré le chemin. Cependant, dit Garneau, les voyageurs, tantôt pour s’illustrer par de brillantes découvertes, tantôt pour s’enrichir par la traite des pelleteries, ont quelquefois frayé la route aux missionnaires. Les plus célèbres sont Champlain lui-même, Nicolet, Perrot, Jolliet, Lasalle et la Vérendrye.

Champlain, le premier, avait découvert successivement la rivière Richelieu et le lac Champlain, plus tard la rivière Outaouais, puis les lacs Huron et Ontario, et enfin, presque tout le pays qui forme aujourd’hui la province d’Ontario.

Du temps même de Champlain, le P. Dolbeau avait parcouru les montagnes pittoresques du Saguenay. En 1647 le P. de Quen découvrit le lac Saint-Jean. En 1646, le P. Druillettes, se rendit depuis le fleuve Saint- Laurent jusqu’à la mer par la rivière Chaudière et celle de Kennébec.

Mais de toutes ces explorations, celle qui exigea le plus de hardiesse, d’intrépidité, de persévérance ; celle, en même temps, qui a été la plus féconde en grands résultats de tous genres, a été la découverte du Mississipi.

« Il paraît maintenant bien constaté, dit Laverdière,

que le premier canadien qui ait découvert les Grandes Eaux du Mississipi est l’intrépide et aventureux Nicolet qui avait déjà couru tous les pays de l’ouest vers l’an 1639. Plus de trente années après (1673) M. Talon chargea un bourgeois de Québec nommé Jolliet, et le P. Marquette d’aller reconnaître si ces Grandes Eaux dont parlaient les sauvages coulaient au sud vers le golfe du Mexique, ou se déchargeaient dans le grand océan Pacifique. Ces deux voyageurs avaient suivi le cours du Mississipi jusqu’à l’Arkansas ; mais, éloignés de Québec de plus de neuf cents lieues, manquant de vivres et de munitions dans un pays dont ils ne connaissaient pas les habitants, ils s’étaient vus contraints de reprendre le chemin du Canada, n’ayant plus le moindre doute que le fleuve ne se jetât dans le golfe du Mexique ».

Jolliet, mes enfants, était né à Québec et avait fait ses études au collège des Jésuites : c’est un des grands hommes dont les Canadiens-Français ont le droit de s’enorgueillir.

Pour vous donner une idée des difficultés de l’entreprise, il me suffira de vous rapporter les paroles que les Pouteouatomis, nation sauvage de l’ouest, adressèrent au Père Marquette avant son départ de leurs villages : « Ne savez-vous pas, lui dirent-ils, que ces nations éloignées n’épargnent jamais les étrangers ; que les guerres infestent leurs frontières de hordes de pillards ; que la Grande-Rivière abonde en monstres qui dévorent les hommes, et que les chaleurs excessives y causent la mort ».

Malgré ces funestes prédictions, les deux intrépides découvreurs se mirent en marche, accompagnés de cinq français et de deux guides sauvages. Bientôt les deux guides, effrayés de l’audace de l’entreprise, revinrent sur leurs pas ; les cinq français continuèrent leur route.

Après huit jours de navigation, ils débouchèrent toutà-coup dans le grand fleuve ; on devine quelle fut leur joie.

« Les deux canots, dit Bancroft, ouvrirent alors leurs voiles sous un nouveau ciel, à de nouvelles brises ; ils descendirent le cours calme et majestueux du tributaire de l’océan ; tantôt ils glissaient le long de larges et arides bancs de sable, refuge d’innombrables oiseaux aquatiques; tantôt ils rasaient les îles qui s’élèvent au milieu du fleuve et que couronnaient d’épais massifs de verdure ; tantôt enfin ils fuyaient les vastes plaines de l’Illinois et de l’Iowa,

couvertes de forêts magnifiques ou parsemées de bocages jetés au milieu de prairies sans bornes.

» Ils avaient fait ainsi soixante lieues, ajoute Garneau, sans rencontrer un seul homme, lorsqu’ils découvrirent sur la rive droite du fleuve, des vestiges sur le sable, et un sentier à travers une prairie, lequel les conduisit au bout de six milles à l’entrée d’une bourgade... Ils s’arrêtèrent et appelèrent à haute voix. Quatre vieillards parurent aussitôt, et vinrent au-devant d’eux avec le calumet de paix. « Nous sommes des Illinois, dirent-ils, » nous sommes des hommes, soyez les bienvenus parmi » nous ». C’était la première fois que le sol de l’Iowa était foulé par des blancs ».

Après avoir dit adieu à ces sauvages, ils se remirent de nouveau en route, et se rendirent comme nous l’avons vu plus haut, jusqu’à la rivière des Arkansas. En revenant, ils suivirent la rivière des Illinois et atteignirent Chicago. « Ils venaient de découvrir, dit Garneau, le pays le plus riche du monde, un sol couvert de vignes, de pommiers, de forêts magnifiques, arrosé par d’innombrables rivières et parsemé de vertes prairies grouillantes de bisons, de cerfs et d’oiseaux de toutes sortes ; ils avaient découvert enfin une contrée d’une fertilité prodigieuse, et qui exporte aujourd’hui une immense quantité de blé dont une partie, depuis l’ouverture des canaux du Saint- Laurent, passe par le Canada pour se répandre sur les marchés de l’Europe ».

Le P. Marquette resta parmi les sauvages de l’Illinois ; Jolliet revint à Québec pour rendre compte de sa mission. En descendant le fleuve, il faillit se noyer dans les rapides au-dessus de Montréal, et perdit tous ses papiers qu’il refit de mémoire plus tard.

Le P. Marquette fut bientôt attaqué d’une maladie mortelle, et il se mit en route dans le dessein de se rendre jusqu’à Michillimakinac pour pouvoir mourir au milieu de ses frères, entouré des consolations de la religion ; mais ses forces ne le lui permirent pas. Ayant pénétré dans une petite rivière, ses compagnons élevèrent à la hâte sur ses rives une méchante cabane d’écorce, et ils y couchèrent l’illustre malade aussi bien qu’ils purent.

Le premier souci du Père fut de consoler ses compagnons. Il les exhorta à la confiance en Dieu qui ne les abandon-

nerait pas dans ces vastes solitudes. Puis il leur donna quelque temps pour se disposer au sacrement de pénitence qu’il voulait encore leur administrer. Il acheva, dans l’intervalle, ce qui lui restait à dire de son bréviaire pour ce jour là. Car, quelque incommodité qu’il eût eue dans le voyage, il voulut le réciter jusqu’au dernier jour de sa vie.

Après avoir entendu la confession de ses bien-aimés compagnons, il les envoya prendre un peu de repos. Quand il sentit l’agonie qui approchait, il les appela, et remettant à l’un d’eux le crucifix qu’il portait à son cou, il le pria de le tenir élevé en face de lui. Portant les yeux sur cette image bénie, la fixant de son regard, il fit sa profession de foi d’une voix ferme, remercia Dieu de la grâce incomparable qu’il lui faisait de mourir jésuite, missionnaire, et abandonné au milieu d’un désert.

Ensuite il se tut, se recueillit, et de temps à autre laissait échapper quelques pieuses aspirations. Il entra en agonie, mais une agonie douce et tranquille ; ses lèvres mourantes murmurèrent les noms de Jésus et de Marie qu’il prononça plusieurs fois ; et en même temps, comme si quelque chose se fût présenté devant ses yeux, il les haussa tout d’un coup un peu au-dessus de son crucifix, et regardant toujours fixement de ce même côté, le visage souriant et tout enflammé, il rendit paisiblement sa bienheureuse âme à son créateur, un samedi, le 19 mai 1675, entre onze heures et minuit. ( Rel .)

« Ainsi, dit Garneau, se termina dans le silence des forêts la vie d’un homme dont le nom retentit aujourd’hui plus souvent dans l’histoire que celui de bien des personnages qui faisaient alors du bruit sur la scène du monde, et qui sont pour jamais oubliés ».

Après avoir versé bien des larmes sur le corps de leur Père, les deux compagnons du missionnaire allèrent l’enterrer sur une petite colline voisine, et ils plantèrent une grande croix sur sa tombe.

Cependant, Jolliet et Marquette n’avaient pas suivi ce grand fleuve dans tout son cours, et n’avaient fait qu’inaugurer, sans l’avoir constaté de leurs yeux, que le Mississipi se déchargeait dans le golfe du Mexique. Ce ne fut qu’en 1682 que Cavelier de la Salle, après des fatigues inouïes, des contrariétés sans nombre, accomplit cet ex-

ploit, et prit possession, au nom du roi Louis XIV, de l’immense bassin de Mississipi auquel il donna le nom de Louisiane.

onsieur de Frontenac mourut en 1698, c’està-dire, huit ans après ce fameux siège de Québec dont je vous ai parlé dans notre avant-dernier entretien.

Ces huit années d’administration furent surtout employées à repousser les nombreuses incursions des Iroquois. C’est ainsi qu’en 1691, ces barbares vinrent camper audacieusement près de Sorel où ils commirent toutes sortes de brigandages, promenant le fer et la flamme jusque dans les environs de Montréal. Ils furent battus et mis en déroute complète par M. de Varennes, après un combat d’une heure et demie.

En 1695 ils envahirent de nouveau la colonie ; une de leurs bandes fut défaite près de Boucherville par M. de la Durantaye, à la tête de quelques volontaires canadiens.

Enfin, en 1696, bien qu’âgé de 76 ans, M. de Frontenac, à la tête de 2000 hommes, s’était mis lui-même en campagne, résolu d’aller humilier les Iroquois dans leurs propres cantons. Les sauvages prévenus du danger qui les menaçait, s’étaient enfuis en toute hâte, de sorte que les Français durent se borner à incendier leurs bourgades et à ravager leur pays.

Durant sa longue carrière administrative, Frontenac s’était montré un habile homme de guerre et un grand homme d’état. Il avait pris la colonie affaiblie, presque ruinée ; il la laissa en paix et agrandie : de sorte qu’on a dit, et avec raison, que si Champlain a été le fondateur de la Nouvelle-France, Frontenac en a été le sauveur.

Cependant, il y a une ombre à ce tableau. En effet, M. de Frontenac était d’un caractère absolu, tranchant, cassant ; et l’histoire lui reproche, avec raison, de n’avoir

pas eu assez de déférence pour l’autorité religieuse, dont l’illustre Laval était alors le digne représentant. Aussi, la fameuse querelle à propos du débit des liqueurs enivrantes qui avait causé tant de mal au pays sous ses prédécesseurs, ne fit que de s’accroître et de s’envenimer durant sa longue administration.

Au moment de la mort de Frontenac, l’Angleterre et la France, et, par contre-coup, la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre, vivaient en paix, grâce au traité de Ryswick qui avait été signé en 1697.

M. de Callières fut appelé à succéder à M. de Frontenac. Ce fut sous l’administration de ce gouverneur qu’eut lieu ce grand traité de paix entre les Français et les nations aborigènes de l’Amérique septentrionale, qui est connu dans notre histoire sous le nom de Traité de 1701. Ce traité fut conclu à Montréal, et nos historiens nous ont conservé les détails de cette grande affaire.

Les députés des nombreuses tribus sauvages se trouvant en présence de M. de Callières, Kondiaronk, le chef des hurons, prit le premier la parole, au nom des sauvages alliés :

« Notre père, dit-il, tu nous vois auprès de ta natte ; nous avons éprouvé bien des périls dans ce long voyage. Les chûtes, les rapides, et mille autres obstacles ne nous ont point arrêtés, tant nous désirions te voir et nous assembler ici.

» Nous avons trouvé beaucoup de nos frères morts le long du fleuve ;... tous ces cadavres rongés des oiseaux que nous trouvions à chaque moment étaient une preuve convaincante que la maladie (la petite vérole) était grande à Montréal. Cependant, nous avons fait de tous ces corps un pont sur lequel nous avons marché avec courage ».

Les autres députés prirent ensuite, tour-à-tour, la parole, pour faire connaître leurs griefs, et poser leurs conditions. Enfin, les détails du traité ayant été acceptés de part et d’autre, M. de Callières résolut de clore les procédés par une séance solennelle qui fût de nature à frapper l’esprit de ces barbares.

Une vaste enceinte de 120 pieds de long et de 72 de large, fut préparée exprès dans le voisinage de Montréal : un espace y était réservé pour les dames.

1300 sauvages assistèrent à la cérémonie ; quelques-uns

portaient des costumes tout-à-fait étranges. L’un d’eux, venu de l’ouest, avait pour coiffure la peau de la tête d’un jeune buffle avec les cornes qui lui battaient sur les oreilles. Un autre s’était peint la face avec du vermillon, et, dans le dessein de se parer d’un costume français, s’était coiffé d’une vieille perruque poudrée. « Comme il n’avait point de chapeau, dit Ferland, il souleva sa perruque pour saluer M. de Callières, et découvrit une des têtes les plus laides de l’assemblée. Malgré la solennité de l’occasion, les assistants ne purent s’empêcher d’éclater de rire ».

Le contrat fut signé au nom des différentes nations, par trente-huit députés. Les signatures des sauvages consistaient en signes particuliers ; pour les Onnontagués et les Tsonnontouans c’était une araignée ; pour les Goyogouins, un calumet ; pour les Onneyouts, une fourche avec une pierre au milieu. Un ours représentait la signature des Agniers, un castor celle des Hurons, un chevreuil celle des Abénaquis, un lièvre celle des Outaouais.

On apporta ensuite le grand calumet de paix. M. de Callières, le premier, en tira quelques bouffées, puis MM. de Champigny et de Vaudreuil, et enfin les Iroquois et les députés des sauvages alliés. Un Te Deum solennel ayant clos la cérémonie, tout le monde prit part à un grand festin préparé par les ordres du gouverneur : le menu de ce festin consistait en trois bœufs qu’on avait fait bouillir dans de grandes chaudières.

Deux jours avant la signature du traité, Kondiaronk était mort. Ce grand capitaine sauvage que les Français appelaient le Rat, et qui leur avait donné, autrefois, tant de troubles et de difficultés, avait contribué plus qu’aucun autre à mener à bonne fin ce grand événement. Il tomba malade à la première séance publique ; ce qui ne l’empêcha pas de prendre part à la discussion. On l’avait placé dans un fauteuil, au milieu de l’assemblée, afin que son discours pût être entendu de tout le monde.

« Il parla longtemps, dit l’historien Charlevoix, et, comme il était naturellement éloquent, et que personne n’eut peut-être jamais plus d’esprit que lui, il fut écouté avec une attention infinie. Il fit avec modestie, et tout ensemble avec dignité, le récit de tous les mouvements qu’il s’était donnés pour ménager une paix durable entre toutes les nations. Il expliqua la nécessité de cette paix,

les avantages qui en reviendraient à tout le pays... Puis, se tournant vers M. de Callières, il le conjura de faire en sorte que personne n’eût à lui reprocher d’avoir abusé de la confiance qu’on avait en lui.

» Sa voix s’affaiblissant, il cessa de parler, et reçut de toute l’assemblée des applaudissements auxquels il était trop accoutumé pour y être sensible, surtout dans l’état où il était ; en effet, il n’ouvrait jamais la bouche dans les conseils sans en recevoir de pareils, de ceux mêmes qui ne l’aimaient pas. Il ne brillait pas moins dans les conversations particulières, et on prenait souvent plaisir à l’agacer pour entendre ses réparties qui étaient toujours vives, pleines de sel, et ordinairement sans réplique. Il était, en cela, le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, lequel l’invitait souvent à sa table pour procurer cette satisfaction à ses officiers ».

A la fin de son discours, Kondiaronk était tellement épuisé qu’on jugea à propos de le conduire à l’Hôtel-Dieu de Montréal où il mourut la nuit suivante, muni de tous les secours de la religion. Il fut également regretté des Français et des Sauvages, et on lui fit des funérailles magnifiques, c’est-à-dire, avec tous les honneurs dûs à un capitaine, rang qu’il occupait dans l’armée du Canada.

En tête du convoi on voyait M. de Saint-Ours suivi de 60 soldats. Venaient ensuite (Laverdière) quatre à quatre, seize guerriers hurons, vêtus de longues robes de castor, le visage peint en noir, et le fusil sous le bras. Le clergé suivait, et six chefs de guerre portaient le cercueil qui était couvert d’un poêle semé de fleurs sur lequel il y avait un chapeau avec un plumet et un hausse-col et une épée. Les frères et les enfants du défunt étaient derrière, accompagnés de tous les chefs des nations, et le gouverneur de la ville, M. de Vaudreuil, qui menait madame l’intendante, fermait la marche ».

Sur sa tombe on grava ces mots : Ci-gît le Rat, chef

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