‹ Histoire populaire du Canada [microforme]Chapitre 104 sur 289 · OPINIONS ET ERREURS DES PARTIS GOUVERNANTS · texte numérisé non relu

OPINIONS ET ERREURS DES PARTIS GOUVERNANTS

Leur erreur fut d'être trop autocratiques et trop exclusifs, de ne pas avoir tenté d'enseigner à la population qui arrivait un peu plus de l'histoire du passé de représenter aux masses le gouvernement non comme étant le représentant d'un grand principe, ce qu'il était réellement et honnêtement dans une grande mesure, mais comme une oligarchie basée sur le privilège et formée d’une caste. D'un autre côté, le peuple avait de justes sujets de plainte. Dans le Bas-Canada les Canadiens-Français étaient virtuellement exclus des Conseils et de la Magistrature. Il y avait parfois des irrégularités dans l’administration de la justice, il y avait beaucoup d’arrogance dans les façons autocratiques des anglais nommés à de hautes positions. Il existait un antagonisme naturel entre les intérêts agricoles et ruraux des Français et les intérêts mercantiles des Anglais qui étaient tous des citadins. Iln’y avait rien de déraisonnable dans l’intense désir du peuple de contrôler le trésor de la province. On s’opposait à ce que les fonctionnaires pussent cumuler plusieurs positions en même temps, à ce que des juges siègeassent dans le Conseil législatif, à ce qu’un évêque protestant eut part à l'administration des affaires séculières.

Cependant le réglement de ces questions fut rendu difficile sinon impossible par l'attitude prise par la majorité française de l’Assemblée. Lorsque l’on offrait à un Français un siège au Conseil, ou sur le banc judiciaire, ou lorsqu'il en acceptait un, il perdait toute influence et toute réputation parmi ses compatriotes. Lorsque l’on découvrait une faute légère dans l'administration de la justice, cela servait de thème à des attaques virulentes contre tous les juges. L'’exclusivisme de la minorité anglaise avait bien sa contre-partie dans celle de la majorité française, et toute la généreuse hospitalité et la bonne

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volonté évidente des gouverneurs successifs ne pureïc amener les deux races ensemble. A maintes reprises, le gouvernement proposa que les juges fussent rendus indépendants de la politique et exclus des sièges du Conseil, mais la mesure se brisa toujours sur le roc de la demande rivale de l'Assemblée qui voulait contrôler le paiement et et le montant de leurs traitements et, par conséquent, contrôler réellement les nominations à la magistrature.

Dans le Haut-Canada, et dans les provinces maritimes, à mesure que de nouveaux colons arrivaient ils trouvaient une situation qui, naturellement, ne leur était pas très agréable. Entre 1800 et 1812, un grand nombre d’Américains vinrent se fixer dans le “aut-Canada. En 1816, des officiers et des soldats congédiés des armées qui avaient si longtemps combattu Napoléon émigrèrent en grand nombre dans l’'Amérique-Britannique. En 1831, il y avait 34, 000 nouveaux colons, et durant les quaire ans qui avaient précédé 1820, il en était venu 160,000. Dans les provinces maritimes, il y eut une grand affluence d'Ecossais, et bon nombre d’'Américains. Ces nouveaux venus appartenaient à toutes les écoles de la pensée—tories, whigs, radicaux, et républicains. Ils appartenaient à toutes les nationalités —anglaise, galloise, écossaise, irlandaise et surtout américaine. Ils apportaient avec eux des vues agressives tout-à-fait étrangères, bien souvent, lorsqu'elles n'étaien. pas absolument hostiles aux opinions des gouvernants loyalistes du pays. Ils se trouvaient à n'avoir pas, virtuellement, voix au chapitre dans les affaires publiques, grâce au et du Conseil Législatif sur les decrets de l’Assemblée, et à la position retranchée des loyalistes derrière uni boulevard de prestige, de coutumes, d’influence sociale, de richesse s’accroissant graduellement à l'abri du pouvoir de la forte Eglise d'Angleterre virtuellement établie dans le pays.

Naturellement, les radicaux anglais et écossais, tous ceux qui avaient quitté la mère-patrie pour cause de mécontentement, les catholiques irlandais et le méthodistes anglais, ainsi que ies colons

américains en général, peu satisfaits de la situation, s’organisèrent avec le temps pour s'opposer aux hommes qui gouvernaient la province. Ils avaient beaucoup de raisons en leur faveur, mais l'effet immédiat de leur opposition fut embrouillé aux yeux de l’histoire impartiale par les violences de langage et par la fureur inutile des agitateurs; par des chefs qui professaient une démocratie se rapprochant beaucoup de la nature du républicanisme américain ; par un anti-loyalisme, surtout parmi les colons américains, qui se fit sentir fortement aux sombres jours de la guerre de 1812 et durant l’insurrection subséquente de 1837; par une indifférence complète au sujet des services indéniables rendus au pays et à l'empire par les loyalistes ; par des demandes impossibles alors qu'ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils voulaient; par une soif de pouvoir au moins aussi inextinguible que celle que l’on reprochaïit si amèrement au parti dominant. Cette analyse s'applique aux provinces maritimes, à cela près qu'il faut en retrancher l'élément anti-loyaliste de même qu'un certain degré de violence dans les opinions et les actes.

Les détails de la lutte dans les deux Canadas qui amena la rebellion de 1837, et qui se fit dans les conditions esquissées ci-dessus doivent être donnés brièvement bien qu’en réalité ce soit une histoire longue et compliquée.* Dans la province inférieure les complications de race se faisaient sentir dans chaque mesure proposée par l’Assemblée et rejetée par le Conseil, fait dont il faut tenir compte lorsqu'on lit une narration des événements de cette période. Le premier conflit important date de 1808, lors de l’arrivée de sir James Craig en qualité de gouverneur-général. Il y avait eu auparavant des menaces de difficultés, des demandes de la part de l’Assemblée pour un contrôle plus complet des nominations et des recettes, et beaucoup de récriminations contre le Conseil considéré comme un corps étranger, comme

* Deux gros volumes ont été consacrés à la Rebellion dans le Haut-Canada par John Charles Dent, et à la vie de W. L. Mackenzie, par Charles Lindsey ; tandis que F. X. Garneau a traité au long l'insurrection du Bas-Canada. Ces volumes et un grand nombre d’autres sur diverses branches du sujet, sont très précieux pour le chercheur, mais sont presque toujours partiaux dans leur manière de traiter,la question,

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un intrus. La réponse principale avait été de violentes accusations d’anti-loyalisme et de désir effréné d'établir la domination absnlue de l'élément français. Les alarmes de la guerre avec les Etats-Unis mirent pendant quelque temps une trève au différend qui éclata cependant avec un redoublement de fureur lors de l’arrivée de sir James Craig. Le nouveau gouverneur était un militaire brave et distingué, mais obstiné et quelque peu dépourvu de tact et de la faculté de conciliation. Il était enclin à craindre les Français, à s'opposer à ce qu'on augmentât la somme de pouvoir mis à leur disposition, et à comprendre toute la force des arguments nat:re!lement invoqués par ses conseillers anglais. La principale revendication du moment avait pour but d'empêcher les juges de siéger dans les Conseils, et cela occupa l’Assemblée au grand détriment des questions concernant la défense du pays, questions que le gouverneur considérait à bon droit comme étant plus importantes.

La Chambre fut dissoute après plusieurs séances consacrées à des disputes et à des récriminations inutiles, elle revint avec une majorité française plus forte qu'auparavant. Sir James et le Conseil défendirent les juges qui étaient alors traités avec beaucoup de rigueur, et refusèrent de les priver de leurs sièges dans un corps où leur présence était certainement utile à cette époque où les lumières et l’indépendance de la position étaient limitées, bien que le système d'alors fut différent du système de liberté complète dont nous jouissons aujourd’hui. Les dépenses du gouvernement—une phrase qui, à cette

- époque, signifiait le gouverneur et le cerclr intérieur d'un Exécutif

irresponsable—firent surgir un nouvel élément de discorde jusqu'à ce qu’enfin, désespérant d'obtenir la paix ou une législation quelconque, le gouverneur ordonna de nouveau la dissolution de la Législature DIEFICULTE DE LÀ POSITION DU GOUVERNEUR À partir de ce moment, que pouvait faire le malheureux gouverneur? Il ne pouvait donner le contrôle de toutes les finances à

l’Assemblée sans établir un ministère responsable à ce corps, et le gouvernement anglais ne pouvait concéder cela vu que par là même il aurait livré le pouvoir absolu dans la province à une majorité française qui se montrait de jour en jour plus agressive et plus antibritannique. De plus, une partie assez considérable des recettes venait encore de l’Angleterre, ou de la caisse de l’armée qui était plus ou moins sous le contrôle du gouverneur. L'élection fut des plus violentes. Il s’en suivit des déclamations, des proclamations, des réunions secrètes et des commentaires de journeaux entachés de trahison, la saisie du Canadien et l'emprisonnement de politiciens particulièrement violents, au point que la presse française qualifia cette période de ‘règne de la terreur.” L'Assemblée revint avec sa majorité française augmentée, sir James reçut une rebuffade de la part du Bureau Colonial—on suppose que ce fut pour s'être mis dans l'embarras à un moment critique—et enfin les juges furent déclarés inhabiles à siéger au Conseil. Mais la question financière, la plus épineuse, restait à régler.

La guerre américaine survint alors et jeta ses rayons et ses ombres sur toutes choses. La loyauté, l'influence de l'Eglise, le désir de conserver leurs privilèges spéciaux, l'hostilité aux institutions républicaines une certaine dose d'appréciation de ce qu'était la générosité britannique, se réunirent à divers degrés pour lancer les Franco- Canadiens dans la mélée, ce qui valut aux Anglais un concours précieux. Les dissensions intestines cessèrent en grande partie durant les deux années suivantes, et l’Assemblée française, toute réjouie du succès de Chateauguay, vota à sir George Prévost, le nouveau gouverneur-en-chef, toutes les sommes d’argent qu'il désirait, Mais lorsque la guerre fut terminée (avant même que l’on put dire qu'elle l'était) les anciennes difficultés reparurent et l’Assemblée demanda la mise en accusation du juge en chef Sewell,-et du juge Monk pour corruption officielle, accusation qui ne put jamais être

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prouvée et qui semble avoir été la manifestation d'un sentiment provenant de l'idée que ces hommes étaient les principaux adversaires des réclamations de la Chambre populaire. Jonathan Sewell était le chef de l'élément anglais dans le Bas-Canada, et juge en chef de la province de 1808 à 1838. Sa probité était réellement au dessus de tout reproche, son caractère et ses sentiments honorables étaient des plus élevés, son instruction et sa distinction sociale des plus marquées. Mais c'était un chaud partisan de la suprématie anglaise dans le gouvernement du Bas-Canada, un adversaire vigoureux du catholicisme romain, un critique antipathique au caractère français et aux prétentions françaises.

Naturellement le Conseil législatif ct le gouverneur refusèrent à juste tître de donner suite à la mise en accusation. Cependant, le juge en chef alla en Angleterre et défia ses accusateurs de prouver leurs assertions au Bureau Colonial. Ils n’essayèrent pas de le faire devant un autre tribunal que l'opinion publique surexcitée de la province, et Sewell, après avoir été bien reçu à Londres, retourna à Québec heureux et triomphant. Il avait rendu son voyage mémorable dans un sens public plus large en suggérant avec instance un projet pour la fédération de l’Amérique-Britannique du Nord. Ce projet était naturellement prématuré. Les difficultés au sujet des finances recommencèrent. En 1809 l’Assemblée avait offert de payer les dépenses de la liste civile en échange pour le droit d'éliminer tout traitement auquel elle s'opposerait. Comme cela signifait le contrôle des fonctionnaires par une assemblée de partisans, et une infraction ouverte à la prérogative du gouverneur telle que comprise alors, le Conseil avait rejeté la proposition. Or, en 1816, le gouvernement impérial suggéra un compromis en vertu duquel l'octroi d'une somme fixe devait être faite chaque année-—comme c’est aujourd’hui la coutume-——sans: changer les items de l'octroi. Pendant un court espace

de temps, ce plan fonctionna d'une façon satisfaisante. En 1810,

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