UNE POSITION DIFFICILE
Nous savons que sir John Macdonald accepta, mais avec le cœur serré et rempli de doute, de représenter le Canada dans cette commission soumise à de telles influences, alors qu'on ne cachait pas dans le gouvernement impérial le peu d'espoir qu'il y avait d'obtenir un traité quelconque au prix de n'importe quel sacrifice. Les particularitiés de ces négociations mémorables restèrent secrètes dans le temps et ne furent pas même divulguées lorsque le premier ministre du Canada, haut commissaire, parla devant notre chambre des communes au sujet du traité, du rôle qu'il avait joué en cette occasion et fit l’un des plus grands discours de sa vie politique. Nous
savons maintenant ce qu'il a eu à souffrir par suite de l'indifférence inattendue des délégués britanniques et de la position hostile qu'il prévoyait bien rencontrer chez les membres américains, car nous
avons sa correspondance privée avec les ministres canadiens publiée dans les Mémoires de M. Pope en 1894. Aux réunions officielles de la commission et dans celles plus fréquentes où l’on se voyait sans
semé pc
formalité, il soutint les droits du Canada et réclama justice pour nos intérêts.
On découvrit bientôt que la réciprocité de commerce ou de tarifs était impossible à établir, et naturellement, c'etait là une question qui n’intéressait pas directement la Grande-Bretagne, et que les Etats-Unis avaient parfaitement le droit de discuter ou de ne pas discuter à leur gré. Mais il en était autrement de l'indemnité des incursions féniennes. Le Canada avait beaucoup souffert des alarmes de ses citoyens, de la mort de ses braves fils défendant leurs foyers contre une agression coupable, de la paralysie temporaire des affaires, de la dépense de millions en argent. Il n’y avait absolument aucun doute quant à l'indifférence dont les autorités américaines avaient fait preuve au sujet de l'invasion, quant aux exercices préliminaires et aux bruyants préparatifs qui avaient eu lieu plusieurs mois auparavant. Iln'y avait aucun doute non plus quant à la responsabilité de la république en un sens national, pour le tort causé ainsi à un voisin amical—un tort aussi considérable en comparaison de la population et de la richesse que celui de l’A/abama envers les intérêts des Etats-Unis.
Au commencement des négociations en vue d’un traité, le gouvernement canadien avait parlé des incursions féniennes et exprimé l'espoir que ces réclamations contre les Etat-Unis pour “ négligence et défaut de diligence” au sujet de l'invasion seraient considérées et ajustées lors de la conférence projetée. Le gouvernement impérial y avait consenti, mais, grâce à la phraséologie vague de la correspondance qui suivit avec la république, les Hauts Commissaires des Etats- Unis refusèrent de s'occuper en aucune manière de cette question lorsque la commission se réunit enfin à Washington. Ils déclarèrent que ce point n'avait pas été mentionné dans la communication primitive du ministre britannique, et ajoutèrent, en termes très compréhensi-. bles pour ceux qui connaissaient l'influence du vote irlandais dans la
politique américaine, que “les réclamations n'étaient pas de nature à
être accueillies favorablement par eux.” Le résultat de tout ceci fut que le gouvernement britannique consentit à les exclure de la considération de la Haute Commission, et s'engagea finalement à garantir un emprunt de #2,500,000 pour la construction du chemin de fer intercolonial comme indemnité en faveur du Canada pour les pertes que les incursions lui avaient fait subir.
La principale question canadienne devant la Commission était celle des pêcheries de l'Atlantique, et ce fut également celle-ci qui causa le plus de tracas à l'Angleterre et d'alarmes aux commissaires britanniques. Sur la question des réclamations de l’A/abama, ils avaient virtuellement résolu de céder avant de se réunir en conférence, et le problême était tout simplement de baisser la note des dommagesintérêts et de les maintenir dans des limites raisonnables. Mais lorsque l’on en arriva à la question canadienne, le gouvernement britannique et les commissaires constatèrent qu'il leur fallait traiter
avec le Canada, et surtout avec son vigoureux et perspicace repré-
sentant dans la commission. 1l y avait besoin d'un hardi défenseur dans cette question. Les Américains savaient ce qu'ils voulaient, et s’'aperçurent bientôt de la faiblesse de leurs collègues étrangers, et ils profitèrent avec une adresse toute diplomatique, du désir de paix manifesté par les Anglais et du peu de connaissances que ceux-ci avaient . de la nature de la politique américaine.