‹ Histoire populaire du Canada [microforme]Chapitre 26 sur 289 · UN HIVER DE SOUFFRANCES · texte numérisé non relu

UN HIVER DE SOUFFRANCES

Mais les Français n'avaient pas d'idée de ce qui devait survenir pour contrebalancer ces moments de délices qui déjà s’envolaient. Un coup d'œil sur l’Acadie dans les beaux mois d'été, ou sur les rives du fleuve Saint-Laurent revêtues de leurs parures automnales, constituait une bien maîgre préparation pour résister aux souffles terribles de l'hiver, accompagnés du froid le plus intense, des amas de glace effrayants, d'une neige qui couvre tout—et cela arrivait sureux. En effet, à peine avaient-ils mis leurs navires dans une sorte d'enceinte

couverte, et dressé quelques huttes assez primitives pour leur propre usage, que le changement se produisit.

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Les terreui* qu'imposa cet hiver peuvent difficilement se décrire. Les équipages de Cartier étaient comme une caravane perdue sur un océan de neige et de glace. Ils n'étaient vêtus que d’habits légers faits pour les climats doux. Leur épouvante se mesurait sur leur ignorance et, pour mettre le comble aux maux qu'ils enduraient une affection scorbutique s’abattit sur eux au cœur de l'hiver. Vingt-cinq hommes moururent et, avant que la saison printanière n’eut donné des signes de son approche, avant même que les champs de neige n’eussent perdu leur apparence de linceul, les pauvres marins restés debout s'écrasaient de faiblesse et penchaient vers la tombe. Par bonheur, les sauvages leur témoignèrent de la sympathie, bien que souffrant eux aussi des mêmes misères, malgré leur longue habitude du climat. Ils leur indiquèrent une décoction faite de l'écorce d’un arbre qui les soulagea beaucoup et probablement sauva ceux qui vivaient encore.

Aussitôt que la débâcle eut eu lieu sur le fleuve, Cartier mit deux navires à la voile, laissant le troisième enfoui dans les vases de la rivière Saint-Charles pour être retrouvé 307 ans plus tard, en 1843.

Avant que de partir il enleva Donnacona rt neuf principaux Sauvages, à titre de trophées pour éblouir la France, mais plutôt comme un monument durable de sa maladresse et de son ingratitude, deux choses auxquelles il ne pensait guères. Ces infortunés moururent sans revoir leur patrie, laissant aux futurs colons français un héritage de haîne et de souffrances que, pour son bonheur en ce monde, Cartier ne devina jamais.

En 1541, l'intrépide explorateur reparut sur le théâtre de ses premiers succès et des privations qu’il y avait endurées, cette fois avec

le patronage et la coopération du sieur de Roberval, un riche gentilhomme de la Picardie.

François I., qui reprenait vigueur après une lutte de plusieurs années contre son formidable adversaire Charles-Quint roi d'Espagne

et empereur du Saint-Empire, avait crée Roberval vice-roi de la Nouvelle-France et Cartier son capitaine général. Ce dernier arriva devant Stadacona au mois d'août et commença une habitation à quelques milles plus haut sur le fleuve, et lui donna le nom de Charlesbourg ; il fit de la culture et construisit un fort en ce lieu. Les Sauvages, naturellement, se montrèrent hostiles lorsqu'ils virent que leurs chefs ne revenaient pas avec les hommes blancs; l’hiver qui suivit se passa dans une tristesse sombre au milieu de privations décourageantes. Deux vaisseaux avaient été renvoyés à Saint-Malo pour obtenir de l’aide avant l'invasion de la saison froide mais sans résultat, de sort que dès le printemps Cartier décampa et partit pour la France. A Terreneuve il rencontra Roberval avec trois bâtiments, d'’abondantes provisions de bouche, 200 colons des deux sexes, et reçut ordre de rebrousser chemin. Cartier n'avait plus l’entreprise à cœur, à ce qui semble, il n’y voyait rien de bon; il était plutôt atteint de nostalgie et rêvait du soleil de la Bretagne. Quelques fussent ses raisons, toujours est-il qu’il refusa d’obéir à son supérieur, prit le

large à la faveur de la nuit avec ses vaisseaux et tous ceux qui se

trouvaient à bord.

Le sieur de Roberval se rendit à destination, érigea un grand édifice pour le double objet des logements et de la défense et se prépara à braver l'hiver dont il avait assez vaguement entendu

parler. Les privations de cette dure époque de l’année s’accrurent par l'attitude malveillante des naturels et aussi à cause du caractère

des criminels qui composaient en bonne partie sa troupe. Soixante

hommes périrent durant ces mois d'ennui et de lassitude, soit sous les

coups du froid, du scorbut, etc., ou encore par la corde, le chat à neuf queues, la cachot, dont il fallut employer les ressources pour contenir l’insubordination des prétendus futurs censitaires de la colonie.

Au printemps, de Roberval, qui était un capitaine à la fois brave et

aventureux, tenta d'explorer les territoires inconnus de l'intérieur,

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mais sans succès, tout en perdantmeuf hommes qui se noyèrent. Il persista, néanmoins, dans son établissement, endura les rigueurs d’un second hiver, puis il s'empressa de retourner en France avec armes et bagage. Cinq ans plus tard, alors peut-être que ses souvenirs du scorbut et de la famine, des neige et des glaces, s'étaient envolés, ou avaient été transformés en séduisants tableaux de la nature primitive, de la vie libre des bois et des cascades, des rivières féeriques du Nouveau-Monde, il repartit pour revoir ces régions qui avaient le privilège de fasciner les yeux et l'imagination du voyageur.

Le résultat de l'expédition de 1549 est resté un mystère; on ne saura jamais si la tradition se trompe en disant qu'il périt sur les flots sombres du Saguenay allant à la recherche du royaume imaginaire de l'or et des diamants. Il semble plus croyable que le hardi gentilhomme et ses gens furent engloutis par la tempête, ou qu'ils devinrent les premières victimes de la peur inspirée aux Sauvages mais qui était devenue une haîne féroce. Cartier vécut quelques années après lui, dans la jouissance du foyer domestique et la possession de lettres de noblesse que le brave marin de Saint-Malo avait reçues en récompense des travaux de sa remarquable carrière.

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