‹ Histoire populaire du Canada [microforme]Chapitre 35 sur 289 · SOUPÇONNEUX A L'EXCES ENVERS LES AUTRES · texte numérisé non relu

SOUPÇONNEUX A L'EXCES ENVERS LES AUTRES

L'amour de la liberté dans sa première et farouche conception, le Sauvage en était imbu si profondément qu’il le rendait méprisant

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de toute règle arbitraire ou contrôle personnel, ce qui n’affecta pas peu ses rapports avec les blancs. Soupçonneux à l’ excès envers les autres, cela formait naturellement partie de tout ce qui l’environnait à la guerre, en ourdissant un complot, dans les courses lointaines. Comme l'Italien, il aimait mieux porter un coup à la sourdine, lancer une flèche de derrière une ambuscade, plutôt que de se battre face à face ou de se venger publiquement; et cependant |’ honneur de porter à sa ceinture le cuir chevelu de son ennemi était pour lui l’équivalent des éperons d’or des chevaliers chrétiens du moyen-âge, ou ce que sont pour nos soldats les remerciements des Communes, les honneurs décernés par la Couronne. Comme l'Espagnol, il était sombre et cruel dans ses châtiments et ses vengeances. A la façon presque générale des Sauvages, il faisait la guerre par coups soudains, par surprises, sans merci, impitoyable, en massacreur. De même aussi que les peuples de race blanche, ses tribus se faisaient continuellement la guerre les unes aux autres.

En présence du panorama gigantesque des forêts, des prairies, des lacs et des rivières par lesquels les Sauvages erraient à pied ou dans leurs légers canots d’écorce ; mettant en compte les rigueurs des hivers et la vie facile des beaux jours de l'été ; écartant toute tradition de quelque valeur, toute influence spirituelle ou connaissance acquise par l'étude, nous sommes impressionnés par le caractère et la manière de vivre des peuplades qui, les premières, se montrèrent devant les arquebuses de Champlain, connurent l’eau-de-vie encore plus terrible des traiteurs français, et le zèle farouche des missionnaires jésuites. Né dans les solitudes, enfant de la nature primitive, le Sauvage pensait avoir le droit de rôder en liberté, à sa guise, dans ses immenses domaines, tant sur la terre que sur l’eau. La force des choses en ayant fait un noble animal avec des instincts qui parfois s’élevaient à un haut point intellectuel, il fut d’abord pénétré d’admiration envers ces étrangers qui arrivaient à lui avec des cadeaux séduisants, des

armes merveilleuses et de si curieuses coutumes. Toutefois, il apprit à connaître, avant longtemps, le fond de la conduite insensée des blancs, en conçut une méfiance qui s’ancra chez lui—et cela signifiait antagonisme,

Les premiers découvreurs et explorateurs qui pénétrèrent dans les profondeurs du Canada y rencontrèrent diverses tribus ou nations d'aborigènes d'un esprit plus ou moins amical. La grande famille des Algonquins s’étendait à travers le milieu du continent et devint la race centrale des possessions françaises—sans compter qu'elle avait des groupes dispersés de l'Atlantique au lac Winnipeg et des Carolines à la baie d'Hudson. C'étaient les gens rencontrés par Cartier sur les bords du Saint-Laurent, par Penn dans les forêts de la Pennsylvanie, Raleigh sur les côtes de la Virginie, les Jésuites et les coureurs de bois dans la vallée de l'Ohio, comme sur les bords du lac Supérieur.

Les Delawares et les Shawnees appartenaient à ce peuple. Les Shawnees formaient une nation étrange, nomade, dont on connaît à peine l'habitat, mais on sait qu’elle fut plus d’une fois en lutte contre les Français. Elle finit par s'arrêter sur le territoire du Canada, et, un siècle après, sous le fameux Tecumseh, joua un rôle aussi court que brillant dans la guerre de 1812-15. Les Delawares avaient été conquis par les Iroquois et forcés de porter le nom de femmes, ignominieux parmi les Sauvages; cependant, au cours d’une guerre

entre Français et Anglais, ils recouvrirent leur courage et leur répu-

tation. D'autres branches d’Indiens habitaient le long des rivages du Canada, sur l'Atlantique, et au nord, à l'Est des lacs Michigan et Huron. Ces derrières comprenaient les Ojibbiways, Pottawatamies et Ottawas qui, de temps à autre, se liguaient ensemble d’une manière plus ou moins sérieuse, pour s'opposer aux conquêtes des Iroquois. Dans ces régions se voyaient les Sacs, les Renards et autres divisions de la race algonquine. Les descendants des Sauvages de la Nouvelle-

Ecosse ont été appelés Micmacs, ceux de l'Ouest du Nouveau-Brunswick reçurent le nom d’Etchemins ; les Montagnais de Québec et les Nipissiriniens se rattachaient à la même souche. LES IROQUOIS

Mais la race dont l'histoire de l'Amérique parle surtout fut celle des Iroquois qui couvrait l'Etat de New-York et répandit la terreur de son nom depuis les Grands Lacs jusqu’à l'océan Atlantique. Elle résumait en eile les meilleurs et les plus mauvais instincts de la nature sauvage particulière aux solitudes de l'Amérique du Nord. D'une fierté excessive, immodérée dans sa soif de conquête, féroce et cruelle, cette race savait organiser un pouvoir, devenir forte par l'emploi d’une vigoureuse intelligence barbare, constante dans ses amitiés et ses haïînes, enfin énergique au delà de toute comparaison. Des traditions qui ont presque le poids de l'histoire reportent l'origine de leur puissance au X V° siècle, sous la direction et la diplomatie habile d’un chef nommé Hiawatha. é

Ce personnage—d'après l'interprétation des colliers de rassades et des ceinturons hiéroglyphiques (wampum) que nous donne le docteur Horatio Hale—-concçut le plan d'une vaste confédération d’aborigènes qui abandonnerait l'esprit batailleur du Sauvage pour se tourner du côté de la paix et de la vie tranquille. Ce fut lui qui conçut le fameux système de nations séparées contrôlant chacune ses affaires locales, mais remettant les questions d'intérêt général entre les mains d'un Conseil délégué de toutes ces nations, un arrangement susceptible de s'étendre à l'infini par le nombre de groupes associés, et un instrument formidable dans la main d'un homme habile. Hiawatha entraîna dans cette ligue les Mohawks, les Oneidas, les Cayugas, les Senecas et les Onondagas. L’honorable Cadwallader Colden, historien bien connu de New-York, écrivant vers la fin du XVIII* siècle entouré d’influences défavorables aux Indiens, disait de l’organisation sociale et politique des Iroquois, telle qu'on la comprenait de son

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temps: “Chacune de ces nations est en elle-même une république absolue, L'autorité des gouvernants repose sur l'opinion que la masse du peuple entretient de leur sagesse et de leur intégrité. L'honneur et l'estime public sont leur principale récompense ; la honte et le mépris leur punition. Leurs grands hommes, sachems et capitaines, sont généralement plus pauvres que les autres, vu qu'ils donnent et distribuent les présents et les dépouilles que leur procurent les traités ou les chances de la guerre. Il n’y a pas un membre dans le Conseil des Cinq-Nations qui y soit parvenu autrement que par son mérite, et iln'y a pas le moindre salaire ni profit d'aucun genre attaché à la position pour tenter la convoitise «4 un esprit sordide.”

Les Hurons, ennemis acharnés des Iroquois, ensuite leurs victimes, habitaient la région qui borde la baie Georgienne et la voisinage du lac Simcoe. L'histoire et la tradition leur accordent tantôt vingt mille âmes, tantôt dix mille ; ils étaient certainement d’un type : supérieur aux Sauvages de ce temps-là. Sous plusieurs rapports, les Hurons et les Iroquois étaient semblables, et de fait il y avait parenté entre eux. La construction des demeures, les villages palissadés, la culture des terres, la coutume d’avoir des établissements fixes, tout cela était commun aux deux races, sauf de légères différences; de même pour la plupart de leurs usages, pratiques et superstitions. À partir de 1609, durant près de quatre-vingts ans, ils furent des rivaux sans pitié, et alors le plus faible des deux disparut. Mais quelles pages sanglantes ils avaient écrites ! quoique l’Iroquois eut eu constamment l'avantage dans ces longs et terribles conflits.

La Nation-Neutre vivait sur le côté nord du lac Erié et s’éfforça longtemps de rester en bons termes avec les deux antagonistes ; les Andastes, habitants des bourgades fortifiées dans la vallée lointaine de la Susquehanna; les Eriés, occupant le voisinage du lac de ce nom—tous étaient de la famille iroquoise et furent conquis, anéantis par cette ambitieuse confédération sauvage. Ensuite vinrent les

Delawares ou Lenapes, de même l'expulsion des Ottawas des bords de la grande rivière qui coule sous les murs du parlement canadien. Par bonheur pour les colons de race ‘lanche, et au désavantage d’une civilisation barbare qui aurait pu se développer, les Cinq-Nations avaient oublié les enseignements d'Hiawatha et, tout en comprenant fort bien les bienfaits de l’unica, elles ne saisirent pas la conception primitive qui pouvait étendre cette union jusqu'au point d’embrasser toutes les tribus d'une vaste contrée et mettre en jeu une force contre laquelle les Français n'auraient pu tenir. À un certain moment, il y eut comme une lueur de cette idée lorsque les Tuscaroras furent admis dans leur confédération, mais le moment propice était déjà perdu; cinquante ans plus tard, cette combinaison apparut comme ressource suprême au génie de Pontiac qui organisa une ligue de peuples sauvages et soutint une lutte longue et sanglante contre les Anglais.

La force et le prestige des Iroquois ont laissé dans l’histoire une image saisissante ; il est fort heureux que leur aptitude à édifier n'ait pas égalé le pouvoir de destruction qu'ils possédaient. Pourtant, ils n'ont pas dû avoir, en aucun temps, plus de quatre mille guerriers, tout corapté. Agissant en silence, par mouvements rapides lorsqu'ils

se déplaçaient, absolument familiers avec les moindres détails de la route, les signes et les symboles à observer, les allures et les bruits de la vie des bois, ils pa:venaient à donner à de simples détachements un poids et un valeur hors de toute proportion visible. Mais il en était ainsi de tous les Sauvages de l'Amérique du Nord, à des degrés divers. Garneau, dans son /Æistoire du Canada, estime la population algonquine, à l’arrivée des Françäis, à 90,000, les Hurons et Iroquois réunis à peu près 17,000, les Mobiles du sud extrême 30,000, les Cherokees du centre actuel des Etats-Unis à 12,000. C'est un total de 180,000 pour la majeure partie du continent et, considérant les

privations des hivers, l'état continuel de la guerre, il est probable qu'il

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SAUVAGES PRIMITIFS DU CANADA si

est assez près de la vérité. Les dires et les suppositions des voyageurs, tels que Cartier, Jolliete, Marquette, de la Jonquière et autres, nous aident aussi à rendre ces chiffres probables.

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