‹ Histoire populaire du Canada [microforme]Chapitre 44 sur 289 · FOI ET COURAGE MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

FOI ET COURAGE MERVEILLEUX

La croix et le bréviaire en main, ils pénétrèrent au delà des contrées connues des Hurons convertis et des Iroquois barbares. Depuis les rives de la Nouvelle-Ecosse battues par les vagues de l'océan, jusqu'aux prairies inconnues de l’ouest; des parages de la baie d'Hudson aux bouches du Mississippi, on voit passer les robes-noires qui se succèdent en un long défilé. Ils manient l’aviron dans le frêle canot d'écorce sur les rivières et les lacs inexplorés; ils ‘“ portagent ” guand l’exigent les obstacles de la route, ou coupent à travers des forêts sans limites ; dormant sur le roc ou la mousse, ou encore réfugiés contre la morsure du froid sous la hutte empestée et sale de l’Indien; dépendant pour leur nourriture de la mince charité de l'homme des bois, ou bien ramassant les fruits et les noix qui se rencontrent en chemin, ils persévèrent dans leur mission ‘“ pour la gloire de Dieu,” l'avancement de leur Ordre et celui de la Nouvelle-France, jusqu’au point, comme dit l'historien Américain Bancroft, que ‘“ pas un cap n’a été doublé, pas une rivière n’a été parcourue sans qu’un Jésuite n'eut guidé la marche.”

Avec cela, dans la sphère limitée des villages hurons, autour desquels on croyait entendre sans cesse le cri de rage de l’inexorable Iroquois, les missionnaires obtinrent le genre de succès qu’ ils ambitionnaient le plus.

Que leur importait dans les efforts premiers qu’ils tentaient pour assouplir la nature indomptée du Huron, ou plus tard dans ces luttes terribles contre l'ennemi héréditaire de la tribu, que leur importait que les prêtres tombassent l'un après l’autre dans les bras du martyr! Daniel, Brébeuf, Lallemant, Garnier, Garreau, Buteux, Jogues et Chabanel subirent la mort après avoir enduré des tortures auprès desquelles notre imagination se perd. Goupil, Brulé, Lalande étaient des laïques qui obtinrent la couronne du martyre. Les tourments infligés à Chastelain, Chaumonot, Couture et plusieurs autres composent un exposé de faits trop douloureux pour qu'on puisse le peindre en quelques paroles. : Les Relations des Fésuites, écrites par un certain nombre des Pères de cet Ordre, en plus d’une langue et sous des circonstances variées, à l'adresse des autorités de Québec ou de Rome, nous fournissent un tableau peut-être sans égal dans l’histoire des privations et de la persévérance humaine.

La vie tragique du Père Jogues est d'un intérêt extraordinaire. Parti de Québec en 1642, avec divers effets pour les missions de la baie Georgienne, il iut enlevé lui et ses compagnons près du lac Saint-Pierre. Ce prêtre à l'esprit cultivé, aux mœurs civilisées, fut soumis à toutes sortes d’horreurs et de tortures le long du trajet, à mesure que ses bourreaux lui faisaient traverser les villages pour célébrer leur triomphe. Ses compagnons succombèrent dans les douleurs, sous les brulures et les pointes des couteaux, mais lui, le plus faible de tous, le corps labouré de coups et tout sanglant, eut la faculté de fuir avec la presque certitude de rencontrer la mort en chemin car on était dans la saison d'hiver. Parun miracle ou effet de la Providence, il atteignit les habitations hollandaises du fort

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Orange et s'embarqua pour la France. Après avoir été reçu à la cour comme un héros, il repartit, oubliant ses souffrances passées, et fit . voile, le printemps suivant, pour la Nouvelle-France où il s'empressa de préparer une seconde mission au pays des [roquois. C’est là qu'il subit le martyre en 1644. Le dévouement et l'esprit de sacrifice du Père Bressani, Jésuite italien, furent à peu près semblables. Capturé lui aussi par ces Sauvages, marqué au teu, flagellé, mutilé, brulé, torturé, il se vit enlever des lambeaux de chair par les chiens: “ Je n'aurais jamais cru, écrivait-il, qu'il fut si difficile de tuer un homme.”* Dans cette lettre adressée au général de l'Ordre, à Rome, il ajoutait que son encre était faite de poudre à fusil et d'eau, mais que elle se trouvait gâtée par le sang qui coulait du seul doigt de la main droite qui lui restât entier, quoique blessé. Il échappa néanmoins, passa en France et retourna sur le théâtre de ses peines et de ses souffrances. SUCCES DES MISSIONS HURONNES

Une telle ardeur commande le succès. En 1634, les Pères Bré. beuf et Davoust, après un voyage fatigant et très pénible de neuf cents milles, au cours duquel leurs membres avaient subi tous les assauts que le corps humain peut endurer sans périr, arrivèrent chez les Hurons, près du lac Simcoe et y établirent la mission qui était le but de leur longue course. ‘Au milieu de tout cela,” écrit Brébeuf, “mon âme jouit d'un contentement sublime sachant que je souffre pour Dieu.” On voit que le sang des martyrs est la semence de l'Eglise. Les tribus huronnes se convertirent graduellement et l'autel, qui d'abord, avait été dressé à l’ombre de la forêt, commença à prendre place en dedans des habitations et y resta longtemps.

L'histoire de cette conquête des âmes est remplie d'incidents dramatiques terminés par la fin la plus tragique. Durant quinze années, Brébeuf, Lallemant, Daniel et autres prêtres dévoués, travaillèrent constamment à convertir les naturels des villages éparpillés dans la

* Le révérend Dr, W.H Withrow: Canada : an Encyclopædia of the Country, 11. 444.

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région fertile située entre la baie Georgienne et le lac Simcoe ; ceux-ci étaient placés dans les éclaircies de la forêt et leurs huttes se trouvaient protégées par une enceinte palissadée, Les missionnaires partageaient les inconvénients et les misères auxquels les Sauvages sont accoutumés, sans jamais se plaindre et avec une apparence de satisfaction. En dépit du dégoût, des menaces, des insultes, ils entraient partout, administraient le baptème aux enfants qui, “ de petits sauvages devenaient des petits anges” selon qu'ils expriment dans leurs lettres à ce sujet. Sur mille cérémonies de ce genre en 1639, on affirme que vingt seulement eurent lieu hors des cas de danger de mort immédiate. Un tel courage, doublé de sympathie pour les malades, de tendresse témoignée aux mourants, d'affection et d'amour à l'égard des enfants, du soin des blessés, devait inévitablement produire son effet avec le temps. Peu à peu les conversions s’opérèrent, les superstitions disparurent, la soutane du prêtre, comme la présence de celui-çi finirent par être tolérées puis reçues avec bienveillance.

Le prestige de ces hommes devint, à la longue, si considérable que l’on est émerveillé en y songeant. Les natures sauvages se transformaient au point d'être méconnaissables. Le sentiment humain prenait de l'empire ; les passions mauvaises se voyaient restreindre ;

les actes du chrétien et la dévotion prenaient la place des singeries

païennes ; et ce qui est plus étonnant encore, le Huron apprit à prier

pour le féroce ennemi héréditaire, l’Iroquois. Ces changements approchent du miracle et il était naturel qu’ils aient stimulé, si la chose était possible, le zèle déjà sans borne des missionnaires. Ilarriva des recrues de France pour travailler à la vigne du Seigneur et le nombre des néophytes augmenta rapidemment. Presque tous les villages renfermaient des missions et, au lieu de quelques sauvages effrayés, à moitié convertis, que l’on avait autrefois catéchisés au coin d’un bois, on voyait un service religieux organisé et même des chapelles, comme

à Saint-Michel, Saint-Joseph, Saint-Jean, Saint-Louis, Saint-Denys,

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Saint-Antoine, Saint-Charles, Saint-Ignace, Sainte-Thérèse, Sainte- Marie, et plusieurs autres endroits placées sous le vocable d'un saint ou d'un patron célèbre dans les fastes de l'Eglise en Europe.

Sainte-Marie était peut-être la plus importante résidence des Jésuites; elle avait été fondée en 1640 sur les bords d'une petite rivière peu éloignée de la ville actuelle de Penetanguishine. C'était un fort aussi bien qu'une mission, comme on peut s'en convaincre encore aujourd'hui en visitant les restes des fondations des murs et des palissades.

A l'intérieur de ces défenses il y avait une église, une résidence de missionnaires, une cuisine et un réfectoire. Après cela venait un large édifice destiné aux visiteurs sauvages, un hôpital et un cimetière. L'agriculture était enseignée avec soin et fortement encour-

agée ; non-seulement les Pères eux-mêmes maniaient la bêche et la

pioche, mais ils s'occupaient aussi de l'élevage des volailles, des porcs et des bestiaux. La prospérité favorisa les villages ; de la prévoyance des missionnaires il advint un confort inusité et abondance de vivres tant en hiver qu'en été ; les éléments d’une civilisation réelle et bienfaisante devenaient visibles.

Malheureusement, il faut bien le dire, l'esprit militaire des Hurons subit certains changements par cet état de choses. La nécessité des vivres ne les poussa plus à des chasses lointaines et à des luttes avec les voisins ; le désir de se venger diminua, les cruautés et les austérités physiques qui développent chez l'homme l’activité, la détermination et la force cessèrent. Ils avaient une aversion de la guerre ; ils craignaient les Iroquois et désiraient la paix, aussi étaient-ils les victimes de la haine acharnée d'une ennemi sans merci méprisant le christianisme. Ils avaient encore à lutter contre certaines attaques faites par des bandes isolées; un bon nombre de Hurons furenc scalpés pendant cette décade de triomphes iroquois. Cependant, il n'y avait pas eu d'attaque combinée et, jusqu’en 1648, il existait un

certain espoir, sans trop de confiance, parmi les villages. Cette année là, alors que les Iroquois, à la recherche de nouvelles conquêtes, erraient d'arbre en arbre, examinant les fortifications des blancs sur le Saint-Laurent, un parti de braves Hurons de Saint- Josepi, descendirent l'Ottawa, apportant avec eux une quantité de fourrures pour les magasins français. Ils furent attaqués à Trois- Rivières, mais battirent leurs ennemis.

Néanmoins, c'était le commencement de la fin. Durant ce temps là, une bande d'Iroquois fondirent sur Saint-Joseph; l'on brisa les palissades, puis le Père Daniel fut tué à l'autel de son église. Il y eut 700 prisonniers, le village devint une ruine fumante. L'année d'après l'Iroquois décida la destruction la race huronne. Douze cents

guerriers entrèrent dans ce pays riche et populeux et en firent une

solitude. Les villages furent brulés, ou pris d'assaut et détruits.

Sans distinction, les prêtres et le peuple devinrent victimes du

massacre, ou furent faits prisonniers pour ensuite subir un sort

plus triste encore. Les Xelations des ésuites rapportent certains

supplices infligés à des Pères jésuites, souffrances, qui nous parais-

sent au dessus des forces de l’homme, A Saint-Louis, Brébeuf

et Lallemant refusent de s'échapper, restent avec les guerriers

de l'établissement, et sont définitivement capturés. Tout en admi-

rant le courage de leurs captifs, les enragés sauvages s'ingénient

par toutes sortes de moyens à attester le triomphe sur leurs victimes

par un signe quelconque de souffrances ; on lève les chevelures, on

verse de l’huile bouillants sur leurs têtes, on arrache les ongles des

mains, on lacère leur chair, on coupe par morceaux ces corps encore

vivants, on les brule avec des fers rouges—mais le tout ne sert à rien

devant une fermeté et un foi qui les poussent à mourir pour leur

croyance, au milieu d’ennemis qui admirent la fortitude stoïique que les victimes déploient en dépit de souffrances atroces.

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