LA FRANCE DECLARE LA GUERRE A GUILLAUME III
La guerre chronique entre les Français et les Iroquois—qui avait atteint ses périodes d’acuité de 1633 à 1645, de 1652 à 1654, et de 1661 à 1666—fut fomentée de noveau en 1687 grâce aux différends entre le marquis de Denonville, de la Nouvtile-France et le gouverneur Dongan, de la Nouvelle-York. Klile était à son paroxysme en 1689 alors que la France déclara la guerre à Guillaume IL. d'Angleterre, et elle dura avec une intensité variable jusqu'en 1700. La
population franco-canadienne était alors d'environ 11,000 ; celle des colonies anglaises dépassait 200,000. De part et d'autre, on était prêt au combat, et de part et d'autre on rechercha l'aide des Sauvages. La France envoya Louis de Buade, comte de Frontenac, un homme qui par son énergie, son habileté et sa ténacité valait une armée à lui seul. De 1689 à 1698, il exerça les fonctions de gouverneur de la Nouvelle- France et conduisit les affaires d'une manière aussi absolue que le manque d'hommes et d'armement, joint aux désaccords irritants qui sériscaient dans ses propres domaines, pouvaient le lui permettre. En vertu des instructions qu'il avait reçues du roi, le territoire de la Baie d'Hudson devait être envahi et des troupes allaient se répandre dans la province de la Nouvelle-York. Dans le premier cas le succès couronna les valeureux efforts de l’audacieux Iberville Le Moyne. Dans le même temps, les Iroquois étaient silencieusement descendus dans leurs légers canot sur les eaux du Saint-Laurent dont ils avaient ravagé les rives et étaient arrivés aux portes mêmes de la ville de Montréal. D'un autre côté, les Abénaquis avaient pris cause pour les Français et répandaient la terreur par leurs incursions le long d'une partie considérable de la frontiére de la Nouvelle-Angleterre.
Durant l'hiver suivant (1689-90) Frontenac envoya trois expéditions de troupes françaises, aidées de divers alliés sauvages jusqu’au cœur même de la Nouvelle-York. Schenectady et les autres positions convoitées furent prises, et une partie considérable de la région fut dévastées par ces partis d'hommes intrépides mais dépourvus de pitié. Ils avaient parcouru des centaines de milles à travers la neige et la glace et pénétré au centre d'une région hostile, et le résultat a démontré une fois de plus la puissance d'un esprit supérieur à la tête des affaires à l'heure du péril. Frontenac a tout simplement forcé le succès à le suivre, et s’il eut été convenablement appuyé par la France en cette circonstance et en plusieurs autres, il eut pu modifier l’histoire
de l’Amerique du Nord et celle du monde. Cet incident particulier n'était cependant qu'une incursion, une simple razzia, et lorsque, l'année suivante, Frontenac voulut diriger une véritable invasion contre la Nouvelle-Vork, le roi Louis ne put mettre des troupes à sa disposition, et la garnison de Québec, composée de quelques centaines d'hommes était nécessairement insuffisante. Si, cependant, Frontenac était incapable de prendre l'offensive, il n'en était pas de même des hommes du Massachusetts, et une expédition fut organisée sous les ordres de sir William Phipps. (Celui-ci eut bientôt fait d'envahir l'Acadie, de détruire Port-Royal et d’annexer ce pays à sa propre province. Frontenac riposta en inquiétant et en harcelant les frontières des colonies anglaises et il put bientôt reprendre possession de la région maritime qui avait tant souffert de l'invasion étrangère.
Dans le même temps on insistait auprès de Guillaume III. pour qu'il prit une part active au conflict américain, mais, de même que le roi Louis, il était trop occupé en Europe. En conséquence, la Nouvelle-York et le Connecticut entreprirent de fournir un effectif destiné à envahir par terre la Nouvelle-France et à s'emparer de Montréal, tandis que le Massachusetts organisait une flotte de 35 vaisseaux avec 44 canons et 2,000 hommes pour le siège de Quebec, par mer. Le commandement de cette dernière expédition fut confié à sir William Phipps—un colon riche, haut placé, héros d'aventures romanesques dans la vie agitée d’alors, qui s'était déjà distingué par des actes agressifs. Cependant, grâce à de faux calculs au sujet de la saison, à divers retards inattendus et à quelques insuccès sur terre dans des recontres avec les Français, la flotte dut s'en retourner sans avoir rien fait—en dépit de la naïve remarque de Cotton Mather disant que, durant son absence, ‘la roue de la prière n’a cessé de tourner dans la Nouvelle-Angleterre.” En même temps, l’armée de terre, sous les ordres du général Winthrop, avait dû retraiter des bords du lac George, où elle s’etait arrêtée pour attendre des nouvelles
de Phipps. (Ce dernier fut ensuite envoyé en Angleterre pour, demander de l'aide et pour conclure quelques arrangements au sujet de chartes provinciales. Il revint avec la promesse qu’on enverrait des navires et avec sa nomination de gouverneur des Provinces-Unies du Massachusetts, du Maine, de Plymouth et de la Nouvelle-Ecosse ;
tandis que, vers le même temps, Frontenac recevait la nouvelle que le
roi Louis aurait envoyé une flotte pour attaquer les colonies anglaises si ses moyens le lui eussent permis.
En 1693, la flotte anglaise fit voile, ainsi qu'on l'avait promis, sous le commandement de sir Francis Wheeler, mais durant la traversée la maladie se déclara et plus de 3,000 marins et soldats moururent. Finalement, l'amiral et ses navires s’en retournèrent sans avoir rien fait. Durant les trois années suivantes, le gouverneur-général français résussit à tenir en échec et à châtier les Iroquois, et à reconstruire le fort Frontenac qui avait été détruit par les troupes coloniales. Il arrêta ensuite le plan d’une campagne régulière qui fut ouverte par Iberville le Moyne lequel prit et détruisit le fort Pemaquid, sur la Baie de Fundy—peut-être la place la plus forte de toutes celles que les colonies anglaises possédaient dans l'Amérique du Nord. Il prit ensuite Saint-Jean de Terreneuve, et avec quelques centaines d'hommes envahit toute l’île. De là, il se rendit dans les lointaines régions du territoire de la Baie d'Hudson, et en peu de temps il avait conquis les principaux forts, subjugué presque tout le pays avec une poignée . d'hommes—naturellement, la population anglaise était elle-même très disséminée et peu nombreuse—il revint chargé de pelleteries prises sur l'ennemi et précédé d'une réputation bien méritée de vaillance et d’habileté. Plus tard, lors d’une deuxième expédition aux mêmes régions septentrionales, il rencontra deux navires anglais à l'ancre dans les eaux intérieures de la Baie, attira les hommes dans une embuscade sur la grève et detruisit les navires.
Mais, pour le moment, cette longue guerre tirait à sa fin et, en vertu du traité de Ryswick, en 1697, chaque nation rendit à l'autre les places fortes et les territoires conquis. Guillaume III. avait fait sa marque en Europe et avait affaibli l'immense pouvoir de Louis le Grand. En Amérique, après une lutte qui s'était étendue en remontant le Mississipi, le long des rives des grands lacs, jusqu’ aux régions glacées du nord et dans les parages orageux de Terreneuve, les choses étaient remises dans leur état primitif. Cependant, il n’y avait pas de paix conclue en Europe qui put tenir dans les conditions qui prévalaient en Amérique. Les deux grands rivaux redoublaient d'efforts d'année en année pour la suprématie dans le commerce et pour commander les routes commerciales du Saint-Laurent et de l'Hudson. Pour les Français à Québec, le programme naturel, celui que poursuivaient La Salle, Frontenac et son habile intendant, Talon, de Courcelles et quelques-uns des gouverneurs subséquents, consistait à enserrer les Anglais dans un vaste réseau de colonies et de forts français, à restreindre leur puissance et leur territoire à une petite langue de terre sur le littoral de l'Atlantique. En certaines occasions, l'on avait même espéré beaucoup plus, et Louis XIV. avait une fois donné des ordres pour déporter les Anglais de la Nouvelle-York, à peu près de la même manière que s’effectua plus tard la déportation des Français de l’Acadie., D'autre part, la politique anglaise avait naturellement pour but de parquer les Français dans la vallée du Saint-Laurent et d'endiguer ainsi leur entreprenante expansion vers le nord et vers le sud. Dans la poursuite de ce but, les colonies anglaises avaient naturellement un allié redoutable : c'était l'implacable hostilité des Iroquois envers le nom français et la nationalité française.
Le traité de Ryswick dura cinq ans, après lesquels commença la guerre de la succession d'Espagne entre l'Angleterre, l'Autriche et la Hollande liguées contre la France et l'Espagne. Ce fut une guerre glorieuse pour l'Angleterre, bien qu'en Amérique elle offrit des
alternatives de succès et derevers. Les victoires anglaises de Blenheim, d'Oudenarde, de Ramillies et Malplaquet éclatèrent en Europe comme un long roulement de tonnerre dans un ciel orageux et l'écho, repercuté en Amérique fit naître, chez les Anglais du moins, l'espoir du triomphe définitif dans cette grande lutte pour la possession d’un continent. Dans le Nouveau-Monde, la guerre fut d’abord la répétition des petites razzias, des cruelles surprises et des incursions de maraudeursindiens. Les baleinières du Massachusetts harcelaient les côtes acadiennes ; une flotte bostonnaise tenta de s'emparer de Port-Royal mais fut repoussée ; Hertel fut envoyé par de Vaudreuil, le gouverneur de la Nouvelle-France, avec un parti de guerrecomposéde Français et de Sauvages et il réussit à surprendre et à détruire les habitations du petit village anglais de Haverhill, sur la Merrimac; on dressa des plans pour l'invasion de la Nouvelle-York, et par contre on se prépara à la conquête de la Nouvelle-France; les Iroquois poussèrent les deux nationalités l’une contre l’autre et profitèrent de cette recrudescence d’antagonisme.