CARLETON CONSERVE LE PAYS A L'ANGLETERRE
La guerre sévissait sur ce continent témoin de tant de combats, et cette fois c etait une lutte qu'il aurait été facile de conjurer. Georges IIT et son parlement ayant affirmé leur droit de taxer les colonies, avaient été amenés à user de ce droit, et ils l'avaient fait sans viyueur, sans intelligence, sans esprit de suite, sans organisation. Les colons de leur côté, étaient passés d'un état de dépendance peu satisfaite de la Grand-Bretagne à un régime d'alliance ombrageuse avec elle, puis virtuellement à l'indépendance. Ce n'était pas l’independance dont jouissent les colonies anglaises de nos jours, indépendance fondée sur la fidélité aussi bien que sur la liberté, et qui ne cherche qu’à resserrer les liens entre la colonie et la mère-patrie. C'était une indépendance faite de défiance, aux yeux de laquelle l'unité de l'empire britannique était une forme d'asservissement et les institutions anglaises une forme de tyrannie. Le Canada et les possessions britanniques du nord avaient également dû être laissés sans moyens de défense suffisants, et ce n'est que dans l’Acte de Québec, introduit
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par Carleton, dans la politique de conciliation de celui-ci à l’égara des Français, et dans ses démarches en vu d'obtenir plus des troupes, que l’on trouve la manifestation de vues politiques élevées. Puis la bataille de Lexington eut lieu, le 19 avril 1775 ; celle de Bunker Hill deux mois plus tard; la prise par Ethan Allen des forts de Ticonderoga et de Crown Point; faute d’une action dirigeante exercée sur les événements, la catastrophe s'était produite.
La guerre du côté de Québec s’ouvrit par la prise des deux forts mentionnés, laquelle fut suivie de l'invasion de la province par le général Montgomery à la tête de 3,000 hommes et par le colonel Benedict Arnold à la tête de 1,200 hommes. La marche des troupes américaines fut d’abord victorieuse ; elles avancèrent le long de la rivière Richelieu, prirent Saint-Jean et Chambly et forcèrent le gouverneur général, avec son petit corps de troupes, à leur abandonner Montréal et à retraiter vers Québec. Ici Carleton fit preuve d'une babileté consommée, expulsa tous ceux qui sympathisaient avec les rebelles, enrôla plusieurs centaines de volontaires, et finalement avec 1,600 hommes sous les armes, attendit qui les Américains se présentassent pour l’attaquer. Cependant, de divers points, à travers les solitudes neigeuses, arrêtés par maints obstacles, Montgomery et Arnold se dirigeaient vers Québec. Vers la fin de novembre, ils sommèrent la ville de se rendre ; c'était le seul point de la province où flottait le drapeau anglais. Mais à cette communication comme à beaucoup d’autres, il ne fut point donné de réponse. Le général Carleton avait sur ce point les idées anciennes, et ne voulait avoir de rapport d'aucune sorte avec des hommes qu'il regardait comme des rebelles et rien de plus. Les envahisseurs furent grandement désappointés. Ils n'avaient pu rallier à leur cause qu’une poignée de Canadiens-français ; et d'autre part en payant pour les approvisionnements au moyen d’un papier monnaie sans valeur et en manifestant une iridifférence générale pour les croyances religieuses du peuple, ils
s'étaient aliéné les sympathies qui leur avaient été acquises précédemment. Même l’appel que le général Washington leur faisait comme à des ‘amis et frères” ne produisait plus d'effet sur eux. Les colons français, en somme, ne voulaient plus de guerre ; ni les appels lancés au nom de l’amour de la liberté ou de haïînes de race d’une part, ni l'influence des curés et des seigneurs de l’autre, n'auraient pu les faire dévier d’une attitude générale de stricte neutralité.
La position du général américain était rendue plus difficile par les rigueurs d’un hiver québecois et par la certitude de l'arrivée au printemps d’une flotte anglaise de secours. En vue de sortir le plus tôt possible d’une situation difficile, il fut décidé de tenter un coup désespéré, et au sein de l’obscurité profonde d’une nuit d’orage le 31 décembre 1775, les troupes américaines en deux colonnes séparées montèrent à l'assaut des sombres ramparts. (Celle conduite par Arnold réussit à pénétrer dans la ville, mais finalement fut repoussée, et de ses 700 hommes, 400 furent faits prisonniers. La colonne de Montgoniery essuya un feu très vif, et le général lui-même fut tué en conduisant ses hommes à l’assaut. Ce dernier, remarquons-le en passant, a été grandement loué comme officier et comme homme, et sa mort dans de telles circonstances porte l’historien à le juger favorablement. Et pourtant, un militaire, qui, comme Carleton lui-même, avait servi sous Wolfe naguère, aurait du se rendre compte de la folle témérité de l’attaque qu’il commanda. Et puis, un homme à grandes vues humanitaires aurait certainement hésité beaucoup à lancer l’ordre général du 15 décembre, qui promettait à ses soldats le butin de la ville dans les termes suivants : ‘* Les troupes auront droit aux biens du gouverneur, de la garnison et de ceux qui ont contribué à égarer les habitants et à contrister les amis de la liberté, et ces biens seront divisés également entre les soldats.”
Après ce revers, les ennemis se contentèrent de maintenir un blocus rigoureux, jusqu'au printemps, alors qu'ils furent réjouis par
l'arrivée de renforts Mais presque au même temps, les navires anglais firent leur apparition dans le Saint-Laurent, et les Américains durent se nréparer à la retraite. (Carleton se mit à leur poursuite, s'empara de leurs canons, et changea leur retraite en une fuite et une déroute complète. Peu de temps après, un petit corps de soldats anglais et d’Indiens s’empara des Cèdres, un fort sur le Saint- Laurent; et dans le mois de juin, une attaque des Américains, sur Trois-Rivières fut repoussée par un détach-ment de miliciens et de réguliers. Entretemps, trois commissaires avaient été délégués par le Congrès, le 27 avril 1776, pour empêcher autant que possible les mesures prises par Carleton de produire leur effet et augmenter d'autre part l'effet produit par l'adresse de Washington. Leur mission était d'attirer à leur cause les Canadiens français, et pour cet objet, le personnel de la délégation était certainement bien choisi. Benjamin Franklin, le plus roué des diplomates américans, Chase du Maryland, et Charles Carroll, un catholique-romain bien connu, formaient une excellente Commission. Ils demeurèrent quelque temps à Montréal, puis pour plus de prudence,reprirent le chemin de leur pays. Les troupes anglaises arrivaient alors en nombre dans la province; Montréal fut évacué, et bientôt les envahisseurs furent rejetés jusqu'aux rives du lac Champlain, où par le moyen d’une flottille, ils réussirent à se maintenir jusqu’à l’automne de 1776. Cependant les Anglais de leur côté se construisaient des navires, et à la suite d’un combat très vif, les forces américaines ou continentales furent chassées du lac et les fortifications de Crown Point détruites dans leur retraite. Les avenues de Québec dans l’intérieur des terres se trouvaient ainsi encore une fois entre les mains du valeureux Carleton. MARCHE DE LA REVOLUTION
Dans le New York, la Nouvelle-Angleterre et ailleurs, la guerre traîna en longueur pendant plusieurs années à la suite de cette invasion malheureuse. La fausseté de la prétention émise par beaucoup
d'hommes politiques dans les colonies en révolte, que leur seul but était d’être laissés libres de se gouverner eux-mêmes, avait été mise au jour par cette campagne d'agression contre Québec, et il en fut donné une nouvelle preuve dans la déclaration de l'indépendance du 4 juillet 1776. Après tout, les troupes anglaises, en dehors du cercle d'opérations de Carleton, n'avaient guère fait autre chose que de tenir New York. Une vigoureuse action militaire en 1775 aurait pu conjurer la guerre en inspirant de la crainte aux insurgés, en donnant du courage aux sujets fidèles et en faisant entrer en ligne ceux qui simulaient de favoriser l’union, tout en travaillant en vue de la sécession. Mais le général Gage qui commandait les troupes paraît avoir été indécis et incapable au point d’abdiquer virtuellement l'exercise de toute autorité En mai 1776, les généreaux Howe, Clinton et Burgoyne arrivèrent sur la scène avec des renforts, et le premier nommé prit le commandement. Le général Howe était un officier brave, mais vain, frivole et incapable. Durant l’année qui suivit son arrivée, et par suite de circonstances qui facilitèrent singulièrement les choses, il s’empara de tout le New York et le New Jersey, défit Washington sur la Brandywine et prit Philadelphie.
À ce moment il était le maître de la situation. Il avait déjà commis bien des fautes de nature à nuire grandement au succès de la cause royale, mais tout aurait pu ëtre réparé par une action prompte en ce moment, et la révolution aurait été écrasée avant que la défaite de Burgoyne eut infusé du courage aux Américains et que l’arrivée des troupes françaises eut augmenté leurs forces. Washington durant cet hiver de 1776-7, était presque au désespoir. Sa petite armée était retranchée à Valley Forge en une position assez forte, mais que Howe avec ses forces supérieures et ses troupes mieux disciplinées, aurait pu enlever, ou du moins entourer, pour en réduire les défenseurs par la famine. Il n’y avait pas d'armée pour les secourir ou pour nécessiter une diversion. Le prestige de la révolution
était disparu, la masse du peuple était dégoutée de la guerre civile,. la situation était si pénible que même pendant que Howe perdait des semaines et des mois à Philadelphie, Washington ne pouvait obtenir ni argent, ni hommes, ni approvisionnements. Un coup d'éclat aurait pu régler la situation dans la mesure du moins où elle pouvait alors être réglée par la force des armes, avec l'espoir que la diplomatie et un esprit de conciliation auraient effectué le reste par la suite. Mais au lieu de s'appliquer à changer les destinées des états et des empires, Howe préféra passer cet hiver fertile en bonnes occasions dans les amusements variés d’une ville de garnison.
Cependant, les événements prenaient un autre cours. Burgoyne, grâce à l’ineffable Germaine, fut envoyé pour supplanter indirectement Carleton, car il fut chargé de conduire une armée de 8,000 hommes, en dépit des sages remontrances de ce dernier, depuis le lac Champlain, par voie de l’Hudson, juiqu'à New York. Il n’est pas nécessaire de relater ici l’histoire de cette marche désastreuse qui s'ouvrit par des succès apparents, comme la prise de Ticonderoga et la défaite d’une des armées ennemies. Qu'il suffise de dire que plus Burgoyne s’enfonçait en pays ennemi et plus il avait de corps hostiles à rencontrer, jusqu'à ce que à Saratoga, entouré par 30,000 hommes de troupes continentales, sa petite armée décimée dut se rendre. Dans sa vanité il avait juré que des soldats anglaises ne battent jamais en retraite. L'histoireconstate quecette malheureuse obstination,combinée avec l’inaction de Howe, ruina la cause royale et assura le plein succès des armées américaines et de leurs habiles chefs. En recevant la nouvelle de cette reddition qui donnait comme un pressentiment du triomphe des Américains, la cour de France accueillit les ouvertures que Franklin lui faisait depuis longtemps, et non seulement reconnut l'indépendance des Etats-Unis, mais forma une alliance avec son gouvernement provisoire et se prépara à la guerre qui s'ensuivit
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nécessairement avec la Grande-Bretagne. L'Espagne ne tarda pas de son côté à déclarer la guerre. La Hollande suivit à son tour, à cause de quelques démêlés commerciaux, et l'heure de la république des Etats- Unis sonna enfin.
Au Canada, durant la période précédente, Carleton avait fermement et fidèlement tenu pied. Il était survenu maint événement bien pénible sans doute pour son esprit fier et inébranlable, et il est fort possible que sun rappel en juin 1778 lui fut en un sens agréable. Servir sous un homme comme Germaine, était absolument intolérable pour un gouverneur doué des aptitudes de l'homme d'Etat et du militaire. Le 28 octobre de cette même année, et avant que la France se fut tout de bon engagée dans la lutte, le baron d'Estaing, amiral de la flotte française de l'Atlantique, lança un appel aux Canadiens-français qui était de nature à les remuer profondément et qui, dans des circonstances autres que celles produites par l’Acte de Québec et l’administration de Carleton aurait pu avoir des conséquences sérieuses. Dans les circonstances il n’en resulta rien de grave. Dans ce document, s'adressant aux Habitants comme à des compagnons de guerre du marquis de Lévis “qui avaient partagé sa gloire et admiré son génie militaire,” l'amiral français leur demandait s'ils pourraient se résoudre à combattre contre leurs anciens chefs et prendre les armes contre leurs propres compatriotes. Et il terminait son appel en déclarant au nom du roi de France ‘que tous ses anciens sujets de l'Amérique du Nord qui cesseraient de reconnaître l'autorité de la Grande-Bretagne pourraient compter sur sa protection et son appui.”
Mais ces événements très graves qui se déroulaient en Europe et en Amérique ne dérangèrent pas l’indolent Howe au milieu de ses plaisirs et de ses fêtes bruyantes, et il s'amusa à Philadelphie jusqu'au printemps, jusqu’au jour où il se démit de son commandement pour
retourner en Angleterre. Sir Henry Clinton, un homme de talent et
d'énergie, lui succéda et reçut ordre immédiatement d'évacuer la ville des Quakers. Il était trop tard dès ce moment pour porter un coup décisif; Washington avait pu encore une fois remettre ses troupes, sur pied, et les secours reçus de France avaient changé la face des choses et inspiré une nouvelle ardeur au peuple. Clinton néanmoins, poussa les opérations de la guerre avec toute la vigueur possible et s'empara de Charleston, tandis que lord Cornwallis envahissait les Carolines et la Géorgie, et dès 1781 était maître d’une grande partie du Sud.
Puis ce fut le grand désastre de Yorktown, résultat de l'appui donné à la Révolution par la France, et incidemment aussi occasionné par la plus complète manifestation d'incapacité qui se soit vue dans toute cette guerre. Le mauvais génie de l’armée de terre anglaise avait été Howe, et le mauvais génie de son armée de mer fut, dans ce cas, l’inepte amiral Graves. Celui-là avait laissé Washington
échapper à son étreinte à la Valley Forge; celui-ci laissa Ja flotte
française passer et prendre Cornwallis par en arrière à Yorktown. Le 17 octobre 1781, après avoir lutté pendant deux semaines contre des forces infiniment supérieures, il fut contraint de se rendre.
Ceci mit fin virtuellement à la guerre. Lord George Germaine résigna sa charge dans le ministère après avoir fait tout le mai possible. Cornwallis retourna en Angleterre et plus tard se distingua comme gouverneur général des Indes. Clinton renonça au commandement en Amérique et mourut en 1795 gouverneur de Gibraltar. Sir Guy Carleton fut envoyé comme général en chef pour diriger l’evacuation de New York et inscrire ainsi sur les pages de l’histoire une défaite qui aurait pu être changée en triomphe, s’il avait été chargé plus tôt du commandement suprême.