DIXIÈME ENTRETIEN
Après une défense héroïque de plusieurs années, le Canada, presque complètement ruiné, avait passé à de nouveaux maîtres, et jouissait d’une paix profonde.
Les miliciens avaient quitté leurs drapeaux, et s'occupaient de mettre ordre à leurs affaires, et
surtout de cultiver leurs champs dévastés. Les
nobles, les officiers de l'administration civile et militaire, les gens instruits, les citorens les plus
| marquants, ne voulat pas vivre à l’ombre du ji drapeau anglais si souverainement détesté, aban-
donnèrent le pays. On calcule que pas moins de
185 officiers et de 3000 soldats et matelots
repassèrent en France immédiatement après la
conquête ; seuls le clergé et les membres de nos
corporations religieuses restèrent fidèles à leur
poste, et c’est à eux que le Canada-Français a dû
son salut.
“ La ville de Québec, ” dit de Gaspé, “ qui semblait braver jadis sur son rocher les foudres de
l'artillerie et l'escalade des plus vaillantes cohortes,
l'orgueilleuse cité de Québec, encore couverte de
décombres, se relevait à peine de ses ruines. Le
il pavillon britannique flottait triompalement sur
sa citadelle altière ; et le canadien qui, par habi-
tude, élevait la vue jusqu’à son sommet, croyait y
retrouver encore le drapeau fleurdelisé de la vieille
France, les reportait aussitôt avec tristesse vers la
terre, en répétant, le cœur gros de soupirs, ces
paroles touchantes : “ nous reverrons. pourtant nos
bonnes gens. ?
Vains souhaits, espoir superflu :
En 1763, le Traité d2 Paris vint pour toujours id sceller le sort de la Nouvelle-France qui fut défi-
nitivement cédée à l’Angleterre.
Ceux des Canadiens qui avaient, jusque là, espéré en des jours meilleurs, durent renoncer à toute illusion et se résigner à leur sort ; et cette fois, ceux des nobles et de la classe instruite ou aisée
FES . . 1 CPR qui n’avaient pas encore émigré, quittèrent le pays, au nombre de mille à douze cents.
Vous aimerez, sans doute, à connaître quel fut le sort des principaux officiers qui avaient si noblement combattu pour le salut de la Nouvelle- France, durant les dernières années qui avaient précédé la conquête ; voici quelques détails sur plusieurs d’entre eux.
Le chevaleresque de Lévis se hâta d'aller guerroyer en Allemagne. En 1783, il devint maréchal de France, et fut créé duc en 1784. Il mourut en 1787, dans la ville d'Arras qui lui fit des funérailles magnifiques.
De Bourlamaque devint gouverneur de la Guadeloupe où il mourut en 1764. De Bougainville se distingua durant la révolution américaine, et se rendit célèbre par son fameux voyage autour du monde.
L'infâme Bigot subit un procès qui lui valut la c nfiscation de tous ses biens et le banissement à perpétuité.
Dumas, celui-là même qui avait succédé à de
ie TU 2
Beaujeu comme commandant à ia bataille de la
Monongahéla, fut nommé gouverneur des îles de
France et de Bourbon.
Jacques Bedout, natif de Québer, parvint au grade de contre-amiral. Il était capitaine de vaisseau, dit Garneau, lorsque, par son combat sous l'île de Croix, en 1796, il mérita cet éloge de Fox dans la chambre des communes : “ Le capitaine du Tigre, combattant pour l'honneur de sa patrie, a rivalisé en mépris pour la mort avec les héros de la Grèce et de Rome ; il a été fait prisonnier, mais couvert de gloire et de blessures. ?
De Vaudreuil fut en butte aux accusations mensongères de Bigot ; emprisonné à la Bastille, il eut à subir un procès dont il sortit avec une réputation intacte. Sa défense, dit Garneau, fut pleine de dignité. Dédaignant de se justifier luimême, il éleva la voix en faveur des officiers canadiens que Bigot avait accusés. “ Elevé au Canada, il les connaissait, disait-il, et il soutenait qu'ils étaient presque tous d’une probité aussi éprouvée are leur valeur. En général, les Canadiens sem” x être nés soldats ; une éducation mâle et toute militaire les endurcit de bonne heure à la fatigue et au danger. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de
ee
leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d'activité, de patience dans la disette, de sang-froid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux qui ont coûté la vie à plusieurs, sans jamais ralentir le zèle des autres. Ces commandants intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces, et battu les troupes anglaises huit à dix fois plus nombreuses que leurs détachements. ”
Ailleurs, de Vaudreuil écrivait aux ministres de Louis XV : “ Avec ce beau et vaste pays, la France perd 70,000 âmes, dont l'espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n'ont été aussi dociles, aussi braves, et aussi attachés à leurs princes. ”
Après le traité de 1763, les persécutions recommencèrent ; et le roi d'Angleterre, de sa propre
autorité, et sans y être autorisé par le parlement,
abolit les lois françaises pour y substituer les lois anglaises.
Où alla plus loin encore, et on voulut forcer les Canadiens à prêter ce qu'on appelait le sermen: du est ou de fidélité. Or, ce serment était conçu de manière à leur faire abjurer, en même temps,
et leur foi ec ieur religion. :.es Canadiens refu-
sèrent d’obéir à d’aussi tyranniques injonctions ; le gouverneur, du reste. n'osa pas faire exécuter
ses ordres.
Ces derniers événements se passaient sous
l'administration de Murray, le deuxième gouver-
neur général anglais du Canada ; Amherst en ayant été le premier.
“ La position du général Murray, dit Laverdière, était une des plus difficiles. Quoique d’un caractère sévère, il avait un excellent cœur. Il aimait les Canadiens qu’il voyait aussi simples dans leurs mœurs qu'il les avait trouvés braves sur le champ de bataille. Mais il était obligé d'agir avec un entourage de fonctionnaires qui le faisaient rougir
tous les jours.
‘“ Une armée d’aventuriers et d’intrigants était venue s’abattre sur le Canada à la suite des troupes anglaises. Le juge en chef Gregory, qui avait été tiré de prison pour être placé à la tête de la justice, ignorait le droit civil et la langue française ; le procureur général n'était guère plus propre à remplir sa charge ; les places de secrétaire provincial, de greffier du conseil, de régistrateur, de prévôt maréchal avaient été données à des favoris qui les louaient aux plus offrants. Murray, dégoûté de la tâche qu'on lui avait imposée, ne put s'em-