HISTOIRE POPULAI : DU CANADA
Bossuet lui a fait dire la majesté des mystères chrétiens ; Fénelon en a montré la douceur moëlleuse, La Fontaine, la variété infinie, Descartes, la logique rigoureuse, Corneille et Racine, la souplesse incomparable. C'est ce beau parler de France que nos ancêtres vous ont légué comme un bien inestimable, ce‘ qu'ils ont défendu avec un amour opiniätre, comme on jéiend un trésor. Son histoire en Canada est particulièrement touchante : elle renferme une double leçon d'énergie et de bon goût.
Le traité de Paris qui nous livrait à l'Angleterre en 1763, ne parle pas de la langue française. La tâche de la conserver et d'en conquérir les droits était donc entièrement réservée à nos ancêtres. Pour la perpétuer et, avec elle, ce qu'ils avaient de plus cher au monde, leur religion, ils consentirent à rester méconnus, à être calomniés, ‘gnorés dans leur propre patrie, foulés aux pieds. Ils n'étaient pas encore assez forts pour iutter avec des chances de succès contre des adversaires puissants et nombreux, ou plutôt, leur grande finesse naturelle leur fit deviner que leur isolement volontaire les sauverait de l'anglification.
Les gouverneurs Murray, Dorchester, Haldimand même, avaient trouvé tout naturel de se servir de la langue française dans leurs relations officielles avec les Canadiens. La constitution de 1791 avait été libérale sous ce rapport, bien que le gouvernement favorisät plutôt l'enseignement de l'anglais dans les écoles. Mais nul ne songeait à forcer nos ancêtres à ne parler que la langue anglaise, et la conscience catholique s’inquiétait des tentaiives des protestants pour pénétrer au milieu de la population française.
Entre temps, la révolution américaine en 1776, la révolution française en 1793, la guerre entre les États-Unis et l'Angleterre en 1812, obligeaient la métropole à user de ménagements envers les Canadiens du Saint-Laurent et à leur accorder de bons gouverneurs. En 1801, les Canadiens refusèrent pour la seconde fois les écoles anglaises qu'on leur offrait et qui n'étaient que des pièges pour l'intégrité de leur caractère national et de leur religion; vingt-cinq ans aprés, ils avaient conquis la liberté d'enseignement, et avec elle, le droit de parler et d’enseigner la langue française.
La liberté politique et civile devait leur coûter plus cher. Vous l'avez vu par l'entretien précédent. C'est alors que les Anglais, dont le nombre s'était considérablement accru par l'arrivée des «loyalistes » américains et l'immigration anglaise qui suivit la paix de 1814, résolurent de tenter un suprême effort pour nous faire oublier les traditions du passé. Il était trop lard. La nationalité canadienne était trop puissante pour être absorbée de force, trop fière pour être gagnée par des faveurs. En vain, l'Union de 1840 méconnaissait les droits de la langue française en Canada. En vain, faisait-on mine d'ignorer la présence, sur les bords du Saint-Laurent, d'une forte population française et catholique.
Aussi les protestations contre l'injuste loi interdisant l'usage du français au Parlement commencèrent-elles dès 1840. Au Conseil législatif, Jules Quesnel l'attaqua avec vigueur. A la Chambre des députés, Étienne Farent obtint que les lois fussent traduites en français tandis que Cuvillier devait à sa connaissance des deux langues du pays, le choix que fit de lui le gouverneur Sydenham comme président de l'Assemblée.
Le Bas-Canada avait alors la bonne fortune d'avoir à sa tête un homme d'État éminent qui saisit vite tout le parti que l'on pouvait tirer de l'établissement du gouvernement responsable et de l'application de la constitution anglaise. C'était Louis-Hippolvte Lafontaine.
Né d'une famille canadienne de la vallée du Richelieu, il avait souffert des injustices dont ses compatriotes étaient l’objet sur la terre même qu'ils avaient découverte, colonisée, arrosée de leurs sueurs et de leur sang. Sa fierté de patriote en avait été profondément blessée. Aux époques d’agitation politique, on l'avait vu au premier rang des défenseurs du peuple ; il avait même été emprisonné pendant les troubles de 1837-38. Ses grands talents, sa parfaite honnêteté, son patriotisme à toute épreuve et son désintéressement, lui avaient mérité l'estime de ses compatriotes qui lui confièrent la garde de leurs intérêts nationaux.
Cependant, aux élections générales de 1841, Lafontaine avait été défait dans le comté de Terrebonne, grâce à des procédés violents d'intimidation auxquels ie gouverneur Sydenham lui-même n'était pas étranger. On avait alors
essayé de gouverner le pays sans le concours des Canadiens français. 11 fallut, dès l’année suivante, confier à Lafontaine, élu député par un comté anglais, la formation d'un ministère capable de se maintenir au pouvoir. Il s’adjoignit Baldwin, un ami sincère de notre race, et frrma un gouvernement décidé à respecter tous les droits. C'est surtout à Lafontaine que nous devons la reconnaissance des droits du français dans les affaires publiques du Canada.
La première fois qu'il parut au Parlement, une confiance générale gagna toute la députation. Les Canadiens français étaient heureux de voir au milieu d'eux le plus ferme défenseur de leur langue et de leurs traditions. Leur espoir ne fut pas trompé. Ils en eurent la preuve dès le début de la session de 1842.
Les députés, forts de la justice de leur cause, déclarérent qu'ils refuseraient d’obéir à un ministère privé de l'appui de la majorité. Baldwin le dit hautement, et Lafontaine prononça en français, un discours très digne dans le même sens. Un ministre du Haut-Canada, M. Dunn, lui ayant demandé de parler en anglais, Lafontaine lui fit cette fière réponse : «On me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle le premier discours que j'ai à faire dans cette Chambre. Je me défie de mes forces à parler la langue anglaise ; mais je dois informer les honorables membres que quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la fangue française, je n’en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes canadiens français, ne fût-ce que pour protester sclennellement contre cette cruelle injustice de l'acte d'Union qui proscrit la langue d'une moitié de la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi-même ».
Dans la suite, il réclama toujours une justice égale pour ses compatriotes el pour la minorité anglaise. Sa conduite impartiale et droite, en le maintenant au pouvoir, lui permettait de prouver au gouverneur du Canada et à la métropole que la politique des Canadiens français n'était pas nécessairement une politique d'opposition irréductible, et que la paix et la confiance publiques ne pouvaient s'appuyer que sur le respect et l'égalité des droits. Ce fut l'œuvre de Lafontaine. Il apprit aux Anglais eux-mêmes la signification et le vrai fonctionnement du