DESTITUTION ET EMPRISONNEMENT
incontinent de sa maison, mit la main sur sa vaisselle, sa garde-robe, son mobilier, ses chevaux, ses collections, ses écrits ; le fit jeter en prison ainsi que ses frères, sans le voir ni Tentendre (1); et loin d'informer contre les rebelles, suivant Tordre de la Reine, ce fut contre lui-même qu'il ouvrit ime enquête. Il l'expédia ensuite sous bonne garde, les fers aux pieds, à Gonzalo Gomez Cervantes, familier de l'évèque Ordonnateur de la marine.
Le choix de Bobadilla par Ferdinand est un tour de première force. Ferdinand connaissait son homme; il savait son étroitesse de cœur et d'esprit, sa grande : |V vanité et sa violence de caractère, qui le rendrait inca-
pable d'aucun ménagement. De tout autre il n'aurait pu obtenir une violation aussi flagrante des droits de la justice, du respect et de la reconnaissance. Plus l'acte était brutal et révoltant, mieux les vues de Ferdinand étaient fidèlement suivies. Car, d'après ses combinaisons, cette violence heureuse allait mettre fin à la Viceroyauté, objet de sa cupidité^ji^e son envie, de ses regrets et de sa haine. Le rusé diplomate avait maintenant pour lui l'autorité du fait accompli.
Notons en passant , qu'à Bobadilla, ce butor émérite , est due la perte des collections d'histoire naturelle et de minéralogie formées par Colomb, ainsi que la plupart de ses observations, de ses écrits, de ses réflexions
(1) HERRER4, Histoire générale des voyages accomplis dans les Indes occidentales. (Décade I*^, livr. IV, chap. ix.)
administratives et de ses idées cosmographiques. Ces papiers, dont il s'était emparé « en vrai corsaire (1) » et qu'il gardait comme sa légitime conquête, périrent avec lui et ses trésors iniques, dans la fameuse tempête prédite par Colomb, où fut détruite la magnifique flotte de trente-deux navires qui avait mis à la voile, malgré son avertissement (2).
Lorsque, sur la révocation de ce Bobadilla, parla Reine, qu'avait indignée jusqu'aux larmes le traitement infligé à Christophe Colomb, il s'agit d'envoyer à sa place \m gouverneur temporaire, Ferdinand tenait encore un choix tout prêt.
Il présenta cette fois un dévot personnage, très confit en prudence ; d'extérieur grave et mesuré, d'une politesse mielleuse, atermoyeur et papelard; homme de patenôtres et de lésine, religieux militaire de Calatrava, contre lequel nul n'aurait eu rien à dire, s'il n'avait été très avant dans les bonnes grâces du roi, et l'intimité de l'évêque Ordonnateur. Il s'appelait Nicolas de Ovando.
Quoique Isabelle ne Teùt nommé que pour deux ans, gouverneur intérimaire des Indes, Ovando l'était à titre définitif dans l'esprit du roi. Aussi Ferdinand le fit-il entourer d'une pompe et d'une force militaire qui
(1) Christophe Colomb, Carta del Almirante al ama del principe D, Juan.
(2) Uerrera, Histoire générale des voyages et conquêtes des Castillans dans les Indes occidentales. (Décade l"^®, livre V, chap. ii.)