AUX DÉPENS DE LA REINE ISABELLE
les orateurs sacrés du grand siècle, Fléchier, Évêque de Nîmes , qui pour son histoire du Cardinal Ximenès a puisé principalement dans les auteurs Espagnols , tout en rendant justice aux vertus de la Reine Catholique, grandit outre mesure Tinfluence du Roi Ferdinand. Lui aussi ne se doute pas de la mission providentielle de Christophe Colomb. C'est d'une façon étrangement écourtée qu'il parle du « Nouveau Monde découvert par son industrie , sous les auspices des Rois Catholiques (1) ».
L'auteur de l'histoire anglaise de la Jamaïque ne se méprend pas moins que lui sur le caractère de Christophe Colomb. U nous dit : « La Jamaïque doit sa découverte à ce mortel qui le premier fendit les flots des mers de l'Amérique, et tira le Nouveau Mondé* de l'obscurité ; à ce puissant génie né pour toutes les plus merveilleuses aventures , en un mot à Christophe Colomb. Il la découvrit à son retour du Continent de l'Amérique Méridionale (2) et la nomma l'Ile de Saint- Jacques ; mais elle perdit bientôt ce nom et reçut celui de Jamaïque qu'elle a toujours conservé depuis lors. » Plus loin le même écrivain nous montrant le premier établissement des Espagnols dans cette lie, dit : « Us se
(1) Fléchier, Histoire du Cardinal Ximénès, 1. 1, Ut. I,p. 164.
(2) L'auteur de cette histoire anglaise commet ici une erreur. La Jamaïque fut rencontrée par Colmb , lors du second Voyage, pendant son exploration de la mer des Antilles, et non pas au retour de sa troisième entreprise , qui nous valut la découverte du Nouveau Continent.
fixèrent à Saint-Jacques de la Vega , dont Christophe Colomb fut fait duc. » Il confond le père avec son petitfils don Luiz, et commet encore ici une autre erreur, car ce ne fut point la Jamaïque, mais Veraguas qu'on érigea en duché (1). La Jamaïque devint un marquisat , et ce marquisat fut purement honorifique. Christophe Colomb était si mal connu et si pitoyablement jugé que nul ne se piquait d'exactitude en ce qui regardait sa personne.
L'historien « des découvertes et conquêtes des Portugais dans le Nouveau Monde » nous semble résumer complètement, à son insu, les aveugles préventions accumulées contre Colomb par ses ennemis et les contemporains de sa descendance. Lafitau se fait innocemment le détracteur de sa gloire catholique. Il s'inspire des écrivains portugais , oubliant que ceux-ci ne peuvent absoudre Colomb d'avoir préféré la Castille à leur nation, pour son entreprise de Découvertes. Ce spécimen de l'opinion des dix-septième et dix-huitième siècles sur le Révélateur du Globe , est trop expressif pour que nous n'en remettions pas un fragment sous les yeux de nos lecteurs. Voici sans commentaires ce que nous dit Lafitau, avec la plus tranquille assurance.
« Christophe Colomb, Génois de nation, ayant navigué longtemps dans le Levant, voulut aller tenter
(1) Histoire de la Jamaïque, p. 17, imprimée en 1751, in- 12, à Lon* dres, chez Nourse.
fortune sur la mer Atlantique , pour donner dans le goût qui régnait alors. On prétend qu'il alla s'établir à Madère , où ayant recueilli chez lui les débris d'un naufrage d'un vaisseau françois , il eut par le pilote la connaissance de l'Amérique , connaissance dont il n'eut garde de découvrir la source , et dont il pouvait se promettre le secret , le pilote et tous ceux qui avaient échappé au naufrage étant morts de la misère et des fatigues qu'ils avaient souffertes.
« Quoi qu'il en soit , Colomb passa en Portugal , et vint se présenter au Roi avec de magnifiques promesses de le mettre en possession d'un Nouveau Monde à l'ouest, aux extrémités de l'Océan. Don Jean, qui crut apercevoir peu de solidité dans cet homme, le regarda comme un visionnaire et en fit peu d'état. Toutes les autres puissances maritimes en firent autant; enfin, après sept ans de rebuts et de peines souiBfertes , Colomb obtint par le moyen de l'archevêque de Tolède que la Reine Isabelle lui fit armer trois caravelles avec lesquelles, etc..
« Dès qu'il fut entré dans le Tage , et eut mouillé au port de Lisbonne , le Roi , qui eut avis de son arrivée, fut bien aise de l'entretenir. Colomb était si fier du succès de son voyage , il en parlait avec tant d'emphase et d'exagération, entremêlant à ce qu'il disait des reproches qu'il fit au Roi sur le peu de confiance qu'il avait eue en lui, et sur la perte qu'il s'était causée par là à lui-même , qu'il parut n'être venu dans
ses ports que pour lui faire insulte. Cette hardiesse peu respectueuse pensa lui coûter la vie. Des gens de la Cour, indignés, eurent la pensée de Tassassiner. On en fit même la proposition au Roi, qui la rejeta avec horreur et affecta même de gracieuses politesses pour sa personne et les insulaires qu'il avait amenés avec lui. Il fit habiller ceux-ci d'écarlate, et leur fit beaucoup d'amitiés et de largesses. Cependant ce prince était véritablement piqué de la vanité de Colomb , et de ses discours peu mesurés, etc.. (1). »
De la meilleure foi du monde , sur les insinuations de certains Portugais , notamment de Vasconcelos , et d'après l'imposant témoignage de Joam de Barros, surnommé le Père de l'histoire portugaise, Lafitau croyait réellement Christophe Colomb un marin vantard , hâbleur, faisant si volontiers parade de son habileté, qu'il se rendit suspect à Jean II.
Les mystérieux indices de l'auguste mandat confié à Colomb n'étaient aperçus de personne , au miUeu des agitations du monde. Seule l'intuition de quelques âmes d'élite avait eu le privilège de les discerner, ou plutôt de les pressentir. Pour les marins, les cosmographes et les bibliographes , le vrai Christophe Colomb demeurait inconnu.
(1) Lafitai} , Histoire des découvertes et des conquêtes des Portugais dans le Nouveau Monde, in-40, 1723.
Depuis le jour où le Pape Alexandre VI rédigea la fameuse Bulle du 4 mai 1493, laquelle semble n'avoir eu pour but que de rendre authentiquement témoignage aux vertus de Christophe Colomb , et à sa vocation providentielle, le Sacré Collège tout entier, après avoir assisté le Souverain Pontife dans le tracé de la célèbre Ligne de Démarcation, cet éternel sujet d'étonnement pour l'incrédulité moderne , éprouva une sympathie admirative qui l'attirait irrésistiblement vers le Héros des mers.
On sait combien Rome fut transportée d'enthousiasme à la première annonce de la Découverte. Le fameux Rhéteur-Grammairien Pomponius Laetus versa des larmes de joie , au milieu des savants et des professeurs de littérature profane ; pendant que simultanément, à la Cour d'Angleterre, cette (Euvre paraissait le fruit d'une inspiration plus divine qu'humaine.
La première impression qu'avait ressentie Rome ne fut point passagère , ainsi qu'il advient ordinairement pour tout événement, même considérable, de l'histoire. Elle fit trace dans les esprits.
La lettre au grand trésorier d'Espagne, Raphaël