‹ Histoire primitive des Euskariens-Basques; langue, poésie, mœurs et caractère de ce peuple; (volume 2)Chapitre 13 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De ranité do ^ple Enskirieii , malgré la difenité des hisloriqaes.

« Aucun géographe , aucun historien de Tantiquité « n'a fait mention ni des Eskualdunac , ni de la langue « Edtuara ; et ce n'est qu'k la fin du seizième et surtout « depuis le commencement du dix-septième siècle que « Ton a osé avancer que les habitants de TAlava» du « Guipuzkoa , de la Navarre espagnole et de la Navarre « française avaient conservé l'ancien langage des Ibères^ « et qu'ils représentaient cette nation antique. »

Cette assertion de M. Du Mége est erronée ; mais fûtelle vraie , ce ne serait point là un motif suffisant d'infirmer l'autorité des écrivains qui auraient résolu lea premiers le problême des origines euskarionnes. A ne pas tenir compte de la tradition séculaire » une question de ce genre ne pouvait être débattue en Europe avant le seizième siècle , avant la renaissance des sdences et des lettres. Combien n'y a-t-il pas encore de petits peuples

dont les langues n'ont pas attiré le regard scrutateur des grammairiens philosophes , et dont les origines n'ont pas été débrouillées par de véritables savants 1 M. Du Mége n'y pense guère , ou il ne sait pas qu'au seirième siècle encore on trouve des historiens qui font venir les Français des Troyens, les Parisiens de Paris, fils de Priam, et les comtes de Foix des bâtards d'Hercule et de la vierge Pyrène. Mettons que le seizième , le dixseptième et le dix-huitième siècle ne se fussent point occupés des Basques» peu importerait à la vérité; l'époque où elle sui^t et brille enfin ne change rien à la nature de ses clartés. Passe encore que Ton exigeât dets témoignages littéraires pour une langue et un peuple qui auraient disparu de la surface du globe depuis un laps de temps considérable; mais pour une langue qui subsiste encore, mais pour un peuple qui est lui-même un livre vivant et parlant, qu'estril besoin, à la rigueur, de la voix du passé? L'existence actuelle est un fait plus intéressant et surtout plus probant que tous les vieux livres. En effet, une opinion transmise de siècle en siècle par toute la littérature européenne pourrait fort bien être fausse ; elle n'aurait jamais le caractère de certitude qui brille dans un fait, dans une évidence actuelle, n n'y a point de terme absolument inconnu dans le problème de la descendance des Euskariens ; il ne s'agit que de constater les affinités et les dissemblances caractéristiques. Huit peuples ont habité le midi de la Gaule et le continent péninsulaire. La plupart ont fait peser sur ces contrées une domination plus ou moins longue , mais toujours cruelle. Ce furent , en remontant les siècles dans un ordre chronologique, les Arabes- Maures ou Sarrasins d'Afrique , les Visigoths , les Fraies,

les Romaim» iea Carthaginois , les Grées» les Phénicâens et les Celtes. Forcément les Enskariens deac^identde Tun ou Taitre de ces huit peuples, ou ils oeeupèrent la Péninsule espagnole antérieurement à leur venue : Falt^mative est de toute rigueur logique.

Nul auteur n'a avancé que les Euskariens fiissent Arabes , Bérébéres , Maures , Kabyles ou Syriens. L'hî» trâre de la Navarre et des provinces bas(pies est trop bien connue depuis Tinvasion des Musuknans; les Mod> tagnards » placés a la tète de la croisade chrétienne, prirent une part trop décisive à l'expulsion des Islamites ; ils contribuèrent trop efficacement a la restauration et au repeuplement de la Castille , dbangée en un désert pttr une guerre exterminatîve de cinq âècles jusqu'à la chute des Almohades , pour qu'on ait osé rattacher Torigine des Yasco-Cantabres aux popubtions mod^nes de TÂfrique. Les Euskariens descendraient-ils des Yisi* goths ou des Francs ? L'histoire et la philologie comparée donnent la même répimse négative que pour les Arabes^ Maures ou Sarrasins ; avec ceci de particulier que ai les Euskariens n'ont aucune affinité d'origine avec les Vtà* goths et les Francs , ils ne peuvent en av(Hr davantage avec les autres Barbares. En effet, tous les peuples formant l'invasion qui engloutit l'empire romain étaient d'origine hunnîque, tartare, slavoane , gothique , nerwégienne, germanique, teutonique, ou flamande. Les Bari^ares venaient tous du nord ; ils pariaient des langues boréales. Et quoique par le long voisinage des Celtes , des Romains , des Francs , des Yisigoths et des Arabes, l'Eskuara se iBoit enrichi de quelques néologbmes empruntés aux langues de ces divers peuples, rien n'est mieux constaté aujourd'hui que l'originalité méri-

dionale de Tidiome basque , ou si on Tûime mieux , son originalité africaine , pour noa« servir de Texpression heureuse d'Ëickhoff » dans son Par^Mele de$ kmgm$ de V Europe ^ de VInde.

Si les Basques ne proviennent ni des Ârabe^Maures, ni des Barbares de Tinvasion > leur origine se place d'elle* même hors de Fére chrétienne , et bien au delà sur un autre horizon ; elle remonte aux Vascons et aux Gantabres de Tantiquité, et par ceux-ci aux Ibériens primitifs. Sénéque nous en fournit la preuve. Son témoignage en ceci a d'autant plus de poids qu'Espagnol lui-même» il savait par&itement la langue canlabre : non» comme pense Larramendi , que cette lai^e , à Tépoque dont il s'agit, s'étendit jusqu'à la province de Gordoue, mais parce que ce philosophe instruit avait cru ne pouvoir exclure du cercle de ses études la véritable langue e$fSf gnole » la plus antique et la plus belle qui ait jamais été parlée dans ce pays. Sénéque, pendant son exil , écrivait à sa mère que les Siciliens et les Corses trahissaient une origine ibérienne, par leur physionomie et leur costume, désignant en parUculier leur chaussure et leur coiffure toutrà-fait semblables à celles des Gantabres (1). Sénéque allègue encore la ressemblance de la langue pour un certain nombre de mots ; quoique , dit-il , le mélange du Grec et du ligurien eût fait perdre à celte langue primi» tive de hi patrie sa pureté originelle. Voilà donc , d'après Sénéque, la langue euskarienne ou cantabre reconnue comme la langue primitive de l'Espagne et des Ibères ;

(1) TriBsieniDt deîiide Ligures in eam, transienuit, et Hispuii : qiiod ex similitudine ritas apparet. Eadem enim tegumenta capitom, idemqoe gênas calceamenti, qaod Cantabris est , ot verba qasedam, nam totns sermo conversa tione Gnecomm Lignminqae à patrio desch it.

ee qu a fiît dire à im mteiir afltez ertinié » mtoi|ir^ ee point de Unis les ardiéoUigiies des demien âèdes : « Plnâflmw ONÀÊrni ipn jJMqn** Vmrmém Aêa CartliapinftM « et des Romains , ^poqae à laquelle la langue latine se « répandit en E^Mgne , Tidiome des premiers colons ou « indigènes de cette Péninsule fot ce même idiome dont « se serrent aujourdliui les Yascons et les Cantabres « qui , malgré la variété des temps» ont toiqovirB con- « sOT?é, sans aucun changement, leur costume national, « leurs mœurs et leur langage antique (1). »

Sur la question de savoir si Fopinion de la primerdialité des Euskariens - Ibères àsm la PéniiHule espagnole, daterait ou non du seizième siècle seulement, nous sommes étonné que Fauteur de la Statktiqm générale ait eu le courage d'avancer une légère sranblable , qucMque , après r^exiou, cela ne nous étonne point du tout. Toute la ressource de M. Du Mége consiste à ne pas admettre Tidentité de YEdouara et de la langue cantabrique. A cette chicane futile nous répondons, par la bouche du docte ei estimable OsscNrim : « Y mlà un « doute où la mauvaise Cm a sa bonne part. Laissons à « chacun la gloire qui lui revient» et aux Basques celle « qu'il est difficile de leur contester. » L'entendez^ous, M. Du Mége? Dans l'antiquité , au moyen-âge et dans les derniers siècles, on cite par oentunes les auteurs qui ont parié de VEdumra, sous le wm de langue vasconne et cantabrique. C'est ce que le docte Oihenart a eu soin de mettre en avant dès le premier chapitre de son excellente Notice sur les deux Yasconies : « Nous corn- « prenons ici sous le nom de Vascons ceux aussi qu'on

(I) Mmki.Sic.,L.tf.

« appelle vulgaîremenl Gantabres ; car déjà Tusage admis « non-seulement dans les écoles, entre grammairiens, « mais aussi dans les monuments littéraires publiés par « les plus célèbres écrivains du dernier siècle et du « notre (Suit la liste) » Tusage a établi que les peuples « appelés Basques ou Biskaïens par les Français, et « Vascongados par les Espagnols, fussent aj^elés en « latin Cantabres , et que leur langue , VaBCuenoe pour « ceux-ci , Bampie ou Biskaïenne pour les premiers, si « différente du langage usuel de tentes les autres popula- « tiens de l'Espagne et de la France , fût réputée langue « cantabrique. ».

Oflienart, atvocat célélnre au parlement de Navarre , était Souletin et Mtiuléonaîs. Il est très -remarquable que dans ce. fragment, traduit avec une exactitude scrupuleuse» il ne donne nulle part Iq^ nom. national et populaire, le nom véiitablement ibénen, à cette langue qu'il appelle vasconne , vascongade , vascuence , biskaïenne, cantabrique, de tous ses noms latins, romans, français et castillans, :à Texidusion du non ibérique Edsuara. Et M. Du Mége voudrait que Sénéque,. Pline, Strabop» Ptolémée, Florus, Dion, Pomponiusi Mêla, eussent suivi dans l'antiquité un usage qui n'était point encore introduit parmi les lettrés du temps d'Oihenart le Mauléonais, le Reisque, il y a à peine deux cent six ansl En raisoiEtfiant selon la logique de M. Du Mége , ; nous pourrions dire , pour nous jnoquer clés lecteurs avec lui , qu'un violent orage ayant anéanti dans les Pyrénées - Occidentales les anciens Yasco- Cantabres , il y a deux siècles à peine, ils furent miraculeusement remplacés par la nation toute nouvelle Aeâ Eskmldunac, tombée du ciel comme un météore ; c^

enfin il n'y a pas plus de deux siècles que les Monl^ gnards ont commencé à être connus dans la littérature européenne sous le nom d'Euskariens.

Voyons un peu en cpiels termes les plus connus des auteurs cités par Oflienart parlent des Basques et de leur langue. Nous commencerons par une citation de Scaliger, prise dans son Traité des langues de l'Europe : « Le Gantabriime commence aux faubourgs de Bayonne, « en Labourd, et, dans une étendue de six ou sept jours « de marche, occupe Tintérieur des Pyrénées e^- « gnolés. Les Français appellent Bascles ou Basques « ceux qui parlent cette langue , et les Espagnols don- ^ nent le nom général de Yascuenza à fat contrée ou « elle règne. Elle n'a riend'q>re, de bsorbare ou de « sifflant ; elle est au contraire très^uave , très-harmo- < nieuse , extrêmement ancienne , et antérieure , sans «aucun doute, sur ces {h>ntières, à la Tenue des « Reniains{l). »

. Le prince des historiens espagnols , Mariana , a parlé de VEskuam et des Euskariens ayec la malveillance jalouse et l'orgueilleuse prévention d'un Castillan , en homme qui ignorait la langue qu'il dépréciait; mais comme il n'est ici question cpie d'un point d'antiquité , son témfoignage , par là , n'en est que plus tecomman* daiile : « Seuls , dit4i , les Gantabres ont gardé jusqu'ici « leur Iakigne âpre et barbare, ennemie de toute eultinre, « singuUèrement différente de toutes les autres langues , « jadis commune , dit-oli, à loale l'Espagne, et jorns*-

-(!} Hnq^nlrtgiiniMiV in ^i« iUt diakctai toeim habet, «tomii MBine Va^oeuxa vocant : nihil barbari, aai stridoris, aât aakeliUs babat, Jaoiaaiiiia est, ei soaTissima, estque sine dabio yetasUssima, et ante tempora Romanoram illis D tribus in nso erat.

- «7 - « sant d'une extrême antiquité avant que les armes et le « langage des Romains eussent pénétré dans la Pénin« « mile. Ce peuple rustique et d'un génie indocile» qui , « transplanté coipme les végétaux , s'adoucit néanmmns « par rinfluence d'un sol meilleur» inaccessible dans ses « montagnes escarpées, n'accepta jamais tout-à-fait « le joug de la domination étrangère ou le secoua &u ^ plus tôt ; et il a Torgu^l d'avéir conservé , kvek son € antique liberté, l'idiome nation^ prinnttvement uni- « versel d|ais toute la province espagnole (i). »

Il n'est donc pas vrai de dire » avec M. Du Mége » que l'opinion émise sur la haute anUquité des tribus euskariennes dans la Péninsule se soit fait jour à la fin du seisiéme et surtout au commencement d« dix-septiéme siècle. Lucius Miurineus Siculus publia es 1530 son Traité des choses mémarahles arrivées en Espagne-, fédto Médina écrivait à Séville avant 1550 son livre des Gran' deurs de 1^ Espagne. Paul love , cité par Oihenart » était historiographe de Ciharles-Quint» qm monta sur le U^iiè de GaMiUe en 1517. Les bttiliophiles assignent la même époque • pour l'auteur anonyme du Diatogue stÊr les tangues t où il est écrit que « la plupart des geïis curietii « de semblables recherches et les antiquaires tiMnerit « et croient que la langue conservée ehei: tes BasifUes'» « fut celle des Espagnols antiques ». Les auteurs cités par Gfflribày, el p» le père Héhao dans ses Antiquités de Cant(ûnie, pourront grossir notre nomenclature» et prouver que» pendant tout le seizième siècle» les vérités

(1) ^If Cantabri Kiignam héetenAs rctiliMniiil...' totiasotlfll^RîspaBSe courfm^utm^ ^ié^HniiêimM, priwqtam 4am pnnriiiçt|ipi:|ltni«i9ni« tnna. tf»moqne pénétrassent... atqne, cnm antiqnft libertate TetereiUr gentis atqae C9iiiiniraéin prdtîncié 'sénnonem eonsèrratam foisse flde non câirel.

imaginées par les détracteurs de la nationalité cantabre. M. Dtt Mége relève les auteurs qui » selon lui , ont ccm* fondu les Gantabres avec les Vaseons , et il ne veut point voir une colonie de Tun ou Tautre de ces deux peuples : « dans cette tribu si remarquable » qui n^usurpe « cependant ni le nom de Gantabres» ni celui de Vaseons» « et qui se désigne seulement» dans sa langue Eàkuara, « par la dtooraination à!EdQitaUkmae^ »

Si les Basques des deux arrondissements eonununaux de Bayoïme et de Mauléon ne sont ni Vaseons ni Gantabres» ils ne sont remarquables que par leur néant et leur profonde obscurité*; ils n'ont ni origine ni histoire connue : ils ne datent pas de cent ans. Mais M. Du Mége a beau vouloir cacher la vérité derrière les équivoques plus ou moins volontayws de quelques dénominations , il sera toujours très*focile de la débrouiller. Il est prouvé par les chroniques» et par Texamen comparé des dialectes » que les Labourdins sont Gantabres » et les Bas-Navarrais Vaseons. Les Soulétins» d'autre part, sont une colonie navarraise » c'esl^-dire vasconne » i moins que sur des inductions philologiques» tirées de leur dialecte particulier » on ne les regarde comme les descendants des Aquitains primitifs. Âpres tout» comme les Ettskariens de quelque tribu et de quelque dialecte qoe'èe soit» appartiennent i la même race ibérienne» on peut dire tout aussi bien Gantabne française» que Vasconie. Le mot Ediualherria, usité entre nationaux» et que M. Du Mége réclame» outre qu'il n'est guère susceptible d'être transporté en français » ne peut s'employer qu'en un sens général » pour désigner toutes les pro« vinees du pays tant françaises qu'espagnoles. Dès que Ton veut distinguer les deux royaumes , il faut se servir

forcément des dénominations consacrées par l'histoire et par l'usage univenel. Â moins de dire VEakualherri français » mot excentrique et barbare » nous serions curieux de voir comment M. Du Mége , après avoir proscrit les noms de Cantabrie, Vasconie, et pays basque, s'y prendrait pour désigner par un nom général les trois pro* vinces de Soûle, Basse^Navarre et Labourd. Cette difficulté » également insurmontable pour la désignation des provinces basques espagnoles, lui fera peutrétre comprendre Tabsurdité parfiouite de son argumentation.

Et à ce sujet, puisque M. du Mége est en bumeur de faire des querelles aux auteurs qui emploient tantôt le nom de Yascon , tantôt celui de Gantabre pour désigner le peuple euskarien, il peut commencer par Juvénal. Ce poète, dans le fragment cité de sa quinzième satire , parle de quelques peuples anthropophages, et rapporte qu'au siège de Galahorra sur TEbre » par un lieutenant de Pompée , les Vascons , noble peuple , dit-il , égal aux Sagontins en bravoure et en fidélité , exaltép par les fureurs de la guerre civile et réduite par la himé, se nourrirent aussi de chair humaine. Puis tout à qoup., le Vascon devient Gantabre , et le poète se demande comment le Gantabre aurait pratiqué la philosophie sloique dans le siècle du vieux Métellus.'

Vascones » nt fama est alimentis talibos osi

Proéiiitn Mimftf...

.,.,„ Sed Caiitaber. uqde

Stolcus , 'antiqni pnesertim state MetelU ?

Et Ton n'a même pas la ressource de pouvcrir dire qu'il y ait une erreur de copiste dans cëllr^qgmeiit de fa belle latinité, pui8<|(ue les seules varianteèr admises psfr les doctes consistent à lire dans ie premier vers hœc

pour ut et olim pour usi: ce qui ne change rien. De Juvénal nous passerons au poète Foriunat» qui émvak précisément à Tépoque des premières inoirsions vascor canlabres en NoYcmpopulanie » a la fin du sixième siècle. Ce qu'il y a de plus satisfaisant en ceci, c'est que ce poète s'adresse justement à Galatoire , comte de Bordeaux, chargé de la défenie'de la proyince, et qui était impuissant à réprimer Taudace des conquérants montagnards. Pour le contemporain Fortunat, les Euskariens sont tour à tour Vascons et Gantabres indifférenunenl,

Cantaber ut timeat, Vasco vagus arma pavescal

(L. X.Cann. 22.)

H. Du Mége aura beau firfre des statistiques générales, et dire que les Euskariens sont de prétendus Basques, de prétendus Vascons, de prétendus Gantabres, de prétendus Ibères : les Basques, tant de France que d'Espagne , sont Basques et Vascongados , de par Dieu joI les langues d'Amyot et de Genrantès I Ils ne sont pas prétendus le moins du monde. M. Du Mége veut faire entendre que ce sont des Eskualduny ou mieux enccNre, selon le Jammal des SavmUs, des Euskanen». Qu'importe? Est*ce une raison de leur éter Tun de leurs noms historiques et géographiques , celui précisément par lequel les Français désignent la totalité du peuple montagnard ? En France , et pour les Français , les Euskariens des deux royaumes, tant anciens que modernes , wtété et seront toujours des Basques , et pour les •Espafpaolsdei^ Vascongados, tant que la dénomination originale n'aura point prévalu. D'^aiUeurs ces deux noms de Basque et de Vascongado jouissent d'une consécration

historique assez longue , et il y aurait inconvénieni à les ^proscrire. Le nom d'Buskerien, emprunté à la langue du pays , représente parfoitement mie espèce nationale ; il indique^ en un sens général , la distinction de la race dont les Montagnards descendent : sous ce rapport la science archéologique a eu raison de Tintroduire et fera bien de le conserver ; mais ne pas vouloir que les Ëuskariens soient appelés tour à tour Ibères , Gantabres, VascoBs, Basques^, selon les époques et les textes de rhistoire » voilà une puérilité de M. Du Mége» ou une argutie de mauvaise foi.

Sachons un peu comment elle lui est venue. Au moment de commencer ses statistiques» ayant ^i face de lui une rame de papier blanc » des plumes taillées et une bouteille d^encre , il à découvert qu'il auraiti parier du peuple basque. Alors, mais un peu. tard, il s'esi enquis où il a pu; il s'est, procuré un petit pionbre d'ouvrages, sans critique et sans choix. U y a vu que les Basques s'appellent entr'eux Eikualdunac. Félicitons M. Du Mége d'avoir dissipé s(m ignorance sur ce poini , quoiqu'il Mt eu tort de s'échauffer etde forger un système pour si peu. La découverte n'en était une que pour ki. Il y a plus d'un siècle que le père Larramendi , dans sa Dissertation sur Tancienne Gantabrie , relève Terreur de ceux qui né veulent pas faire attention que c^ noms de langue ibérienne, vasconique» cantabrique, bii^kaïenue, basque, vascongade, vascuence, appliqués au même idiome , ne dérivent point de l'Ëuskanea, mais bien du grec/ du latin, du romance et du français: « parce que , dit le savant jésuite , notre*^ langue elle- « même s'appelle Ewquera, Euskara, Eéuara» sans « relation de nom avec aucun pays ; et nous qui la

« parlons sommes EdauMunac. Et Edwara signifie

• langue originelle , naturelle » territoriale » qui n'est « ni étrangère ni de provenanoe lointaine. En effet

• nous disons , dans le sens opposé » Erdera , Erdara , « langue mêlée , mixte , corrompue » et nous appelons « Erdaldunac tous les peuples qui parlent ces langues « de formation ou d'importation étrangère. •

L'idée fixe d'où part ce pauvre M. Du Mége pour affirmer que nos Basques sont de prétendus Basques, c'est qu'entr'eux ils s'appellent EsktMldun et que leur teiTitoire porte le nom de Esktialherri, pays d^ Euskariens. Mais que répondraient les Suisses si, étant prouvé par l'histoire qu'aucun autre peuple n'a détruit ni remplacé leurs aieux dans les vallées alpestres, on leur affirmait qu'ils sont desHelvétiens prétendus ^ sous prétexte qu'ils parlent la langue de leurs pères , et que la plupart des cantons helvétiques portent des noms tirés de cette langue ? Les Suisses , à coup sûr, auraient pitié de ce savant M. Du Mége. S'il avait l'improdence d'ajouter que les nobles fédérés qui massacrèrent la chevalerie bourguignonne et renversèrent de son destrier Gharles-le-Téméraire, appartenaient à une race inconnue dont il ne reste plus que la mémoire ; enfin que tous les Suisses modernes sont des crétins, parce qu'il y a quelques goitreux ao pied do Mont-Blanc : quel bon Helvétien pourrait réprimer un sourire de mépris? M. Du Mége croit-il les Basques moins susceptibles, et que la patrie du satirique Iriarte ne produira pas, tôt ou tard , quelque écrivain spirituel capable de flageller , comme il convient, les bourdes archéologiques des académiciens de Narbonne, Carèassonne/Gasteinaudary ot autres lieux !

Le nom d'Ibère vient du fleuve Iber, à peu prés comme Moscovite en français vient de Moscou. S'ensuitil que les Moscovites de Pierre-le-Grand ne fussent pas le même peuple que les Russes de Tempereur Nicolas? et parce que nous les appelons vulgairement Russes et Moscovites, en parlent-ils moins un dialecte de la langue slavonne ? ne sont-ils pas de véritables Slavons ? De la môme manière, les Ibères pyrénéens, appelés Gantabres, Yascons, Vascongados, Basques, parlent £«fcuara et sont Euskariens. Mais, dit M. Du Mége, aucun auteur de l'antiquité n'a désigné sous ces noms le peuple montagnard et sa langue. Rien n'est plus vrai ; et nonseulement les auteurs grecs et latins ,«qui avaient le droit de les ignorer >«8ont tombés dans cette omission, mais encore les auteurs basques wx-mèmes, au point que dans l'excellente Dissertation de l'abbé Darrigol, publiée en 1827 et couronnée par l'Institut de France, v nom d'Edcuara n'est pas ehé une seule fois.

Ce petit mystère demande une explication. Leé auteurs et les philologues montagnards écrivant en latin^ en castillan ou en français , appellent partout la langue nationale , langue cantabrique, vasconique, vascongade, vascuence et basque ; et il est à noter que dans plus de cinquante volumes publiés depuis deux siècles en Navarre et en Biskaie, le nom réel et populaire ne se montre nulle part, n'est pas une seide fois prononcé. Enrevan* che , dans les improvisations les plus anciennes , dané tous les livres écrits en euskarien, la dénomination origi* nelle est empltyée exclusivement , et les dénominations latines, romanes, castillanes et françaises, que nous appelons erdariennes, sont proscrites. Et telle est la haute idée que conservent les Montagnards de leur bel

Edsmra, que c'est peÉ dire à leur sens de Tapp^er langue eantabrique, à moios qu'on ne ftune remonter son origine aux époques primitives de Thistoire patriarcale : ce qui a £adl dire en tète des œuvres de notre poète catholique Etcbeberri , imprimées il y a plos de deux /siècles :

Eskaldunak hel bekizkit

Hafim hhoratzera

Zeren Edcara eman duen

Erdararen gagnera.

Littéralement : « Que les Basques me viennent en aide « pour lui rendre hommage de ce qu'il a placé YEdcumu « bien au-dessus de YErdara. > C'est daas le m^esens que l'éloquent auteur du Gheroko-Ghero ^ le fameux Achular , s'excuse de n'avoir pas traduit toujours littéralement dans son livre le& passages de rEcrituré-Sainte et des Pères : « parce que , dit-il , le Basque et les autres langues présentent des différences essentiellea. « Mais, f ajoute-t-il aussitôt» il ne s'ensuit pas de cette disparité « que TEuskara soit inférieur aux autres langues. Tout « au contraire» on dirait que tous les autres dialectes « sont mêlés les uns avec les autres » tandis que l'Euskara « se maintient dans sa pureté originelle et primitive. * Ordea ezta ez hundic seghUzen gaSd^oofO delaEuAara. Aïtzilik, badirudi ezen bertze hitzbimUza guztiac, baia bertzeardûn nahasiac direla; bama Eudtara bere lehenbiziko hagtean eta garbitazunean dagoda.

Le père Larramendi est peut-être le pfemier Phileuskarien qui ait introduit dans uû texte castillan la dénomination primitive et populaire. De quel front cepoidtiit M. Du Mége vient-il eompliuienter les Basques français

de ce qu'ils s'appellent hurtMemenl EAualdim , et de ce qu'ils n'usurpent point les noms de '¥ascons et dé Gantabres? Hsne les usurpent poittt en efiet ; ils peuvent s'en parer avec un légitime orgueil ; ce sont des titres historiques qui(mt coûté à leurs ancêtres assez de saiig et de gloire pour cela. Mais M. Du Mége se trompe encore ici, se trompe toujours. Ignore-t-il là guerre de 95 dans les Pyrénée8»0ccidentiAesy*et que les volontaires fournis aux années de la République française» précisément par ces deux arrondissements de Bayonne et de Mauléon » étaient appelés Chasseurs cantabres f Ignore-t-il que dans toutes les chartes» dans tous les actes des chancelleries de Navarre -et de Ciastille , les Euskariens d'Mava » de Guipuzkoa et'de Biskaîé , sont appelés Gantid[>res 7 Dans des lettres patentes de 1^7 » Philippe ni, pour mettre un terme aux dissentions survenues entre les Guipuzkgans et les Biskaiens , au sujet d'une flotte à laquelle ils voulaient donner respectivement chacun le nom de leur seigneurie ou province^ ordonne en ces termes^:: « Que ladite escadre; qui est « celle ^e commande présentracient D. Antonio de « Oquendo, s'intitule et s'appelle dorénavant Escadre • de Cantabrie , attendu que ce nom si antique et si « glorieux , embrasse le Guipuzkoa , la Biskale , les « quatre villes et tout le district maritime. •

Il faut biea dire à M. Du Mége la raismi des choses, et rétorquer ccmtre lui l'objection tirée du mot Eskualdim. Les Euskariens > comme population frontière de deux grands empûres, la Gaule ejt l'Espagne, ont toujours parlé deux et quelquefois trois langues , depuis l'invasion des peiq)les étrangers ; et cehi indépendamment ^ ridiome national. Vu lîoriginalilé et leearactéreexcfett-

trique de Uk langue montagnarde » on conçoit que les Celtes, les Gaulois, les Pbéniei^is, les Grecs, les Romains» tous peuples d'origine hyperbovèrane, eussent imagiaé des noms particuliers pour désigner les tribus euskariennes. Ainsi les dénominations d'Ibère , de Gantabre, de Vascon, furent admises dans Thistoire à laqueHe les Euskariens , trop pauvres , trop occupés de guerre et d'agriculture , me fournissaient point encore leur contingent littéraire. Lea Montagnards , à qui les langues de leurs confédérés ou de leurs ennemis étaient assez familières , adoptèrent sans difficulté ces noms exotiques: bien le fallait-il puisqu'ils rie pouvttent faire admettre ni retenir les leurs aux nations étrangères. Ik disaient, par exemple, en latin » Iberia, Gantabriai Yascohia, pour déûgner leur territoire r el cela d'autant plus volontiers que le mot E^kualkeni» complexe dans sa signification, est absolument indéclinable.

Si plus tard quelques noms euAariens obtinrent droit de bourgeoisie ckns les chroniques, ee< HeJftit qu^à L'époquede l'invsfiion des Musuhnans, au commencement du huitième siècle, lorsque lesMimtagnards eurent enfin leurs premiers historiens dans leurs prêtres. Le nom de JNavarre , qui ne manque pas d'harmonie et d'éclat , finit par prévaloir sur celui de Vasconie , qiii se Ira mfl Urma lui-même , en passant du latin au castilltii ' et au français. Quant aux nomsd'Alava, de Guipuxkoa et de Biskaïe , le castillan les admit, il est vrm ; mais quoique celui de Cantabrie eût inconvénient de ne désigner les trois provinces qu'en général , sans s'appliquer à aucune d'elles en particulier, ii a été employé jusqu'à nos jours, surtout par les auteurs latinistes, et restera «mortel comme dénomination traditionnelle et poétique.

^ 79 - Maintenant on doit se souvenir que les Navarrais du siècle d'Auguste parlaient latin , comme les Navarrais de notre époque parlent français ou castiUan. Ils appelaient en latin leur £skuara> lingua vaseomca , ou canUabrica, comme les Basques de nos jours rappellent en castillan Yascuence, lenguavascongada, et en français langue basque (1). Nous*méme, en 1835, dans la guerre qui fit resplendir en Europe le nom de Zumalacarrégny» nous avons entendu 4e8 bardes des Pyrénées improviser tour à tour dans les deux langues, mala castellana y peor viscama, comme dit l'immortel Saavedra, et chanter : Yascones ya Uega el dia..^

(\) La filiation noo iaterrompae. des Ymcous, depuis les derniers sièeiesde Tère ancienne» et dans les premiers siècles de Tëre chrétienne. Jusqu'à nos j««rs, est «iBstatée par lef téoiMgnagt iraniiiiie de tons les «hroniqiMnrs : bistonens , critiques et géofraphes de tous les pays. On doit citer les snifants. Idace, Chron., Ofymp. CCCX, Grégoire de Tours. Fortunat, Carm* Frédégaire. Aimoin. Julien, de Expeditionê Vêmbœ. Chronique de Robert. Getta Dagoberti. YUa issdi AmmuU. Yila tOÊUlœ Hktrudit, VUa taneU Genmari, VUa somU JuUan, Latc, Annales Frmuenm, Poêla sosontci. inn., L. /. De Getlit CanU Magni Imp., 778, ind, 15, L. /. De rébus Pepini Degù, in AquUaniam, Fragmen' fUm eaa fêêsiêne eanetonim BerIhàrH et AiMUni, Fils et netut Uidaeiei PH. Ckronifion S. Utandregi, Ftm^neU^U. Annales Fuldenses, ChrotUcon vftus Moissiaeensis CœnobiL Annales Franccrum Bertiniani, Annaks rerum FrancO' rum, m inÔMiferio tèiicU' Arne^i MelensU, itrifU. Eginai^us, De vUa et gfisâs CmOi Maçnù Sigebart, De beilis Aqmlaniœ. Adeioius. ad anmm 77S. Isidorfis Pacensis. Sdiastien, é?éque de Salam. Chronique de Sampire. Roderic de Tolède, Pént^ H,6ispan., C, V!. Salisnus, In EpU, Ann. mundi 4028. Mariaeds SieulQS, • £, /V. io?e. Jules César Scaliger. Joseph Scaligsr. Thuane. FerroA. PUift)Uxijt, DeIriuA. Lodov. I^sonius, Ç. XUY Hisp. Volaterrano, Géographie ^Espagne. Riccioli, Géagr. Magin, Giogr, nw, Micbael Ricins, t: /A itsRe^JlM'fliip.TBrafa, miùeUti»^ Gerandensb, L. Pitattpm, Misp, C. il, Mariana, U.Hiisp. l.h C F.Bemard Gomes, De Gestis Jaceb, Arag. Be^, J. Estad, In conm, Ann. Flor, Blondean. J. Magnus. Paul Emile, H, Lot. RîTsr, Cetmm, Mafeo, tndia orient,, L, XII. Orlandino. Tlicolas Antonioi Florian Ocampo. Garibaf. Aldcrete. Aubrasio Morales. Salaxar^ Jean de la Puente.. Prndeqcio ^dofal| Oibefiart. Corlez. Ossorius. Aadi^ de Poza. X. Garma. Henao. Villafranca. Cobarrahias. Riiscelli. Larramcndi. Robbe. Utirèt; etc.-irtc'^étC:- '^ .M.,...-.. .■ , . ,.-. . . ,., . •.;,,.»

Et pour Implique, les blanc84)err6ts du GwipuduMi entonnaient un refrain connu , pour dire en euakarien que les jeunes Basquaises aux pieds d'albâtre traient horreur de danser avec les miquelets constitutionnels. Oyez donc Israël; et, puisqu'il faut vous le rebattre, retenez bien ceci , vous surtout, M. Du Mége ; natif de La Haye » inspecteur d'antiquités de bric*à4>rac; ccmunîssaire pour la recherche et la conservation des monuments fantas? magoriques, académicien de Garcassonne » Narbonne» Garonne , Foix et Gastelnaudary, ex-ingénieur militaire » chevalier de l'Eperon - d'Or , membre de plusieurs sociétés agricoles, vinicoles et savantes, ete.» etc.» etc. : les Euskariens quand ils parlent latin , castillan , gascon ou français, s'appellent toujours, même entre eux» Ibères^ Cantabres , Yiucons » Basques » Vascongados, et Bashous. Ainsi à peu prés faisaient leurs glorieux ancêtres ; et ce n'était pas faute d'ignorer leur Eskuara et leur titre d'Eskualdun. Aujourd'hui encore, pour les Montagnards, la Soûle, la Haute et Basse-Navarre, le labourd, le Guipuzkoa» TAlava, la Biskaïe, sont en latin , en castillan , en romance , en français , la Cantabrie, la Yascanie, la tierra vascongada, le pays des Basques ; mais dans la langue nationale, en euskarien , le territoire des sept provinces redevient ce qu'était le sud-ouest de l'Europe pour les Ibéneos primîti&, c'est^ à-dire le pays des Euskariens , EdcuaUHerria !

Il est vrai néanmoins que dans toute la suite des siècles ce nom a été inconnu aux étrangers , et que les tribus ibériques se sont toujours envelojipées de mystère et de secret. La persécution , les haines féroces , les guerres iniques , voilà les causes qui les ont portées à cacher leur origine , et à ne pas dévoiler imprudemment

les titres glorieux de leur civilisation, aujourd'hui si lointaine : car il est des splendeurs qui blessent les regards jaloux ; car, dans les âges mauvais de Thistoire humaine , la vérité et la liberté ne se montrent au monde que pour attirer sur elles la rage des artisans de mensonge et d'oppression. Que si , par malheur , la chaîne des traditions primitives se trouvait rompue ohez les Euskariens, ce n'est pas à des Velches qu'il appartiendrait de la renouer. Les ardeurs d'un patriotisme aveugle et maladroit ne suffiraient pas non plus à justifier cette périlleuse ambition. Pour aller saluer le soleil des premiers âges sur la montagne d'Orphée , pour oser toucher les cordes de la lyre d'or et chanter les siècles génésiques , il baal l'inspiration des anciens bardes et la science profonde des devins.

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