CHAPITRE VII
Les Basques ne descendenl point des Phéniciens.
En abordant la question de ToriginH des Basques , nous avons pris pour base de la discussîoa ce raisonnement : huit peuples hiBloriques ont habité la Pénin* suie espagnole; les Ëuskariens-lbères , les Basques, descendent de Tun de ces huit peuples» ou ils leur sont antérieurs. Procédant par voie4'exclusion, nous^^ivons établi que les Basques ne descendent ni des Arabes- Maures, ni des Goths et autres Barbares, ni des Grecs. Essayons de prouver qu'ils n'eurent point les Phéniciens pour ancêtres.
La première apparition des Phéniciens ne précéda que de huit, onze , ou tout au plus quinze siècles, Tère chrétienne; et déjà, depuis un temps presque double» Tempire ibérien avait été détruit en Espagne par la conquête des Celtes. Quand les Phéniciens se présentèrent en suppliants dans les Pyrénées-Occidentales pour échanger leurs marchandises contre Tor dont elles abondaient, |I08 Ibères s'y trouvaient depuis long-temps établis en corps de peuple. Des guerres cruelles avaient ensanglanté les rivages de l'Ebre , et déjà, du haut des Pyrénées , libère montagnard avait tracé autour de lui ,
areenn fer i^ictorieux» les limites de sa dernière patrie. Enfin, i^our préciser un &it, les dernières colonies ibériennes, repoussées parla guerre d'invasion» avaient émigré pour rOrient plus de quatre cents ans avant la venue des marchands de Tyr. Une de ces colonies s'était fait jour en Italie par le passage que laissent entr'elles la mer et les Alpe^. Ces émigrants occupèrent rEtrurie, le Latium, la Campanie; ils s'avancèrent jusqu'à Rhégium , et de là , refoulés encore par les Barbares antiques, passèrent en Corse et en Sicile. C'étaient les Ibères connus des antiquaires sous le nom de Sicaâiens. Et lorsque les dernières migratiotis delà grande nation ibérique précédaient^ de qutire siècles au moins, le premier débarquement des navigateiurs Phéniciens aux colonnes d'Hercule , comment peut-on songer à faire descendre de ce petit peuple marchand, l'immense population qui couvrit , bien antérieurement à la fondation de Tyr , le sud-ouest de l'Europe ? Gttr, aux époques les plus reculées de l'histoire ; les Ibèree n'occupent pas seulement l'Espagne ; on les trouve encore dans les Gaules , s'étendant jusqu'au Rhin , qui , s'il faut en croire Nonnius^ portait le même nom que l'Ebre dans la première antiquité. Il est hors de doute au moins , d'après Strabon, qu'une grande partie de la Gaole , entre l'Océan et la Méditerranée, porta primitivement le nom d'Ibérie. Dans l'âge suivant, après l'irruption des Celtes , l'Europe entière , selon Cluvier , prit le nom de Celtique.
Le système qui gratifie les Euskariens A'une origine punique a eu , ifous croyons , pour fondateur un académicien de Montauban , appelé La Bastide. Le premier indice d'origine phénicienne qu'il ait cru découvrir chez
les Basques , se trouTe dans les armes des anciens rois de Navarre , arrangées en dernier lieu par Sancbe*le*Port ; au commencement du treiriéme siècle. Elles ont pou? emblème principal un jeu de mérelles. La Bastide fisût de ce nom un mot franco - phénicien » accouplement ingénieux auquel il fait désigner la mer, ou les Mers- Elles, par allusion à TOcéan. A Tappui de cette étymo* logie, il cite un passage de la Notice d'OAiemrt» Rex Navarrœ gestatproimignibus tu œqucrephogmcee carbw^ culum aureum , qu'il traduit de celte manière : « Le roi « de Navarre porte pour blason une escarboucle d'or « sur une mer phénicienne. > Dès lors » plus de doute : le brillant du milieu , escarboucle , émeraude ou rubis; représente la ville de Tyr. Ayant remarqué qu^à tous les angles du parallélogramme, ainsi qu'aux extrémités des lignes transversales » à tous les coins où les joueurs posent leurs osselets ou jetons, il se trouve des ronds pour les recevoir; en outre, que des cercles plus petits, faisant une chaîne ou collier , ornent toutes les lignes , La Bastide crut deviner dans ces anneaux ou chaînons , suivant leurs diamètres , les grandes et petites colonies de la métropole tyrienne. Et ce n'est pas sans un grand effort d'esprit qu'il trouva cette allégorie : « Nous y « avons long-temps réfléchi, dit41. Les méditations les « plus sérieuses nous ont persuadé que ce jeu est un « reste grosûer d'une espèce de carte ou jeu géogra* « phique relatif aux possessions de Tyr« Le haut prix « que Tyr mettait à ses possessions maritimes, à son « commerce , aura pu l'engager à faire de cet emblème « les armes de la métropole, et à le faire servir pour « rinstructi(m de la jeunesse. »
Voilà donc les armes problématique» de Tyr sur
l'écussoft des rois vascons. La preuve réside Umt entière dans la persuasion de Facadémicien de Montauban. U les fait graver sur acier : au centre, une émerairàe radieuse, semblable au soleil ou au phénix; tout autour, des disques rayonnants, ou des globules qui scintillent comme des étoiles; et sur le fond, ou champ, des vagues en perspective comme dans une marine du vieux Vemet. Après cela , Fauteur se creuse la cervelle, vingt pages durant, pour tâcher de deviner comment les Carthaginois jouaient aux colonies, et faisaient ainsi apprendre la géographie maritime aux petits enfants. L'hattncination de Tacadémicien de Montauban est opiniâtre, son idée fixe persistante; ses illusions et sa lubie ne le quittent point jusqu'au bout. Maintenant, il est temps de dire au lecteur quelle est la vraie signification des armes de Navarre. Elles ne viennent pas de Tyr assurément, pas plus que le jeu de mérelles qu'on y voit. De scrupus , petit caillou , les Latins appelaient les mérelles jeu des petits cailloux, et les> Vascons Artzam' joku, jeu des bergers. Les rois de Navarre les prirent en armoiries, comme emblèmes de leur autorité patriarcale sur un petit peuple agricole et pasteur ; très-d'accord avec le nom de Vascanief auquel les bons étymolégistes font signifier en latin , Pays des hergeries^ ou pâturages. Au même titre, le jeu de mérelles f^redans les armes de diverses petites principautés des Pyréptées, dont les habitants ne prétendent pas plus que les Basques aux honneurs d'une origine phénicienne. Pour le passage en style héraldique que La Bastide a lu dans Oihenart ( Rex Navarrœ gestat pro irmgnibus , in œquarepkieniceo » carbunculum aureum), il signifie tout simplement que le roi de Navarre porte une escarboucle d'or en c^iamp
- M de gueules. Car en langage héraldique œquor phceniceum ne veut pas dire une mer phénicienne (ce qui est un contre-sens énorme ) , il signifie champ de gueules, parce que ce mot gueules caractérise » sans doute par Timage d'une gueule d'animal carnassier , béante et ensanglantée, le vif éclat du pourpre tyrien. Dans ce cas particulier, nous savons, par les chroniqueurs du tareizième siècle» que le roi de Navarre Sanche-le-Fort adopta après la victoire de Muradal (sur Msfflioud III le Vert, le dernier des califes Almohades) Témeraude placée au milieu de son écusson. A dater de cette victoir% qui décida la chute de llslamisme en Espagne, le roi de Navarre porta de gueules , par allusion aux torrents de sang dont les vainqueurs inondèrent les Naves de Tolosa. Enfin , en souvenir des chaînes ou palissades de fer emportées par Sanche - le - Fort et ses héroïques Navarrais dans cette bataille de géants, le roi ajouta aux lignes du jeu de mérelles les anneaux ou chaînons dorés que La Bastide prenait pour des emblèmes des colonies phéniciennes. C'est ainsi que le Montaubanais se lançait à perte de vue vers les régions lunaires, comme Astolphe sur son hypogriffe : heureux s'il eût trouvé à cette hauteur le bon sens académique qu'il avait entièrement perdu.
La Bastide ne s'est pas contenté de son explication des innés de Navarre ; il a voulu renforcer, par des témoignages littéraires, son opinion sur l'origine phénicienne des Ibères. Il s'est servi de l'abrégé d'un poème grec d'Antonius Diogenés , arrangé par Photius , deux pauvres auteurs tellement décriés que le seul Bochart , dans sa Géographie sacrée, n'a pas dédaigné de faire mention de cette (euvre ridicule. Diogenés était un poète
romancier, contemporain d'Alexandre ; son poème appartient a la classe de ces balivernes qu'an homme d'esprit, célèbre , très-versé dans la littàrature grecque , l'infortuné Paul Louis , assimilait aux Contes de ma Mère L'Oie. L'auteur intitula sa feble : Incredtbilium de Thtde inmla. Rien qu'à ce titre de choses mirobolantes et incroyables , on pressent un ramas d'inventions puériles et d'aventures romanesques. Sous ce rapport l'attente du lecteur n'est nullement trompée. Tout le poème est en voyages ou en récits de voyages. Par des chemins que la liberté d'une fable et l'ignorance géographique des Grecs de cette époque pouvairat seules ouvrir, Diogenès promène ses personnages de remboachore du Tanaïs à l'océan de Scythie, à Thulé, dans le pays fantastique des Gymmériens, au fond des enfers, et jusqu'au tombeau des Syrénes, où un certain Asbrœus, autre espèce de docteur Pangloss, fait connattre à ses compagnons la doctrine de Mnésarchus , celle de Pythagore et une partie de celle du grand Philotis, pUlo*sophe de roman, inconnu dans l'histoire. Les voyageurs quittèrent enfin les latitudes hyperborées, et abordèrent dans ribérie chez un peuple qui n'y voyait goutte le jour et qui jouissait d'une vue parfoitement claire pem dant la nuit. Les Ibères en question avaient des ennemis qu'Astrceus combattit ; il joua devant leurs eseadrons d'une flûte enchantée qui avait le pouvoir magiqie de foire danser les gens jusqu'à ce que mort s'ensuivit. Les ennemis se trémoussèrent avec frénésie et tombèrent tous l'un après l'autre de fatigue et d'épuisement. Les Ibères, ravis de ce prodige, comblèrent Astr4BUs des marques de leur reconnaissance. Les Aquitains l'accueiilirent avec de grands honneurs. Âstrœus était on habile
astronome. Il avait une certaine manière d'ouvrir et de fermer les yeux qui lui faisait connaître tous les mouvements de la lune. Deux che& iaqmtains, dont Tautorité temporaire était réglée sur les pliases de cet astre, le chcttûrent pwr arbitre dans un démêlé qu'ils avaient. Âstrœus les mit d'accord en un clin d'oui. Aussi les neuf peuples et les Garumniens le piirént en grande amitié et vénération. Il se serait fort bien trouvé de rester dans ce pays ; mais cela ne faisait pas le compte du romancier, grand partisan des voyages. VoUa bob gens, en mer. lis débarquèrent chez les Asturiena, /^ de là passèrent au cap Finistère, chez les Artabrea. Les femmes de ce pays portaient les armes, allaient à la guerre , tandis que les hommes s'occupaient des soins intérieurs du ménage ; mais ils a'aocoudiaient point.
En voilà assez sur les ItwredebiUa de Diogenès. Constatons seulement que dans ce conte à dormir debout, il n'est pas autrement question des Ibères et des Aquitains. Il n'en a pas &llu davantage à La Bastide pour ôtre convaincu que les Basquecr furent originairement une colonie tyrienne. Le cfaoa des autorités ? et la foroe de la conclusion qu'en tire l'académicien de Montauban, sufiBront au lecteur judicieux pour soupçonner que La Bastide , aveugle au grand jour comme les Ibères du romancier Diogenès, était lucide piofois dans Ja région des fantômes et des ténèbres intellectuelles.
Mais, où surtout l'extravagance de nos philologuies nationaux et celle des étrangers a jeté son plus bel éclat, c'est dans la comparaison qu'ils se sont évertués à Mte des langues euskarienne et punique. Malheureusem^ la lancpu^ phéoîfiîeni^ «st 'w€mnm aiijiiiwd'hiuié , SUe
n'existe que dans quelques mots de raccroc glanés péniblement et restaurés par Bochart. Sur ces débris , tels quels, dont Torigine est extrêmement contestable» on a cru reconnaître que le puniqiie était un dialecte boréal ; un dialecte de cet idiome général du nord que Boxhornius , Stiernhielm et Tillustre Leibnits appellent scylhiqtle ou celto-scythe, le même que le célèbre Saumaise^ l'homme commentaire, aujourd'hui sans lecteurs , appelle idiome gète ; ce qui s'accorde parfaitement avec le témoignage de saint Augustin , qui fait du punique une dérivation de l'hébreu. Les philologues avaient donc un moyen bien simple de constater la similitude ou la dissemblance du punique et de VEskuara ; c'était de comparer cette dernière lan^e à l'hébreu. On s'assure , au moyen de ce parallèle » que le basque et le phénicien n'ont eu aucune espèce de conformité dans la vocalisation des mots , et cette conclusion acquiert plus de force encore par la dissembrance AeVEskuara avec la langue des Ghellu que quelques auteurs regardent avec raison comme le reste des colonies envoyées par les Carthaginois sur les côtes de la Mauritanie.
On a découvert néanmoins un autre élément de comparaison : c'est un monologue carthaginois qui commence la première scène du cinquième acte du Pcenulus de Plante. Il faut savoir que le texte réputé phénicien est suivi de onze vers latins qui terminent la scène. Bochart, ayant remarqué que les noms d'Ântidamas et d'Âgarostaclès se rencontrent à peu près au même endroit dans le latin et dans le texte inconnu, avait conclu que les onze vers latins pouvsSent être la traduction des dix premiers vers réputés puniques. Fondé sur cette conjecture et sur quelques autres, à mire sens
non moins gratuites , Bochart se mit tout-à-fait à 1- aise en établissant qu'en hébreu, phénicien, chaldéen et syriaque, on n'écrit que les voyelles e^ Jamais les consonnes. Il supposa sur cela que les copistes avaient pu se tromper en suppléant les voyelles dans des mots qu'ils n'entendaient pas. Enfin, il se mil en devofa: de corriger impitoyablement les vers phéniciens , de manière à y trouver un texte hébreu quelconque dont le sens se rapprochât des vers tlatins de Plaute ; et il y réussit assez bien.