H6 - CHAPITRE IX
Des médailles espagnoles, et de Talphabet ibérien.
La question des langues est intimement liée à celle des alphabets, et toutes lès deux demandent à être élucidées pour pouvoir résoudre d'une manière satisfaisante les problèmes numismatiques de la yieille Espagne. En admettant, avec M. Du Mége, autant d'alphabets que d'idiomes , on se servait en Esps^e , au temps de Strabon , de l'écriture romaine , de la grecque, de la carthaginoise, de la celtique, et de l'ibérienne. Hais il est douteux que les Celtes aient eo une écriture nationale. Les Gaulois du moins se servaient de la langue et de l'écriture grecque , dans les actes publics. Les alphabets grecs et romains sont connus , des savants ont prétendu avoir restaui^é l'écriture phénicienne, puisque Vélasquez a reproduit pour sa part l'alphabet phénicien et samaritain de MontGitteon ; le samaritain et phénicien d'Edouard Bernard ; les alphabets syriaque , chaldéen , hébraïque , phénicien et espagnol dé Rhenferd; le punique, le phénicien de Swinton ; le phénicien de CSiishuU ; le samaritain et phénicien de Bochârt; le phénicien de Scaliger. Reste d'inconnu l'alphabet éuskariep ou ibérique , l'alphabet primitif de l'Espagne. Il est à présumer que toute l^ende indéchiffrable présente les caractères de l'alphabet aborigène. Tel est le cas des médailles espagnoles. Remarquons d'abord que toutes ces médailles sont d'argent, métal favori des Ibères, qui avaient proscrit
i'or, réintroduit en dernier lieu par les Phéniciens. L'abbé Mahudel a eu raison de dire que les légendes de ces médailles ont été jusqu'ici indéchiffrables ; première présomption qu'elles ne sont ni phéniciennes » ni grecques , sans quoi nos doctes académiciens seraient venus à bout de les expliquer. Arrêtons-nous à ce qui est hors de toute contestation ; c'est que les lettres toutes majusculaires et monumentales de ces légendes mysté* rieuses appartiennent au même système d'écriture. Il est essentiel d'ajouter que Ton trouve des variantes de cette écriture inconnue» depuis la Scandinavie jusqu'au fond de l'Egypte ; elle couvre les runes solitaires » et des tombeaux antérieurs aux Pharaons. Or, lesIUyriens» les Rhazènes, les Celtes, les Galls, qui envahirent l'Italie, les Gaules, la Grande-Bretagne, l'Espagne, étaient barbares à l'époque de leur invasion et ne fondé rent nulle part d'état policé. Les Gaulois , en tant que peuple, se sont servis de l'écriture grecque ou romaine. Les inscriptions druidiques étaient d'un ordre particulier et se distinguaient de l'écriture vulgaire. Les druides avaient seuls des livres occultes et un alphabet mystérieux, suspectés de magisme et de sorcellerie. Cette circonstance fait présumer que les druides avaient emprunté l'écriture dont ils se servaient à une civilisation antérieure venant d'une race différente ; celle probablement des Euskariens-Ibères dont l'antiquité et l'extension justifient assez toutes les suppositions de ce genre. Dans cette hypothèse , on comprend que Fabri ait confondu récriture ibérienne avec l'écriture druidique ; et que Spanheim, Worms et Rudbeck aient cru reconnaître des lettres gothiques ou runiques dans les légendes des vieilles médailles espagnoles. Mahudel» le jésuite ;PaiiI
Albino de Rajas, Zuniga, Francisco Huerta attribuent rinvention de ces signes alphabétiques à la première civilisation espagnole, et par conséquent aui EuAaria» Ibères.
' L'objection tirée par M. Du Mége de ce que les Bas» ques n'ont point d'alphabet particulier et de ce qu'ils n'ont point conservé l'écriture de leurs ancêtres, est frivole dans la question. Il y a de bonnes raisons poor que les Ibères pyrénéens eussent perdu réeriture natîo> nale ; c'est que depuis leur étflèlissement dans les montagnes et dans une période de trente siècles jusqu'au moyen -âge, ils n'ont point eu de littérature écrite. Même, durant les premiers siècles de leur séjour dai» les Pyrénées , l'agriculture et la guerre les occupèrent si exclusivement, qu'ils négligèrent et perdirent tons les autres arts qui ne leur étaient pas indispensables ; ils ne battaient plus monnaie , et , au siècle d'Auguste encore, ils commerçaient en nature, par échanges, et payaient en lingots d^or et d'argent. Force fut donc aux chroniqueursWascons du moyen -âge d'employer les lettres romaines ou gothiques, pour écrire ^n romance ou en latin. L'alphabet ibérique était tombé en dé* suétude chez les Montagnards depuis l'époque où ils n'eurent plus de lettrés , d'astronomes et de devins.
L'originalité de cet alphabet n'est pas difficile à établir, en procédant par voie d'exclusion ; on arrive bientôt à prouver que les Phéniciens, les Celtes, les Grecs, les Romains, n'eurent aucune part à l'invention des caractères que l'on voit sur les anciennes médailles espagnoles. Ce qui a été jusqu'ici impossible aux antiquaires, c'est de découvrir la valeur phonique des lettres dont se compose l-alpbabet {irimitif. Nous
n'admettons en aucune façon les conjectures ingénieuses de M. Erro , quoiqu'il ne nous répugne point d'admettre que récriture égyptienne, grecque» latine et runique ait pu sortir d'un grand alphabet méridional et d'une civilisation antérieure à la venue des nations hyperboréennes. Les objections à faire contre le travail de H. Erro sont nombreuses et d'un grand poids. On ne peut admettre que les Ibères eussent appelé leur  alfa, et surtout qu'ils lui eussent consacré six lettres. On n'admet poiat non plus que le B et le P futoent représentés par dix signes » et la seule liquide R par neuf, quand le D, si fréquent dans la vocalisation euskarienne, n'en avait aucun. Les aspirations de VEshuara, les unes suaves, les autres fortes, letché, tté, thés 980, fe^a, tzé, khi, etc., etc., devaient «ussi avoir leur représentation dans l'écriture ibérienne , et M. Erro ne leur en signale point. Nous repoussons donc également tous les travaux de l'école d'Âstarloa, en numismatique et en philologie, comme étant, malgré leur tendance à la profondeur philosophique , les fruits trcmipeurs de l'imagination. Nous donnons en outre pleinement raison, et par exception, a H. Du Mége, contre H. Erro qui , dans son explication de l'inscription du vase de Trigueros, avait commis une erreur: singulière, de complicité avec l'estimable D. Miguel Ignacio Ferez Quintero, le senor Miguel, cura de Marquina , et le senor Luiz Carlos , cura de Escalonilla^. Les railleries de M. Du Mége n'atteignent que ce» antiquaires égarés par la prévention ; l'alphabet ibérien n'est point intéressé dans ce débat.
Par hasard, M. Du Mége penserait-il que l'ouvrage : de Vélasquez , publié par ordre de l'Académie coyale
(le Madrid, soit à Tabri de la saine critique? Non, certes : tant il est vrai qu'il n'y a point de bonne science sans un grand gèoie ! S^il le génie Mi des découvertes ; seul il élargit les bornes des connaissances humaines; et si les antiquaires sont nombreux, les hommes de génie sont rares. Rarement aussi veulentils consacrer leurs veilles à des recherches frappées d'aridité. Mais quand leur souffle puissant pénétre dans le sanctuaire des ruines, la pondre des siècles se vivifie, Totubli se révalle ; les morts inconnus sortent des catacombes , à la voix forte qui les appelle par leurs noms.
Vélasquez, dit-on, a expliqué tes caractères des médailles espagnoles : nous aimerions mieux qu'il eût expliqué les légendes et déclnfiré les inscriptions ; ce qui lui eût été facile, en admettant que son système fût vrai et qu'il eût découvert la véritable valeur des signes alphabétiques. Expliqué les caractères ! avec quoi prouvera-tron que cette expEcation soit la bonnet M. Erro aussi a bien donné la sienne ; il a même lu les légendes à sa manière; heureux s'il ne fût point allé heurter le vase de Trigueros, et prendre une phrase' flamande du seizième siècle pour. une inscription ibérique de l'âge primitif. Voilà, d'ailleurs, une singulière méthode que de prendre une multitude d'alphabets et de dire qu'on y découvre éparsément les signes d'un alphabet particutier. On conçoit qu'un bel et ridie alphabet, par une suite d'emprunts et de métamorphoses, en ait produit plusieurs autres; mais il est absurde de prétendre, selon Vélasquez, que vingt alphabets différents , appartenant à des peuples éloignés de toute la distance qui sépare SeUngoski de Jérusalem
et la Scandinavie de la Palestine, aient pu concourir à en former un seul. Cette maniéré de contester l'originalité de récriture ibérienne est contraire au bon sens, à la bonne méthode et à toutes les régies académiques. En outre, tous les alphabets du monde étant formés de la combinaison de la ligne droite et du cercle, les simiUtudes graphiques ne prouvent rien quant à l'originalité des écritures. Tel signe ^qui représente une labiale en latin, est une liquide en grec ; telle consonne grecque est une voyelle latine, quoique la forme graphique soit la même dans les deux cas. Et Vélasquez , les yeux fermés , sans scrupule , ira conclure du runique au samaritain ! Il est déraisonnable d'affirmer, sur la foi d'une simple ressemblance, que telle lettre espagnole est en même temps syriaque , quand l'identité de la valeur phonique n'est prouvée par rien. Cette méthode est doublement absurde, appliquée à des inscriptions majusculaires et monumentales dans lesquelles une certaine recherdte d'élégance et de régularité a du produire beaucoup de lettres semblables pour la forme et différentes pour le son. Il suffit d'ouvrir un tableau de polygraphie , et l'on sera frappé de la vérité de notre assertion. Les inscriptions des monument» espagnols, les légendes des médailles antiques de ce pays ont-elles été lues, déchiffrées par Vélasquez ni psr personne ? assurément, non. Par conséquent nul n'est fondé à affirmer que tel signe reprteente telle voyelle, et à dire. Ceci est un alpha. Nous attendrons ces messieurs à Vaméga, avant de nous étayer de leurs découvertes , de peur de faire un songe comme celui de Nabuchodonosor et d'ériger une statue avec une (è(e^ d'or massif et des pieds d'argile.
Il y a d'ailleurs dans Tex^catioii des HiédaîUes e^Mh pioles des dîfliesltés et des écoeîk qu'il hnpirle de ngnalw, parce que les archéologues ne les QDk|Mnit aperçus; ikontoaiisde&ffeuiiedistîiiotîoBfoHiaineiK taie entre les médailles dles-mémes, les Ugeodes et rémtore qu'on y voit. Que pens^ d'un antiquaire qai, dans trois mille ans d'id , prendrait pour des monnaies grecques du temps de Godrus, ou pour des mmmaies du siède de Numa, cdles qu'on frappe anjourdlMn à Saint-Pétersbourg et dans toute l'Europe, sans autre fondement que la ressemblance des alphdbets! Vélasp quez, Erro et leurs doctes confirères ressemblent à cet antiquaire. Os n'ont pas réflédii qu'à la difficulté de découvrir la Yéritable valeur des signes se joq;nait celle de savoir en quelle langue étaient conçues les légendes ; sans compter que sur les six dialectes qui peuvent y figurer, trois, le gallique, le celtibérien, le carthaginois, nous sont aujourd'hui parfiiitement inconnus. Le grec et le latin, qui avaient chacun leur d[diabet particulier, ne peuvent être d'aucune ressource. Reste donc le seul ibérien ou EAuara, applicable seuleinent aux niBcrîptions écrites dans cette langue; et conunent les reconnaître? C'est par suite de cet impardonnable écart de méthode que Vélasqucz en est venu, dans l'ignorance des signes et Tineompréhensibilité des légendes, à scinder en trois parts, celtibérien, turdétan et bastulo-phénîcien, la grande unité de l'alphabet ibérique, qui ne varie dans les médailles que selon les nationahtés Bi les inflexions particulières à chaque langue. Les médailles dont il s'agit ont pu en effet être fondues à diverses époques «t porter des légendes celtiques, celtibériennes , carthaginoises , voire même latines et grecques, quoique les
signes alphabétiques appartiennent tous à Fécriture patriarcale des Ibères. Ceci est évident pour les médailles bilingues à'Obuloo, à^Iterda, d^Emparia, de Sœtabis, qui présentent les deux alphabets. Tout le monde lira sur l'un des côtés , OBULGO , ILERDA , GELSÂ , etc. ; mais ^i déchiffrera le revers de ces médailles? nous ne parlons pas de celles qui peuvent remonter jusqu*i rage patriarcal , antérieur à la venue des nations étrangères , nous parlons des médailles frappées au temps du géographe Strabon , au siècle d'Auguste et de Tibère. Ce n'est pas a coup sûr H. Du Mége» ni M. Erro, ni perjsonne dans toutes les académies de l'Europe » auxquelles nous portons sur ce point le défi le plus solennel.
Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas la prétention de donner ici l'éclaircissement de ce mystère archéologique. Il en sera pour nous de l'alphabet et des médailles de Lastanosa, comme de la table de bronze dont parle Larramendi dans son Dictionnaire , avec la raillerie fine et le grand sens qui caractérisent cet auteur. Le savant jésuite expose au milieu dés archéologues le monmnent ibérien : il en explique les signes mystérieux , et lit à haute voix Tinscription vénérable consacrée à la gloire du Dieu des patriarches espagnols. Elle reporte la pensée jusqu'à la fin de l'ère primitive , dont l'invasion des Celtes troubla la longue paix. Puis, quand le bon jésuite a tiré parti do son idée et qu'il a séduit la conviction des plus incrédules, à l'aide d'un monument supposé irrécusable , il avoue enfin la fiction et dit aux archéologues de son temps quelque chose comme ceci : grands hommes ! un morceau de bronze et quelques hiéroglyphes vous frappent de respect ! et sept dial«cteii
- Mi -
d'une langue vivante , plus prédeose qae For, plus antique que toutes les légendes armées juqn'i nous coorertes de la rouille des siédes, ne tous pvleat point assez haut! Vous êtes donc eonune le Tulgiâre idolâtre; ce sont d'abord vos yeux qu'il faut sur^ndre» et les èyidences tirées du domaine intellectud ùoi moins de prise sur vos écrits grossiers qu'un ietiche de pierre ou d'airain!