COMMUNIA HABEBAT
ME INGOLUMEM RETUfERE ANIMAM.
Vale vtator, QUI nsc lecis , Et meo disce exemplo ,
FiDEM SERVARE.
Ipsa fides Etiam mortuis placet
CORPORE HUMAMO EXUTIS.
L'exemple de Brébicius ne fiit pas perdu ; le lieutenant de Pompée venait d'investir la ville » les Cala^rritains résolurent de se défendre en désespérés. Il n'appa^ tient qu'à l'histoire de tracer en détail le tableau de ce siège, le plus fameux après celui de Numance, et qui forme l'un des plus sombres» l'un des plus horribles épisodes des guerres romaines en Espagne. Bientôt après , les armes de la confédération se portèrent en Aquitaine au secours des Novempopulains auxquels le jeune Grassus , lieutenant favori de César , venait apporter le joug de la servitude. César raconte que les Aquitains avaient envoyé des députés aux villes de l'Espagne citérieure qui confinent à la Novempopulanie , et qu'ils en avaient tiré des secours et des généraux. Le com-
mandemenl fut déféré à ceux des chefe montagnards qui avaient combattu toute leur vie sous les ordres de Sertorius. Les deux armées furent bientôt en présence. Alors, par une faute grave des Aquitains, pardonnable' à leur inexpérience de la guerre , Crassus remporta une victoire éclatante. Sur cinquante mille hommes, tant Cantabres qu'Aquitains, dont se composait Farmée confédérée, plus des trois quarts furent massacrés (1). Découragés par ce revers, tous les peuples de TAquitaine, jusqu'aux Précianes et aux Tarbelliens , se soumirent a Crassus et lui envoyèrent des otages. Le territoire des Précianes, à ce qu'on croit, faisait partie du Béarn actuel. Strabon place les Tarbelliens contre TOcéan, au bord du golfe cantabrique. Ptolémée dit qu'ils se prolongeaient depuis les Vivisques jusqu'aux Pyrénées, en embrassant les Précianes. Lucain et Ausone s'accordent à dire que , du pays Tarbellien , T Adour décharge ses flots dans TOcéan et le golfe qui reçurent le même nom Tibulle donne aux Pyrénées le surnom de Tarbelliques Ces confrontations établissent que toute la Novempopu lanie se soumit à Crassus, jusqu'à Lapurdium, aujour d'hui Bayonne en Gascogne , et lluro , aujourd'hui Oloron en Béarn. « Seuls, ajoute César, quelques petits « peuples , plus reculés dans les montagnes , ne firent « point leur soumission et n'envoyèrent point d'ota- « ges, enhardis par la saison avancée et l'approche de « l'hiver. » Ces petits peuples n'étaient autres que les Euskariens de la Soûle et du Labourd dont les limites se confondaient encore dans la Basse-Navarre actuelle ,
(1) Ex millium L numéro, que ex AquiUnià CanUbrisque veuissc cooslabat» vix quartâ parte relictâ» multâ nocte, se in castra rccepit. cesab, De BclioGallico. L ill.
et restèrent les mêmes jusque vers la fin du sixième siècle de Tére chrétienne.
Les Gantabres avaient à venger la défaite de l'Âdour sur les légions de César. Ils embrassèrent avec chaleur le parti de Pompée , et , après sa mort , celui de ses enfants , dans tout le cours des guerres civiles : leur héroïslne éclata dans les champs de Pharsale et de Hunda. Le ressentiment qu'ils nourrissaient contre César se montra implacable.
Enfin , à l'avènement d'Auguste à l'empire , l'Espagne et l'univers goûtèrent , pour la première fois depuis bien des siècles , un instant de douce et profonde paix. Cet instant fut choisi par les Cantabres , qui provoquèrent les Romains à une lutte décisive et suprême. Il y avait plus de prévoyance encore que de témérité dans cette résolution hardie. La vieille ligue des Pyrénées se trouvait réduite à six peuples cantabres et à quelques tribus de Yascons montagnards ; les Navarrais de la plaine avaient repris vis-à-vis de Rome la même attitude qu'au temps de Cn. GoméUus Scipion; la Celtibérie d'Aragon , la Lusitanie , la Galice , les Asturies , avaient été replacées sous un joug cruel , ensanglanté par deux cents années de lutte et de combats; depuis Crassus, l'Aquitaine était perdue sans retour pour la confédération : elle arbora donc l'étendard de l'indépendance » et appela à une dernière révolte ses vieux auxiliaires , ses anciens frères d'armes, d'origine et de liberté.
On a écrit» sur la foi d'une de ces erreurs géographiques assez communes dans Florus , que Lucius Lucullus avait soumis aux Romains une partie de la Cantabrie. ~ « Je ne puis comprendre , dit, à ce sujet, le « célèbre Vasée , comment on ose , sur le témoignage
« de Florus , assurer que les Cantabres furent subjugués « par Lucullus ; car il est certain que jusqu'au temps « d'Auguste , cette expédition ne fut pas entreprise (1).» Celte vérité ressort dSiin texte de Florus lui-même. Il rapporte que touf le nord-ouest de l'Espagne était soumis et pacifié , à l'exception de cette partie des Pyrénées qui baigne ses rochers dans le golfe océanique. — « Là , dit- « il , deux nations des plus vaillantes , les Cantabres et « les Âsturiens , exemptes encore du joug de l'empire , « commençaieii^ à s'agiter. Les Cantabres montrèrent « plus d'animosité, un plus haut courage, et une opiniâ- « treté plus grande, dans leur soulèvement. Non contents « de défendre leur indépendance , ils cherchaient a « pousser leurs voisins à la révolte; et fatiguaient, de « leurs incursions journalières , les Vaccéens, lesCur- « goniens et les Aurigoniens. Sur la nouvelle que ce « mouvement venait d'éclater avec une violence extrême, « la guerre cantabrique fut entreprise plutôt que déli- « bérée (2). » Florus dit dans ce passage que les Cantabres ne se contentaient pas de défendre leur indépendance : en outre, qu'ils étaient exempts de la domination romaine , immunes imperii! Horace rend le même témoignage , en disant que le Contabre n'avait point appris à porter le joug des maîtres du monde : Indoctus juga ferre nostra Cantaber! Tout le monde connaît le carac-
(i) Vasée , année 603 de Rome,
(2] Sab occasa pacata Teré omnis Hispania » nisi qnam Pyrenei , desinenlis scopnlis inhœrentem citerior allnebat oceanas. Hic, du» Talidissim» gcDtcs, Cantabri et Astures, immunes imperii, agitabant. Cantabrorum et pejor et altior, et magispertinaxinrebellandoaDÎmQsfail, qui non contenti libertatem suam defendere , proximis etiam imperitare tentabant , Vacceosque et Corgonios et Aurigones crebris incursionibusfaligabant. In hos igitur, quia vchcincntiùs agcrc nunciabatur , non mandata cxpediUo sed sumpla fuit. FLORUS. LIV,
tère de cet aimable poète et ta faveur dont il jouissait à la cour d'Auguste. On n'est point surpris des flatteries qu'il adresse a l'Empereur, en lui attribuant l'honneur d'avoir asservi les Cantabres. Sans anticiper sur les preuves de l'histoire , nous dirons que les Romains ont cherché vainement à atténuer Thumiliation que leurs armes eurent à. subir dans la guerre de sept ans. Les Cantabres déployèrent une énei^e sublime; ils subjuguèrent, par l'admiration et l'épouvante, le ^énie de Rome , tout cruel et tout audacieux qu'il fût. Les maîtres du Gapitole avaient mis en proverbe la famine de Galahur ; ils firent un autre proveii>e de l'héroïsme euskarien , sous le nom de rage et de démence cantabrique , que lui donne Strabon. Et ce qu'il y a d'admirable , c'est que la noble fureur du Cantabre, en repoussant la servitude , était en lui naturelle et sans effort. Les héros montagnards, attachés aux croix et aux gibets, chantaient au plus fort des tortures : et ces chants des bardes contemporains sont d'une simplicité naïve qui confond et ravit quiconque sait réfléchir. Il en est un, consacré au Biskaien Lékobidi qui commanda les troupes confédérées dans cette guerre , et mourut crucifié avec trois cents chefs de son armée, à Kurutzeta, en Guipuzkoa.
« Les hommes de Rome étant venus , nous ont apporté « le siège.— D'un côté était Octave , seigneur du monde ;
« de l'autre, Lékobidi, le Biskaien Sur le rivage de
« l'Océan , du côté de la plaine , un blocus horrible nous « étreint.— Les vastes plaines sont à eux ; à nous les « pics, les cimes, les cavernes des monts.— Dans un « poste favorable , nous étant retranchés , un ferme cou- • rage nous anime chacun.— Nous ne redoutons point
« le choc du fer, mais la huche au pain est quelquefois
« vide De lourdes cuirasses les protègenl ; mais bien
« plus agiles sont nos corps nus.— Pendant sept années » « jour et nuit, dura sans relâche cette bataille — Pour « un des nôtres, qu'ib ont tué, quinze d'entr'eux tom- « bent sans faute.— Us sont beaucoup ; nous en petit « nombre : enfin , nous avons conquis la paix — Les « chênes superbes dépérissent à la longue , becquetés « sans cesse par Toiseau grimpeur. »
On croit, malgré l'autorité de M. G. de Humboldt, que cette héroîde est apocryphe , et qu'elle a été fabriquée dans les derniers siècles, à peu près comme les poèmes d'Ossian, recomposés par Macpherson. Mais, nous en appelons à tous les adeptes savants, initiés dans les mystères de la poésie historique ; n'y découvre- lK)n pas un tour d'inspiration que l'esprit imitatif ne saurait trouver? Une preuve d'ailleurs que les archéologues espagnols ne l'ont ni imaginée , ni retouchée , c'est qu'en voulant expliquer le refrain qui accompagne chaque couplet , ils ont conmiis une bévue singulière et pris le nom du Pyrée pour un nom d'homme , exactement comme le singe de la fable. Voici ce refrain , inséparable de toutes les anciennes improvisations cantabres :
Lelo, il Lelo,
Leloa:
ZaracilLelo,
Leloa !
Les commentateurs ont imaginé défaire de ce Lelo un Agamemnon biskaïen, qu'un certain Zara aurait tué dans un accès de jalousie : ils n'ont pas réfléchi qu'un fait aussi vulgaire ne méritait pas de donner au refrain cité une consécration séculaire. Ils n ont pas faitaltenlion
surtout que , tleux fois en quatre mots , ce prétcnida nom de Lelo porte Far ticle suffixe , que la déclinaison euskaro-cantabre n'attache jamais aux noms propres. Lelo , Leloa , ne saurait être par conséquent un nom propre d'homme , pas plus que le mot Zara. Lelo, Icloa, signifie ici la gloire, larenommée, Tillustration de la nationalité ibérique , comme zaarra désigne Fantiquité , la vétusté. Ce teïte, qui a fait le tour de l'Europe depuis que M. de Uumboldt lui a prêté l'appui de son autorité scientifique, a donc été mal traduit jusqu'ici. Il fallait dire :
Plus de gloire ! Elle est morte la gloire ,
Notre gloire :
La vétusté a laissé dépérir la gloire ,
Notre gloire!
Tout lecteur judicieux remarquera le lien qui existe entre ce refrain périodique et le dernier couplet de l'improvisation. Les tribus euskariennesysont assimilées aux ehénes superbes qui dépérissent à la longue par le travail de l'oiseau grimpeur ; comparaison d'autant plus belle que le chêne était le symbole de la République ibérienne et que les assemblées de la fédération cantabrique , se tenaient sous les chênes de Guemika , Arriaga , et Gherekiz. Il y aurait aussi d'autres corrections à faire subir au texte ; nous nous sommes borné à lire , dans l'avant-dernier couplet , azkenin dugu , au lieu de azken indugu (1) : car le barde ne veut pas faire entendre que les Cantabres firent en dernier lieu un traité de paix avec les
(t) Uracanich, ta Gu ghitchi , ta Azkenin dugu Lalboa.
Roïnains; il dit au contraire que les Romains, rebuléâ^ par la résistance des Montagnards , épouvantés de leur exaltation furieuse, las de massacrer et d'être massacrés, se retirèrent quand ils le purent sans trop de déshonneur , laissant au Gantabre la paix qu'il avait si chèrement conquise , avec la certitude de n'être plus menacé d'un joug odieux dans le sanctuaire de ses montagnes encore saignantes. Quand on compare cette naïve improvisation au récit des guerres cantabriques , par Dion et Florus , on tombe dans un étonnement profond de voir un héroïsme si ingénu, et des hommes à la fois si grands et si modestes , qui étaient sublimes sans y attacher du mérite , sans presque s'en apercevoir. Le chantre des héros crucifiés laisse même échapper un sourire triste et mélancolique , en rappelant la famine dont les Montagnards souffrirent plus d'une fois, assiégés, bloqués qu'ils étaient, parterre et par mer , pendant les sanglantes péripéties, les massacres de la guerre de sept ans.