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ART. II. — HISTOIRE DES PHÉNICIENS

Les écrivains, depuis les temps les plus reculés jusqu'au moyen âge, parlent avec ravissement de la beauté et de la fertilité du rivage phénicien, de ses plantations d'oliviers, de ses vignes, de ses palmiers et de ses prairies remplies de fleurs. Ce n'est que dans le cours des quatre derniers siècles, que la tyrannie stupide des Turcs a réussi à transformer en désert une partie de ce beau pays (1). Un de nos compatriotes, Breidenbaeh d'Àugsbourg, qui visita la Terre-Sainte dans la seconde moitié du 15e siècle, diten parlant des rivages de la mer : « Ce pays mérite d'être appelé un paradis, à cause de la fertilité et de la beauté de ses champs, de ses vignobles, de ses oliviers et de ses figuiers, tels qu'il est à peine une autre contrée au monde qui puisse en montrer de pareils. » Guillaume, archevêque de Tyr, historien des croisades, en vante les végétaux de toute espèce, et en particulier le roseau « dont on extrait le sucre si précieux et si nécessaire au bien de l'humanité, et que les vaisseaux de Tyr transportent jusqu'aux extrémités de la terre. » A la vérité, sur la côte et dans les profondes vallées, il y règne au fort de l'été une chaleur accablante ; mais on n'a que quelques lieues à faire à cheval pour arriver sur les coteaux du magnifique Liban qui envoie de toutes parts des ruisseaux dans le fond des vallées, et l'on trouve sur ses hau-

(1) ErschundGruber Encyel. III. 24. p. 323.

teurs les doux vents du printemps. C'est ce qui fait dire aux poètes arabes, que le Liban porte l'hiver sur sa tête, le printemps sur ses e'paules, dans son sein, l'automne, et qu'à ses pieds règne un été éternel.

Ce paradis terrestre fut peuplé dans les premiers temps par des étrangers venus de l'Orient. La liste généalogique des Noachides, comme je l'ai montré précédemment, déclare les Cananéens ou Phéniciens, descendants de Cham et frères de Mizraïm ou des Egyptiens ; et le Père de l'histoire est parfaitement d'accord avec elle, lorsqu'il rapporte que, dans des temps très-reculés, les Phéniciens se sont rendus dans leur patrie actuelle en venant des pays situés près du golfe Persique, grand réservoir des races chamitiques.

D'après les récits les plus anciens, les premières villes ou établissements des Phéniciens furent fondés dans l'ordre suivant: Tyr, Sidon, Aradus, Byblus etBerytus. Tyr, quoique la plus ancienne de ces colonies, resta toutefois longtemps une localité peu importante, tandis que Sidon,m contraire, prit de bonne heure son essor; et de là vient que dans la table généalogique desNoachidescette dernière ville occupe le premier rang parmi les fils de Chanaan.

Hérodote, dans ses longs voyages, visita aussi la ville de Tyr et y puisa des renseignements sur son ancienneté. Laissons-le parler lui-même. (1) «Ayant appris, dit-il, qu'il y avait à Tyr un temple d'Hercule, je m'embarquai pour me rendre dans cette ville. Je vis ce sanctuaire : il était magnifiquement orné de dons et d'offrandes ; il s'y trouvait, entr'autres, deux colonnes, l'une d'or pur, l'autre d'émeraudequi resplendissait pendant la nuit d'un éclat admirable. M'étantmis en rapport avec les prêtres du dieu, je leur demandai depuis combien de temps déjà ce temple existait. Et ils me répondirent qu'il avait été construit aussitôt après la fondation de la ville ancienne, et qu'il avait déjà à peu près 2300 ans d'existence.»

,-îM HISTOIRE PRIMITIVE

Or, comme Hérodote visita Tyr vers l'an 450 avant Jésus- Christ, la construction du temple et de la ville, à s'en tenir au témoignage des prêtres phéniciens, remonterait à l'an 2750 avant Jésus-Christ et par conséquent à la 11e dynastie égyptienne deManéthon. Il n'existe, du reste, absolument aucun motif de révoquer en doute celte indication, car, nonseulement les dates des Phéniciens se distinguent en général par leur exactitude, mais encore le chiffre donné par Hérodote est confirmé par d'autres témoignages. Philon deByblos, traducteur du livre phénicien publié sous le nom de Sanchoniaton, soutient que Bélus, fondateur de Babylone et de Tyr, florissait 2000 ans avant Sémiramis dont parle Hérodote. Or cette Sémiramis vivait, au rapport d'Hérodote, cinq générations soit 5 X 30 ou 150 ans avant la reine Nitocris, de Babylone, que le même Hérodote place en l'an 600 avant Jésus-Christ. Ainsi, la construction de Tyr remonte, d'après le calcul de Philon, exactement à l'époque indiquée par les prêtres d'Hercule, c'est-à-dire à l'année 2750 avant Jésus- Christ (1).

Mais il s'écoula encore près d'un millier et demi d'années, avant que Tyr et les autres villes de la côte que j'ai mentionnées plus haut, fussent en état déjouer un rôle indépendant; car la Phénicie tomba, comme les autres pays de l'Asie antérieure, sous le joug des grands-rois de la première maison de Ninive. Outre un grand nombre de mythes et les données fournies par des écrivains plus récents, il existe deux témoignages irrécusables de cette ancienne domination d'Assur sur le littoral d&la Méditerranée. Le premier, c'est le passage déjà cité de Manéthon, d'après lequel les Hyksos, après avoir conquis l'Egypte, élevèrent, non loin de l'isthme de Suez, point le plus menacé de la frontière orientale de l'Egypte, la forteresse d'Avaris, et cela, par crainte de la puissance des Assyriens, alors maîtres de toute l'Asie. Le second,

(1) Mo vers Phénizier. II, 233.

ce sont les restes encore existants des grandes voies militaires, que les Assyriens de l'ancienne Ninive construisirent du côté de la Phénicie, de môme que vers les autres provinces conquises. Dans le voisinage de Beyrouth, on voit encore aujourd'hui des restes de ces constructions, que Lepsius visita et fit copier il y a quelques années, et qu'il déclara être des ouvrages assyriens.

En effet, si on les compare avec les découvertes faites par Botta à Korsabad, sur les ruines de l'ancienne Ninive, il est impossible de révoquer en doute l'origine assyrienne des monuments trouvés près de Beyrouth et près de Sardes (1), bien qu'Bérodote, qui les a vus les uns et les autres et qui en fait la description, les attribue àl'Egyptien Sésostris. La Phénicie, doit aussi avoir eu dès cette époque des forces maritimes; car Ctésias,Diodore de Sicile et d'autres (2) rapportent des traditions d'après lesquelles les habitants de la Cilicie, de la Phénicie et de Chypre équipèrent sur le golfe Arabique des vaisseaux de guerre, qui devaient faire partie de la prétendue expédition de Sémiramis contre l'Inde.

Dans le courant du 15e siècle avant Jésus-Christ, la domination d'Assur sur l'Asie antérieure fut, comme nous avons dit, brisée par les efforts des rois égyptiens de la 18e et de la 19e dynastie, qui tendaient aussi à s'élever. Aussi, l'on voit représentées sur les peintures murales des ruines de la moderne Médinat Abou (3), les batailles navales livrées dans la Méditerranée par Ramsès Miamoun, ainsi que les victoires sur terre qu'il remporta sur plusieurs peuples de l'Asie supérieure; et deux de ces peuples sont appelés sur les inscriptions Bab, c'est-à-dire Babyloniens, et Sc/teri ou Assyriens. Quelle que soit la richesse de l'Egypte en produits de diverses espèces, elle manque cependant des matériaux nécessaires à la construction des navires : elle n'a ni les cèdres ni les métaux communs requis à cet effet. Ce fut donc, on ne peut en douter,

(1) Movers, H, 287. — (2) Ibid. II. 262. - (5) Ibid. II. 300.

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la conquête de la Phénicie qui procura une flotte aux Ramessides. Tyr, Sidon et les autres villes passèrent des mains des Ninivites dans celles des Pharaons de la 18e et de la 19e dynastie.

Les rois d'Egypte se servirent des Phéniciens, non-seulement pour la guerre maritime, mais encore pour la fondation de leurs colonies, particulièrement en Grèce. Il résulte en effet des anciennes traditions que, à côté des Egyptiens, les Phéniciens prirent part aux quatre établissements que les premiers firent en Grèce, à Caphtor ou en Crète, à Danaûs, c'est-à-dire, à Argos, à Cécrops ou Athènes, et à Cadmus, c'est-à-dire Thèbes. Et cela est dans l'ordre, car l'établissement de ces colonies tombe à l'époque où les Pharaons d'Egypte dominaient en Phénicie.

.l'ai fait voir ailleurs que, déjà sous les derniers rois de la 19e dynastie, on remarque en Egypte cette espèce d'assoupissement, qui a coutume de suivre des efforts extraordinaires et excessifs, tels que furent ceux des Ramessides. Les possessions du dehors furent perdues, et les Pharaons, enfoncés dans la débauche, se contentèrent de leur tranquille domination sur le pays du Nil. La longue durée de cet état de faiblesse de l'Egypte donna aux Juifs, rentrés en Palestine, le temps de fonder un Etat particulier, et fut pour les Phéniciens l'époque de leur grande prospérité et de leur indépendance.

Ce fut Sidon qui la première prit son essor et acquit une importance plus considérable. La généalogie des Noachides, comme je l'ai dit précédemment, appelle Sidon l'aîné des fils de Chanaan ; mais elle ne parle pas de Tyr, qui, au 13e siècle avant Jésus-Christ, doit encore avoir été bien peu de chose encore. Les chants d'Homère n'en parlent non plus que de Sidon. A peine les Sidoniens sont-ils devenuslibres et puissants, qu'on les voit déjà occupés de ces entreprises qui ont donné aux Phéniciens un rang si distingué dans l'histoire de l'antiquité. La colonie de Camhé ou de Cacabé, d'où sortit

500 ans plus tard la célèbre Carlhage; Hippo, en Afrique, Ciltium, en Chypre; Itanos, en Crète; Oliaros, dans la mer Egée, Cythère, dans l'île du même nom, non loin de la côte méridionale de la Laconie, toutes ces colonies furent fondées par les Sidoniens entre les années 1400 et 1200 avant Jésus- Christ (1).

Bientôt après, un seul et même événement fut cause de l'affaiblissement de Sidon et de l'élévation de Tyr, qui devint alors la ville dominante de la Phénicie. Le livre des Juges dans l'Ancien Testament, parle des maux qui affligèrent les Juifs, pendant le gouvernement des Juges, à cause de l'accroissement des Philistins. Et bien, c'est le même peuple qui a été cause de la chute de Sidon. L'écrivain latin Justin rapporte, d'après des sources sûres, que le roi philistin d'Ascalon assiégea la ville de Sidon, et que les citoyens les plus considérables de cette ville, désespérant de pouvoir résister à ses armes, s'enfuirent à Tyr avec leurs vaisseaux, tenus prêts à cet effet. Celte émigration du peuple de Sidon, qui jusqu'alors avait été à la tête du pays, fut pour Tyr comme une seconde fondation, et c'est en effet l'idée que nous en donnent les historiens. On trouve à la tête de toutes les colonies fondées par les Phéniciens des Suffètes ou Juges. Tyr, après l'arrivée des Sidoniens, conserva encore un certain temps ces magistrats et même au nombre de deux, parce que les émigrés de Sidon s'établirent sur une île, située dans le voisinage de l'ancienneTyr, et où, grâce à un rapide accroissement, s'éleva bientôt une Tyr nouvelle, formant une communauté distincte de la première.

Mais vers l'an 1000, à l'époque à peu près où les Israélites, leurs voisins, introduisirent chez eux la royauté, on voit aussi apparaître des rois chez les Tyriens. Le premier que l'on connaisse avait le nom à'Abibaal et fut père d'Hirom dont il sera parlé plus loin. Abibaal et ses successeurs sont

(l)Ersch. et Gruber. 111,24.

nommés, dans l'Ancien Testament, rois des Sidoniens. Josèphe les appelle roi de Sidon et de Tyr, titre auquel un ancien Grec ajoute encore celui de « roi de Phénicie (I). » La seule explication possible de ce fait, c'est que, à partir de sa seconde fondation, Tyr doit avoir obtenu une sorte de domination sur toute la Phénicie.

Les données exactes que Josèphe nous fournit, d'après des historiens tyriens maintenant perdus, nous mettent en état de déterminer l'époque de la transmigration des Sidoniens à Tyr. Elle doit avoir eu lieu en 1209 avant Jésus-Christ. L'essor que prirent de ce moment la puissance et l'opulence des Tyriens lut extraordinaire et d'une rapidité incroyable. Dès le siècle suivant, ils avaient déjà donné à leur commerce maritime une si grande extension, que, vers l'an 1100 avant Jésus-Christ, ils élevèrent sur le rivage européen des Colonnes d'Hercule, la ville de Gadès, et fondèrent sur le sol de l'Espagne cette principauté, qui est appelée Tarschisck dans la Bible, ainsi que dans un document carthaginois dont Polybe nous a conservé la traduction grecque.

Une couple de témoignages, tirés l'un d'un auteur grec, Aristote, l'autre d'un Juif, le prophète Ezéchiel, suffiront à prouver l'importance de cette colonie (2). Le premier nous dit : « Les Phéniciens qui naviguèrent les premiers vers Tarlessus, reçurent en échange de leur huile et de toutes sortes de menus objets, une si grande quantité d'argent, que leurs navires ne pouvaient le porter, et qu'avant de remettre à la voile, ils firent en argent tout l'ameublement de leurs vaisseaux, jusqu'aux ancres elles-mêmes. » — Quant à Ezéchiel, il adresse en ces termes la parole à la ville marchande de Tyr : « Les vaisseaux de Tarsis étaient tes caravanes, par eux tu devins riche et puissante au milieu de la mer. » Faut-il s'étonner après cela que les Phéniciens prissent tant de soin de cacher à tout le monde la richesse et la situation de celte colonie espagnole?

(1) Movers, II? 318, etc. — (2) Ersch. el Gruber.

Les destinées des autres villes principales de la Phénicie sont pour la plupart inconnues ; mais avec les fragments, conservés par Josèphe, des historiens tyriens qui furent chargés par l'Etat de recueillir, à l'aide des archives publiques, des renseignements dignes de foi, il est possible de reconstruire une histoire de Tyr, défectueuse, il est vrai , en quelques points, mais à laquelle, en somme, on peut se fier. Celte histoire nous offre, non-seulement le tableau d'un commerce immense, qui ne peut être comparé qu'à celui des Anglais d'aujourd'hui, ainsi que de la fondation d'un nombre étonnant de colonies; mais elle nous fait connaître aussi un élément politique dont jusqu'ici nous n'avons trouvé aucune trace en Asie, savoir, des luttes entre une aristocratie redoutable, profondément habile, mais perverse, et une populace qui ne le cédait en rien en méchanceté aux princes de la finance, et qui le plus souvent s'alliail contre eux avec la royauté.

Dans le principe, le gouvernement était aux mains des riches, et par conséquent, aristocratique ; mais de telle sorte cependant que le sacerdoce y exerçait une influence considérable. J'ai déjà fait allusion au changement qui eut lieu vers l'an 1000 avant Jésus-Christ, vraisemblablement avec la coopération du peuple : on créa un roi, mais non pour dominer à la manière des souverains orientaux; au contraire, son pouvoir était limité par le Sénat et par les assemblées des citoyens jouissant de leurs pleins droits. Le premier roi, celui par lequel commencent les fragments de Josèphe, s'appelait Abibaal,vt il mourut en 980 avant Jésus-Christ, dans les dernières années du règne de David, roi de Juda. Il eut pour successeur son fils Hirom, qui monta sur le trône dès l'âge de vingt ans, et l'occupa jusqu'en 947 avant Jésus-Christ. Les 33 années du règne de Hirom forment l'époque la plus brillante du royaume de Tyr.

La Judée était dévenue, sous les règnes de Saiïletde David, un état puissant, qui s'étendait au nord-est, jusqu'à l'Eu-

phrate; au sud, jusqu'au golfe élamitique, baie du grand golfe arabique. Ce royaume dominait donc la route principale du commerce, depuis la Méditerranée jusqu'à la Babylonie. Vers le même temps, de petits royaumes commencèrent aussi à se former dans la Haute-Syrie. Ces diverses circonstances semblent avoir fait comprendre à Hirom la nécessité de faire pour la sûreté de la ville de Tyr, quelque chose de durable. Aussi les sources lui attribuent-elles de grandes constructions.

Avant Hirom, celte ville avait la ferme suivante : A la lisière d'une plaine étendue, fort fertile et très-bien cultivée, se trouvait, tout à fait sur le bord de la mer, l'ancienne Tyr. Vis-à-vis, à peine à un quart de lieue de distance, s'élevaient deux îles formées de rochers : l'une plus petite, sur laquelle était construit, depuis 2750 avant Jésus-Christ, le plus ancien temple de la Phénicie, le sanctuaire de Melkart, ou du dieu de la cité, Archol, que les Grecs prononçaient Héraclès ; et l'autre plus grande, sur laquelle les Sidoniens, après leur immigration, avaient construit des chantiers, des magasins et une petite ville. Ces deux îles furent reliées entre elles par Hirom, qui fit remplir de pierres et de terre le bras de mer qui les séparait. Sur le terrain conquis par ce moyen, il éleva ensuite la ville nouvelle, qui se relia à son tour au temple de Melkart ou du dieu de la cité. Hirom agrandit en outre la ville insulaire dans la direction de l'ancienne Tyr et du continent : il gagna également de ce côté du terrain sur la mer, en y faisant enfoncer des rochers et jeter des masses de terre, puis il y fit élever un faubourg, qui reçut chez les Grecs le nom à'Eury chorus, à cause de la vaste place destinée aux assemblées, et qu'elle comprenait dans son enceinte.

Les documents originaux disent, en outre, qu'il fit abattre, et remplacer par des constructions plus brillantes, plusieurs temples qui tombaient de vétusté; et qu'il en fit couvrir d'autres, attendu que les poutres de cèdre des anciens toits étaient pourries par les années et menaçaient ruine. Ces détails accessoires font, de nouveau, ressortir la haute anti-

DO GENRE nCMAÏN. 391

quité de cotte ville. Les écrivains qui me servent de guides ajoutent que Hirom employa à la construction de ces temples toute une forêt de cèdres du Liban. Il introduisit aussi un ordre nouveau dans la célébration des fêtes. « Hirom, dit l'auteur tyrien Ménandre, à l'occasion d'une guerre contre les Citliens ou Cypriens, transporta au mois Piritius la fête de la résurrection d'Héraclès. » Ce mois correspondait à notre mois de février : la fête de la résurrection en question, était une fête du printemps destinée à célébrer la force croissante du soleil. Elle devait donc, à cause de sa signification naturelle, être célébrée vers l'équinoxe du printemps, vers la fin de mars, Hirom paraît l'avoir avancée d'un mois, parce qu'il voulait commencer avant le printemps son expédition contre les révoltés de Chypre ; mais ce changement, une fois fait, fut maintenu dans la suite. Comme nous l'avons montré précédemment, c'était Sidon qui avait fondé la colonie établie en Chypre, mais il paraît qu'après l'établissement des Sidoniens dans la ville insulaire, cette colonie était devenue la possession des Tyriens, et que sa révolte avait pour cause la dureté de leur domination.

Les livres de l'Ancien Testament attestent (1) que Hirom entretint des relations d'amitié et de bon voisinage avec David, roi de Juda, tant que vécut ce prince. Sous Salomon, successeur de David, ces bons rapports se changèrent même en une alliance étroite. Le jeune et riche souverain de la Judée, lequel aimait la magnificence, voulut élever un temple à Jéhovah et réaliser ainsi la pensée déjà conçue par David. Mais la Judée manquait encore alors d'architectes et d'artisans et la Phénicie pouvait en fournir. Salomon s'adressa donc à Hirom son allié, et les deux princes conclurent un traité, en vertu duquel le Tyrien s'obligeait à lui procurer les charpentiers et les tailleurs de pierre dont il aurait besoin, et à lui fournir à Jérusalem même les bois de construction tout

(1) 1 Reg. V, 1S.

préparés; tandis que Salomon, de son côté, s'engageait à lui livrer annuellement, aussi longtemps que les travaux dureraient, ^0,000 corde farine fine de froment et autant d'huile, pour la table du roi de Tyr ; et en outre, 20,000 cor d'orge et 20,000 bath de vin pour les ouvriers employés à ses constructions.

La description que nous fait la Bible de cet édifice, dont la construction dura une longue suite d'années, et des objets qui furent faits pour l'ornementation du temple, renferme une preuve éclatante des progrès des Phéniciens dans le travail des pierres et des métaux, dans la fonte du bronze et dans plusieurs autres arts. L'alliance de Salomon avec Hirom donna en même temps naissance à ces entreprises commerciales faites en commun, que les vaisseaux juifs et phéniciens poussèrent jusqu'à Ophir dans l'Inde. Mais une conséquence funeste de ces relations, ce fut l'introduction en Judée du culte phénicien d'Astarté. Deux écrivains grecs plus récents disent, d'après d'anciens documents tyriens, que Salomon épousa une fille de Hirom. L'histoire biblique ne dit mot de ce mariage, mais elle avoue cependant, non-seulement qu'il y avait des Sidoniennes parmi les femmes de Salomon. mais encore que, par amour pour elles, il permit dans sa vieillesse l'établissement du culte d'Astarté (1).

Hirom mourut en 947, et eut pour successeur son fils Baléastartus, qui, après un court règne de sept ans, mourut en 940 avant Jésus-Christ, laissant quatre fils, encore en partie mineurs : Astartus, Abdastartus, Astarymus et Phelès. Il n'y avait sans doute pas encore à cette époque d'ordre fixe pour la succession au trône dans ce pays, ou ce qui est plus vraisemblable, des divisions éclatèrent dans le sein de la famille royale. En effet, le trôné*ne passa pas à l'aîné de ses fils ; ce fut le second, Abdastartus, qui eut le pouvoir; mais après neuf ans de règne, il perdit tout à la fois le trône et la vie dans une révolution terrible.

(i) Movèrs-, II, 337 etc.

Voici ce que raconte à ce sujet un auteur tyrien : « La nourrice d'Abdastartus (une esclave, sans doute, mais qui, comme plusieurs autres de sa condition, jouissait à la cour d'une grande influence), cette nourrice donc avait quatre fils, qui conspirèrent contre le roi et lemirent à mort. Le plus âgé des meurtriers s'empara ensuite de la couronne, et sut conserver pendant douze ans, de 930 à 919 avant Jésus-Christ, le pouvoir usurpé. » Il doit s'être passé en cette circonstance des choses affreuses ; caries annales tyriennes ont, par haine, passé sous silence le nom de l'usurpateur. Toutefois, une tradition locale, qui nous est communiquée par Justin (1) jette quelque lumière sur les événements de cette époque. « Un jour, dit cet historiennes nombreux esclaves de Tyr se révoltèrent contre leurs maîtres, les massacrèrent ainsi que tout le reste du peuple de condition libre, s'emparèrent du pouvoir, et épousèrent les femmes et les filles des nobles massacrés par eux. »IJ s'agit certainement là du même événement que celui qui est raconté en abrégé par l'historien tyrien»

Un des fils de la nourrice était à la tête de cette révolution. Cependant, par ces esclaves, il faut, selon moi, entendre, non pas tant les serfs proprement dits, que la populace, lesbate-^ liers, les manœuvres, dont la grande extension du commerce avait extraordinairement grossi le nombre, et qui ne jouissaient d'aucun droit politique. Rien ne nous fait connaître l'influence que la domination de cette populace exerça sur les relations de Tyr avec les autres pays ; toutefois, il est probable qu'un certain nombre d'anciens concitoyens, échappés au massacre, émigrèrent dans les colonies ou allèrent en fonder de nouvelles. En effet, l'établissement des colonie^ pour autant que la disette des sources permet de le conclure, continua comme auparavant.

11 paraît, du reste, que les divisions survenues dans la famille royale, et auxquelles j'ai fait allusion plus haut, ne

(1) ffi&t. XVIII, 5.

cessèrent pas pour cela. En effet, même aprèsle rétablissement de la dynastie légitime, on trouve encore des traces de la haine sanglante qui animait les uns contre les autres les membres de celte famille. En 918, le fils aîné du roiBaléastartus, le frère aîné, par conséquent, d'Abdastarlus qui avait été assassiné, réussit à chasser le roi des esclaves, et à replacer le pouvoir dans sa famille. Il mourut ensuite après 12 ans de règne, 907 avant Jésus-Christ, dans sa 34e année.

Mais ce ne fut pas la postérité de ce prince qui monta sur le trône : il passa à sou ïrhieAstarymus, troisième fils de Baléastarlus, et encore mineur à la mort de son père. Astarymus, après un règne de neuf ans (898 avant Jésus-Christ), fut tué par son quatrième frère, Phélès, le plus jeune des enfants de Baléaslartus ; et Phélès, à son tour, tomba, au bout de huit mois, sous les coups à' Ithobaal, dans la famille de qui la royauté resta d'une manière durable. Ainsi, après 50 années de troubles et de crimes horribles, Tyr jouit enfin de quelque repos.

Des documents originaux appellent Ithohaal grand-prêtre d'Astarté, et comme on sait d'autre part que les Phéniciens n'élevaient d'ordinaire aux fonctions suprêmes du sacerdoce que des membres de la famille royale, on peut supposer qu'ïthobaal appartenait à la maison régnante. En outre, comme la durée paisible de sa domination et l'affermissement du repos public sous son règne, font supposer que son droit au trône était légitime, on est fondé à croire que cet Ithobaal était un fils d'Abdastartus, que la révolte des esclaves avait renversé du trône. Les temps conviennent, du reste. La naissance d'Ithobaal tombe en l'année 933 avant Jésus-Christ, septième du règne d'Abdastartus. Ithobaal régna 32 ans, jusqu'en 866 avant Jésus-Christ.

Pendant cette période l'histoire de la Phénicie se lie souvent à celle du royaume d'Israël. Ithobaal fut père de la fameuse Jézabel, épouse du roi Achab, dont il est dit dans les livres des Rois (1) : « Achab prit pour femme Jézabel, fille

(I) 1 Rcg. XVI, 31.

d'Elhbaal, roi des Sidoniens, et il alla servir Baal et l'adora. » Lorsque les Phéniciens, de même que les Carthaginois, donnaient les filles de leurs rois ou de leurs grands en mariage à des princes voisins, c'était toujours dans un but politique. Les filles de la république devaient attacher leurs époux aux intérêts de la mère-patrie. C'est, sans doute, dans un but semblable que Jézabel fut introduite dans la maison royale ' d'Israël.

Or, le lien le plus fort qui pût, dans l'antiquité, lier un état à un autre, c'était la religion. Chez les Juifs régnait le culte de Jéhovah, qui déclarait une abomination le culte que les Phéniciens rendaient à la nature. Si donc Jézabel voulait atteindre le but proposé, elle devait travailler à la ruine du culte de Jéhovah. En effet, pendant trois règnes consécutifs, soit comme épouse du roi, soit comme reine-mère, elle ne cessa de diriger vers ce but tous ses efforts, et cela, avec une scélératesse, mais aussi avec une énergie de caractère, qui excitent l'étonnement.

C'est aussi au temps d'Ithobaal qu'eut lieu la famine que les livres de l'Ancien Testament rattachent à l'histoire du grand prophète Elie, lorsqu'ils rapportent que cette disette de trois ans fut terminée par une pluie abondante due aux prières de ce saint prophète. Les annales phéniciennes font aussi mention de celte longue sécheresse, mais en attribuant à l'intercession du roi Ithobaal la pluie bienfaisante qui y mit fin. Sous ce prince, les établissements des Tyriens sur la côte septentrionale de l'Afrique avaient pris un tel développement, qu'ils s'étendaient dès lors jusque dans l'intérieur du pays. Au témoignage de Ménandre, c'est alors que fut établie la colonie à'Auza dans l'intérieur de la Mauritanie.

Après la mort d'Ithobaal, en 866 avant Jésus-Christ, le trône passa à son fils Balézor, qui ne régna que 8 ans, jusqu'en 858 avant Jésus-Christ, et mourut à l'âge de 45 ans. 11 laissa le trône à son fils Mattan, enfant de huit ans, qui par conséquent doit avoir régné longtemps par ses tuteurs. C'est

probablement sous lui que prireDt naissance les divisions de partis qui, trente ans plus tard, aboutirent à un événement d'une importance majeure, la seconde fondation de Carthage. Mattan mourut en 833 avant Jésus-Christ, après un règne de 25 ans, et à l'âge peu avancé de 32 ans, laissant après lui deux enfants mineurs, une fille, nommée Elissa, et un fils, du nom de Pygmalion. Ce dernier n'avait que neuf ans à la mort de son -père; ESissa était plus âgée de quelques années, et déjà nubile.

Avant de mourir, Mattan avait revêtu de sa signature l'expression de sa dernière volonté, en vertu de laquelle Pygmalion devait régner en commun avec sa sœur, et celle-ci, épouser le grand-prêtre d'Archol, dieu de la ville. L'époux destiné à Elissa s'appelait Sicharbaal et était frère puîné du roi défunt. Les sources où l'on peut puiser des renseignements sur la révolution qui éclata bientôt après, se bornent à quelques indications assez courtes, mais importantes de l'historien Ménandre, qui mit à profit les actes publics de la ville de Tyr ; à l'Enéide de Virgile et surtout à ses commentateurs, en particulier Servius, qui nous transmet des passages des sources plus anciennes où le poète lui-même avait puisé; enfin, au récit de Justin, ou plutôt à l'ouvrage historique de Trogue-Pompée, dont Justin n'est que l'abréviateur.

Si donc on compare entre elles ces différentes sources, on y voit que, dans les derniers temps, il s'était formé à Tyr deux partis puissants ; celui de l'aristocratie, qui cherchait à replonger dans son ancienne servitude le petit peuple, mis, par la révolte des esclaves, en possession de certains droits politiques; et le parti démocratique, qui demandait pour les nouveaux citoyens la même participation au pouvoir de l'Etat, que celle dont jouissaientles anciens citoyens. Or, une alliance étroite unissait l'aristocratie au sacerdoce, dont le chef était Sicharbaal. Le mariage projeté avait donc probablement pour but de séparer du parti démocratique la royauté, qui jusqu'alors avait penché du côté du peuple, et de la contraindre à se rallier à la noblesse. Ce fut aussi

paraît-il, par l'influence de l'aristocratie que Mattan, pendant sa dernière maladie, fut porté à insérer cette clause dans son testament.

Mais c'était là une atteinte à la constitulion existante, d'après laquelle les fils seuls du roi défunt et non les filles avaient droit à la succession au trône. Aussi le parti du peuple, gravement menacé, s'éleva-t-il contre ce testament, sous le prétexte qu'il blessait les droits de Pygmalion, héritier légitime. Il paraît qu'on en vint à des scènes horribles : le mariage d'Elissa et de Sicharbaal eut lieu réellement; mais bientôt après, environ quatre ans après la mort de Mattan, 828 avant Jésus-Christ, le grand prêtre, époux d'Elissa, tomba sous le fer des assassins. Cette mort fut un coup mortel porté à l'aristocratie, qui eut à craindre le sortie plus funeste.

En conséquence, les chefs de la noblesse entrèrent dans une conjuration avec Elissa, que le désir de venger le meurtre de son mari» poussait aux dernières extrémités. Usant de ruse, elle parvint à se rendre maîtresse des trésors accumulé? dans le temple de Melkart, ainsi que d'une partie de la flotte; et, accompagnée des anciennes familles aristocratiques de la ville, elle s'enfuit à Kakabé, ou Kambé, colonie fondée depuis 5 à 600 ans, par les Sidoniens, dans le nord de l'Afrique. Elle atteignit heureusement son but en 826 avant Jésus- Christ. Kambé prit, quelques années plus tard (la chronologie de Carthage commence en 814), le nom de Karkhadascha, c'est-à-dire ville nouvelle, que les Grecs prononcèrent, Karchedon, et les Latins Carlhago ; et non-seulement elle brisa tout lien de dépendance vis-à-vis de la mère-patrie; mais elle porta encore les autres colonies tyriennes du voisinage à en faire autant, et à reconnaître la grandeur de l'aristocratie émigrée. L'histoire nous apprend (1) que les autorités d'Utique, aussitôt après la seconde fondation de Kambé, se soumirent à celte nouvelle dominatrice. D'autre part, la Pile,

(I) Mo vers, II, 368.

attira à elle les possessions de sa mère dans les contrées éloignées de la Méditerranée : dès le 8e siècle avant Jésus- Christ, elle conquit la Sardaigne ; au 7e, les îles Baléares; enfin elle devint la maîtresse de la mer, et aspira à la domination universelle. Ainsi, le régime aristocratique, humilié à Tyr, remporta dans la nouvelle patrie une victoire complète. Aucune société dans le monde n'a été régie d'une manière aussi complètement aristocratique que Carthage.

Tyr, de son côté, ne s'est jamais entièrement remise du coup que lui avait porté l'éloignement des familles les plus riches et les plus versées dans l'art de la domination. Elle cessa de fonder des colonies, et, dans son voisinage, elle fut menacée de voir Sidon, la seconde capitale de la Phénicie, exploiter son abaissement. Tl est vrai que jadis Tyr était également devenue grande aux dépens deSidon. 11 faut croire, du reste, que la bonne volonté ne manqua pas aux habitants de cette dernière ville, pour profiter des malheurs de leur voisine ; car, tandis que depuis l'époque de Moyse il n'est plus fait mention de Sidon dans l'Ancien Testament, et que Tyr y apparaît toujours comme l'unique dominatrice de la Phénicie, on voit le prophète Joël, qui écrivit ses prophéties vers l'an 820, placer Sidon à-côté de Tyr. Toutefois Sidon ne réussit pas à prendre rang avant sa rivale : Amos, qui écrivait 60 ansaprès Joël, faisant à son tour mention de l'événement pour lequel Joël place Sidon à côté de Tyr, ne parle que de cette dernière ville.

Selon toute apparence, les luttes de partis entre la noblesse et le peuple ne se bornèrent pas à l'ancienne capitale de la Phénicie : elles doivent également avoir eu lieu dans d'autres villes et particulièrement à Sidon. En effet des témoins qui ne sont pas à dédaigner (1) rapportent que vers l'an 761 avant Jésus-Christ, des familles chassées de Sidon fondèrent la ville insulaire d'Aradus, vis-à-vis de l'ancienne cité

- (i)Movers, 1!,369.

de ce nom, situe'e sur la côte. C'est ce qui explique pourquoi Sidon, en proie aux mêmes misères que Tyr,ue put pas exploiter sur une sphère plus étendue les embarras de cette ville.

De son côté, le parti dominant à Tyr sacrifia tout pour sauver ce qui était encore susceptible de l'être. Castor, ancien auteur rhodien, rapporte, dans un extrait parvenu jusqu'à nous, » que lés Tyriens conservèrent pendant 45 ans (de 824 à 780 avant Jésus-Christ) la souveraineté exclusive de la Méditerranée grecque. Mais rapprochons maintenant cette donnée d'un autre événement. On a des indices mani- v festes que, vers ce temps-là, l'usage des poids et des mesures de l'Orient se répandit en Grèce (1) et cela par les Phéniciens. Or, il résulte, selon moi, de ce dernier fait et du témoignage de Castor réunis, que les Tyriens cherchèrent dans l'extension de leur commerce avec la Grèce, une compensation aux pertes queleur avait fait éprouver la défection de Carthage.

Il y a depuis l'époque de Pygmalion jusqu'au milieu du 8e siècle, une lacune dans la suite de l'histoire de Tyr. La troisième dynastie de Ninive, comme nons l'avons fait voir ailleurs, se porta contre la Syrie à partir de l'an 750, et le roi de Tyr, Elut, succomba, après avoir opposé une vigoureuse résistance, aux attaques de Salmanazar : il dut se contenter du titre de satrape, et reconnaître la suprématie d'Assur. La Phénicie resta ainsi pendant un siècle sous la domination de Ninive, jusqu'à l'époque où Nabopolassar fonda le nouveau royaume de- Babylone des débris de celui d'Assyrie, et commença à lutter contre les Pharaons d'Egypte pour la domination universelle. Dans le principe, la Phénicie prit parti pour letils de Psammétique, le Pharaon Nécho, qui, comme nous l'avons vu dans l'histoire d'Egypte, s'avança vers 610 en Syrie et réduisit le royaume de Juda en son pouvoir. Mais en 605, Nébucadnézar, héritier de Nabopolassar, défît l'armée égyptienne à Circésium, et envahit la Phénicie ainsi que la Judée.

(l)Erschund Grubcr.

Un certain nombre de Phéniciens furent alors, comme beaucoup d'habitants de la Judée, conduits en exil dans la Babylonie. Mais dans les années qui suivirent, les petits états de l'Asie antérieure conclurent, sous la direction de l'Egypte, une ligue contre les Babyloniens; et des rois deTyr et de Si don sont expressément mentionnés parmi ceux qui prirent pari à cemouvement. Mais alors Nébucadnézar envahit pour la seconde fois (1) la Basse-Syrie, détruisit Jérusalem et assiégea pendant 13 ans l'île de Tyr, J'ai dit en un autre endroit comment la ville se rendit, en 573 avant Jésus-Christ, moyennant une convention en vertu de laquelle le roi alors régnant à Ty\%,Ithobaal II, dut, très-vraisemblablement, émigrer en Babylonie, en qualité de prisonnier d'Etat. C'était, en effet, un principe fréquemment mis en usage par les hommes d'Etat babyloniens, de transporter dans la capitale de l'empire les rois précipités de leur trône. Plusieurs grandeurs déchues vivaient ainsi à la cour de Babylone. On voit, en effet, dans l' Ancien-Testament (2), qu'Evil-Mérodac, successeur de Nébucadnézar, fit tirer de sa prison le roi des Juifs, Joachim, devenu prisonnier, lui parla avec bonté et plaça son trône audessus des autres rois qui étaient près de lui à Babylone.

Les infortunes de Tyr ne finirent pas avec sa soumission au sceptre de Babylone. Après avoir dompté la Phénicie, Nébucadnézar fit la guerre à l'Egypte. Mais tandis qu'il s'avançait vers le Nil, le successeur de Nécho, le Pharaon Hophra attaqua par mer les nouveaux alliés et sujets des Babyloniens, savoir, les Phéniciens, remporta une grande victoire navale, prit Sidon de vive force, les autres villes, par la terreur de ses armes, et s'empara en outre de l'île de Chypre. Ce mouvement, opéré sur ses derrières, obligea, comme nous l'avons vu, Nébucadnézar à renoncer à la conquête de l'Egypte et à retourner en Babylonie.

En perdant Chypre, Tyr avait perdu sa dernière grande

(1) Ersch et Grub. - (2) 4 RoS. XXXV. 28-2

colonie; elle déclina dès lors de plus en plus et finit par perdre toute importance politique. Pendant la domination perse, qui commonça dans la seconde moitié du 6e siècle, environ 40 ans après les événements que nous venons de rappeler, Sidon prit sans contestation le premier rang parmi les villes de laPhénicie. A peine est-il encore fait mention de Tyr; et, au commencement du 4e siècle avant Jésus-Christ, elle tomba même sous l'autorité des gouverneurs qui avaient leur siège dans l'île de Chypre, son ancienne colonie (1).

Cette décadence rapide de Tyr ne fut pas seulement le résultat des pertes que lui firent éprouver les Assyriens, les Babyloniens et les Egyptiens ; d'autres causes encore y contribuèrent. Pendant le long siège de cette ville par Nébucadnézar, un grand nombre de riches Tyriens quittèrent leur patrie, au rapport de l'orateur Dion, et allèrent s'établir à Carlhage. Les grands marchands étant émigrés, la ville devint déserte. Malgré cela, les divisions de partis continuèrent dans le sein de l'état affaibli, et donnèrent lieu à des changements continuels dans la constitution. Ainsi, on lit dans un extrait de l'historien Ménandre (2). « Après le roi Itliobaal II, sous le règne duquel Tyr fut assiégée durant 13 ans par Nébucadnézar, Baal monta sur le trône et régna 10 ans (jusqu'en 563). Alors les rois furent remplacés par des juges. Èknibaal, fils de Baslach, remplit cette charge pendant 2 mois; Chelbès, fils de d'Abdaï, pendant 10 mois; Abbar, le grand prêtre, pendant 3 mois ; puis Mattan et Gérastoreth, fils d'Abdelim, pendant 6 ans. Tandis qu'ils étaient encore en charge, Balétor fut en même temps roi pendant "un an, et après sa mort, les Tyriens appelèrent de la Babylonie Merbaal, qui régna 4 ans. Ils envoyèrent alors demander Hirom II, son frère, qui occupa le trône pendant 20 ans. C'est sous le règne de ce prince que Cyrus devint maître de la Perse. »

Le manque d'autres données ne permet guère de jeter un

(I) MoYcis. H, i75. — (2) Ersch und Grubci ■

jour suffisant sur ce passage si important. Toutefois, il parait très-vraisemblable que l'aboli lion et le rétablissement successifs de la royauté eurent leur cause dans les luttes des démocrates et des aristocrates. Les aristocrates s'appuyèrent sans doute sur l'Egypte et leurs adversaires sur la Babylonie, ou vice-versa; jusqu'à ce qu'enfin la victoire resta au parti qui voulait le rétablissement de la dynastie légitime. Or, comme Ithobaal avait été conduit en Babylonie avec sa famille, ce fut là qu'il fallut aller chercher les héritiers du trône. Il résulte en même temps de tout cela, qu'Àmasis, roi d'Egypte, ne fut pas en état de conserver l'autorité conquise sur la Phénicie par son prédécesseur Hophra. Tyr balançait, paraîtil, entre la protection de l'Egypte et celle de Babylone, et conservait un semblant d'indépendance.

Lorsque Cyrus eut conquis la haute Asie, et renversé les royaumes de Lydie et de Babylonie, les Phéniciens reconnurent la suprématie de la Perse. Mais ils ne devinrent formellement sujets des Perses que sous Cambyse, en 526, au débat de son expédition contre l'Egypte. Comme, ils se rendirent volontairement, ils furent traités avec douceur. Chaque état particulier putconserver son ancienne constitution et son territoire, mais tous ensemble durent fournir des vaisseaux à leur nouveau maître. Cependant leur courage n'était nullement brisé; et lorsque Cambyse, après avoir conquis l'Egypte, leur demanda une flotte pour aller attaquer Carthage, ils déclinèrent brièvement cette demande, en déclarant qu'ils aimeraient mieux mourir que de prêter les mains à l'asservissement de ceux qui leur élaient unis par les liens du sang. Cambyse, ce cruel tyran, n'osa pas les punir ; et Darius, fils d'Hystaspe, se montra également généreux à l'égard des Phéniciens. Il forma des pays de la côte, unis à l'île de Chypre, le cinquième cercle de son vaste empire, lui imposant en tout, annuellement, la somme peu considérable de 350 talents, environ 800,000 florins de tribut.

Mais le joug perse devint plus onéreux à partir de Xerxès

nu GENRE HUMAIN. 403

et il s'aggrava encore sous les grands-rois qui vinrent après lui. La rapacité des satrapes elles besoins croissants du trésor de l'Etat, épuisèrent les villes maritimes ainsi que l'intérieur du pays Poussés au désespoir, les Sidoniens se soulevèrent en 351 avant Jésus-Christ (20 ans avant l'expédition d'Alexandre le Grand en Asie) sous la conduite de leur vaillant roi Tennes, mais ils succombèrent après une résistance opiniâtre et les Perses détruisirent leur ville. La chute de cette ancienne rivale parut faire renaître dans le cœur des Tyriens presque oubliés de nouvelles espérances de liberté. Seuls entre tous les Phéniciens, ils osèrent braver Alexandre le Grand. A cette époque, l'ancienne Tyr, la ville continentale, n'existait plus depuis longtemps ; elle avait été anéantie en 524 par un tremblement de terre ; et les coups réitérés que le sort, avait, depuis le milieu du 8e siècle, portés à cet ancien état libre, avaient donné cours chez les Grecs à l'expression proverbiale, infortunes tyriennes (1).

Mais ce qui n'est pas moins remarquable que l'histoire des relations de la Phénicie avec le dehors, c'est le développement des institutions politiques de ce pays. Et d'abord remarquons que plusieurs des écrivains les plus distingués de Pantiquité, surtout Aristote, parlent de la ressemblance des constitutions de Crète et de Sparte avec celle de la Phénicie, et donnent à entendre que cette dernière a servi de modèle aux deux autres. L'Etat phénicien comprenait trois classes d'hommes entièrement distinctes : celle des anciens citoyens qui avaient le pouvoir, ou la noblesse; celle de& membres de la commune populaire, lesquels, avec le temps et à la suite des luttes de partis, avaient obtenu des droits politiques; et enfin, la masse de ceux qui obéissaient.

Commençons par la noblesse ou la classe des anciens citoyens. Cette classe comprenait plusieurs subdivisions, basées sur deux nombres fondamentaux, trois et dix. Elle se divisait

(i)Movers. II, 202 ete.

d'abord en trois souches ou tribus, en hébreu Schebeth en grec (puX/j, en latin, tribus. Cette division se retrouve également chez les anciens Romains et chez les Doriens. Le peuple romain se composait, dans l'origine, de trois tribus, les Ramnes, les Tities et les Luceres (1) ; et dans tous les états et colonies d'origine dorienne, il y avait 'également trois tribus, les Hylleis, les Dymanes et les Pamphyloi.

Une des trois tribus phéniciennes avait, comme les Ramnes à Rome, la préséance sur les deux autres et formait la haute noblesse. Et de même aussi que chez les Romains, les Spartiates et les Cretois, chaque tribu se subdivisait eu dix compagnies, appelées en hébreu Mischpechot, en phénicien Chaberim; chez les Grecs elles reçurent tour à tour les noms d'Obès etde çparpiai, et chez les Romains celui de Curies. Des sacrifices et des festins communs servaient de trait-d'union ou de lien entre les diverses compagnies ou Chaberim, que les GrecsappelaientsraipLai. Chaque compaz/m'e se divisait de nouveau, tant chez les Phéniciens qu'à Rome, à Sparte et en Crète, en dix races ou familles, appelées en phénicien Bethaboth (maisons du père) en grec narpiai et en latin Génies.

L'ensemble de la classe souveraine comptait, par conséquent, trois tribus, 30 compagnies, et 300 familles. Les représentants de ces familles formaient ensemble le grand-conseil, où chaque famille envoyait un membre. À côté de ce grandconseil, il en y avait un petit tiré du précédent, et comprenant les chefs des 30 compagnies. Enfin, au-dessus de ce petit conseil s'élevait encore le collège des dix, ou un comité de dix membres. Il est probable que ces dix appartenaient exclusivement à la haute noblesse, et se composaient conséquemment des chefs des compagnies de la tribu privilégiée.

Il est souvent fait mention de ce collège des dix : rien d'important ne pouvait se faire sans eux, ils formaient le con-

(1) Movers If, 4-83.

seil intime du roi, et l'on croit qu'il émigrèrent à Carthage avec Elissa. L'histoire de Carthage nous §ffre des exemples qui prouvent que, dans des circonstances extraordinaires, il y avait encore au-dessus des dix un comité plus restreint, de trois membres seulement, qui, sans doute, représentaient les trois tribus de la noblesse. Il est à supposer que cette institution avait aussi été empruntée à Tyr, la mère-patrie : toutefois, on n'en a aucune preuve.

Toutes les charges élevées, tant dans la mère-patrie que dans les colonies, les dignités de gouverneurs et de juges, particulièrement les dignités sacerdotales, si richement dotées, et même, en un certain sens, l'autorité royale, étaient réservées à la noblesse. Il est très-vraisemblable que la constitution primitive de la Phénicie avait le sacerdoce pour base. Le sanctuaire d'Hercule ou d'Archol, sur la petite île située près de Tyr, remonte, comme nous l'avons montré, aux temps les plus reculés. Hercule lui même portait le titre de roi de la ville, Melkart. Or, il était difficile qu'un roi humain existât à côté d'un roi divin, et l'on doit bien admettre que, dans l'origine, le représentant du dieu, le grand-prêtre, dirigeait les affaires de l'Etat. Plus tard encore, les grands-prêtres restèrent les premiers personnages du pays après le roi ; ils tiraient des revenus considérables, tant des terres qui appartenaient au temple du dieu, que des dîmes auxquelles les colonies étaient astreintes; en un mot, il étaient considérés comme les colonnes et les soutiens des anciennes institutions aristocratiques.

Lorsque la foule du peuple s'accrut, que le commerce devint plus considérable, et que par là la gestion des affaires de l'Etat devint plus compliquée, on institua, paraît-il, des suffîtes ou juges pour aider le grand-prêtre. Les suffètes, en effet, sont plus anciens que la royauté, et il en est fait mention avant que l'aristocratie de Sidon fût venue s'établir sur la plus grande des deux îles. Grâce à ce dernier événement, il y eu, dès lors deux villes à côté l'une de l'autre, l'ancienne

sur le continent, el la nouvelle, dans l'île. De là aussi deux suffètes au lieu d'un, l'un pour l'ancienne ville et l'autre pour la nouvelle. Les Phéniciens tenaient avec opiniâtreté à toutes leurs institutions : aussi l'existence de deux suffètes se perpétua dans les colonies, bien longtemps après que cette charge eut été supplantée àTyrpar la royauté.

D'après ce que j'ai dit précédemment, le premier roi de/Tyr dont l'existence puisse être prouvée par les documents est Àbibaal, père de Hirom, lequel florissait vers l'an 1000 avant Jésus-Christ. Or, comme cette dignité, conformément à sa nature, menaçait non seulement le sacerdoce, mais encore toute raiistocratie, il est probable que ce ne fut qu'à son corps défendant et forcée par le peuple, que la noblesse consentit à cette innovation. En effet, nous avons plus d'une fois trouvé la royauté tyrienne liguée avec le peuple contre les classes privilégiées. Toutefois l'aristocratie ne manqua pas d'imposer à la royauté des bornes aussi étroites que possible. Le roi ne dominait pas, à la manière des grands-rois d'Assyrie et de Perse : son autorité, comme celle des doges de Venise, était limitée par le grand et par le petit conseil.

Outre le pouvoir judiciaire, dont les suffètes, leurs prédécesseurs, étaient revêtus, ils eurent aussi le commandement de la flotte et de l'armée. Mais le pouvoir législatif et celui de faire la guerre et la paix, restèrent entre les mains du Sénat. Toujours dans le même but, afin que le roi restât dépendant du sacerdoce et, par lui, de la noblesse, on déféra au grand-prêtre du dieu de la ville une espèce de seconde royauté, en le nommant suppléant du roi, pour tous les cas où celui-ci serait empêché d'agir par lui-même.

Le grand-prêtre était chargé de surveiller constamment le roi, afin qu'il n'entreprît rien contre la constitution existante; et grâce à ses riches revenus, ainsi qu'à la grande influence que lui donnait sa qualité de chef de toutes les hiérarchies sacerdotales de la mère-patrie et des colonies, il se trouvait à même d'exercer avec vigueur et efficacité les

droits qu'on lui avait déférés. Plusieurs exemples de l'histoire de Tyr prouvent, du reste, que celte suprême dignité sacerdotale était ordinairement au pouvoir des plus ^proches parents du roi ; mais il est permis de supposer que telle n'avait pas été, dans le principe, l'intention de ceux qui avaient procuré au grand prêtre la dignité la plus élevée après celle du chef suprême de l'Etat. Ce furent, sans doute, les rois eux-mêmes qui, sentant combien les pontifes suprêmes pouvaient devenir dangereux pour eux, prirent leurs mesures de manière à faire tomber cette charge importante aux mains de leurs frères ou de leurs fils. Et alors encore, les rois eurent plus d'une fois à trembler devant les grands prêtres. Ithobaal, grand-prêtre d'Astarté, tua, comme nous avons vu, le roi Phélès, et s'éleva lui-même sur le trône. De même, la révolution qui fut cause de l'émigration de l'aristocratie à Carthage, éclata par la crainte qu'eut le parti populaire, de voir le grand-prêtre Sicharbaal ne laisser au jeune roi Pygmalion qu'une ombre d'autorité.

Pour dédommager les rois de ce qui leur manquait en puissance réelle, l'aristocratie tyrienne leur donna une cour brillante et les entoura d'une magnificence excessive, ayant soin toutefois de réserver la distinction de la pourpre au grand-prêtre aussi bien qu'au roi, afin que le peuple n'oubliât jamais qu'il y avait un second roi dans l'Etat. Mais en dépit de ces précautions jalouses et de ces mesures de suspicion, la royauté phénicienne ne laissa pas de pousser de profondes racines. On voit, en effet, des rois, non-seulement à Tyr, mais encore dans les autres cités un peu considérables, telles que Sidon, Aradus, Byblus et Béryte, et ils obtinrent tous ensemble l'hérédité du pouvoir. Mais, en revanche, l'aversion de l'aristocratie pour les chefs de l'Etat continua d'exister. Des tentatives furent encore faites du temps de la domination babylonienne pour faire élire deux rois au lieu d'un, ou pour abolir complètement la royauté et la remplacer par des suffètes. Plus lard, lorsque les villes de Phénicie,

eurent perdu leur commerce, leurs colonies et leur opulence, des membres isolés des nombreuses maisons royales durent tomber dans une triste pauvreté. Aussi les historiens d'Alexandre le Grand rapportent que ce prince nomma roi de Sidon, un certain Abdalonyme, issu à la vérité de sang royal, mais réduit par la pauvreté à exercer le métier de jardinier dans un faubourg de la ville de Tyr.

La seconde classe principale de la population phénicienne se composait du peuple de la ville, c'est-à-dire des artisans et des étrangers que le commerce y attirait, ainsi que des descendants des mercenaires étrangers, la plupart Cariens, que l'aristocratie avait pris à son service. On voit par un passage d'Ezéchiel (1), qu'une garnison de ces mercenaires était en permanence à Tyr, pour tenir la multitude en respect. Dans le principe, le peuple ne jouissait d'aucun droit politique, et était traité comme de la canaille. Les rois et les familles dominantes prétendaient tirer leur généalogie des dieux ; le reste était regardé par eux comme une espèce de bêtes de somme bipèdes. Mais avec le temps, les enfants des hommes conçurent la pensée de signifier aussi quelque chose, et, après des troubles longs et sanglants, unis le plus souvent avec la royauté, ils conquirent une certaine part au gouvernement.

Les descendants des mercenaires paraissent avoir eu la plus grande part à cette révolution, car une ancienne tradition (2) fait descendre la commune populaire de Tyr d'esclaves cariens. Cette tradition conserve l'empreinte de l'orgueil aristocratique offensé, et qui ne peut oublier qu'il a été contraint d'accorder des droits politiques à celui qu'il avait sous sa dépendance.

On trouve sur quelques monuments phéniciens des traces d'une constitution des corps de métiers. Une inscription de Cittium, dans l'île de Chypre (3), fait mention d'un chef des forgerons, Rab Charasch. On peut supposer que ces corps de

(I) XXVII. 10. —(2) Ersch et Gruber. — (5) Movers, II, 522.

métiers avaient en même temps une signification politique. Il est possible qu'après avoir obtenu une part au gouvernement de la ville, la commune populaire y eut pour représentants les chefs des métiers.

La population des campagnes, moins heureuse que celle de la vilie, resta dans une rigoureuse sujétion. La propriété du sol, dans la mère-patrie, de même que dans les colonies, appartenait à trois maîtres, qui étaient la couronne, les temples et la noblesse. Le laboureur sujet, qui préparait la terre, faisait les semailles et les récoites, devait payer une redevance élevée, probablement le quart des produits, comme les corvéables égyptiens depuis le temps de Joseph. A côté de cette espèce de serfs, il y avait ensuite des masses d'esclaves proprement dits. L'aristocratie des négociants souverains delà Phénicie fut la plus ancienne et la plus grande marchande d'esclaves de l'univers. Il va sans dire qu'elle pourvoyait d'abord à ses propres besoins; aussi Diodore de Sicile rapporte (1 que les ouvriers employés dans les immenses fabriques phéniciennes, étaient pour la plupart des esclaves, race, dit-il, constamment portée à la sédition.

Je n'ai parlé jusqu'à présent que de la constitution des états particuliers de laPhénicie. Mais réunis, ils formaient une confédération, dont la constitution particulière rappelle les relations modernes des États de l'Allemagne entre eux. Toutes les localités indépendantes du pays faisaient partie de cette confédération, mais elles ne jouissaient pas toutes de droits égaux. A la tête se ttfevaient les trois grandes villes royales, Tyr , Sidon et Aradus , auxquelles les villes moins considérables étaient subordonnées ou coordonnées. La direction des affaires de la confédération était confiée à un haut conseil ou une espèce de Synedrium, où siégeaient les trois rois des villes privilégiées, avec chacun 100 députés élus. Le Synedrium se réunissait, à des époques déterminées, dans la ville de

(l)Movers, II, 521

41tf HISTOIRE PRIMITIVE

Tripolis, qui dut à la confédération son nom et même son existence. Tripolis se composait proprement de trois villes, éloignées l'une de l'autre d'un stade, et qui avaient chacune ses fortifications à part. Celte circonstance témoigne de la jalousie qui régnait entre les confédérés. C'est pour la même raison que la ville fédérale avait été construite en un lieu à peu près également éloigné des trois grandes villes, et en dehors de leurs territoires. Au temps de la suprême domination perse, la préséance appartint à Sidon.

Cependant, à une époque plus reculée, la confédération phénicienne avait une autre forme. Du douzième'au sixième siècle, Tyr avait été le chef-lieu directeur, et il paraît même qu'alors l'assemblée fédérale siégeait dans cette ville. Toutefois, on ne possède pas de témoignages relatifs à l'organisation qu'avait alors la confédération. On sait seulement que Tyr gouvernait les autres villes, ses soeurs, avec dureté, et que par là elle s'attira leur haine. Aussi, lorsque Salmanazar fit invasion en Phénicie, les autres villes se retirèrent de la confédération, et aidèrent même l'Assyrien à faire la guerre à la ville qui jusqu'alors avait été comme la tutrice de la Phénicie.

L'histoire ne connaît, en dehors de la Phénicie, aucun autre peuple qui, avec un territoire originairement aussi restreint, (il dépassait à peine en étendue celui du grand-duché de Bade) ait joué un aussi grand rôle politique. La puissance et la richesse des Phéniciens reposaient principalement sur trois choses : leur industrie , leurs colonies et leur commerce. Arrêtons-nous-y quelques instants. La*0dition phénicienne rapporte aux dieux indigènes l'invention de presque toutes les industries, de l'agriculture, de la culture des fruits et de la vigne, de l'architecture, de la construction des chaussées, de la préparation des métaux, de la construction des navires, de l'art de tisser et de teindre. Cette prétention atteste nonseulement l'antiquité de ces différents arts, mais encore la persuasion juste où étaient les Phéniciens, qu'ils élaieul la source de leur puissance et leur richesse.

RU GENRE HUMAIN. lît

Les territoires de Tyr, deByblus, de Béryle, d'Àradus, du Liban, deLaodicée, de Botrys, de Tripolis, de Sarepta, d'Asealon, étaient célèbres dans l'antiquité par leurs excellents vins, qui se transportaient jusque dans l'Inde et dans l'Ethiopie. Il existe même encore des passages isolés d'auteurs anciens, où l'on voit des gourmets grecs et romains vanter la fleur des vins phéniciens. On lirait également de Tyr la plus fine farine de froment de tout l'univers ; et tout le pays n'était qu'un vaste jardin potager et fruitier qui produisait les légumes les pins délicieux. Pour ce qui regarde l'agriculture ordinaire, Hérodote relève particulièrement l'excellente qualité de lin et de chanvre que ce pays fournissait. Je n'ai pas besoin de faire remarquer la grande importance de ce produit pour la marine.

La mer était à son tour habilement exploitée par les Phéniciens. La plus ancienne capitale du pays lire même son nom de cette industrie,, car Sidon signifie pêche. Cette industrie fournissait au commerce des masses énormes de poissons, grands et petits, salés ou sécliés, depuis la sardine jusqu'au, thon. Les sièges principaux de la pêche étaient les villes de- Tyr et de Béryle ; et d'anciens documents font mention de préparations particulières, destinées à conserver au moyen, de la salaison les produits de la mer.

L'architecture phénicienne n'aspirait pas, comme celle des Egyptiens, à la grandeur, ni comme celle des Grecs, à la beauté; elle visait plutôt à l'utile. Les Phéniciens furent les. premiers à construire des chaussées, et à réduire en système les travaux de défense des villes. Les constructions de leurs ports et de leurs eilernes, ainsi que leurs aqueducs excitent encore aujourd'hui l'étonnement par les débris qui en restent. L'art des constructions navales est sans contestation d'invention phénicienne : toutes les espèces de va*sseaux, propres à la navigation soit des petites rivières, soit du vaste océan, depuis le tronc d'arbre creusé jusqu'au radeau, et du radeau jusqu'au vaisseau de transport, à la magnifique gondole, et

41 à H1SJ OlftL PRIMITIVE

aux fiers et redoutables navires à trois et à cinq rangs de rames, ont été imaginés par eux.

11 en est très- vraisemblablement de l'exploita! ion des mines comme de la construction des navires : les Phéniciens en rapportent l'origine à leurs dieux, en d'autres termes, ils insinuent que cette industrie est très-ancienne dans leur pays et qu'elle y a été inventée. Aussi haut que remontent les données de l'histoire, on y rencontre des traces indiquant qu'ils extrayaient du cuivre de leur propre sol, du Liban, de la Cilicie et des montagnes de Chypre.

L'or, dans le principe, ne s'obtenait que par le lavage du sable des rivières; mais bientôt les Phéniciens exploitèrent le minerai d'or et d'argent. La fonte de ces métaux se rencontre également de bonne heure. Une localité bien connue de la côte phénicienne, Sarepta, reçut même son nom de cette industrie; car Sarepta signifie fusion.

Le travail des métaux y marchait de pair avec leur exploitation et leur fusion. Aussi, depuis les livres de l'Ancien-Testament et les Chants d'Homère, jusqu'aux poètes et aux prosateurs du 5e siècle après Jésus-Christ, les Orientaux et les Occidentaux louent à i'envi l'habileté des Phéniciens sous ce rapport. La description du temple de Salomon à Jérusalem, dont la construction, dirigée par des maîtresouvriers tyriens, fut aussi exécutée par des maçons et des charpentiers de celle nation, prouve que, dès cette époque, ils avaient porté à une haute perfection l'art de donner toutes sortes de formes aux métaux en fusion. Ils travaillaient surtout le cuivre, seul ou en y joignant le zinc, le bronze, Félain, l'argent ou l'or. Quant aux ouvrages de fer et d'acier, forgés ou en fonte, je ne trouve aucune preuve de leur habileté en ce point, il est certain, au contraire, qu'ils achetaient ces sortes d'ouvrages confectionnés chez les Tiba rênes et autres peuples du Caucase, et les livraient ensuite au commerce. Ce qui faisait surtout la réputation des villes de Phénicie, c'étaient leurs beaux ouvrages en or et en argent, leurs

coupes el autres vases, qui étaient déjà un sujet d'admiration pour Homère. Outre la préparation des métaux, les Phéniciens connaissaient aussi et pratiquaient l'art d'enchâsser et de graver les pierres précieuses; celui de tailler, de tourner et de façonner l'ivoire, l'ambre jaune et l'albâtre, et même de souffler le verre. Les coraux, les pendants d'oreilles et les perles qu'ils fabriquaient avec le verre, étaient déjà un ms-yen ordinaire d'échange pour le commerce excessivement lucratif qu'ils faisaient avec les barbares de l'Afrique.

Mais l'industrie phénicienne tirait peut-être de plus grands avantages encore de ses tissus et de ses teintures. Les quatre matières premières qui, aujourd'hui encore, sont la base de la tisseranderie, le lin, la laine, le coton, (byssus) et la soie leurs servaient déjà à fabriquer les plus belles étoffes. Homère parle des beaux vêtements tissés par les femmes de Sidon ; et au moyen-âge encore, on appelait des étoffes magnifiques du nom de Tyrea (1). Les princes du commerce tyrien établirent de grands ateliers de tissage ; mais l'activité des artisans indigènes ne suffisait pas pour la préparation de toutes les étoffes que le commerce tyrien répandait dans le monde. Comme le salaire était plus élevé dans les riches pays de la côte, que dans les provinces, pauvres en argent, mais d'ailleurs très-peuplées, de la haute Asie, ils préféraient en tirer des tissus bruts, auxquels les habitants des côtes donnaient ensuite leur perfectionnement. Les couleurs dont on les teignait en doublaient le prix. La liqueur extraite d'un animal à coquillage, de peu d'apparence, qui vit sur le sable de la mer, et qu'on appelle pourpre, fut une source de richesse pour les marchands de la Phénicie. On distinguait différentes espèces de pourpre, le rouge, le bleu, le blanc, le jaune et d'autres nuances encore ; mais le plus estimé de tous, c'était le rouge foncé C'étaient les étoffes de cette dernière couleur, laquelle y était appliquée deux fois, qu'on appelait pourpres

(l)ErschclGruber. 55.

de Tyr deux fois teintes, dibaphatyria. Venait en second lieu, le pourpre bleu sombre, violet ou améthyste. Le premier s'appelait en hébreu et eu phénicien argaman, et le second techelet. Mais toute espèce de pourpre se distingue par un certain feu ou par un éclat chatoyant, que produisent seuls, entre les nouvelles matières colorantes, l'indigo et la cochenille. D'anciens documents mentionnent des teintureries en pourpre à Tyr, à Sidon, àPorphyréon, qui en tira son nom, à Sarepta, dans les villages du territoire tyrien jusqu'à Chaïpha; puis à Dor, à Césarée, à Lydda, et même dans l'intérieur du pays, à Néapolis, où une colonie sidonienne s'était établie.

Le commerce des étoffes de pourpre mettait en circulation des sommes immenses. Qui ne sait que dès l'antiquité la plus reculée, la pourpre était le vêtement distinctif des rois ? Or, on est frappé d'étonnement à la vue des masses d'étoffes de pourpre accumulées par le luxe des souverains orientaux. Plularque nous apprend que lorsque Alexandre eut conquis Suze, capitale de la Perse, ou trouva dans les palais de celte ville des étoffes de pourpre pour une valeur de 5000 talents, c'est à-dire de 13 millions de florins d'Allemagne. Bientôt du reste l'usage de la pourpre se répandit des cours dans les hautes classes delà société, partout les riches voulurent avoir leurs tapis et leurs vêtements de pourpre.

Passons maintenant aux colonies phéniciennes. Il n'est pas de peuple, même les Anglais, qui ait fondé autant de colonies que les Phéniciens. Mais l'origine de ces établissements ne fut pas toujours la même : les uns furent fondés sur l'ordre de suzerains étrangers qui les y forçaient. Telles furent les grandes colonies phénico-égyptiennes établies sur le sol grec en Crète, à Argos, à Thèbes, clans l'Attique, et dont je parlerai plus lard. D'autres furent fondées librement, soit par l'Etat, et celles là restaient d'ordinaire dans une stricte dépendance de la mère-pairie, soit par des citoyens riches et puissants.

Les motifs de leur fondation différaient également. Les unes

furent établies dans le but d'avoir des points fortifiés pour protéger l'exploitation des mines, pour la pêche, pour la récolte des pourpres; d'autres, et cela arrivait plus fréquemment, eurent pour but de transporter en pays étranger un surcroît de population remuante et inquiète, dont l'accumulation dans les capitalesétait un danger pour l'Etat. L'antiquité, sous ce rapport, montrait beaucoup plus de. sagesse que les gouvernements actuels. La politique considérait alors comme une tâche importante le soin des prolétaires, et s'occupait à leur procurer des moyens honnêtes de s'assurer un gain suffisant, tandis qu'aujourd'hui on abandonne les pauvres à euxmêmes. Enfin, leplus grand nombredes colonies furent fondées en vue du commerce.

Pour avoir plus facile à jeter un coup d'oeil sur l'ensemble de ces colonies, je les diviserai toutes en deux parts, celles de l'orient et celles de l'occident, rattachant à ces dernières celles du sud et du nord-ouest. Dès avant le temps où les vaisseaux phéniciens sillonnaient toutes les mers, on trouve déjà des traces d'un commerce actif entre la Phénicie et l'Orient. C'est de l'Euphrate, comme nous l'avons vu, que les Chananéens vinrent dans le pays qu'ils ont habité plus tard. Après leur émigration, ils tachèrent de conserver des relations avec leur ancienne patrie ; c'est ce qui résulte d'une série de colonies fondées dans l'intérieur du pays, et qui, partant du rivage de la mer, formaient une ligne qui s'étendait vers la plaine des deux fleuves, le long de l'ancienne route qui menait à l'Euphrate. Ces établissement furent : 1° Dan, appelé plus tard Panéas, chef-lieu de la Palestine septentrionale, où les Sidoniens habitaient déjà du temps de Moyse.

%° Plus loin vers l'est, on rencontre Hamath, centre du commerce de l'Asie antérieure etl'un des plus anciens établissements phéniciens. A partir de Hamath, la route des caravanes prenait une double direction; l'une vers le nord, l'autre vers le sud. Le premier établissement phénicien vers le sud, était Eddana, sur l'Euphrate, et le plus rapproché du

côté du nord était Nisibe. Toutes les localités nommées jusqu'à présent étaient dans l'intérieur du pays. Mais les Phéniciens n'oublièrent pas non plus d'occuper les positions avantageusement situées près de la mer.

Un coup d'œil jeté sur la carte montre que le golfe arabique et le golfe perslque devaient avoir pour eux une importance particulière. Aussi dès les temps les plus reculés, ils fondèrent, sur ces deux golfes plusieurs établissements, à Eziongéber et à Elat, sur celui d'Arabie, puis sur les îles appelées aujourd'hui Bahrein, dans le golfe persique. C'est de ces divers points qu'ils faisaient, seuls d'abord, puis de concert avec les juifs lorsque David eut conquis Eziongéber, ce commerce avec Ophir, dont il a été fait mention ailleurs.

Disons maintenant un mot des colonies occidentales. Je commencerai parcelles qui furent fondées sur les côtes de l'Asie mineure et de la Grèce, ainsi que dans les îles grecques. Tarse en Cilicie doit avoir été bâtie par les Aradiens, longtemps avant que Sennachérib entreprît de la fonder de nouveau (1). Entre les grandes îles de la Méditerranée, celle de Chypre était la plus voisine des Phéniciens. Aussi, c'est là que s'établirent d'abord les tribus des Chétites et des Hamathéens, qui bâtirent Cittiumel Amathus. Plus tard les Sidoniens conquirent toute l'île, qui passa sous la domination des Tyriens lorsque l'aristocratie de Sidon eut émigré à Tyr. Outre Cittium et Amatbus, on mentionne encore comme colonies phéniciennes les villes de Carpasia, de Cérynia, de Lapethus et de Paphos. Amatbus et Paphos sont fameuses dans tout l'univers par le culte infâme d'Astarté, qui, de là, se répandit en Grèce. Les Phéniciens s'établirent aussi de bonne heure dans l'île de Rhodes ; mais ils en furent chassés plus tard par l'invasion desDoriens. Il y resta néanmoins un sacerdoce phénicien, qui se perpétua dans la ville de Jalysus jusqu'à l'époque macédonienne.

(I) Ersch und Gruber.

DU GENRB HUMAIN. 417

Plus loin vers l'ouest, les Phéniciens fondèrent des établissements à Théra, h Mélos, à Oliarus, à Cythère. Celui de Théra est attribué aux compagnons de Cadmus et remonterait par conséquent au 14e siècle avant Jésus-Christ. En Crèie, ils bâtirent sur la côte les villes à'Itanus et de Lampe. Ils occupèrent aussi, non loin des côtes de Thrace, l'île de Thasus, qui acquit un certain nom par l'exploitation de ses mines et par le culte d'Hercule, dont le temple avait été bâti dans cette île par la ville deTyr. En Thrace même, ils exploitèrent les mines d'or de Pangée et bâtirent sur le rivage de la mer la ville de Galepsus.

La seconde série des colonies phéniciennes en occident, se compose de celles qu'ils fondèrent en Sicile, en Sardaigne et dans les Baléares. Avant la fin du 9e siècle les Phéniciens possédaient tous les promontoires de la Sicile, et un grand nombre de petites îles le long de la côte. Mais dans le courant du 8e siècle, les Grecs profitèrent de la scission survenue entre Carthage et Tyr, ainsi que de la détresse où l'aggression des Assyriens mit les villes delà Phénicie : ilsattaqucrentles colonies de la Sicile, auxquelles la mère-patrie ne pouvait porter secours, et réduisirent leurs habitants a se* renfermer dans quelques points fortifiés de la côte. Les^ anciennes colonies phéniciennes en Sicile étaient Héracle'e, qui, avant même que les Grecs en fussent maîtres, s'appelait, Makara, de Macar, surnom de l'Hercule phénicien, ou Rus Melkart c'est-à-dire, promontoire du dieu de la ville de Tyr. Venait ensuite Panormus (aujourd'hui Païenne) appelé sur les monnaies phéniciennes Machamat c'est-à-dire Camp, puis Motyé,Solo'ù ou Solentum. Les Phéniciens possédaient également les îles actuelles de Malte, de Gozzo et de Comino, ainsi que la petite île de Cossura, ainsi appelée de Chusor, dieu cabire des Phéniciens.

Dans l'île de Sardaigne, qui passait dans l'antiquité pour la plus fertile de la Méditerranée, ils fondèrent une foule de villes, entre autres Caralis, qui est encore aujourd'hui la .ca*-

pilale de cette île, sous le nom de Cagliari. Us doivent aussi avoir fondé de bonne heure des établissements en Corse, car le poëte alexandrin Callimaque appelle la Corse l'ancienne R Tyrnos des Phéniciens. Mais tous les établissements phéniciens de la Corse furent complètement ruinés pendant les guerres qui eurent lieu, au 6e siècle avant Jésus-Christ, entre les Phocéens de Massilie et les Carthaginois. Dans les Baléares, au contraire, à Minorque et à Ivice (qui s'appelait en phénicien Ebusus ou Busus, c'est-à-dire, île des Sapins) il se conserva des restes des colonies phéniciennes jusqu'au temps d'Auguste.

Les établissements fondés dans le nord de l'Afrique forment la troisième série des colonies phéniciennes de l'ouest. On peut en suivre la longue ligne et ses nombreux embranchements, depuis la grande Syrte jusqu'aux rivages de l'océan occidental et à l'île de Cerné,, appelée aujourd'hui Arguin, et même, sur quelques points, jusque bien avant dans l'intérieur du pays. Parmi ces derniers établissements, fondés dans l'intérieur de l'Afrique, lesanciens auteurs mentionnaient les villes de Capsa, de Thébcsté eu à'Hécatompyles et eelle à'Auza. Une preuve du grand nombre de colonies phéniciennes fondées sur les côtes du nord de l'Afrique, c'est la masse de villes dont les noms sont composés à l'aide du mot phénicien rus, qui signifie cap ou promontoire. Ainsi, de la grande Syrie jusqu'en Numidie, on trouve déjà en ce genre, Ruscinona, Ruspina, Rusuko, Ruspe ; en Numidie même, Rusicada, Rustieia; en Mauritanie, Rusibis, Rusconia, Rusikibar, Rusukuro, Rusazis, Rusubéser ; et dans l'ouest de l'Afrique, Rassadir, Risadir, Risadium.

Les plus grandes et les plus importantes villes coloniales de la côte septentrionale étaient Carthage, Utique, Leptis la grande, Sabratha, Adrumet, Hippone. Quant à la partie de la côte occidentale située au-delà des colonnes d'Hercule, l'Alexandrin Eratosthènes rapporte que les Phénieiens avaient bâti environ 300 villes le long du rivage de l'Océan atlantique. Mais la plupart de ces villes furent plus tard détruites par les

barbares ; on ne connaît le nom que d'un bien petit nombre, telles que Tingis (aujourd'hui Tanger), Zélis et Lixus. De là, des navigateurs marchands pénétrèrent jusqu'en Guinée, -où ils achetaient de la poudre d'or.

Il ne reste plus à parler que de la quatrième série des colonies de l'ouest, celle d'Ibérie ou d'Espagne. La province occupée par les Phéniciens le long de la côte méridionale de l'Espagne s'appelait en phénicien Tarsis, et chez les Romains la Turdilanie. Elle comprenait une suite de villes florissantes, fondées, les unes immédiatement par les Phéniciens, les autres, par les colonies de l'Afrique. Leur origine semi-libyenne se reconnaît à ce que beaucoup de noms de villes, tels que Carthage, Abdère, Gadès, Bélon, Hippone, U tique, Leptis, Malacca, Sescti, Tunis, se rencontrent en même temps dans le nord de l'Afrique et au sud de l'Espagne. La plus importante de ces villes était Gadès, d'où se faisait avec le nord de l'Europe, l'Angleterre et les rivages de la Baltique, un commerce qui mettait particulièrement en circulation l'étain et l'ambre jaune.

Appuyé sur ce grand nombre de colonies, le commerce phénicien s'étendit dans toutes les parties du monde connu des anciens. Aucun objet n'en était exclu. Ils fournissaient tout ce qui pouvait leur rapporter un bénéfice, les produits de leur propre industrie et de celle des autres peuples ; les matières brutes du Nord et du Sud, de l'Orient et de l'Occident; les choses d'un usage quotidien et les objets du luxe le plus raffiné; les épices de l'Inde et les parfums de l'Arabie ; les laines de l'Asie-mineure et de l'Espagne ; le vin, l'huile, la soie, le bétail, l'ambre jaune, les métaux.

Il ne se bornèrent pas à s'établir par troupes dans les colonies ; des merciers et des commerçants phéniciens allèrent aussi se fixer isolément dans des pays étrangers. 11 est parlé de maisons de commerce phéniciennes presque dans toutes les grandes villes ; et dans quelques-unes ils se trouvaient en si grand nombre, qu'ils occupaient des quartiers

entiers, ayant leurs propres temples et des magistrats particuliers. La manière dont Aristophanes parle des Phéniciens indique clairement qu'il y en avait un nombre considérable à Athènes; et cela est confirmé par des inscriptions phéniciennes retrouvées récemment dans cette ville. Dans l'île de Délos, une corporation de marchands phéniciens avait en propre un sanctuaire de Melkart, et une autre communauté de ce genre habitait la ville de Thèbes. Un très-grand nombre de Phéniciens étaient établis à Corinthe, à preuve, le culte infâme qu'y recevait Vénus sous le nom de yoivberi. Il y avait également des maisons de commerce phéniciennes dans les villes de r Asie-mineure et des rivages de Thrace, comme à Milet, à Cios, à Bysance. C'est d'une famille de ce genre, qui portait le nom de famille des Thélides, que naquit à Milel le célèbre philosophe ionien Thaïes.

Ces étrangers exercèrent une grande influence sur le développement de la vie civile chez les Hellènes. C'est d'eux que les Grecs reçurent les monnaies, les poids elles mesures. Les mots grecs, p.yà, mine, îeepanov, îta(3oç, xôpoç, g&.tov, pour désigner différentes mesures, et dpa^-n sont empruntés au phénicien. Il en est de même d'une foule de mots qui désignent des épiceries, des épices, des pierres précieuses, de fines étoffes, des plantes orientales, des instruments de musique, par exemple : [kvpov, xivvapov, xaccta, zavva, Ai(3avwroç , êa/(7aaoy , vdpdoz , ê^éÀtoç, a^oyj, ytrpov, o"a7r<p£ipo;, caoTTiç, G^âpoLydoq, êuçço;, y.dpnccaoç. Du reste l'habitude de voir des Phéniciens se trouver partout où il y avait quelque chose à gagner, et, poussés par une avarice sordide, se permettre toutes sortes de tromperies, les fit regarder dans l'antiquité, à peu près comme le peuple considère aujourd'hui dans plusieurs pays les petits trafiquants juifs. Phénicien et fripon, passaient pour des mots synonymes, et ils étaient sous le poids de la haine universelle.

Etabli parmi des étrangers, le Phénicien se montrait souple et condescendant; mais partout où il pouvait dominer, son

caractère véritable se manifestait. Pleins de jalousie, ils excluaient de leurs colonies les marchands des autres nations. Ils craignaient surtout de les voir pénétrer dans la riche Tartessus ; et pour les détourner de la pensée de s'y rendre, ils débitaient toutes sortes de contes relativement à d'affreux monstres qu'ils disaient habiter dans ces contrées et menacer la vie des hommes. Ces fables obtinrent longtemps créance parmi les Grecs ; et si parfois, affrontant ces vaines terreurs, des navigateurs grecs osaient pénétrer jusqu'aux rivages espagnols, les Phéniciens coulaient leurs vaisseaux à fond et en faisaient périr les équipages dans les flots.

Voici, en effet, ce qui est rapporté dans Strabon (1). « Les Phéniciens tenaient secret le commerce qu'ils faisaient autrefois de Gadès avec la Grande-Bretagne. Un jour que des navigateurs grecs, allant à la découverte de pays étrangers, suivaient un navire marchand de Phénicie, celui- ci, par jalousie, se fit échouer contre des bas-fonds, attira les étrangers vers le même écueil et les fit périr. Le navigateur phénicien se sauva ensuite sur les débris de son navire, et reçut du trésor public une indemnité pour les pertes qu'il avait faites. » — Un écrit d'Eusèbe, auteur ecclésiastique, lequel a été retrouvé il y a quelques années dans une traduction syrienne, parle d'un autre moyen encore que les Phéniciens employaient dans le même but. «Afin que personne, y est-il dit, n'établisse des relations commerciales avec leurs colonies, ils ont l'habitude de ravager constamment les pays qui en sont les plus proches, afin qu'aucune ville n'y devienne florissante. »

Enfin, pour compléter le tableau de l'activité commerciale des Phéniciens, je signalerai «ncore un point important (2). Un des articles les plus lucratifs de leur commerce était le trafic des esclaves des deux sexes. Les chants d'Homère insinuent en plusieurs endroits, que les Phéniciens, lorsqu'ils le pouvaient sans danger, enlevaient des hommes sur les

(1) Ersch und Grubcr. 5C3. — (2) Movcrs I. 55.

k%t HISTOIRE PRIMITIVE

rivages étrangers. Une guerre venait-elle à éclater en Orient, aussitôt des spéculateurs phéniciens se mettaient en route, marchaient à la suite des armées et achetaient les prisonniers. En Grèce et surtout en Ionie, ils achetaient des femmes et des filles, pour les revendre aux princes de l'Orient ou les employer au culte de Mylitta en qualité de Kédesches ou de prostituées des temples. Aussi le nom de ces sortes de personnes, en hébreu, signifie littéralement étrangère. Faut-il s'étonner qu'avec une telle manière d'agir, les Phéniciens dans l'antiquité aient été abhorrés comme l'écume de la race humaine? Mais c'est leur religion qui fait surtout bien ressortir leur caractère cruel, sanguinaire et sans miséricorde.

Le culte phénicien, comme tous ceux de l'Orient en général, est essentiellement le culte de la nature : il porte le cachet chamitique, de manière toutefois que la domination des deux nations sous le sceptre desquelles la Phéuicie a été pendant des siècles, y a laissé des traces profondes. Voici d'abord la pensée -mère (1) qui sert de fondement à tout l'échafaudage de la croyance phénicienne : « Au commencement, existaient le temps sans mesure, le désir et un brouillard (le chaos et la confusion); l'union du désir et du brouillard donna naissance à l'air, lequel produisit un œuf. Lorsque la coque de l'œuf se brisa, il en sortit le monde supérieur et le monde inférieur, le soleil, la lune, les étoiles, la terre, la mer et l'armée des dieux. »

La croyance phénicienne place en tête de la série des dieux trois puissances, qui toutefois reçurent dans chaque ville des noms divers et une signification en partie différente. Le dieu suprême des Tyriens et des Sidoniens était Baal Samim, c'est-à-dire, le maître du ciel, le dieu du monde : on l'appelle aussi Belitan, Baal E tan, Seigneur de l'éternité, celui qui n'a pas de commencement. Les habitants de Byblos et de Béryle l'adoraient sous le nom de El, Dieu en général.

(l)Ersch und Gruher, 411.

DU GENRE HCMA1N. 423

La seconde divinité est Baal Melkart, le roi de la ville, distingué mylhologiquement du premier en ce qu'on le regardait comme fils de Baal-Samim et d'Àstarté, déesse de la nature. Melkart désignant le Soleil, porte dans celte signification le nom à'Archal, mot à mot Ar jichal, c'est-à-dire, h feu est vainqueur, qui correspond à l'expression latine sol invictus.

Une mythologie, riche mais peu chaste, célébrait les différents phénomènes que le soleil présente dans le cours de l'année, son ardeur brûlante en été, son affaiblissement en automne, sa mort en hiver, sa résurrection au printemps, époque où se célébrait la fête de la résurrection d'Archol. Nous connaissons déjà par le culle assyrien la substance de ces fables. Le dieu du soleil du printemps était adoré par les Phéniciens sous le nom ô? Adoni, nolve souverain (dont les Grecs ont fait leur Adonis), sous la figure d'un beau jeune homn:e épris d'amour, qui va à lâchasse, c'est-à-dire, qui parcourt l'étendue du zodiaque d'été. Les bêles féroces le déchirent, et en automne une fête funèbre est consacrée à pleur r sa mort.

La troisième des trois puissances supérieures est la déesse de la nature Astarté ou Baaltis, la force productrice ou génératrice. Son culte nous apparaît sous deux aspects différents, dont l'un trahit, à ne pas s'y méprendre, une influence arienne. Ainsi, on la représente, tantôt comme la chaste déesse de la lune, que ne peuvent approcher que des vierges pures et qui donne à ses adorateurs la victoire dans les combats. Elle f>orte alors le nom de Tanit, mot d'origine perse, qui fut transporté en Phénicie à l'époque de la domination assyrienne, en même temps que le culte qui y a rapport. Mais dans sa seconde signification, l'Astarté phénicienne revient à la Mylitta assyrc-chamitique, et comme elle, on l'honorait par de honteux excès.

Les trois êtres que je viens de nommer sont des puissances cosmiques. Mais les Phéniciens avait en outre des dieux po-

Iniques, adorés comme protecteurs soit de chaque ville, soit de la confédération entière, et qui formaient une série à part. Ils étaient au nombre de huit, et portaient le nom de Cabires c'est-à-dire les forts: de Patèques ou enfants de Ptah ; ou enfin, de fils de Sadyk ou rejetons de la justice, parce qu'ils régnaient sur le pays avec justice et avec sagesse. On les représentait sous la forme de nains, afin que leur petitesse apparente fît d'autant mieux ressortir, par le contraste, l'idée de leur puissance démoniaque. On les énumérait d'ordinaire, sans donner leurs noms propres, en disant simplement le premier, le second etc. Cabire.

11 est probable que cette série comprenait les dieux suivants : 1° Chusor Ptah, ou simplement Chusor, dont le culte était, paraît-il, venu de l'Egypte. Le Ptah phénicien doit, comme celui des Égyptiens, avoir brisé l'œuf du monde duquel est sorti l'univers, et on l'appelle pour cela celui qui ouvre. 2° l'épouse de Ptah, Chusartis, mot qui signifie ordre, harmonie, ou la loi qui régit le monde. Chusarthis porte aussi le nom de de Datha, que l'on prononce parfois Dotho. 3° Astarté, signifiant la terre fécondée par le soleil, et probablement honorée sous le nom de Cabiro. 4° Cadmus, surnom du dieu du soleil, qui se levant à l'Orient, visite les pays de l'Ouest et Ereb c'est-à-dire, l'Europe. Comme tel, il était protecteur des établissements des Phéniciens dans les pays lointains; et on lui attribuait l'invention de l'exploitation des mines, de l'art médical et de l'écriture. 5° et 6° Un dieu du feu, appelé Adod, qui portait aussi le nom deBaal Demarun, c'est-à-dire, dieu des colonnes ; des phalles érigés en son honneur ; et son épouse* qui s'appelait peut-être Onka, c'est-à-dire, la cachée ou l'enveloppée. 7° Archol, lui-même. 8° enfin Esmun, littéralement, le huitième. Les Grecs et les Romains le comparaient à Esculape.

Outre les onze dieux quej'ai nommés, les Phéniciens connaissaient et adoraient encore une foule de divinités, symboles des éléments, de l'eau, du feu, de l'air, de la terre, des étoiles, de la

croissance des- piaules, de certaines industries, ou des vertus. La mer ne pouvait pas non plus manquer d'avoir un culte chez un peuple tel que les Phéniciens et les Carthaginois, qui faisaient le commerce maritime sur une si grande échelle. Aussi le dieu de la mer y jouissait d'unfr vénération particulière, bien qu'aucun témoignage parvenu jusqu' à nous ne nous fasse connaître son nom phénicien. Il est probable, toutefois, qu'il ne doit pas avoir différé essentiellement du nom grec Poséidon: ce nom, en effet, ne vient d'aucune racine grecque et Hérodote soutient d'autre part que le culte de Poséidon fut transporté de Libye en Grèce. Or, par-ces Libyens qui, d'après Hérodote, ont les premiers sacrifié au dieu de la mer, il faut sans doute entendre les Libyo-phéniciens ou les sujets des Carthaginois.

Les dieux des Phéniciens étaient représentés sous des figures d'hommes aussi bien que d'animaux. Entre ces dernières, celles du serpent et du taureau étaient les plus fréquemment employées. Philon de Byblos fait venir des écrits religieux des Phéniciens, les images de serpents qu'on rencontre dans des cultes des autres peuples. On trouve sur des inscriptions des noms propres tels que AbdTannim, serviteur des serpents. Les images d'Astarté ont d'ordinaire une tête de taureau avec des cornes : et le mythe du Minolaure crétois, qui dévorait des enfants, indique queBaal lui-même était représenté de la même manière. Ce culte était un composé de voluptés et de cruautés horribles. Les excès de la débauche et les sacrifices humains s'y succédaient mutuellement. Je me bornerai à rappeler une tradition dont j'ai déjà parlé, d'après laquelle, à l'occasion d'une calamité publique, on immola en une seule fois 300 enfants des plus nobles familles, de sorte que chacune des 300 familles dont se composait l'aristocratie, dut fournir une victime.

Ajoutez à cela que l'habileté des prêtres phéniciens savait mettre en œuvre tous les moyens possibles de séduction, pour gagner les étrangers et les indigènes, les savants et les igno-

'5*26 iiiSTOiaE primitive

ranls. Aussi, cle toutes îes religions qui professaient le culle de la nature, aucune, dans toute l'antiquité jusqu'aux temps des derniers empereurs païens de Rome, n'eut sur les masses une influence aussi étendue que la religion phénico-syrienne. L'un était attiré par le charme du mystère, par l'attrait de la sagesse cachée, de la révélation de l'avenir, que promettaient les prêtres, ou par l'espoir dont on les berçait d'une connaissance plus approfondie de l'essence des dieux grecs et romains. C'est ainsi, par exemple, que fut gagné l'empereur Julien, enthousiaste de la mythologie phénicienne. D'autres étaient séduits par la pompe extraordinaire avec laquelle des milliers de prêtres s'acquittaient des fonctions du culte. Pour d'autres en (in, ce culte était le prétexte désiré d'une licence sans frein.

Juvénal se plaint déjà que le culte des dieux syriens ail envahi Rome, ou, pour parler en figures, que l'Oroute de Syrie roule ses flots dans le Tibre : Jam pridem Syrus in Tiberim de fluscit Oronles. Et l'insensé Héliogabal tenta finalement de procurer au culte de ses dieux syriens la domination exclusive de Rome.

De tous les cultes chami tiques celui des Phéniciens est sans contredit le plus abominable, parce qu'il unit aux vices des autres cultes un calcul raffiné.

Tel est le tableau de corruption morale que nous offrent les religions des peuples de l'Asie citérieure. Un seul peuple opposa une digue à ce torrent corrupteur, c'est celui des Juifs dont nous allons nous occuper.

DU GENKE HUMAIN. 427

Art. III. — HISTOIRE DES JUIFS JUSQU'A CY1U3S.

On sait que le peuple juif l'emporte sur tous les autres peuples, en ce qu'il possède une série continue de livres sacrés qui renferment une histoire suivie, depuis la création du monde jusqu'aux temps des Séleucides.

A la vérité leur chronologie primitive présente de graves difficultés (1). Les cinq livres de Moïse, sur lesquels reposent cette chronologie, existaient déjà avant Jésus-Christ sous trois formes diverses, c'est-à-dire, dans le texte hébreu original, et dans deux versions, celle en grec des Septante, et la version samaritaine. Or, ces deux versions présentent, en ce qui concerne surtout lestemps les plus anciens, des chiffres différents de ceux du texte original, tel qu'on le possède

(1) Notons ici que l'Eglise n'a pas décidé quelle est la véritable chronologie des Livres Saints, qu'en déclarant la Vulgate authentique, elle ne l'a pas pour cela déclarée parfaite et sans défaut, mais seulement, comme dit Bellarmin, exempte d'erreurs en ce qui touche à la foi et aux mœurs; sans lui donner par là une autorité supérieure à celle des textes originaux eux-mêmes. Que si Ton est choqué de ce que Dieu n'a pas empêché toute différence entre les divers textes et fixé la chronologie d'une manière certaine, qu'on songe, comme dit Bergier(art. Chronologie), que cela ne serait d'aucune utilité pour la foi et les mœurs. Quant à la difficulté de concilier les dates de l'histoire sainte avec celles des histoires profanes, cela tient sans doute en partie aux obscurités qui régnent encore sur la chronologie sacrée (Voir Pétau : Ration, tcnipor. p. 2. 1. 2. cl.); mais bien plus encore aux incertitudes nombreuses de la chronologie profane, même dans les temps peu éloignés de Jésus-Christ, et aux ténèbres dont elle est enveloppée dtms ce qu'elle rapporte de l'origine des peuples et des sociétés. (N. du T.)

42S HISTOIRE PRI3IITIVE

aujourd'hui, de sorte qu'il en résulte une triple chronologie. Ainsi, de la création du déluge,

L'hébreu compte 1656 ans, — le Samaritain 1307, — les Septante 2262 ;

Et du déluge jusqu'à la vocation d'Abraham,

L'hébreu 365, — le Samaritain 1015, — les Septante

A partir de là, le désaccord continue encore, mais pas d'une manière aussi frappante. Or, partout où se rencontre une différence marquante, je crois prudent de prendre pour base, comme il a été expliqué précédemment, les générations indiquées toujours avec exactitude par l'Ancien Testament, et de mettre en regard la chronologie des peuples voisins, aussi loin que leur histoire concorde avec celle des Juifs.

Depuis le déluge universel, les ancêtres d'Abraham, qui fut le père du peuple hébreu, habitèrent la contrée appelée Arpachsad, l Arrapachitis du géographe grec Ptolémée. La patrie primitive d'Abraham appartenait donc au grand empire de Ninive, fondé par des Chamites. Or, j'ai fait voir en un autre endroit, que les grands rois d'Assyrie firent, depuis la fondation du royaume de Ninive, une guerre opiniâtre à plusieurs peuples ariens : aux Mèdes, aux Perses et aux Bactriens, et que ces guerres avaient aussi le culte pour objet. Les Ariens succombèrent, et leurs vainqueurs, tout en adoptant des éléments considérables de la croyance religieuse des vaincus, leur imposèrent en retour le culte de Mylitta et de Moloch, qui originairement était étranger à la doctrine Zend.

Il est vraisemblable que, pendant ces luttes, une violente fermentation religieuse ébranla l'Asie supérieure, et que ceux qui ne voulurent pas se soumettre à la religion d'Etat, introduite par les Chamites, abandonnèrent leur patrie. Tharé, père d'Abraham, dans la famille duquel s'était conservée pure et intacte la révélation primitive d'un Dieu saint, distinct du monde, et créateur du ciel et de la terre, émigra lui-même à Baran, en Mésopotamie, plaine comprise entre l'Euphrate

et le Tigre. Une partie de sa parenté resta dans ce pays; mais Abraham, avec Loth, son neveu, poussa plus loin, vers le pays deChanaan, et arriva en 1630 avant Jésus-Christ, en passant par Sichem et Béthel, dans te territoire de Bersabé et à'Hébron, où il établit sa demeure.

L'émigration d'Abraham dans un pays situé à l'ouest, non loin de la Méditerranée, est sans contredit un des événements les plus importants de l'histoire ancienne. En effet, il apportait avec lui dans une contrée située sur la limite de l'Orient et de l'Occident, de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, la religion véritable, laquelle, sous la direction visible de Dieu, remporta la victoire sur le culte affreux que j'ai décrit précédemment, tira l'humanité du bourbier où elle s'abîmait et alluma un flambeau qui maintenant, après trois milliers et demi d'années, éclaire encore tous les pays de la terre. A son arrivée dans le pays de Chanaan, Abraham y trouva des nations qui habitaient des villes et possédaient une civilisation assez avancée, c'étaient les Chananéenset les Philistins. Cespeuples indigènes donnèrent aux nouveaux venus, parce qu'ils venaient du pays situé au delà de l'Euphrale, le nom d'Hébreux qui signifie, ceux d'au-delà.

Isaac, fils d'Abraham, resta dans le pays de Chanaan, mais Jacob, pressé par la famine dont j'ai dit un mot dans l'histoire d'Egypte, émigra dans le pays du Nil avec ses fils (Ruben, Juda, Siméon, Lévi, Gad, Aser, Dan, Nephtali, Issachar, Sabulon et Benjamin) les troupeaux et les domestiques appartenant à sa nombreuse famille. Il y fut reçu par son fils Joseph, qui se trouvait auparavant en Egypte, et par le roi Séthosis, le second de la 19e dynastie de Manéthon. Il termina ses jours dans ce pays, et ses descendants y restèrent après lui jusqu'à la 3e génération. J'ai suffisamment parlé ailleurs des raisons pour lesquelles lés Pharaons Ramsès Miamun et Ménophtha firent peser sur eux le joug d'une dure et cruelle oppression.

En 1312 avant Jésus-Chrit, le grand prophète, que sa mère

adoptive, la fille de Pharaon, avait fait instruire de toute îa sagesse des Egyptiens, contraignit Ménophtah à accorderlihre sortie aux enfants d'Israël, et ce prince, ayant ensuite violé sa promesse, expia sa perfidie par sa mort et celle de toute son arme'e. L'année même de la sortie d'Egypte, fut promulguée, sur le Sinaï, la loi qui fit de la foi d'Abraham la règle et le modèle des Israélites, déclara Jéhovah lui-même leur roi céleste, et proscrivit le culte idolâtre des nations païennes.

Mais le long séjour des Israélites dans un pays où l'on rendait aux animaux un culte divin, avait exercé sur leurs cœurs une influence profonde : ils avaient comme sucé avec le lait le penchant peur le culte sensuel et voluptueux des dieux étrangers. Il fallait donc effacer ces impressions funestes, d'autant plus qu'un danger non moins grand sous ce rapport les attendait en Palestine, où Moyse avait formé le dessein de ramener son peuple. «En effet, le culte phénicien et syrien, le culte de la nature, dominait dans ce pays.

En conséquence, Moyse résolut de les retenir assez longtemps dans le désert, séparés des autres peuples de la contrée ; et certainement, ce moyen ne contribua pas peu à faire atteindre le grand but que Moyse avait en vue.

Toutefois, si l'on prend en considération la difficulté du problème à résoudre, je veux dire, d'établir gardien de la vraie foi un peuple faible et peu considérable, et cela, au milieu de nations adonnées à un culte qui tuait les mœurs et la raison par l'enivrement des sens, et en dépit des grandes monarchies militaires de l'Orient, lesquelles, appuyées sur des centaines de milliers d'esclaves armés, exigeaient l'adoration de leurs idoles; on est forcé de reconnaître que, historiquement parlant, on ne peut comprendre que ce but pût être atteint. Et cependant, il est manifeste que cette œuvre s'est accomplie : il ne reste donc qu'à y reconnaître une direction miraculeuse et à adorer la main de l'Eternel qui accomplit tout ce qu'il a résolu dans ses conseils.

Le pèlerinage des Israélites dans le désert dura quarante

ans. Moyse n'entra pas dans la terre promise : il la vit seulement de loin et mourut. Ce fut Josué qui à sa place introduisit le peuple choisi dans le pays qui lui était donné en héritage, et qui le partagea en 12 tribus. La race de Lévi ne récrit pas de territoire distinct : son occupation ne devait pas être l'agriculture, mais le service du Seigneur, Joseph, au contraire, entra doublement dans le partage, par les tribus d'Ephraïm et deManassés qui descendaient de lui. Celle d'Ephraïm devint même une des plus puissantes par le nombre, et s'appuyant des services rendus par Joseph, son auteur, elle manifesta des prétentions extraordinaires, auxquelles s'opposa celle de Juda, comme premier né de Jacob. De là, entre ces deux tribus, une rivalité jalouse qui poussa de profondes racines, et qui eut pour les Israélites les conséquences les plus funestes.

Moyse avait donné l'ordre de purifier tout le pays de ses anciens habitants, c'est-à-dire, de faire périr par le glaive tous les Chananéens, depuis les enfants à la mamelle jusqu'aux vieillards. Il prévoyait, en effet, que ces idolâtres, si on les laissait en vie, infecteraient son peuple de leur corruption. Mais cet ordre du législateur ne fut pas exactement exécuté; et Ton est forcé de reconnaître que cette omission fut trèspréjudiciable aux Israélites.

Avec Josué commença l'époque des Juges, nom correspondant à celui des Suffètes chez les Phéniciens, et qui désignait les hommes placés à la tête du peuple et qui présidaient à l'administration de la justice. Ordinairement, ils étaient élevés à celte dignité à cause des services rendus par eux dans la lutte contre les ennemis du dehors. La forme du gouvernement était une espèce de confédération républicaine, dans laquelle l'équilibre était maintenu par l'influence de la caste sacerdotale et des anciens du peuple.

D'après les calculs les plus vraisemblables, l'époque qui s'étend de la sortie d'Egypte jusqu'à la fin du gouvernement des Juges, dura dix générations, ainsi, environ 300 ans. Le dernier juge fut Samuel, lévite d'origine. Avant lui déjà, les

Philistins, peuple situé au sud de la tribu de Juda, avaient pris le dessus sur les Israélites, qui plus d'une fois avaient eu à gémir sous une^dure oppression. Nous avons vu dans un chapitre précédent que cette puissance des Philistins apparaît aussi dans l'histoire des Phéniciens. Ce furent eux qui en 1209 assiégèrent Sidon, et furent cause par là que l'aristocratie de cette ville s'enfuit à Tyr.

Le besoin de réprimer ces voisins incommodes habitua les Israélites au service régulier des armes, et de la sorte il se forma peu à peu une espèce d'état militaire, qui bientôt exigea ce que cet état a toujours demandé et demandera toujours, l'établissement d'un gouvernement fort ou d'un roi : « Les anciens du peuple, est-il dit dans le 1er livre de Samuel « s'étant réunis, se rendirent à Ramath, près de Samuel « et lui dirent : « Voilà que vous êtes devenu vieux; établis- « sez donc un roi sur nous, afin qu'il en soit de nous comme « des autres peuples, et que notre roi nous juge et marche à « notre tête lorsque nous faisons la guerre. » L'esprit prophétique de Samuel prévit toutes les conséquences qui devaient résulter de ce changement : Jusqu'alors, le peuple avait été une possession consacrée à Jéhovah ; si le pouvoir suprême, .à la manière des peuples de l'Asie, passait à un roi terrestre, il était à prévoir qu'il ne prendrait pas pour règle l'avantage du culte de Jéhovah, mais qu'il écouterait plutôt les inspirations de l'ambition. Quel est le roi qui, s'il a d'ailleurs le pouvoir nécessaire, ne cherche pas à étendre son royaume? Mais un roi juif ne pouvait faire des conquêtes, qu'en épargnant le culte idolâtre des nations circonvoisines et en lui faisant des concessions. Il n'y a donc pas de sophistique en état de nier xjue cette demande des anciens du peuple ne compromît la vocation religieuse du peuple israélite.

Samuel tâcha donc de les détourner de cette pensée, en leur représentant que la royauté deviendrait bientôt un joug accablant pour le peuple. Le livre de l'Àncien-Testament cité pins haut lui met en effet a la bouche ces paroles remar-

quables : « Voici quel sera le droit du roi qui régnera « sur vous: îl fera monter vos fils sur ses chariots de guerre, « ou il en fera des cavaliers qui courront devant ses chars, « des chefs de mille hommes et de cinquante ; il leur imposera « comme corvée de labourer ses champs, de couper ses mois- « sons, de confectionner ses harnais et l'équipement de ses « chars. Il se fera de vos filles des parfumeuses, descuisiniè- « res, des boulangères. Ce que vous avez de meilleur en « terres et en vignobles, il s'en emparera et les distribuera à ses « serviteurs ; et il lèvera en outro la dîme sur vos moissons et « vos raisins, pour en tirer de quoi solder ses chambellans et « ses domestiques. Vos valets et vos servantes, et vos jeunes « gens les plus beaux, ainsi que vos ânes, il les mettra en « réquisition, pour exécuter ses travaux; il prendra la dîme « de vos troupeaux, et vous devrez le servir. Et si alors vous « criez contre votre roi que vous aurez élu, le Seigneur en ce « temps-là ne vous écoulera pas. »

Le langage de la Bible, on le voit, est précis et concluant : elle met, comme l'on dit, le doigt sur la plaie. Néanmoins le conseil de Samuel ne fut pas écouté. « Le peuple, continue le « récit biblique, ne voulut pas écouter la voix de Samuel, et « il s'écria: Nullement! il nous faut un roi qui règne sur nous.» Samuel se rendit donc, malgré lui, aux désirsdu peuple, lesquels, peut-être, en raison des circonstances du temps, étaient l'expression d'une nécessité politique. Il sacra roi un jeune et vaillant homme, de la tribu de Benjamin, Saùl, filsdeCis.

Quelque temps auparavant, le même Samuel avait fondé une des institutions les plus importantes de l'Àncien-Testament, laquelle servit de contre -poids aux accroissements nuisibles de la puissance royale prévus par le Voyant; institution qui triompha des attraits séducteurs du culte de Baal-Moloch et Mylitta, bien que ce culte meurtrier pour la raison fût appuyé par les armes des grands-rois d'Assyrie, de Babylone et de Memphis ; institution enfin à laquelle le peuple d'Israël dut surtout de rester, entre toutes les autres races, gardien de la

vraie religien: je veux parler de Y Ecole des Prophètes, dont il est fail mention dans deux passages des livres de Samuel (1).

11 va sans dire que la faculté de prédire l'avenir ne s'apprend pas comme la grammaire, le droit ou l'art de guérir, mais qu'elle est plutôt un don du ciel. Néanmoins ces écoles eurent une influence incalculable, parce que, en inculquant les principes de la religion de Jéhovah aux générations nouvelles, elles disposaient ainsi les esprits des élèves aux mouvements et aux excitations de l'Esprit-Saint. Le peuple d'Israël, sous le rapport religieux, formait une Eglise; or, une Eglise ne peut se maintenir que par une tradition constante et invariable. Les écoles fondées par Samuel furent chargées de ce soin. Les prophètes firent constamment avorter les plans formés par plusieurs rois à l'effet de supprimer le culte de Jéhovah; ils reprenaient les crimes des grands et des petits, conservaient ia lumière de la vraie foi, consolaient le peuple dans ses adversités, le prémunissaient contre l'orgneil dans la prospérité et annonçaient le Messie futur. Leur vocation était difficile, et beaucoup d'entre eux lui sacrifièrent leur vie.

Saiïl fit des guerres heureuses contre les Ammonites, les Philistins, les Iduméens, les Moabites, les Amalécites et les Syriens de Zoba. Mais, enorgueilli de ses succès, il voulut rendre son pouvoir absolu et se délivrer de la surveillance de l'autorité spirituelle: et Samuel finit par lui opposer un nouveau roi, dans la personne de David. (2) Saiïl se donna lui-même la mort, à la suite d'une bataillé malheureuse contre les Philistins. A cette nouvelle, la tribu de Juda, à laquelle appartenait David, le proclama roi, en l'an 1013 avant Jésus-Christ. Toutefois, Isboselh, fils de Saiïl, appuyé par les autres tribus, se soutint, plusieurs années contre David ; mais enfin, il fut vaincu, et mourut assassiné.

(1) 1 Sam. 10, S, et XIX, 18.

(2) On sait que ce fut par Tordre de Dieu, à qui Saùl avait maintes fois désobéi. L'auteur, omettant les détails, laisse trop dans Tombre le côté surnaturel de l'histoire juive. ( N. du T. )

MI GENRE HUMAW. 435

David, devenu seul maître du pays, choisit pour résidence royale, la ville de Jérusalem, arrachée aux Jébuséens et bien fortifiée, et il y fit transporter l'Arche d'alliance. Par une suite de guerres heureuses, il étendit ensuite son royaume jusqu'à l'Euphrate au nord-est, et au sud, jusqu'au golfe Persique. Sous ce prince déjà, la royauté d'Israël reçut une forme orientale. Les sources disent qu'après avoir triomphé des Philistins, il prit à son service une garde du corps formée de soldats étrangers, Cretois et Philistins. David mourut en 973 avant Jésus-Christ, dans la 70e année de son âge, après un règne de 40 ans.

Son successeur, Salomon, prince ami du faste et de la magnificence, commença, dans la quatrième année de son règne, la construction du temple, pour lequel, comme nous l'avons vu ailleurs, flirom, roi de ïyr, allié des Juifs, lui fournit les matériaux et les ouvriers nécessaires. Par cette entreprise, l'histoire du peuple d'Israël, pour la première fois depuis la sortie d'Egypte, se rattache de nouveau à une date exacte et assignable de l'histoire d'un peuple voisin. Les chiffres que nous fait connaître Josèphe, d'après les annales tyriennes de Ménandre, prouvent que là construction du temple de Jérutalem commença en l'an 969 avant Jésus-Christ, la quatrième année du règne de Salomon. J'ai expliqué précédemment pourquoi les dates de l'histoire ancienne des Juifs sont incertaines. Les règles de la critique nous obligent dès lors à chercher à nous aider de la chronologie phénicienue, qui mérite d'autant plus attention, qu'elle s'accorde avec celle des Egyptiens (1).

Salomon bâtit en outre un palais magnifique, qui coûta 13 années de travail ; et, uni par une alliance avec les Phéniciens, il fit avec Ophir ou avec l'Inde un commerce maritime trèslucratif : ses vaisseaux partaient à cet effet du port d'Ezéon-

(1) Je suis dans cette matière, extrêmement difficile, le savant Movers. « Les Phéniciens. » II. 141. etc.

gaber, sur la mer Rouge, ville dont David avait fait la conquête. Mais, corrompu par la prospérité, Salomon s'enfonça de plus en plus dans la débauche, accabla ses peuples d'impôts, régna à la manière des despotes orientaux, et se laissa même enfin entraîner parles nombreuses femmes de son harem, à introduire le culte des dieux étrangers.

Cependant les esprits fermentaient, et le mécontentement croissant devint d'autant plus dangereux, que l'ancienne jalousie de la tribu d'Ephraïm contre celle de Juda, à laquelle appartenait la maison royale, ajoutait encore à la haine née de l'élévation des impôts. Vers la fin du règne de Salomon, l'Ephraïmite Jéroboam organisa même une révolte et se posa en rival du roi. ïl fut vaincu, il est vrai, et forcé de se sauver en Egypte; mais il n'en conserva pas moins un parti considérable dans les tribus septentrionales. C'est au milieu de ces pronostics menaçants de la prochaine dissolution de son royaume, que mourut Salomon, en 933 avant Jésus-Christ.

Après sa mort, la tribu de Juda, celle de Siméon et la moitié méridionale de celle de Benjamin, reconnurent pour roi son fils Roboam. Mais les tribus septentrionales, celle d'Ephraïm à leur tête, se rassemblèrent à Sichem, pour exercer leur droit d'élection. Roboam se rendit au milieu d'elles, et on lui offrit la couronne s'il consentait à abolir les charges les plus accablantes imposées par son père. Mais Roboam leur donna une réponse hautaine et insensée, à la suite de laquelle les tribus réunies élurent à sa place ce même Jéroboam, qui s'était sauvé en Egypte, et qui, sur ces entrefaites, était revenu dans le pays. Roboam dut tolérer ce qu'il ne pouvait empêcher, car Jéroboam avait pour allié le Pharaon d'Egypte, qui, bientôt après, comme nous le verrons, vint attaquer Jérusalem. Le royaume de Saùl et de David se divisa donc dès lors en deux états ennemis l'un de l'autre et de grandeur inégale.

Parlons d'abord du royaume septentrional.

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