‹ Histoire primitive du genre humainChapitre 9 sur 18 · ART. I. — LE ROYAUME MOYEN ET LE NOUVEAU ROYAUME D'EGYPTE · texte numérisé non relu

ART. I. — LE ROYAUME MOYEN ET LE NOUVEAU ROYAUME D'EGYPTE

La première de ces deux périodes commence par un invasion partie de l'Orient, laquelle renversa l'ancien royaume d'Egypte et qui ne peut être comparée qu'à celle qui eut lieu 2700 ans plus tard lors du grand mouvement islamique. Des tribus arabes, dit Manélhon dans un fragment rapporté par Josèphe, des tribus arabes auparavant peu connues, se jetèrent sur l'Egypte, firent la conquête du pays, soumirent à leur joug les rois particuliers qui avaient régné jusqu'alors, incendièrent les villes, réduisirent en esclavage une foule de femmes et d'enfants, et élevèrent enfin sur le trône l'un d'entre eux, qui prit le nom de Salatis, et qui eut des successeurs de la même race. Comme la puissance assyrienne était alors au faîte de sa grandeur, les nouveaux venus bâtirent sur la frontière orientale, du côté de l'Asie, la forteresse à'Avaris, aux environs de laquelle ils établirent 240,000 guerriers. Le peuple égyptien, ajoute Manéthon, nomma ces souverains étrangers Hyksos, parce que la première syllabe de ce nom signifie roi dans la langue sacrée et que Sos signifie pasteurs Leur domination dura en tout 511 ans. Au bout de ce temps, les rois indigènes, ceux de Thèbes et d'autres, se révoltèrent contre leurs odieux tyrans et l'un d'eux réussit enfin à renfermer les Hyksos dans la ville d'Avaris. Toutefois, désespérant de pouvoir s'en emparer par la force, il accorda aux assiégés un traité, en vertu duquel il leur était permis de se retirer sans obstacle vers le désert avec leurs femmes, leurs enfants et leur bétail. Les Hyksos passèrent alors en Palestine et y

construisirent la place forte de Jérusalem, poussés par la crainte que leur inspiraient les Assyriens. Tel est le récit de Manéthon.

J'ai prouvé en un autre endroit, qu'il s'était aussi conservé chez les Arabes une tradition, d'après laquelle la race d'Amalec avait jadis dominé un assez longtemps en Egypte et dans le nord- ouest de l'Afrique (1). D'autre part, on ne pourrait raisonnablement rejeter purement et simplement ce que Manéthon raconte de l'histoire intérieure de son pays. Mais je ne puis accorder une croyance absolue à la partie de son récit, qui a rapport à ce que firent les ïïyksos après leur sortie du pays du Nil. Ainsi, Jérusalem ne peut avoir été bâtie par les Arabes expulsés de l'Egypte, attendu que l'origine de cette ville est plus récente. Le récit de Manéthon en ce point, fait allusion à la tradition relative à la sortie des Israélites de l'Egypte, sortie qu'il place cependant lui-même, et avec raison, selon moi, quelques siècles plus tard. Nous en parlerons plus loin.

Ce qui forme ici le point important de la question, c'est le chiffre de 511 ans, tiré du fragment rapporté par Josèphe. D'abord on se demande si ce nombre comprend tout le temps du séjour des Hyksos en Egypte, depuis le moment de leur invasion jusqu'à leur expulsion, ou seulement le temps où ils régnèrent sans avoir de rivaux. Or, c'est dans ce dernier sens, sans doute, qu'il faut expliquer la chose, tant parce que les expressions mêmes de Josèphe semblent y inviter, que parce qu'il a pour lui le témoignage des listes de Manéthon.

En effet, ces listes partagent la domination des Hyksos en deux dynasties entières et une fraction d'une troisième, lesquelles sont, dans la suite de la série, la 15e la 1 6e, et la 17e. Elles donnent à la 16e une durée de 518 ans, 7 ans de plus que le nombre cité plus haut. Selon moi, le chiffre fourni par le fragment de Josèphe est caché dans ces 518 ans.

0 ) 1T« partie de cet ouvrage.

Mais ensuite ces listes ajoutent, sous le nom de 17e dynastie, encore un certain nombre d'années, pendant lesquelles les Hyksos doivent avoir régné à côté de rois indigènes. Il faut donc admettre, je pense, que le nombre 518 est mal écrit, et qu'il faudrait celui de 511; et j'en conclus en outre que ce chiffre comprend la durée de la domination incontestée des Hyksos, lesquels après cela auront encore régné quelque temps en Egypte, non plus seuls et comme maîtres reconnus, mais en combattants des rivaux indigènes.

Le texte du fragment en question fait entendre clairement, que les Hyksos, même au temps où leur pouvoir n'était pas contesté, laissèrent subsister à côté d'eux de petits princes égyptiens, qui étaient leurs vassaux et leurs tributaires. Mais que l'une de ces maisons, qui siégeait à Thèbes, se révolta contre les tyrans étrangers et commença la guerre, laquelle dura longtemps. Enfin, après une lutte de plus d'un siècle, le septième de ces rois révoltés de Thèbes, réussit à chasser complètement les Hyksos de l'Egypte.

Ces souverains de Thèbes sont comptés dans les listes pour la 18e dynastie ; et comme celui qui, d'après le fragment, expulsa les Hyksos, est porté le 7e sur les listes, il en résulte avec beaucoup de vraisemblance, que ces listes ont placé le commencement de la 18e dynastie l'année de la révolte du roi de Thèbes. Le commencement de la 18e dynastie se rattacherait, par conséquent, immédiatement à la fin de la domination incontestée des Hyksos. Cette domination, que l'on peut désigner aussi par la dénomination de royaume moyen, dura donc 51 1 ans, et commença, d'après le calcul rapporté plus haut, en l'an 2193 avant Jésus-Christ, pour finir en l'an 1682 avant Jésus-Christ, année où il faudra placer le commencement de la 18e dynastie.

Les noms des souverains de cette dynastie se trouvent mutilés dans les listes, mais on peut les rétablir à l'aide des monuments. Voici ces noms (1) : Aahmès (sur les listes, Amosis) Amenatep 1,

(1) Bunsen, III, 415.

Tetmès I, Tetmès II, Tetmès III, Amenatep II, Tetmès IV (qui expulsa les Hyksos), Amenatep III, Eor (le Horus des listes). Jules Africain, dans l'extrait qu'il a fait de l'ouvrage de Manéthon, compte aussi dans la 18e dynastie les deux rois Ramsès et Aménoph ou Ménophta; mais ils appartiennent à la suivante, à la 19e. En retranchant donc ces deux princes, pour ajouter leurs règnes à la 19e dynastie, la durée de la 18e sera de 239 ans; et comme elle commence en 1682, sa fintombsra en 1443 avant Jésus-Christ. Du reste, il faut admettre que les rois de la 18e dynastie ne se sont pas bornés à chasser les Hyksos, mais qu'ils ont aussi rétabli l'unité du royaume et mis fin aux dynasties latérales ou secondaires; car dans la suite, il n'est plus question de rois particuliers.

La 19e dynastie régna, comme la 18e, à Thèbes, et sous sa domination le nouveau royaume s'éleva à son plus haut période de gloire et de puissance. Un phénomène qui se reproduit fréquemment dans l'histoire, c'est que des rois qui réussissent à secouer un joug étranger, deviennent ensuite conquérants. La même chose arriva alors en Egypte. Les 8 rois de la 19e dynastie se succèdent dans l'ordre suivant (1) : Ramsès, qui ne régna qu'un an ; Se'thos qui en régna 51 ; Ramsès Miamoun (le Sésostris des Grecs) dont le règne fut de 6*1 ans ; Ménophta n'en régna que 19 ; Séthos Ramsès III, 60, Ménophta II, 20; Amenem, 5; et Thuoris, 7. Ces 8 règnes réunis durèrent par conséquent 224 ans, et cette 19e dynastie, qui avait commencé en 1442, s'étendit jusqu'en 1218 avant Jésus-Christ.

C'est à deux princes de cette dynastie, Séthos et son fils Ramsès Miamoun, que l'Egypte doit de s'être élevée alors au rang de première puissance du monde. Cependant le père fut encore éclipsé par son fils, et de là vient que dans les sources grecques il n'est question que des exploits de Ramsès Miamoun, bien que Séthosis, son père, nous apparaisse aussi

(1) Lepsius, I, 33.

comme conquérant, tant sur les monuments que dans Manéthon. Ces deux princes, outre leurs entreprises guerrières, ont d'ailleurs exécuté de grands travaux pendant la paix.

Voilà ce que raconte Hérodote (1) : « Le roi Sésostris (le Ramsès de Manéthon et des monuments) partit du golfe Arabique avec une flotte de vaisseaux de guerre, soumit les peuples des bords de la mer rouge, et cingla toujours plus loin jusqu'à ce qu'il arriva dans une mer que les bas fonds ne permettaient pas de traverser. De là, il revint dans sa patrie, leva une nombreuse armée, se mit en marche à travers le continent et soumit à son joug tous les peuples qu'il rencontra sur son chemin, élevant dans les pays dont il faisait la conquête des colonnes commémoratives. Enfin, il passa d'Asie en Europe, soumit les Scythes et les Thraces et fonda même une colonie égyptienne en Colchide. A son retour, il ramena un grand nombre de prisonniers des différents pays qu'il avait conquis. Lorsqu'il fut arrivé à Péluse, son frère, à qui il avait confié le gouvernement du pays pendant son absence, l'invita à un festin, fit ensuite entourer de bois l'édifice où la fête était célébrée et y fit mettre le feu. Dans ce danger, la femme de Sésostris lui conseilla de jeter deux de ses six en— fants sur la pile de bois enflammés, pour s'en faire comme un pont à travers le feu. Sésostris suivit ce conseil et se sauva ainsi avec sa femme et ses quatre autres enfants. Lorsqu'il eut tiré vengeance de la trahison de son frère, il employa les prisonniers ramenés de ses expéditions, à construire de grands canaux et d'autres édifices. »Tel est le récit d'Hérodote.

Ce qu'il dit de l'incendie de la maison où Sés@stris était à table, est certainement fabuleux: il est impossible qu'un roi qui ramène des milliers de prisonniers, se trouve dans un tel dénûment de tout secours, qu'il ait besoin de se faire, du corps de ses enfants, un ponl sur une pîle de bois

{\)Hist., II,102,etc,

embrasés. Mais, d'autre part, on ne peut guère penser que la tradition en soit venue sans aucun fondement à dire que Sésostris s'était sauvé par le sacrifice de deux de ses enfants. Il me semble voir dans ce récit une sorte d'aveu, que ce monarque, pressé par la position désespérée où l'avait réduit la révolte de son frère, offrit deux de ses fils aux dieux pour apaiser leur colère.

Le véritable nom du conquérant qu'Hérodote appelle Sésostris, ou que plutôt, il confond avec son père Séthos ou Séthosis, était celui de Ramsès. C'est ce qui résulte de ce que raconte Tacite de la visite des temples de Thèbes par Germanicus (1). On voyait, dit-il, sur ces édifices gigantesques des inscriptions égyptiennes qui proclamaient l'antique gloire du pays. Un des principaux prêtres, chargé de déchiffrer l'écriture secrète, lut les paroles suivantes : « Ici habitèrent autrefois 700,000 hommes capables de porter les armes. Avec cette armée, le roi Ramsès triompha de la Libye, de l'Ethiopie, des Mèdes et des Perses, des Bactriens et des Scythes ; il soumit, en outre, à sa domination les pays des Syriens, des Arméniens, des Cappadociens leurs voisins, et de là, d'un côté jusqu'à la mer de Bithynie et de l'autre, jusqu'à celle de Lycie. » On lui lut aussi sur ces inscriptions les tributs imposés aux différents peuples : le poids de l'or et de l'argent, le nombre d'armes et de chevaux, les présents destinés aux temples, tels que l'ivoire et l'encens, les contributions en grains et autres denrées, que chaque nation devait livrer. « Le tout, ajoute Tacite, n'était en rien inférieur à ce que la puissance des Parthes ou la souveraineté de Rome imposent aux différents peuples.» Il reste encore aujourd'hui une partie des murailles et des inscriptions que le prêtre tbébain interprêtait, il y a 1800 ans, au fils de l'empereur de Rome, et grâce à la glorieuse découverte de M. Champollion, nous sommes en état de vérifier l'exactitude du récit de Tacite.

(1) Annal. H, 60.

DU GEWRB HUMAIN. 341

Écoutons maintenant ce que raconte Manéthon d'un grand conquérant de la 19e dynastie, dans un extrait malheureusement inexact, qui nous est communiqué par l'historien juif Josèphe (1) : « Le roi Séthosis, ayant rassemblé de grandes forces de terre et de mer, remit l'administration de l'Egypte pendant son absence future, à son frère Armais, lui accordant l'exercice de tous les pouvoirs souverains, hormis l'usage du diadème et la possession de ses concubines. S'étant ensuite mis en campagne , il fît une première expédition contre Chypre etla Phénicie, puisune seconde contre les Assyriens et les Mèdes, et soumit tous ces peuples, soit par la force, soit par la terreur de son nom. Fier de ses succès, il se porta plus avant vers l'Orient, et y conquit aussi un grand nombre* de villes et de provinces.

Mais pendant ce temps, Armais son frère, qu'il avait laissé en Egypte, avait fait le contraire de ce qu'il lui avait commandé : il avait abusé des femmes royales, et, poussé par quelques flatteurs, il avait ceint le diadème et s'était proclamé roi. Le grand-prêtre égyptien donna secrètement avis à Séthosis de celte dernière tentative, et Séthosis revint à Péluse et reconquit son royaume par la force des armes. »

A cet extrait, Josèphe ajoule cette étrange observation : t Au dire de Manéthon, Séthosis fut depuis lors appelé Aegypte, et son frère Armais reçut le nom de Danaûs. » Cette dernière proposition n'a aucun sens , ou elle signifie que Séthosis, pour satisfaire son frère mécontent, partagea ses Etats, garda l'Egypte pour lui ou, littéralement, fut nommé le maître de l'Egypte, et donna pour apanage à son frère Armaïs un pays qui portait le nom de Banaiis. Or, ce pays ne peut être que le Péloponèse ; car nous savons que, d'après destémoignages dignes d'attention d'anciens auteurs grecs, une colonie égyptienne fut fondée au nord du Péloponèse, prétendument par un certain Banaiis. Eusèbe déjà, ou peut-être

(i) Contra. Apion, I, 18.

un auteur plus ancien qui lui servait de guide, expliquait de celte manière le passage susdit de Manéthon. En effet, à la suite du nom d' Armais, qu'il cite comme un roi de la 18e dynastie, il écrit la remarque suivante : » Armais fut contraint par son frère de quitter l'Egypte et il s'enfuit en Grèce, où il s'empara de la ville d'Argos et y régna en qualité de roi. »

Maintenant, si Séthosis a réellement abandonné à son frère Armais la colonie égyptienne de la Grèce, il faut nécessairement admettre que le Péloponèse appartenait déjà auparavant au royaume des Pharaons. Nous ignorons l'époque de sa conquête, mais il est à présumer que Séthosis s'en empara lors de sa première expédition, celle qu'il fit contre l'île de Chypre. 11 se pourrait aussi que la péninsule grecque eût déjà été occupée plus anciennement encore par les Egyptiens, sous des Pharaons antérieurs, il est sûr, du reste, que les Egyptiens connaissaient bien le peuple grec ou ionien ; c'est ce que prouvent d'une manière non douteuse des monuments du temps de Ramsès Miamouu, sur lesquels ont voit souvent des Grecs représentés (1). On les y voit, comme sur les plus anciens vases grecs, revêtus de la chlamyde, le carquois sur l'épaule, l'arc dans une main, dans l'autre la massue, ou quelquefois la lyre, lorsqu'il s'agit d'une scène domestique.

Il saute aux yeux que Manéthon raconte à peu près de Séthosis ce qu'Hérodote dit de Sésostris. Leurs récits diffèrent seulement en ce qu'Hérodote fait soumettre par son héros les Scythes et les Thraces, tandis que le Séthosis de Manéthon fait la guerre à l'île de Chypre et à la Phénicie.

Quant à la soumission des autres peuples, les deux témoins sont d'accord ; et tous deux aussi font mention d'un frère infidèle, nommé gouverneur du royaume par le souverain, et qui, pendant son absence, tâche de s'emparer du pouvoir.

(1) Que l'on compare le récent écrit de A. Brugsch : Reiseberiehte aus Aegypten. Leipsich, 1855, p. 155. On y trouve la traduction d une inscription, qui, parmi d'autres peuples soumis par Seth ou Séthosis, cite les Javau ou Hellènes.

DU GENRB HUMAIN, 343

Nous avons trouvé que le Sésostris d'Hérodote est une même personne avec le Ramsès des monuments et de Tacite. En seraitil f,c même du Séthosîs de Manéthon ? Je ne puis guère croire à cette dernière confusion de noms, non-seulement parce que Manéthon, égyptien de naissance, prouve dans tout le reste qu'il aune connaissance exacte de l'histoire de son pays; mais encore parce qu'il ressort d'une assertion de Josèphe, jetée comme en passant, que Manéthon, dans l'ouvrage dont l'historien juif a fait des extraits, doit avoir attribué au roi Ramsès des exploits semblables à ceux qu'il attribué à Séthosis.

Josèphe donne donc à entendre que Séthosis est aussi appelé Ramsès par Manéthon, USuxnq 6 xâ& P'a^éo-oryjç. Mais ce ne peut être là qu'un malentendu de l'auteur juif. Si, au contraire, le récit de Manéthon est exact, il faut supposer que c'est par erreur qu'Hérodote a transporté dans l'histoire de Sésostris Ramsès, la trahison du frère laissé gouverneur de l'Egypte: on ne peut guère croire, en effet, que la même tentative se soit renouvelée sous deux règnes consécutifs. Du reste, Hérodote attribue généralement à son Sésostris tous les exploits brillants, qu'il a entendu raconter sur le compte des anciens pharaons égyptiens.

Il résulte de cet examen, que, pendant plus d'un siècle, l'Egypte fut régie par deux souverains, Séthosis et son fils Ramsès, qui firent de leur pays le royaume le plus considérable de l'ancien monde. Le premier créa une marine, avec laquelle il soumit l'île de Chypre, la Phénicie et la Grèce. Il fit aussi sur terre des expéditions heureuses contre les Assyriens et les Mèdes; mais ensuite, il fut contraint par une révolte de son père Armais, de lui abandonner la colonie fondée en Grèce. Des événements semblables eurent lieu aussi au temps des Ptolémées : plusieurs fois l'île de Chypre fut assignée, à titre de principauté particulière, à des princes de la maison des Lagides. — Ramsès, fils de Séthos, se signala par des exploits plus éclatants encore que ceux de son père : il soumit

le nord de l'Afrique, la moitié de l'Asie, et pénétra jusque dans l'Inde. Il paraît aussi que, sous le règne de ces deux princes conquérants, les Egyptiens furent également en contact avec les habitants de l'Italie, et peut-être même avec des payseuropéens plus reculés verslenord. On voit, en effet, représentés sur leurs monuments, des hommes dont le teint blanc, la barbe blonde ou rousse, la taille élevée et élancée, trahissent, à ne pas s'y méprendre, une origine européenne. Du reste, le degré de culture de ces peuples, peut-être nos ancêtres, devait être encore bien peu élevé , car ils n'ont pour vêtements que des peaux de bœufs non travaillées , et les parties nues de leur corps sont tatouées, comme le sont les sauvages de l'Amérique (1).

Un grand déploiement de forces vers l'extérieur, tel que les règnes de Séthosis et de Ramsès nous en offrent l'exemple, n'est possible que lorsque auparavant déjà un royaume possède une constitution telle, que la couronne peut, sans obstacle, disposer de toutes les ressources du pays. Et en effet, on attribue à ces deux princes des innovations importantes et considérables. Ainsi, comme la fertilité de l'Egypte et sa richesse dépendent des inondations du Nil, des récits, dont on ne peut refuser de tenir compte, rapportent que Séthosis et Ramsès créèrent tout un système de canaux, réglèrent à nouveau la possession du sol, établirent des impôts élevés, réduisirent la masse du peuple à une sujétion complète visà-vis de la couronne, et entreprirent des travaux étonnants dans le but de favoriser le commerce par terre et par mer.

La situation géographique de l'Egypte inspire naturellement à ses maîtres la pensée de relier, par un canal, le Nil et la Méditerranée au golfe Arabique. Aussi, une foule d'écrivains grecs et latins (2) de premier ordre, tels qu'Aris-

(1) Que l'on compare de nouveau les inscriptions relatives aux guerres contre les peuples Te-meh, du Nord, parmi lesquels on cite Ribu (p.ê. les Riphat-Celtes.) Brugsch, S. 503.— (2) Lepsius, I,3J9, etc.

tote, Stralwn, Pline, attestent que Sésostris mit le premier la main à ce grand ouvrage ; mais qu'il ne l'acheva pas, parce qu'on reconnut que les eaux du golfe Arabique étaient plus élevées que celles du Nil ; et que ce motif détermina Sésostris à renoncer à son projet déjà en voie d'exécution, par la crainte que les eaux du golfe, faisant violemment éruption, ne vinssent corrompre les eaux du Nil.

Ce récit est vrai : Sésostris Ramsès doit avoir fait creuser, dans la direction de l'Est, un canal qui allait du Nil vers le golfe Arabique, et construire à l'extrémité de ce canal la ville appelée de son nom, Ramsès, dont il est fait mention dans l'Ecriture, etc. En effet, pendant l'expédition d'Egypte, les Français trouvèrent dans les ruines de Ramsès, un groupe taillé d'un grand bloc de granit, et qui représentait les dieux Ra et Tum, ayant au milieu d'eux le roi Ramsès Miamoun. Les signes qm expriment le nom de ce prince, se trouvent répétés jusqu'à six fois sur une inscription qui est derrière. Outre la réunion du Nil avec le golfe Arabique, Ramsès dut aussi avoir eu en vue la fertilisation de la partie du désert de l'Est que le nouveau canal traversait. Et ce but fut réellement atteint, tandis que l'on dut renoncer à l'autre pour les raisons indiquées plus haut. Toutefois ce canal de l'Est n'était qu'une petite partie d'un vaste système (1).

D'après Diodore, Sésostris partagea tout son royaume ea 36 circonscriptions, que les Egyptiens appellent nomes, et à la tête desquelles il plaça des nomarques, chargés de la rentrée des revenus royaux et de l'administration générale. Que 1% nouvelle loi sur les impôts eût une liaison intime avec la construction des canaux, c'est ce qui ressort d'un autre passage de Diodore, où il dit que Sésostris fit élever un grand nombre de collines, sur lesquelles il fit transplanter les villes dont la situation était trop basse. Depuis la construction des canaux, en effet, le pays fut inondé sur une étendue beaucoup

(l)Lepsius, t, 383v

316 UISTOIRB PRIMITIVE

plus considérable qu'auparavant , et l'on sentit la nécessité de transporter beaucoup de villes et villages dans des endroits mieux à l'abri des eaux.

Enfin, dans un troisième passage, Diodore rapporte que Sésostris fit une nouvelle distribution du sol dans tout le pays, qu'il en assigna une partie aux prêtres, une autre à la caste des guerriers, en conserva la plus grande partie pour la couronne, et força la caste des laboureurs à faire, en retour d'un mince salaire, des corvées pour les classes propriétaires.

Le témoignage de Diodore est complété par celui d'Hérodote. Mais laissons-le parler lui-même (1) : « Sésostris, ditil, employa le grand nombre de captifs ramenés de ses expéditions, à creuser les canaux qui depuis lors couvrirent l'Egypte. Ces canaux donnèrent au pays une forme toute nouvelle : auparavant on pouvait aller partout où Ton voulait à cheval ou en voiture, mais alors cela ne fut plus possible. La raison pour laquelle ce prince fit creuser ces canaux, fut gué les villes qui n'étaient pas près du fleuve, avaient souvent à souffrir de la sécheresse. Ce même souverain, continue Hérodote, fit un nouveau partage du sol : il donna à chaque laboureur une portion égale de terrain en carré, dont il devait chaque année tirer ses revenus, car il les soumit à une imposition annuelle. Lorsque le fleuve avait emporté une partie quelconque d'un de ces lots, celui qui était lésé devait en donner avis au roi, qui envoyait aussitôt mesurer de combien ce terrain était diminué, afin que le laboureur continuât à payer sur le reste d'après une proportion exacte. »

Dans un autre endroit, Hérodote rapporte comme Diodore que, dans ce partage général, les deux castes des prêtres et des guerriers reçurent des terres exemptes d'impôts. ïl dit à propos des prêtres (2) : c Ils ne payaient aucun impôt et recevaient même en outre, tous les jours, du pain sacré et delà viande d'oie et de bœuf;» — et ailleurs (3) il dit des guerriers:

(t) Hérod., If, 108. - (2)Ib.. II, 37. - (3)Ib., 168.

DU GENEE HUMAIN. * 347

(( Immédiatement après les prêtres, les guerriers recevaient aussi une solde de l'Etat ; chacun d'eux recevait 12 acres exempts d'impôts. » Ces acres étaient chacun de 100 aunes égyptiennes en long et en large. Us jouissaient en outre des avantages suivants, non pas tous à la fois, mais à tour de rôle : chaque année la garde du palais royal était montée par mille Calasiriens et autant de Hermotybiens : ainsi s'appelaient les deux classes dans lesquelles les guerriers étaient partagés. Or, chacun de ces gardes, outre le revenu net et libre de ses champs, recevait encore par jour cinq mines de pain, deux mines de viande de bœuf et quatre mesures de vin.

Cette innovation économico-politique des deux conquérants égyptiens eut nécessairement des conséquences, qui dans la suite se manifestèrent d'une manière très-tranchée, je veux parler du système des castes exclusives. Grâce à la nouvelle distribution du sol, une portion déterminée de la fortune publique se trouva intimement liée à chaque caste. Les classes privilégiées des prêtres et des rois furent en possession d'une partie inaliénable du sol, et il en fut de même de la caste corvéable des laboureurs. Si donc on avait permis aux gens des conditions inférieures d^aspirer à prendre rang dans les classes supérieures, ia part de celles-ci se fut trouvée restreinte, et il en serait résulté une confusion inextricable. Force fut donc de faire de ces conditions privilégiées des castes exclusives. Mais cela fait, il fallut bien étendre la même règle aux classes inférieures. Car, s'il était défendu au laboureur ou au marchand de devenir prêtre ou guerrier, il fallait bien que cette classe fût à son tour protégée contre l'invasion de celles qui lui étaient inférieures. En d'autres mots, le résultat inévitable de l'innovation faite par Sélhosis et Ramsès, était l'établissement d'un système en vertu duquel le fils était astreint à la profession de son père; de sorte que des classes entières de la société étaient nécessairement fermées et exclusives. Ainsi, selon toute apparence, le système des castes en Egypte fut l'ouvrage des deux Ramessides.

La législation que nous venons d'esquisser rappelle à la mémoire certains faits racontés dans le 1er livre de Moïse. Joseph, le fils de Jacob, doit avoir vécu sous un des Ramessides et avoir été revêtu par lui des plus grandes dignités. Bien plus, l'on peut dire avec raison que les récits d'Hérodote et de Diodore font supposer des événements tels que ceux qui sont décrits par Moïse. Ainsi, Hérodote raconte que la sécheresse dont souffrait beaucoup de villes éloignées du Nil, donna occasion à l'introduction du système des canaux. Or, la sécheresse est pour l'Egypte synonyme de stérilité. La famine doit donc avoir régné en Egypte avant la construction des canaux. Mais cela seul ne suffit pas pour l'explication de tout le reste. Quel est au monde le peuple qui se laisserait, sans murmure, dépouiller par ses rois de toutes ses terres? Sans doute, il faut pour rendre possible une pareille mesure, que des événements extraordinaires aient eu lieu auparavant.

Eh bien ! le récit de Moïse donne le mot de cette énigme. Joseph, prisonnier juif, est vendu par des marchands d'esclaves à l'un des principaux officiers du Pharaon : il prévoit que des années d'abondance seront suivies d'années de stérilité, et conseille à la couronne de faire de grands approvisionnements de vivres. Le roi se rend à son avis, confie le soin de cette affaire à ce sage étranger, dont le conseil prudent est ensuite justifié par l'événement. Puis, pendant les années de disette, Joseph se trouve en état d'acheter la propriété de tout le sol égyptien, avec les grains qu'il tire des magasins du roi pour la subsistance du peuple.

Mais laissons parler la Bible elle-même (1) : «Alors Joseph acheta pour Pharaon toutes les terres des Egyptiens ; car ceux-ci vendaient chacun leur champ, parce que la faim les pressait. Ainsi tout le pays devint la possession de Pharaon. Et Joseph transporta le peuple d'un bout de l'Egypte à l'autre. 11 n'y eut que les terres des prêtres qu'il n'acheta point, parce

(1) Gen. 47. selon l'hébreu.

que les prêtres recevaient de Pharaon une quantité de vivres déterminée; et comme ils mangeaient ce qui leur était assigné, ils ne vendirent pas leurs terres. Alors Joseph dit au peuple : Voilà que je vous ai achetés vous et vos terres pour Pharaon : voilà de la semence ; ensemencez la terre, et au temps de la moisson, donnez au prince la cinquième partie des récoltes et gardez les quatre autres cinquièmes pour vous. C'est ainsi que Joseph imposa pour contribution au pays des Egyptiens la cinquième partie des produits; les terres seules des prêtres ne furent pas achetées par Pharaon. Telle est la substance du récit de Moïse.

Ainsi les impôts dont parlent Hérodote et Diodore sans les déterminer, s'élevaient à deux fois la dîme des produits de la terre. Mais le récit de Moïse s'accorde encore sous un autre rapport avec ce que dit Hérodote. D'après ce dernier, Sésostris donna à chaque guerrier douze champs. Il faut donc que les possessions territoriales de cette classe privilégiée fussent auparavan^au pouvoir de la couroune, sans cela le roi n'aurait pas pu le leur distribuer. 11 n'y a que les prêtres dont Hérodote ne dise pas qu'on leur ait distribué des terres : il dit seulement, qu'ils possédaientleursbiensexemptsdecharge. Il est donc clair, que la couronue n'avait pas acquis les possessions des prêtres.

Cet accord entre le récit de Moïse et celui d'Hérodote est tellement frappant, que les savants se seraient décidés depuis longtemps à placer l'histoire de Joseph sous le règne d'un des deux Ramessides, si l'erreur déjà partagée par l'historien Josèphe, que par les Hyksos il fallait entendre les Israélites, n'avait pas été un obstacle à l'intelligence claire de ce récit. Or, la supposition que je viens de mentionner relativement aux Hyksos, est impossible pour plusieurs motifs. D'abord, la peinture que font les livres de Moïse de l'état de l'Egypte à l'époque où les enfants d'Israël y faisaient leur séjour, prouve, avec beaucoup de vraisemblance, que les

Pharaons qui régnaient alors dans le pays du Nil, étaient des

princes indigènes, non des étrangers, et par conséquent pas les Hyksos. Tout ce qui est dit de ces princes a une couleur égyptienne. En second lieu, si l'on prenait les Hyksos pour les Israélites on ôterait au livre des Juges tout droit à l'authenticité historique. Les Hyksos, comme nous le savons, ont été expulsés de l'Egypte vers 1680 ; dès lors les conquêtes de Séthosis et de;Ramsès auraient eu lieu àl'époque des Juges; et cependant, on ne trouve dans le livre hébraïque qui raconte les actions des Juges, aucune trace d'un si grand mouvement, dont la réalité est attestée, non-seulement par les Grecs et les Romains, mais encore par des monuments très-antiques et encore existants.

Nous n'avons donc à choisir qu'entre deux suppositions: Ou les enfants d'Israël ne sortirent de l'Egypte qu'après l'époque des Ramessides, ou il faut renoncer au livre des Juges comme source historique. Ajoutez à cela une troisième raison. Manéthon place d'une manière non douteuse la sortie des Israélites sous le règne du roi Ménophta, qui succéda à Ramsès Miamoun. L'identité des Israélites et des Hyksos est donc une erreur palpable.

Mais avant de passer au règne de Ménophta, je dirai d'abord quelques mots de la chronologie de l'Ancien Testament. Dans le second livre de Moïse (1), il est dit, que le temps pendant lequel les enfants d'Israël habitèrent en Egypte, est de 430 ans. Les Septante, qui, en tout ce qui concerne l'Egypte, jouissent d'une grande autorité, traduisent ces paroles de la manière suivante : « Pendant 430 ans les enfants d'Israël ont demeuré en Egypte et dans Chanaan.» Il résulte de ces paroles que les Juifs égyptiens entendaient ces 430 ans de tout le temps écoulé depuis l'arrivée d'Abraham dans le pays de Chanaan jusqu'à la sortie d'Egypte. Et comme d'Abraham à Jacob il s'écoula un laps d'environ 215 ans, il en reste à peu près autant pour le séjour des Israélites en Egypte. La manière de compter des Septante est du reste

(1) Exode XII, U.

suivie par saint Paul, dans son épître aux Galates (III, 17) et par l'historien Josèpbe en plusieurs endroits (1).

Ainsi, un calcul infirme l'autre. A quoi s'en tenir dans cette incertitude? Lepsius, et je suis de son avis, propose de prendre pour base les généalogies juives, comme un document dont la fidélité a constamment été surveillée avec le plus grand soin. Or, si l'on compare les généalogies des fils de Jacob qui se rendirent en Egypte avec leur père, elles établissent avec une frappante unanimité (2), que, depuis l'entrée de Jacob dans ce pays jusqu'à la sortie des Israélites sous Moïse, il y n'a eu que trois ou quatre générations, ce qui fait un peu plus d'un siècle. ïl n'est de même fait mention que de trois Pharaons, qui occupèrent le trône pendant le séjour des Israélites en Egypte.

Le 1er livre de Moïse parle en détail du roi qui éleva Joseph en dignité. Au second livre il est dit (3) : Et Joseph mourut et tous ses frères aussi avec toute cette génération. Alors s'éleva un nouveau Pharaon qui ne savait rien de Joseph (4) ; ce nouveau roi opprima les Juifs, et ordonna de mettre à mort les garçons nouveaux-nés; mais sa fille sauva Moïse exposé sur le Nil et le fit élever à la cour comme son fils nourricier. Il arriva ensuite que Moïse, devenu jeune homme, tua un Egyptien, et que craignant la vengeance de Pharaon il dut s'enfuir dans le désert de Madian. Pendant le temps qu'il y passa, le roi qui avait si fort opprimé les Juifs, finit ses jours. Il est dit, en effet, au second livre de Moïse (5) : « Dans ce même temps mourut le roi d'Egypte. » Ce Pharaon (6) est, sans contredit le successeur de celui par lequel Jacob et ses fils avaient été invités à se rendre en Egypte. Un troisième

(1) Lepsius, 1 , 31 . — (2) Ib., I, 366. - (3) Exode !, 6.

(4) Ce ne peut être seulement le second : Joseph vécut encore 80 ans après son élévation, de 30 ans à 40. Combien d'années aurait donc régné le roi son protecteur? D'ailleurs, est-il possible que son fils déjà ait méconnu Joseph? (N. du T.)

(5) Ib., II, 23. - (6) C'est peu probable. Cfr. Exod. I. et II.

monla ensuite sur le trône, et ce fut celui que Moïse contraignit finalement à laisser sortir les Israélites.

Maintenant, retournons à Manéthon. D'après son récit, Séthosis, cet heureux conquérant, qui régna 51 ans, eut pour successeur son fils, Ramsès Miamoun, plus célèbre encore que lui, et qui occupa le trône pendant 61 ans. Après lui la couronne passa à son fils Ménophta, qui régna 19 ans. Or, voilà ce que Manéthon raconte de ce successeur de Ramsès Miamoun, dans un extrait rapporté dans Josèphe : « Le roi Ménophta, à l'exemple de Horus, désira contempler les dieux et s'adressa, à cet effet, à un prêtre, qui lui annonça que son désir serait accompli, s'il éloignait de l'Egypte tous ceux qui étaient impurs ou lépreux. Sur cela, le roi fit réunir de tout le pays, tous ceux qui avaient des défauts corporels, au nombre de 80,000, les fit jeter dans les carrières situées à l'est du Nil, et les contraignit à y travailler comme des esclaves, séparés de la société des autres hommes. Parmi eux se trouvaient aussi quelques prêtres instruits, atteints de la lèpre. Après s'être pendant longtemps livrés à de rudes travaux dans les carrières, ils prièrent le roi de leur accorder, pour leur protection, la ville d'Avaris, autrefois occupée par les Hyksos; et Ménophta dut céder à leur demande. Alors ces impurs choisirent pour chef un prêtre d'Héliopolis, nommé Osarsiph, et lui jurèrent obéissance. Celui-ci leur donna pour loi de ne pas adorer de dieux, d'immoler, sans distinction, les animaux sacrés les plus vénérés des Egyptiens, et en outre, de n'avoir aucune relation avec personne, sinon avec les membres de la conjuration. Il leur ordonna en même temps de se préparer à la guerre contre Ménophta et de réparer les remparts d'Avaris. Puis, il envoya des messagers à Jérusalem aux Hyksos, que Thetmès IV avait autrefois chassés de l'Egypte, les priant de les secourir promptement, sous la promesse de leu r livrer Avaris. Les Hyksos lui envoyèrent, en effet, une armée dô 200,000 hommes. A cette nouvelle, Ménophta n'osa pas risquer la bataille; mais, prenant avec lui les animaux sacrés,

il se retira du côté de l'Ethiopie, où il resta pendant treize ans. Pendant ce temps, les impurs, alliés aux Hyksos, opprimèrent l'Egypte delà manière la plus cruelle ; ils incendièrent des villes et des villages, pillèrent les sanctuaires, et forcèrent les prêtres égyptiens à prêter leur ministère à l'immolation des animaux sacrés. Enfin, Ménophta revint d'Ethiopie avec son fils Séthos, qui en l'honneur de son aïeul prit aussi le nom de Ramsès, vainquit les impurs et leurs allies, les pasteurs, dans une grande bataille, et les poursuivit jusqu'aux frontières de Syrie. La tradition raconte, ajoute Manéthon dans l'extrait rapporté par Josèphe, que ce prêtre, né à Hiérapolis, Osarsiph (littéralement, celui qui tire son nom d'Osiris), qui donna aux impurs une constitution et des lois, changea son ancien nom contre le nom plus nouveau de Moïse.»

Celte dernière réflexion prouve indubitablement, qu'aux yeux de Manéthon, les impurs sont les Juifs, et leur émigration, l'expédition des Israélites dans le pays de Chanaan. Toutefois, Manéthon lui-même, au dire de Josèphe, avouait que l'histoire des lépreux, au moins en partie, ne se trouvait pas dans les livres sacrés ni sur les anciens monuments; mais qu'il l'avait puisée dans les traditions populaires. Je ne vois aucun motif de rejeter ce témoignage. Est-il croyable que Manéthon ait regardé comme la pure vérité, qu'un roi d'Egypte, après avoir pendant assez longtemps traité avec une grande dureté 80,000 lépreux, leur ait ensuite abandonné, de son plein gré, une forteresse sur la frontière orientale, la plus menacée de toutes, les mettant ainsi en état de nouer des liaisons avec les Hyksos arabes, les mortels ennemis des Egyptiens? Où trouver d'ailleurs des souverains qui, comme Ménophta, sans avoir risqué une seule bataille, livrent leur royaume à des ennemis acharnés, et aillent ensuite attendre tranquillement en pays étranger que les envahisseurs se soient chargés de la haine universelle???

D'autres traditions encore circulaient sur le compte de ceux que le roi Ménophta avait chassés de son pays. Le Grec

Hécatée rapporte (1), et cela évidemment, d'après des sources égyptiennes, qu'un jour, la peste exerçant ses ravages en Egypte, les habitants du pays regardèrent ce fléau comme une punition du ciel, parce que, ayant parmi eux un grand nombre d'étrangers de différentes races, qui avaient, sous le rapport religieux, des usages différents des leurs, ils laissaient leur propre culte tomber en décadence. Ils résolurent en conséquence, d'expulser les étrangers. Une partie de ces derniers s'enfuit en Grèce et ailleurs, sous des chefs distingués, dont les plus célèbres étaient Cadmus et Danaùs. Mais le plus grand nombre se dirigea vers la Judée, qui alors était déserte. Le chef de cette colonie fut Moïse, homme distingué, qui, outre plusieurs autres villes, bâtit Jérusalem, divisa son peuple en douze tribus et lui donna une constitution pleine de sagesse. »

Ainsi, tandis que la tradition suivie par Manéthon s'abstient, sans doute à dessein, de dire que les impurs expulsés par Ménophta étaient des étrangers, qui auparavant étaient venus s'établir en Egypte, cette même tradition, transmise sous une autre forme par Hécatée, en fait l'aveu explicite.

11 est évident que c'est l'orgueil blessé qui donna à la première de ces traditions sa forme propre et particulière : parce que les Juifs conquirent leur délivrance les armes à la main, la haine des Egyptiens les métamorphosa en lépreux. Mais quelle qu'ait été l'influence de la passion sur cet ensemble de traditions, il n'en reste pas moins établi que les enfants d'Israël sont sortis de l'Egypte sous le règne du roi Ménophta. Manéthon, dans l'extrait rapporté par Josèphe, désigne ce Ménophta, sous lequel Moïse fit sortir son peuple de l'Egypte, comme étant fils du roi Ramsès et père du roi Séthos, qui reçut aussi le nom de Ramsès en l'honneur de son aïeul. Or, on ne trouve, soit dans les listes de Manéthon, soit sur les anciens monuments égyptiens, que ce seul Ménophta delà 19e dynastie, en qui tous ces signes distinc-

^i) Lepsius, I, 321.

tifs soient réunis. Et comme Ménophta, d'après les données chronologiques de Manéthon, régna de 1330 à 1310 avant Jésus-Christ, il faut placer dans ce laps de 20 ans, la délivrance des Juifs.

Il est même possible de préciser celte date avec plus d'exactitude encore. Avant que Ménophta s'enfuît en Ethiopie, où il resta 13 ans, les impurs, au témoignage de Manéthon, furent pendant longtemps astreints à de rudes travaux dans les carrières. Admettons pour cela un laps de trois ans, et ajoutons-y les 13 années de séjour en Ethiopie, il en résultera qu'il faut placer la sortie des Israélites entre 1314 et 1310. Et ce qui est remarquable, c'est qu'on voit dans le Talmud (1) un ancien calcul juif, d'après lequel la sorlie d'Egypte tomberait en l'an 2448 de la création, lequel correspondàl'anl314 avant Jésus-Christ (2). En voyant cette coïncidence frappante de témoins si différents, on pourrait être tenté d'objecter que les assenions de Manéthon ne sont pas certaines. Mais la chronologie du prêtre égyptien est, précisément en ce qui regarde Ménophta, confirmée par un fait devant lequel tout doute doit tomber.

Comme nous l'avons montré précédemment, les anciens mathématiciens grecs et romains connaissaient très-bien la période de Sirius des Egyptiens ou la grande année solaire de 1460 ans. Censorinus dit que le Sothis pendantlequeltom.be toute l'histoire de la Grèce et d^ Rome jusqu'aux temps de ïrajan, linit en l'an 139 après Jésus-Christ. Et comme on convient qu'une période Sirius complète comprend 1460 années pleines ou 1461 années juliennes, il s'ensuit que le Sothis en question avait commencé en 1322 après Jésus-Christ. Or, le mathématicien égyptien Théon , qui florissait au

(1) Lepsius, I, 360.

(1) Mais ces deux nombres ne font pas -4000? Impossible, en outre,de ne placer la sortie qu'en 1514 : l'auteur l'essaie en vain : la Bible y répugne. Pourquoi lui préférer un extrait d'un auteur perdu, reconnu inexact en d'autres points.

IVe siècle, parled'une ère du Pharaon Ménophta, et donne clairement à entendre que cette ère commença sous le susdit roi en 1322. En outre, ce témoignage de Théon s'accorde, on ne saurait mieux, avec la seconde section principale de la chronologie de Manéthon, d'après laquelle Ménophta-régna. de 1330 ou 1329 à 1310 ou 1309. Le commencement de la période appelée Sothis, dont parle le mathématicien d'Alexandrie, se rapporte, par conséquent, à la neuvième année du règne du Pharaon Ménophta d'après la chronologie de Manéthon. Il est difficile de s'imaginer une preuve plus concluante delà véracité du prêtre égyptien : si l'on veut rendre hommage à la vérité, il faut accorder que non-seulement le règne de Ménophta, mais encore la seconde partie principale de l'ouvrage de Manéthon, sont astronomiqueœent prouvés et établis.

Les anciens connaissaient encore la grande année solaire des Egyptiens sous un autre nom, sous un nom mythique. Qui n'a pas entendu parler de la fable du Phénix, qui apparaît à certaines époques, se brûle lui-même et renaît de ses cendres? Or, voici ce que Tacite (1) raconte de ce Phénix : « Le bruit courut que le Phénix avait paru en Egypte sous le consulat de Paulus Fabius et de Lucius Yitellius. Ceux qui l'ont dépeint s'accordent à dire .qu'il est consacré au soleil, et qu'il ne ressemble aux autres oiseaux ni par la forme ni par le plumage. Les uns soutiennent qu'il paraît tous les 500 ans, les autres, au»bout de 1461 ans seulement. » — Pline et le poëte astronomique Manilius (2) assignent pour le retour du Phénix le même laps de temps, ou une période de 1461 ans. C'est que la grande année solaire, ou l'année de Sirius est cachée sous l'image du Phénix. On se représentait le soleil comme un feu ardent : lorsqu'une grande année solaire était écoulée, on disait : l'oiseau du soleil s'est brûlé. Mais la fin d'une année cosmique amène le commencement d'une nouvelle : c'est ce qui faisait dire que cet oiseau renait de ses cendres.

(1) Annal. VI, 28. - (2) Lepsius. I, 180.

Mais d'où vient ici cette image d'un oiseau, qui tire son nom du palmier (çoivj?) ? C'est ce qui n'est plus difficile à expliquer depuis que l'on sait lire les hiéroglyphes. Dans cette écriture, l'année est désignée par une branche de palmier et la grande période par un oiseau. En outre, les hiéroglyphes ne restèrent pas de simples caractères d'écriture, ils passèrent souvent dans le langage, et une foule de mythes sont nés de cette source.

Jetons maintenant un coup-d'œil rétrospectif sur ce que nous venons de voir. D'après le récit mosaïque, les enfants d'Israël vécurent en Egypte sous trois Pharaons. Le premier éleva Joseph en dignité, et invita Jacob et ses fils à venir s'établir dans le pays du Nil. Sous le second (1) commença la persécution et la sortie eut lieu sous le règne du troisième. Le roi sous lequel eut lieu la sortie est Ménophta : il faut donc que ce soit son aïeul qui ait appelé les Israélites en Egypte. Toutes les conjonctures connues s'accordent très-bien avec ce résultat. Après l'expulsion des Hyksosqui eut lieu en 1 682, la royauté prit en Egypte un grand essor, parce qu'elle avait affranchi le pays : les anciens Etats particuliers disparurent et l'Egypte devint un royaume unique et puissant.

Toutefois, il était dans la nature des circonstances que les princes de la 18e dynastie, eussent encore des difficultés à vaincre à l'intérieur.

Mais leurs travaux profitèrent à leurs successeurs, aux Pharaons de la 19e dynastie. Parmi ceux-ci se trouvèrent deux princes conquérants, Séthosis et son fils Ramsès Miamoun. Le premier créa une marine, soumit la Phénicie, Chypre, les îles de la Méditerranée, fonda des colonies dans le sud de la Grèce, à Àrgos, et, comme je le prouverai en son lieu, à Tiry'ns et à Mycènes. Mais plus tard il renonça à ces dernières colonies en faveur de son frère Armais. Ramsès Miamoun subjugua la Libye et l'Asie citérieure, pénétra jus- ^i) Cfr. note 331,

qu'en Colchide et jusque dans les steppes lointaines des Scythes, et dut soutenir de rudes combats contre les Assyriens, qui aspiraient aussi à la domination universelle. Ces deux souverains, le père et le fils, entreprirent, en outre, de grandes innovations à l'intérieur : toutes les forces de l'Etat durent être mises à leur disposition. Où trouver des conquérants qui ne soient pas animés du même désir ?

Séthosis fit la connaissance d'un prisonnier juif, esclave d'un fonctionnaire de la cour, qui montrait une aptitude extraordinaire pour l'administration des affaires. Ce Pharaon le mit en lumière, parvint par son secours à mettre la couronne en possession de toutes les propriétés territoriales, et commença l'exécution d'un système de canaux, qui augmenta considérablement la fertilité, et, par suite, la richesse de l'Egypte. Plein de reconnaissance, ce prince appela en Egypte toute la parenté du sage Joseph. On est autorisé à admettre que, depuis les temps de trouble et d'inintelligente oppression , qui, sous les ïïyksos, avaient désolé l'Egypte, de nombreux territoires étaient restés déserts, surtout ceux qui étaient éloignés du fleuve : ce fut un de ces territoires que Séthosis assigna aux Juifs.

Outre la famille de Jacob, une foule d'autres étrangers encore doivent s'être établis en Egypte au temps de Séthosis et de Ramsès. Hérodote, en effet, parle de masses considérables d'Asiatiques et d'Africains , ramenés en Egypte par Séthosis et Ramsès, à la suite de leurs expéditions guerrières, et employés à faire diverses constructions ou à creuser des canaux. Tous ces étrangers réunis créèrent bientôt au gouvernement de graves embarras. On ne peut pas douter que le système de canaux, inauguré par Séthosis, n'augmentât considérablement la fécondité du sol déjà si riche del'Egypte. Or, partout où cela a lieu, on voit la population augmenter proportionnellement. Mais d'autre part, le système d'impôts fondé par Joseph et Séthosis, avait à jamais immobilisé tout le sol. Qu'allait donc faire le gouvernement, des descendants

des captifs et de lapostérité des pasteurs hébreux, en voyant la population indigène prendre si rapidement un tel accroissement? Le développement naturel des lois ramessides, tendait à changer la population étrangère en une masse redoutable d'hommes sans industrie et sans biens-fonds, en une foule de mécontents qui seraient un danger pour l'Etat. Dans cet embarras, la politique égyptienne conçut la pensée d'étendre jusqu'à eux le système des castes, de les parquer dans une corporation bien limitée d'esclaves de l'Etat, d'ouvriers publics, et d'empêcher en même temps, par des moyens artificiels, leur accroissement ultérieur.

Manéthon ne fait commencer l'oppression de ces étrangers, que sous Ménophta, le Pharaon de la sortie des Juifs. Mais je suis persuadé qu'on doit lui préférer le récit mosaïque, d'après lequel Ramsès (1) aurait déjà pris des mesures sévères contre les étrangers. Ainsi, selon Manéthon lui-même, avant la fuite de Ménophta en Ethiopie, où il resta 13 ans, les impurs avaient déjà été maltraités pendant longtemps. Or, où trouver ce longtemps sous le règne de Ménophta, auquel Manéthon ne donne que 19 ans? Son erreur ressort donc de ses propres paroles.

Moïse ne parle pas d'une révolte des impurs, ou des étrangers, selon Hécatée , laquelle doit avoir éclatée en ce temps-là. Je suis d'avis qu'on peut, sous ce rapport, compléter le récit de Moïse par celui de Manéthon. Mais d'autre part, ce dernier désigne le chef des émigrants, Moïse, comme Egyptien de naissance, infidèle à sa nation et à sa croyance. On comprend que cet écrivain et les sources qu'il a suivies, n'aient rien su de l'origine juive à'Osarsiph (Moïse) sauvé par la fille du roi, laquelle lui fit donner une éducation savante, c'est-à-dire sacerdotale. Peu de personnes, sans doute, auront été initiées au secret delà jeunesse du législateur des Juifs. Mais il est incontestable que Moïse était né

(1) Gfr. '31.

hébreu; et le récit de Manéthon, d'après lequel Osarsiph serait passé du côté des impurs, est d'une invraisemblance palpable. On ne peut croire non plus à l'occupation, parles impurs, de la ville d'Avaris, ni à l'appel fait aux Solymites : ces deux faits sont une répétition manifeste empruntée à l'histoire desïïyksos. N'oublions pas, en outre, que Manéthon luimême, au témoignage de Josèphe, avoue avoir tiré de la tradition populaire plusieurs traits de son récit. Or, si la tradition populaire embellit les choses, il est encore plus certain que la vérité a été altérée par l'orgueil blessé des Egyptiens, qui ne pouvaient supporter l'idée qu'un ramas de ces prétendus impurs eût bravé toute la puissance de l'Egypte.

On voit clairement par la tradition elle-même où Manéthon a puisé, qu'elle cherche à jeter un voile sur certaines choses désagréables. Le désir du roi Ménophta devoir les dieux, fait lui-même partie des moyens tentés à cet effet : il semble qu'on a voulu justifier aux yeux du peuple, à l'aide d'un oracle, les mesures inhumaines prises contre les étrangers. Enfin, les livres des Juifs et le récit de Manéthon diffèrent encore entre eux, en ce que ce dernier soutient que les Juifs ont été expulsés d'Egypte de vive force, tandis que, d'après les récits hébraïques, les Juifs avaient, dès le principe, désiré de se retirer librement dans leur pays. Moïse mérite encore ici évidemment la préférence; car quoi de plus naturel, pour des gens traités aussi mal que ces deux historiens le rapportent, que le désir d'émigrer, permission qui leur était refusée par le Pharaon, lequel songeait au contraire à les réduire perpétuellement en esclavage?

L'Egypte, comme je l'ai montré précédemment, atteignit sous les deux Ramessides, son plus haut degré de puissance et de civilisation. L'architecture et plusieurs autres arts et métiers, avaient déjà reçu sous le royaume ancien un développement remarquable : témoins, les pyramides des Pharaons de la 4e dynastie et le lac Mœris. Des peirîtures trouvées dans un tombeau qui appartient à la première moitié du troisième

millénaire avant Jésus-Christ, fournissent en outre la preuve qu'on avait déjà fait, dès cette époque, plusieurs inventions que jusqu'à présent on avait regardées comme beaucoup plus récentes, par exemple, celle de la préparation du verre. Ainsi sur les peintures des parvis de ce monument, on voit des hommes souffler le verre comme nos ouvriers le font encore aujourd'hui. Tout auprès sont représentées diverses occupations de la vie ordinaire, la chasse, la pêche, la danse, le jeu de trictrac, le jeu des doigts, la Morra des Italiens (1). Sous les deux Ramessides les arts prirent encore un plus grand essor. Ces princes couvrirent de monuments l'Egypte et les pays situés plus haut sur le Ni!. Séthosis, à ce qu'il paraît, avait déjà fait de la Nubie un royaume. RamsèsMiamouny fit bâtir Ipsamboul, la capitale, entre la lre et la &2e cataracte du Nil, et cette ville fut ornée de colonnes gigantesques et de temples de blocs de granit. Il ne donna pas moins de soins à Thèbes, l'ancienne capitale du pays ; cette ville reçut une circonférence de neuf milles allemands, et fut ornée d'édifices d'une grandeur tellement considérable, qu'aujourd'hui encore une seule des cours, tombées en ruines, sert d'asile à un village arabe tout entier.

Des artistes à l'œil exercé assurent que la perfection de l'art égyptien, à cetleépoque reculée, défie toute comparaison avec tout ce qui a été fait postérieurement. Il conserva, à la vérité, le caractère sévère, je pourrais presque dire, mesuré, compassé, qui le distingue de l'art grec, mais on ne peut lui contester de la grâce et de la beauté. L'époque des deux Ramessides fut suivie d'un temps d'arrêt, après lequel commença bientôt la décadence, le régime des castes, qui fut inauguré alors, rendant impossible tout développement ultérieur.

Ménophta, d'après les listes de Manéthon, fut encore suivi par quatre rois delà 19° dynastie : Séthos, Ramsès II, Mé-

(1) Bunsen, IF, 510.

nophtah II, Amenem, Thuoris ou Phuoris. Ce dernier mourut en 1218.

La dynastie suivante, la 20e, compte, d'après Manéthon, douze rois, dont il ne donne pas les noms, sans doute parce que ce furent des princes insignifiants. Cependant il est probable, d'après les monuments, qu'ils portèrent tous le nom deRamsès. Ils vécurent de la gloire de leurs ancêtres, comme les derniers Mérovingiens et Carlovingiens. Thèbes continua d'être leur résidence. Les écrivains qui ont fait des extraits de Manéthon- varient sur la durée de cette 20e dynastie ; Jules l'Africain, qui ailleurs se montre toujours le plus fidèle, ne lui donne que 135 ans, et Eusèbe 178.

Or, il faut nécessairement donner ici la préférence à ce dernier, parce que ses chiffres permettent seuls de trouver de l'ensemble dans la chronologie de Manéthon.

La 20e dynastie se termine donc en l'an 1040 avant Jésus- Christ, un peu avant l'établissement du royaume de Jérusalem. Comme Ramsès avait autrefois conquis toute la Syrie, on doit conclure de l'établissement de ce royaume que les rois de la 20e dynastie, peut-être même déjà leurs prédécesseurs les plus immédiats de la 19e, avaient perdu ces possessions étrangères. La Phénicie avait aussi cessé d'appartenir aux Egyptiens; car on vit dans ce pays les villes de Tyr, de Sidon et d'Àradus s'élever à un haut point de prospérité. Peut-être la Nubie elle-même avait-elle aussi déjà recouvré son indépendance. Ainsi, quoique les sources que l'on possède ne parlent d'aucun événement particulier, il n'en est pas moins clair, comme on le voit, que l'Egypte, dès après l'époque des grands Ramessides, commença à décliner.

Une révolution intérieure doit aussi avoir eu lieu vers la fin de la 20e dynastie; car la suivante n'a plus son siège à Thèbes, mais à Tanis, dans la Rasse-Egypte. Ou bien la crainte de la seconde maison de Ninive porta-t-elle peut-être les nouveaux souverains de l'Egypte à transporter le siège de leur domination du côté du nord, qui était le plus me-

nacé?La 21e dynastie, d'après la liste de Jules l'Africain, compte 7 rois, qui ont régné 114 ans, et elle s'étend par conséquent jusqu'à l'année 926 avant Jésus-Christ.

Le siège du pouvoir change de nouveau à l'avènement de la 22e dynastie : Bubaste, dans la Basse-Egypte, devient la capitale. Cette dynastie compte 9 rois et dure 116 ans. Mais les listes ne donnent les noms que du premier, du second et du 6e de ces princes. Le premier s'appelait Sésonch, et c'est sans doute le même Pharaon que l'Ancien Testament appelle Sésach ou Sisack, lorsqu'il raconte que ce Pharaon fit une expédition en Palestine et s'empara de Jérusalem. Sur une peinture trouvée à Karnak, il est représenté comme vain*queur d'un peuple dont les traits sont ceux de la race sémitique, et dans l'inscription qui est au bas de la peinture, le chef de ce peuple est appelé roi de Juda. On voit par là que la nouvelle dynastie de Bubaste cherchait à établir dans l'Asie citérieure la domination de l'Egypte; toutefois, elle n'y réussit pas : le royaume de Juda conserva sou indépendance. La 22e dynastie finit, d'après Manéthon, en 810 avant Jésus-Christ, un demi-siècle avant l'avènement de la troisième maison de Ninive.

La 23e régna de nouveau à Tanis et dura 89 ans, sous quatre souverains.. Elle s'étend ainsi jusqu'en 721 avant Jésus-Christ; mais nous ne savons rien de ces princes.

Le dernier roi de la 23e dynastie paraît avoir été renversé par un habitant de Sais, car un prince que les listes de Manéthon nomment Bochhor (les monuments l'appellent Péhor) établit aussitôt après son siège à Sais, dans la Basse-Egypte; mais il ne put se maintenir que pendant six ans, jusqu'en 715 avant Jésus-Christ.

Le royaume doit ensuite s'être trouvé dans- une pénible situation : pressé au nord-est par les grands-rois de la troisième maison de Ninive, il avait de plus grands dangâ-s encore à courir du côté du sud, de la part des rois de Nubie ; car ce pays était devenu non-seulement indépendant, mais

364 histoire piuiirrivE

encore un état puissant pendant les temps de la faiblesse de l'Egypte. Sur les listes de Manéthon, une main inconnue, mais ancienne toutefois, a ajouté cette observation au nom du roi Bochhor : L'Ethiopien Sabacon le fit prisonoier et le fit brûler vif. Et ce détail est en somme confirmé par Hérodote, qui, à partir de là, marche de nouveau, pendant un certain temps, d'accord avec Manéthon.

Voici ce que dit Hérodote (1) : « L'Ethiopien Sabacon fit invasion en Egypte à la tête d'une puissante armée, triompha du roi de ce pays, lequel était aveugle, et le força de se sauver au milieu des marais qui se trouvent aux bouches du Nil. » Ce que l'historien grec dit ensuite de ce roi aveugle, auquel il donne le nom ù'Ânysis, a l'air romanesque : le récit que les prêtres égyptiens firent au Père de l'histoire, paraît cacher quelque allusion hiéroglyphique ou mythique. Quant au Pharaon renversé, il faut donc s'en tenir au rapport si clair de Manéthon; mais l'écrivain grec est cependant d'accord avec le prêtre égyptien, pour dire que la maison royale des princes indigènes fut expulsée par des conquérants éthiopiens.

Manélhon fait du seul règne de Bochhor, qui dura six ans, toute une dynastie, qui est la 24e. La suivante, ou la 25e, fut fondée par des Ethiopiens, et dura 40 ans, sous trois rois, savoir : Sabacon, Sevichon et Tarkos. Elle s'étend donc jusqu'en 675 avant Jésus-Christ. Les deux successeurs de Sabacon sont cités dans les livres historiques de l'Ancien Testament sous les noms de Sévé et de Tircaha. C'est avec Sévé que le roi d'Israël, Osée, conclut, vers l'an 704, cette alliance qui précipita la ruine du royaume de Samarie, parce que le prince Ethiopien ne donna pas les secours auxquels il s'était engagé. Ce fut ensuite contre Tircaha, successeur de Sévé, que Sennachérib, grand-roi d'Assyrie, s'avança jusqu'à Péluse. Sennachérib, comme nous l'avons dit précédemment, n'osa pas risquer la bataille contre ce prince : il revint sans avoir rien fait et cette retraite, jointe à la destruction de l'armée assy-

(1) Hist. Il, 137.

rienne sous les murs de Jérusalem, eutpour suite la révolte de la Médie, de la Babylouie et de l'Arménie, qui secouèrent le joug des grands-rois de Ninive.

Quant aux causes de la faiblesse que l'on remarque alors dans le royaume d'Egypte, Hérodote nous fournit à ce sujet quelques données, bien que l'ensemble de son récit soit inexact. Il ne connaît pas de dynastie éthiopienne, mais seulement un roi nommé Sabacon, qui aurait régné en Egypte pendant cinquante ans. Au bout de ce temps, ajoute-t-il, Sabacon quitta volontairement l'Egypte et retourna en Ethiopie. L'aveugle, qui s'était enfui dans les marécages, reparut alors et régna quelque temps, au bout duquel un prêtre de Ptah, nommé Séthos, devint roi, brisa avecla caste des guerriers, leur retira les terres qu'ils tenaient de la couronne à titre de fiefs depuis les temps de Sésostris, et leur fit en outre toutes sortes d'avanies. D'après Hérodote encore, ce roi qui fut en guerre avec la caste des guerriers, régnait en Egypte à l'époque où Sennachérib s'avança avec son armée contre ce pays. Aucun guerrier, ajoute-t-il, ne voulut marcher à la suite de Séthos, qui se vit obligé de se rassembler une armée de mercenaires et d'hommes oisifs. Mais malgré ces misérables préparatifs, il ne laissa pas d'être vainqueur, parce qu'un prodige lui vint en aide (la peste, ou les souris, d'après Hérodote).

Que des rois, comme Hérodote le dit de Sabacon, renoncent volontairement de cette manière à tout un royaume, c'est quelque chose d'inouï. Essayons une autre explication. Depuis longtemps le peuple égyptien délestait les étrangers, à plus forte raison, des maîtres venus du dehors et qui s'imposaient par la force. Je m'imagine donc que, non pas Sabacon, qui était mort depuis longtemps, mais Tircaha, son second successeur, voulut donner à cette haine une sorte de satisfaction, et qu'à cet effet, il mit sur le trône, pour la forme, un indigène et même un prêtre, appelé Séthos, mais en se réservant toutefois, par une convention secrète, le pouvoir suprême. Il aurait, par exemple, imposé comme condition, àceroinonu-

3r66 HISTOIRE PRIMITIVE

nal, de se brouiller complètement avec les guerriers, en leur retirant tous les fiefs dont ils avaient joui jusqu'alors. Séthos accepta cette proposition insidieuse, et de ce moment il dépendit entièrement de son suzerain d'Ethiopie et dut se conformer à ses ordres. Les vrais souverains de l'Egypte furent donc comme auparavant les Ethiopiens : ils avaient seulement mis en spectacle un fantôme de roi, au moyen duquel ils détournaient d'eux-mêmes la haine populaire. Je veux bien admettre que Sëthos, comme le rapporte Hérodote, marcha à la rencontre de Sennachérib, mais si, au lieu de la peste, ce furent des considérations stratégiques qui déterminèrent ce dernier à se retirer de Péluse, cène fut certainement pas la crainte de Séthos qui le fit partir, ce fut plutôt celle de voir Tircaha venir au secours de sa créature avec des forces supérieures. On verra plus loin que celte manière devoir, relativement à l'état des affaires de l'Egyte à cette époque, devient une certitude par les détails ultérieurs que nous donne Hérodote.

A Tircaha, Manéthon fait succéder la 26e et dernière dynastie de l'Egypte indépendante. Cette dynastie compte neuf rois, qui sont : Stephinates, Nechepsus, Necho I, Psammétique, Necho II, Psammutis ou Psammétique 11, Waphres, (Hophra clans la Bible), Amosis ou Aahmès en égyptien et enfin Psamécherès ou Psammétique III Cherès, sous lequel l'Egypte fut conquise par Cambyse, roi de Perse. La durée de la 26e dynastie fut, selon Manéthon, de 150 ans et six mois, et comme elle avait commencé en 675, sa fin tombe en 525 avant Jésus-Christ. Tous les autres récits des anciens sont parfaitement d'accord avec ce résultat : ils sont unanimes à dire que Cambyse s'empara de l'Egypte cette année-là. Cet accord fait certainement l'éloge de Manéthon : sa chronologie est confirmée, jusqu'en 2193 avant Jésus-Christ, non-seulement par son enchaînement, mais encore par l'époque du règne de Ménophta, qui est établie par des calculs astronomiques et enfin, par les événements contemporains de l'histoire du

peuple juif et de celle des Phe'niciens. Elle peut donc défier tout doute.

La liste de la 26e dynastie dressée par Manéthon est d'accord avec ce qu'en rapporte Hérodote et, en partie aussi Diodore de Sicile. Hérodote (1) débute par ces mots : « Lorsque les Egyptiens, après la fin de la domination de Séthos, le prêtre de Ptah, eurent recouvré leur liberté, ne pouvant rester un instant sans prince, ils éluren&à la fois douze rois, entre lesquels ils partagèrent l'Egypte en 12 parties. » Cette assertion donne évidemment à entendre que le pays, sous le règne de Séthos, fut proprement sous une domination étrangère ; par conséquent, que Séthos était vassal des Ethiopiens. Ainsi le récit qu'Hérodote reçut de la bouche des Egyptiens atteste, d'une manière indirecte et à son insu, la vérité de l'hypothèse que nous avons développée plus haut.

Au rapport d'Hérodote, ce fut, comme on le voit, immédiatement après la mort de Séthos que commença le règne des douze rois, entre lesquels se trouvait Psammétique, qui plus tard chassa ses onze collègues^ Il ne nous reste dès lors aucune place pour les trois rois qui, selon Manéthon, régnè^rent avant l'élévation de Psammétique. Mais un peu plus loin, Hérodote détruit lui-même ce qu'il vient de dire, en soutenant qu« Nécho, père de Psammétique, le même, sans doute, que Manéthon donne pour prédécesseur à Psammétique, fut tué par l'Ethiopien Sabacon. Or, j'ai montré précédemment qu'Hérodote comprend sous le nom de Sabacon toute la 25e dynastie, laquelle, d'après des témoignages irrécusables, se composa de trois rois. Supposé donc l'exactitude du meurtre de Nécho par la dynastie éthiopienne, on est autorisé à considérer comme le meurtrier en question le troisième roi éthiopien, Tircaha, ou même un autre prince plus récent, tout aussi bien que le premier, Sabacon.

Ne voyant aucun motif de révoquer ce meurtre en doute,

(\)HUi. Il, UT.

868 H1ST0IUE PRIMITIVE

je demanderai pourquoi un de ces princes éthiopiens a voulu se défaire du père de Psammétique. Sans doute, parce qu'il redoutait son influence et sa puissauce. Il faut donc, en ce cas, que Nécho ait été quelque chose comme uo roi ; et dès lors, la balance penche en faveur de l'exposé donné par Manéthon. D'autre part, Eusèbe raconte qu'avant Stéphinatès, représenté par Manéthon comme le premier souverain de la 26e dynastie, l'Egypte fut gouvernée par un anti-roi éthiopien, nommé Ammerès, et ce récit est, pour l'essentiel, d'accord avec les monuments qui mentionnent, non un anti-roi, mais une anti-reine éthiopienne, du nom d'Àmérith (1). Hérodote a donc tort : entre la mort de Sélhos et le commencement du règne des douze rois, il y en eut encore au moins deux autres.

Diodore. de son côté, nous fournit de l'espace pour plusieurs autres encore, lorsqu'il nous dit que la domination des douze rois fut précédée d'une anarchie de plusieurs années. En quoi aura consisté cette anarchie ? Sans doute, dans la lutte de prétendants indigènes contre les rois éthiopiens pour leur enlever le pouvoir. Ce n'est que par là qu'on peut se rendre compte du meurtre du père de Psammétique par un roi éthiopien; car Nécho, au rapport de Manéthon, fut un des trois princes qui portèrent la couronne avant Psammétique et encoururent ainsi la haine des Ethiopiens. Mais s'il en est ainsi, il n'est plus vrai de dire que Tircaha, lorsqu'il mit le prêtre Séthos sur le trône, renonça lui-même au pouvoir.

Manéthon ne parle pas de ce règne des douze rois d'où sortit la royauté de Psammétique, mais son silence n'est pas une négation. Sa manière de traiter l'histoire est, si j'ose m'exprimer de la sorte, légitimiste : Le sort ayant décidé en faveur de Psammétique et lui ayant donné le pouvoir à lui seul, Manéthon le considère comme seul légitime, et ne compte pas les onze autres qui avaient été ses collègues. Et

(1) Bunsen. III, Uî>.

l'on peut démontrer que c'est réellement là sa manière de compter. Ainsi, le règne de Psammélique dura, au dire d'Hérodote et de Manéthon, 54 ans ; la domination des douze, à laquelle prit part Psammélique, fut de 15 ans, selon Diodore de Sicile. Si donc l'on voulait ajouter ces quinze années aux 54 autres, l'ensemble du règne de Psammétique s'élèverait à la somme de 69 ans, chose que l'on peut appeler impossible. Les années de la domination des douze sont donc comprises dans le chiffre de 54 ans.

« Les douze rois, selon Hérodote, s'unirent entre eux par « des alliances matrimoniales et conclurent la convention sui- « vante : Qu'aucun n'oserait en chasser un autre, ni rien de- « mander du domaine appartenant à l'un de ses collègues; « mais qu'ils devaient toujours rester bons amis. Ils résolu lurent aussi d'élever en commun un monument, et construi- « sirent à cet effet le Labyrinthe, au-dessus du lac Moeris » (dans la Moyenne-Egypte). J'ai déjà fait remarquer précédemment que, d'après les fouilles entreprises par Lepsius, il y" avait eu autrefois, sur l'emplacement du Labyrinthe, un vaste édifice, qui remonterait jusqu'à la dernière dynastie de l'ancien royaume et par conséquent jusqu'au troisième millénaire avant Jésus-Christ. Toutefois, le témoignage d'Hérodote ne perd pas pour cela sa valeur; car les douze peuvent très-bien avoir donné à un édifice plus ancien, une autre disposition et une forme toute nouvelle.

Hérodote décrit comme témoin oculaire les parties supérieures du Labyrinthe; mais il ne lui fut pas permis d'entrer dans les chambres souterraines. Il dit qu'une muraille d'enceinte renfermait douze grandes cours, dont six du côté du nord et six du côté du sud ; et au milieu, une masse de constructions, qui comprenaient 3000 chambres, dont la moitié était au-dessus du sol et l'autre moitié souterraine. La situation et le nombre de ces cours étaient sans doute relatifs à celui des douze rois. L'Egypte se divisait, comme on sait, en deux moitiés, l'une septentrionale, l'autre méridionale; et comme

les parts des douze rois étaient égales, six d'entre elles auront dû être au nord et six au sud. Le Labyrinthe lui-même se trouvait sur la limite des deux moitiés, et par conséquent, les six cours du nord correspondaient aux six parties septentrionales, et les six du sud aux six parties méridionales.

Mais à quoi servait l'ensemble de l'édifice? Plusieurs écrivains modernes ont supposé que le Labyrinthe était destiné à servir de lieu 4e réunion pour les députés des douze parties du pays; et vraiment cette explication se recommande d'ellemême. Hérodote donne à entendre que les douze rois régionnaires, en dépit du partage du pays en douze parties, voulaient conserver l'unité ou du moins l'apparence de l'unité du royaume. II fallait, en conséquence, une sorte de gouvernement central ; et d'autre part, la vaste étendue de ces bâtiments insinue que beaucoup d'orateurs avaient à parler dans les assemblées du Labyrinthe, qu'il y avait donc une sorte de représentation du peuple.

Et ce n'est pas là la seule ni même la plus ancienne trace qui existe des remarquables innovationspolitiques introduites alors en Egypte. Le Canon d'Eusèbe (1) rapporte d'après une source inconnue, mais que je crois bonne et digne de confiance, que le roi Bocchoris, prédécesseur des monarques d'origine éthiopienne, donnaaux Egyptiens de nouvelles lois, c'est-à-dire une nouvelle constitution. Ce prince était vivement pressé par lesCuschites, aux coups desquels il finit par succomber. Sa situation lui commandait de tout sacrifier pour se concilier l'amour de son peuple et s'assurer son puissant concours ; et sans doute, la législation qu'il lui donna n'avait pas d'autre but que de le gagner. L'ancienne constitution, introduite par les Ramessides, avait été despotique; il faut en conclure que la nouvelle était d'une nature opposée, ou, pour parler le langage moderne, qu'elle avait un caractère libéral.

On voit par là que des idées politiques inconnues àl'an-

(1) Eufêinus-arm. II, 171.

OTJ GENRE HUMAIN. 371

cienne Egypte avaient commencé à s'introduire dans le pays des Pharaons assez longtemps avant Psammétique; et ces idées, je les appellerai, pour le dire en un mot, des idées grecques. Au témoignage d'Eusèbe, des Hellènes de l'Asie Mineure s'étaient, dès la 23e dynastie, établis dans la Basse- Egypte. Il rapporte, en effet, que les Milésiens, vers la cinquième olympiade, ainsi 755 ans avant Jésus-Christ, y fondèrent la ville maritimedeNaucratis, qui, à partir de Psammétique, devint le centre du négoce entre les Grecs et les Egyptiens, et la plus riche place de commecer de toute l'Egypte. On conçoit dès lors qu'à partir de ce temps les idées grecques purent se répandre dans le pays du Nil, et ce furent ces idées qui amenèrent la dissolution de l'ancienne Egypte.

Psammétique, fils d'un roi, au rapport de Manéthon, fut soupçonné par ses onze collègues d'aspirer à dominer seul; et voulant prévenir ses desseins, ils le chassèrent. S'élant réfugié dans les marécages du Delta, il s'y mit en relation avec des pirates grecs; et à la manière dont Hérodote raconte la chose, on dirait que ces rapports de Psammétique avec les Hellènes furent l'effet du hasard. Mais celle supposition est réfutée par les faits que raconte Hérodote lui-même. Il dit donc que des Cariens et des Ioniens furent jetés par la tempête sur les côtes d'Egypte, et que Psammétique, les ayant prisa sa solde, marcha avec eux contre les onze. Or, comme avec leur secours il parvint heureusement à triompher de ses rivaux, ils s'ensuit que ces alliés grecs formaient un corps de troupes redoutable, et que ce n'étaient pas seulement quelques hommes échappés au naufrage. Il n'y a pas de doute qu'un plan bien médité n'aitété suivi dans toute cette affaire; et on ne peut refuser d'admettre que ces Grecs, pesamment armés, ne sont pas venus par hasard en aide à Psammétique, mais que ce prince avait appelé à son secours une armée étrangère.

Hérodote les dépeint comme des guerriers couverts de cuirasses d'airain, et donne à entendre que leur armure répandit la terreur parmi les soldats des onze. Cependant les guerriers

de l'ancienne Egypte représentés sur les monuments portent également des cuirasses. Si donc Hérodote a raison, il faut admettre que l'armure pesante était tombée en désuétude pendant les derniers siècles. Ainsi tout tend à faire croire que le peuple égyptien s'était amolli et que les anciennes institutions tombaient en décadence.

L'armée des onze fut vaincue par les Grecs soldés de Psammétique, qui devint ensuite seul maître de tout le royaume; et l'unité politique de l'Egypte fut ainsi rétablie. Psammétique fixa son siège à Sais, dans le Delta, et n'oublia pas de récompenser magnifiquement ses auxiliaires, afin de se les attacher pour toujours. Il leur donna, en effet, des terres, non loin de Bubaste, à l'embouchure du Nil. La confrontation de quelques passages d'Hérodote et de Diodore (1) établit que ces possessions données aux Grecs faisaient partie des fiefs que les anciens rois avaient accordés à la caste des guerriers. Quelle humiliation pour cette caste autrefois si puissante! Déjà Séthos, le vassal des rois éthiopiens, lui avait porté un coup terrible : elle voyait maintenant d'odieux étrangers se partager jusqu'à ses anciennes possessions !

Hérodote décrit en un autre endroit les suites qu'entraîna après elle la mesure prise par Psammétique. Suus le roi Psammétique, dit-il ($), il y avait à Eléphantine (à la frontière du sud)de fortes stations de guerriers égyptiens, destinées à protéger cette frontière contre les Ethiopiens; il y en avait également à Daphné, près de Péluse, à la frontière de l'est, pour la défendre contre les Arabes et les Syriens; et à Marée (du côté de l'ouest), pour résister aux Libyens. De mon temps encore, ajoute Hérodote, on voit aux mêmes lieux des posles de troupes persanes. Ces troupes égyptiennes étant restées trois ans dans ces stations sans être relevées, résolurent d'abandonner Psammétique et de se retirer en Ethiopie. En conséquence, deux cent quarante mille guerriers égyptiens

(I) Iïéro.l. II. ÏU et 166; Dio.l. 1, 77. — (2) Hisl. II. 50.

se dirigèrent "vers le sud. À cette nouvelle, Psammétique se hâta de les rejoindre et les pria de rester en Egypte ; mais ils ne l'écoutèrent pas et s'établirent en Ethiopie, où le roi de ce pays leur assigna des terres. Ainsi, la scission commencée par Séthos entre la royauté égyptienne et l'armée se trouvait consommée, une des colonnes de la constitution que les Ramessides avaient donnée au royaume d'Egypte était brisée : elle n'avait plus de caste guerrière indigène.

Psammétique se donna visiblement beaucoup de peine pour rencourager la seconde caste privilégiée, celle des prêtres.

Hérodote rapporte (1), en effet, qu'il fit construire plusieurs sanctuaires : aussi n'a-t-on aucune preuve qu'il ait encouru leur haine. Cependant on ne peut douter que l'autorité, auparavant si exclusive, du sacerdoce, n'éprouvât également une secousse par les mesures de Psammétique. Les Hellènes qu'il établit en Egypte apportèrent avec eux leurs croyances religieuses, qui différaient de celles des Egyptiens en un point fort important, savoir, que les Hellènes ne connaissaient pas d'état sacerdotal distinct. L'exemple de la tolérance une fois donné par Psammétique, son successeur alla plus loin encore : Amosis donna la liberté de religion, c'est-à-dire, qu'il permit sans distinction à tous les Grecs émigrés en Egypte, d'élever des temples à leurs divinités sur le sol égyptien, selon leur bon plaisir. Or c'étaient là des innovations d'une portée immense dans un État qui jusqu'alors avait mis tant de sollicitude à se tenir à l'écart et séparé des autres peuples.

Une forte secousse fut aussi donnée au fondement inférieur de l'édifice politique des Egyptiens, à l'immobilité des classes inférieures. Hérodote raconte (2) en effet, que Psammétique confia aux soldats cariens et ioniens qui remplacèrent l'ancienne caste guerrière, déjeunes garçons auxquels ils devaient apprendreJa langue grecque, et il ajoute que ces jeunes gens donnèrent naissance à une nouvelle caste, celle des interprètes.

(1) Hist. II. 153, — (2) Ibid, IL \U.

Ces interprètes formèrent, entre les Hellènes et ks Egyptiens, une sorte d'intermédiaire, et ils étaient destinés par leur éducation à répandre les idées grecques parmi leurs concitoyens. Ainsi, de tous côtés, les anciennes institutions chancelaient sur leurs bases. Un nouveau monde était en travail, un monde qui recevait, non plus de Memphis, mais de la Grèce, les idées qui devaient le diriger.

Les courses dévastatrices des Scythes coïncident avec les commencements du long règne dePsammélique. J'ai indiqué, en un autre endroit, comment il sut tenir ces barbares éloignés des frontières de l'Egypte. C'est vers la fin du règne de ce prince que le royaume de Babylone commença à prendre, son essor ; il ne tarda pas même à prendre vis-à-vis de l'Egypte une attitude très-hostile et très-menaçante. Hérodote et Manéthon s'accordent à dire que Psammétique régna 54 ans, "et comme, au rapport de Manéthon, il était monté sur le trône en 654 avant Jésus-Christ, il doit avoir été vieillard en 610, époque où la guerre avec Babylone était devenue inévitable. Or, est-il vraisemblable, qu'à un âge si avancé, ce prince se soit encore mis en campagne? D'ordinaire, en pareils cas, les rois associent à leur pouvoir leur fils aîné, leur successeur légitime, et de fortes raisons tendent à établir que Psammétique agit de même en cette occasion.

En effet, Manéthon donne au fils et successeur de Psammétique six ans de règne, tandis qu'Hérodote lui en donne seize. Le premier de ces nombres est certainement trop restreint : c'est ce qui ressort déjà de ce que le règne de Nécho II renferme des entreprises auxquelles le court espace de six ans ne peut avoir suffi. Et si, d'autre part, on voulait faire remonter de 10 ans en arrière le règne de Psammétique, c'en serait fait de l'enchaînement de la chronologie de Manéthon, si bien vérifiée dans son ensemble. Toutes les difficultés disparaissent, au contraire, si l'on admet que Psammétique partagea le pouvoir avec son fils de l'an 610 à l'an 600, époque pendant laquelle eut lieu la rupture avec les Babyloniens. Cette

f)U GF,NRE HUMAIN. 375

supposition est donc plus qu'un simple soupçon, elle a pour elle un haut degré de vraisemblance : de même que le vieux roi des Babyloniens, Nabopolassar, chargea son fils Nébucadnézar de la guerre contre la Syrie, de même aussi Psammétique se déchargea de ce fardeau sur les épaules plus jeunes de son fils Nécho II.

Les Egyptiens résolurent de prévenir l'ennemi. Nécho, comme je l'ai fait voir précédemment, s'avança en 609 dans la basse Syrie, avec une puissante armée, formée principalement de cavalerie libyenne, et non plus comme auparavant de guerriers indigènes, défit, àMagdol, Josias, roi des Juifs (1), occupa la Palestine, mit sur le trône de Jérusalem, dans la personne de Joachim, un instrument de la politique égyptienne, et séjourna ensuite quelques années dans le pays conquis. Rien ne s'y opposait, puisque dans l'entre-temps le vieux Psammétique continuait à régner dans le pays du Ni). Mais en 605, Nébucadnézar lui présenta la bataille et Nécho essuya un8 grande défaite, près de Carchemis, sur l'Euphrate. Toutes les possessions conquises en Syrie, pendant les dernières années, furent perdues, et il dut promptement regagner son pays.

Par bonheur pour lui, le père de Nébucadnézar mourut peu de temps après la bataille de Carchemis, et son vainqueur dut employer un assez long temps à l'affermissement de son pouvoir en Babylonie. Comment Nécho proûta-t-ii de cette circonstance favorable et de cet armistice ? D'après Hérodote et d'autres historiens, il entreprit d'achever le canal du Nil à la mer Rouge, canal commencé par Ramsès ; en second lieu, il fit établir des chantiers, aussi bien sur le golfe Arabique que sur la Méditerranée, et y fit construire des vaisseaux de guerre. Il est hors de doute que ces vastes et importants travaux avaient pour but la création d'une armée navale. Nécho, prévoyant une attaque des Babyloniens contre l'Egypte, calculait avec beaucoup de justesse que l'Egypte ne pouvait être

(I) Cfr. Movers, 11,420.

conquise l'une manière durable que du côté de la mer, et que dès lors ce n'était qu'au moyen d'une flotte qu'il était possible de la défendre d'une manière efficace. Aussi tous ses soins tendaient à créer en Egypte une armée navale considérable. Ses successeurs durent entrer dans la même voie ; et en effet, tant que les rapports avec laBabylonie restèrent tendus, on vit les rois d'Egypte dépenser les trésors du pays à l'équipement de leurs flottes.

Le témoignage d'Hérodote est en harmonie avec les récits des écrivains orientaux que j'ai cités dans l'histoire de la Babylonie. Il dit que Nécho n'acheva pas le canal projeté, mais qu'au beau milieu des travaux il renonça à les poursuivre, sur la foi d'un oracle qui lui annonçait que l'achèvement de ce canal ne profiterait qu'aux barbares. Que le canal ne fut pas terminé alors, c'est un fait ; il ne fut achevé que sous Darius, roi de Perse. Quant au motif de cette interruption, Strabon n'indique que la mort prématurée de Nécho.

Hérodote parle encore d'une autre entreprise navale de ce Pharaon. « A l'époque, dit-il (1), où les travaux du canal furent abandonnés, Nécho fit partir du golfe Arabique des navigateurs phénieiens, avec ordre de faire le tour de la Libye et de revenir en Egypte par les colonnes d'Hercule. Ces Phéniciens mirent, en effet, à la voile et arrivèrent dans la mer du sud. L'automne arrivé, ils descendaient à terre, ensemençaient le sol de la partie de la Libye où ils se trouvaient et attendaient le temps de la moisson. La récolte faite, ils se rembarquaient ; et au bout de deux ans, ils revinrent en Egypte paries colonnes d'Hercule. Mais ensuite ils racontèrent une chose que je ne puis croire (d'autres le croiront peut-être), c'est qu'après avoir tourné ia Libye, ils avaient le soleil à leur droite. »

Quelle belle simplicité dans ce récit d'Hérodote ! Le point même dont il doute renferme une preuve irréfragable de la vérité du rapport des Phéniciens. Selon la manière de

(1) Hist. IV. 4%

parler usitée en Egypte, la partie méridionale du ciel s'appelait le côté gauche. Lors donc que les navigateurs phéniciens eurent traversé l'équateur et le tropique du Capricorne, ils eurent nécessairement le soleil à leur droite, et ce que nous appelons le sud, devint pour eux le nord. Or, c'est ce que personne ne savait avant qu'on eût fait le tour de l'Afrique, et par conséquent, on ne peut révoquer en doute la réalité de cette expédition des Carthaginois autour de cette partie du moade.

Il est facile de deviner pour quel motif Nécho chargea les Phéniciens de cette entreprise. Le canal exigeait des travaux immenses et des trésors en proportion ; en outre, la durée de cette œuvre, supposé qu'on put la mener à bonne fin, était compromise par les- sables du désert et les terribles ouragans qu'on y éprouve. Il est donc facile de concevoir que la pensée dut venir à Nécho, que peut-être le but qu'il poursuivait, de relier les ports du sud, situés sur le golfe Arabique, avec ceux du nord, il l'atteindrait à moins de frais, s'il parvenait à découvrir par mer une route qui conduisît des uns aux autres. Ce fut la même pensée qui, 2000 ans plus tard, porta le Portugais Vasco de Gama à tenter le tour de l'Afrique.

Au milieu de ces détails intéressants, que nous fournit Hérodote sur l'histoire de Nécho II, il commet toutefois une erreur, en faisant d'abord construire des vaisseaux par le fils de Psnmmétique, pour le faire ensuite se diriger par terre vers la Syrie à la rencontre de Nébucadnézar, tandis que, d'après les sources orientales, c'est le contraire qui eut lieu.

Psammétique mourut dix ans après s'être associé Nécho, en Tan 600 avant Jésus-Christ; et Nécho le suivit au tombeau six ans plus tard, laissant le trône à son fils Psamulis, 594. Hérodote raconte (1) que Psamutis (sur les monuments Psammétique II) se mit en campagne contre les Ethiopiens. Il semble d'après cela que Nébucadnézar, pour affaiblir

{\)Hisi. Il, 161.

l'Egypte, suscita une querelle entre le roi de Nubie et le fils de Nécho ; car comment s'imaginer autrement quePsammétique II, déjà menacé au nord par un adversaire redoutable, se serait encore engagé au sud dans une lutte nouvelle? Hérodote et Manéllion s'accordent à dire que le règne de ce prince ne fut que de six ans.

Il eut pour successeur son iils Apriès, appelé dans les sources juives Pharaon Hophra, et sur les monuments Hophra-Het. C'est de son temps qu'eut lieu le choc, depuis longtemps préparé, avec la puissance babylonienne, et ce fut sur le sol égyptien que la rencontre eut lieu. Après avoir détruit Jérusalem, et réduit, après un siège de 13 ans, la capitale de la Phénicie, alliée de l'Egypte, Nébucadnézar fit irruption dans le pays du Nil, en 572. Mais la flotte créée par Nécho et Psammétique sauva le royaume. Pendant que le Babylonien pénétrait en Egypte par la voie de terre, Hophra, avec sa flotte, conquit la Phénicie, et menaça ainsi ies derrières de Nébucadnézar, de sorte que ce prince fut obligé de retourner sur ses pas, sans avoir donné suite à ses desseins. Toutefois, il se vengea de son adversaire en tramant, ou du moins en favorisant une révolution en Egypte.

Hérodote parle d'une attaque, dirigée par Hophra victorieux contre la célèbre colonie grecque de Libye, la ville de Cyrène. Il semble d'après cela qu'Hophra,fier de sa victoire sur Nébucadnézar et de la conquête de la Phénicie, tâcha de réduire aussi la Libye en son pouvoir ; mais cette entreprise échoua, et une sédition ayant éclaté dans son armée vaincue, on lui opposa, en 569 avant Jésus-Christ, un anti-roi dans la personne d'Amasis, homme de basse condition. Mais la suite du récit d'Hérodote n'est pas sans difficultés. D'après ce qu'il rapporte, les guerriers indigènes se déclarèrent pour Amasis, tandis que les soldats cariens et ioniens se rangèrent du côté d'Hophra. On pourrait dès lors soupçonner qu'Amasîs s'appuyait sur les restes de l'ancienne caste des guerriers; mais cette supposition est réfutée par un autre passage d'Hé-

rodote (1) où il dit qu'Àmasis, après la chute d'Hoplira, transporta à Memphis les vieilles bandes ioniennes, établies dans le Delta, depuis environ un siècle, par Psammétique I, et qu'il s'en forma une garde contre les Egyptiens. Il confiait donc à leur valeur sa personne et le royaume, et, par conséquent, il n'est pas croyable qu'à l'époque de sa lutte contre Hophra, les troupes grecques fussent pour ce dernier et qu'elles aient été vaincues par Àmasis lui-même.

Voilà comment je me représente l'enchaînement de ces différents faits : Au temps d'Hophra, les Hellènes établis par son bisaïeul dans le Delta étaient devenus des demi- Egyptiens. Lorsque la guerre avec la Babylonie éclata, ce prince prit à sa solde de nouveaux Ioniens à côté des anciens; mais cette mesure excita la jalousie de ces derniers, et après l'issue malheureuse de l'expédition entreprise contre Cyrène, qu'Hophra avait tentée malgré eux, tandis que les nouveaux recrutés restèrent attachés à la personne du prince, eux se révoltèrent, et lui opposèrent Àmasis, qui, appartenant par sa naissance à une des classes inférieures, leur était redevable à eux seuls de tout ce qu'il était. Les deux partis en vinrent aux mains près de la ville de Momemfis ; et malgré la valeur avec laquelle les nouveaux venus combattirent pour Hophra, ils furent vaincus par les vieilles bandes et par les Egyptiens, qui s'étaient rangés du côté du nouveau roi. Hophra luimême fut fait prisonnier après un règne de 19 ans ; et malgré les efforts d'Àmasis pour le sauver, il fallut le livrer aux bandes victorieuses qui le réclamaient et qui le mirent à mort.

Hophra, comme les autres rois de la famille de Psammétique, avait fait sa résidence à Sais, où on lui érigea un monument funèbre. Mais Àmasis transporta de nouveau le siège du gouvernement à Memphis, et établit aux environs de cette ancienne capitale les descendants des guerriers ioniens,

(i) His(. II, m.

parmi lesquels, comme nous l'avons déjà dit, il se choisit une garde du corps. Ainsi, de même que ses prédécesseurs, il appuya son trône sur les armes des étrangers. 11 adopta, du reste, au moins dans les commencements de son règne, la politique d'Hophra et de Nécho relativement à la flotte ;el il mit dans la dépendance de l'Egypte l'île de Chypre, dont les bois de construction pour les vaisseaux étaient renommés dans tout l'univers. Il paraît toutefois que son zèle pour la marine se ralentit plus tard, car il n'est plus fait mention nulle part des vaisseaux de guerre égyptiens.

Ce fait se lie sans doute aux conjonctures dans lesquelles se trouvait alors la Babylonie. Menacés daDs leur voisinage par la puissance perse, Nébucadnézar et ses successeurs renoncèrent à toute pensée de conquête sur l'Egypte. Les Pharaons n'eurent donc plus rien à craindre de ce côté , et Àmasis, bon vivant de sa nature, se livra au plaisir, sans laisser pour cela cependant de travailler beaucoup pour le bien-être intérieur du pays. Ainsi, l'agriculture et l'industrie prirent un essor inconnu auparavant, et l'aisance se répandit dans toutes les classes du peuple. L'Egypte, au témoignage d'Hérodote (1), comptait alors 20,000 villes et autres localités. Mais c'est là le côté lumineux du tableau que présentait l'Egypte à l'époque d' Amasis : il offrait sous un autre rapport un point de vue plus sombre et qui annonçait des tempêtes pour l'avenir.

Les institutions de l'ancien royaume encore existantes, mais dont la décadence avait commencé depuis la domination éthiopienne, s'écroulèrent alors complètement , sans être remplacées par une organisation meilleure soit à la base, soit au sommet de la société. Une expression d'Hérodote, jetée comme en passant, me porte à croire que le régime des castes avait cessé d'exister. Le Père de l'histoire dit en effet (â) : « Àmasis donna aux Egyptiens la loi suivante : Cha-

{\)Bist.ll; 177. — (2) lbid.

cun est tenu d'indiquer chaque année au chef de son canton de quoi il vit. Celui qui omettait d'obéir à cette prescription, et ne pouvait prouver qu'il avait une profession autorisée par la loi, était puni de mort. » Tant que subsistait le régime des castes, chaque égyptien était indispensablement obligé de suivre la profession de son père. Sortir de sa sphère ordinaire, était regardé comme une impossibilité. Ainsi l'introduction de la loi susdite insinue, selon moi, que la contrainte était supprimée sous ce rapport, et que la liberté d'industrie était accordée. Mais comme ce nouvel état de choses était pourbeaucoup de personnes une occasion de débauche, et par là de folies et de vol, le roï chercha à y remédier en obligeant chaque Egyptien à prouver ses moyens d'existence.

Àmasis doit avoir senti que l'ancienne Egypte était sur son déclin et hors d'état de fleurir de nouveau. Le dernier Pharaon indépendant se tourna vers le soleil levant de la civilisation grecque : non-seulement il ouvrit son pays au commerce hellénique, il alla même jusqu'à contribuer à l'érection de nouveaux temples en Grèce. — Hérodote raconte, en effet (l), que « les habitants de Delphes, dont le temple avait été la proie des flammes, se mirent à voyager partout, pour recueillir des contributions volontaires; que les Hellènes établis en Egypte contribuèrent ensemble pour 20 mines et qu' Amasis donna 1000 livres de vitriol. » Ce prince eut le bonheur.de ne pas voir la perte de l'indépendance de l'Egypte ; il mourut, à ce qu'il paraît, au commencement de l'année 525 avant Jésus-Christ, après un règne paisible de 44 ans. Mais dans les premiers mois du règne de son successeur, Psammétique Chères, le pays des Pharaons tomba, après une lutte courte et sans gloire, au pouvoir des Perses, et depuis ce temps jusqu'à nos jours, il n'a plus jamais possédé de dynastie indigène. La vie antique y était éteinte ; une vie nouvelle et indépendante n'y était plus possible. La caste

(I) Hisi. II. 180.

sacerdotale seule survécut huit siècles à la chute des Pharaons et des autres institutions anciennes, mais ce surcroît de durée fut semblable à l'existence des momies.

Passons maintenant à la Phénicie, pays de Chamites de la même race que Mizraïm.

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