ART. II. — LES JAPHETIDES EN EUROPE ET DANS LE NORD DE L'ASIE
Le pays le plus occidental de l'Europe et le plus éloigné de l'Asie est l'Espagne. Aussi haut que puisse remonter l'histoire, on voit ce pays habité par un peuple que les anciens appelaient Ibères, et dont les débris existent encore aujourd'hui sous le nom de Basques. L'Ebre (Iberus) reçut son nom des Ibères, qui, au rapport de beaucoup d'auteurs grecs et romains, occupèrent également, dans les temps les plus reculés, une partie de la Gaule méridionale (sous le nom d'Aquitains), une partie des îles de la méditerranée, des Baléares, de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, et même quelques portions du territoire de l'Italie (1). Or, il se trouve un peuple de même nom dans la partie de l'Asie la plus rapprochée de nous : une province de l'Arménie, située à l'Est de la mer Noire et à l'Ouest de la Colchide et de la mer Caspienne, portait aussi, dès les temps les plus reculés, le nom à'Ibérie, du peuple Ibère, qui l'habitait, et il s'y trouvait également un fleuve appelé Ibérus, au témoignage de Pline (2). Bien plus, certains noms particuliers de plusieurs branches latérales de la grande souche ibérienne, se retrouvent dans ces deux pays, si éloignés l'un de l'autre, l'Ibérie et l'Espagne : Les Bébryces demeuraient à l'Ouest des Ibères d'Arménie (3) : on trouve ce même nom en Espagne (4) ; — les Ibères d'Arménie avaient des voi^ sins appelés Chalybes (5) ; l'Espagne aussi avait ses Chalybes (6) ; — une branche latérale des Ibères d'Espagne s'ap-
(1) Guillaume de Humboldt en a réuni les preuves dans son ouvrage sur les premiers habitants de V Espagne.
(2) Histor. natur. VI. 11.
(3) Forbiger, Handbuch der alten Géographie. II, 374 flg.
(4) Avienus, Ora marit. 485. — (5) Forbiger, Handbucb,etc. II, 409. (6) Justinus 44, 3.
pelait Lubœni (1), et l'on trouve des Lubiens sur la frontière de l'Ibérie arménienne (2). — En outre, il s'est conservé une tradition d'après laquelle les Ibères d'Espagne sont venus de l'Arménie dans leur nouvelle patrie. Ainsi, Yarron déclare (3) que les Ibères sont les plus anciens émigrants qui soient venus en Espagne; Appien (4) dit qu'ils y sont venus de l'Asie. Le célèbre historien latin Salluste, dans le 18e chap. de la Guerre de Jugurtha, rapporte ce qui suit : « Des traducteurs m'ont lu dans des livres carthaginois, attribués au roi Hiempsal, que dans des temps très-anciens, des Arméniens, qui demeuraient en Espagne, étaient venus de ce pays en Afrique et en avaient occupé une partie. » Ce n'est qu'avec une sorte de doute que Salluste nous fait cette communication, empruntée des livres carthaginois, c'est-à-dire, en dernière analyse, puisée à des sources phéniciennes: il en est de lui comme du père de l'histoire profane, Hérodote, qui parfois rapporte en secouant la tête ce qui lui paraît invraisemblable, et ajoute ensuite qu'il le donne tel que d'autres le lui ont raconté. Cependant des découvertes faites longtemps après Hérodote, sont très-souvent venues confirmer de pareilles données ; et il en est de même ici du témoignage de l'historien latin. Salluste ignorait que l'ancienne population de l'Espagne, les Ibères, tirassent leur origine de l'Asie, c'est-àdire, de l'Arménie, et les livres carthaginois d'Hiempsal avaient parfaitement raison.
Quant à l'époque de l'immigration ibérienne en Espagne, je citerai encore en passant un témoignage qui y a quelque rapport : Strabon (5) raconte que les Turditans, peuplade du sud de l'Espagne, se vantaient de posséder des livres d'une antiquité de 6000 ans. Cette prétention des Turditans était sans doute exagérée ; mais, dans tous les cas, elle prouve qu'ils croyaient à une très-ancienne civilisation de leur peuple.
(1) Ptolem. Géogr. II, 6, 48. — (2) Plinius Hist. natur. VI, il. s (3) Dans Pline, III, 3. — (4) Mhhridat. cap. 101. — (S) Géograph,
En second lieu, nous voyons citer comme habitants primitifs de l'Espagne à côté des Ibères, un peuple qui portait le nom de Ligures ou Ligyens, et qui était, pour le moins, aussi nombreux et aussi répandu que celui des Ibères. Hésiode, Thucydide, Eratosthène, Strabon et des géographes plus récents, placent les Ligyens parmi les plus anciens habitants de l'Espagne (1). De même que les Ibères, ils se répandirent dans tous les pays situés sur les côtes de la méditerranée. Scylax, le navigateur, atteste que des Ligures, mêlés aux Ibères, habitèrent la contrée située entre les Pyrhénées et le Rhône, et, sans mélange, le long du rivage occidental de l'Italie, depuis le Rhône jusqu'au Tibre. Ils s'établirent même en Corse et dans quelques parties de la Sicile. Enfin, la grande extension que prit ce peuple, porta Hésiode à donner à l'ouest de l'Europe le nom de ligyen ou de ligurien. Or, ces mêmes Ligyens que nous trouvons dans les contrées occidentales de l'Europe, se rencontrent également en Asie, et, ce qui plus est, sur les frontières des Ibères d'Arménie. Hérodote nous montre des Ligyens dans l'armée de Xerxès, à côté d'autres peuplades de l'Asie citérieure. Lycophron désigne comme une ville ligurienne ou ligyenne, celle de Cytaea, en Colchide ; et Eusthate nous apprend que les Ligyens d'Arménie et d'Europe sont de la même souche.
L'Espagne confine, du côté du Nord-Est, au pays appelé autrefois la Gaule et aujourd'hui la France. Les témoignages des anciens s'accordent à dire que, de très-bonne heure, il s'établit dans cette contrée un peuple, dont la dénomination générale nous est inconnue, mais que César et d'autres écrivains de Rome, appellent tantôt du nom de Galles, tantôt de celui de Celtes. Hérodote connaît des Celtes en Gaule et en Espagne; il en est de même d'Aristote qui fait déjà usage de la seconde dénomination, celle de Galates (&), laquelle cor-
(1) Voir les passages à l'appui dans Knobel : Voelkerlafel der Genesis.
(2) Voir Zeuss : Die Deufschen und ihre Nachbarslaemme .
respond au Galli des Romains. Les Grecs, sous la domination macédonienne et postérieurement, donnent ordinairement aux habitants de îa Gaule, les deux noms de Galates et de Celtes. Pour nous, à l'exemple d'autres écrivains anciens et modernes, nous nous servirons du dernier de ces noms comme de la dénomination commune à tout ce peuple.
Les Celtes formaient une nation considérable et nombreuse : non-seulement ils occupaient une grande partie de la France actuelle, mais ils pénétrèrent encore de la Gaule en Espagne, s'emparèrent de plusieurs provinces dans cette péninsule et s'y mêlèrent aux Ibères qui s'y trouvaient avant eux. C'est de ce mélange que provint le peuple que d'anciens écrivains désignent par le nom de Celtibères (1), et qui, comme ce nom l'indique, tenait le milieu entre les Celtes et les Ibères. Les Celtes portèrent leurs armes beaucoup plus loin encore : la Bretagne, l'Italie supérieure, les rives du Pô, les provinces méridionales de l'Allemagne, la Suisse, le pays de Bade, une grande partie du Wurtemberg, la Bavière en-deçadu Danube, l'Autriche allemande, furent occupés par eux entre l'an 600 -et l'an 200 avant Jésus-Christ. Certains noms de lieu indiquent avec certitude des établissements d'origine celtique : partout oùl'on trouve des noms de villes qui renferment les syllabes briga, dunum, durum, acum, magus, on peut conclure avec certitude que des Celtes y ont habité. — Tels sont, par exemple , Brigantium, Artobriga, Carrodunum, Cambodunum, Bojodurum, Bragodurum, Eborrodurum, Ectadurum, Abudiacum, Drusomagus.
Mais d'où les Celtes eux-mêmes sont-ils venus en Gaule ? La tradition la plus ancienne à cet sujet nous est fournie par Plutarque, qui dit dans la Vie de Camille ($) :« Dans l'origine, les Celtes habitèrent à l'autre côté des monts Riphéens ; mais plus tard, ils se multiplièrent tellement, que leurs demeures devinrent trop étroites. Alors, ils se mirent en marche,
^ (1) Knobel, déjà cité. — (2) Vie de Camille, ch. 15.
18 HISTOIRE PRIMIïiVE
non pas tous ensemble, mais par bandes séparées. Les uns, ayant franchi les montagnes susdites, se dirigèrent vers la mer du Nord et s'établirent ensuite aux limites les plus extrêmes de l'Europe (c'est-à-dire, en Bretagne). Les autres firent irruption vers l'Ouest, et fixèrent leur séjour entre l'Océan et les Pyrrhénées (c'est-à-dire en Gaule). Ce ne fut qu'assez longtemps après, ajoute Plutarque, que les Celtes venus en Gaule, firent invasion en Italie. » Il faut, en conséquence, reculer jusque vers l'an 1000 avant Jésus- Christ, leur établissement dans la Gaule. On voit clairement que, selon Plutarque, les Celtes sont venus d'une contrée de l'est de l'Europe dans la France actuelle. Mais cette donnée ne nous est pas encore d'un grand secours : il nous faudrait d'abord savoir où se trouvent les monts Riphéens.
Or, les anciens auteurs font à cette dernière question une singulière réponse : les uns désignent par ce nom les monts Ourals qui, d'après la division actuelle du globe, séparent l'Europe de l'Asie ; d'autres entendaient par là des montagnes de l'intérieur de la Russie; d'autres, les Carpathes; d'autres enfin, les Alpes (1). Ainsi Denys le navigateur penche pour les Carpathes, lorsqu'il dit que les monts Riphéens donnent naissance à un fleuve qui traverse le pays de l'ambre jaune (la vieille Prusse) et se jette dans la mer du Nord. Cet auteur a évidemment en vue la Vistule qui, comme l'on sait, a sa source dans les Carpathes, et se décharge dans la mer Baltique, à Dantzig. Selon toute apparence, Plutarque était de la même opinion que Denys ; mais si l'on réunit toutes les données des anciens relativement à la situation des monts Riphéens, on serait presque tenté d'admettre que ces montagnes leur ont paru marcher et changer de place. Cette idée paraîtra sans doute étrange, et, cependant, si elle est bien comprise, elle peut nous faire découvrir le véritable état
(1) Voir Zeuss et Knobel.
des choses. Ainsi, selon moi, les monts Riphéens indiquaient la patrie des Celtes ; et, à mesure qu'il avançaient dans leur émigration, on fit avancer avec eux ces montagnes, leur patrie primitive, de l'Oural jusqu'aux Alpes et aux Pyrhénées. Quant à la preuve de cette explication, je ne puis la donner que plus loin.
Tenons-nous-en d'abord à la donnée principale qui résulte du témoignage de Plutarque, cité plus haut, savoir : que les Celtes, avant de venir en Gaule, habitaient les vastes territoires de la Russie actuelle, les contrées qui font la limite de l'Europe et de l'Asie. Cette donnée importante ne repose pas, du reste, uniquement sur le témoignage de Plutarque ; un autre fait en garantit la vérité : Strabon nous dit, dans le premier livre de sa Géographie : « Avant que les Grecs eussent, des contrées les plus lointaines de l'Europe, une connaissance quelque peu exacte, les auteurs croyaient qu'il n'existait à l'Ouest, que des Celtes et des Ibères, à l'Est et au Nord, rien que des Scythes. Ce n'est qu'après un examen plus approfondi qu'ils ont découvert qu'à l'Ouest, outre les Celtes et les Ibères, il. y avait aussi des Celtibères, et, au Nord-Est, non-seulement des Scythes, mais encore des Celto-Scythes (1). » Il y avait donc aussi un peuple qui devait son origine à un mélange de Celtes et de Scythes, de même que les Celtibères étaient issus des Celtes et des Ibères ; et, de plus, il faut nécessairement admettre que ce peuple mixte était originaire du nord-est de l'Europe ; car il n'y avait que là qu'on trouvât des Scythes, au témoignage de tous les anciens écrivains. Nous pouvons donc regarder comme démontré, que c'est de la Russie actuelle que les Celtes sont venus plus tard s'établir dans le sud de l'Allemagne, en Gaule, en Bretagne et en Espagne ; et, si cela ne prouve pas encore avec certitude qu'ils sont originaires de l'Asie, la chose est du moins devenue très-vraisemblable.
j (1) Strabon, loc. cil. Comparez Plutarque. Vie de Marius, ch. 11,
Je me réserve d'en donner plus loin de nouvelles preuves. Si, comme nous avons commencé aie faire, on tire à travers l'Europe une ligne parlant des dernières limites de l'Occident pour aboutir à l'Orient, la Gaule nous apparaît comme le pays le plus au centre et où l'Europe se divise en deux moitiés, l'une septentrionale, l'autre méridionale. Portons d'abord notre attention sur la moitié septentrionale de cette partie dumonde.Lespaysqui en font partie sont le nord de l'Allemagne, le Danemark, la presqu'île Scandinave, la Prusse, les provinces de la Baltique et la Russie septentrionale. Or, quels furent, au rapport des écrivains grecs et romains, les premiers habitants de ces vastes territoires? Homère, Orphée, Hérodote, c'est-à-dire, les plus anciens poètes ou historiens de la Grèce, placent dans le Nord, ou pour parler plus exactement, dans le pays situé à l'ouest du Don, au nord-ouest des Palus-Méotides et de la mer Noire, le peuple appelé les Cimmériens. Beaucoup de noms de lieux attestent, en effet, leur domination dans les contrées susdites. Ainsi, c'est d'eux que le détroit qui unit les Palus-Méotides à la mer Noire, est appelé dans Hérodote ^6(mopoqSJ^iJ.i pioç (Bosphore cimmérien); l'embouchure de ce détroit, KoÀ7roçKip.f/ipioç (golfe Cimmérieu), et l'isthme qui réunit la presqu'île de Crimée au continent itôpoç Kippepixoc,. Il est, en outre, très-vraisemblable que le nom actuel de cette presqu'île elle-même vient aussi des Cimmériens. Ce peuple était autrefois nombreux et dominait sur une grande partie des contrées du Nord. Les Cimmériens portèrent même avec succès leurs armes vers le Sud : au témoignage d'Hérodote, ils firent irruption dans l'Asie-Mineure vers le milieu du VIIe siècle avant Jésus- Christ, s'emparèrent de la ville de Sardes et s'établirent sur la côte, dans la contrée où, plus tard, Sinope fut bâtie. Toutefois, leur puissance en Asie-Mineure ne fut pas de longue durée : Alyattes, père de Crésus, roi de Lydie, les chassa du pays. Ils éprouvèrent également de grands revers dans leur ancien séjour, au-dessus de la mer Noire : ils furent défaits
plusieurs fois par les Scythes et forcés même de quitter le pays (1).
A partir de là, c'est-à-dire depuis la fin du VIe siècle avant Jésus-Christ, les Grecs ne nous apprennent plus rien des Cimmériens. Mais est-il croyable qu'un peuple si puissant ait disparu de la terre sans laisser de traces? Non, sans doute, la saine raison oblige à admettre que, de même que les Celtes, les Ibères, les Ligures, ils se mirent en mouvement de l'Est vers l'Ouest, et que, chassés de la Russie, par les Scythes, ils allèrent s'établir en Allemagne ou au Nord- Ouest. Et, en effet, dans le second siècle, on voit paraître dans les contrées indiquées, un peuple dont le nom rappelle de lui-même celui des Cimmériens. Je veux parler des Cimbres qui, à cette époque, furent en contact avec les Romains, et remplirent pour la première fois la ville de Rome du pressentiment des dangers, qui menaçaient le grand empire du côté du Nord.
Ce fut à la suite d'une expédition guerrière des Cimbres, qu'eut lieu entre les deux peuples le choc que nous venons de mentionner. Mais où demeuraient les Cimbres, avant de se mettre en marche pour cette entreprise, qui se termina si malheureusement pour eux? Pline, Pomponius Mêla et Ptolémée attestent qu'ils habitaient la presqu'île du Jutland, laquelle reçut d'eux le nom de Chersonèse cimbrique (2). Mais de là ils s'étaient répandus plus loin encore ver l'Ouest. Ainsi Strabon place des Cimbres entre l'Elbe et le Rhin; Pline en fait autant ; et César et Dion Cassius considèrent le peuple des Aduatiques en Relgique, comme étant d'origine cimbrique. Il résulte de tout eela, que cette nation a occupé une bonne partie de l'Allemagne septentrionale jusqu'audelà des bouches du Rhin, par conséquent, le Ilolstein, le Schleswig, la Frise, une partie de la Hollande et de la Rel-
(1) Voir les preuves dans KnobeL J (2) Voir les preuves dans KnobeL
gique. De ce dernier pays ils doivent s'être répandus en Angleterre ; car, maintenant encore, on trouve dans cette île des preuves vivantes de l'immigration cimbrique. La principauté de Galles, par exemple, s'appelait au moyen-âge Cumbria. Les Gallois eux-mêmes appellent leur pays Cymru et se donnent à eux-mêmes le nom de Cymry. Quanta leur langue, elle se compose d'éléments allemands et gallois, c'est-à-dire, celtiques. Mais en voilà assez sur le fait en lui-même. Quant à ce qui concerne l'identité des Cimbres du second siècle avant Jésus- Christ et des Cimmériens du septième, elle est soutenue déjà par beaucoup d' anciens écrivains, tels que : Plutarque, Diodore de Sicile, et l'excellent géographe Strabon. D'autres écrivains encore en sont des témoins médiats. Ainsi, il est vraisemblable que, lorsque la masse des Cimmériens, pressés par les Scythes, abandonnèrent leurs anciennes demeures situées auprès du Don, ils n'émigrèrent pas tous; et que, selon le cours ordinaires des choses, un certain nombre d'individus de cette nation restèrent dans le pays et se soumirent à la domination scythe.
L'ancien pays habité par les Cimmériens, c'est-à-dire, les rives du Don, fut, vers la fin du second sièle avant Jésus- Christ, le lieu d'enrôlement, d'où le célèbre Mithridale, roi du Pont, tirait ses soldats, pendant la longue guerre qu'il soutint contre Rome; or, Justin rapporte que, parmi les guerriers du roi du Pont, il se trouvait aussi des Cimbres. Us étaient assurément des restes des Cimmériens, et par conséquent, le témoignage de Justin nous fournit une nouvelle preuve, que les noms de Cimmériens et de Cimbres doivent être considérés comme désignant un seul et même peuple.
Maintenant, au point où nos recherches en sont venues, on doit se demander qui étaient ces Cimmériens ou Cimbres? Etait-ce un peuple à part ou une branche latérale d'une autre race? De quelle race était-il? De la race celtique ou de la race germanique? Or, ce sont là des questions auxquelles il est difficile de répondre, parce qu'en remontant jusqu'au
temps de Jésus-Christ, il y a entre les auteurs peu d'accord à ce sujet (1). Bon nombre d'anciens écrivains disent que les Cimbres vaincus par Marius étaient des Germains ; d'autres affirment avec une assurance égale qu'ils étaient d'origine celtique; et jusqu'à ce jour les savants continuent à soutenir sur ce point des opinions différentes. Le plus sage serait, je pense, d'arranger ce différend, qui est insoluble, à l'aide d'une opinion tierce, et d'admettre que les Cimbres étaient à la vérité un peuple particulier; mais que, placés entre les Celtes et les Germains, ils formaient comme la transition des uns aux autres. Cet expédient est, selon moi, commandé par les contradictions qui existent entre les différents auteurs; mais plus loin j'apporterai à l'appui de cette opinion un autre motif encore, et qui me paraît décisif.
En poursuivant notre course à travers l'Europe, de l'Ouest à l'Est, nous rencontrons immédiatement notre propre peuple, les Teutons. Je suppose que mes lecteurs savent que c'est à des écrivains étrangers, à des Grecs et à des Romains, et non à nos propres écrits ou traditions, que nous devons les plus anciens renseignements que nous possédions sur nos premiers ancêtres. Celui des Romains qui apprit le premier à connaître les Teutons fut Jules César (2) ; et il leur donne déjà le nom de Germains, qui depuis fut seul communément en usage chez les Romains et les Grecs, Mais Tacite assure (3) que ce nom ne s'était pas introduit depuis bien longtemps ; que les Gaulois, les premiers, l'avaient donné à une peuplade teutone, aux Tongres établis sur le Rhin inférieur, et que de là, l'usage en était devenu général. On doit donc conclure du témoignage de ce grand historien, que ce nom était étranger à nos pères eux-mêmes, et les recherches linguistiques viennent à l'appui de cette conclusion.
En effet, jusqu'au moyen-âge ; on ne rencontre dans aucune source allemande le nom de Germains ou de Germanie comme
(1) Voir Knobel, î. c. — (2) Zeuss. 1. c. — (3) Germ. cap. 2.
21 HISTOIRE TRIMITIVE
nom indigène. La première question serait donc de savoir si ces Gaulois dont parle Tacite, tirèrent de leur propre langue, c'est-à-dire du celtique, le nom par lequel ils désignèrent les Teutons ou s'ils l'empruntèrent à notre langue elle-même? Ces deux suppositions sont possibles et peuvent être appuyées par des exemples. Presque tous les Slaves, les Bohémiens, les Russes, les Polonais, et même les Turcs, nous donnent, comme l'on sait, le nom de Niemetz. C'est un mot slave, qui signifie quelqu'un que l'on ne comprend pas, parce qu'il parle une autre langue. Nous sommes pour les Slaves des muets, parce que nous ne savons pas leur langue. Cet exemple peut prouver que le nom donné à un peuple par des étrangers, n'est pas tiré de la langue de ce peuple, mais de celle des étrangers eux-mêmes. Toutefois les exemples du contraire sont plus nombreux. Nous appelons nos voisins à l'autre côté des Alpes, Italiens; au-delà du Rhin, Français ; sur la Vistule, Polonais ; sur le Danube, Hongrois, non parce que ces expressions désignent dans notre langue l'une ou l'autre qualité de ces différents peuples, mais parce qu'ils se sont euxmêmes donné ces noms, et que nous les leur avons empruntés. Le célèbre linguiste de Berlin, Jacques Grimm (1), range, il est vrai, le nom de Germains parmi ceux de la première classe, et le fait venir du mot celtique gairm ou garm, qui signifie selon lui faire du bruit, du vacarme; de sorte que ceux des Celtes qui furent aux prises avec les Tongres, leur auraient donné le nom de Criards, lequel ensuite aurait passé à tout le peuple allemand. Ainsi, d'après l'opinion de Jacques Grimm, les Allemands auraient reçu des Celtes une dénomination, qui, par un singulier hasard, signifie précisément le contraire de celle que les Slaves nous donnent à nous et à nos ancêtres, puisqu'ils nous appellent muets, qui ne parlent point. J'oserai ne pas souscrire à cette interprétation.
Les anciens Germains ne furent pas connus de leurs voisins
(1) Histoire de la langue allemande.
comme trafiquants ou laboureurs, ni en général comme gens bien pacifiques ; mais plutôt comme soldats, guerriers et conquérants. Rien de plus naturel, dès lors, que d'admettre que les autres peuples, pour désigner le nôtre, relevèrent en lui une qualité qui avait rapport à la guerre. Jacques Grimm accorde lui-même que les tribus allemandes des Suerdverae, des Suartones, furent ainsi appelées du mot schwert (épée) ; que les Saxons reçurent leur nom de celui de leur arme principale, espèce de couteau de boucher, appelé sasse; et que les Chérusques tirent leur nom de héru, qui signifiait une épée dans la vieille langue allemande. Or, l'arme principale de nos ancêtres était la f ramée ou le javelot, qui s'appelait ger en vieux allemand. Ce mot est sans doute parent de l'expression presqu'homonyme guerre, guerra, qui, dans les pays conquis par les Germaîns, signifie encore aujourd'hui lutte, combat, querelle, et vient certainement d'une racine germanique. Dès lors, demandons-nous ce qu'ont dû répondre les anciens Germains, aux Romains ou aux Celtes qui leur demandaient : Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Il n'y a pas de doute qu'ils répondirent : Nous sommes des hommes de guerre et nous voulons vous montrer la vigueur de nos bras ; c'est de cette manière vraisemblablement que les Celtes, sur les rives du Rhin inférieur, ont mis en usage le nom de Germains (homme de ger ou de guerre). Grimm et ceux qui partagent son opinion, objectent, à la vérité, que si tel est le sens de germani, il faudrait écrire ce mot avec deux n, comme A\&manni, M&YComanni, tandis que partout on le trouve écrit avec un seul n. Mais on peut répliquer avec beaucoup de raison que le nom de germani n'a pas été mis en circulation par les Germains immédiatement ; et que d'abord il a passé par la bouche des Celtes, qui, dans leur langue, avaient beaucoup de terminaisons en mani, comme le prouvent les noms de Paemani, Cenomani et plusieurs autres. Ajoutez que les Romains eux-mêmes avaient des raisons particulières de ne pas doubler ici la lettre «. En effet le mot germanus a,
2fi HISTOIRE PRIMITIVE
comme l'on sait, en latin, une signification propre, que les Romains aimaient, avec une sorte de prédilection, à appliquer à nos premiers ancêtres.
Ainsi, l'expression germani ne fut pas dans le principe une de'noraination commune à tous les Allemands : elle ne devint telle que dans la bouche des Celtes et des Romains. Les plus anciens documents ne parlent pas davantage d'un autre nom, propre à la nation allemande. Il est vraisemblable, à la vérité, que nos ancêtres donnaient de préférence à leur peuple le nom de Thiuda, d'où est venu le nom actuel de Deutsch. Il est vrai encore que le Goth Ulphilas traduit, dans l'épître de saint Paul aux Galates II. 14, le mot grec iSviv&ç par thiudisco, et que ce même mot se retrouve dans l'expression du vieux allemand Thiusco, que Tacite donne pour le père de notre race. Mais l'expression théodiscus, pour désigner en général les Allemands, se rencontre seulement au VIIIe siècle et au IXe.
Il y a au contraire, des indices évidents, que, longtemps déjà avant Jésus-Christ, nos ancêtres se servaient pour désigner leur peuple et le distinguer des autres, d'un nom fort différent de Thiuda, et qui doit avoir eu le son d'Ascan ou d'Asan ou quelque chose qui en approche. Ainsi, la plus ancienne tradition des Germains du Nord, qui, longtemps avant la venue de Jésus-Christ, s'établirent dans la Scandinavie, rapporte, avec une unanimité remarquable (1), que leurs ancêtres s'appelaient Ases, et que, partis des lointaines régions de l'Orient, ils avaient traversé le Don pour se rendre en Occident. Or, à l'endroit où la tradition indique qu'ils ont passé, c'est-à-dire, sur les rives du Don, le géographe grec Ptolémée fait mention d'un peuple auquel il donne le nom de Asaei, ce qui revient à Ases. Dans la même contrée à peu près, Strabon place un peuple appelé àçfiovpyiavoi, c'est-àdire, Asbourgiens. Bien plus, aujourd'hui encore, il existe
(l)VoirKnobel.
dans le Caucase un peuple que les écrivains russes appellent Jases, et que des voyageurs européens plus anciens appelaient Aases; un peuple, en outre, qui, au témoignage d'un écrivain connu, de Kohi, se distingue par ses yeux bleus et ses cheveux roussâtres (anciens signes caractéristiques de la race germaine), et qui parle une langue parente de la langue allemande.
N'est-il pas dès lors très-vraisemblable que les Aséens de Ptolémée et les Asbourgiens de Strabon, sont des restes, laissés en route, d'une très-ancienne émigration germaine? Mais nous avons d'autres preuves encore : Tacite parle d'une ville germaine, située non loin du Rhin, et nommée Asciburgium (Asenbourg) ; et Ptolémée appelle la montagne des géants, située au centre de l'Allemagne, opoç ao"xi(3oupyiov.
Résumons. D'abord, une grande partie des anciens Germains est venue des pays du Caucase ou d'autres contrées plus orientales encore, par conséquent, de l'Asie, et a traversé la Russie actuelle pour passer dans la Germanie et dans la Scandinavie. Secondement, ils portaient un nom qui doit avoir eu le son de Ases ou de Askes.
Mais toutes les tribus germaines ne sont pas venues dans leur patrie actuelle par les portes du Caucase ; d'autres atteignirent au même but par une seconde route, non moins fréquentée que la première, et que, à côté de celle du Nord, on pourrait aussi appeler le chemin méridional des peuples. Dès le XIIe siècle avant Jésus-Christ, on voit dans l' Asie-Mineure un territoire qui porte le nom d'Ascanie. Homè^J dit dans le second livre de son Iliade (v. 862), que les Troyens furent secourus par des Phrygiens de l'Ascanie. Il y avait dans le même pays, selon Strabon (1), un lac et un fleuve, appelée Ascaniens. Eh bien, y aurait-il de la témérité à conclure de ces noms à la présence en ces lieux d'une peuplade germaine? Non, au contraire, d'autres raisons nous
(1) Les preuves dans Knobei.
obligent à tirer cette conclusion. Dans l'Ascanie, et même sur le lac ascanien, s'éleva plus tard la ville de Nicée (1), célèbre par le premier concile œcuménique, qui y fut tenu en 325 après Jésus-Christ. Il faut moins d'une journée de marche pour se rendre de Nicée à la Propontide, aujourd'hui la mer de Marmara. Lorsqu'on a traversé cette petite mer, on foule le sol de l'Europe et l'on se trouve dans un pays appelé, depuis les temps les plus reculés, du nom de Thrace, et habité par un peuple qui portait le même nom. Plus loin, au Nord de ces Thraces, sur les deux rives du bas Danube, le long des côtes de la mer Noire jusqu'au Dnieper, habitaient depuis le milieu du VIe siècle avant Jésus-Christ, comme on peut le démontrer par des documents authentiques, un autre peuple, appelé les Gîtes.
En effet, au rapport d'Hérodote, Darius, roi des Perses, avant d'arriver du Bosphore au Danube (vers 520 avant Jésus-Christ), soumit les Gètes. Hérodote florissait vers 430 avant Jésus-Christ et quelques années plus tard l'Athénien Thucydide plaçait les Gètes au même endroit dans le voisinage des Thraces. Enfin, le même renseignement nous est fourni par Xénophon, vers 350 avant Jésus-Christ, par Strabon, 40 ans après l'ère chrétienne, par Pomponius Mêla, en l'an 80, par Dion Cassius, vers l'an 200, et par Solinus, en 250 après Jésus-Christ. Tous ces écrivains, la plupart témoins oculaires, disent unanimement que les Gètes habitaient sur le bas Danube.
pCe peuple resta dans ces contrées jusqu'en 375, où, pressés par les Huns, ils allèrent s'établir dans l'empire romain (2).
Mais vers le commencement du IVe siècle, leur nom subit une petite altération : en même temps que le nom de Gètes,
(1) Les preuves dans Knobel.
(2) Les preuves dans Knobel. Idem dans Y Histoire de l'Allemagne, par Wirlh (Stuttgart).
ils commencèrent alors à recevoir aussi celui de Goths; etbientôt ce nom leur resta à l'exclusion de tout autre : l'ancien disparut et le nouveau resta vainqueur. On peut démontrer à quelle époque se fit ce petit changement. Sparlianus, un des auteurs appelés Scriptores historiœ augustœ, et qui écrivait vers l'an 320 après Jésus-Christ, dit que les Gëtes sont aussi appelés Goths : Getœ et Goti dicunlur. Et un autre de ces écrivains, Julius Capitolinus, raconte ce qui suit de Maximin le Thrace, qui fut plus tard empereur : « Maximinus in Thracia, in vico, ubi genitus fuerat, possessiones comparavit ac semper cum Gothis commercia exercuit ; amatus est enim unicè a Getis, quasi eorum civis. » On voit que cet auteur emploie comme équivalents les noms de Goths et de Gètes, persuadé que tout le monde est du même avis. Procope de Bysance, qui écrivait au VIe siècle, est d'accord avec eux, lorsqu'il dit que les Goths, les Gépides, les Vandales sont des peuples gètes, qu'ils ont la même physionomie, la peau blanche, les cheveux roussâtres, les même lois, et la même langue. Enfin, l'historien Jornandès, qui lui-même était à moitié Goth, atteste également que les noms de Gètes et de Goths étaient des dénominations diverses d'un même peuple, et en conséquence il les emploie lui-même indifféremment (1). Or, grâce à la traduction de la Bible faite en gétique ou gothique par l'évêque Ulpbilas (400), qui voulut par là affermir dans la foi, son peuple récemment converti, nous avons de la langue des Gètes ou des Goths une connaissance plus exacte que de la langue d'aucun autre peuple d'Europe, à l'exception du grec et du latin. Il reste des fragments considérables de la traduction d'Ulphilas, et la langue dont se servit cet évêque est l'idiome le plus ancien de notre langue maternelle dont on ait des documents. Les Goths ou les Gètes étaient donc des Allemands.
De plus, les Thraces, que j'ai cités plus haut comme les
(t) Voir WiFtlu 1. Ci
plus proches voisins des Ases de l' Asie-Mineure ou des Ascaniens, appartiennent aussi à la race germanique. En effet, Hérodote (1) dit que les Gètes sont une branche de la nation thrace; Strabon atteste la même chose, presque dans les mêmes termes, et, pour ôter tout doute à cet égard, il ajoute, dans un autre endroit, que les Gètes et les Thraces avaient eu une seule et même langue : ce qui, d'après ce qui a été dit précédemment, revient à dire que les Thraces et les Gètes parlaient allemand. Cela ne paraît-il pas extraordinaire ?
Mais écoutons ce qu'Hérodote, témoin occulaire, rapporte des mœurs des Thraces : « Après les Indiens (2), dit le père « de V Histoire profane, les Thraces sont le plus considérable « de tous les peuples. S'ils étaient unis entre eux, ils seraient « les maîtres du monde, leur défaut d'unité fait leur faiblesse. « ils se partagent, d'après les différents pays qu'ils habitent, « en un grand nombre de branches qui portent des noms parte ticuliers; mais, en général, ils ont, à l'exception des Gètes « et des Trauses, des mœurs et des institutions semblables. « Les Thraces vendent leurs enfants aux étrangers ; ils ne « tiennent pas leurs filles renfermées à la manière des Oriente taux; mais ils leur permettent la fréquentation des hommes. « Us sont en revanche très-soigneux de la chasteté des fem- « mes mariées ; ils achètent leurs épouses à leurs parents a à un prix élevé. L'oisiveté est en honneur chez les Thraces : « ils regardent comme une honte de labourer leurs champs à « la sueur de leur front, et comme une gloire, au contraire, « de vivre de guerre et de butin. Us honorent surtout trois « divinités : une déesse et deux dieux; quant aux rois thraces, « leur culte principal est celui de Mercure, dont ils préten- « dent tirer leur origine. Us exposent leurs morts pendant «trois jours, au bout desquels ils font un festin funèbre, brute lent le cadavre et enterrent ce qui en reste. »
Ces peintures ne ressemblent-elles pas à celles que Tacite
(1) IV, $3. -(2) Y. 3, etc.
fait de la Germanie? Les Thraees adorent trois divinités, deux dieux et une déesse : entre les deux premiers, le plus considéré est celui que les Grecs appellent Hermès et les Romains, Mercure. Or, Tacite dit des Germains : «Deorum maxime Mercurium volunt, Herculem ac Martem animalibus plaçant. Pars Suevorum et Isidi sacrificat. » Tacite en compte quatre, à ce que l'on voit : trois dieux et une déesse qu'il compare à l'Isis égyptienne. Sans doute, les anciens Allemands ont adoré quatre divinités et même plus encore ; mais il n'est pas moiDs certain que les trois dont il s'agit là étaient les principales, et qu'Hérodote nous présente le véritable état des choses.
Les Germains sacrifiaient principalement à trois divinités, deux dieux et une déesse. C'est un fait attesté par un témoignage qui est dans la bouche de chacun. Le jeudi s'appelle en allemand donnerstag, et le vendredi, freytag, parce qu'autrefois ils étaient consacrés, le premier à Thor et le second à la déesse Freia. 11 est un troisième jour de la semaine dont le nom, dans l'allemand d'aujourd'hui, n'a plus de rapport avec l'ancienne croyance des Germains ; mais qui l'a conservé dans d'autres dialectes de notre langue. C'est le mercredi, en allemand mittwoch, mais qui, aujourd'hui encore, dans beaucoup d'endroits du nord de l'Allemagne, est appelé par le peuple wehntag, mot dont le sens primitif ressort clairement de la langue anglaise. Dans cette dernière langue, en effet, le mercredi s'appelle weddensday, c'est-àdire jour de Wodan ou Odin, dieu supérieur dont, suivant l'Edda, les rois tirent leur origine. C'est de ces trois dieux qu'Hérodote fait mention dans le passage cité plus haut, où il parle de la croyance des Thraees : ils étaient en grande vénération chez les Germains et chez les Thraees. Lorsque, au VIIIe siècle, nos anciens Allemands se furent convertis au christianisme, saint Boniface, notre apôtre national (1), fit faire à ces nouveaux chrétiens une sorte d'abjuration dont
0)Pertz,leg.1, 19.
nous avons encore la formule, et en vertu de laquelle ils devaient renoncer aux dieux Wodan et Thor : « Ec forsacho Thunaer (c'est-à-dire à Thor) ende Wodan. » Quant à la déesse qui trônait immédiatement après eux, c'était, d'après un passage de l'Histoire lombarde de Paul Warnefried (1), Freia, épouse de Wodan ou d'Odin.
Prouvons encore, quoique ce soit désormais superflu, que le dieu germain ou thrace, qu'Hérodote appelle Hermès, et Tacite, Mercure, n'est autre que Wodan ou Odin. La preuve est facile. Dans le passage de Warnefried, que je viens de mentionner, il est dit : « Wodan sane ipse est qui apud Romanos Mercurius dicitur, et ab universis germanise gentibus ut deus adoratur. » — La vie de saint Columban (2), écrite au VIIIe siècle est d'accord sur ce point, lorsqu'elle dit que les Suèves offrirent une libation à leur dieu Wodan, que d'autres (les Romains) appellent Mercure : « Deo suo Wodano, quem Mercurium vocant alii, litaverunt. » Enfin, c'est parce que, chez les latins, le dieu germain Wodan était désigné par le nom de Mercure, et Thor par celui de Jupiter, que le célèbre capitulaire de Carloman (3), de l'année 743, défend aux Allemands, sous peine de mort, d'adorer désormais Mercure et Jupiter.
Mais Hérodote donne à entendre que les Thraces peu soucieux de la chasteté de leurs filles, l'étaient d'autant plus de la fidélité de leurs épouses, tandis que Tacite vante généralement la chasteté des Germains. C'est là, entre ces deux peuples, une différence de mœurs qui ne paraît pas sans importance. Toutefois, je crois qu'il faut prendre en considération la chaleur du climat dans le pays qu'habitaient les Thraces : lorsque les Francs, les Groths, les Vandales, eurent fait la conquête de pays où l'ardeur du soleil allumait
(1) De Geslis Longobard. I, 8, etc. ; Frea. uxor Wodani. (2)Mabillon, Acta ordinis, Bencd, etc., 11.26. (3) Baluzc. Capùul. reg. Francor., I. 150.
davantage la sensualité, ils perdirent -bientôt leur antique réputation de chasteté germanique. Eh bien, il en aura été de même des Thraces quelques siècles auparavant. Si Hérodote prétend en outre que des parents thraces vendaient leurs enfants, ce même abus est aussi attesté et expliqué par des documents germains, mais, «en même temps, renfermé dans de justes limites. Ainsi nous avons encore une loi de Théodoric (1), roi des Ostgoths, dans laquelle il est dit que si, poussés par la nécessité, des parents libres en viennent jusqu'à vendre leurs enfants, cette vente ne peut porter préjudice à l'état libre de ces enfants, lesquels restent libres après comme auparavant : « Parentes, qui cogente necessitate filios suos alimentorum gratia vendiderint, ingénu itati eorum non prœjudicant, homo enim liber prsetio nullo œstimatur. » De pareilles ventes ne paraissent donc avoir eu lieu que dans des cas très-pressants, tels que la famine.
Quant à l'usage des Thraces rapporté par Hérodote, d'acheter leurs épouses à prix d'argent, il existait chez tous les peuples d'origine germaine. Il est dit dans la loi saxonne (2): « Uxorem ducturus trecentos solidos det parentibus. * Hérodote dit qu'on les achetait à un prix élevé, et c'est vrai ; car ces 300 pièces d'argent font, d'après la valeur actuelle de ce métal, au moins 6,000 florins. Il paraît, du reste, à peine possible qu'une telle institution puisse devenir générale ; car le paiement d'une pareille somme devait être pour un grand nombre, chose assez difficile; mais je ferai observer qu'il n'est question ici que des hommes libres, qui avaient de la fortune. On peut admettre aussi que les pères, par l'argent qu'ils donnaient en dot à leurs filles, facilitaient eux-mêmes le paiement du prix d'achat.
Un des traits saillants du caractère des anciens Germains; c'est le plaisir qu'ils prenaient à la chasse au faucon. Or,
(1) N° 5i, Walter. Corpus juris germanici, I, £07.
(2) Lex Saxonum tilul., VI, I. Walter 1, 586.
Pline rapporte la même chose des Thraces (1) : « In Thraciœ parte super Àmphipolim homines atque accipitres societate quadam aucupantur. Hi ex silvis et arundinetis excitant aves, illi supervolantes deprimunt. » De même que chez les anciens Germains, les femmes thraces suivaient souvent leur mari à la mort. Pomponius Mêla dit des Thraces : « Ne feminis quidem segnis est animus super mortuorum virorum corporibus interfici, simulque sepeliri votum eximium habent(2). » Les repas mortuaires des Thraces, dont parle Hérodote, se retrouvent dans les anciennes sources du droit germanique. Le capitulaire de Carloman (743) interdit, sous peine grave, le dadsidas, c'est-à-dire, les repas mortuaires. — Une loi du temps de Charlemagne dit (3): « Àdmoneantur fidèles, ut ad suos mortuos non agant ea, quae de paganorum vita remanserunl et super eorum tumulos nec manducare nec bibere présumant. — Aucun vice n'avait pris plus d'extension chez les anciens Germains que l'ivrognerie. On raconte la même chose des Thraces. Les Grecs disaient proverbialement : ce il boit comme un Thrace. » Plutarque, après avoir rapporté qu'Alcibiade imitait facilement les vertus et les vices des peuples étrangers chez lesquels il séjournait, ajoute que, chez les Thraces, il se fit remarquer comme un buveur intrépide.
Enfin, pour terminer, citons encore une considération à l'appui de l'accord remarquable qui existe entre les divers renseignements que nous possédons sur les Thraces, les Gèles et les anciens Germains. Dans un des plus anciens passages del'Edda, le Grimmismal, Odin énumèreles différents noms qu'il a portés à diverses époques et chez différents peuples, et l'un de ces noms est celui de Gauti. Or Jornandès dit des Gètes, ses compatriotes, qu'une de leurs tribus s'appelait Gautigotks, et que le premier roi de la nation portait
(1) Histor. natur., X, 8.
(2) De Situ orbis., II, 2. — (3) Baluze, capit. I, 937.
le nom de Gant ; et, comme ailleurs, il assure que les Goiiis ou Gètes faisaient descendre leurs rois d'Odin, ou que plutôt, ils le déclaraient lui-même le chef de leur race, il s'en suit qu'autrefois Odin s'appelait Gaut.
Les recherches que nous avons faites jusqu'à présefft ont établi les faits suivants : D'abord, aux temps des Troyens, c'est-à-dire, au XII* siècle avant Jésus-Christ, un peuple, appelé les Ases, habitait la partie nord-ouest de l'Asie-Mineure; 2° vers 430, au témoignage d'Hérodote, sur les frontières des Ases de l'Àsie-Mineure, c'est-à-dire, sur la côte européenne de la Propontide, habitaient les Thraces, au nord desquels était établi un peuple parent, celui des Gètes. Hérodote ne dit pas à quelle époque les Thraces et les Gètes y avaient fixé leur séjour; mais il s'exprime comme si ces deux peuples y demeuraient depuis longtemps. On peut dès lors, avec raison, entendre les paroles de l'historien grec d'une époque assez reculée, et admettre que les Thraces et les Gètes se trouvaient déjà au XIIe ou au XIe siècle, là où Hérodote les trouva au Ve. Ce qui confirme cette conclusion, c'est qu'Homère fait déjà mention des Thraces (1). En troisième lieu, les Gètes et les Thraces avaient les mêmes usages et la même langue ; cette langue était une branche de l'ancien allemand, et par conséquent, ces deux peuples appartenaient à l'ancienne race des Ases. 4° Toutefois Hérodote indique une différence entre les Thraces et les Gètes, lorsqu'il dit, qu'à l'exception de Gètes et des Trauses, tous les Thraces avaient les mêmes mœurs et les mêmes institutions. Or, comme l'origine germaine des Gètes ne peut être mise en doute, le bon sens conseille d'étendre aux autres Germains, qui avaient une même origine avec les Gètes, la différence qui les séparait des Thraces II faudrait donc admettre que les Thraces étaient à la vérité, proches parents des Germains, mais qu'ils avaient des caractères
(1) Grimm. Gesch. der deutschen sprache.
particuliers, qui doivent les faire considérer comme un peuple à part; de la même manière, à peu près, que, d'après nos recherches précédentes, les Cimbres flottent indécis entre utfê origine germaine et une origine non germanique. S0 Tandis que les Ases du Nord, conformément aux traditions les plus anciennes, déposées dans l'Edda et appuyées par des témoignages d'auteurs grecs et latins, sont venus du Caucase en Europe en traversant la Russie ; il est très-vraisemblable que d'autres tribus de ce peuple primitif se rendirent en traversant l'Àsie-Mineure dans les demeures qu'ils occupèrent plus tard, et que cette dernière migration doit avoir commencé pour le moins au XIIIe siècle avant Jésus-Christ. Enfin, en même temps que ces Ases méridionaux, un peuple parent, mais pourtant différent des Ases, et d'ailleurs trèsnombreux, celui des Thraces, aura aussi passé en Europe. Reportons-nous .maintenant vers le nord de cette partie du monde. A l'est des demeures que les anciens Ases ou Germains occupèrent depuis environ le VIIIe siècle avant Jésus- Christ, on trouve établie, dès une époque très-reculée, la grande nation des Scythes. Ce nom signifie, selon toute apparence, tireur, archer, et il a une liaison visible avec le mot indo-germain skiutan, tirer (de l'arc, etc.) (1). Diodore de Sicile (2) rapporte une tradition très-ancienne des Scythes, qui disait que dans le principe leur siège était sur VAraxes (le Wolga) et qu'ils soumirent à leur pouvoir le pays situé entre le Caucase, le PalusMéotide etie Don. Plus tard ils conquirent également les terres situées entre le Don et la Thrace, et poussèrent les Cimmériens vers l'ouest. Leur histoire, au témoignage d'Hérodote, commence vers l'an 1500 avant Jésus-Christ. Hésiode les connaît déjà comme un peuple septentrional. Bien plus, le conquérant égyptien Sésostris doit déjà les avoir combattus. Thucydide assure qu'aucune nation ni en Asie ni en Europe ne s'est accrue en puissance et
(1) Grimm. Ge&ch. der deulsch. spr. — (2) Preuves dans Knobel.
en nombre comme celle des Scythes et que personne ne pourrait leur résister s'ils étaient unis en un seul corps. Il résulte de ces paroles qu'ils étaient divisés en un grand nombre de tribus, et c'est d'ailleurs ce que beaucoup d'autres écrivains disent expressément. Cette multiplicité de tribus parmi les Scythes formait un mélange assez varié, et souvent leurs croisements donnaient encore naissance à de nouvelles variétés. Ainsi, au deuxième siècle avant Jésus-Christ, on voit apparaître les Rossolans, issus, comme le nom l'indique, de l'union de deux autres races, les Àlains et les Rosses. On cite également les noms des Tauroscythes et des Alanoscythes. Mais une des plus nombreuses tribus scythes était celle des Sarmates, connus déjà par Hérodote. Plus tard même, vers le temps de la naissance de Jésus-Christ, ces Sarmates devinrent, par la force des armes, la tribu dominante; d'où il arriva, au rapport de Pline (1), que p^u à peu le nom de Sarmates détrôna le nom ancien de Scythes et qu'il en prit la place. Les Scythes parlaient une langue particulière, différente de celles des autres peuples primitifs et qui avait plusieurs dialectes. Hérodote remarque (2), par exemple, que les Sarmates parlaient la langue scythe, mais pas d'une manière tout-à-fait pure ; et Lucien (3) dit la même chose des Àlains.
Examinons maintenantquels rapports les Scythes peuvent avoir avec les nations modernes. Puisqu'autrefois ils ont formé un peuple considérable et nombreux, et qu'aucun indice n'annonce qu'ils aient été détruits par quelque calamité extraordinaire, il doit encore en exister aujourd'hui des descendants, comme cela a lieu avec presque toutes les autres nations un peu considérables de l'antiquité. Or, nous connaissons les ancêtres des peuples qui occupent actuellement l'Europe occidentale jusqu'à l'Oder ; c'étaient les Ligures, les Ibères et les Golhs en Espagne ; les Celtes et les Cimbres en
(1) Histor. nalur. IV, 25. —(2) IV, U7. — (3) Foxaris, cap. SI.
Grande-Bretagne; les Celtes, les Ligures, les Goths et les Francs en France ; et les Germains en Allemagne. Il ne reste donc qu'à voir dans les Scythes les ancêtres des races qui habitent encore aujourd'hui l'ancienne patrie des Scythes, c'est-à-dire, la Russie et la Pologne. En d'autres termes, les anciens Scythes doivent être les Slaves, et leur langue doit avoir été celle des Slaves. Des preuves incontestables garantissent, du reste, la vérité de cette proposition; et d'abord, la ressemblance d'une foule d'usages, ressemblance encore trèsreconnaissable aujourd'hui. En effet, notre littérature contemporaine doit à la plume d'un homme qui a beaucoup voyagé, M. Kohi, une peinture de l'état actuel des mœurs dans la Russie méridionale. Eh bien! quiconque la comparera avec le portrait des Scythes, tracé, il y a vingt-trois siècles, par Hérodote, devra reconnaître que c'est d'un seul et même peuple que les deux voyageurs ont parlé. Du reste, les témoignages des anciens géographes ne nous font pas non plus défaut. J'ai mentionné ci-dessus un passage de Pline, constatant que, vers le commencement de l'ère chrétienne, le nom de Scythes fit place à celui de Sarmates. Or, Ptolémée dit à son tour (1) : « Voici les principaux peuples qui habitent la Sarmatie : Les Wendes, tout le long du Golfe Wende (soit la mer Baltique, soit la partie nord-ouest de la mer Noire) ; sur les côtes du Palus Méotide, les Yaziges et les Roxolans, etc. (2). » D'abord, je ferai remarquer que le nom de Wendes est le plus ancien nom propre donné aux Slaves (3), et qui s'est conservé jusqu'à nos jours. Ainsi, au dire de Plolémée, les Wendes sont le principal peuple de la Scythie ou de la Sarmatie, et par conséquent les Scythes ou les Sarmates sont les mêmes que les Wendes, c'est-à-dire, qu'ils étaient Slaves. Ajoutez à cela, que presque tous les mots scythes mentionnés par les anciens écri-
(1) Géogr. III S. — (2) Conf. Zeuss.
(3) Schlaffarik, Slavische Aliershiimer. 1, ^43 et 148.
vains, s'expliquent sans effort soit par le slave même, soit par la langue indo-européenne, qui est la mère commune du slave, du celtique, de l'allemand, du latin et du grec (1).
Après avoir parcouru tout le nord de l'Europe, depuis la Francfrjusqu'aûx frontières de l'Asie, reportons-nous encore vers le midi de cette partie du monde. Là, le premier pays qui se présente à notre examen, c'est l'Italie. Nos recherches sur l'Espagne nous ont fait voir que les Ligures et les Ibères, que nous avons appris à connaître comme les premiers habitants de la péninsule pyrénéenne, s'établirent aussi dans quelques territoires de l'Italie, de la Sicile et des îles voisines. Ainsi, Thucydide atteste (2) que les Ibères qui s'établirent en Italie, portèrent le nom de Sicules ou de Sicanes, et que plus tard, chassés par d'autres peuplades, ils passèrent dans l'île située au sud de cette contrée, la Sicile, qui porte encore aujourd'hui leur nom. Ils sont même les plus anciens habitants de l'Italie, dont on puisse démontrer historiquement l'existence. Ils furent suivis plus tard par une autre peuplade, venue de l'Orient. Hérodote (3) et d'autres écrivains rapportent unanimement que, dès avant la guerre de Troie, des Pélasges passèrent de la Thessalie en Italie. C'est d'eux que proviennent les éléments grecs que l'on rencontre dans l'ancienne langue latine ; car les Pélasges étaient une tribu d'origine grecque, et c'est pour cela que nous ne la touchons ici qu'en passant, nous réservant d'en parler ailleurs avec plus de détails.
Assez longtemps après, mais cependant encore avant la guerre de Troie, la péninsule italique fut envahie par un troisième peuple, dont le nom subsiste encore et avec lequel commence à poindre le crépuscule de l'histoire de cette contrée. Il est désigné par différents noms, qui toutefois se ramènent tous à une même racine ; les uns les nomment Tusci,
(1) Grimm. Gesch. der deiu.spr. Schlaffarik, 1,282.— (2) HistM, 2. (3) 1, 57. Voir aussi Bachofen u.Gerlach. Gesch. der iîœwer.l,li2,etc.
Tusculi, Etrusci; d'autres, Tyrrheni, Tijrseni; d'autres enfin, Rasenœ. D'anciennes inscriptions portent même les noms de Tursni, de Tursce et de Tursci (1) : formes diverses, qui doivent avoir pour racine un mot tel que Turs. Tarsis ou Tirsis. Les Tyrrbéniens devinrent en peu de temps le peuple le plus puissant de la péninsule et étendirent leur domination du centre de l'Italie vers le sud, jusqu'à la pointe de l'Apulie; et d'autre part, vers le nord, jusqu'aux vallées du Tyrol actuel. Cette circonstance a été cause que des écrivains grecs des derniers âges, qui n'avaient des antiquités de l'Italie qu'une connaissance superlicielle, ont représenté les Tyrrbéniens comme les souverains de tout ce pays (2). L'époque florissante des Tyrrbéniens doit avoir commencé dès avant la guerre de Troie, c'est-à-dire, avant l'an 1200 avant Jésus- Christ ; car on ne peut refuser croyance au témoignage de Tite-Live, qui dit, qu'à cette époque, ils étaient déjà parvenus à une grande puissance.
Mais d'où provenaient ces Tyrrbéniens, qui jouèrent un rôle si important en Italie dès avant l'époque du rôle historique de Rome? La réponse à cette question nous a été facilitée par les découvertes de ces trente dernières années : l'ouverture d'anciennes .tombes étrusques a fait trouver des documents nouveaux et dignes de confiance, qui nous présentent un tableau saisissant de l'état social de la puissance et de l'art, chez les Tyrrbéniens, pendant une longue suite d'années.
Il est hors de doute, à la vérité, que l'art et la manière des Grecs influèrent puissamment sur le développement des Tusces ; mais cela n'eut lieu qu'à une époque relativement récente (3). Les plus anciens monuments de l'Etrurie, surtout les tombeaux creusés dans les rochers de Vulci et de Cerveteri, portent un cachet tout particulier : ils ne sont grecs ni
(1) Gerlnch u. Bacbofen 1. cit. — (2) Cfr. Knobel. (5) Gerlacb u. Buchoi'en, etc.
par le plan ni par l'exécution : une partie des objets qu'ils renferment, rappellent au contraire le style égyptien ; les peintures qui couvrent les murailles, les vêtements, la pose des figures, l'espèce et la qualité des jeux qui y sont représentés, la forme des instruments à vent, le faste de la vie domestique, le luxe des festins, tout respire le génie de l'Asie citérieure. La vieille langue étrusque indique la même origine, elle n'offre aucun trait de parenté avec la langue soit osque, ombrienne, ou latine, et moins encore avec le grec; et déjà Hérodote attestait (1), sans doute d'après ses propres observations, la complète différence qui existe entre cette langue et celle desPélasges. Ajoutez à cela, le caractère particulier de l'écriture étrusque, qui ne va pas de gauche à droite, comme celle des autres peuples de l'Europe, mais, au contraire, de droite à gauche, comme celle des langues sémitiques. Enfin, une foule d'usages et d'institutions, tels que la distinction rigoureuse du peuple en tribus et en familles, l'emploi fréquent des nombres trois et quatre en matières religieuses et politiques, la dure servitude de la population agricole, le sacre des rois, le faste du pouvoir, la magnificence des vêtements des Lucumons ou de la noblesse (la tunica et la prœtexta viennent des Etrusques), ainsi que l'importance qu'on y donne au cheval, obligent à conclure à une origine asiatique. Mais à quel pays de l'Asie appartenaientils? Hérodote (2) nous fait la description détaillée du monument d'Alyatte, roi de Lydie, ouvrage dont la grandeur ne peut être comparée qu'à celle des monuments funèbres des Egyptiens. D'autre part, la plume de Varron (3) nous a laissé la description de la tombe élevée près de Clusium, à Porsenna, roi d'Etrurie, le célèbre adversaire de la république naissante des Romains. Or, ces deux descriptions s'accordent d'une manière si frappante, tant par le plan que par l'exécution,
(1) Histor. 1, 57. — (2) Hist. 1. 1, 93. (5) Dans Pline, Hist, nadir. 56, 13.
qu'il n'est guère possible de regarder comme un effet du hasard, une pareille coïncidence dans deux pays si éloignés l'un de l'autre; et qu'on ne peut se défendre du soupçon bien fondé, que les monuments du roi de Lydie et de celui d'Etrurie n'ont une si grande ressemblance, que parce que les Tyrrhéniens étaient d'une manière quelconque, dans des rapports intimes avec les Lydiens de l'Asie-Mineure.
Aussi, presque tous les témoignages anciens font descendre les Tyrrhéniens d'Italie des Lydiens de l'Asie. Hérodote (1) raconte que, d'après une tradition des Lydiens, une colonie venue par mer de ce pays fut l'origine de la puissance et du nom du peuple étrusque. Tacite, au livre IV, ch. 55 de ses Annales, rapporte un décret par lequel les villes d'Etrurie déclaraient tirer leur origine d'une colonie venue en Italie, sous la conduite de Tyrsenus, fils d'Atys, roi de Lydie ; et d'autres écrivains de Rome disent la même chose (2). En un mot, à moins de repousser sans examen les témoignages les plus concluants de l'antiquité, il n'est rien de mieux établi que l'origine lydienne du peuple étrusque.
Les anciens ne sont pas moins unanimes à dire que les Tyrrhéniens se créèrent de bonne heure une puissante marine, qu'ils dominèrent non-seulemeut sur la mer Adriatique, mais encore sur celle qui baigne les côtes occidentales dé l'Italie, enfin qu'ils exercèrent la piraterie et firent la conquête des îles de Corse et de Sardaigne (3). N'auront-ils pas ensuite poussé jusqu'aux rivages de la riche Espagne, avec ses mines d'or? Oui, sans doute, du moins la tradition étrusque parle d'un héros nommé Tarcho, fils de Tyrrhenus, fondateur delà capitale nommée Tarchonium (en latin Tarquinii); or, l'Espagne possédait non-seulement une ville du nom de Tarraco, mais encore une province entière appelée Tarraconensis. On attribue encore à ce même Tarco la fonda-
(I) |, M. — (2)Gerlach u. Bachoven 1 . 119.
(3) Voir les preuves dans Knobci.
îtoït de la ville étrusque de Cortona, et l'Espagne avait aussi une ville de ce nom. De plus, au témoignage d'Àrtémidor, les Ibères d'Espagne, outre leur propre écriture, faisaient aussi usage d'une ancienne écriture italienne, c'est-â-dire, tyrrhénienne, et, en effet, on a retrouvé au sud de l'Espagne d'anciennes monnaies, dont l'inscription était en caractères étrusques. Bien pLus, il y avait en Espagne une ville et un territoire considérable, renommé par ses mines d'argent, et dont le nom Tartessus, coïncide avec le nom originaire des Etrusques (1). Il faut donc admettre que les Tyrrhéniens d'Italie ont aussi conduit des colonies en Espagne.
Maintenant, traversons la mer Adriatique, pour passer dans la grande péninsule bornée au nord par les Alpes et le Danube, et des trois autres côtés par les golfes et baies de la Méditerranée. Nous connaissons déjà une partie de ses plus anciens habitants, les Thraces, dont la parenté avec les Gèles et les Ases a été démontrée. A l'ouest des Thraces, le long de la mer Adriatique, se trouvaient, depuis les temps les plus anciens, des tribus qui portaient le nom d'Hlyriens, mais qui ne furent un peu exactement connus des Grecs civilisés, qu'aux temps de Philippe de Macédoine et de son fils Alexandre, qui, tous deux, leur firent la guerre. Or, à partir de l'époque où ils furent mieux connus, la tribu des Dardaniens apparaît comme la plus puissante de celles qui habitaient nilyrie. D'autre part, de très-anciennes traditions, font nonseulement mention de ces Dardaniens, mais elles en parlent même comme d'un peuple intimement uni avec celui des ïroyens, en Asie-Mineure. D'après Strabon (2), Nicolas de Damas et Appicn, le père des Dardaniens fut Dardanus, fils d'Illyrius; et ce même Dardanus, d'après Homère (3), fonda le royaume de Troie Je m'abstiens de parler des ornements ajoutés à cette1 ancienne tradition : ce qui en résulte avec le
(1) Voir les preuves dans Knobel. — (2) Voir Knobel. (3)Ilias.XX52iï>, etc.
il HISTOIRE PRIMITIVE
plus de certitude, c'est que les Dardaniens d'Europe avaient des rapports intimes avec un peuple de même nom habitant l'Asie-Mineure ; et que même, selon les traditions de ce peuple, au lieu d'émigrer d'Asie pour venir en Europe, il est, au contraire, parti d'Europe, pour aller fonder le royaume de Troie en Asie. Le trait d'union des deux moitiés de ce peuple était l'île de Samothrace, qui, au témoignage de Pline (1), s'appelait aussi autrefois Dardania. Les plus anciens Grecs, à leur tour, regardaient les Dardaniens comme appartenant à une race parente de la leur : aussi leur langue avait de la ressemblance avec la langue grecque, tandis qu'elle différait de celle des Phrygiens (2). Enfin, on ne peut être fort éloigné de la vérité, en admettant que les Dardaniens et les Illyriens étaient, avec les Grecs, dans le même rapport que les Thraces avec les Gètes et les Germains.
Au sud des Thraces et des Illyriens habitaient les Grecs. On cite comme les plus anciens habitants de ce pays, qui, depuis environ le Xe siècle avant Jésus-Christ, porte le nom iïHellas, les Lélèges et les Pélasges, deux peuples primitifs, qui se perpétuèrent dans l'histoire, non sous leurs propres noms, mais par des peuples plus récents auxquels ils donnèrent naissance. Commençons par les Pélasges.
Le peuple hellénique à ce que l'on sait, se trouve, dès le Xe siècle avant Jésus-Christ partagé en quatre tribus : Les Eoliens, les Ioniens, les Achéens et les Doriens. Les deux dernières sont d'origine plus récente que les deux autres (3). Strabon distingue en Grèce deux souches principales et deux dialectes, l'éolien et l'ionien. La tradition rapportée par Euripide, est d'accord avec lui. Elle dit quAeofas, le père de la race éolique, fut père de Xuthus, qui, à son tour, eut deux fils Dorus elAchéus : ce qui, traduit en langage historique, signifie que les Doriens et les Achéens proviennent des Aeoliens. Je dirai encore à l'appui de cette opinion, que le connaisseur le plus approfondi des antiquités grecques en Allemagne,
(1) Uist. ml. IV, 23. - (2) Kiiobel - (5) Knobel.
Ottfried Mûller, regarde, pour des raisons linguistiques, le dialecte dorique, comme une simple variété de l'éolien (1).
Les plus anciennes tribus helléniques sont donc les Ioniens et les Eoliens. Or, Hérodote les déclare les uns et les autres descendants des Pélasges. A ce propos, je remarquerai d'abord que, déjà chez les anciens Grecs, on disait (2) que les orientaux, au lieu d'Ioniens prononçaient laovzç. Et, en effet, les Perses qu'Eschyle fait parler dans la tragédie qui porte ce nom, appellent le peuple grec lâovzç. Or, ce nom a pour racine un mot qui paraît avoir eu le son de Javan ou de Jawan. Aussi, en sanscrit, les Grecs sont appelés Jawana ; dans la vieille langue perse, Juna; en égyptien, Junan; en hébreu, Javan. Mais d'où peut venir ce nom? Très-vraisemblablement du sanscrit Juwan, en zend Jawan, qui signifie j'uvenis, jeune. Les Ioniens seraient donc les jeunes, et ils auront été ainsi appelés par opposition à de plus vieux. En effet, Aristote (3) raconte que les Grecs s'appelaient primitivement ypamoi, c'est-à-dire, les vieux. Il faut donc qu'entre ces vieux ou anciens, les Graikoi ou les Pélasges, et les jeunes ou les Ioniens, il soit arrivé un événement qui ait paru aux hommes comme un rajeunissement de la terre ou de la race humaine, c'est-à-dire, selon toute apparence, cette grande inondation de la terre, qu'attestent, avec le premier li\re de Moïse, les fouilles creusées dans les montagnes, et qui fut connue des Grecs sous le nom de déluge de Deucalion.
La seconde tribu qui tire, avec les Ioniens, son origine des Pélasges, est celle des Eoliens. Dans les temps les plus anciens elles habitaient l'une et l'autre la'ïhessalie, d'où elles pénétrèrent en Béotie, en Etolie, dans l'Attique, l'Acarnanie et le Péloponèse, et peuplèrent même les îles ainsi que les côtes de l'Asie-Mineure. Nous verrons plus tard d'où ils étaient venus en Thessalie ; quant à la tradition grecque, "elle ne dit rien à ce sujet.
(1) Hisl. 1, 56. VIÏ, 94. VIII, 44. — (2) Les preuves dans Knobel. (3)Meteor, 1, 14.
Passons maintenant au second peuple primitif de la Grèce. Dans les temps les plus anciens, les Lélèges habitaient FEtolie, la Locride, laPhocide, laBéotie, la Mégaride et quelques parties du Péloponèse (1). On trouve aussi des Lélèges en Asie- Mineure. Mais ont-ils passé de l'Hellade dans ce pays, ou sontils venus de l'Asie dans l'Hellade? C'est ce qu'on ne peut décider à l'aide des traditions grecques. Le nom de Lélèges se perdit avec le temps, ainsi que celui des Pélasges : leurs héritiers plus récents sont les Cariens. C'est du moins ainsi qu'Hérodote raconte déjà la chose et beaucoup d'écrivains postérieurs sont d'accord avec lui (2). Thucydide (3), rapporte, en outre, que les îles grecques furent habitées par desCariens, longtemps avant que les Hellènes vinssent s'y établir. C'est du nom de Carien (Kar), que les îles de Lesbos, de Samos, de Chios, de Cos, de Rhode, de Chypre et de Crète, furent appelées îles macariennes; la syllabe ma désignant dans plusieurs langues anciennes le séjour d'un peuple. Les poètes ont même imaginé un roi Macareus ou Macar, prétendument le plus ancien souverain des Cariens (4), et cette tradition se trouve déjà dans Homère (5). Plus tard, c'est-à-dire, vers le Xe siècle avant Jésus-Christ, les Cariens furent chassés des îles par les invasions des Hellènes, et passèrent alors dans l' Asie-Mineure, dont ils occupèrent la côte occidentale. Mais là encore, ils se trouvèrent bientôt en contact avec les Grecs, et durent enfin se contenter de la côte sud-ouest, qui porta leur nom jusqu'aux temps des Romains. Quelques fragments écrits en langue carienne, et parvenus jusqu'à nous, prouvent qu'elle différait de la langue grecque, mais qu'elle avait avec elle une parenté assez rapprochée (6).
Nous avons parcouru tous les plus anciens peuples de l'Europe ; il nous reste à parler d'une partie de ceux de l'Asie. Nom avons vu précédemment que les Scythes habitaient
(1) Les preuves dans Knobel. — (2) Ibid. — (3) Hisl. 1. 8. (4) Knobel. - (5) Iliade, XXIV, U4. - (6) Knobel.
jusqu'au delà des limites de l'Europe et de l'Asie, dans la direction du Caucase. Au sud-est de l'extrême frontière de ce peuple, commence un pays habité par un peuple primitif, les Arméniens. Hérodote (1) dit que les Arméniens le cèdent à peine aux Egyptiens en antiquité. Le plus ancien écrivain arménien que l'on possède, Moïse de Chorène (2), nomme le premier père de son peuple Thorgom, et plusieurs documents grecs sont d'accord avec lui en ce point. Cela paraît prouver que le plus ancien nom des Arméniens a dû avoir le son de Thorgom ou à peu près.
Aux Arméniens se rattachent leurs voisins, les Phrygiens, peuple de l' Asie-Mineure. Hérodote, en effet, rapporte (3) que les Arméniens et les Phrygiens appartenaient à une même souche, et que, pour ce motif, ils portaient dans l'armée perse le même équipement et obéissaient aux mêmes chefs. Des écrivains grecs plus récents confirment le témoignage d'Hérodote, en disant que la langue arménienne avait une grande ressemblance avec celle des Phrygiens. D'autre part, Platon, dans son Cratylus, remarque que le phrygien est parent du grec ; et en effet, les mots phrygiens parvenus jusqu'à nous, s'expliquent facilement à l'aide du grec ou des langues qui en sont parentes (4).
Enfin, à l'est de l'Arménie nous trouvons le pays des Mèdes. Sur les inscriptions cunéiformes en vieux persan, qui ont été récemment déchiffrées, ils portent le nom de Mada et les Sémites les appellent Madaï (5). Ce nom vient, selon toute apparence, du mot sanscrit, madja, qui signifie milieu; car d'après l'idée qu'on se formait de la terre en Orient, la Médie en était regardée comme le centre, comme le point de départ de tous les autres peuples. Hérodote, de son côté, raconte (6) que les Mèdes s'appelaient primitivement Ariens. Mais ce nom d'Ariens ne comprend pas seulement les Mèdes propre-
(1) Hist. II, 2. — (2) Knobel. — (3) Hist. VII, 13. — (4) Knobel. (5) Ibid. — (6) Hist. VII, 62.
ment dits, il désigne encore l'ancien peuple zend, de même que les Indiens-sanscrits, trois races primitives, dont l'union intime est démontrée par un fait qui ne permet aucun doute, savoir la similitude du langage.
Arrêtons-nous ici, et jetons un coup-d'œil sur le chemin que nous avons parcouru. En nous dirigeant de l'ouest à l'est, nous avons rencontré, comme les plus anciens peuples venus en Europe, les nations suivantes : Les Ibères et les Ligures, en Espagne, en Gaule, en Italie et en Sicile ; les Celtes en Gaule, en Grande-Bretagne, en Russie et dans les provinces du Danube; lesCimbriens, en Russie, dans le Nord de l'Allemagne et dans la Grande-Bretagne ; les Germains, dans la Scandinavie, en Allemagne, dans les provinces du bas Danube et en Asie- Mineure; les Thraces dans la Turquie actuelle; les Scythes en Russie; les Tyrrhéniens, en Italie, dans les îles italiennes et en Espagne; les Dardaniens, en Illyrie et dans l'Asie- Mineure ; les Ioniens et les Eoliens avec leurs ancêtres, en Grèce, dans les îles grecques et en Italie; les Cariens, dans T'Asie-Mineure et dans les îles; les Arméniens avec les Phrygiens dans le nord de l'Asie-Mineure ; enfin les Mèdes, dans l'intérieur de l'Asie. Nos guides et nos indicateurs ont été les plus anciens écrivains grecs que nous possédions, des témoins d'une haute authenticité et très-dignes de foi , Homère, Hésiode, Hérodote, Thucydide, Strabon, etc.
Eh bien ! pendant que nous paraissions uniquement occupés des données que nous fournissaient les écrivains de la Grèce, nous avons mis sous les yeux du lecteur, peut-être à son insu, le plus ancien document géographique du monde, une page de ce livre hébreu, où la présente discussion a eu son point de départ. Après avoir décrit le déluge universel et la conservation de Noé et des siens, la Genèse ou le premier livre de Moïse, continue en ces termes (chap. 10) : Voici les générations des fils de Noé, qui sont Sem, Cham et Japhet. Les eufants de Japhet, sont les suivants : Gomer, Magog, Madaï, Javan, Thubal, Mesech, Tiras. Les fils de
Gomer furent : Ascenaz, Riphat et Thogorma. Les enfants de Javan sont : Elisa, Tharsis, Cetthim (Kittim), Dodanim. Ils se partagèrent les îles des nations (les îles et les côtes de la Méditerranée, les pays de l'Ouest), chacun d'après sa langue, ses familles et son peuple particulier. — Un témoignage si ancien ne peut être expliqué convenablement, qu'en nous attachant à la tradition qui s'est conservée dans la synagogue jusque dans les temps les plus récents. Or, la tradition juive (1) entend parGomer, les Cimmériens; par Madaï, les Mèdes ; par Javan, les Ioniens ou les Grecs en général ; par Tiras, les Thraces; par Elisa, les Eoliens; par Ascenaz, les Ascaniens, les Ases ou les Germains; par Thogorma, les Arméniens ; par Magog, les Scythes ; par Kittim ou Cetthim, les Cariens ; par Riphat, les Riphéens ou cet ancien peuple montagnard qui habitait près des monts Riphéens, c'est-à-dire les Celtes; par Dodanim, les Illyriens ou Dardaniens. Et cette explication doit être exacte, car des recherches indépendantes des livres de Moïse, et faites sur les indications des plus anciens écrivains grecs, nous ont conduits au même résultat.
Du reste, la science moderne, et c'est un triomphe pour elle, a pu confirmer cette preuve historique par une seconde démonstration plus frappante encore. On sait que dans le siècle passé, la philologie a pris un essor àpeine soupçonné auparavant; et cela, depuis qu'on a comparé entre elles les langues des différents peuples du monde, et à tirer, de leur plus ou moins de ressemblance ou de dissimilitude, des conclusions, qui ont répandu une admirable lumière sur l'origine et sur l'histoire primitive des différents peuples. C'est que les langues sont pour les peuples comme une dot qu'ils emportent avec eux, dot qui n'est pas soumise, comme les maisons, les champs et les biens-meubles, à la puissance destructrice du hasard et du temps; mais qui, en dépit de tous les autres
(1) Knobel.
changements, est, pour ainsi dire, indestructible. Quelque récente que soit donc, relativement, l'étude comparée des langues, elle prouve déjà, par des raisons qu'on ne peut rejeter, que les langues des Celtes, des Grecs, des Latins, des Etrusques, des Allemands, des Slaves, des Arméniens, des Illyriens, des Perses ou des Mèdes, ont toutes une même souche, et que le sanscrit doit en être considéré comme la mère. Les rapports qu'ont entre elles les langues susdites, nous forcent donc aussi à conclure que les peuples qui les parlent, sont partis d'un seul et même point central, et que leur patrie est l'Asie.
On appelle l'ensemble des langues citées plus haut, la famille indo-germanique ou indo-européenne. Des quatorze peuples indiqués au chap. 10 de le Genèse comme descendants de Japhet, elle n'en comprend pas moins de douze, savoir: Gomer- Cimmériens, Aschenaz-Ases ou Germains; Riphat-Celtes, Thogorma- Arméniens, Magog- Scythes ou Slaves, Madaï- Mèdes, Javan-Ioniens, Elisa-Eoliens, Tarschis-Tyrrhéniens, Kittim-Cariens, Dodanim-Illyriens, Tiras-Thraces. Afin de montrer combien est étroite la parenté qui existe entre les langues de la plupart des peuples susdits, j'emprunte au dernier ouvrage de Jacques Grimm (1), le tableau suivant des mots qui expriment les dix nombres fondamentaux.
Mais avant d'aller plus loin, il faut que nous considérions d'abord, d'après la généalogie tracée par Moïse, les deux peuples restant de la postérité de Japhet et qui sont appelés Mésech et Thubal. A part le 10e chap. de la Genèse, il en est plusieurs fois fait mention dans les livres saints des juifs, et toujours de tous les deux ensemble, jamais de l'un des deux séparément. Depuis longtemps on a dit que ces noms désignaient les Mosches et les Tibarènes, situés entre la mer Noire et la mer Caspienne, dans la région du Caucase, peuples qui sont d'ordinaire aussi nommés ensemble, et qui, de plus, au
(1) Gesch. der deulschm sprache.
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rapport d'Hérodote (1), formaient dans l'empire perse une circonscription à part pour la perception des impôts, obéissaient aux mêmes chefs dans l'armée de Xerxès et portaient le même équipement. La racine de Tibarènes doit être Tibar, mot qui ne diffère de Tubal que par le changement de la lettre finale / en r, changement qui, du reste, est très-fréquent et que l'on rencontre clans toutes les langues. Mais la table de la généalogie des peuples, au chap. 10 de la Genèse, ne parle que des grands peuples, qui ont joué un rôle dans l'histoire du monde, et parmi lesquels ne comptaient pas ou plutôt ne comptaient plus les Tibarènes et les Mosches d'Hérodote. Toutefois, puisqu'elle en fait mention, ilfaut enconclure qu'ils étaient les restes d'une population nombreuse qui avait émigré ; et c'est aussi sous ce point de vue que les considère la tradition juive (2). Ainsi, le prophète Isaïe cite incidemment Tubal à côté des Grecs et des Italiens, comme habitant les contrées lointaines de l'Ouest; et Josèphe (3), l'historien juif, de même que saint Jérôme (4), entendent par Tubal les Ibères d'Espagne. En effet, Tibar et Iber sont un même mot; le t qui précède le premier, désigne l'article, qui, selon les circonstances, peut être ajouté ou omis, comme on peut le prouver par plusieurs exemples de noms de peuples. Ainsi, on dit rdpvYi et apvyj, Sovvvoi et oùvvoi, Taxyres et Axyres, 'Toperai et opérai, Ycûpxai et Toupxoi, Tanaïtis et Anaïtis (5). Ibères et Tibères sont donc aussi un seul et même nom. Or, les Ibères se présentent en Espagne dans leur seconde patrie, unis aux Ligures, précisément comme Tubal etMésech dans leur séjour primitif.
Je ne puis malheureusement donner une autre preuve de l'identité des Ligures et des Mosches, mais j'espère que des recherches ultérieures parviendront à écîaircir davantage cette question. En attendant, c'est un fait incontestable que les
(1) Ibid. III, 94, VII, 78. - (2) Isaïe. C. 66, 19. - (3) Antiq. 1,61. (4-) Quaestiones in Genesin, X, 2. — (S) Knobel.
plus anciens habitants de l'Espagne, les Ibères et les Ligures,, sont venus dans la péninsule hispanique des pays du Caucase ou de l'Arménie, dans l'acception la plus large de ce mot ; et qu'en outre, ils représentent Tubal et Mésech de la généalogie des enfants de Japhet. En effet, les Phéniciens, les Grecs et les Romains font venir de l'Arménie asiatique, les premiers habitants de l'Espagne ; et secondement, Josèphe, suivant en cela la plus ancienne tradition juive, explique Tubal et Mésech par les Ibères d'Espagne,
La langue des anciens Ibères d'Espagne s'est conservée jusqu'à nos jours dans le petit peuple des Basques. Cette langue est précisément remarquable parce qu'elle n'appartient pas immédiatement à la famille indo-européenne, mais à une seconde souche également ancienne, la langue finnoise, qui n'a que des rapports éloignés avec la famille indo-européenne. Le caractère propre et spécial de la langue basque est, du reste, attesté (1) par des linguistes contemporains, tels que Jacques Grimm, Guillaume de Humboldt, Arnd, Rask. Quant aux peuples appartenant à la souche finnoise, ils sont dispersés, comme des îles, sur toute l'Europe ; ce sont en Espagne, les Basques, c'est-à-dire les Ibères et les Ligures; en Pannonie, les Magyares; dans l'ancienne Thrace, les Turcs ; en Scandinavie, les Lapons et les Finlandais : il n'y a que dans l'extrême nord de l'Asie qu'ils forment un tout compact. On peut donc dire avec certitude, que les descendants de Mésech et de Tubal n'émigrèrent pas d'eux-mêmes dans les temps primitifs ; et il faut admettre que ces peuplades dispersées comme des îles en Europe, sont comme des parcelles d'un peuple violemment brisé par la force prépondérante de hordes celtes et germaines, et qu'elles ont ainsi été séparées de la masse de leur nation, laquelle a été refoulée elle-même vers le nord par la violence du même choc.
(1) Les preuves dans Knobel.
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En outre, dupaysoù s'arrêtèrent les enfants de Mésechet de Tubal, c'est-à-dire de leur établissement dans la contrée la plus occidentale de l'Europe, on peut inférer qu'ils ont quitté leurs demeures primitives, les premiers de ces millions d'émigrants qui, au commencement de l'histoire de notre race, passèrent d'Asie en Europe ; et que, par conséquent, le grand mouvement de migration des peuples dans les temps primitifs, commença par eux. Quoi de plus naturel, dès lors, que d'admettre qu'ils succombèrent ensuite pour la plupart à des nouveau-venus? Partout, dans la nature extérieure comme dans le cours des destinées de l'humanité, d'anciennes couches servent de base et de moyens de fécondation à des couches plus récentes.
Je crois qu'il convient aussi de rapporter à la plus ancienne branche de la souche finnoise, c'est-à-dire aux Ibères d'Espagne, ce que nous apprennent par rapport à d'autres Finnois, les sources grecques et latines. D'abord, ce peuple est cité par Tacite de la manière la moins équivoque : ainsi, au chap. 46 de la Germanie, il dit : « Peucinorum, Venedorum et Fennorum nationes Germanis an Sarmatis adscribam dubito. » Et un peu plus loin : « Fennis mira ferilas, faeda paupertas, non arma, non equi, non pénates, victui herba, vestitui pelles, cubile humus ; sola in sagittis spes, quas, inopiâferri, ossibus asperant, etc. » C'est évidemment le pauvre peuple pêcheur du nord qu'il a en vue dans cette description.
Un second témoin, Plolémée(l), parle aussi des Finnois; mais en même temps que d'un autre peuple, dont la liaison avec eux, mérite d'être remarquée : « Sur la Vistule, dit-il, parmi les Wendes, sont les Gythons (tribu slave), puis, les Finnois, — les Awarenes (plus tard Avares), près des sources de la Yistule, parmi lesquels se trouvent les Ombrones et trois autres peuples encore au pied des Carpalhes. » — Ptolémée place donc avec les Finnois, les Ombrones, que l'on retrouve
(1) Geogr. III, S. 10.
encore ailleurs, moyennant le léger changement d'une seule voyelle sous le nom d'Ambrones, et en particulier en Itialie, où il sera permis de les rattacher aux Umbrones ouUmbriens. Mais il en est fait une mention plus explicite à propos d'une expédition que firent en Italie, vers l'an 100 avant Jésus- Christ, un mélange de plusieurs peuples septentrionaux d'origine diverse, des Cimbres, des Teutons, des Ambrons, des Tigurins, qui succombèrent dans ce pays à la science militaire du fameux général et chef départi, CaïusMarius. Or, Plutarque, dans la Vie de Marius (1), dit de cette expédition et de la bataille que ce général livra aux Cimbres et aux Ambrons réunis, « que les Ligures italiens de l'armée romaine comprirent le cri de guerre des Ambrons, parce que le nom d' Ambrons était une ancienne dénomination du peuple ligurien. » Ainsi, les Ligures et les Ambrons appartenaient nonseulement à une même souche, mais ils avaient encore un langage commun. Or, comme d'après le renseignement fourni plus haut par Ptolémée, les Ambrons sont d'origine finnoise, les Ligures aussi, doivent être comptés parmi les Finnois : ce qui s'accorde parfaitement avec les autres résultats de nos recherches.
Mais il nous reste encore un point à mentionner : une foule d'anciens écrivains attestent que, à partir des dernières années avant la naissance de Jésus-Christ, il y avait, aux frontières nord-est et sud-est de la Germanie, un peuple qui portait le nom de Lugien ou Ligien, précisément le nom que les Grecs donnaient aux Ligures d'Espagne, du sud de la Gaule et de l'Italie. D'après Strabon ($), le roi germain, Marbod, régnait de la Bohême actuelle, non-seulement sur sa tribu, celle des Marcomans , mais encore sur les Lygiens, peuple considérable, etc. Tacite, deGermania (3), dit : « Dirimit scinditque Sueviam continuum montium jugum, ultra quod plurimse gentes agunt, ex quibus latissime patet Lygiorum nomen
(1) Cap. 19. - (2) VII, 1. - (3) Cap. 43.
inplures civitates diffusum. » Le royaume des Suèves, dont parle ici l'historien latin, comprenait la Bohême et la Moravie actuelles, et il fut détruit sous le règne de l'empereur Claude, principalement par les Lygiens et les Hermundures (1 ) . Un troisième auteur encore, parle des Lygiens, c'est Dion Cassius (2), au rapport de qui, ce peuple habitait la Mésie, c'est-à-dire la Hongrie actuelle, et implora, contre les Suèves, le [secours de l'empereur Domitien. Un quatrième témoin, Ptolémée (3), transporte les Lygiens dans la Silésie actuelle ; un cinquième, Zosime (4), rapporte que vers 277, l'empereur Probus fit la guerre au peuple germain des Logions; enfin, la Table de Peutinger range les Lugions parmi les Sarmates. Tels sont les passages parvenus jusqu'à nous, où il est fait mention des Lygiens établis à l'est de l'Allemagne actuelle : Grimm (5) et Zeuss (6) les déclarent Allemands; Schaffarick (7) prétend qu'ils sont un mélange de Celtes et de Germains. Mais je ne suis pas de cet avis, et tout en les considérant aussi comme une race métisse, je les crois issus, non des Celtes et des Germains, mais des Germains et des Finnois ; car ils tenaient par un côté aux Ligures, les plus anciens habitants de l'Espagne, et d'origine finnoise, ainsi qu'avec les Ambrons.
Retournons maintenant encore, aux races de Mésech et de Tubal mentionnées par la tradition hébraïque. Dans la généalogie des descendants de Japhet, Mésech et Tubal sont représentés comme un grand peuple destiné à posséder des pays étendus. Mais à partir de l'an 700 avant Jésus-Christ, les prophètes en parlent d'une autre manière . Dans la seconde moitié du VIIe siècle avant Jésus-Christ, les Scythes, après avoir chassé les Cimmériens de leurs demeures, s'étaient jetés sur l'Asie, où ils avaient triomphé des Mèdes et étendu leur domination sur toute l'Asie citérieure. Au témoignage d'Hérodote (8), ils
(1) Tacite, Annal. XII. 29, 30.— (2)Lib. 67, S.— (5) Geogr. II, 11. (4) Hist, 1, 67. — (5) Ges. derdeut.spr. —(6) Die Deutschcn. (7) Slavischc Alterihumcr. — (8) Hist. 1, 103, etc.
pénétrèrent même, à travers la Palestine, jusqu'aux frontières de l'Egypte ; mais appaisés par de riches présents, ils se retirèrent sans faire la conquête de ce pays. Enfin, après une domination de vingt-huit ans, ils furent repoussés de l'Asie par les Mèdes. Or, vers la fin du VIIe siècle, le prophète Ezéchiel prédit une invasion semblable. Gog, dit-il (1), viendra du pays de Magog, avec une armée immense de guerriers du nord ; il s'adjoindra des alliés du sud, des Perses, des Ethiopiens, des Lybiens; et avec ces forces irrésistibles, il fondra sur le pays d'Israël; mais à la fin, Jéhovah le détruira. Ezéchiel représente Gog comme prince immédiat de Rosch, de Mésech et de Tubal, et comme souverain médiat de Gomer et de Thogorma, c'est-à-dire comme suzerain de& Cimmériens et des Arméniens. Peuple et prince sont appelés par le prophète de la dénomination complète : Gog dans le pays de Magog. Dans le vieux persan, Gog signifie montagne ; la syllabe ma pourrait bien venir du sanscrit Maha, qui veut dire grand; et par cette grande montagne il faut entendre la contrée montagneuse du Caucase la plus ancienne demeure des Scythes. — Encore aujourd'hui, les Ossènes du Caucase; appellent leur montagne Gog ; et chez un autre peuple de: cette contrée, les Thiulet, le Caucase porte le nom de Mugog. Or, il est clair, d'abord, que le Mésech et le Tubal d'Ezéchiel ne s'accordent plus entièrement avec ces mêmes noms, pris dans la généalogie de Japhet. Entre Ezéchiel et l'époque que la susdite généalogie a en vue, se place la grande émigration des Japhétides, dont Mésech et Tubal furent les premiers à émigrer. On ne peut donc entendre par le Mésech et le Tubal du prophète que les parties de ce peuple qui restèrent dans les limites de la puissance scythe, c'est-à-dire dans le nord-ouest de l'Asie et dans le nord-est de l'Europe qui y confine. Néanmoins, on doit se représenter les Meschites et - les Tibarènes restés dans cette contrée, comme un peuple
considérable, plus nombreux que les petites tribus des Mosches et des Tibarènes qui, du temps d'Hérodote, habitaient près de la mer Noire et de la mer Caspienne. En effet, Ezéchiel donne à entendre que la puissance redoutable qu'il attribue au prince de Gog, reposait en grande partie sur la domination qu'il exerçait sur Mésech et Tubal. Il faut donc qu'aux temps du prophète, les Scythes aient eu sous leur autorité, non quelques petites peuplades, mais plusieurs tribus nombreuses de la race de Mésech et de Tubal, c'est-à-dire, d'après les explications données antérieurement, de la race finnoise.
Or, tout cela ne s'accorde-t-il pas extrêmement bien avec les récits des écrivains grecs et romains, d'après lesquels des masses de Finnois circulaient sur le territoire de la Russie actuelle?
Le troisième peuple, sur lequel, d'après Ezéchiel, Gog régnait, immédiatement, s'appelle Ros. Les meilleurs interprêtes, anciens et modernes, entendent par là les Russes et, pour mon compte, je ne vois aucune possibilité de l'expliquer autrement ou mieux. Il est vrai queSchaffarik (1) et Zeuss(2) prétendent que le nom de Russe ne date que du IXe siècle de l'ère chrétienne, qu'il désignait originairement une partie des Normands-Suédois, qui furent les fondateurs de la puissance russe et que d'eux il passa aux Slaves tombés sous leur domination. Mais, indépendamment du Ros d'Ezéchiel, je prierai mes lecteurs de faire attention aux considérations suivantes : 1° Les Rossolans dont il est fait mention dès le second siècle avant Jésus-Christ, ne sont-ils pas un peuple mixte, formé nécessairement des Àlains, peuple bien connu et d'une seconde tribu qui ne peut avoir eu que le nom de Ros? Schaffarik sent lui-même que le nom de Roxalans est contraire à sa manière de voir sur l'origine des Slaves, et il cherche à prévenir cette objection, en soutenant qu'un fleuve
(I) Slavische Alherlh., II, 68.— (2) Die Deulschcn undhre Nachbarst,
quelconque de la Russie méridionale, probablement îe Volga, doit avoir porté le nom de Ros, et que ce nom inconnu de fleuve aura donné naissance à la dénomination de Rossolans, pour désigner les Alains qui habitaient sur ces bords. Mais sa supposition n'est pas heureuse ; car il n'y avait pas seulement des Rossolans, mais aussi des Gothalans, dont le nom subsiste encore aujourd'hui dans celui de Catalogne (Gatalonia) ou Gothalanie, puis des Alanoscythes (1). — Si Schaffarik avait raison, il faudrait dire que les Gothalans ont été ainsi appelés de quelque fleuve inconnu du nom de Goth, et les Alanoscythes, de certain fleuve Alan, que personne ne connaît. L'absurdité de pareilles assertions ne sautent-elles pas aux yeux?
Mais où peuvent avoir habité les Ros, dont l'union avec les Alains, donna naissance aux Rossalans ? Pline (42) cite près du Caucase, par conséquent dans le voisinage des Alains et des Roxolans, un peuple ou une contrée, qu'il désigne par le nom de Rhos ou Rhoos. Cela s'accorde, semble-t-il, assez bien. Mais sans doute, les demeures des Ros ou des Russes s'étendirent, au IV0 siècle avant Jésus-Christ, plus loin vers le nord; car, le même Pline, au livre IV, chapitre 27 de son Histoire naturelle, nous apprend, d'après un extrait de Philémon, ancien écrivain grec, que la mer Baltique était appelée par les Cimbres mori marusa: septentrionalem oceanum Philémon morimam rusam a Cimbris vocari testatur. Cette expression appartient au vieux langage slave et signifie mer russe. Enfin, Ptolémée (3) mentionne au nord, non îoin de la mer Baltique, le peuple des Boruskoi, mot qui, très-vraisemblablement, revient à celui de Borussi ou Prussiens, que l'on rencontre plus tard. Or, Borussi signifie, à son tour, ceux qui confinent aux Russes, comme Bomorani veut dire ceux qui demeurent près de la mer (4).
(1) Ptolem. Geogr. III, 5, 19, 2L — (2) Hiti. natur., VI, L (3) Geogr. III, 5, 22. — (4) Schaffarik, Slav. Ahlerth, II, 407.
Concluons. Le nom de Russe est très-ancien, et remonte, comme on peut le prouver, au moins au VIIe siècle avant Jésus-Christ. Il désigne un peuple slave qui, vers l'an 700 avant Jésus-Christ, obéissait aux Scythes ou aux princes de Magog. Ainsi, plus on met de soin et d'exactitude à examiner les données du Pentateuque et des prophètes, en prenant pour guides les géographes grecs et romains, plus les résultats qu'on obtient sont abondants.
Moïse fait venir en général tous les peuples qui, dans les temps primitifs, émigrèrent d'Asie en Europe, d'un père commun, qui est Japhet, fils de Noé. Mais que veut dire le mot Japhet? 11 signifie sans doute beauté, car le mot Jâphâh signifie être beau, et le substantif Jêphet ou Japhet dérive régulièrement de ce verbe (1). La race européenne, celle de Japhet, est donc comparativement la race belle. Mais en quoi l'Hébreu faitil consister la beauté du corps? Avant tout, dans la blancheur dutehit. Ainsi il est dit dans le Cantique des cantiques (V, 10) : « Mon bien-aimé est éclatant de blancheur et de rougeur ; il est choisi entre mille. » Et dans les Lamentations de Jérémie (IV, 7) : « Les Nazaréens étaient plus blancs que la neige, plus purs que le lait. » Le teint noir, au contraire, passait pour une laideur : « Je suis noire, dit l'épouse du Cantique des cantiques, mais je suis belle (par la beauté des traits et de la taille). Ne faites pas attention que mon teint est bruni; car c'est le soleil qui m'a noircie. » Et dans les Lamentations, Jérémie ajoute, au verset cité plus haut : « Et maintenant, leur visage est devenu plus noir que le charbon... leur peau est collée sur leurs os. » Les Arabes regardaient également la noirceur du teint comme quelque chose de repoussant, et le teint sombre des Ethiopiens, comme une malédiction divine; tandis que leurs poètes, non-seulement en chantant leurs bien-aimées, mais encore en décrivant la beauté d'un homme, relèvent toujours la blancheur du teint (%). De même qu'on
(1) Mieux de Phatah, être étendu ou répandu. (Note du T.)
(2) Knobcl.
voit encore aujourd'hui, dans les pays habités par des hommes de différentes couleurs, par exemple, dans le nord et dans le sud de l'Amérique, et surtout aux Indes, le teint servir dérègle pour apprécier différentes classes ; de même aussi, on trouve cet usage en Asie dès les temps «les plus reculés. On y distinguait entre les blancs, les bruns et les noirs, et l'on regardait les premiers comme une race noble,, les derniers, au contraire, comme une race ignoble. Un ancien interprête juif dit, en expliquant le Pentateuque (1), que Dieu a créé les hommes blancs, bruns et noirs; et le Syrien, Àbulpharage,' d'accord avec cet interprête, soutient, qu'après le déluge universel, Noé partagea la terre de manière que Japhet obtint le pays des hommes couleur de chair, Sem, celui des bruns, et Cham, celui des noirs. On rencontre aussi, sur les peintures des plus anciens monuments de l'Egypte, des hommes blancs, des rouges et des noirs ; et ce peuple transporta même à ses dieux, cette diversité de couleurs. Ainsi, Osiris est représenté noir, Typhon, rouge, et Horus, blanc. On trouve la même distinction chez les Grecs et chez les Romains. Les Grecs distinguaient les Leucosyriens (Syriens blancs) et les Mélanosyriens (Syriens noirs) : ils appelaient les noirs, en général, ou ceux dont le soleil a noirci la peau, Ethiopiens, c'est-àdire, visages brûlés ; ils nommaient les races du centre de l'Asie, au teint bruni, Erytkréens ou Phéniciens, c'est-à-dire, bruns ou pourpres ; et le plus ancien nom qu'on trouve chez les Romains, pour désigner les ancêtres des nègres actuels, est celui de Nigritœ, qui vient indubitablement de niger.
La race de Japhet comprend donc les blancs de l'Europe et de l'Asie. Mais ce qui est bien remarquable, c'est que la tradition la plus ancienne des Grecs, parle aussi de Japhet, quoique d'une manière obscure. Ainsi Hésiode (2) et d'autres anciens mythologues (3), parlent du Titan Japetus, fils du
(1) Knobel. — (2) Théog. iU, 800, etc. (3) Apollodore, I, 1. 3. I, 2. 3. Hygin., Prœf. et Fable, 142.
ciel et de la terre, qui épousa Asia, fille de l'Océan, par laquelle il devint père d'Atlas, de Ménétius, d'Epiméthée et de Prométhée. Ce dernier, à son tour, donna le jour à Deucalion, de qui, d'après la tradition grecque, descendent les Grecs, et en général les peuples de l'Europe et de l'Asie citérieure. Mais qui faut-il entendre par les Titans ? Ce mot désigne la race qui vivait au temps des grands bouleversements de la terre, qui se terminèrent par le déluge universel. Un individu de cette race, Japhet, survécu aux autres, épousa Asia, fiNe de la mer, et donna le jour à une postérité qui peupla l'Europe. Que si maintenant on transporte ce récit du langage imagé des traditions primitives dans le langage de l'histoire, voici ce qu'il veut dire : « De toutes les parties de la terre, couvertes par les eaux du déluge, l'Asie redevint, la première, une terre ferme et capable de produire; de nouvelles races d'hommes y naquirent, et peu à peu elles passèrent en Europe. »
Après ces développements, on me donnera sans doute raison, si d'accord avec le savant professeur Knobel, l'auteur le plus récent qui ait travaillé sur la généalogie des peuples, je déclare les documents mosaïques d'un prix inestimable pour l'histoire de l'antiquité. Mais, demandera-t-on, comment Moïse ou les anciens rédacteurs des récils dont il fit usage, peuvent-ils être parvenus à cette connaissance si parfaite des peuples, dont l'exactitude nous jette dans l'étonnement? C'est que les juifs furent, dès les temps les plus anciens, dans une liaison étroite, avec les Phéniciens, les marins et les marchands les plus anciens du globe, lesquels, 2000 ans déjà avant Jésus-Christ, parcouraient avec leurs navires les côtes de la Méditerranée. Lorsqu'Héiodotc, au Ve siècle avant notre ère, visita la ville de Tyr (1), il y apprit que celte ville, avec son temple d'Hercule, existait déjà depuis 2300 ans; et certes, j'oserai admettre la vérité de celte
(I) Hist. II, U.
DU GENRE ÏÏUMAIN. 63
assertion. Certainement, personne, dans la plus haute antiquité, ne connaissait la filiation des peuples et les liens qui les unissaient, aussi bien que les Phéniciens ; et si les plus anciens historiens du peuple d'Israël ont profité de leur expérience et de leurs connaissances, ils ont puisé à la meilleure des sources.
Après avoir appris à connaître Moïse comme un guide incomparable à travers les obscurités des antiquités européennes, nous pouvons sans doute le suivre avec plus de sécurité encore, dans l'exploration des contrées qui avoisinent la patrie de son peuple. Ici encore, les documents les plus antiques des Hellènes, les chants d'Homère et d'Hésiode, ainsi que les histoires d'Hérodote, le père de l'histoire profane, nous viendront en aide, non pas tant pour confirmer les récits hébraïques, que pour montrer par l'accord admirable de témoins si éloignés les uns des autres, combien Moïse était bien instruit de ce qu'il disait.
Art. III. — LES sémites.
Le tableau généalogique des peuples désigne comme père de la race brune ou rouge, Sem, fils de Noé. Ce nom de Sem ne désigne pas comme Japhet et Cham, une propriété du teint, mais il signifie les illustres, les nobles. Les Sémites, dont les juifs font partie, se donnèrent ce titre d'honneur, comme les Mèdes et ceux de la même race, s'appelèrent eux-mêmes Ariens, c'est-à-dire respectables, honorables, de même que les Perses se nommèrent Artœens, ou race héroïque, et que les Russes et les Polonais prirent le nom de Slaves, de slawa qui signifie gloire.
La généalogie mosaïque donne à Sem, le Noachide, cinq fils : Elam, Assur, Arphaœad, Lud et Aram. Elle ne nomme pas les descendants d'Elam, d'Assur, ni de Lud; mais en
revanche, elle conduit la postérité d'Arphaxad jusqu'à ses arrière-petits-fils, Péleg (1) et Joctan. Elle fait ensuite des cendres de Péleg, les tribus hébraïques; et de Joctan, celles du sud de l'Arabie. Enfin, elle désigne comme fils d'Aram, Uz, Chul, Géther et Masch.
Or, voici quelles sont les limites géographiques de la race de Sem : Au nord, la chaîne du Taurus, qui divise l'Asie- Mineure en deux parties inégales, puis se partage en s'avançant au loin dans l'intérieur de l'Asie; — à l'ouest, la Méditerranée, l'Egypte, le golfe Arabique ou la mer Rouge ; — au sud, la mer d'Arabie et de Perse; — à l'est, le golfe Persique et une partie de la plaine qui est au-delà du Tigre. C'est de ce dernier côté que les limites sont le moins nettement marquées, et l'on remarque la même chose dans l'histoire. Cela vient de ce que dans cette direction, il y eut des mélanges de Sémites avec des Japhétides et avec des Cuschites. Dans les limites indiquées, le territoire des Sémites comprend donc la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie, la Chaldée, l'Assyrie, la Susiane et la grande presqu'île arabique. Les peuples qui habitaient ces différents pays, étaient étroitement unis par le langage, le plus impuissant des liens qui unissent les hommes. En effet, malgré les nombreuses différences qui distinguent entre eux l'hébreu, le syriaque, le chaldéen et l'arabe, ils forment cependant ensemble une famille à part, nettement séparée de la plupart des langues des descendants de Cham, et encore plus de celles des Japhétides. Ceux qui ont appris l'hébreu savent ce que je veux dire; quanta ceux qui l'ignorent, je me contenterai de leur faire observer que les langues sémitiques ont une composition de mots qui leur est propre au moyen de syllabes placées avant ou après un mot (préfixes et suffixes), ainsi qu'une manière toute particulière de décliner et de conjuguer. Cependant nous verrons plus loin que plusieurs peuples descendants de Cusch, en particulier les Phéniciens, abandonnèrent leur
(l)Phaleg.
langue propre pour adopter une langue sémitique, à peu près de la même manière que les Longobards en Italie, les Goths en Espagne et les Francs en Gaule, échangèrent leur langue maternelle contre le français, l'italien et l'espagnol ; tandis que d'autre part, des langues sémitiques se mélangèrent avec des langues propres à la race de Japhet ou à celle de Cusch.
Les Sémites se distinguaient aussi des deux autres races primitives, par la couleur de la peau : comparés aux noirs descendants de Cham, ils ont le teint clair ; mais auprès des Japhétides, au teint blanc, le leur est obscur, c'est-à-dire brun ou rougeâtre; et ce fut, sans doute, à cause du teint des peuples qui habitaient sur ses rivages, que l'Océan arabique fut appelé mer Erythrée, c'est-à-dire Rouge. Mais entrons dans le détail : commençons par Elam, fils aîné de Sem.
Le nom d'Elam se rencontre fréquemment dans l'Ecriture sainte, et les témoignages de plusieurs d'entre les prophètes les moins anciens nous aideront à déterminer la patrie de ce peuple. Ainsi, il résulte clairement de quelques passages d'Isaïe (1), qu'Elam se trouvait sur les confins de la Médie et de la Babylonie. La donnée que nous fournit Daniel est encore plus précise : il nous apprend que le fleuve Ulaïs (appelé par les Grecs Eulaeus) coulait à travers Elam, et que Suze, ville capitale, appartenait à ce pays. On entend donc par Elam, la Susiane, contrée située à l'autre côté du Tigre, et qui s'appelle aujourd'hui Khusistan. La Susiane ou Elam, confine, du côté de l'est, à la Perse, vers le sud, à la pointe du golfe Persique, à l'ouest, à la Mésopotamie ou Babylonie, vers le nord, à i'Assyrie et à la Médie.
Les auteurs grecs et latins, jusqu'à Ptolémée, donnent
à cette province un nom semblable ou plutôt le même
nom. Ils l'appellent Elymaïs, et ses habitants, Elymseens,
Ce pays, célèbre par le grand temple de la déesse de la lune,
' lequel joua un rôle important sous les successeurs d'Alexandre,
(1) Knobel.
particulièrement sous Àntiochus Epiphane. Les Elymaeens parlaient une langue sémitique; c'est ce que prouve, outre le témoignage du tableau général des peuples, un autre fait encore : c'est que sur ce territoire naquit, vers le temps d'Alexandre-le-Grand, le dialecte appelé Pelwi, qui se compose de vieuxpersan et d'expressions tirées des langues sémitiques. Or, une pareille languene pouvait se former que sur les limites des langues sémitiques et des langues ariennes (1).
Au nord d'Elam, et toujours sur la rive gauche du Tigre, se trouve la patrie primitive de la race d'Assur. Au témoignage d'Eratostliène (2), les habitants d'Assur furent, dans les anciens temps, appelés par les Grecs, de même que par les Hébreux, "Aco-upsç, ce qui suppose le radical "kvavp. Plus tard, cependant, les noms d"aa<rupioi et A'Assyrii furent en usage chez les Grecs et chez les Romains. Ce nom subit aussi un léger changement dans les langues orientales. Ainsi, les inscriptions cunéiformes en vieux persan, désignent l'Assyrie sous le nom d'Athura.'Les traducteurs chaldéens de l'Ancien Testament, emploient la même expression, remplaçant la lettre schin par la lettre tau, de manière à avoir Atur au lieu d'Assur. Ce changement est également connu de Strabon, de Dion Cassius et d'Amen; ils appellent Aturia, le pays où se trouvait Ninive, l'ancienne capitale de l'Assyrie, et Dion Cassius fait même observer que les Barbares avaient changé le sigma en tau (3). — Quel accord entre tous ces témoins !
Les limites de le race d'Assur étaient : à l'ouest, le Tigre; à l'est, la Médle; au nord, l'Arménie; au sud, Elam. De ces demeures primitives, les Assyriens, dès l'antiquité la plus reculée, s'étendirent vers l'ouest, c'est-à-dire vers le Pont et la Cappadoee. Les poètes orphéiques parlent déjà, dans l'expédition des Argonautes, des Assyriens situés près de la mer Noire ; il en est de même des récits d'expéditions
(l)Knob(j. - (2) lbid. — (ô) ïbid.
maritimes. — Hérodote, qui les transporte à l'est du Halys, sur les fleuves Thermodon et Parthénius, leur donne le nom de Ivpiot, qu'il distingue du mot Ivpoi avec lequel il a presque la même consonnance et qu'il donne aux Syriens proprement dits. Les auteurs plus récents apppellent ordinairement les Assyriens de l'Asie-Mineure, levxovvpoi (Syriens blancs), pour les distinguer des Syriens noirs qui habitaient les plaines araméennes, auxquelles les Grecs donnent d'ordinaire le nom de Syrie. Les Perses, au rapport d'Hérodote, donnaient aux Assyriens de l'Asie-Mineure le nom de Cappadoces, nom qui leur est resté, ainsi qu'au pays (1). Les Assyriens conduisirent aussi des colonies vers le sudouest, dans les vallées d'Aram, et de là vient que ce dernier pays reçut des Grecs le nom de Syria. D'origine sémitique, les Assyriens avaient aussi, dans le principe, une langue sémitique : on en a pour garant une foule de noms et de mots parvenus jusqu'à nous et qui ne s'expliquent que par des racines sémitiques (2). Toutefois, il est également certain que, déjà de bonne heure, des éléments ariens et japhétiques s'introduisirent dans la langue assyrienne. Je répéterai ici l'observation que j'ai faite en parlant d'Elam. De même qu'une foule d'expressions françaises ont pénétré dans l'allemand alsacien, ainsi la langue assyrienne n'a pu, sur les frontières, se maintenir pure de tout mélange d'éléments étrangers.
Le troisième fils de Sem, dans le tableau généalogique, est Arphaxad. Ce nom fut connu des Grecs et ils le prononçaient kpptma.yj.Tç. Il sert à désigner le pays rude et montagneux qui se trouve au nord-ouest d'Assur. L'ancienne tradition juive, les Pères de l'Eglise elles écrivains byzantins s'accordent à désigner Arphaxad (3) comme le pays originaire des Chaldéens, et c'est aussi le sentiment exprimé dans le premier livre de Moïse. En effet, il y est dit qu'Abraham,
(i)Knobcl. — (2) lbid. — (3) Ibid.
qui descendait d'Arphaxad, sortit du territoire d'Ur, en Chaldée, pour se rendre en Palestine. En outre, le nom de Chaldéens est très-vraisemblablement caché dans celui d'Arphaxad; d'après l'explication la plus vraisemblable, le nom de Chaldéen se prononçait originairement Aramkesad, c'est-à-dire, haut pays des Chaldéens. Toute la différence qui existe entre les mots Armachsad et Arpachsad revient à ce que l'un a la lettre m et l'autre la lettre p; et l'on peut démontrer que l'échange entre ces deux lettres a souvent lieu dans la langue hébraïque (1).
Les Chaldéens, peuple montagnard, hardi et belliqueux, envoyèrent partout des colonies et s'étendirent par des conquêtes. Ceux de ces Chaldéens émigrés qu'on connaît le moins, sont ceux que les dix mille Grecs de Xénophon, dans leur expédition à travers l'Arménie, trouvèrent dans le voisinage de la mer Noire. Toutefois, d'autres Grecs encore, tels que Sophocle, Strabon,Ménippe,Plutarque, font aussi mention de cette colonie fondée au nord, parles anciens Chaldéens {%). Mais onnesaitpas très-bien comment ils se rendirent dans ce pays.
D'autres Chaldéens, au témoignage de Moïse, se rendirent en Palestine et d'autres en Arabie. Des premiers, sortit le peuple hébreu; des autres, les tribus du sud de l'Arabie. Nous traiterons des uns et des autres en particulier. Mais l'établissement le plus célèbre des Chaldéens, est celui qu'ils firent sur l'Euphrate inférieur et qui donna naissance au premier grand empire de Babylone. Les Grecs et les Romains connaissent aussi bien que les Hébreux, les Chaldéens de Babylone. Hérodote les cite dans l'armée deXerxès à côté des Assyriens. Strabon parle d'une tribu de Chaldéens dans le voisinage du golfe Persique ; Ptolémée transporte la contrée chaldéenne (%(àpz%a.lda.ïct) sur les frontières de l'Arabie, mais en l'attribuant à laBabylonie. Enfin, Piine nomme Babylone Chaldaïcarum gentium caput.
(l)Knobel. — (2) Ibid.
La langue chaldéenne était une langue sémitique ; c'est ce qui est démontré tant par des témoignages directs et immédiats, que par une foule de noms de dieux, de personnes et de lieux. Toutefois, il s'y est aussi introduit un nombre assez considérable de mots ariens (1).
DeNoépar Àrphaxad, père des Chaldéens, Moïse fait venir, à la cinquième génération, Joctan, souche des Arabes méridionaux. Lorsque les descendants de Joctan s'avancèrent vers le sud de l'Arabie, ils y trouvèrent des peuplades chamitiques, avec lesquelles ils se mélangèrent en partie. L'ancienne tradition arabe s'accorde, en beaucoup de points, avec celles des Hébreux ; mais elle a aussi ses particularités, au sujet desquelles je ne puis pas entrer ici dans le détail (2). La demeure des Joctanides était ce qu'on appelle aujourd'hui l'Yémen ou la partie méridionale de l'Arabie. Joctan, le chef de cette race, porte, chez les Arabes, le nom de Kahtan. Son propre nom et ceux des fils que lui assigne le tableau généalogique des peuples sont également reconnaissables dans les récits des Grecs. Ptolémée parle des Karavirat, c'est-àdire des Joctanides. Plusieurs écrivains grecs et latins font mention des Sabéens, c'est-à-dire des descendants de Saba, que Moïse cite comme le 10e fils de Joctan (3).
A la dixième génération de Noé, par Arphaxad, Moïse nomme Abraham. Du pays des Chaldéens sortirent, d'après Moïse, Théra (Tharé communément), son fils Abraham elLoth, son petit-fils, qui se rendirent d'abord à ïïaran, dans le nordouest de la Mésopotamie, et, de là, en passant l'Euphrate, dans la Palestine, qu'ils trouvèrent habitée par des tribus chamitiques, les Cananéens. Les nouveaux venus reçurent, des indigènes, le nom iï Hébreux, c'est-à-dire venus du pays d'au-delà (de l'Euphrate). Toutefois, plus tard, le nom d'Hébreu reçut une signification moins étendue, savoir : celle de habitant au-delà du Jourdain. La race d'Abraham se multi-
(1) Knobel. - (2) Ibid.- (5) Ihid..
plia rapidement et se partagea en un grand nombre de peuplades. De la branche d'Ismaël, vinrent les Ismaélites; de celle d'Isaac, par Esaû, les Edomites ou Iduméens, près de de la mer Morte ; et, par Jacob, les Israélites ; et, enfin, des enfants d'Abraham et de Cétura, plusieurs tribus arabes, en particulier, les Madianites. Quant à Loth, Moïse en fait descendre les Moabites, à l'est de la mer Morte et les Ammonites.
Mais en voila assez sur Arphaxad et ses descendants. Passons maintenant à Lud, quatrième fils de Sem. Il est étonnant que la Bible ne donne aucun détail sur Lud, ni sur sa postérité, quoique cependant, l'on doive conclure du tableau généalogique des peuples que Lud, aussi bien que les autres fils de Sem, a été père de différentes peuplades. Il faut donc, pour suppléer à la tradition hébraïque, nous en rapporter aux dires des Arabes, qui connaissent Lud et ses descendants et peuvent ainsi combler la lacune que je viens de signaler.
Il est souvent fait mention, dans l'Ancien Testament, des Amalécites : Moïse, au livre des Nombres, les appelle même Reschit Gojim, c'est-à-dire, le premier né des peuples; mais nulle part il n'est question de leur origine. Le 36# chap. de la Genèse, il est vrai, parle d'un Amalec, petit-fils d'Esaù; mais ce descendant d'Esaù ne peut être le père du grand peuple des Amalécites ; car longtemps avant Esaû on le trouve formant une tribu considérable.
En revanche, la tradition arabe nomme un Amalec, fils de Lud ou de Laud ; et elle fait venir de cet Amalec les races de géants, dont les livres historiques de l'Ancien Testament font mention sous les noms de Réphaim et â'Enakim. Elle nous apprend, en outre, qu'aune époque fort reculée, des Amalécites firent invasion en Egypte, s'emparèrent du pouvoir dans ce pays et le conservèrent jusqu'au temps du législateur d'Israël. Or, cette donnée coïncide évidemment avec ce qui est dit des Ilyksos, dans la tradition publiée au second siècle avant Jésus-Christ par Manélhon, prêtre égyptien, d'après les ai-
chives des temples de son pays. En effet, au rapport de ce Manéthon, des hommes d'une race inconnue et venant de l'est, c'est-à-dire, de l'Arabie, firent irruption en Egypte, soumirent ce pays, incendièrent les villes, détruisirent les temples, égorgèrent les hommes, réduisirent les femmes et les enfants en servitude et tirèrent de leur propre peuple des rois, qui firent leur résidence à Memphis, et régnèrent longtemps (511 ans) sur l'Egypte. Ces rois s'appelaient Hyksos, c'est-àdire rois pasteurs. On le voit, les traditions des deux peuples s'accordent on ne peut mieux jusqu'ici. La tradition arabe ajoute ensuite que ces tribus n'inondèrent pas seulement le pays du Nil, mais qu'elles pénétrèrent même à l'ouest, jusqu'en Libye. Or, c'est là une donnée qu'on ne peut pas non plus rejeter; car Pline et Ptolémée, en partie, citent en Mauritanie deux fleuves, nommés Laud et Tamuda, une montagne du nom à'Abila, et un endroit appelé Wabar, lesquels se retrouvent en Arabie avec des noms semblables.
Enfin, il est vraisemblable aussi que les Philistins appartenaient également à la grande race sémitique de Lud. Quoique ce peuple, situé au sud delaPalestine,prèsdela frontière égyptienne, soit fréquemment nommé dans les livres sacrés des Hébreux, nulle part cependant, les livres de Moïse ne font mention de son origine. Il est bien parlé des Philistins dans la généalogie des peuples (Gen. X, 14), mais ce n'est pas pour l'aire connaître leur origine. Moïse ne fait que signaler leurs demeures les plus anciennes, telles qu'il les connaissait : Il y est dit que les Philistins habitèrent d'abord dans le voisinage des (Jasluchim, c'est-à-dire en Egypte, et qu'ils émigrèrent de ce pays (1). ïl faut croire que les Philistins, comme les Amalécites, ou peut-être avec eux, ont fait invasion en Egypte, lors du grand ébranlement des Hyksos, et quede là ils sont venus s'établir dans le pays qui fut plus tard leur patrie, entre les "frontières de l'Egypte et celles du peuple d'Israël ; car lieront) Knobcl.
dote raconte (1) « qu'ayant demandé par qui avaient été élevées certaines pyramides, les Egyptiens, par haine, ne lui citèrent aucun nom, mais lui répondirent seulement d'une manière générale qu'elles avaient été construites parle berger Philitis, qui gardait son bétail en cet endroit. » Or, Philitis est évidemment le même nom que Philisti ou Peliti, qui, en hébreu, désigne les Philistins. Ajoutons que l'ancienne tradition arabe range aussi dans la race des Amalécites ou de Lud, le peuple des Philistins (â).
Toutefois, ce peuple était une race mélangée. Deux prophètes, Ezéchiel (25,16) et Sophonie (II, 5), nomment à côté les uns des autres, comme habitants d'un seul et même pays, les Cretois et les Philistins. Cette donnée est expliquée par deux autres passages qui se trouvent ailleurs, et dans lesquels il est dit que des habitants de Caphtor émigrèrent dans le pays des Philistins (Amos, IX, 7 et Jérém, 27, 4). Qr, Caphtor est, sans aucun doute, l'île de Crète (3). Les Grecs et les Romains eurent aussi une connaissance confuse d'émigrations Cretoises en Palestine. Ainsi, Tacite raconte (4), comme on sait, que des juifs qui s'étaient enfuis de Crète, s'établirent sur la frontière orientale de l'Egypte. Judœos Creta insula profugos novissima Libyœ insedisse. Au temps de Tacite, on considérait l'isthme de Suez et les territoires voisins, comme l'extrême frontière du nord de l'Afrique ou de la Libye. Seulement, Tacite aurait dû dire Palestins ou Philistins au lieu de juifs : il confond les uns avec les autres.
Mais qui étaient les Cretois eux-mêmes qui se confondirent en un même peuple avec les Philistins? Comme les écrivains hébreux donnent à plusieurs reprises, le nom de Cariens à ceux que. d'ordinaire, on appelle Cretois (5), il est très-vraisemblable que ces émigrants étaient des Cariens ; et cela s'accorde, du reste, parfaitement avec un autre fait encore :
(1) Hisi., II, 228. — (2) Knobel. — (5) Ibid. - (4) Eut., V, 2. (5) Knobel.
L'émigration des Cariens en Palestine, coïncide à peu près avec l'époque de Minos, roi de Crète : or, plusieurs historiens grecs (1) rapportent que ce prince chassa les Cariens de la Crète et d'autres îles voisines. On suppose dès lors facilement, qu'une partie de ces fugitifs a pu s'établir sur la côte méridionale de la Palestine. Je ferai encore observer que le pays des Philistins s'appelle en hébreu Peleschet, mot qui signifie émigration (2). Philistin signifie donc, originairement, émigré. Selon moi, le nom grec Pélasge vient aussi de Peleschet : je tâcherai de montrer ailleurs comment ce nom a pu passer aux Grecs.
Le cinquième et dernier fils de Sem est Aram, souche du peuple syrien, que l'Ancien Testament désigne régulièrement par le nom d'Aram. Ce nom était, du reste, bien connu des Grecs; Strabon (3) répète, à plusieurs reprises, que les Syriens sont appelés par d'autres, et qu'ils se nomment euxmêmes, Ariméens ou Araméens ; Aram signifie à la lettre, pays de montagne. Les Araméens, en effet, s'établirent d'abord dans la Syrie supérieure ou Haute-Syrie, dont la plus ancienne capitale fut Damas ; puis, ils s'étendirent de là dans la plaine de la Syrie, que les Grecs appelaient Ko&yj Zvpioc (Cœlé-Syrie), et les Hébreux, Padan Aram ou Sedeh Aram, c'est-à-dire, surface plane ou plaine de Syrie.
La partie la plus importante de la Syrie inférieure ou basse était d'abord le pays situé entre l'Euphrate et le Tigre, pays appelé par les Grecs Mésopotamie; puis, les plaines de la Palestine. Les Syriens envoyèrent aussi des colonies dans les provinces de l'Asie-Mineure situées au sud du Taurus. En Cilicieet enLycie habitaient autrefois des tribus qui portaient les noms à' Ariméens, à'Erembéens, de Solyméens. Les deux premiers noms sont des formes corrompues d'Aram ; quant au troisième, il vient du mot sémitique, Schalom, Salem, qui signifie paix. D'après d'anciens récits, la langue des Syriens
(1) Voir les preuves dans Knobel, — (2) Ibid. — (5) Ibid.
de l'Asie-Mineure était le phénicien, branche de la langue sémitique.
Art. IV. — les chamites.
Nous avons parcouru le domaine des hommes de couleur brune ; c'est maintenant le tour des noirs ou des hommes au teint obscur.
Cham est le nom du troisième fils de Noé, duquel on fait descendre la troisième et dernière classe des habitants du globe; ce nom signifie brûlé et noirci par le soleil (1). Le père était noir, les fils le furent aussi. Il est dit au verset 6 du 10e chap. de la Genèse : Les enfants de Cham sont les suivants : Chus, Mizraïm,Put, Canaan. — Chus, le premier des fils de Cham, désigne exactement le peuple auquel les Grecs donnèrent le nom à'â&LoTtcç, visages brûlés. Il en est déjà parlé dans Homère (2) : ce poète les nomme les plus éloignés des hommes, et ajoute cette observation remarquable, qu'ils sont divisés en Ethiopiens orientaux et occidentaux. Strabon (3) prétend qu'Homère a considéré comme limite de ces deux espèces d'Ethiopiens, le golfe Arabique; et, dans tous les cas, il faut admettre quelque chose de semblable; car, certainement, Homère distingue entre les Ethiopiens d'Asie et ceux d'Afrique.
La généalogie des peuples, d'après la Bible, suppose, du reste, la même distinction ; car elle fait venir les Cuschites de l'Asie, pour aller s'établir en Afrique.
Quelles furent donc en Asie les plus anciennes demeures des hommes de couleur noire? L'opinion unanime des anciens,
(i) Knobel. — (2) Iliad, I, 423. Odyss., I, 23, elc. (5) Voir Knobel, pour les preuves.
nomme le sud de l'Inde. Ctésias fait mention d'Indiens non noircis par le soleil, mais naturellement noirs. Eratosthènes et Àrrien rapportent que les Indiens méridionaux ressemblaient pour le teint et pour la figure, aux Ethiopiens, et ceux du nord, aux Egyptiens; ils disent cependant, que les premiers n'avaient pas le nez aussi écrasé, ni les cheveux aussi laineux que les Ethiopiens. Alexandre-le-Grand trouva les Indiens plus noirs que le reste des hommes, à l'exception des Ethiopiens. Des écrivains latins, tel que Pline, mentionnent à l'autre côté de l'Indus, atrasgentes et quodammodo Ethiopas. Hérodote (1) connaît aussi des Ethiopiens d'Asie, et remarque qu'ils ne diffèrent de ceux d'Afrique que par le langage et une chevelure plus lisse. Les anciens considéraient l'Inde comme le pays originaire des Ethiopiens d'Afrique, et ceuxci comme une colonie indienne. D'après Eusèbe et Syncelle, les Ethiopiens sortirent de l'Inde et allèrent s'établir au-dessus de l'Egypte ; et Syncelle place cette émigration dans les temps mythiques. En un mot, à ne considérer que la généralité de cette opinion, elle suffit pour expliquer un double phénomène digne d'attention; savoir d'abord, que beaucoup d'anciens traducteurs des sources hébraïques, rendent le mot Cusch par Indiens; ensuite, que des Romains, comme Virgile (2), emploient le nom d'Indiens en parlant des Ethiopiens d'Egypte.
Nous sommes donc fondés à placer dans l'Inde, les premières demeures des Cuschites ou Ethiopiens.
Mais, demandera-t-on tout d'abord, peut-on montrer des traces de leur émigration de l'Indus vers l'Ouest? Oui, sans doute : Ptolémée nomme dans l'Inde les Baradrae, près des Caspires ; les Darandœ, dans la Drangiane ; les Augali, clans la Sogdiane ; les Derbiccœ, dans la Margiane et les Rapsii, en Perse. Ces contrées : la Drangiane, la Sogdiane, la Margiane et la Perse sont, comme on sait, sur la route de l'Indus, vers
(1) Hist. III. M. VI!, 70. — (2) Géorg IV, 293.
le golfe Persique et l'Afrique. Or, le même Ptolémée connaît en Afriqne des Darades, des Derbicces, des Augiles et des Rapsiens (1). N'est-ce pas là une concordance remarquable, et qui prouve une émigration du sud de l'Inde vers l'ouest? En outre, le long du Tigre inférieur jusqu'à son embouchure, s'étend la contrée d'Elam ou la Susiane, que nous avons appris à connaître comme une ancienne colonie des Sémites! Or, une tradition très-ancienne rapporte que Memnon construisit la citadelle de Suse. Ce Memnon, dont il est déjà parlé dans Homère (2), vivait au temps de la guerre de Troie, et il vint avec dix mille Ethiopiens au secours de Priam et des Troïens. Il était, par conséquent, prince des Ethiopiens, et, en effet, d'anciens poètes l'appellent l'Ethiopien ou le noir Memnon (3). La mère que lui assigne la tradition, est une nouvelle preuve que lui et son peuple venaient de l'orient, de l'Inde ; car elle le dit fils d'Eos ou de l'Aurore.
De plus, dans le mêm epays où la tradition place le royaume de l'Ethiopien Memnon, nous retrouvons aussi le nom qui en hébreu désigne un Ethiopien. Hérodote ne sait rien d'une contrée nommée Susiane, ni des Susianiens, mais il donne au pays où coule le Choaspes et où Suse se trouvait, le nom de y?i Kkjgiyi, et à ses habitants, celui de Cissiens. Aeschyle et Strabon connaissent aussi ce nom ; d'autres anciens Grecs, au lieu de Cissiens, écrivent Cossœens, et Plutarque emploie même le nom de Cussœens. En un mot, le nom grec est à ne pas s'y tromper, le même que celui de Cus ou Cusch des Hébreux ; et aujourd'hui encore, ce pays porte le nom arabe de Kusislan, patrie de Cus (4).
On peut, du reste, suivre l'émigration des Kussites au-delà du Tigre, vers Babylone. D'après la généalogie des fils de Noé, Nemrod, fils de Cus, fonda à Babel, le plus ancien des Etats. Il en existe aussi chez les Grecs une obscure tradition : Céphée, fils de Bélus et père d'Andromède, est nommé par
(l)KnobeI,-(2) Odyss.Xl, 522, IV, 188. — (3) Knobel.— (4) Ibid.
eux roi des Ethiopiens, et doit autrefois avoir régné à Babylone. Quelques auteurs, d'accord avec ce que dit Moïse de la fondation d'un royaume sorti de Babel, le font passer delà vers le nord. D'autres soutiennent que de Babylone il émigra vers l'ouest et s'établit sur le rivage de la Méditerranée (1). Or, cette dernière tradition se rapporte évidemment à la partie des Cussites qui vinrent de Babylone ou du golfe Persique, fonder les Etats phéniciens.
La Babylonie confine au sud à la grande presqu'île Arabique. Là aussi, on trouve des Cuschites en masse, et la suite Jlu mouvement de la race noire, peut se démontrer d'une manière satisfaisante. L'Arménien Moïse de Chorène, remarque (2) que l'Arabie renferme deux espèces d'habitants, des noirs, c'est-à-dire des Ethiopiens ou des Cuschites, et des bruns, c'est-à-dire des Sémites. Cette assertion est, du reste, ancienne ; l'auteur du Targum ou le traducteur chaldéen du Pentateuque, Jonathan, rend le nom hébreu Cus par arabe; il savait donc que des Cuschites habitaient l'Arabie. De plus, la différence qui distinguait entre eux les divers habitants de l'Arabie ne se bornait pas uniquement au teint, elle existait aussi dans le langage. Un auteur ancien dit qu'en Arabie, on trouve des peuplades dont les langues sont en partie semblables, en partie tout-à-fait différentes; et le même écrivain ajoute ensuite que sur le rivage de la mer, il y a des tribus qui parlent deux langues en même temps, une langue arabe, c'est-à-dire, sémitique, et une non arabe. Cette différence de langage subsiste même encore, de nos jours, dans l'Yémen ou dans l'Arabie méridionale, au rapport du célèbre voyageur Niebuhr . Or, ce fait de l'existence en Arabie, de peuples qui parlent deux langues, oblige à admettre que ce pays a été le théâtre d'^un mélange considérable et complet de différentes races ; car l'existence de deux langues n'est possible qu'à cette condition.
La généalogie des Noachides s'accorde encore ici d'une
(I) Knobcl. — (2) Voir les preuves dans Knobel.
manière remarquable avec ces différentes données. Elle range Skabaei Chavila parmi les enfants de Cus, fils de Cham; mais elle reproduit encore ces deux noms parmi les enfants de Joclan de la race de Sem. 11 y avait, par conséquent, en Arabie, des peuplades descendant à la fois de Cusch et de Sem, c'est-à-dire mélangées de ces deux races.
Cette donnée, ainsi que l'existence signalée par un ancien auteur, d'Arabes qui parlaient deux langues, répand une lumière étonnante sur un phénomène étrange et, sans cela, bien difficile à expliquer. Les populations noires établies depuis les anciens temps au sud de l'Egypte, et que, jusqu'à nos jours, on désigne, de préférence, par le nom à' Ethiopiens, sont certainement de la race de Cusch; cependant, jusqu'au XI Ve siècle après Jésus-Christ, elles ont parlé une langue qui, à part ses propriétés particulières ou ses idiotismes, était, dans son ensemble, une langue sémitique, et se rapprochait de l'arabe.
Il faut donc que, dans leur migration primitive de l'est à l'ouest, ces populations éthiopiennes se soient fortement mélangées avec les Sémites arabes, et qu'elles aient, en trèsgrande partie, adopté leur langue. C'est, du reste, ce que semble aussi indiquer le nom par lequel la langue arabe désigne l'Ethiopie d'Afrique et les habitants de ce pays. Elle les appelle Kabesch, c'est-à-dire pays et peuples du mélange (1).
L'émigration des Cuschites, de l'Arabie sur la côte d'Afrique qui est en face, est rapportée dans l'histoire des enfants de Cus. La table généalogique des peuples indique, comme fils de Cus, Séba, Chavila, Sabta, Raema et Sabteca; et, comme fils de Raema, Scheba et Dedan. De ces sept, les deux premiers appartiennent à l'Àbyssinie. En effet, Hérodote (2) distingue, sur la côte d'Afrique située vis-à-vis de l'Arabie occidentale, deux sortes d'Ethiopiens. Il donne pour de-
(!) Knobel. — (2) Ibid.
meure aux uns, l'espace qui s'étend depuis Eiéphantine, non loin des frontières de la Haute-Egypte, jusqu'à Méroé; quant aux autres, ils les place près de la mer méridionale, et raconte que ce sont des hommes beaux, de haute taille et qui vivent fort longtemps. La race qu'il nomme la première est, sans contredit, celle des Séba; car, d'abord, Isaïe (43, 3, 14) nomme, à côté les uns des autres, l'Egypte, Séba et Cusch proprement dit, ou l'Abyssinie; d'où il suit que, par Séba, on entend un peuple qui n'appartient ni à l'Egypte, ni à Cusch, dans le sens strict de ce nom. On ne peut, dès lors, penser qu'au pays situé entre la frontière égyptienne et Méroé, où commençait l'Abyssinie. En second lieu, les Septante, dont l'autorité, par rapport aux affaires de l'Egypte, occupe le premier rang, traduisent le Séba d'Isaïe par Soëne, nom qui désigne Syene, la ville frontière de l'Egypte. Us placent donc les Sabéens sur la frontière de l'Egypte, du côté de Méroé. Troisièmement, Ptolétnée eè Strabon (1) mentionnent, sur la côte occidentale du golfe arabique, à peu près sur la même ligne que Méroé, une grande place de commerce, nommée Sabœ; plus loin au nord, un lac de même nom et, en outre, une embouchure sabéenne du golfe Arabique.
Les Ethiopiens si bien bâtis et de si longue vie qu'Hérodote cite comme formant la seconde espèce, sont les descendants de Chavila, du tableau généalogique. Les Septante rendent le mot Chavila par les lettre3 grecques 'EuïXa. Or, précisément dans celte même contrée assignée par Hérodote aux Cuschites qui vivent si longtemps, les anciens géographes connaissent un peuple du nom ftavalkai, qui demeurait au sud du golfe Arabique, autour du golfe et du port kvaliri;. On voit que tout s'accorde.
Quant aux autres fils de Cusch, Sabta, Raema et Sabteca ainsi que les deux enfants de Raema, Dedan et Scheba, il faut les chercher en iirabie et sur les côtes du golfe Persique.
(1) Knobel.
Les Sabla sont évidemment les mêmes que les Sabbata, qui, au dire des navigateurs, de Strabon, de Pline, de Ptolémée, habitaient l'Arabie méridionale, et que d'autres récits représentent comme étant de la race de Cusch et de couleur noire (1).
Le nom hébreu du quatrième fils de Cusch, Raema, est rendu parles Septante et la Vulgate, par le mot Regma. Or, les anciens géographes grecs donnent ce même nom de Regma à une tribu, qui habitait une ville de ce nom sur la côte orientale du golfe Persique en Arabie, et une baie, aussi du même nom, sur le golfe susdit. Quant aux noms des deux fils de Raema, Scheba et Dedan, ils servent à désigner des tribus cuschites, établies sur la côte arabique du golfe Persique (2).
Enfin, le cinquième fils de Cusch, Sabteca, demeurait sur la côte opposée ou orientale du golfe Persique, que les anciens appelaient Caramanie. En effet, les géographes grecs et latins connaissaient dans cette contrée, non-seulement une race éthiopienne ou indienne, mais encore des tribus du nom de Sabae, une ville et un fleuve appelés Sabis. Bien plus, Ptolémée et d'autres écrivains parlent d'une place de commerce, appelée 2a^y^axyj, ce qui revient à Sabteca, les lettres m et b se mettant fréquemment l'une pour l'autre. Mais en voilà assez sur Cusch, fils aîné de Cham. Ce que nous avons à dire de Mezraïm, son second fils, est plus important encore. Quiconque lit la Bible, sait que ce nom désigne l'Egypte ou le peuple égyptien. La table généalogique des peuples fait venir les Egyptiens de Cham, et par conséquent, du sud-est de l'Asie, siège primitif de la race noire. Or, comme les plus anciens Chamites se rendirent eu Afrique, en longeant le rivage de la mer, par la Caramanie, la Babylonie et l'Arabie, il est également très -apparent que la race égyptienne suivit le même chemin. A ce premier motif de probabilité intrinsèque, vient s'en joindre un autre encore,
(i) Knobel. — (2) Ibid.
DU GENRE HUMAIN. 8i
qui oblige à admettre cette donnée et rend impossible la supposition du contraire. Il n'y a, comme l'on sait, qu'un seul chemin pour aller par terre d'Asie en Afrique, c'est l'isthme de Suez. Or, dans les premiers temps, ce chemin était impraticable. Ainsi, au rapport de Diodore de Sicile, les Ethiopiens soutenaient (1) que, dans le principe, l'Egypte faisait partie de la mer, et que ce ne fut qu'insensiblement qu'elle se forma par alluvion, à l'aide du limon charié par le Nil de la contrée supérieure. Toutefois les Egyptiens n'admettaient pas cette assertion dans toute son étendue ; ils disaient, au témoignage d'Hérodote, que la Basse-Egypte était dans l'origine un vaste marais, qui ne devint terre ferme qu'à l'aide du limon du Nil; mais que la Thébaïde ou la Haute- Egypte avait été habitée dès les premiers temps. Or, ces antiqnes traditions concordent avec les découvertes récentes de la science. Des savants français ont, non-seulement confirmé la formation successive de la Basse-Egypte par des alluvions, mais ils ont encore tâché de déterminer le nombre de siècles qui a été nécessaire à cet effet. Aussi longtemps donc que la Basse-Egypte ne fut qu'un marais à perte de vue, il fut impossible d'arriver à la vallée du Nil par le nord et en passant par l'isthme de Suez, qui, sans aucun doute, était aussi autrefois couvert par les flots de la mer.
Considérée sous le rapport physique, l'Egypte se divise d'une manière bien tranchée en deux parties distinctes : la région ancienne ou supérieure et le pays nouveau ou inférieur; et cette division remonte jusqu'aux temps primitifs. Les Egyptiens, dans leur écriture hiéroglyphique, ont pour chacune de ces divisions des signes différents, et dans leur langue des noms divers. Il en est de même chez les Hébreux : la partie supérieure est désignée chez eux par le mot Pathros; le reste de l'Egypte, par celui de Mizraïm. Les Arabes à leur tour, appellent la partie supérieure Saïd, c'est-
(l)Knobel.
à-dire, contrée supérieure, méridionale, et donnent à l'inférieure le nom de Rif, pays inférieur, septentrional. La distinction entre la Thébaïde et l'Egypte est aussi connue des écrivains classiques , tels que Pline , Àmmien Marcellin. En outre, tous les récits des Egyptiens eux-mêmes et ceux des Grecs et des Romains (1) s'accordent à dire que la culture du pays commença par le sud ou la partie supérieure pour s'étendre ensuite vers le nord. Homère lui-même nomme Thèbes aux cent portes, qui était dans la Haute-Egypte, capitale de toute l'Egypte ; et le prophète Ezéchiel (2) dit que la puissance et la grandeur de l'Egypte tirent leur origine de Pathros, c'est-à-dire, de la contrée supérieure, celle que les Grecs appelèrent Thébaïde. Or, comme les Egyptiens, d'après le tableau généalogique des peuples, appartiennent à la race de Cham, et que dès lors ils sont venus de l'Asie dans la vallée du Nil qu'ils habitèrent plus tard ; comme, d'autre part, le pays se peupla successivement du sud au nord et non du nord au sud, il faut admettre que, comme les Cuschites, leurs frères, ils s'y sont rendus par l'Arabie et la mer Rouge. Cette hypothèse est du reste confirmée par les raisons les plus fortes. Ainsi , au rapport de Diodore de Sicile (3), il s'était conservé chez les Ethiopiens une tradition qui disait que le royaume d'Egypte devait sa fondation à leur pays. Et Diodore ajoute que les Ethiopiens pour prouver cette prétention, invoquaient le grand nombre de coutumes et d'usages qui étaient les mêmes chez les Egyptiens et chez eux. D'autre part, la conformation corporelle des Egyptiens atteste l'origine cuschite de ce peuple. La masse des anciens Egyptiens étaient noirs et avaient les cheveux crépus. Aeschyle les nomme sombres de couleur, et les compare aux Indiens et aux Ethiopiens ; et Hérodote attribue aux Colchidiens, descendants des Egyptiens, un teint noir et des cheveux laineux (4).
(1) Knobel. — (2) XXIX, 14. - (3) Biblioth. III, 5. - (i) Knohel.
Mais les Egyptiens se distinguaient, en un point essentiel, des Cuschites, leurs proches parents. Nous avons fait voir plus haut, que ces derniers, pendant leur séjour parmi les Sémites d'Arabie, avaient adopté des langues sémitiques. Il n'en fut pas de même des Egyptiens. La vieille langue de ce peuple, ainsi que le copîite, qui en provient, diffèrent fondamentalement, pour la construction et pour les radicaux, des langues sémitiques, aussi bien que des langues japhétiques ou européennes.
Comment donc, peut-on expliquer que, de deux peuples issus d'une même race, comme le prouve non-seulement la généalogie des fils de Noé, mais encore leur conformation corporelle, l'un ait conservé sa langue primitive, et que l'autre l'ait échangée contre un dialecte étranger ? Je ne vois qu'une solution à cette énigme, c'est que, si les Cuschites, pendant leur migration de l'est à l'ouest, séjournèrent longtemps parmi les Sémites d'Arabie et se confondirent avec eux, le même trajet, pour la race égyptienne, doit avoir été proportionnellement rapide, et exécuté, par conséquent, sans mélange important avec des éléments étrangers. D'autres raisons, du reste, conduisent également à la même supposition. Ainsi, par exemple, ou il faut accuser de mensonge tous les récits des Orientaux, des Grecs et des Romains au sujet des Egyptiens, ou l'Egypte fut le siège du plus ancien Etat civilisé du monde occidental ; ce qui revient à dire, que les Egyptiens doivent, entre tous les autres peuples, avoir eu les premiers des demeures fixes.
Dans les siècles postérieurs, lorsque les Egyptiens commencent à être connus des Grecs, ils apparaissent comme une race une et isolée des autres. Mais, dans les temps primitifs, il n'en était pas ainsi. Il existe, en effet, parmi eux, des traces antiques, mais cependant certaines, de différences essentielles, relatives, non-seulement à la forme du gouverne-
(1) Knofacl.
ment, à la religion, aux usages, ruais encore à la couleur de la peau, à la configuration du crâne. Les desseins de figures humaines qu'on trouve sur les anciens monuments de ce pays, ainsi que la découverte des momies, prouvent que, parmi les Egyptiens, les uns ressemblaient aux nègres, tandis que d'autres, par leur physionomie, se rapprochaient de la race caucasienne (1). La couleur de la peau, en particulier, était différente. Les prêtres et les guerriers, c'est-à-dire les classes les plus élevées, doivent avoir eu le teint plus clair, tandis que le petit peuple était d'autant plu s noir qu'il était plus rapproché de la Nubie. C'est qu'en Egypte régnait le régime des castes, dont Diodore attribue l'établissement au premier roi du pays. Les anciens ne s'accordent pas sur le nombre de ces castes. Strabon en nomme trois; Diodore, cinq; Platon, six; Hérodote, sept. Or, assurément, la distinction des castes tient à des différences originaires de race. Ajoutons que, d'après Manéthon, il existait en Egypte, dans les temps les plus anciens, plusieurs royaumes à côté les uns des autres. Le prophète Isaïe parle aussi (19,-2, 13) de plusieurs royaumes et de plusieurs races en Egyple. D'après Dion Cassius, ils étaient divisés, entre eux, par rapport à une foule d'objets de leur culte, et ils se faisaient la guerre les uns aux autres pour les objets de leur croyance, Aussi, d'après Hérodote, ils n'adoraient régulièrement qu'Isis et Osiris, tandis que leurs autres dieux ne recevaient pas un culte constant. Ils différaient de même, entre eux, quant aux rites de leur culte; ainsi, par exemple, ceux de Mendès immolaient des brebis et jamais des chèvres, tandis que les Thébains faisaient tout le contraire.
Tous ces faits ne permettent pas de douter que le peuple égyptien ne se soit, très-anciennement, composé de différentes races. Le tableau généalogique des Noachides nous fournit, du reste, de nouveaux éclaircissements à ce sujet. Il énumère sept fils de Mizraïm , savoir : Ladim, Anamim, Lehabim,
(i)Knobel.
Naptuchim, Patrusim, Kasluchim et Kaphtorim. Occuponsnous d'abord du premier ou de la première tribu.
Il est souvent fait mention des Ludim, dans l'Ancien Testament, et toujours, ils y sont représentés comme une race guerrière, qui se trouvait au service des Egyptiens à côté des Ethiopiens et des Libyens (Jérém. 46, 9. Ezéch. 30, 5.). Ils doivent donc avoir été étroitement liés avec l'Egypte, et cependant, distincts du peuple égyptien proprement dit. Quelles pouvaient donc être les relations qui existaient entre eux? Ludim est, en hébreu, un nom pluriel qui, au singulier, fait Lud. Rappelons-nous, maintenant, que le quatrième fils de Sem, chef d'uns des races sémitiques, portait aussi ce nom. Or, si l'on prend pour guide la ressemblance des noms, qui ne trompe presque jamais, on peut en conclure que Ludim désigne un peuple mélangé d'Egyptiens et d'Arabes, lequel, selon toute vraisemblance, pourrait bien avoir habité sur la frontière orientale de l'Egypte, du côté de l'Arabie.
Mais est-il fait mention quelque part ailleurs d'une race ainsi mélangée? Sans doute : Ptolémée (1) cite, sur le territoire situé entre le Nil et le golfe Arabique, un peuple qu'il appelle Arabœgyptii, c'est-à-dire mélange d'Arabes et d'Egyptiens. En outre, le même auteur, d'accord en cela avec d'autres écrivains grecs, et avec des documents égyptiens, nous apprend que le dernier district égyptien du côté du nordest, s'appelait vôpoç Apaêiaç (lenome arabique) . Or, c'est précisément dans ce nome que les anciens traducteurs des sources hébraïques, placent le fils aîné de Mizraïm. Le targum de Jonathan rend le Ludim de la Genèse par Neutaeens. Or, ce nom était celui des habitants du district de Neut, qui, au témoignage de Ptolémée, se trouvait dans le Delta du nord-est, et était occupé, d'après Hérodote, par la race guerrière del'Egypte. L'Arabe Saadiah, traduit Ludim par Tenisites, ce qui
(1) Knobe.l. ïd. pour ce qui suit.
revient à la même conclusion ; car Tenisis était, à côté de Neut, un district du nord-est de l'Egypte.
Le témoignage d'Hérodote, d'après lequel la caste guerrière du peuple était spécialement établie au nord-est de l'Egypte, concorde parfaitement avec celui des prophètes hébreux, qui signalent les Ludim comme les hommes de guerre de l'Egypte. Il est, en outre, facile de montrer quelle fut la cause de ces relations des Ludim avec les Egyptiens. Nous avons vu plus haut que, d'après Manéthon et l'ancienne tradition arabe, la race arabe et sémitique de Lud régna autrefois en Egypte pendant 500 ans, sous le nom de Hyksos, ou rois pasteurs, et qu'ensuite ils furent expulsés par les indigènes. Mais sans doute qu'ils ne sortirent pas tous alors de l'Egypte et qu'il en resta un certain nombre, lesquels se mirent au service des Egyptiens. Or, selon moi, ceux qui restèrent, sont les Ludim de la généalogie des Noachides.
Le troisième fils de Mizraïm s'appelle Lehabim, Q^r6- En hébreu, surtout dans le corps des mots, la lettre heh s'échange souvent avec le vau, dont on se sert pour marquer les voyelles o et u. Lehabim est par conséquent la même chose que Lubim Q^l 7, dont il est fait plusieurs fois mention dans l'Ancien Testament (2 Parall. XII. 3. XVI. 8. XI. 43), comme de troupes appartenant à l'Egypte. La signification du mot est tout-à-fait certaine; il sert à désigner une partie du peuple libyen. En effet, la langue hébraïque emploie, pour désigner les Libyens libres et indépendants, le mot Phut, comme je le montrerai plus loin ; tandis qu'elle ne donne le nom de Lub qu'aux Libyens qui habitaient sur les frontières de l'Egypte et qui étaient au service des Pharaons (1). Pour tout le reste, il en est des Leabim ou Lubim précisément comme des Ludim, à cette seule différence près, que les Lubim étaient à moitié Libyens d'origine et habitaient la frontière de l'ouestj
(\) Knobel.
tandis que, au contraire, les Ludim demeuraient à la frontière de l'est et provenaient, en partie, du sang arabe. Le pays situé à l'ouest de la branche canopique du Nil, où se trouve Alexandrie, bien qu'appartenant à l'Egypte, était compté parles anciens comme faisant partie de la Libye, et il en portait le nom. L'avant dernier nome ou district situé de ce côté s'appelait, au rapport de Ptolémée, Nomos Libya. Là, vivait une race fermée d'un mélange d'Egyptiens et de Libyens, que Pline (1), Mêla (2), Ptolémée (3) appellent Libyégyptiens. Ce sont ces Liby-égyptiens qu'il faut entendre par les Leabim ou Lubim de la généalogie des Noachides.
Entre les Ludim qui protégeaient le royaume au nord-est, et les Lubim qui le défendaient au nord-ouest, la généalogie des Noachides place, au milieu, Anamim, second filsdeMizraïm. Selon toutes les apparences, il s'agit, sous ce nom, des habitants du Delta. Au dire de Slrabon, on donnait spécialement au territoire situé entre les différents bras du Nil, le nom de Basrpays y Karco x&jpa. Or, d'après la grammaire de Champollion, ce nom, en égyptien, avait le son de sanemit^ auquel, selon toute apparence, le nom d' Anamim n'est pas étranger. En effet, les Septante traduisent par Anemet;el les traducteurs plus récents de la Bible, entendent le mot Anamim du territoire septentrional de l'Egypte, entre les frontières de l'est et de l'ouest (4).
Le nom du quatrième fils de Mizraïm, Naptuchim, désigne la moyenne Egypte. Memphis, qui en est la capitale, était avec le territoire environnant, spécialement consacré au service du dieu Ptach, et s'appelle, pour ce motif, dans la langue hiéroglyphique, demeure de Ptàch. La langue égyptienne a un article possessif, na, qui marque la possession et se place avant le substantif. Naptach, par conséquent, signifie la même chose que ôltov cpS-a, le peuple appartenant à Ptah.
(1) Bistor., V, 8. — (2) Geogr., I, L — (3) Geogr., IV, S. 26, (4) Preuves dans Knobel.
Que si, transportant ce mot dans la langue hébraïque, on lui donne la marque du pluriel, ou aura Naphtachim ou Naphtuchim. Memphis fut longtemps le siège des rois pasteurs sémitiques, et c'est là, sans doute, la raison pour laquelle il se sera formé, en cet endroit, une tribu particulière (1).
Palrusim, le nom du cinquième fils de Mizraïm, a, certaitainement, du rapport avec Patros , qu'Ezécbiel désigne comme le pays d'origine ou la plus ancienne demeure du peuple égyptien. C'est donc de la Haute-Egypte qu'il est ici question. En égyptien et en cophte, Raes signifie midi, Petraes le pays du midi ou l'Egypte méridionale (2).
Les cinq fils de Mizraïm, dont il a été fait mention jusqu'à présent,comprenanttoute la population del'Egypte proprement dite, il faudra chercher ailleurs ses deux autres fils : Cashchim et Caphthorim. Or, à partir de l'embouchure orientale ou pélusiaque du Nil, s'étendait, du côté de la Palestine, un espace de pays désert, mais cependant habitable, lequel, au rapport de Ptolémée, était compté comme faisant partie de l'Egypte et s'appelait Casiotis. Il y avait sur ce territoire, des endroits qui portaient les noms de Casiumei de Pentaschœnus, et une montagne de sable appelée Casique, qui séparait l'Egypte de la Syrie. Strabon, en décrivant cette montagne, la représente comme une suite de monticules de sable aride, où il fait une chaleur presque insupportable ; et cependant, ce pays était habité et se distinguait même par ses tissus. Les Katriavà tKpacfjiara et les Ka<7icort>tà tp.arta, avaient beaucoup de renom. Et bien, c'est dans cet espace de pays que demeuraient d'abord les Casluchim, ou, au singulier, Kasluch. Ce nom, en effet, est composé de Kas, qui, en égyptien, signifie montagne, et de Lock, qui veut dire sécheresse, aridité. Cette expression revient donc à celle de montagne aride; cela s'accorde, d'ailleurs, très-bien avec ce qui est dit dans la généalogie des Noachides, que les Philis-
(1) Knobel. - (2) Ibid.
DU GENRE HUMAIN. - ô»
tins émigrèrent du pays des Kasluchim ou de la Casiotis dans leur patrie postérieure. Lors de l'expulsion des Hyksos, le même sort, paraît-il, les atteignit aussi, et ils durent abandonner les demeures primitives qu'ils occupaient sur la frontière d'Egypte, pour passer dans la Syrie, qui l'avoisine. Un ancien targum traduit le Caluschim de la généalogie des peuples, par Pentaschœnœens, ce qui revient au même ; car, comme nous l'avons vu plus haut, Pentaschœnus appartenait à la Casiotis (1).
D'autre part, les anciens écrivains grecs et latins, tels que Hérodote, Pindare, Strabon, Denys le navigateur, Ammien Marcellin, disent unanimement que les Egyptiens envoyèrent de très-bonne heure des colonies dans des pays lointains, particulièrement en Colchide, sur la côte orientale de la mer Noire. Hérodote prouve même, en qualité de témoin oculaire, l'origine égyptienne des Colchidiens, par la noirceur de leur teint, leurs cheveux crépus, la ressemblance des langages, ainsi que de plusieurs usages, tels que, par exemple, la circoncision, etc., usages communs aux Colchidiens et aux Egyptiens et à d'autres peuples de la race de Cham, et enfin, par la ressemblance d'un grand nombre d'industries, telles que la manière de préparer le chanvre et de faire des tissus de lin. Strabon, à son tour, remarque expressément que la toile de Colchide, qui jouit d'une renommée si antique, ressemble à la toile égyptienne ; et il ajoute que c'est une preuve de la parenté des Colchidiens et des Egyptiens. En un mot, pour nier que les Colchidiens soient une colonie égytienne, il faudrait renverser complètement l'autorité des anciens historiens. Depuis longtemps, en outre, on a fait remarquer le rapport qui existe entre les noms'de Casloch et de Coîch. Les lettres radicales sont les mêmes, il ne manque dans le dernier que la lettre s, que beaucoup de langues omettent dans les compositions de mots, par raison d'euphonie. .
(1) Knobcl.
Mais les Egyptiens ne pouvaient guère réclamer la Colchide, qui est si éloignée d'eux, s'ils n'avaient en leur possession des intermédiaires propres à faciliter la liaison de leur pays avec la mer Noire ; et si l'on admet en fait que la Colchide est une colonie égyptienne, il est indispensable d'admettre également que les Egyptiens avaient aussi des possessions dans la mer de Grèce.
Eh bien, l'histoire est d'accord avec ces suppositions. Parmi les plus anciennes traditions historiques, se trouvent celles de Cécrops et de Danails. A l'époque où les Ioniens s'appelaient encore Pélasges et n'habitaient pas encore l'Attique, d'anciens poètes et historiens font régner Cécrops sur le pays qui reçut plus tard les noms d'Attique et de Béotie. Ce Cécrops partagea le peuple en douze tribus, introduisit le culte des dieux et le mariage ; et de son nom, les habitants furent appelés Crécopides, l'Attique, Crécopia, et la citadelle d'Athènes fondée par lui, Cécropis. Cécrops lui-même, comme Platon semble l'inc iquer, doit être venu dans ce pays avec une colonie d'Egyptiens. Or, je suis persuadé qu'il y a quelque chose de vrai au fond de cette tradition ; car, si elle n'avait pas l'histoire pour fondement, il serait impossible que les Grecs fussent venus d'eux-mêmes à la pensée de relations semblables entre l'Egypte et Athènes.
La tradition qui concerne Danails est encore plus accréditée. Elle dit que Danaùs amena d'Egypte une colonie dans le Péloponnèse, s'établit à Argos, y parvint au pouvoir suprême, et bâtit la citadelle de cette ville, ainsi qu'un sanctuaire en l'honneur d'Apollon. C'est de lui qu'Argos est appelé par Pindare, AavaoÛ7ro)»iç, et que les Argiens et en général les Péloponnésiens, portaient le nom de Danaens. Enfin, d'après le témoignage d'Hérodote, les femmes du Péloponnèse apprirent certains usages des filles de Danaùs ; et cet historien dit encore que Danaùs, pour venir d'Egypte en Grèce, passa par l'île de Rhodes.
Celte donnée désigne les îles (grecques) : La généalogie
des Noachides nous y conduit également. Il nous reste à parler du septième fils de Mizraïm, savoir de Caphtor. Si l'on combine ensemble les différents passages de l'Ancien Testament où il est parlé de Caphtor, on en conclut avec assez de certitude, que ce nom désigne l'île de Crète, qui doit aussi avoir été la plus ancienne possession des Egyptiens en dehors de leur pays. D'autres données encore viennent ici à l'appui de la tradition hébraïque. Strabon (1) et Pline (2) citent en Crète une ville appelée Aptera, dont le nom rappelle celui de Caphtor. Diodore de Sicile rapporte ensuite, comme une ancienne tradition Cretoise, qu' Ammum, souverain de Libye, expulsé par les Titans, passa dans l'île maintenant appelée Créta, y épousa Créta, et donna le nom de sa femme à cette île, dont il devint le souverain. Or, le dieu Ammun est un ancien symbole de l'Egypte (3).
Mais en voilà assez sur Mizraïm et sa postérité. N'oublions pas que, d'après de très- anciennes traditions, des émigrants égyptiens occupèrent l'île de Crète, Àrgos, l'Attique, la Béotie et la Colchide. C'est un fait qui sert beaucoup à l'éclaircissement des commencements de l'histoire grecque.
Le troisième fils de Cham s'appelle Put ou Phut. La signification de ce nom est certaine (4) ; il désigne le grand peuple des Libyens, qui habitaient le nord de l'Afrique depuis les frontières d'Egypte jusqu'aux colonnes d'Hercule. Le mot Put, par sa racine, est parent du mot égyptien Pit, Paet, qui signifie un arc. Les Libyens, en effet, sont de bons archers, et cette aptitude à tirer l'arc leur aura fait donner ce nom, de la môme manière que les Scythes du Nord ont reçu le leur. Les Septante, ainsi que Josèphe, traduisent Put par Libyens. Josèphe remarque même, qu'il y a dans le pays des Maures un fleuve, que la plupart des historiens mentionnent sous le nom de Phut et qui a donné son nom à la contrée dans la
(1) Géogr., X. — (2) Hist. nat. IV, 12. —(3) Preuves dans Knobel. (4) Preuves ibid.
langue du pays. Ce qu'il dit est exact: Prine*etPtolémée placent dans la Mauritanie occidentale un fleuve appelé Fut, qui se jette dans l'Océan atlantique. Les Berbers modernes de l'Afrique sont des descendants des anciens Libyens : leur langue, comme l'ancien égyptien, n'est proprement ni sémitique ni japhétique : elle a sa terminologie à part, mais par la construction des formes, elle se rapproche des langues sémitiques (1). Il faut donc admettre qu'elle a subi de fortes influences sémitiques ; et cela s'accorde du reste avec l'histoire.
En effet, j'ai montré plus haut que, d'après l'ancienne tradition arabe, les Lud de la race de Sem ne régnèrent pas seulement en Egypte, sous le nom de Hyksos, mais qu'ils inondèrent en même temps le nord de l'Afrique. D'autre part des tribus japhéliques pénétrèrent aussi de bonne heure dans le nord de l'Afrique et se mêlèrent aux Libyens. C'est ce que prouve le passage de Salluste cité précédemment, et d'après lequel des Arméniens, c'est-à-dire, des Ligures et des Ibères, passèrent d'Espagne en Afrique, et, parleur mélange avec les Libyens, donnèrent naissance à la nation des Maures. Pline (2) cite à son tour dans le nord-ouest de l'Afrique,lepeuple desPharusiens comme descendant des Perses; et c'est probablement du même peuple que veut parler le prophète Ezéchiel, dans sa prophétie contre Tyr, lorsqu'il dit que les Tyriens auront pour auxiliaires les Pharas (3).
Passons maintenant au quatrième et dernier fils de Cham. La signification du nom de Canaan est également certaine. Comme nom de pays, Canaan, dans le sens le plus large, comprend le territoire situé entre la mer Méditerranée et le Jourdain avec les lacs que ce fleuve traverse, pays borné au nord par la Syrie supérieure et au sud par l'Arabie. Mais dans un sens plus restreint, il ne comprend que le rivage de la mer (4).
(1) Preuves dansKnobel. - (2) Hist. nal. V, 8. (3) Ezcch. XXVII. 10. — (4) Preuves dans Knobcl.
Telle est la signification de ce nom quant àPespace qu'il représente. Mais de même que tous les autres noms de la généalogie noachide, il désigne en même temps un peuple, savoir, celui que les Hébreux appelaient Canaanites (Chananéens), et les Grecs et les Romains, Phéniciens. Enfin, au point de vue linguistique, le nom de Canaan vient de la racine hébraïque y%2i Cânâh, qui signifie placer bas, coucher; et le sens originaire de ce mot est celui de plaine, lieu bas, rivage de la mer.
Le nom de Canaan ne resta pas absolument inconnu aux Grecs : c'est ce qui ressort de plusieurs passages, où il est dit que les Phéniciens portaient autrefois le nom de Chena, ou que ce pays avait eu anciennement le nom de ojyd. Or, les mots y%2 ^ (or chenâ) signifient en hébreu rivage de rabaissement, du lieu bas, contrée basse (1). Dans l'origine, Canaan était une portion du territoire de la race de Sem ; or, comme les Canaanites, d'après la généalogie des enfants de Noé, sont des descendants de Cham, il faut les considérer comme venus du dehors, comme des étrangers établis sur un sol envahi par eux. Mais en ce cas, d'où étaient-ils venus? D'après Moyse, ils étaient sortis, sans aucun doute, de ces mêmes contrées où nous avons trouvé les plus anciennes demeures des Chamites, des bords de l'Indus et de la Perse maritime. Or, ici encore, la tradition et l'histoire grecque sont dans le plus parfait accord avec les données du premier livre de Moyse. Les mythes helléniques font venir Phénix ou Canaan, le père des Phéniciens, de laBabylonie. Ils n'en parlent pas tous, il est vrai, de la même manière (2). Ainsi, tantôt Phénix est fils d'Agénor qui, de son côté, descendait de Neptune et de Libye, avait pour frère Bélus et pour neveux Danaùs et Egyptus ; tantôt il est donné pour fils d'Agénor, frère de Cadmus, beau-frère d'Egyptus et de Danaùs ; tantôt enfin, il est parlé d'un Chanaan, fils de Bélus, et qui aurait
(t) Preuves dans Knobel. — (2) Ibid.
9i HISTOIRE PRIMITIVE
été père de Chain et de Mestraïm. Mais, toutes ces traditions, malgré leurs différences, font toutefois ressortir, comme on voit, non- seulement l'origine chamitique ou orientale du peuple canaanite, mais encore sa proche parenté avec les Egyptiens. Quant à la vérité toute simple, elle se trouve dans Hérodote, (1) qui rapporte que, au dire des Phéniciens euxmêmes, ainsi qu'au témoignage des Perses .instruits dans l'histoire, les Phéniciens, de temps immémorial, avaient habité près du golfe Persique, d'où ils étaient ensuite venus plus tard dans le pays qu'ils occupaient sur la côte de Syrie.
Pendant leur émigration des contrées voisines de la mer des Indes, à travers le pays des Sémites, vers leur nouvelle patrie, ou peut-être après leur établissement dans leurs nouvelles demeures, il arriva aux Cananéens ce qui était arrivé auxCuschites en Arabie. Entourés de populations sémitiques, ils ne purent conserver leur langue primitive, mais ils l'échangèrent contre la langue de leur nouvelle patrie. En effet, la langue du peuple marchand de la Phénicie, ainsi que celle des Carthaginois, leurs descendants, de laquelle il nous est parvenu quelques fragments dans des inscriptions, était une langue sémitique et assez rapprochée de l'hébreu : cependant elle contient des éléments qui ne peuvent s'expliquer à l'aide du vocabulaire sémitique, et qui, selon toute apparence, appartiennent à l'origine chamite des Canaanites (2). Ce serait à tort qu'un tel échange de langues nous paraîtrait étrange : la même chose n'est-elle pas arrivée à plusieurs tribus germaniques : aux Langobards en Italie, aux Goths en Espagne, aux Francs dans les Gaules, et aux Slaves en Grèce?
Mais les Canaanites trahissent encore autrement, que par ces faibles restes de leur langue primitive, leur origine chamite. On sait que les Grecs leur donnent le nom de <poivkeç. Or, que signifie ce nom? Il signifie entre autres chose palme, et plusieurs écrivains prétendent que les Grecs
(\)HisiA. VII. 89. -(2)Knobcl.
appelèrent cette contrée Pays des palmiers çoiyt'xyj, parce que cet arbre croissait en abondance sur ie rivage de la Phénicie. Mais plus d'un motif concluant s'oppose à cette explication. D'abord, il n'est pas vrai de dire que la Phénicie se distinguât par le grand nombre de ses palmiers; elle en avait, sans doute, mais pas extraordinairement, tandis que d'autres pays, qui possèdent réellement des palmiers en abondance, n'ont pas reçu des Grecs leur nom de cette circonstance particulière. En second lieu, celui qui fait venir le nom de Phénicien de palmier, doit supposer que les anciens Grecs apprirent à connaître le peuple phénicien dans sa propre patrie; car, il fallait voir ce pays pour lui donner ce nom. Or, cette supposition est contraire à l'histoire : Les Phéniciens visitèrent beaucoup plus tôt l'Hellade-que les Hellènes la Phénicie; les Canaanites, en effet, étaient par excellence les grands navigateurs et marchands de l'antiquité ; ils visitaient tous les rivages, et longtemps déjà avant la guerre de Troie, ils fondèrent des établissements sur le sol grec. En troisième lieu, palmier n'est qu'une signification dérivée du mot <poivi£. Homère emploie ce mot pour désigner le brun sombre et c'est là la signification primitive dont les autres ont été déduites. La couleur sombre du palmier lui fit donner le nom de cpoivi!*, et c'est aussi la même qualité qui fut cause que les Canaanites reçurent des Grecs le nom de (poiWeç ; car leur teint brun et sombre, doit, surtout dans les anciens temps, avoir accusé fortement leur origine chamitique. Cette expression n'est d'ailleurs pas la seule employée dans ce sens : des géographes grecs donnent aux tribus chamitiques du sud de l'Arabie le nom d'Erythréens : c'est une seconde expression pour rendre la même idée. La mer Rouge ellemême n'a pas été ainsi appelée parce qu'elle est rouge ; car elle n'a pas cette couleur ; mais parce que les tribus qui habitent ses rivages ont le teint, d'un brun obscur.
La[généalogie des Noachides énumère onze fils de Canaan, savoir : Sidon, Heth, Jebusi, Amori, Girgasi, Hewi, Arki,
96 IIISTOIRE PRIMITIVE
Siïii, Arvadi, Zemari, Harnathi. C'est avec raison que Sidon est placé en tête, car cette ville si renommée dans l'antiquité, était, selon les dires unanimes des Orientaux, des Grecs et des Romains, le plus ancien établissement des Phéniciens (1). Qaant aux noms des autres fils de Canaan, ils désignent des villes ou de petites tribus qui se retrouvent sans trop de peine en Phénicie. Par les Chetites ou Héthites on comprend les Tyriens; Arki est la ville d'Arka, Sini, celle de Sina, dans les montagnes; Zemari, celle de Simyra; Arvad est Aradus ; Harnathi, la ville encore existante de Hamah ; enfin Hevi, Girgasi, Jebusi, Amori, sont des tribus connues de l'ancien pays de Canaan.
Les Phéniciens, peuple par lui-même peu considérable, ont acquis par leur commerce et par les nombreuses colonies qu'ils fondèrent sur les divers rivages de la Méditerranée, une grande importance dans l'histoire du monde. Les établissements qu'ils fondèrent dans l'intérêt de leur commerce, furent précédés par des émigrations de diverses parties de leur population , émigrations qui paraissent avoir eu lieu dans les temps les plus reculés, avant qu'ils eussent encore fondé en Phénicie un gouvernement solide.
Plusieurs écrivains anciens, tels qu'Hérodote et Thucydide, ainsi que d'autres plus récents, attestent que les Phéniciens s'établirent de bonne heure en Chypre, en Crète, et sur les côtes de Y Asie-Mineure, en Cilicie, en Lycie, soit seuls, soit mêlés çà et là, avec des Cariens. Mais ce qui est plus important que ces colonies fondées dans la mer Egée, c'est l'émigration très-ancienne des Phéniciens au cœur de la Grèce, enBéotie. Cet événement se rattache au nom mythologique de Cadmus. Ainsi, Hérodote (2) raconte que le Tyrien Cadmus, à la tête d'urne troupe de Phéniciens, s'établit dans le pays, qui reçut de lui le nom de Cadméen, et qui fut plus tard appelé Béotie ; que ce Cadmus apporta beaucoup d'arts utiles
(1) Preuves dans Knobel. — (2) Ilist. 1. 57. etc.
aux peuples grossiers qui habitaient alors la Grèce, en particulier , celui de l'écriture alphabétique ; que ces caractères furent appelés par les anciens Grecs caractères phéniciens, mais qu'avec le temps ils changèrent de forme et prirent celle que l'alphabet grec a conservée plus tard. Pour preuve de la vérité de ce qu'il avance, cet historien ajoute qu'il a vu lui-même, dans un temple de Thèbes, des dons consacrés aux dieux qui portaient des inscriptions en vieux phénicien. Il est impossible de ne pas admettre ce que dit à ce sujet le père de l'histoire, car son témoignage est confirmé non-seulement par celui d'autres écrivains de nom, ou pour parler plus exactement, par celui de toute l'ancienne Grèce, mais encore par plusieurs autres monuments. Ainsi, dans plusieurs parties de la Grèce, surtout en Béotie, il existait depuis les temps les plus reculés des cultes religieux, par exemple, celui des Cabires, qui appartenaient originairement à la Phénicie, et qui doivent avoir été importés de ce pays dans celui des Hellènes. Or, ce fait oblige à conclure qu'il s'était fait anciennement des émigrations du pays de Canaan en Grèce. Enfin, une autre preuve, et elle est frappante, nous est fournie par le nom même de Cadmus qui ne s'explique par aucun radical grec, et qui vient très-vraisemblablement du mot hébréo-phénicien Qlp (kêdem) qui signifie orient. Cadmus est Y homme de l'Orient, qui se dirigea vers l'ouest à la tête d'une colonie phénicienne.
Jetons maintenant un regard sur le chemin que nous avons parcouru. En scrutant l'histoire primitive des Egyptiens et des Phéniciens, nous avons découvert que la race de Cham, par deux de ses branches, Mizraïm et Canaan, a, dès l'antiquité la plus reculée, fondé des colonies sur le sol de la Grèce, ou dans des pays qui furent de bonne heure en relation avec la Grèce. Ces colonies sont : 1° pour Mizraïm, Caphtor, en ' Crète; D anaus, dans le Péloponnèse; Cécrops, dans l'Àttique ; Casloch, en Colchide ; 2° pour Canaan, Cadmus, à Thèbe. Or, comme non-seulement dans le pays d'où ces colonies étaient
venues, Mizraïm et Canaan, c'est-à-dire les Egyptiens et les Phéniciens, étaient limitrophes et avaient entre eux d'intimes et très-anciennes relations, mais que de plus, la colonie canaanite de Cadmus se fixa immédiatement auprès de Cécrops, colonie mizraïmite, il est d'une haute vraisemblance que l'entreprise cadméenne et celle de Cécrops eurent un principe commun.
Art. V. — lacune dans la généalogie des peuples du côté
DE L'ORIENT. PREUVE QUE L'iNDE ÉTAIT, DÈS LE XIIe SIECLE, CONNUE DANS L'ASIE OCCIDENTALE ET EN GRECE.
Nous avons parcouru tout le vaste domaine de la table généalogique des Noachides. Ce document historique d'un prix inestimable, a été pour nous comme un phare qui nous nous a dirigés sûrement au milieu des obscurités du commencement de l'histoire primitive des peuples.
Toutefois, sous le rapport de l'espace, il y a vers le sudest une lacune dans cette généalogie. En conservant la direction de l'ouest à l'est, que nous avons suivie depuis l'Espagne, qui a été notre point de départ, nous avons pour limite extrême des établissements des Japhétides, la Médie, habitée, comme nous l'avons dit, par une partie de la grande nation des Ariens. A l'est, les demeures primitives desMèdes sont bornées par les plus hautes montagnes de l'Asie, la chaîne des Alpes indiennes, au-delà de laquelle habitent plus loin vers l'orient, deux anciens peuples civilisés, les Indiens et les Chinois. La limite extrême du territoire sémitique ne s'étend pas aussi loin à l'est que celui des Japhétides.
Quant à la troisième race, celle de Cham, nous avons pu poursuivre ses frontières les plus reculées vers l'orient jusque près de l'Indus. Mais au-delà de ces limites, commence le
territoire des Indiens et des Chinois, les deux peuples que nous venons d'indiquer comme voisins de la frontière japhétique à l'orient. La généalogie des peuples ne dit rien des Indiens ni des Chinois, du moins sous un nom propre qui les désigne spécialement; mais cette lacune est, jusqu'à certain point, comblée par d'autres sources antiques.
A partir du XIIe siècle avant Jésus-Christ, l'Inde était non-seulement connue des Sémites, des Chamites et des Japhétides du sud-est, mais elle était en outre en relation de commerce avec différents peuples de l'occident. Les livres sacrés des Juifs (1 Rois. IX, 28, X, 11, 22. — 2 Parall. VIII, 18, IX, 10), racontent que le roi Salomon, vers l'an 1000 avant Jésus-Christ, envoya des ports iduméens d'Ezéongéber et d'Elath, sur le golfe Arabique, des vaisseaux à Ophir, et que ces vaisseaux, après une traversée de trois ans, en rapportèrent de l'or, des pierres précieuses, du bois de sandal, de l'ivoire, des singes et des paons.
Mais où faut-il chercher ce pays appelé Ophir? Ce nom alterne dans l'Ancien Testament avec celui à'Uphas (Jer. X, 9. Dan. X, 5), qui signifie mot à mot, Côte-d'Or. Ophir signifie donc à peu près la même chose, savoir : Côte de la richesse (1). La généralité de l'expression peut faire croire, il est vrai, et avec vraisemblance, que, dans la pensée des Hébreux, il pourrait bien y avoir eu plusieurs Côtes-d'Or. De plus, on ne peut guère disconvenir qu'il n'y ait eu en Arabie une contrée du nom à'Ophir ou Côte-d'Or. Mais est-ce bien de celle-là qu'il est ici question? Les vaisseaux furent trois ans en route (1 Rois. X, 22) avant d'être de retour : or, quelque grossière et imparfaite qu'on se représente la navigation chez les anciens, un laps de trois ans paraît néanmoins trop long, pour se rendre des ports susdits sur un point quelconque de l'Arabie et revenir au point de départ. Evidemment, le terme d'un pareil voyage doit être beaucoup plus éloigné,
(1) Knobel.
Ajoutez à cela que les Septante traduisent Ophir par Sophara ou Sojihir, qui, en langue copte, était le nom de l'Inde (1). L'ancien traducteur arabe entend aussi ce nom de l'Inde, et il en est de même de Josèphe (2). Mais comment les Arabes et les Coptes en sont-ils venus à donner à l'Inde le nom de Sophara? Le géographe grec Ptolémée, donne à cette question une réponse concluante, lorsqu'il dit qu'il y avait une ancienne ville maritime, du nom de Suphara, sur la côte occidentale de l'Inde, ou la côte de Malabar, c'est-à-dire, du seul côté où les Arabes, les Hébreux et les Phéniciens pouvaient visiter ce pays lointain. Le nom de Supara s'explique, en outre, facilement à l'aide du sanscrit : il signifie littéralement la belle côte (3). Ne doit-on pas avouer dès lors que les raisons alléguées tendent à établir avec une haute vraisemblance, que l'Inde était le but de l'expédition envoyée à Ophir. Mais d'autres preuves tirées d'ailleurs élèvent cette probabilité jusqu'à une certitude complète.
Les vaisseaux d'Ophir en rapportèrent entre autres choses : 1° des bois, désignés par le mot hébreu, Algumim ou Almugim. Or, ce mot n'a aucune racine en hébreu, tandis qu'il s'explique facilement par le sanscrit. En effet, muka veut dire, en cette langue, bois de sandal: en le faisant précéder de l'article arabe al, et en lui donnant la terminaison du pluriel, on a almugim, c'est-à-dire l'expression du texte hébreu et dont la signification reste celle de bois de sandal. — Ces vaisseaux rapportèrent, en second lieu, des oiseaux de luxe, qui sont appelés, en hébreu, tokuim et par lesquels, sans aucun doute, il faut entendre des paons. Or, le nom malabare du paon est togni, mot qui répond à l'expression hébraïque. Ajoutez que la race des paons est d'origine indienne. Ils rapportèrent également de l'ivoire, en hébreu, Q^nSUf (Schènehavim).
(1) Genesius, art. Ophir, Encyclop. d'Ersch et de Gruber.
(2) Antiquité VIII, 16, L
(3) Benfey, art. Inde dans la même Encyclop.
Celte dénomination est composée du mot hébreu vqp (Schén) qui signifie dent, et du mot étranger havim qui doit signifier éléphant. Or, d'où ce dernier mot pourrait-il venir, sinon du mot sanscrit ibha, éléphant? Enfin, une quatrième marchandise rapportée par ces vaisseaux, ce sont les singes, koph, dont le nom sanscrit est capi (l).
Mais ce ne fut pas seulement avec les juifs, ce fut aussi avec la Grèce que FInde, dès 1200 ans avant Jésus-Christ, eut des relations de commerce, dont, toutefois, les Phéniciens furent les médiateurs. Nous en avons pour garants deux espèces de marchandises, qu'Homère mentionne comme étant d'un usage fréquent et qui ne peuvent être venues aux Hellènes que des Indes. Ce poète, en effet, parle du fréquent emploi qu'on faisait de l'ivoire pour toutes sortes d'ornements. Le lit nuptial d'Ulysse, le trône de Pénélope en sont incrustés ; le palais de Ménélas est resplendissant d'or, d'argent et d'ivoire; Homère décrit même une porte qui en est entièrement revêtue. On savait déjà l'art de le scier et de le tourner; et les femmes de Carie et de Méonie le coloraient en pourpre (2).. Or, l'ivoire a, comme on sait,, une double patrie, l'Inde et l'Afrique méridionale ; et c'est de l'un de ces deux pays que doivent avoir été apportées chez les Grecs ces précieuses dents. Eh bien, l'origine de l'ivoire importé en Grèce est démontrée par son nom, IAé<paç (éléphas): on y reconnaît l'indien ibha précédé de el} article phénicien-sémitique.
Homère parle, en second lieu, de l'étain ; on l'employait à des ornements d'art, et on l'estimait presque à l'égal de l'or. Il y a sur le globe deux pays où l'étain se trouve en grande abondance ; ce sont : la Grande-Bretagne et l'Inde orientale, d'où vient encore aujourd'hui dans le commerce, l'étain dit de Banca. Les Grecs devaient le recevoir de l'un de ces deux pays. Or, ce qui prouve encore pour l'origine
(1) Benfey et Gesenius. — (2) Benfey, etc.
indienne del'éUiin employé en Grèce, c'est le nom de Kxgœirepoç, que lui donne Homère, et qui revient à l'expression sanscrite castira. Bien plus, en sanscrit, l'e'tain s'appelle nonseulement castira, mais amssljavanesta, c'est-à-dire marchandise désirée par les Grecs (1).
On peut même indiquer la grande voie commerciale, par laquelle avait lieu, de temps immémorial, le commerce entre l'Inde et l'Occident. A l'entrée du golfe Arabique, s'élève, placée on ne peut plus heureusement pour le commerce entre l'orient et l'occident, une île entourée de plusieurs autres plus petites, et que les Grecs appelaient île du Dioscoride. Or, un ancien périple dit expressément que les habitants de cette île étaient en partie des Indiens. Il est d'ailleurs évident que, derrière cet étrange nom grec, doit se cacher quelque signification orientale. Déjà Bochart l'explique par le nom de Diosocotra encore usité aujourd'hui. Or, ce nom est une abréviation du mot sanscrit Diupa Sukhatara, qui signifie île heureuse. Un autre fait prouve, du reste, que c'est bien réellement de ce mot que vient celui de Diosocotra. Agatharchides, qui florissait vers l'an 200 avant Jésus-Christ, rapporte que les îles situées sur la côte méridionale de l'Arabie étaient appelées îles heureuses ; et Diodore de Sicile les désigne même comme une station, à l'usage des vaisseaux qui allaient de l'Afrique dans l'Inde et qui en revenaient.
Concluons : A l'époque où fut tracée la table généalogique des peuples, l'Inde n'était encore connue des Hébreux sous aucun nom particulier qui lui fût propre; mais vers l'an 1200 avant Jésus-Christ, ce lointain pays fut mis, par l'intermédiaire des Phéniciens, en rapport avec l'occident hellénique, et, depuis l'an 1000, les juifs naviguèrent directement vers les rivages de l'Inde.
(I) Benfey5elc.
Art. VI. — HISTOIRE PRIMITIVE des ariens septentrionaux