‹ Histoire primitive du genre humainChapitre 4 sur 18 · ET MÉRIDIONAUX · texte numérisé non relu

ET MÉRIDIONAUX

Hécatée, qui florissait environ un siècle avant Hérodote, est le premier d'entre les Grecs qui nous donne quelques renseignements sur l'Inde. Je reviendrai plus tard sur les données qu'il nous fournit. Toutefois, ce qu'en rapporte Hérodote lui-même a beaucoup plus de valeur : c'est avec cet historien que le jour commence à poindre dans l'histoire de l'Orient en général, et de l'Inde en particulier.

La presqu'île en-deçà du Gange, dont il est ici question, se divise naturellement en deux parties : le pays des montagnes, vers le sud, et le pays de plaine, vers le nord. Le premier est désigné en sanscrit par le mot Dachina ou Daœinapada, c'està-dire, territoire situé à droite ou vers le sud. Ce nom n'était pas inconnu aux Grecs. Le périple de la mer Rouge nomme la partie sud de l'Inde Aa-^iva^ocdyid, qui répond exactement à l'expression sanscrite citée plus haut (1). Aujourd'hui encore, on l'appelle Dekan. La seconde partie comprend la plaine profonde arrosée par les eaux de l'Indus et du Gange, et qui est bornée du côté du Thibet et de la Perse par les plus hautes montagnes de la terre. C'est cette plaine, avec ses barrières alpesques, qui porte spécialement le nom d'Indostan.

Ces deux parties principales du pays ne se distinguent pas uniquement par la nature du sol : aussi haut que remonte l'histoire, on voit le Dekan habité par des peuples dont la langue, l'origine, le teint, les distinguent essentiellement des habitants du nord (2). Hérodote n'a que des données obs-

(1) Lassen. Indischeallershumskunde. 1,78.— (2) Preuves, ibid. 1,589.

cures sur l'Inde septentrionale ; mais il a une connaissance plus exacte de la partie méridionale. D'après ce qu'il en raconte (1), les Indiens sont le peuple le plus considérable de la terre : ils s'étendent très-loin vers l'Orient, mais ils se divisent en un grand nombre de tribus. Les unes sont nomades, les autres pas ; et il en est une qui demeure dans les marais sur les rives du torrent, c'est-à-dire, de l'indus. A l'exception d'une tribu, qu'il désigne par le nom de chercheurs d'or, il leur attribue à toutes un teint noir comme la poix, et des mœurs grossières. A l'égard du premier point, il soutient, comme nous l'avons dit précédemment, que les Indiens ne se distinguent des Ethiopiens de l'Afrique, que par le langage et en ce qu'ils ont les cheveux ksses, à la différence des Africains qui les ont crépus. Parmi les tribus qu'il désigne par des noms particuliers, se trouve celle des Calatiens, nom qui s'explique sans peine par le sanscrit : en effet, Kala signifie noir (2). Quant aux mœurs des Indiens méridionaux, Hérodote dit qu'ils dévorent la viande crue, qu'ils tuent leurs vieillards et leurs malades, et qu'ils les mangent. Une des tribus auxquelles il attribue ces coutumes inhumaines, est appelée par lui les Padéens, nom qui s'explique également par le sanscrit Padja, qui signifie mauvais, et l'on donne ce nom aux castes inférieures et méprisées. En somme, les assertions d'Hérodote, quelques merveilleuses qu'elles semblent, méritent croyance. Aujourd'hui encore, les Indiens méridionaux sont noirs, et il se trouve encore parmi eux des anthropophages.

Du reste, cet histoire ne limite nullement la race des Indiens noirs au pays situé au-delà de l'indus ; au contraire, il dit que des populations semblables se trouvaient aussi établies sur le sol de l'empire persan, qui ne s'étendait que jusqu'à l'indus, et qu'ils firent partie de l'expédition de Xerxès en Grèce. Ces Indiens noirs, soumis aux Perses, doivent avoir habité la

(1) Hist. III, 38, U, Y. 3. — (2) Lassen, loc. cit. 335.

Gédrosie, c'est-à-dire la partie des côtes située entre l'Indus et le golfe Persique (1), et celte circonstance ramène nos recherches sur un point que nous avons déjà touché auparavant. J'ai fait voir plus haut, que les peuples situés à l'angle, oriental du golfe Persique, portaient le nom que la généalogie des Noachides donne au fils aîné de Cham, savoir celui de Cus. Il est, dès lors, de la plus haute vraisemblance, que les Indiens noirs du royaume de Perse, tiraient leur origine des peuples de même conformation corporelle, vivant au-delà de l'Indus.

Il n'en est pas de même des habitants du nord de l'Inde. Hérodote ne cite parmi eux que ceux qu'il appelle les Chercheurs d'or, et il ne parle pas de leur teint. Mais comme il dit expressément des Indiens méridionaux qu'ils sont noirs, on est autorisé à conclure ici de son silence qu'il n'a pas regardé comme noirs ceux qui sont plus au nord. A partir de l'époque d'Alexandre-le-Grand, les Grecs acquirent sur l'Inde des connaissances plus étendues, et qui, comparées aux données encore si insuffisantes fournies par Hérodote, doivent être considérées comme un progrès considérable. Or, au moment où l'on commence à posséder sur l'Inde ces connaissances plus exactes, les écrivains font aussi remarquer (2) que les Indiens méridionaux ressemblent pour le teint aux Ethiopiens, et ceux du nord aux Egyptiens. En Egypte, en effet, il y en avait beaucoup, surtout dans les classes élevées des villes, dont le teint était clair. Nous avons, du reste, le bonheur de posséder sur les Indiens du nord des documents très-anciens et nationaux.

Les Indiens du nord, dont la langue usuelle était le sans-r crit, appellent leur pays Arjavarta, c'est-à-dire royaume des Arja, et se nomment eux-mêmes le peuple des Arja ou des honorables. Ce nom, en sanscrit, forme même une sorte d'antithèse avec tous les autres peuples, auxquels ils donnent le

(I) Lassen. loc. cit. 535. — (2)KnobcI.

nom de Mlekhas. Cette même opposition existe aussi par rapport au langage : aussi haut que remontent les sources sanscrites, on y retrouve la distinction entre les langues arja et les langues mîekha[i). En outre, à côté de mlekha il existe encore une autre dénomination qui a le même sens, c'est celle de barbara, qui paraît surtout avoir été appliqué aux hommes de couleur noire, les Cuschites ou Ethiopiens. Il n'est pas besoin de dire que de ce dernier mot sanscrit est venu le barbaros des Grecs, qui est déjà connu d'Homère, et ne s'explique par aucune racine grecque (2).

La langue sanscrite, elle-même, nous fournit une très-forte preuve que les Àrjas ont été originairement une race blanche comme les Perses et les Germains. La société indienne, comme je le montrerai plus loin, se divisa de bonne heure eu corporations exclusives, que les Européens, suivant en cela l'exemple des Portugais, désignent par le nom de castes. Or, l'ancienne expression sanscrite qui signifie caste, c'est varna, qui signifie en même temps couleur (3). Ce fut donc par la couleur que se distinguèrent dans l'origine les différents casles de la population indienne. Et comme dès les temps les plus reculés, les castes inférieures et serves étaient certainement noires, il s'ensuit que les castes supérieures se distinguaient par la clarté de leur teint, c'est-à-dire par la blancheur de la peau. Aujourd'hui encore, dans. le nord de l'Inde, il y en a beaucoup parmi les Bramines et les principaux du pays, qui ne le cèdent guère aux Européens pour la blancheur du teint. Toutefois, c'est là quelque chose d'exceptionnel et qui ne peut s'entendre de la généralité; car, plus qu'en aucun autre pays, le cachet particulier de l'Inde est profondément empreint sur ceux qui l'habitent.

Un sol abondant, un air qui respire la volupté, l'ardeur brûlante du soleil, tout y tend sans cesse à faire disparaître

(1) Lassen, I, S. — (2) Benfey, I. c. — Lassen, I, 883. (3) Lassen, I, 408.

la blancheur du teint, à changer les Caucasiens en nègres. Il n'y a pas encore quatre siècles que les Portugais s'établirent dans l'Inde ; et leurs descendants, issus de leur union avec des femmes indiennes, ressemblent aujourd'hui aux nègres pour la noirceur du teint. La même remarque a été faite par rapport aux habitants de l'Asie occidentale et septentrionale de la race caucasienne, qui vivent dans l'Inde depuis plusieurs générations : sans avoir même contracté des mariages avec des femmes indigènes, leurs enfants ont le teint aussi foncé que le reste des Indiens.

La conservation de la blancheur du teint dépend de plusieurs circonstances qu'il est possible d'indiquer. D'abord, plus le sol qu'on habite est élevé, plus l'air qu'on respire est pur, plus aussi, certainement, on conserve la blancheur du teint. Un des plateaux le plus élevés du globe est le Cascheniir.Or, des voyageurs modernes (1) remarquent que, lorsqu'on y vient des vallées de l'Indostan, ce qui surprend le plus, c'est le carmin qui colore les joues de ses habitants, tandis que ceux des régions inférieures de l'Inde n'ont pas la moindre trace d'incarnat.

En second lieu, la manière de vivre influe peut-être encore davantage sur la couleur. Les familles qui, par état, sont obligées de s'exposer fréquemment à l'ardeur du soleil ou de labourer la terre, deviennent infailliblement noires. On a aussi observé que l'usage du pain de froment est plus propre à conserver la blancheur du teint, tandis que, dans les contrées où le riz est la nourriture quotidienne, la décoloration de la peau se fait plus rapidement. Toutefois, les causes indiquées ne suffisent pas, à beaucoup près, pour expliquer, d'une manière satisfaisante, les nuances de couleurs qui distinguent entre eux les habitants de l'Inde. Des influences secrètes et inconnues semblent y avoir la plus grande 'part.

(1) Lassen, 40£.

Que, si le ciel de l'Inde, comme nous venons de le faire voir, est défavorable à la blancheur du teint, on peut en conclure, avec beaucoup de vraisemblance, que les Arjas, qui originairement étaient blancs et le sont encore aujourd'hui, du moins, pour une partie d'entre eux, proviennent d'un climat plus tempéré et plus septentrional. Toutefois, on ne trouve dans leurs plus anciennes traditions, aucune trace d'une pareille migration. De même que la plupart des anciens peuples de l'Europe, comme les Grecs, les Italiens, etc., les Arjas prétendent avoir, de tout temps, habité sur les rives de l'Indus et du Gange, ou, pour employer des expressions européennes bien connues, ils se prétendent aborigènes (aborigines) avrôypovzç enfants de leur propre pays. Si donc ils sont venus d'un autre pays dans l'Inde, cette immigration doit avoir eu lieu de très-bonne heure.

L'Italie est, comme on sait, séparée du nord de l'Europe par la ceinture des Alpes : on peut en dire autant, et avec plus de raison encore, de l'Indostan par rapport au nord de l'Asie. Les plus hautes montagnes de l'ancien monde le séparent de l'Asie septentrionale; et ce n'est qu'à l'embouchure de l'Indus qu'un chemin uni le relie à l'occident. C'est par cette route que les Cuschites, pressés par les Arjas, sortirent du pays. Si les Arjas sont venus du dehors, ils doivent donc y être entrés par un autre chemin. Les plus anciennes demeures qu'ils occupèrent sur le sol indien, se trouvaient, en effet, comme nous le montrerons plus bas, près de l'Indus supérieur et des quatre fleuves qui lui envoient leurs eaux. Or, en remontant plus haut encore le cours de ce fleuve, on arrive à cette partie de la haute chaîne de montagnes à laquelle les Grecs d'Alexandrie donnèrent le nom de Paropamisus et qui s'appelle aujourd'hui Inducusch. Plusieurs défilés conduisent à travers cette montagne, dans un pays cultivé depuis longtemps et arrosé par des fleuves qui vont se décharger dans la mer Caspienne. La plupart des conquérants qui, de l'Asie occidentale pénétrèrent dans l'Inde, en particulier Alexandre-

le-Grand, y descendirent par ces défilés, de l'Inducusch. Eh bien, c'est aussi par ces passages que les Arjas doivent être venus dans l'Inde ; car, de l'autre côté, sur le versant nordouest de la montagne, se trouvent les demeures primitives d'un peuple, qui, comme les Indiens du nord, est de la race japhétique, possède comme eux une très-antique culture, et qui, de plus, s'appelle aussi Arjas et parlait avec eux une seule et même langue, une langue qui est indubitablement la mère de tous les dialectes japhétiques.

Nous revenons ici sur un terrain que nous avons déjà touché auparavant. Hérodote rapporte (1), que les Mèdes s'appelaient originairement -Ariï, donc Arjas. Les ancêtres des Perses portaient aussi un nom semblable ou approchant : Hérodote dit que leur nom le plus ancien était Artaei, mot qui a une racine commune avec Arja, et qui signifie à peu près la même chose. En outre, parmi les anciens noms persans, on en rencontre beaucoup qui sont composés à'Arja et A'Arta, par exemple : Artaeus, Artaxerxès, Ariobarzanes, Ariomanes (2). Le mot arta se prononce dans le vieux persan areta, et signifie honoré: arja veut dire noble. Ces deux noms, on le voit, ont presque le même son et la même signification. Or, Arja désignait originairement, non pas seulement un peuple, mais aussi un pays; c'est ce qui devint évident aux Grecs, aussitôt que les Macédoniens d'Alexandre eurent conquis les provinces orientales de la Perse, et qu'un vaste domaine eût été ouvert à l'avide curiosité du génie grec. Maintenant encore, on donne le nom (l'Ariane au pays situé entre les Alpes indiennes et la Médie ; et les documents persans les plus anciens, les Zend, désignent aussi par le même nom, la patrie originaire des Arjas. Voici, en effet, ce que nous lisons dans ces livres (3) :

« Les plus anciennes races des hommes, avec leurs animaux domestiques, habitaient un pays fort élevé, appelé

(!) Hist. VIL 62. — (2) Lasscn, I, 6. - (3) Lassen.

Arjanem-Vaego ; un homme éclairé de Dieu, Jima, les réunit en société, fui le premier chef des hommes et des troupeaux, et apprit à ses sujets différents arts utiles à la vie. Mais il arriva, avec le temps, que la nature de ce pays changea, que l'hiver dura dix mois entiers, et l'été deux seulement. Alors, Jima conduisit les siens dans un territoire moins élevé, où ils trouvèrent des pâturages abondants. Leur migration dura longtemps, jusqu'à ce qu'enfin, ils arrivèrent dans une contrée agréable, qui leur parut à tous un second Arjanem. Jima s'y -établit avec son peuple, ensemença les terres, dirigea les cours d'eau, construisit des routes et bâtit des cités. Un ordre parfait régnait dans ses Etats, il ne s'y trouvait aucun homme injuste ou dégradé : c'est pourquoi Jima est appelé le bon collecteur. »

Cette tradition remarquable, accumule dans la durée de la vie d'un homme de génie, tout ce qui s'est passé dans le cours de plusieurs siècles. Du reste, l'authenticité de cette tradition ressort de l'excellence de son contenu. Qu'on veuille bien remarquer comment elle fait naître la première société de la réunion de familles dispersées ; comment ensuite, elle représente le soin des troupeaux comme la plus ancienne occupation de l'homme, et l'agriculture, comme née seulement plus tard de la première ; comment, enfin, après avoir posé ce double fondement de la société humaine, s'élèvent des centres d'habitations, des villages, des villes. Quel cachet de vérité est empreint sur ce récit si simple ! Mais il y a un quatrième point qui est plus important encore, c'est le changement de température arrivé dans la patrie primitive des hommes : l'été, dit-elle, ne dura plus que deux mois, et l'hiver remplit les dix autres. Cela prouve que l'écrivain des Zend, avait quelque idée d'une diminution de la chaleur de la terre, diminution que des naturalistes ont déduite de raisons concluantes. Ce trait admirable, qui semble avoir été dérobé aux secrets de la nature elle-même, garantit la vérité et l'antiquité primitive de toute cette tradition.

D'autre part, la tradition la plus ancienne des Arjas indiens s'accorde, dans des points essentiels, avec celle du Zendavesta ; de manière, cependant, que lors même qu'elles se rapprochent Tune de l'autre, il y a toujours entre elles de petites différences ; et cela est juste, puisque les deux peuples arjas et leurs doctrines, tout en provenant d'une souche commune, se sont développés indépendamment l'un de l'autre. Ainsi, d'après les Zend, le père du bon collecteur, de leur premier roi, s'appelait Wiwangwat. La tradition indienne connaît aussi ce Wiwangwat, mais il se prononce en sanscrit, Vivasvat et il est désigné comme le dieu du soleil, qualité que ne signale pas le Zendavesta. Le Vivasvat indien eut deux fils, Manu et lama. Manu est appelé le premier législateur et régulateur de la vie humaine, et le père de toutes les races royales de l'Inde; tandis que son frère Jama est honoré par les Arjas indiens, comme le juge des morts et le souverain du royaume de ceux qui ont quitté la terre (1). Ainsi, les rôles sont changés : l'autorité royale, que le Zendavesta transmet au fils du ciel, Jima, est, dans la doctrine indienne, attribuée à un autre; mais cet autre est frère de Jima; et ce qui prouve que ces deux traditions ont dans le principe puisé à la même source, c'est le lien étroit qui unit Jima et Manu. Le Zendavesta, il est vrai, ne parle pas de ce dernier; mais, en revanche, la plus ancienne tradition germanique paraît l'avoir connu. Tacite, en effet, dit de nos ancêtres de la Germanie : Célébrant carminibus antiquis Tuisconem deum, terra editum, et filium Mannum, originem gentis conditoresque.

Zoroastre, le prophète, a qui est attribuée la rédaction du Zendavesta, voulant abolir des abus qui s'étaient glissés dans la manière de vivre, ainsi que dans la doctrine, et rétablir une vérité primitive qui s'était obscurcie, commença par se poser en réformateur. De là vient que le Zendavesta distingue entre les hommes de la loi nouvelle, et ceux de la loi

(\) Lassen, 1. C, 818.

ancienne qui avait été révélée dans le commencement. Les partisans de la nouvelle loi s'appellent Nabanazdissla. Or, la même expression se rencontre, avec un léger changement, dans les plus anciennes traditions des Arjas indiens ; seulement Nabanedista désigne, chez eux, celui des fils de Manu, qui, dans le partage de l'héritage paternel, fut trompé par ses frères, et lésé sous le rapport des biens terrestres; mais qui, en revanche, obtint la pleine connaissance du sacrifice, le don de parler selon la vérité, de ramener ceux qui errent à la bonne doctrine et de les conduire ainsi au salut (1). La tournure de cette tradition indienne, semble indiquer une réminiscence vague de ce que la Bible raconte de Caïn et d'Abel.

Le prêtre, dans le Zendavesta, s'appelle Atkarvan. Les Àrjas indiens connaissent aussi ce mot et sa signification. Cependant, on ne le rencontre que rarement et seulement dans les documents les plus anciens, parce qu'il fut remplacé par l'expression plus récente AsBrahman, Brahnana, dont il n'est pas fait mention dans le Zendavesta. En revanche, la tradition indienne emploie le mot Atharvan, comme nom propre d'un Brahmine distingué à qui le Très-Haut doit avoir révélé le quatrième Véda. Aussi, ce Véda en porte— t— il encore aujourd'hui le nom (2). — Ces traits de concordance primitive entre la tradition zend et la tradition indienne, ont sans doute de l'importance ; mais on y remarque, en même temps, une tendance à se séparer et à prendre des directions différentes. Je me réserve pour plus tard l'explication des causes de ce désaccord ; mais, auparavant, j'ai à faire remarquer une autre concordance, qui embrasse une sphère bien plus étendue que celle que nous venons de toucher.

Le Zendavesta nous présente, dans l'état des premiers hommes, la description de la vie pastorale. Or, cette vie des hautes montagnes d'Arjanem Vaego, a également été celle,

(1) Lassen, I, 326. 521. - (2) Ihid. 523.

non-seulement des Àrjas de l'Inde, mais encore des premiers pères de tous les peuples japhétiques, y compris le peuple allemand. La vérité de la proposition que je viens d'énoncer, résulte d'un témoignage qui ne peut tromper, c'est-à-dire, la communauté du langage. Nous approchons de la source primitive, d'où découlent, dans toutes les langues japhétiques, les expressions qui servent à désigner les premiers rapports des hommes entre eux et les moyens de se conserver la vie. Par où, en effet, doit avoir débuté le langage? Sans doute, en créant, tout d'abord, les mots qui expriment les rapports de famille, tels que ceux de : père, mère, fils, frère, sœur; puis ceux qui désignent les besoins indispensables de l'homme, par exemple, la nourriture et le logement; et enfin, attendu que l'homme n'est pas uniquement un être terrestre, et qu'il avait autrefois, de sa sublime nature spirituelle, une connaissance supérieure à celle qu'il en a aujourd'hui, on dut créer les mots qui désignent les objets du culte et de l'adoration.

Eh bien ! père, se rend en sanskrit et dans la langue zend, par le mot pitar, en latin, pater, en grec, 7rar^p, en allemand vater et dans les langues celte et slave, par un mot semblable pour le son. Le mot sanskrit vient de la racine pa, protéger, et désigne ainsi, originairement, le protecteur de la famille. Le latin potu (racine depotestas); legrec7rortç, qui, dansla composition fait deo-TroTvjo- et tzotviol ; le lithuanien pati (maître, seigneur) ainsi que l'expression sanskrite patni, qui signifie femme c'est-à-dire dame, maîtresse, sont tous termes parents de narrip (1). De même, mère se rend en sanskrit et en zend, par malra, en latin, par mater, en grec par ^yiryjp, en allemand par mutter, en slave et en celtique, par un mot approchant. Sa première signification est formatrice, génératrice. En outre, le sanscrit, bratri-bhrahtor, frère, se retrouve, en allemand, dans . bruder, en latin, dans frater : il signifie, originairement, protecteur. — Sœur, en allemand schwester, se dit, en sanskrit et en

(I) Lasscn. 81o.

zend, swastri, en gothique, swûtar, envieux slave, sestr, en latin, soror. L'expression sanskrite est composée de swa propre (à proprement parler) et stri, femme, dame ; il signifie donc, originairement, un être qui, lui-même, doit être un jour dame et mère; car stri, dame, est le contracté de sostri, qui enfante. — Pour dire fils, le sanskrit a deux expressions afifférentes : 1° sunus, avec lequel s'accorde exactement le lithuanien, le gothique et l'allemand ancien (et le moderne sohn), et qui a pour racine, su, engendrer, d'où vient également le grec viôç ; 2° putra, comme le zend, d'où vient le celtique paotr, le latin puer, et l'allemand bub. Il en est de même des mots qui signifient gendre et beau-frère. Une veuve, en allemand, wittwe, s'appelle, en sanskrit widhawa, en latin, vidua. Le mot sanskrit veut dire privée d'époux (1). Enfant se rend, en sanskrit, par arba, d'où vient le latin orbus, le grec opyavoç, le gothique arba, et l'allemand erbe (héritier). — Petit-fils, en latin nepos, en allemand enkel, se dit en sanskrit, naptri et en zend napat. — Mais ce qui est surtout remarquable, c'est la généalogie du mot fille (par rapport à ses parents), en allemand tochter. En sanskrit et en zend, on dit duhitri, d'où vient le grec 3"uyary}p, et les expressions de consonnance semblable en allemand, en celtique et en slave. La signification primitive de ce mot est celle qui trait. C'était là, dans les premiers temps, une fonction attribuée à la fille de la maison. Peut-on avoir une preuve plus frappante que les hommes de cette époque reculée étaient, avant tout, pasteurs?

De celle qui trait, je passe aux animaux qui nourrissent et protègent la famille, ou qui, du moins, demeurent à côté d'elle. Ici encore, les noms qui servent à désigner la vache, le cheval, l'oie, la souris, le cochon, le chien, ont, dans toutes les langues japhétiques, des liens évidents de parenté; de manière cependant, que parfois, par exemple, pour le nom du

(1) Lasscn, 81i.

chien, il y a des transitions assez brusques et que la ressemblance originaire ne reparaît que par le rapprochement de plusieurs langues. Ainsi, la souris se dit en allemand maus, en grec jxùç, en latin mus, et tous ces mots viennent du sanskrit mush, qui veut dire voler. — Cheval en sanskrit et en zend acva, est la racine du latin equus, du gothique aihvus, du vieux allemand ehu, et du mot hengst de l'allemand moderne.— La brebis, en allemand, schaaf, s'appelle, en zend et en sanskrit, avi, en grec oï%, en latin ovis, et il s'est conservé également, moyennant une composition, dans le mot gothique avisti, bercail. La chèvre, en allemand, ziege, s'appelle, en sanskrit, aga, en grec aï£, en vieux allemand gais. — Le bétail apprivoisé, en général, s'appelle en sanskrit pacu3 d'où vient le grec ttôû, le latin pecus, le gothique faihu (2).

Les noms par lesquels on désigne dans les différentes langues japhétiques la maison, la demeure, remontent également à l'époque où les Àrjas avaient une seule et même patrie. Ainsi, en sanskrit, pour maison, on dit dama, d'où provient le grec dâ^ia et le latin domus. Ce mot s'est aussi conservé dans le gothique moyennant la racine timrjan, bâtir, qui est parente de l'allemand zimmern (3). En effet, les premières maisons des hommes étaient en bois, par conséquent, ouvrage de charpenterie (en allemand zimmerwerk) . — Pour désigner la réunion de plusieurs demeures, une commune, le sanskrit et le zend ont le mot vie (4), qui s'est entièrement conservé dans le latin viens,, et, avec un léger changement, dans le grec oœoç, qui, moyennant le digamma éolique, ferait vicus ou plutôt voicos. Il est également resté, dans les anciens dialectes allemands, qui, par la syllabe wig, désigne des villages et des villes. Ainsi, Hamwig.e&l le plus ancien nom de Hambourg ; Londres s'appelait autrefois Lundenwig, et ce mot revient encore fréquemment dans de vieux monuments allemands. La réunion des habitations est la source première de

(!) Lassent* §21f - (2) Ibid. 8U. - (3) Ibid. — (4) Ibid. 79

toute domination et autorité régulière. Eh bien! les expressions qui marquent ces rapports, appartiennent encore à l'ancienne patrie des Arjas. Ainsi, le sanskrit et le zend emploient le nrct vicpati (littéralement présideut du wig ou de la communauté) pour désigner un prince. Or, le même mot revient, presque avec les mêmes lettres, dans le lithuanien, qui, entre toutes les langues japhétiques, est celle qui a conservé de la manière la plus complète, son affinité avec la langue primitive des Arjas. Ainsi, en lithuanien, wiespati signifie dominateur, souverain du pays (1). — Un autre mot qui, en sanskrit et en zend, sert à désigner le pouvoir royal ou les autorités est celui de rag, ragan, roi, dérivé du verbe Yag, dont la signification est approchant celle de richten, en allemand (juger). Parmi les autres langues indo-européennes, la racine arjanique a été également conservée dans le latin reœ, dans le gothique reiks (chef suprême), dans le celtique righ, dans lecimbriquer/u (chef) (2) (et vraisemblablement, dans le français roi, règne). Enfin, il y a en sanskrit, pour désigner un prince, une troisième expression, qui mérite une attention particulière, parce qu'elle atteste que chez les Arjas primitifs, les idées de domination sont également nées de la vie pastorale. Ainsi, gopa signifie, en sanskrit, vacher, et en même temps prince et roi; et dans cette dernière acception, il s'emploie même en parlant des dieux (3). Homère, exprime, du reste, très-fidèlement cette origine de la puissance, sinon par l'expression, du moins quant au sens, lorsqu'il appelle les rois, pasteurs (bergers) des peuples, tiouAvcç Aacov.

Mais tandis que les termes qui expriment les différents membres delà famille, les animaux domestiques, l'habitation, l'autorité et la domination, trahissent dans toutes les langues japhétiques, avec un accord remarquable, une origine commune et identique, ces mêmes langues n'ont une expression commune que pour une seule espèce de grain : Y orge (alle-

(1) Lasseri, 807. - (2) Ibid. 808. — (3) Ibid. 815.

mand gerste) s'appelle en sanscrit java, en'zend gav; et en lithuaniei^/atcai signifie le grain en général. Le zéa ou zéia des Grecs, n'est probablement pas sans rapport avec jawa et gaw (1). En effet, Pline observe déjà que l'orge est le grain le plus ancien dont les hommes aient fait du pain, antiquissimum cibis hordeum; et il dit des Indiens en particulier (13) : Hordeum lndissativum et silvestre, ex quo panis apudeos prœcipuus. Quant à l'opération par laquelle l'homme tire le pain de la terre, c'est-à-dire, le labourage, les langues arjaniques se divisent en deux classes. La partie de ce peuple qui resta en Asie, savoir : les Indiens, les Mèdes, les Perses, ont une expression particulière, pour dire labourer; et il s'en trouve également une particulière aux Arjas qui passèrent en Europe, savoir: les Hellènes, les Italiens, les Germains, les Slaves. En sanscrit, labourer se rend par le mot krish en zend et en persan par keresch, verbe dont le substantif est karsta, qui est peut-être la racine du mot allemand karst (hoyau, pioche). Parmi les Arjas émigrés, au contraire, les Grecs disent apovv, les latins arare, les lithuaniens arti, les Russes orati, et le vieux allemand aran (2).

Les faits qui viennent d'être développés, prouvent qu'au temps où les Arjas habitaient encore ensemble, la culture de l'orge était déjà connue, comme occupation accessoire, à côté du soin des troupeaux, mais qu'il n'en était pas encore de même de l'économie rurale régulière, qui ne prit naissance qu'après leur séparation. Toutefois, ici encore, on trouve des preuves de la communauté de leur origine. Ainsi, le mot âporpov, par lequel les Grecs désignent la charrue, signifie, en sanscrit, une rame. Or, l'idée qui est au fond de ces deux mots est celle de couper, traverser ou déchirer en coupant: de là vient que les anciens poètes, pour exprimer l'action des rames, emploient l'image œquora arare, secare, sulcare, labourer,

(1) Lassen, 247 et 814- (et peut être la javelle des Francs). N. du T.

(2) Hisi. Natur., XVIII. 14 et 13. — (3) Ibid., 8U.

couper, sillonner les flots. De là aussi la parenté qui existe entre âpoTpov, charrue, et les mots par lesquels les Grecs, le latin et le vieux allemand désignent une rame, savoir : epsr^oç, resmus, remus, rieme, ruder. Quant à la racine ellemême d'où viennent les expressions des Arjas émigrés pour désigner le labourage par la charrue, elle se retrouve dans le mot sanscrit, irajati ou arajati, qui signifie fouiller, remuer, déterrer (1).

Il n'en est pas de même des vêtements que de l'agriculture : l'art de tisser est très-ancien et remonte aux temps d'Arjanvaego. Aussi, le mot we, wap,qvLi en sanscrit et en zend signifie tisser, a-t-il un rapport étroit avec le weben des Allemands, et rappelle, quoique d'une manière plus éloignée, le {i<pyj des Grecs (2).

Maintenant passons aux mots qui désignent les objets du culte et de l'adoration. L'expression la plus répandue parmi les peuples japhétiques pour désigner la divinité, se prononce en sanscrit dewas, en grec S-soç, en latin deus, en lithuanien diewas, en celtique dia. Chez les peuples germains cette même racine existe aussi, mais elle est limitée à la dénomination d'un dieu déterminé, savoir diu ou ziu, dont le nom s'est conservé, en allemand, dans celui du troisième jour de la semaine (dienstag). Toutefois, la signification générale du mot diu dans le principe, se retrouve dans la forme plurielle tivar, qui, dans l'Edda, signifie les dieux en général (3). Le grec Zevç, en éolien Asuo-, vient de dios, divos. Le nom latin Jupiter, était originairement djupiter et diespiter, et revient presque lettre pour lettre au mot sanscrit diwaspati, le seigneur du ciel, dénomination ordinaire de YIndra indien, le roi du ciel. — Un autre nom, mais qui s'en rapproche, est celui de diovis que les anciens Umbriens de l'Italie donnaient au dieu de la lumière, et auquel la déclinaison latine a emprunté les formes jovis, jovi, j'ovem. La racine des différents

(1) Hist. natur., 814. — (2) Ibid. 815. — (5) Lassen, ï, 755,

noms japhétiques qui désignent la divinité, se trouve dans le mot zend div, qui signifie luire. Les religions des anciens peuples arjas proviennent donc, comme ou le voit, du culte de la lumière et du ciel brillant des feux du jour (1). Concluons : Le seul monument qui permette de tirer des conclusions certaines sur l'histoire primitive des hommes, c'est-àdire, le langage, atteste, avec une force irrécusable, que non-seulement les deux tribus des Arja, qui s'établirent au sud et au nord du Hinducusch,mais encore l'ensemble des peuples auxquels la généalogie des Noachides donne pour pères des fils de Japhet, étaient, dans les temps primitifs, frères et habitants de la même patrie.

Toutefois l'harmonie primitive de ces peuples fut détruite par une grande scission et par la dispersion des Arjaniens sur deux des parties du globe. Voici ce que le Zendavesta nous rapporte à ce sujet : Après la mort de Jima, le bon collecteur, des rejetons de sa race gouvernèrent le peuple des Arjas. Un de ses descendants eut plus tard deux fils, Tur et Iret, qui se divisèrent, et fondèrent deux royaumes ennemis, l'un au nord du Dschihun (Gihon) , le Jaxartes ou Oxus des anciens, royaume qui, de son fondateur, fut appelé Tur an ; et l'autre, au sud du même fleuve, sous le nom d'Iran. Le mauvais souverain de Turan triompha du pacifique Iran, et soumit ce peuple à son joug, jusqu'à ce qu'un membre de la famille d'Iret ayant paru sur la scène, appela les siens aux armes et délivra le pays. Depuis ce temps, les deux royaumes, celui des barbares du Nord, au-delà du Jaxartes, et celui du peuple civilisé du Sud, se font équilibre ; mais ils persévèrent dans une inimitié irréconciliable. La généalogie royale d'Iret s'étend dans les Zend jusqu'à Vistaspa, qui la termine. Sous ce Vistaspa vécut le prophète Zarathustra (Zoroastre), qui, prenant pour modèle d'anciens docteurs, rétablit l'ancienne

(4) Lasscn, 756.

croyance, épura les rits sacrés et proclama la loi divine par le Zendavesta ou le livre de la parole vivante.

Toutes les tentatives faites" pour déterminer, à l'aide des sources grecques et orientales, l'époque de Zaratbustra et du roi Yistaspa ont échoué (1). Ils remontent l'un et l'autre bien au-delà de l'époque de Cyrus et de Darius. Les documents accessibles à la science, ne savent rien non plus du peuple des Àrjas, parmi lequel vécurent Zaratbustra et Vistaspa. Mais ce peuple primitif rentre dans le domaine de l'histoire plus récente, par deux races issues des Àrjas et qui adoptèrent la loi purifiée de Zarathustra. Ces deux peuples sont les Mèdes et les Perses, dont les premiers sont cités dans la généalogie des Noachides.

Mais donnons d'abord un petit aperçu de la doctrine du Zendavesta. Il enseigne qu'avant la création du monde visible et corporel, existait le royaume de la lumière, dont le souverain était Àhura-Mazda (Ormutz), avec ses Jazata (esprits angéliques). Sept de ces esprits (correspondant aux sept planètes de l'ancien monde) constituent à eux seuls une classe supérieure, et sont les plus rapprochés du père éternel de la lumière ; mais le plus élevé de ces sept esprits, fc'est Mithra, l'esprit du soleil. Dans la sainte et infinie plénitude d'Ahura- Mazda, étaient renfermés les types primitifs de tous les êtres et de toutes les pensées. Ils en sortirent plus tard, et créèrent le monde des corps.

Mais, en même temps que le royaume de la lumière, existait aussi, quoique séparé de lui, un royaume des ténèbres. Là, régnait Akrîman, l'esprit mauvais, avec ses satellites, épiant l'occasion de porter le trouble dans le royaume de la lumière. Le monde, créé par la parole d' Ahura-Mazda, était originairement pur : les premiers hommes vivaient dans la contemplation continuelle de la lumière et ne faisaient rien de mal ; c'est pourquoi les esprits des ténèbres n'avaient aucun

(!) Lassen, I. 752.

pouvoir sur eux. Mais lorsque les mortels, séduits par l'orgueil, s'élevèrent au-dessus d'eux-mêmes, négligèrent la pure doctrine, et s'attachèrent à de fausses divinités, les mauvais esprits acquirent de l'autorité dans le royaume des bons. Ainsi naquit dans le monde la lutte du bien et du mal, lutte qui continue sans interruption. A la fin cependant, après de nombreuses alternatives, la lumière aura le dessus sur les ténèbres. — La religion zend est, comme on voit, fondée sur le dualisme; mais le triomphe du bien, qu'elle prédit pour la fin des temps, insinue qu'au fond de cette discorde il y a l'unité.

Retournons maintenant à la partie historique de la tradition arjanique Le Zendavesta parle d'une scission profonde qui éclata au sein du peuple, jadis unique, desArjas; et l'on y cite comme auteur de cette division, les tribus qui s'établirent immédiatement au nord de la patrie commune. Il est, du reste, facile de comprendre pourquoi la tradition a principalement ces tribus en vue ; tous les royaumes fondés dans les temps historiques sur l'ancien sol arjanique, ceux des Mèdes et des Perses, l'empire d'Alexandre, et celui des Séleucides, ses successeurs, eurent dans les Turaniens leurs plus dangereux ennemis. Les Etats ariens étaient continuellement menacés des invasions des nomades du Nord, que les Perses désignaient par la dénomination générale de Sakes. Il doit aussi en avoir été de même dans les siècles antérieurs, dont il n'est pas fait mention dans les sources historiques des Grecs et des Perses parvenues jusqu'à nous, mais auxquels le Zendavesta fait allusion. On peut donc admettre avec confiance que, dès l'antiquité la plus reculée, ïuran était déjà l'ennemi mortel d'Iran ; et si les livres zend, en parlant de cette scission, mettent Turan en avant, cela est parfaitement dans la nature des choses.

Toutefois il est certain que le récit du Zendavesta est incomplet. Ce n'est pas seulement Turan qui s'est séparé d'Iran ; il résulte de faits incontestables, qu'outre les auteurs de la scission turanienne, les ancêtres des Celtes, desCimbres,

làà HISTOIRE PRIMÏTVE

des Grecs, des Tyrrhéniens, des Thraces, des Illyriens, des Germains, des Cariens, des Slaves et des Indiens septentrionaux, formaient dans les temps primitifs un même tout avec les Arjas ; mais que plus tard ils ont abandonné leur patrie primitive, et ont formé des peuples particuliers. En effet, les restes d'une langue primitive arienne, qui se retrouvent dans les divers dialectes des peuples susdits, attestent leur union primitive, leur origine commune. La lacune que nous venons de signaler dans le récit duZendavesta, est d'ailleurs comblée par une autre source, d'un plus haut intérêt encore, la table généalogique des Noachides. Ce document signale sous le nom de Mad ou des Mèdes le représentant de la race arienne ; mais il dit en même temps que Gomer, Magog, Javan, Tubal, Mésech, Thiras, Àskenas, Riphat, Thogorma, Elisa, Tharsis, Cithim et Dodanim étaient frères de Mad; c'est-à-dire, que les Cimmériens, les Slaves, les Grecs, les Finnois, les Thraces, les Germains, les Celtes, les Arméniens, les Etrusques, les Cariens, les Illyriens, formaient, dans l'origine une même famille avec Mad ou avec les Arjas. Ainsi, la tradition mosaïque et la tradition arienne se donnent la main. La comparaison que nous avons faite des documents originaires des zend, des Indiens et de Moïse, permet de tirer quelquesconclusions. L'expérience prouve que, régulièrement, chaquepeupletientàsalangueetla conserve; etque si, malgré cela, il s'y fait des changements considérables, il faut admettre l'influence de circonstances extraordinaires. On peut considérer comme une circonstance de ce genre, une séparation violente qui éloigne de bonne heure une tribu et l'isole de la race primitive; ou des émigrations lointaines, et sous un climat différent de celui de la patrie primitive; car on ne peut contester que le sol et le climat n'influe puissamment sur le développement dune langue. Or, si l'on applique à la racejaphétique en particulier ces considérations tirées de l'essence de la nature humaine en général et confirmées par l'histoire, on peut en déduire les règles suivantes : 1° Moins un peuple dont l'origine

japhétique est établie par d'autres preuves, a conservé la langue primitive des Arjas, plus, vraisemblablement, sa séparation de la souche primitive, ainsi que son existence particulière et distincte, doivent être anciennes, et vice versa ; 2° plus le dialecte d'une branche arienne ou japhétique séparée, conserve fidèlement les caractères de la langue primitive, plus on peut admettre avec assurance qu'elle n'est sortie que plus tard de la communauté de la famille, ou que, si son émigration a eu lieu de bonne heure, elle est restée dans le voisinage, et qu'elle n'a pas complètement brisé les liens qui l'attachaient à la souche primitive.

Cette règle est, croyons-nous, confirmée par l'exemple du peupleFinnois. J'ai fait voir que Moïse parle des Finnois sous le nom de Mesech et de Tubal, et qu'il les range parmi les descendants de Japhet. Nous savons d'autre part, que le dialecte de Mesech et de Tubal, c'est-à-dire, des Finnois d'Espagne, s'éloigne beaucoup de la langue primitive arienne; mais nous savons en même temps que cette peuplade a émigré en Europe avant les Cimmériens, les Celtes, les Germains et les Grecs, et qu'elle s'est avancée jusqu'aux limites extrêmes de l'Occident. Il s'en suit que de tous les Japhétides connus, les Finnois se sont le plus tôt séparés de la souche primitive. Y aurait-il donc trop de hardiesse à dire que ces Finnois, qui commencèrent les émigrations japhétiques, ont quelque liaison avec les Turaniens, à qui le Zendavesta attribue la désunion des Ariens? Malheureusement, il n'est pas encore possible d'appeler ici à notre secours la linguistique, ce moyen puissant, qui rend de si grands services dans le domaine de la famille des peuples indo-germains.

En effet, l'obscurité règne encore sur les relations qui existent entre les langues que parlent les différentes nations du centre de l'Asie, siège primitif des Turaniens. Cependant lin point est déjà certain. C'est que les Mesech et Tubal, de la généalogie de Moïse, c'est-à-dire, les Basques d'Espagne, de même que ces tribus finnoises qui, dans la Germanie de

Tacite, apparaissent ça et là comme des îles dispersées sur l'océan du monde slave et germain, sont parents, par le langage, de plusieurs peuplades du nord de l'Asie, telles que, en Sibérie, les Tschermisses, lesOstiakes et les Syriaenes (1). Or, ces peuplades habitent, de temps immémorial, les vastes domaines des Turaniens du Zenclavesta.

En conséquence, jusqu'à ce que le contraire soit démontré par des recherches approfondies, je réclame, appuyé sur les faits que j'ai cités, le droit de déclarer que les Turaniens du Zendavesta et les Finnois de l'antiquité, étaient parents.

Les Turaniens étaient pasteurs, sans contredit. Or, la nature même de ce genre de vie amène des séparations, parce que, grâce aux accroissements de la population, le pays qui a nourri les pères ne suffit bientôt plus aux enfants et encore moins aux petits- enfants. Il doit doncy avoir eu des scissions chez les Turaniens, aussi bien que parmi les Iraniens. Or, je suis d'avis qu'une partie des Turaniens, prémices des émigrations occidentales, se dirigèrent vers l'Europe et là, se multiplièrent jusqu'à former des peuplades, que la table généalogique de Moïse désigne par les noms de Mésech et de Tubal, et Tacite par celui de Finnois. Je crois en second lieu, qu'une autre partie de ce peuple, prémices des émigrations orientales, se porta vers la Chine et fonda cet empire.

Quant aux autres Japhétides, ils paraissent avoir conservé leur union primitive avec les Arjas, assez longtemps après que les Turaniens restés au centre de l'Asie, eurent pris une position hostile à l'égard des Iraniens. C'est ce qu'attestent les traces profondes qu'en ont conservé leurs dialectes : ce fait ne se laisse expliquer que par une liaison de longue durée. Mais enfin, ils sortirent à leur tour de cette union, et cherchèrent une nouvelle patrie dans des pays étrangers. Selon moi, le Zendavesta insinue un des motifs de cette séparation,

(!) Grîmm. Geschîckte der deutschen sprache, l. 174.

lorsqu'il rapporte que le peuple d'Iran fut subjugé par celui de Turan. L'histoire, en effet, prouve, par d'innombrables exemples, que des conjonctures fâcheuses, les malheurs de la patrie, et en particulier, la soumission à un joug étranger, sont des causes d'émigration. Ainsi, il se peut que, pour échapper au joug des Turaniens, Ascan, Gomer, Javan, et d'autres, se soient portés vers l'ouest. Mais un motif d'une nature différente, concourut encore à rendre cette séparation plus profonde. L'horreur pour le culte des idoles, que le Zendavesta exprime en termes si énergiques, n'est pas un trait qui appartienne exclusivement au prophète Zoroastre: il en appelle lui-même à des docteurs plus anciens, qui, comme lui, se sont élevés contre de pareils abus. Un sentiment profond de moralité et de vénération pieuse pour la divinité, anime les meilleurs esprits d'Iran. Mais parmi les Arjas, comme parmi les autres Japhétides, il se trouva des hommes que leur penchant portait au culte polythéiste de la nature ; et ces tendances contradictoires, durent amener des querelles, et devenir des causes de séparation. Aussi, on peut démontrer que la séparation des Arjas méridionaux de ceux du nord, c'est-à-dire, des Indiens d'avec l'unité du peuple zend, a été une conséquence de la cause susdite.

En effet, on a fait remarquer plus haut que le sanscrit rend l'idée de Dieu par le mot Dewa. Or, c'est par le même mot, augmenté seulement d'une voyelle intercalée, Daewa, que le Zendavesta désigue les esprits des ténèbres, Ariman et consorts. En outre, le roi du ciel, en sanscrit, s'appelle Indra; et le Zendavesta assigne à ce même Indra une place dans la race infernale d'Ariman. Fait remarquable, qui prouve d'une manière incontestable, qu'à une époque inconnue, le peuple arja a déclaré idolâtres d'anciens frères de race, qui se dirigèrent vers l'Inde (1). — Mais les Indiens les payaient de la même monnaie : le mot zend mainju, souvent employé

(l)Lassen. I, 524.

1SÏ6 HISTOIRE PRIMITIVE

en parlant d'Ahura Mazda et des Jazata (Ormuz et tes Izeds), veut dire céleste, supérieur aux choses terrestres ; tandis qu'en sanskrit il siguifie feu de la colère. Ce qui veut dire que le peuple de l'Inde voyait dans les adorateurs d'Ormuz des serviteurs de l'enfer. Cette opposition s'étendait jusque sur le terrain de la politique. En zend, dagju signifie la division territoriale du royaume en provinces : Darius, par exemple, appelle dagju, les districts qui lui obéissent. Le sanscrit, au contraire, emploie ce mot pour désigner des séditieux, des voleurs, des peuples qui se sont éloignés de la loi divine (1). Cela est assez clair : des querelles religieuses doivent avoir amené les Arjas du sud à se séparer de leurs frères du nord. Mais suivons les émigrants dans leur nouvelle patrie. Des preuves suffisantes établissent qu'ils se fixèrent d'abord dans la partie supérieure, le pays aux cinq fleuves (2). Longtemps après, ils conservaient encore le genre de vie de l'ancien pays d'origine, c'est-à-dire, qu'ils étaient pasteurs. Nous avons déjà donné plus haut quelques preuves de la vie pastorale des anciens indiens ; en voici encore quelques unes : Le mot gokara signifie originairement pâturage pour les vaches ; mais il devint plus tard une expression technique philosophique, et comme telle, il signifie des objets de la perception sensible. Il en est de même de goshtha, proprement troupeau de vaches, et qui est employé pour signifier assemblée, entretien. — Gojuga proprement un joug, une paire de vaches, se dit de toute espèce de couple. — Le mot gomshti, qui signifie en général, querelle, combat, veut dire originairement, désir d'avoir des vaches, parce que toute querelle pour le mien et le tien avaient primitivement pour objet la possession de ces animaux (3). Les troupeaux sont signalés comme la principale richesse des bramines et des rois, et dans les épopées, les rois vont à certains temps de l'année faire la revue de leurs troupeaux de bœufs et de vaches. Veut-on

(1) Lassen. — (2) Ibid. SU. — (3) Ibid. 815.

donner une idée de la générosité extraordinaire d'un roi, on dit de lui qu'il a donné à tel et tel bramine de 1000 à 10,000 vaches. Enfin, il est également hors de doute, que le culte religieux voué plus tard à ces animaux par la superstition indienne, tient à la vie pastorale des temps primitifs.

À côté du soin des troupeaux, naquit de bonne heure l'agriculture, et avec elle la vie commune avec des demeures fixes. Le mot vie, qui signifie lieu, demeure, est de la plus haute antiquité, et kristhi, qui originairement signifiait laboureur, reçut la signification & homme en général. Dans les plus anciens Védas, il est parlé de villages sous le nom de grama, et de villes, sous celui de puri, expression parente duTcoliç des Grecs, et qui est dérivé de la racine pri, remplissage (1). On voit, par certaines données, que, d'après la très-ancienne manière de voir des Indiens, la réunion d'au moins cinq familles suffisait pour former un tout politique (2). Le chef d'une réunion de ce genre s'appelait viepati. Le peuple était donc, à ce qu'on voit, primitivement partagé en une foule de petites tribus; et dans de pareilles conjonctures, un royaume régulier ne pouvait encore prendre naissance.

Il en fut autrement, lorsque la population se fut accrue et répandue dans les plaines profondes arrosées par le Gange. Là, elle rencontra des noirs de la race de Cham, laquelle doit avoir émigré dans l'Inde avant les Àrjas. Les Indiens ont, comme tes Grecs, deux anciens poèmes épiques, le Ramaïana et le Mahabarata, qui, pendant longtemps, ne se transmirent qu'oralement. On avait coutume de les chanter aux fêtes où Ton offrait des sacrifices, ainsi qu'à la cour des princes ; et de là vient qu'il s'y fit, avec le temps, une foule d'additions (3). Or, ces deux poèmes parlent de grands combats, livrés autrefois pour la domination de l'Inde, et ces récits, selon toute apparence, ont pour fondement le souvenir du choc delà race blanche des Arjas avec la race noire de Cham.

(1) Lasscn, 816. — (2) Ibid. 797 et 808. — (3) Ibid. 482.

Certains passages du Ramaïana parlent, en effet, des singes et de leurs rois, tantôt secourus, tantôt traités en ennemis par les héros indiens. Or, il est apparent que les Indiens, fiers de leur beauté et de leur force, désignent, par ce terme méprisant, la race indigène des noirs. C'est dans le même sens que sont mentionnés, çà et là, dans le même poème, les Raxasa, qui troublent les sacrifices et dévorent les prêtres (1) : ce terme désigne des races sauvages et ennemies de toute culture. On ne peut déterminer combien de temps durèrent ces guerres ; plusieurs siècles paraissent s'être écoulés au milieu de ces luttes. A la fin, cependant, les Arjas triomphèrent et étendirent leur domination vers le Dekan ou la partie méridionale de l'Inde.

À ces guerres se rattachent vraisemblablement les migrations des Cuschites du Dekan vers l'ouest: on peut supposer qu'un grand nombre d'entre eux, pressés par les Arjas, quittèrent leur patrie, et, suivant le rivage de la mer, se dirigèrent à travers l'Indus et par la Gédrosie, vers le golfe Persique, où nous les avons trouvés en étudiant la généalogie des Chamites.

D'autre part, c'est avec le triomphe définitif des Arjas sur la race noire, que commence la culture intellectuelle dans l'Inde septentrionale. Cette culture n'est pas, à beaucoup près, aussi ancienne qu'on l'avait supposée autrefois. Aucun événement bien établi ne remonte au-delà du XIVe siècle avant Jésus-Christ (2'). Vers l'époque où les chants d'Homère furent recueillis en Grèce, c'est-à-dire vers l'an 1000 avant Jésus-Christ, la même chose eut lieu dans l'Inde avec les Védas, c'est-à-dire, les chants, les prières, les prescriptions religieuses qui renferment la doctrine religieuse la plus ancienne de ce pays. Ces Védàs sont la base de la littérature indienne. Mais ce n'est que dans ces derniers temps qu'on a livré à l'impression des fragments isolés de ces livres, et ou-

(1) Lasse», 533. — (2) Ibid. 74o.

vert ainsi la voie à une étude plus sérieuse. Or, depuis lors, on a déjà vu s'évanouir insensiblement cette admiration enthousiaste que, il y a trente ou quarante ans, on vouait parmi nous (allemands) aux antiquités indiennes.

La religion des Védas est le culte polythéiste de la nature. Elle reconnaît trois divinités du premier rang : Indra, Varuna, Agni. Indra est le ciel brillant, le bleu incommensurable de l'éther ; et c'est de là aussi qu'il tire son nom ; car Indra signifie bleu. Il est, en outre, la force de la nature qui produit les orages et qui, par des pluies bienfaisantes, raffraîchit la terre altérée. Né avant tous les autres immortels, il a, selon la doctrine des Védas, armé de vigueur et de force les autres dieux, affermi la terre chancelante, fixé sur leurs bases les montagnes ébranlées, donné une mesure à la vaste atmosphère, et étendu les cieux. Indra dirige l'éclair ouïe carreau de la foudre, avec lequel il tue les esprits mauvais qui tiennent emprisonnées les eaux du ciel, c'est-à-dire, qui empêchent la pluie de tomber. Parmi ces mauvais esprits, il en est un qui s'appelle Vritra, c'est-à-dire enveîoppeur, parce qu'il relire, fait disparaître les noirs nuages qui couvrent le ciel ; les deux autres s'appellent Bala et Pani. Tous les trois, ils enlevèrent du ciel les vaches des dieux, et les retinrent captives dans les cavernes des montagnes. Mais Indra découvrit leur retraite, brisa les cavernes avec ses carreaux et ramena les vaches reconquises (1). La vie pastorale des Arjas dans l'origine, ainsi que la nature de l'Indoustan, se reflet en dans ce mythe. Les vaches signifient les nuages qui donnent la pluie. Lorsque les plaines des vallées, desséchées par le soleil, soupirent après l'eau quiles raffraîchit, souvent, à la lisière des hautes montagnes qui, de leurs sommets blanchis, ceignent comme d'une couronne, le côté septentrional de l'Inde, on voit paraître des nuages pluvieux qui promettent quelque rafraîchissement. Le pâtre et le laboureur se livrent à ce

(1) Lassen, 756.

130 niSTOIRE PRIMITIVE

doux espoir; mais, très-souvent ces nuées trompeuses se dissipent comme par enchantement. Ce sont les mauvais esprits, dont la jalousie a produit ce résultat. Mais à la fin Indra est touché de compassion et il intervient avec ses foudres, c'est-à-dire, qu'il envoie un orage, et, qu'alors, les cataractes du ciel répandent leurs eaux sur la terre.

La seconde divinité s'appelle Varuna, c'est-à-dire qui embrasse, contient. Il est, en effet, la voûte extérieure du ciel, qui renferme l'air. On dit de lui qu'il a frayé la voie au soleil, poussé en avant les vagues des torrents, semblables à celles de la mer; et créé les longues nuits après les jours brûlants. Varuna rappelle non-seulement par l'idée qui s'y rattache, mais encore par le son de ce mot, Uranos des Grecs, à qui était aussi spécialement consacrée la nuit avec l'armée des astres. Varuna a la surveillance des oiseaux qui volent dans les airs, des vaisseaux qui sillonnent la mer, des douze mois et des vents qui dominent au loin ; car il est l'espace sans mesure.. Le culte de ce dieu rappelle non-seulement des phénomènes physiques, mais aussi des idées morales. C'est lui qui est présent partout, qui surveille toutes les actions des hommes; sa colère cause la ruine, son approbation amène le bonheur; aussi, les anciens Indiens l'honoraient-ils par des sacrifices (1).

La troisième divinité des Védas est Agni, la puissance du feu. Il s'appelle le Purohita, ou le prêtre des sacrifices; il éveille les dieux, les excite à sacrifier; et c'est lui également qui amène aux dieux les victimes des hommes. C'est pour cela qu'il est appelé le messager et le médiateur entre le ciel et la terre, entre les dieux et les hommes. Il habite au milieu des mortels, il est le protecteur du foyer et des hommes réunis en société; il apporte aux hommes, de la part des dieux, des trésors et des aliments; et c'est pour cela qu'il est appelé le riche; il les protège contre leurs ennemis et surtout contre

(1) Lassen, 758.

•les Raxasa ou les barbares noirs qu'il brûle ; il purifie les hommes, et reçoit, à ce titre, le nom de Pawaka, purificateur. Les Védas donnent des épouses à ces trois dieux principaux, ce sont : Indrani, Varunani et Agnaji.

Parmi les êtres célestes du second rang, viennent, en premier lieu, les dieux de la lumière. Le premier est le dieu du soleil, devant qui la nuit et les astres prennent la fuite comme des voleurs. Il s'élève dans le ciel sur un char traîné par sept coursiers rouges. ïl a beaucoup de noms qui désignent ses différentes qualités, et tantôt, on adore comme une seule divinité la totalité de la puissance du soleil ; tantôt, on rend ce culte à chacune de ses qualités, comme à autant de divinités particulières. A côté du dieu unique du soleil, qui s'appelle le céleste Sura, Surja ou Savitri, c'est-à-dire générateur, les Védas célèbrent ses différentes apparitions et influences, sous les noms de Mitra, soleil de midi, de Pushan, qui nourrit, de Bagha, ï 'heureux, à'Arjaman l'honorable, etc.

On adore également l'aurore, Ushas, fille du ciel, dont elle ouvre les portes ; elle est en même temps fille du soleil et de la nuit; et quoique ancienne, elle renaît tous les jours. A son arrivée, les hommes, les animaux et les oiseaux sortent de leur gîte ; lorsqu'elle commence à briller, tout reçoit une nouvelle vie. Le nom d'Ushas, qui est le même en zend, s'est conservé dans l'éolien auacoç, d'où est venu le grec Eos, qui se dit en lithuanien ausra, en latin aurora (2).

Parmi les dieux de la lumière, on place, en outre, les deux Acvin ou cavaliers, qui arrivent avec les rayons du soleil et qu'on invoque au lever de l'aurore. Le nom à'Acwin désigne les rayons lumineux qui précèdent l'aurore. On les glorifie de ce qu'ils sauvent du danger une foule de personnes, de ce qu'ils viennent aux secours des navigateurs pendant la tempête, et les transportent au rivage, soit sur leur char, soit ur leurs coursiers (3).

Lassen, 76i. — (2) Ibid. 762. — (3) Ibid.

A l'air, qui est le domaine d'Indra, appartiennent les vents* qu'on conçoit tantôt comme un être unique, Waju, tantôt comme des dieux isolés, Marut. Sous ce dernier aspect, les Marut sont fils de Rudra, c'est-à-dire, dieu des orages, qu'on appelle aussi le brillant sanglier du ciel et le destructeur. On l'invoque pour écarter ses traits qui tuent les vaches et les hommes, et afin qu'il daigne épargner les vieillards et les jeunes hommes, les fils et les petits-fils, le père et la mère. Toutefois, iesYédas ne signalent pas seulement la puissance destructrice de Rudra ou de l'ouragan, ils relèvent aussi son pouvoir bienfaisant. Ils enseignent que Rudra porte bonheur aux humains et aux troupeaux, qu'il fournit à leur nourriture, porte dans sa main les remèdes les plus excellents, et protège les hymnes et les sacrifices. Plus tard, la théologie brahminique a fait de Rudra une fraction de sa trinité et l'a changé en Siva, le destructeur. Mais les Védas ne le connaissent que comme un dieu subordonné à Indra, le roi du ciel.

Il en est de même de Wischnou, collègue d'Indra, et qu'on appelle celui qui marche à grands pas. On lui attribue trois pas, au sujet desquels il est dit, clans un passage du Rigvéda : le mortel se tourne promptement vers deux de ses pas, pour les contempler; quant au troisième, personne ne peut l'atteindre, ni le supporter, pas même les oiseaux dans leur essor. — Wischnou est le firmament resplendissant : son pas le plus élevé signifie sa partie méridionale ; les deux autres, le Levant et le Couchant. Plus tard, la théologie des Brahmines en fit aussi une fraction de sa trinité (1).

Les Védas ne disent rien du culte de la lune et des planètes, et parmi les constellations, ils ne connaissent que celle de la Grande-Ourse, qu'ils appellent Septuple. Quant à la terre, elle est ordinairement invoquée sous la dénomination composée de Djam-Pritkivi, c'est-à-dire, étendue au loin. Les amas d'eaux, à leur tour, sont regardés comme des

(1) Lassen.

déesses, dont les vaches boivent l'eau, et qui renferment YAmrita (l'ambrosia) et des remèdes salutaires, il y a encore du reste, dans la doctrine des Védas, des dieux particuliers pour l'eau, et que Ton appelle Aptja. Leur souverain est Indra (1).

À l'époque des Védas, l'esprit était encore si complètement dominé par les impressions de la nature extérieure, qu'on ne rencontre dans leur doctrine sur la divinité, qu'un petit nombre de traits qui aient rapport à la morale. 11 y en a cependant : ainsi, parmi les dieux de cette espèce, le principal est Brihaspati ou Brahmanaspati, c'est-à-dire, seigneur ou protecteur de la prière, son nom désigne la tension ou la direction laborieuse de l'esprit vers le culte des dieux, la dévotion, son énergie, ses effets. En poursuivant cette pensée, on ne pouvait manquer d'en venir à mettre Brahmanaspati en relation intime avec Indra, le dieu suprême. C'est ce qui est arrivé. Les Védas l'invoquent en même temps qu'Indra, et lui attribuent, en tout ou en partie, les actions du dieu du ciel. Quelquefois, mais rarement, on lui attribue l'irruption violente dans l'enfer de Bala, la victoire remportée sur des ennemis, le carreau de la foudre, et même jusqu'à la puissance créatrice. Il est dit, en effet, dans un hymme du Rigvéda, que Brahmanaspati a inventé l'aurore, l'éclat du ciel, ainsi qu'Agni, c'est-à-dire, la puissance du feu, et qu'avec sa foudre, il a battu les ténèbres; que c'est lui qui accorde des descendants, la force et la richesse. Ainsi, comme on le voit, les Védas frayent déjà la voie à la transition qui mène à la théologie plus récente des Brahmines, laquelle met Brahma à la place d'Indra à la tête de la trinité.

Un second nom de Brahmanaspati est celui de Vakaspati, maître du discours, du langage. Le langage lui-même, est invoqué sous le nom de sarasvati, mère de bonnes pensées.

Les Védas publiés jusqu'à ce jour font rarement mention

(l)Lassen. 766,

de Jama, le dompteur ou le dieu de la mort. Marcher dans la voie, faire la roule de Jama, c'est mourir. Dans une hymme antique, Jama est appelé fils de Yivaswat, du soleil, celui qui réunit les hommes, roi, enfin. Ces paroles présentent un accord remarquable avec la doctrine zend sur Jima, le grand roi des premiers humains, qui a réuni les hommes.

Enfin, les Védas connaissent encore une troisième classe de dieux appelés Vicve-Dewas. On les invoque comme protecteurs et auxiliaires des hommes; ils brillent comme les rayons du soleil, donnent la pluie, sont impérissables, exempts de haine et doués d'une haute sagesse. En comparant les divers passages où il en est fait mention, on peut en conclure que le peuple véda, sous le nom de Vicve-Dewas, adorait, comme des génies protecteurs, les esprits des ancêtres ainsi que leurs vertus.

Mais en voilà assez sur la doctrine des Védas : elle n'est, à ne pas s'y méprendre, que le culte de la nature animée par une imagination vive, avec bien peu d'idées morales. Son origine remonte, sans contestation, au temps où les Àrjas vivaient encore réunis. 11 est évident que la fable des Pélasges italiens au sujet de Cacus qui enleva les bœufs du soleil et les cacha dans une caverne, revient au mythe indien de Bala, qui détourna du ciel les vaches des dieux, et les tint renfermées dans les cavernes des montagnes, jusqu'à ce qu'Indra, avec sa foudre, eût brisé le rocher et délivré ces animaux. Or, ce n'est pas de l'Inde, où les Pélasges d'Italie n'allèrent jamais, mais de la patrie commune d'Àrjanem-Vaégo que ce peuple apporta cette fable dans l'occident. On comprend aussi, maintenant, pourquoi le Zendavesta déclara esprits infernaux, daewas, tant Indra que les autres dewas du peuple sanscrit : C'est que le sentiment moral élevé, propre au monothéisme, et qui distinguait les Ariens rigoureux, voyait dans le culte de la nature, qui avait commencé à germer dans l'Àrjanem-Vaégo, une apostasie de l'antique vérité primitive, un crime de lèse-majesté divine.

Dii reste, les Ariens de l'Inde expérimentèrent bientôt euxmêmes que leur théologie n'était pas soutenable, et qu'avec elle, le fondement de l'ordre social était en péril. En effet, les combats héroïques qui sont comme le crépuscule de l'histoire de l'Inde, donnèrent naissance à un vif sentiment de soi-même, à un orgueil sauvage, qui eut pour effet d'éteindre, dans plusieurs de ces héros, tout respect pour des dieux qui n'étaient que de Vains fantômes d'une imagination en délire ; puis, de porter l'esprit mondain, éveillé en eux par les excitations de la vie guerrière, à se placer au-dessus de l'ancienne croyance, et à n'admettre d'autres limites de ce qui est bon et permis, que la cupidité, la force et la prudence de l'homme. Aussi, plusieurs passages des deux poèmes épiques mentionnés plus haut, font voir que le culte des anciennes divinités avait subi un grand échec : des Dewas y sont représentés vaincus par des héros humains ; il n'y a plus de ligne de démarcation bien tranchée entre les êtres célestes et les êtres terrestres : des demi-dieux font leur séjour sur la terre; les dieux apparaissent aussi aux hommes, et ceux-ci peuvent aller visiter Indra lui-même dans sa demeure. Un certain ton de mépris pénètre même dans l'essence intime du culte divin. L'opinion commence à prévaloir, que celui qui prie peut triompher des dieux, dès que, par la pénitence et la mortification des sens, il a atteint le plus haut degré de la sainteté (1). Au fond, il arriva aux Indiens ce qu'on remarque en Grèce après la composition des poèmes d'Homère. Les dieux de ce poète pouvaient-ils inspirer le respect? leur nom, leur image, étaient-ils capables de réfréner des passions sauvages, de réprimer des pensées criminelles? En aucune manière : jouets agréables de l'imagination, ou s'en amusait, on en riait même quelquefois. De même, la foi aux anciennes divinités indiennes avait servi jusqu'alors de lien à leur société : cette foi tombée, un bouleversement complet fut imminent.

(1) Lassen, 766.

Mais, comme cela arrive souvent, le mal portait avec lui son remède. Ce même esprit héroïque, qui avait fait naître l'orgueil, alluma en même temps le désir d'une vaste domination ; et aussitôt que quelques héros eurent réussi à fonder çà ou là un pouvoir considérable, on vit des savants, des hommes perspicaces, s'attacher à ces nouveaux princes, et mettre à leur service les ressources de leur esprit, dans le but d'assurer leur domination par l'établissement de formes protectrices, et de donner à la société une base nouvelle. Ces efforts furent couronnés de succès; ils créèrent un système de lois, qui réglaient la vie privée et raffermissaient la croyance à la divinité. Ce changement nous amène au début du développement le plus remarquable de la société indienne; et les documents originaux nous permettent d'en montrer, d'une manière satisfaisante, les commencements et les progrès. La division des Indiens en castes en fut le résultat.

Au temps du Véda, il y avait bien chez les Arjas de l'Inde des autorités et des princes ; mais pas de grands souverains, ni un état sacerdotal distinct. Aussi le Rigvéda ne parle pas de Brahmines, quoiqu'il y soit fait mention de personnages isolés, qui prêtaient leur ministère lorsqu'on offrait des sacrifices. On appelait ces sacrificateurs purohita, c'est-à-dire, préposés aux sacrifices (1). Le sanscrit a deux expressions pour dire un sacrifice, savoir : hu, qui a du rapport avec le grec Sue* eljag, en zend jaz, qui fait penser au àyioç des Grecs. Le sacrifice le plus ancien fut celui des liquides ou la libation du soma, consistant dans le suc de la plante appelée soma, et qui, mêlé avec du petit lait, de la farine d'orge et une espèce de grain sauvage, donnait, par la fermentation, une liqueur fort enivrante (2). Le sacrificateur en buvait luimême et en faisait des libations aux dieux. La seconde espèce de sacrifice était l'holocauste de beurre, que l'on jetait dans le feu (3). Ce ne fut que plus tard qu'on y ajouta des

(I) Lassen, 802. - (2) Ibid. 785. - (3) Ibid. 791.

sacrifices sanglants, en immolant des chevaux en l'honneur des dieux (1). Les riches seuls pouvaient offrir de pareils sacrifices ; c'est pourquoi il n'en est que rarement fait mention ; et ils n'avaient lieu que lors du sacre des rois. Leur existence, du reste, prouve que déjà il s'était formé des empires plus considérables.

Il est dans la nature humaine que les rois appuient leur pouvoir sur la croyance à la divinité, et qu'ils cherchent à imiter dans leurs cours des institutions que la religion attribue au ciel.

L'ancienne doctrine du Véda reconnaît, comme, nous l'avons montré plus haut, dans la personne du brahmanaspati, le grand-prêtre du ciel. Lors donc qu'il se forma des souverainetés considérables, chaque souverain voulut avoir son grand-prêtre. Mais les purohita ne formaient pas encore une classe à part. Le Rigvéda nous apprend comment elle se forma : il fait mention d'un roi, appelé Cantanu, dont le frère, Dempi, remplit la charge de grand - prêtre royal. Ce Devapi appartenait, comme son frère, àla classe des guerriers ; et, cependant, il s'acquittait de l'oblation des sacrifices (2). L'autorité de cette famille royale de prêtres alla en augmentant ; le prince les admit dans son conseil et il ne se passa pas un bien long temps sans qu'ils ne devinssent les arbitres des décrets royaux, ainsi que des résolutions du peuple. Un culte brillant fut institué et l'on reconnut que la science est requise pour offrir les sacrifices dans la forme convenable et pour bien réciter les prières. Le mot brahma, hrahmana, désigne originairement celui qui adresse les prières aux dieux, et qui accomplit les cérémonies et les rites sacrés (3). En vertu d'un développement nécessaire, les brahmanes partagèrent le pouvoir et l'autorité des purohitas, ou, en d'autres termes, ces deux charges se fondirent ensemble ; il s'éleva des écoles qui recueillirent les chants du culte divin, en donnèrent l'ex-

(l)Lasscn, 792. - (2)Ibid.. 802. - (3)Ibid. 801.

plication et communiquèrent à la génération qui se formait, Ja vraie manière d'offrir les sacrifices. Mais comme l'occupation que donnait aux brahmanes le soin des affaires religieuses, réclamait tout leur temps, on dut aussi pourvoir à leur entretien.

Auparavant, les princes indiens avaient de leur plein gré fait des présents aux purohitas pour l'oblation des sacrifices. Quand il y eut de grands souverains, on leur fit un devoir de doter richement les brahmanes (1). 11 est dit dans le Code de lois de Manon, dont nous parlerons plus loin : le don l'ait à qui n'est pas brahmine, a une valeur simple; double, s'il est fait à un brahmine; centuple, s'il est fait à celui qui étudie les Védas; et ce que l'on donne à celui qui possède complètement la science des Védas, a un prix infini. Aussi, d'après un passage du Ramaïana, le roi Dacaratha, après le sacrifice d'un cheval, fit aux grands-prêtres cadeau de toute la terre. Ils déclinèrent, toutefois, ce généreux présent, par le motif qu'ils n'étaient pas en état de protéger la terre, et que tout leur bonheur était l'étude des Védas; mais ils demandèrent une autre récompense. Alors le roi leur donna 100,000 vaches, dix fois dix millions en or et quatre fois autant en argent (2).

Mais ce n'était pas seulement des richesses que la classe des brahmines demandait aux princes, ils en exigeaient encore obéissance et soumission. Ainsi il est dit encore dans le Code de Manou (3) : « Le matin, lorsque le roi est levé, il doit rendre ses hommages aux sages brahmines qui ont vieilli dans l'étude des trois Védas, et donner suite à leurs oracles. Il doit toujours s'approcher d'eux avec humilité; car un roi qui a l'esprit modeste, conserve son trône. Le défaut de modestie a perdu beaucoup de rois, avec leur race et leur fortune, tandis qu'au contraire, par une conduite modeste, de simples solitaires ont quelquefois obtenu des royaumes.

(I) Lassen, 80b. — (2) Ibid. 806. — (3; ïbid. 803.

Il va sans dire que, si les Brahmines n'avaient pas rendu à la royauté de grands et importants services, ils n'auraient pu tenir un pareil langage. En effet, ils enchaînaient de la manière la plus intime, l'intérêt du roi à celui de leur propre classe, et visaient à l'établissement d'une monarchie indienne universelle. L'idée d'un empire est, autant que je puis voir, d'orfgine indienne ; de l'Inde, elle est passée aux Perses, et n'est arrivée aux Européens qu'en troisième lieu. Le mot samrag, souverain commun, désigne le roi des rois, à qui les princes des pays particuliers doivent obéissance (1). L'Inde était appelée à devenir un empire de ce genre : Le Code des Brahmines ordonne en effet, que, « dèsque le samrag a conquis un pays qui jusqu'alors n'était pas soumis, il doit y établir pour roi vassal, un prince de la race qui y règne. » Plus bas dans la hiérarchie, et sous tous les rapports en général, ce Code désire une organisation nettement tranchée. Il doit êtrenommédes surveillants (pati) un inspecteur d'un, de dix de vingt, de cent, de mille villages; il en est de même des villes. La loi désire en outre que le samrag s'entoure d'un conseil supérieur, dans lequel, cela va sans dire, les Brahmines aient les premiers la parole. Le samrag, outre un purohita, doit avoir aussi un ritwig (prêtre inférieur), et un duta qui prenne soin des affaires étrangères : il doit de même établir dans chaque province un baladjaxa, ou commandant supérieur de l'armée. — Tous les matins, le roi doit se rendre, accompagné de Brahmines, sous le portique, à l'effet de rendre la justice : toutefois, il peut confier ce soin à un Brahmine aidé de trois assesseurs. Enfin, il doit nommer des hommes de probité et d'expérience employés du trésor, avec charge-de faire rentrer les impôts.

On le voit, la classe des Brahmines, tout en veillant -à la conservation de ses propres intérêts, cherchait a grandir la royauté au dehors et à l'affermir au dedans. Elle lui donnait

(1) Ibid. 805.

également la plus haute consécration religieuse, moyennant une cérémonie appelée ahhischeka ou l'onction, pour laquelle on déployait beaucoup de faste, et qui se donnait, tant au roi lui-même, lors de son avènement au trône, qu'à son héritier, lorsqu'il était proclamé Juvaraga (jeune roi) ou successeur présomptif.

Dans toutes ces institutions, les Brahmines'nous apparaissent déjà comme une classe puissante, qui partage avec les rois l'autorité de l'Etat et qui s'est rendue indispensable au souverain. Or, il est dans la nature de l'homme que des corporations de ce genre ferment aux étrangers l'accès de leur pouvoir et réservent l'avenir à leurs propres enfants. En d'autres termes, les Brahniines devinrent, par une sorte de nécessité intrinsèque, une corporation héréditaire et exclusive, une caste. Ce ne fut toutefois pas sans luttes qu'ils réussirent à faire admettre le principe de leur hérédité. L'ancienne épopée indienne parle de combats opiniâtres entre les Brahmines et la classe des guerriers, et de la victoire finale que remportèrent les premiers (1).

La classe des guerriers remonte plus haut que celle des Brahmines : elle est la plus ancienne de toutes. L'histoire de l'Inde commence par des guerres contre la race noire, que les Arjas y trouvèrent à leur entrée dans le pays : il dut par conséquent y avoir des guerriers ; car, ce fut uniquement par la vigueur de leur bras que l'Inde fut conquise et conservée. Il est très-vraisemblable que, dans le principe, tous les Arjas en état de porter les armes, se mirent en campagne, et que, dans la suite seulement, lorsqu'on eut établi des royaumes considérables, il se forma une classe particulière de guerriers, espèce de corporation noble. Ces guerriers chez les Indiens sont appelés Xatrija (2), mot qui vient de xatra, force, vigueur ,etqui a du rapport avec le y~.pa.Toc des Grecs. Les armes principales étaient alors l'arc et les flèches. L'usage des cha-

(l)Ibid. 7U. — (2)Ibid. 809.

riots de guerre remonte aussi aux temps les plus anciens. En sanscrit, un char s'appelle ratha ; le même mot se trouve dans le zend, qui en outre, désigne les guerriers par le nom de ralhaestao, ceux qui se tiennent sur les chars (1). Il en est de même d'une autre expression, xatrapa (2), qui, en zend comme en sanscrit, signifie un chef supérieur, de guerriers. C'est de xatrapa qu'est venu le nom perse carpcon^. Or, cette communauté d'expression prouve que la classification des guerriers on un état distinct, existait déjà dans l'ancienne patrie, Arjanem Vaégo.

Après la formation des deux corporations des guerriers et des sages, des Xatria (ksatria) et des Brahmines, la distinction d'une troisième classe se fit naturellement d'elle-même. Elle comprenait tout le reste du peuple Arjas. Cette troisième classe porte le nom de Waïksas, dérivé de vie, demeure, maison. Ainsi, Waïksa signifie ceux qui sont domiciliés, par opposition avec les barbares vagabonds, ceux qui possèdent, par opposition à ceux qui n'ont rien et aux serfs (3). A mesure quelacivilisation s'accrut et qu'il se forma des Etats réguliers, on vit naître aussi les différentes conditions particulières de la troisième caste. Dans l'Inde, comme dans d'autres pays, l'agriculture, le soin des troupeaux, le commerce et l'industrie devinrent les soutiens et la force de ce tiers état. Le livre des lois de Manou, dit en effet : « Le soin des troupeaux, l'oblation des sacrifices, la pratique de l'aumône, la lecture des Védas, l'industrie du marchand, l'agriculture, le prêt à intérêt, telle est la vocation à laquelle la divinité a prédestiné le Waïksa » — Les Waïksas, aussi bien que les Brahmines et lesXatrias font partie du peuple souverain, et s'appellent aussi Arjas, c'est-à-dire, honorables (5). Ils prennent également part aux initiations religieuses, que la loi prescrit ^pour tous les Arjas. Cette initiation se fait au moyen d'un

(1) Lassen, 812.— (2) Benfey {Erschu. Grùber,Ency cl .11,17), p. 215. (3) Lassen, 1, 795. — (4) Ibid. 817. - (5) ïbid. 818.

cordon qu'on reçoit, et qui de l'épaule gauche traverse la poitrine. Le cordon des Brahmines est de coton et peut être porté dès la huitième année. Le Xatria reçoit le sien en entrant dans sa onzième année, et il est l'ait d'une herbe noble. LeWaïksa peut porter le cordon de laine, propre à son état, mais seulement après ses douze ans accomplis. L'initiation, unie à des cérémonies religieuses, est comme une seconde naissance, et les membres des trois classes autorisées à la recevoir, s'appellent doublement nés (1).

L'ordre social créé par les Brahmines comprend cependant encore une quatrième classe, celle des domestiques, des serfs. Lorsque les Àijas entrèrent dans l'Inde, ils y trouvèrent des peuples barbares, que vainquit la race envahissante et originairement blanche. Ceux qui furent ainsi soumis composent la quatrième classe. Le nom de Sutra, commun à toute cette classe, de même que les dénominations particulières par lesquelles on en désignait les subdivisions, telles que Nishada, Abira, Kandala, signifient originairement des barbares noirs, et quelques-unes, des tribus distinctes, dont les géographes grecs font mention (2). Le Sutra n'a aucune part aux consécrations religieuses, ni à l'instruction, et s'appelle pour cela, né seulement une fois (3) . De plus, il lui est l'ait un devoir de servir sans jalousie les trois castes supérieures. Leur subordination continue même dans l'empire des morts ; une demeure particulière leur est réservée dans le monde souterrain (4).

Dans le principe, les trois castes supérieures des Indiens ne différaient pas essentiellement des trois classes d'hommes libres, qu'on trouve chez les Germains du moyen âge, les prêtres, les nobles et le peuple ; et la quatrième caste, celle qui sert les autres, répond plus exactement encore à la foule considérable des serfs. Seulement, les Brahmines, par toutes sortes

(1) Lfisscn et Benfey, 1. cit. p. 217.— (2) Lassen, I. 798, 799 et 820. (3)Ihid. 797. — (-i)Ibid. 818.

de prescriptions, donnèrent à l'institution indienne une couleur particulière. Ils firent admettre comme une loi que chaque état doit être héréditaire, que le fils doittoujours prendre l'état de son père, et spécialement, qu'aucun mélange de castes ne doit avoir lieu par des mariages. L'héritier d'un Brahmine ne pouvait épouser que la fille d'un Brahmine, leXatria celle d'un Xatria et le Sutra celle d'un Sutra. Les enfants issus de mariages mixtes, étaient soumis à la malédiction, et tombaient dans la classe la plus vile. Les rapports des différentes classes entre elles, la vie journalière de chacun, étaient aussi réglés par une foule de prescriptions pénales. C'est ainsi que l'Inde reçut une forme toute différente de celle qu'elle avait au temps des Védas.

La loi qui créa ce changement est rapportée au père primitif de la race des rois, à Manou, frère de Jama, et par conséquent aux temps les plus reculés. Mais en réalité, elle est l'œuvre des Brahmines et en même temps le principe et le résultat de leur puissance croissante. Jusqu'à présent, on n'a pas encore réussi à déterminer, avec exactitude, l'époque où fut composé le Code attribué à Manou. Toutefois, il remonte bien jusqu'au IXe siècle avant Jésus-Christ (1) ; et il pourrait bien avoir été fait vers le temps où Lycurgue donnait des lois et une constitution aux Spartiates. Mais déjà avant la législation, dite de Manou, les Brahmines s'étaient rendus maîtres du culte, de tout l'enseignement religieux et des études scientifiques ; c'est sous leur direction que se trouvaient les écoles, dans lesquelles étaient expliqués les Védas, et où l'on enseignait la logique, la philosophie, l'astronomie et le droit.

Avant tout, ils créèrent une nouvelle théologie, détruisirent les doutes qui, comme nous l'avons dit, s'étaient fait jour au sujet des anciennes divinités, vers la fin de la période héroïque, et donnèrent aux croyances du peuple une base métaphysique. Les Arjas de l'Inde avaient un penchant

(1) Lassen, 800.

naturel à la spéculation et à la méditation. On voit déjà des traces de ce caractère particulier dans les hymmes les plus récentes du Rigvéda. Voici un de ces passages \1) : « Dans le commencement, il n'y avait ni non-être, ni être, ni monde, ni air, ni rien au-dessus de l'air, absolument rien qui enveloppai ou qui fût enveloppé. Ni la mort n'existait, ni l'immortalité, ni la distinction du jour et de la nuit. Mais Tad Cela, (c'est-à-dire l'être indéterminé, le quelque chose-rien) respirait sans souffle, avec Suadha (l'action de se poser soimême) qui est contenue en lui. Hors de lui, il n'y avait rien de plus récent : ce qui était, c'était l'obscurité ou le tout enveloppé dans les ténèbres et une eau qu'on ne pouvait distinguer, séparer; mais la force de la contemplation fit sortir de l'enveloppe la masse qu'elle couvrait. Karna, la curiosité, naquit la première dans l'esprit, et fut la semence créatrice originaire, que les sages, par leur pénétration, distinguent dans le non-être comme tendance à l'être. »

Les Brahmines tâchèrent, à ce que l'on voit, de trouver, comme les nouveaux philosophes allemands, une cause première non-être, un rien-quelque chose origine de tout. Telle était une des faces de leur philosophie. Mais ils devaient, en outre, mettre leurs spéculations en harmonie avec les dieux de la croyance populaire. Cette croyance avait, depuis les temps héroïques, éprouvé des changements considérables. Indra avait été remplacé parWischnou, le dieu du firmament brillant ; Àgni et Rudra avaient fait place à Schiwa, le dieu des tempêtes. Cependant, la caste des Brahmines voulait assurer à Brahmanaspati, son protecteur, la première place parmi les êtres célestes. Comment donc mettre cette trinité en harmonie avec l'unité que réclamait leur philosophie spéculative? On crut trouver une solution à cette difficulté dans un passage des Védas, où il est dit que l'Etre-Suprême a trois états : la création, la continuation de l'existence et la des-

(1) Lassen, 794.

truction. En conséquence, on déclara Brahma le créateur, Wichnou le conservateur, et Schiwa le destructeur ; et l'on établit la doctrine de l'unité de ces trois manifestations de la force originaire de la divinité (1).

A. côté de la spéculation, l'imagination eut aussi son droit, droit extrêmement étendu, presque sans limites. La chaleur brûlante du climat indien produit dans la race qui habite ce pays, une pente prononcée et prédominante au repos corporel (2). Or, cette paresse s'allie très-bien avec le feu et l'extravagance d'une imagination aventureuse.

La caste des Brahmines reflète en elle cette double propriété du caractère indien. Leur esprit, s'égarant loin de la réalité, erre sans retenue au milieu des rêveries fantastiques d'un monde imaginaire. La nature se métamorphose pour eux en un être vivant, plein de phénomènes divins, et le miracle devient comme leur pain de chaque jour. Une conséquence caractéristique de cet état de choses, c'est que l'Inde n'a pas d'histoire ; parce que ce genre de composition repose sur la considération calme et raisonnable de l'enchaînement naturel des événements, et n'atteint sa perfection que chez les peuples forts et actifs. L'instinct scientifique des Indiens, au contraire, cherche sa satisfaction soit dans les spéculations les plus abstraites, soit dans une poésie exagérée et monstrueuse, qui entasse sans fin les apparitions divines. Le sujet le plus cher aux poètes, par exemple, était le passage de l'être primitif inqualifié de la spéculation indienne au monde visible, ou la doctrine des aventara, c'est-à-dire, des incorporations de l'Etre-Suprême sous les formes diverses de sanglier, d'oiseau, de tortue, de lion, de poisson, de nain, d'homme, de dieu (3).

La littérature indienne créée par les Brahmines, est rêveuse. Mais cette sorte de rêverie n'exclut nullement la recherche de soi-même. Un poète connu disait des romanti-

(I) Lasscn, 783. - (2) Ibid. 411. - (3) Ibid. 77b.

14b HISTOIRE PRIMITIVE

ques : « Je ne veux pas de ces sentimentaux, car, quand l'occasion se présente, il en sort de mauvais compagnons. » Ces Brahmines fanatiques, dès qu'il s'agissait des intérêts de leur caste, avaient des yeux de lynx. Si l'Inde, dans le commerce des peuples entre eux, a presque toujours joué un rôle passif, c'est tout particulièrement leur ouvrage. Ils se sont très-bien accommodés de tous les conquérants étrangers, pourvu que leur autorité restât intacte. Mais chaque fois qu'on y a touché, ils ont montré un désir sauvage de s'en venger. Des persécutions semblables à celles que les Brahmines indiens firent peser sur les Boudhistes, ne se rencontrent nulle part ailleurs.

Mais il est encore un autre point que je dois faire ressortir. La doctrine qui enseigne que l'homme, pour plaire à Dieu, doit dompter ses passions et mortifier l'ardeur de la concupiscence charnelle, remonte jusqu'aux temps les plus anciens JEt cependant, ces mêmes Brahmines, dont la caste produisit tant de solitaires et d'ascètes, ont de tout temps, non-seulement toléré, mais encore soutenu un culte immoral, voluptueux, sanglant et cruel, et cela, parce qu'ils considéraient que ce culte enchaînait le peuple, et le retenait dans leurs filets. L'éclat poétique qui brille à la surface de la vie spirituelle indienne, cache une plaie morale profonde.

Dans leur alliance avec la royauté, les Brahmines, à l'aide du Code de Manou, avaient chargé leur peuple de chaînes. Mais le fardeau de la distinction des castes ne tarda pas à devenir insupportable, et il se fit une réaction extrêmement remarquable. Vers le milieu du VIe siècle avant Jésus-Christ un fils de roi (1), Gautama, avança cette proposition : que devant l'Etre-Suprême tous les hommes sont égaux et capables de parvenir au bonheur ; que le bonheur ne s'obtient que par la mortification de la sensualité, par des œuvres de miséricorde, par la douceur, par le repentir de ses péchés et par

(1) Lassen, lî, 52.

la pénitence. Cette doctrine, qui portait un si rude coup à l'édifice ecclésiastico-social des Brahmines, part cependant aussi de l'idée d'une cause première non-être, d'un rien quelque chose, idée propre à la philosophie spéculative des Brahmines. — Le but que poursuit la philosophie religieuse de Gautama, c'est que l'esprit doit s'enfoncer, s'abîmer dans le rien primitif, sans qualité et tranquille, qui est proclamé la félicité suprême. — Le sage doit atteindre le but proposé par la mortification volontaire de la sensualité; les autres hommes y parviennent par des migrations spirituelles, des métempsychoses : ils doivent parcourir une série de corps divers, jusqu'à ce que l'âme purifiée, affranchie des liens de la sensualité, soit capable de se noyer, de se perdre dans la cause primitive.

Gautama, après une vie sans reproche, mourut dans un âge avancé, et ses disciples l'honorèrent comme un Boudha, c'est-à-dire, comme une incorporation de Dieu. La nouveile doctrine se propagea lentement, et ce ne fut qu'après l'époque d'Alexandre-le-Grand, qu'elle pénétra dans la vie politique. Gautama l'enseignait dans le même temps que Solon, à Athènes, et Confuttsé (Confucius), chez les Chinois, réglaient les constitutions de leurs pays respectifs; lorsque Pythagore enseignait dans l'Italie grecque, et que Cyrus fondait le grand empire des Perses. Une cause quelconque, qui n'a pas encore été recherchée, doit avoir influé simultanément sur ces différents pays, pour y faire jaillir en même temps l'étincelle du génie. C'est une énigme à résoudre.

Une obscurité impénétrable couvre l'histoire de l'ancienne royauté indienne, qui, immédiatement après la caste des Brahmines, fut le mobile principal du mouvement que nous venons de décrire. Le Code de Manou et l'intérêt bien entendu des Brahmines, tendaient sans relâche, comme nous l'avons montré précédemment, à fonder un empire et à soumettre l'Inde entière à une seule domination. Mais ce projet ne s'accomplit peut-être jamais, ou dans tous les cas, cet

empire ne fut pas de lougue durée. Les traditions relatives aux royaumes qui se formèrent, ont été, grâce à l'esprit si peu historique des Brahmines, enveloppées de fables et de récits aventureux. Ainsi, les épopées chantent un royaume de Pandava, après lequel on voit paraître un royaume à Magadha, et enfin un troisième dans le Kaschemir, dans l'Inde septentrionale. Ce dernier royaume se distingue des autres, en ce qu'il possède une chronique continue (î), mais dont les plus anciennes parties sont incertaines. La lumière ne commence à se faire dans l'histoire politique de l'Inde ancienne, qu'au moment où des Etats étrangers viennent en contact, hostile ou pacifique, avec les Arjas méridionaux. Diodore de Sicile, à la suite de Ctésias, médecin grec qui vécut à la cour de Perse, et qui, par son histoire de l'Inde, donna cours en Grèce à une foule de récits romanesques sur les affaires de l'Orient, Diodore (2), disons-nous, rapporte que Sémiramis, reine d'Assyrie, attaqua l'Inde avec une armée formidable, vainquit dans une bataille Stabrobades, souverain de l'Inde, et fut ensuite repoussée avec perte, lorsqu'elle eût passé l'Indus.

Sémiramis est un vieux nom mythologique, qui désigne, en général, l'apogée de la puissance royale en Assyrie. La chose ainsi entendue, il doit y avoir quelque chose de vrai dans le récit de Ctésias ; car on a découvert récemment près de Mosoul, dans les ruines d'un édifice assyrien, des ornements de sculpture d'une très-haute antiquité, qui représentent des captifs indiens avec le chameau bactrien, l'éléphant et le rhinocéros, rendant hommage à un roi vainqueur (3). Ajoutons que le nom du monarque indien à qui Sémiramis doit avoir fait la guerre, correspond assez exactement au mot sanscrit stavirapatis, c'est-à-dire, seigneur du continent. Celte donnée n'est donc pas un conte en l'air (4) : on peut consi-

(1) Lasscn, 710. — (2) Bibliolh, II, 2, etc. — (3) Lassen, I, 858. (4) Ibid. 839.

dérer comme un fait, l'aggression d'un roi d'Assyrie, qui, de la Bactriane, sera venu fondre sur l'Inde, et après avoir été vainqueur dans une première bataille, aura ensuite été repoussé. Un puissant royaume paraît donc avoir alors existé dans l'Inde. Mais à partir de cette antique donnée sur les rapports politiques de l'Indostan avec le dehors, il y a une grande lacune, qui n'est remplie, en quelque sorte, que par les preuves, indiquées précédemment, des relations de commerce qui existèrent de bonne heure entre l'Inde, la Phénicie et la Judée. Ce n'est qu'au VI6 siècle avant Jésus-Christ que le jour commence de nouveau à poindre dans l'histoire de l'Inde.

Il est hors de doute que Cyrus et Darius, fondateurs et restaurateurs de la puissance perse, étendirent leur empire jusqu'à l'Indus, et soumirent à leur joug quelques tribus indiennes. Toutefois l'Inde, dans son ensemble, conserva son indépendance. Ni dans l'expédition de Xerxès en Grèce, ni à aucune époque plus récente de la domination perse, il n'est fait mention d'éléphants dans les armées du grand roi. Cependant si les successeurs de Darius avaient possédé dans l'Indostan des territoires de quelqu'étendue, ils n'auraient pas manqué d'employer dans leurs guerres ces animaux énormes, qui passèrent longtemps pour une arme redoutable (1). Ce ne fut que dans la dernière bataille que Darius Codoman livra à Àlexandre-le-Grand, que les Perses eurent des éléphants de guerre (2). Il faut croire que l'approche du roi des Macédoniens, qui avait déjà conquis l'Asie antérieure, répandit la terreur jusque bien avant dans l'Inde, et engagea quelques princes de ce pays à envoyer au secours de leur voisin de l'ouest, si vivement pressé, quelques-uns de ces animaux dont on faisait un si grand cas,

Du temps de Cyrus, fondateur de la grandeur des Perses, vivait Hécatée, le premier des Grecs qui ait donné à ses

(1) Lassen, ï, 812. — (2) Benfey, J. c. 42.

compatriotes des détails quelque peu exacts sur l'Inde. Cet auteur décrit l'Etat deKascbemir, au nord de l'Inde, avec sa capitale de même nom, qu'il appelle KacTrairupoç. Ce mot répond presque littéralement à la dénomination sanscrite de Kascbjapapura (ville du Kasch-japa) (lj.

Le royaume de Kaschemir fleurit jusqu'au temps d'Alexandre, qui trouva dans le nord de l'Inde quelques royaumes fort belliqueux. Pendant la période qui s'écoula entre Xerxès et Darius Codoman, la renommée de la Grèce se répandit jusque dans l'Inde. Quelques passages des épopées indiennes parlent de la sagesse et de la valeur des Grecs : « Les Javana, y est-il dit, savent tout et sont de grands béros. » Bientôt après, des rapports étroits s'établirent entre les deux peuples : c'est Alexandre-le-Grand qui ouvrit l'Inde à l'Occident.

Art. VII. — HISTOIRE primitive des chinois.

Après les Indiens, il nous reste encore à considérer leurs voisins de l'est, les Chinois, le plus ancien peuple civilisé de l'Asie.

La Chine, un petit monde à part, habité par plus de deux cents millions d'hommes (2), est bornée au sud et à l'est par l'Océan, au nord, par des déserts inhospitaliers, et à l'ouest par une chaîne de hautes montagnes qui, partant du Thibet, c'est-à-dire, du plateau le plus élevé du monde, courent du nord au sud, en poussant toutefois aussi vers l'est plusieurs branches de collines élevées. Une foule de fleuves, tombant

(1) Benfey, 55.

(2) Son dernier recensement (en 1856) en porte la population à plus de 400 millions d'amies.

de ces montagnes, arrosent, avec la plus grande abondance, les plaines et les vallées. Deux de ces fleuves chinois, le Eoangho et le Jantsékiang, sont comptés parmi les plus considérables du monde entier.

Que la Chine ail été depuis les temps les plus reculés un pays civilisé, c'est ce qui résulte clairement, non-seulement des documents indigènes, mais aussi des témoignages des an- , ciens peuples de l'Occident. Àristote connaît déjà la soie, l'objet de négoce le plus important de ce pays, ainsi que le ver qui la produit. Dans son Histoire naturelle des animaux (1), il décrit cette chenille et son précieux fil, et dit qu'on en fait des tissus. Or, l'éducation du ver à soie et la préparation des tissus fait avec son fil, constituent, comme l'on sait, un produit artificiel particulier à l'ancienne Chine, et qui suppose une civilisation déjà passablement avancée. Il faut donc, qu'à l'époque où le Stagirite écrivait, la Chine fût déjà un Etat constitué, dont le commerce s'étendait au loin. Cela ne prouve à la vérité pas grand'chose encore ; car Aristote ne fleurit qu'au IVe siècle avant Jésus-Christ. Mais 400 ans auparavant déjà, les juifs connaissaient le peuple commerçant des Chinois, établi dans le plus lointain Orient. Un passage du prophète Isaïe (49, 12), où il est parlé des Sinim, ne peut guère, en effet, se rapporter qu'à la Chine (2). Or, si cette interprétation est exacte, des marchands chinois vinrent à Babylone au VIIIe siècle avant Jésus-Christ.

Les Indiens connaissent la Chine de plus ancienne date encore. Depuis vers l'an 1000 avant Jésus-Christ, les astronomes indiens se servent, pour calculer le cours de la lune, d'un procédé particulier que l'on désigne par le nom de Naocantra, ou maisons de la lune. Or, cette manière de calculer n'est pas d'origine indienne ; des preuves évidentes éta-

(2) Voir Gesenius dans son Commentaire, et dans le Thésaurus au mot sinim.

Missent, au contraire, que les Arjas méridionaux l'ont empruntée des Chinois (1). Ainsi, la réputation de la science astronomique des Chinois s'était déjà répandue vers l'ouest de l'Asie à l'époque indiquée.

Toutefois, nous n'avons besoin ni des traditions juives, ni de celles des Indiens pour affirmer l'antiquité de la civilisation chinoise. Il existe encore aujourd'hui en Europe, dans plusieurs collections d'antiquités, des monuments qui prouvent avec certitude que la culture des Chinois, sous le rapport politique et industriel, remonte jusqu'au troisième millénaire avant Jésus-Christ. Rosellini (2), dans son ouvrage sur les antiquités égyptiennes, qui parut à Pise, en 1832, rapporte que dans un tombeau égyptien toul-à-fait intact et qu'il fit ouvrir lui-même, il trouva, entre autres bijoux, un petit vase en porcelaine, avec une inscription chinoise dont les caractères sont semblables à ceux dont on se sert encore aujourd'hui. Or, ce savant assure que, d'après son architecture, le tombeau en question appartenait, au plus tard, à la dix-huitième dynastie égyptienne, dynastie qui commença vers 1822 avant Jésus-Christ, compta dix-sept rois et eut une durée de 348 ans. L'anglais Wilkinson atteste également qu'il n'est pas rare de trouver de pareils vases chinois dans les tombeaux de Thèbe, ancienne capitale des pharaons de la Haute- Egypte. Ainsi, dès l'an 2000 avant Jésus-Christ, on importait déjà en Egypte des marchandises chinoises : fait, qui ne permet pas de douter que, dès cette époque, la Chine possédait une écriture semblable à celle d'aujourd'hui, des métiers industriels et un commerce qui s'étendait jusque dans les contrées les plus éloignées. Quelle perspective s'offre ici à nos regards dans les profondeurs de l'antiquité î

Passons, maintenant, des témoignages extérieurs, aux documents indigènes. Le Père Gaubil, un de ces savants jésuites qui, il y a plus d'un siècle, passèrent leur vie chez les

(\) Lassen, I. 742. — (3) Imonumenli ciel l'Egiuo, IL 1. p. 337.

Chinois au service de l'Evangile, et qui en même temps enrichirent l'Europe d'une foule de détails excellents sur l'empire du Milieu, rapporte, d'après un livre chinois, que l'empereur Tscheu-Kong éleva, en l'an 1100 avant Jésus- Christ, à Loyang, qui était une des capitales de son empire, un gnomon de huit pieds de hauteur, dont il fixa la longueur de l'ombre pour l'été à 1,54 de pied, et pour l'hiver à 13, 12 de pied. Or, à l'époque où le Père Gaubil puisa ce renseignement aux sources chinoises, les mathématiciens n'étaient pas encore en état de faire, avec une certitude suffisante, des calculs astronomiques rétrogrades. Ce ne fut que plus tard que la science fut complètement formée sous ce rapport. Eh bien, le célèbre mathématicien berlinois Mâdler a calculé, à l'aide des nouveaux moyens que possède la science, les mesures indiquées par Gaubil d'après les sources susdites, et le résultat de son travail a été que l'obliquité de l'écliptique qui sert de fondement à la donnée fournie par ce Père, avait lieu exactement en l'an 1100 avant Jésus- Christ (1). L'authenticité et la Vérité du témoignage en question sont donc démontrées. — Bien plus, le plus ancien calendrier chinois fournit des données sur la position du soleil au temps de l'empereur Jao, qui, d'après les annales de l'empire chinois, parvint au pouvoir en l'an 2357 avant Jésus-Christ. Or, le mathématicien français Biot, ayant soumis ces nombres à un calcul rétrograde, s'est également convaincu de leur exactitude (2).

Il suit de là que, dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ, sous le gouvernement d'Jao, les Chinois observaient déjà le ciel et possédaient un Etat civilisé. Mais voici encore une nouvelle preuve de l'authenticité de l'histoire de la Chine. Le plus ancien monument matériel que l'on possède de la civilisation des Chinois est

(î) Madler, populare astronomie, p. 553. (2) Voir les preuves dans Lassen. I, 743.

une inscription que l'empereur Ju, vers l'an 2205 avant Jésus-Christ, fit graver sur un rocher de la montagne Hengchan. Elle en fut détachée dans la suite, et portée dans la capitale, àSin-gan-fou, où elle se conserve encore aujourd'hui (1). C'était l'usage dans les temps primitifs, déplacer dans les chefslieux de provinces, où les autorités supérieures ont leur résidence, des tables de bronze, sur lesquelles étaient gravées des inscriptions indiquant la situation, l'étendue, les montagnes, les cours d'eau, les villes, les villages, les revenus et les productions dés provinces respectives. Quelques-unes de ces tables se sont conservées jusqu'à nos jours ; et le musée impérial de Pékin renferme, de son côté, une nombreuse collection de vases antiques qui remontent, comme on peut le démontrer, à l'époque comprise entre l'an 250 et l'année 1766 avant Jésus-Christ (2).

La manie de subtiliser, de douter et de critiquer sans fin et sans motif, qui, depuis un siècle, a pénétré dans la littérature moderne, nous a fait prendre l'habitude de regarder l'histoire de l'humanité comme peu ancienne, les générations passées, comme simples et ignorantes, et de nous considérer nous-mêmes comme les seuls sages ; et de là vient que les prétentions à une haute antiquité que nous rencontrons dans les sources chinoises, nous jettent dans l'embarras. Mais les faits que nous avons cités nous obligent à concevoir un préjugé favorable en leur faveur et nous commandent des égards. Renonçons à cet orgueil puisé sur les bancs de l'école, et suivons ce que nous dicte la saine raison.

La partie de l'histoire de la Chine antérieure à la grande ligne de démarcation de toute division historique, c'est-àdire, à la venue de Jésus-Christ sur la terre, se partage en trois époques : 1° l'époque mythologique ; 2° la période semi-

(1) Hager, Monument de Jao, Paris, 1802. Klaproth, Asiat.magazin, II, 1. p. 85. Neuman, Asial. siudien, I, 1, etc.

(2) Gauthier, la Chine, etc.. I, 50. 201.

BIT GENRE ÏIUMAIN. 155

historique; 3° et celle qui est entièrement digne de foi. La première commence avec la fondation de l'Etat, c'est-à-dire, d'après les mythes des Chinois, vers le milieu du quatrième millénaire; et elle s'étend jusqu'en 2637. On manque, sur cette époque, de documents écrits contemporains, on a seulement les traditions des générations plus récentes. La seconde période comprend les deux millénaires suivants, de 2637- 782 avant Jésus-Christ. Des documents, en partie originaux, en partie plus récents, nous renseignent sur cette longue série de siècles; ils s'accordent même, en général, sur la marche du développement considéré dans son ensemble ; mais non sur les dates ni sur les lieux des événements particuliers. Quant à la dernière période, celle qui s'étend de 782 avant Jésus-Christ jusqu'à son avènement, les annales de l'empire, appelées Eang-mo, et la chronique appelée Tsouchu, s'accordent entre elles. A cette époque commence donc une histoire suffisamment accréditée (1).

Voyons, cependant, ce que nous disent les antiques traditions chinoises sur les origines de ce peuple. Elles insinuent toutes que les pères de ce peuple descendirent peu à peu des montagnes de l'ouest dans le pays des plaines, et qu'ils y trouvèrent des tribus sauvages, lesquelles furent soumises par eux ou poussés vers le sud. Les premiers établissements des Chinois se trouvaient (2), en conséquence, au pied de la haute montagne, appelée par eux Kuen-lun, laquelle tient par une branche latérale à l'Himalaya et part immédiatement du haut plateau thibétain, dont le versant occidental était, comme nous l'avons vu, le siège originaire des Turaniens.

Les fondateurs de l'empire chinois ne seraient-ils pas dès lors une colonie de ces mêmes Turaniens. Remettons-nous

(1) Rlaproth, Mémoires relatifs à l'Asie, I, 406. Abel Rémusat, Nouv. mélang. Asiat., 1. 65.

(2) Biot, Journal Asial., 5 ser. tom. XIV, p. 152, etc. Gutzlaff, Gesch. von China, p. 18.

sous les yeux, l'idée que les territoires que nous avons parcourus auparavant, nous ont forcés d'admettre au sujet de la condition primitive du genre humain. Il est hors de doute que les premiers hommes étaient pasteurs. Il est certain aussi que, dans les premiers temps, la propagation de la race humaine fut très-rapide. J'en puis donner un exemple tiré de faits connus. Dans le cours du dernier siècle, la population de l'Amérique du nord s'est décuplée, et, les causes de cet accroissement sont manifestes : là où chaque adulte trouve de l'espace pour établir un ménage et fournir avec facilité à sa subsistance et à celle des siens, le nombre des habitants doit s'accroître promptement. Or, les circonstances étaient bien plus favorables encore, sous ce rapport, à l'époque où la race humaine était, pour ainsi dire, à son début. Des pâturages immenses étaient ouverts aux pasteurs et à leurs troupeaux : la force corporelle encore intacte et la polygamie, alors générale, firent le reste. Mais la vie pastorale se présente encore sous un autre aspect : Dès que la population a atteint une certaine mesure, ce genre de vie a pour conséquence les querelles et la guerre, ou des émigrations lointaines. L'espace de terrain qui suffit à nourrir par l'agriculture un million de personnes, peut à peine entretenir 1000 familles de pasteurs. Qu'on se rappelle le récit de la Genèse au sujet d'Abraham et de Loth, qui se partagèrent de vastes régions, alors que l'oncle dit au neveu : « Si vous allez à gauche, moi je me dirigerai avec les miens vers la droite. » La même scène a dû se reproduire en des milliers d'endroits différents, et de là vient, en grande partie, que l'histoire commence par des émigrations.

Rien n'empêche d'admettre, dès lors, que, dans l'antiquité la plus reculée, des Turaniens, poussés par celle même nécessité, abandonnèrent leurs demeures primitives et se dirigèrent vers les vallés du Kuen-lun, où ils établirent leur domicile. Supposons, en outre, que ces émigrants, déterminés par un motif quelconque, passèrent rapidement et entièrement

DU GENRE UUMAIN. 157

de la vie pastorale à l'agriculture; il est clair qu'il en résulta pour eux un développement tout différent de celui des autres tribus qui restèrent attachées à la vie pastorale, et qui ne s'occupèrent de l'agriculture que comme d'une affaire secondaire. En d'autres mots, il est évident que les émigrants en question durent, plus tôt que les autres, avoir des demeures fixes, une administration civile et fonder même un Etat. Or, ces suppositions se sont effectivement réalisées. L'antiquité de la civilisation chinoise a pour base la charrue. Au dire de plusieurs voyageurs, les Peaux-Rouges d'Amérique regardent la semaille du grain comme une sorte de charme, qui rend forts et invincibles les blancs venus d'Europe chez eux, et tend à la ruine des Peaux-Rouges indigènes. Rien de nouveau sous le soleil. Ce que les Anglo-germains des Etats-Unis sont aux Peaux-Rouges, les Chinois le furent, il y a cinq mille ans, par rapport aux peuples pasteurs : ils devinrent puissants, tandis que les autres se perdirent et se réduisirent à rien.

En nous conformant au langage du Zendavesta, nous avons jusqu'ici désigné, par le nom de Turaniens, les plus anciens ennemis des Arjas ou des Iraniens. Mais les demeures que ces livres assignent aux Turaniens et l'histoire qu'ils leur attribuent, ne permettent pas de douter que les ennemis originaires d'Iran n'aient une parenté étroite, ou plutôt ne soient un même peuple avec celui que les anciens Perses appellent Saces, peuple que les écrivains grecs du temps d'Alexandre désignent par le nom d'Indo-scythes, et les modernes, enfin, par celui de Mongols. D'après cela, les Chinois seraient donc de race mongole ; et, en effet, les témoignages des voyageurs s'accordent à dire que la forme du corps et de la figure des Chinois, trahissent une origine mongole. Un autre grand moyen de prouver la parenté des peuples, savoir la ressemblance ou la parité des langues, ne peut ici nous rendre aucun service. La langue chinoise, semblable aux dialectes de quelques petits peuples voisins, tels que les habitants du Thibet, d'Awa et de Siam, la langue chinoise disons

nous, se distingue fondamentalement et essentiellement de celles des autres peuples japhétiques, sémitiques, cuschitiques, finnois, et de la langue mongole en particulier, en ce qu'elle n'a que des monosyllabes invariables, sans conjugaisons, ni déclinaisons.

Le nombre des mots primitifs chinois est fort peu considérable ; il ne s'élève qu'à 450, et il semble presque impossible qu'un peuple, avec une si mince provision de termes, ait pu développer sa civilisation et amasser des trésors intellectuels. Mais la pénétration d'esprit des Chinois a su triompher complètement de ce manque d'expressions, et transformer leur pénurie en richesse. D'abord, ils ont quatre espèces d'accentuations qui donnent au même mot des significations tout à fait différentes. Du reste, c'est à peine si une oreille étrangère peut distinguer ces accentuations diverses, et si une bouche étrangère peut les reproduire ; et de là vient que l'étude du chinois est presque impossible pour ceux qui ne sont pas du pays. En voici des exemples : le mot scha} selon qu'on le prononce, bref ou long, d'une manière aiguë ou pleine, signifie sable, arroser, subitement, tuer (2). Ainsi, par la simple différence de l'accentuation, inimitable, du reste, pour des étrangers , le nombre des mots radicaux est déjà quadruplé. On comprend toutefois qu'avec cela le trésor linguistique des Chinois ne suffirait pas encore, à beaucoup près, pour exprimer l'abondance des idées créées par les progrès de la civilisation. On y a donc pourvu d'une autre manière encore : le même mot, avec la même accentuation, a reçu des significations toutes différentes. Mais comme c'était là une source d'équivoques et de confusion dont le langage était menacé, on a eu recours pour y échapper, à l'addition d'un mot, qui fait disparaître l'amphibologie. Ainsi, par exemple, la syllabe dao, avec la même accentuation, a les significations suivantes :

(i) Schott, Chinesische Sprache (Ersch. u. Griïber, Encyel.) I. 16, p. 3o9. etc. - (2) Ibid.

conduire, dérober, atteindre, précipiter dans, couvrir, étendard, fouler aux pieds, blé, chemin.La, syllabe lu, à son tour, signifie : chemin, pierre précieuse, rosée, corbeau de mer ou cormoran, orner, voiture. Lors donc qu'un Chinois veut exprimer l'idée de chemin, il forme le mot composé dao-lu : ces deux syllabes ne se ressemblant que par la signification de chemin, leur composition exclut conséquemment la possibilité d'un autre sens, et montre qu'elles ne peuvent avoir de commun que leur signification commune.

Il est une autre manière encore de réunir des monosyllabes de signification différente, pour exprimer des idées qui sont communes à tous les deux, ou qui naissent de la liaison des contraires. Ainsi chiung, signifie un frère aîné, di, un frère cadet. Leur composition chiung-di signifie frère en général. Guey veut dire esprit mauvais, schin un bon esprit, tous deux ensemble (guey-schin), génie ou démon en général. Zin signifie tomber dessus à l'improviste, /a, attaquer à force ouverte, zin-fa, faire la guerre ; ching veut dire aller, dschi, s'arrêter, ching-dschi, des actions, la manière d'agir en général; ya signifie les dents molaires, tsehi, dents incisives, yatschi, les dents en général ; yuan signifie loin, gin, proche, yuan-gin, éloignement en général ; mai acheter, moi vendre, mai-moi, commerce, trafic ; zu matière fine, lo matière grossière, zu-lo désigne l'état mitoyen où la matière fine se sépare de la matière grossière ; en d'autres termes, il signifie être à l'agonie, mourir.

L'ancienne langue chinoise n'exprime en aucune manière les différents temps du verbe; la moderne les rend par des particules. L'article déterminatif manque; le degré de comparaison est marqué, comme en français, par un petit mot qui a le sens de plus; les qualificatifs sont placés devant les ; noms comme des génitifs, à peu près comme on dit en allemand eisenwaffe, au lieu de eiserne waffe (ferri arma pour ferrea arma) .

L'écriture des Chinois leur est tout à fait particulière,

comme leur langue. La tradition rapporte que depuis les temps primitifs jusqu'à Fohi, premier empereur, lequel appartenait encore à l'époque mythologique, on se servait de cordons avec des nœuds, pour communiquer avec les absents et transmettre les faits historiques aux races futures. Un nombre déterminé de nœuds, leur forme particulière, avaient une signification convenue. Les anciens Péruviens se servaient aussi d'une pareille écriture à nœuds, qu'ils appelaient quippo. Naturellement, ce langage par signes était pauvre et imparfait. Aussi, dès l'an 2800 avant Jésus-Christ, les Chinois inventèrent un autre moyen de communiquer les idées, savoir les hiéroglyphes, écriture qui s'est conservée chez eux jusqu'à nos jours dans ses traits fondamentaux, mais que la pénétration et l'esprit pratique de ce peuple a perfectionnée et enrichie considérablement. De même que la langue a des mots simples et des mots composés, l'écriture a aussi des signes simples et des signes composés. Le nombre des premiers est peu considérable, comme celui des mots radicaux : ils sont, dans leur forme primitive, des copies d'objets divers appartenant au monde sensible (1). L'idée de dessus ou de supériorité, par exemple, est marquée par un point au-dessus d'une ligne horizontale ; celle de dessous ou d'infériorité, par un point endessous de cette ligne. Un cœur humain signifie, d'après la quantité des points qui y sont ajoutés, cœur, esprit, intelligence, dessein, sentiment. Une main signifie d'abord une main réelle, puis, moyennant l'addition de petits signes, art, artiste, industrie. Une petite figure d'homme debout, signifie un homme vivant; couchée, un homme mort. Certain trait signifie, selon qu'il s'ouvre vers la droite ou vers la gauche, les idées de droite ou de gauche.

Les idées composées ou abstraites, s'expriment par des signes réunis. Ainsi, l'idée générale de lumière est représentée par la réunion des images du soleil et de la lune. Des

(I) Schott, p. 565.

yeux et de l'eau, placés ensemble, indiquent des larmes; la bouche et des oiseaux réunis, signifient le chant. Une femme, une main et un balai, donnent ensemble l'idée d'une femme mariée. Un homme sur une montagne signifie un solitaire, un saint, parce que les antiques saints des Chinois vivaient sur les montagnes ; en y ajoutant certains points, on exprime l'idée de sainteté et de religion. Le signe qui signifie grand, surmonté du trait horizontal de Yunité, indique ce qui est uniquement grand, c'est-à-dire /' infini, l'immensité, le ciel, la suprême raison, la divinité. Les images réunies d'un cœur et d'un esclave, signifient passion.

Je dois remarquer encore que les signes qui, dans l'origine, étaient des copies réelles, quoique grossières, des objets signifiés, ont perdu peu à peu le caractère de peinture, pour prendre la forme de traits d'écriture. Cependant, la première forme perce toujours.

On comprend qu'il est de l'essence de l'écriture par signes, telle que nous venons de la décrire, que celui qui en a bien saisi l'esprit et qui a bien imprimé dans sa mémoire cette vaste matière, soit en état de lire des livres chinois, sans comprendre un seul mot de la langue chinoise. Aussi, ceux qui sont versés dans cette étude, assurent que c'est une jouissance peu commune que d'observer la pénétration d'esprit et l'intelligence pratique, qui a présidé au développement de l'écriture chinoise et qui l'a dirigé'.

Du reste, à côté de l'écriture hiéroglyphique proprement dite, les Chinois ont un second système de signes qui s'y rattache, et qui a pour but de représenter le son des mots au moyen desquels la langue chinoise exprime les idées. — La connaissance de cette langue est dès lors indispensable pour comprendre cette partie de l'écriture chinoise. Cette dernière ? classe de signes s'appelle écriture phonétique ou alphabétique. La formation de cette écriture chez les Chinois répond assez bien à l'origine de l'alphabet chez les autres peuples. Ainsi, par exemple, la voyelle a est la première lettre du mot a lep h,

qui, en phénicien et en hébreu, désigne un taureau; dès lors, ces peuples donnèrent à l'a la forme d'un bœuf. La consonne b est la première lettre du mot qui dans ces mêmes langues signifie une maison; et, pour cela, la lettre b reçut chez eux la figure d'une maison. Le mot daleth, une porte, commence par un dt et, dès lors, la figure d'une porte devint la lettre d. Ghimel, chameau, commence par la consonne g, et la figure d'un chameau fut le signe de la lettre g. Il en est de même de toute la suite de l'alphabet hébraïco-phénicien. Eh bien! c'est d'une manière analogue, quoique un peu différente, que se formèrent les signes phonétiques des Chinois. Je ne puis, du reste, entrer à cet égard dans plus de détails ; il faudrait pour cela savoir la langue chinoise. Je me bornerai à laire observer que l'écriture phonétique des Chinois a des rapports remarquables avec l'écriture égyptienne, qui se divise également en deux parties principales, l'une phonétique, l'autre symbolique. Cependant, l'éloignement de ces deux pays par rapport l'un à l'autre, ainsi que la différence de caractère qui existe entre les deux peuples, ne permettent pas de supposer que l'une de ces écritures ait été l'origine de l'autre. Le besoin, la nature des choses, les auront fait naître toutes deux (1). Rejetons maintenant un coup-d'œil sur ce que nous venons de voir. — La langue chinoise diffère par sa forme, ainsi que par son vocabulaire, des langues japhétiques en général, et de la langue mongole eu particulier. Cependant, des hommes versés dans cette sorte d'étude, soutiennent que les différents dialectes mongols, qui sont tous polysyllabiques, trahissent, par l'enchaînement des proportions et par l'ordre des idées, une ressemblance qu'on ne peut méconnaître avec la langue chinoise (2)'. Comment donc s'expliquer un si étrange phénomène? — Je ne vois qu'une solution à cette énigme. Il faut admettre qu'à une époque où tout, même la langue, était en train de se former, la branche chinoise se sépara de

(1) SchotL p. 367. — Ibid. 5o9.

la souche principale mongolico-turannienne, et commença à vivre d'une vie distincte.

Les langues, comme les hommes, ont leur enfance, où elles ne font, pour ainsi dire, encore que bégayer; et, en effet, le dernier historien de la Chine , le missionnaire allemand, Giïtzlaff(l), compare la langue chinoise au bégaiement des enfants. La conséquence nécessaire de l'explication que nous proposons, serait donc qu'il faut considérer les Chinois comme le plus ancien peuple de la terre qui ait eu une existence distincte. Or, cette conclusion se trouve confirmée par l'histoire. Les Chinois sont réellement le plus ancien peuple de la terre : le fait s'accorde avec la supposition.

Mais il est un autre point encore auquel je dois rendre le lecteur attentif. Les noms particuliers des peuples naquirent du besoin de distinguer un peuple de l'autre, son propre peuple des étrangers. Leur origine prouve donc, qu'à l'époque où cela eut lieu, plusieurs peuples avaient été en contact. Or, la langue chinoise ne possède aucun nom particulier pour désigner son propre peuple. Les Chinois appellent leur pays, Y empire du milieu, Dschung-Kue, ou royaume de la fleur du milieu, Dschung-Koa-Kue, et ils se nomment, eux-mêmes, hommes du royaume du milieu, Dschung-Kue-Jin. Ils croient, en effet, que le pays qu'ils occupent est le centre de l'univers, ou, pour parler avec Homère, le nombril de la terre. Or, ce manque complet de nom propre ne prouve-t-il pas qu'à l'époque où fut fondé l'Etat chinois, il n'en existait point d'autre?

L'histoire primitive des Chinois, comme celle des autres nations, commence par des traditions cosmiques et historiques. « Le visible, dit Litsé, ancien philosophe chinois, est né de l'invisible, moyennant l'action réciproque des forces primitives, mâle et femelle. D'abord, il y eut la grande essence sans l'éther ; puis, le grand principe, lorsque l'éther

(1) Gcsch. van China, I. 8. H. Schott., loc. cit., p,

naquit ; ensuite, le grand commencement, lorsque la forme vint s'y joindre ; et, après cela, la grande existence, lorsque la matière reçut sa consistance. Mais comme l'éther et la matière n'étaient pas encore séparés, le tout formait encore un grand chaos. Après différents bouleversements et révolutions, ce qu'il y avait de subtil s'éleva en haut et devint le ciel, et ce qui était grossier descendit et forma la terre. » Une autre théorie explique les choses de la manière suivante : « Avant que l'éther pur se fût élevé et que l'impur fût tombé vers le bas, l'essence spirituelle qui nageait autour ne possédait pas encore l'intelligence, et les cinq couleurs ne pouvaient pas encore être distinguées. En ce temps-là, le très-haut était dans le sein (la matrice) du principe ; et ce très-haut est père et mère du ciel et de la terre. » — Enfin, une troisième explication, celle de Hoai-mant-sé, le célèbre mystique, s'exprime ainsi : « La grande et brillante raison naquit dans le vide brumeux; elle produisit au-dehors l'univers, et par là naquit l'air, puis la voie lactée. Les parties subtiles formèrent le ciel et la matière s'épaissit et forma la terre. Le ciel et la terre, par le mélange de leurs semences, produisirent le dualisme [Jin et Jang, mâle et femelle) qui, à son tour, créa les quatre saisons de Tannée. Enfin, la semence s'étant répandue au loin, les créatures arrivèrent à l'existence. L'air chaud devint le feu, le noyau du feu devint le soleil, et l'air froid fut l'eau, dont le noyau devint la lune et les étoiles. » Ces spéculations chinoises sur le premier principe des choses ne diffèrent guère, à ce que l'on voit, des rêveries des Arjas, ni des sentences doctorales de la philosophie de Hegel, à Berlin. Une autre tradition cosmogonique, rappelle la doctrine du Zendavesta, d'après laquelle l'homme primitif naquit du mélange de la semence de Jin et de Jang. Cet homme primitif s'appelait Pouankou et sa taille était si élevée, qu'il atteignait à la hauteur du ciel. Lorsqu'il mourut, son haleine se changea en vent et en nuages, sa voix devint le tonnerre, son œil gauche le soleil et le droit la lune ; ses

bras et ses jambes se métamorphosèrent dans les quatre régions du monde et dans les cinq chaînes de montagnes ; et son sang devint la source des torrents de la terre, etc.

L'idée que l'homme est le monde en petit, le microcosme, et que le monde est l'homme en grand, est très-antique à ce qu'on voit. On la trouve également dans le Zendavesta, qui rapporte quelque chose de semblable au sujet du premier homme, appelé par lui Kaiomort. Pendant la captivité de Babylone, cette opinion passa également aux juifs, qui en tirèrent leurs fables sur Adam-Kadmon. Ne serait-on pas fondé à conclure de cet accord des traditions chinoises et zend, que cette manière de voir remonte à l'époque primitive de la race humaine ?

La mythologie chinoise raconte, en outre, que Pouankau, le premier homme, vécut 1800 ans, qui furent suivispar trois races de souverains : Les Tienhoang ou rois du ciel, les Tyhoang ou rois de la terre, et les Jinhoang ou rois des hommes. D'autres récits (1) sont plus simples, et disent, qu'au commencement, trois tribus distinctes se partagèrent l'empire de la terre. N'y aurait-il pas là une réminiscence de Noé et de ses trois fils ?

Une série de sept rois forme la transition du domaine de la fable à celui de la réalité et au crépuscule de la lumière historique. Ces rois sont Fohi, Dschinnung, Hoangti, Schao- Hao, Dschuen-Hio, Tiko ou Koassin, Tischi. Le premier de ces rois, Fohi, appril (2) au peuple à aller à la chasse des bètes sauvages et à pêcher le poisson, introduisit le mariage et examina la nature du sol et des plantes, afin Je savoir quelles plantes étaient bonnes à cultiver ; il observa les astres et posa le fondement de l'astronomie ; il inventa les caractères de l'écriture, érigea un cadran solaire, et fit plusieurs instruments de musique. Sous le règne long et heureux de ce prince, le nombre des habitants s'accrut tellement, que leurs

(1) Mémoires concernant la Chine. — (2) Gûtzlaff, p. 17.

demeures au pied de la montagne ne purent plus les contenir, et qu'ils commencèrent à peupler les plaines profondes le long des fleuves. Fohi doit avoir régné au-delà d'un siècle.

Dschinnung, son successeur, introduisit l'agriculture, dont il fit la principale occupation des hommes. Il en donna luimême l'exemple, et c'est de laque lui vient son nom; car, Dschinnung signifie le divin agriculteur. On fait remonter jusqu'à ce prince la cérémonie annuelle du labourage, dont les empereurs chinois s'acquittent encore aujourd'hui. Il rédigea aussi un ouvrage sur les plantes, ainsi que des formules de prières pour demander les bénédictions du ciel; il institua la première foire annuelle, et mourut d'une mort malheureuse dans un combat livré à un usurpateur.

Le troisième empereur, Eoang-ti, organisa le régime militaire. Il fabriqua les aimes qui sont encore aujourd'hui en usage, les dards, les arcs, les épées, les étendards; il eu apprit le maniement à son peuple, et porta une loi qui déclarait noble celui qui atteignait plusieurs fois de suite la cible avec une flèche. Mais le principal mérite de ce prince, c'est d'avoir enseigné l'art d'extraire et de travailler les métaux. Il ouvrit des mines, frappa en cuivre les premières monnaies et découvrit l'aiguille aimantée. Les rebelles qui, sous son prédécesseur, avaient troublé la tranquillité de l'empire, furent vaincus et leur chef, Bschi-jeu, paya de sa tête son entreprise criminelle. Fier de ses succès, Hoangti résolut de faire passer à la postérité le souvenir de ses actions. Il nomma donc deux historiographes de l'empire, et comme les caractères inventés par Fohi étaient forts imparfaits, il les fit corriger par son ministre Dsang-kié et porter jusqu'au nombre de 500. Les actions remarquables fuient alors mises par écrit : ce qui est certain, c'est que le plus ancien historien delà Chine que l'on possède et qui florissaitvers l'anlOO avant Jésus-Christ, commence son ouvrage par le règne de Hoang-ti. C'est que, sans doute, il aura trouvé des documents qui remontaient jusqu'à l'époque de ce prince.

La défaite des rebelles ayant rendu le repos à l'empire, Hoangti voyagea partout, apprit à connaître dans les montagnes plusieurs tribus barbares, et parvint enfin jusqu'au grand Océan, où il découvrit, sur une île, la porte qui conduit dans le domaine des démons. À cette époque, le peuple du Milieu n'avait pas encore de maisons durables. Ce fut Hoangti qui remédia à ce défaut : Il fit cuire des briques, inventa la vaisselle de cuisine et se fit construire à lui-même un palais. Depuis lors, les hommes commencèrent à demeurer dans des villages et des villes, et Hoangti divisa l'empire en districts et en provinces. Il régla en outre les nombres, poids et mesures, et introduisit la manière de compter par périodes de 60 ans, laquelle est encore aujourd'hui en usage dans ce pays. Cette chronologie commença en l'an 2637 avant J.-C, 61e du règne de Hoangti,d l'année actuelle (1858) est la cinquante-cinquième du 75e cycle. Hoangti perfectionna aussi les instruments de musique, inventa les notes et fondit douze cloches. — Son épouse rendit également de grands services : elle apprit à nourrir les vers à soie et tissa des vêtements magnifiques. Hoangti laissa de nombreux enfants de quatre femmes qu'il avait eues.

Son successeur, Schao-hao ne fit rien de remarquable. Il vécut commodément dans son palais, transporta ailleurs sa capitale, inventa un nouveau morceau de musique, et changea les emblèmes qu'on avait coutume de broder sur les habits des hauts fonctionnaires. Cependant, un fait important signala son règne : il s'éleva une hérésie dont les auteurs, au lieu d'adorer le ciel, la terre et la suprême raison, adressaient leurs vœux à des dieux et à des démons (1). J'y reviendrai un peu plus loin.

Le quatrième souverain, Dschuen-hio, qui fut élevé tout jeune sur le trône, tâcha d'obvier aux erreurs de l'hérésie, par l'explication du rite des sacrifices; son étude favorite était

(!) Gùtziaff, p. 25.

celle des astres : il corrigea la supputation des saisons et fonda une société scientifique pour l'astronomie. Ce prince, doux de caractère, s'occupait beaucoup de musique, et il maintint son peuple dans le repos et la paix. Après lui le trône passa à Tiko, le Noir, que la seule réputation de sa vertu lit élever à cet honneur, et qui prit le nom de Kaosin. On connaît de lui les sentences suivantes : « Aucune vertu n'égale l'amour de ses semblables. — Le meilleur gouverneur est celui qui fait le plus de bien aux sujets. — La fidélité dans l'administration et la bienveillance dans le gouvernement sont la sûreté d'un royaume.» — La musique et l'instruction de la jeunesse étaient les objets auxquels il consacrait surtout son activité. Toutefois, il eut beaucoup à combattre, tant contre les révoltes de ses sujets, que contre les attaques et les invasions des barbares. Ses trois premières femmes n'ayant pas eu d'enfants, il en épousa une quatrième qui lui donna un fils. Alors les trois autres, pleines de jalousie, firent des sacrifices au ciel, et donnèrent aussi le jour à des fils, dont les descendants furent dans la suite des fondateurs de dynasties. Le dernier ne vint au monde que dix mois après la mort de son père : la veuve craignant pour sa réputation, l'exposa dans les montagnes, où des corbeaux, des bêtes sauvages et enfin des bergers eurent pitié de lui. Devenu adolescent, il montra tant d'application, que l'empereur Jao1 second successeur de Kaosin, le fit d'abord surveillant de l'agriculture, et ensuite gouverneur d'une province. Ce jeune homme s'appelait Heu-isi : quoique dévoué à la mort par sa mère, il avait pour elle un amour vraiment filial. Il ne cessait d'offrir à son âme, séparée de son corps, des sacrifices et des présents ; et il fonda ainsi le culte des morts. C'est de la race de Heu-tsi qu'est issue la dynastie des Tscheu, parvenue au trône en l'année 1122 avant Jésus- Christ.

Tischi, fils et successeur de Tiko, se livra à ses passions et méprisa les conseils des grands. C'est pourquoi ils le dé-

posèrent, et mirent à sa place Jao, autre fils plus jeune de Kaosin. C'est avec ce prince que le jour commence à poindre dans l'histoire de la Chine. On le représente comme un modèle de vertu et de sagesse dans Fart de gouverner.

Toutefois, de grandes calamités accablèrent alors la Chine. Les annales chinoises rapportent qu'en l'an 2297 avant Jésus- Christ, de terribles inondations désolèrent le pays et coûtèrent la vie à une masse de personnes. Les flots, disent-elles, s'élevèrent jusqu'au sommet des montagnes. Jao fit faire des travaux -gigantesques, pour la construction desquels il se servit de deux fonctionnaires, nommés Schun et Jou. Le premier brûla des forêts et dessécha des marais ; le second creusa des canaux qui donnèrent un écoulement libre aux fleuves, et fit dégager les embouchures obstruées des rivières; de sorte qu'au bout de quelques années, à ce qu'on rapporte, les traces de cette grande calamité avaient disparu, et que le nombre des habitants était redevenu aussi considérable qu'auparavant.

On possède encore les rôles des impôts que l'empereur Jao exigeait des provinces. Il y est fait mention, entre autres choses, de canelle, de pierres précieuses, d'argent, d'or et de produits précieux de l'industrie. Ce prince fit aussi dresser une carte du pays, laquelle subsiste encore, et qui indique d'une manière assez distincte les contours de l'empire.

Les sources historiques de l'histoire de la Chine parlent aussi d'une foule de sages discours prononcés par Jao, mais en revanche, elles ne disent pas grand'chose de ses actions. Elles rapportent, toutefois, qu'il se mit en campagne contre les barbares du sud.

Jao aimait la chasse ; mais il la régla de manière que, ce qui était pour lui un plaisir, fût utile pour le pays. Dans l'espace de cinq ans il parcourut tout son empire, recueillant les rapports des fonctionnaires, et écoutant les plaintes qu'on lui adressait ; et souvent il se rendait avec sa voiture impériale jusqu'aux huttes des pauvres. Il punit du bannissement des fonctionnaires infidèles, et montra, en général, beaucoup de

sévérité : les mutilations et les exécutions infamantes ne furent pas rares sous son règne.

Malgré les soins que plusieurs de ses prédécesseurs avaient consacrés à faire un bon calendrier, il le trouva encore défectueux, et le corrigea à l'aide de ses astronomes Ho et Hi, qui, à la manière des temps modernes, observèrent dans diverses régions de l'empire, le passage des astres (1). Jao fit aussi construire, en petit, une sphère céleste, sur laquelle les astres étaient représentés par des pierres précieuses. Enfin, sentant approcher la vieillesse, il s'associa comme co-régent le sage Schun, qui avait donné des preuves de son habilité lors de la grande inondation.

Au dire des annales, Schun était noir de visage et haut de six pieds. Il gouverna l'empire avec Jao pendant 28 ans, et régna seul après la mort de ce prince, laquelle eut lieu en l'an 2255 avant Jésus-Christ. Un grand nombre de ses sages discours ont été conservés dans les annales de la Chine. Il avait pour principe, que les impôts doivent être peu considérables, l'exécution des lois inexorable, et que les fonctionnaires doivent toujours donner le bon exemple. Outre les tribunaux ordinaires, il institua un tribunal suprême des mœurs et des usages, pour veiller à la décence extérieure et inculquer au peuple les règles de la politesse. En 2223, il prit pour co-régent, le sage Jou. Il faut croire qu'avec le progrès de la civilisation, les abus se multiplièrent parmi les fonctionnaires ; car les deux régents en vinrent pour y remédier à un singulier expédient ; ils firent placer à la porte du palais une timbale, sur laquelle devait frapper quiconque avait quelque grief à présenter, et aussitôt sa supplique était reçue. Mais il y avait aussi à côté, un morceau de bois sur lequel pouvait frapper celui qui était calomnié, et obtenir par là d'être admis à se justifier contre ses dénonciateurs. Schun mourut pendant un de ses voyages, en 2208 avant Jésus-Christ.

(t) Gutzlaff, p. 50.

Jou resta alors seul maître de l'empire. Avant son élévation au trône, il avait accompli les travaux les plus pénibles pour dessécher des marais et donner aux fleuves un cours réglé. Ses mains étaient, dit-on, couvertes de callosités et dures comme celles d'un taillandier; et les intempéries des saisons n'étaient pas capables de dompter son corps de fer. Il continua à suivre le même genre de vie : il fouilla les contrées les plus impraticables, et pénétra dans les montagnes de Kuenlun jusqu'à la crête la plus élevée, le Kokonor, qui est couvert d'une glace éternelle. Auparavant, l'horreur régnait sur ces régions inhospitalières : on les regardait comme la demeure des esprits et des monstres. Jou dressa une carte de la montagne, et en perpétua l'existence en la faisant graver sur des trépieds d'airain.

Ce prince était bienfaisant, il nourrissait des vieillards impotents et des orphelins, et rachetait des enfants que le besoin avait porté leurs parents à vendre. Ayant un jour rencontré sur son chemin un homme assassiné, il déplora son gouvernement et lui-même, de ce qu'un pareil crime n'avait pas été empêché. Enfin, voulant profiter pour le bien de l'Etat des conseils des hommes sages, il ordonna de suspendre, en certains endroits, des cloches et des bâtons de métal, afin que quiconque aurait une bonne idç'e, n'eût qu'à frapper sur ces instruments pour avoir aussitôt audience. Sous ce prince, le pays fut gouverné par des philosophes, le palais impérial était leur centre. Mais avec lui finit la série des souverains parfaits.

Si maintenant nous reportons nos regards sur ce que nous venons de raconter, nous voyons que les plus anciens gouvernants de la Chine sont, à ne pas s'y tromper, des noms mythologiques, auxquels la tradition populaire a rattaché la ? naissance des arts les plus anciens et les plus nécessaires dans un Etat, tels que l'administration, l'agriculture, le soin des vers à soie, le travail des mines, la préparation des métaux, la construction des maisons. Il se peut, toutefois, queHoangti,

Jao, Schun et Jou aient réellement existé. Mais jusque-làr du moins, le trône n'avait certainement pas été héréditaire; car la tradition rapporte le contraire, et si le fils avait succédé à son père, on ne peut guère s'imaginer pourquoi elle aurait passé ce fait sous silence. Il paraît donc que jusqu'à cette époque, des fonctionnaires qui avaient l'administration en mains, et constituaient peut-être une espèce d'aristocratie de familles, élisaient chaque fois pour chef celui qu'ils jugeaient le plus capable.

Un autre point encore qui mérite d'être relevé, c'est qu'il est dit expressément que deux des plus anciens souverains de la Chine, Tiko ou Koasin et Schun avaient le teint noir. Il est manifeste, qu'à côté des Turaniens au teint blanc, qui passèrent en Chine dans les temps primitifs, il existait aussi, dès le principe, des tribus noires. De ces données, je coTiclus que l'empire chinois se forma de la fusion des deux races, et qu'on élisait aussi alternativement des noirs pour chefs suprêmes. A. la mort de Jou, en 2197 avant Jésus-Christ, un changement important eut lieu dans l'empire : d'électif il devint héréditaire. Jou fut le fondateur de la première dynastie chinoise, laquelle gouverna la Chine pendant près de cinq siècles, de 2207 à l'an 1765. Elle porte le nom de maison des Hia et compte 17 souverains.

Jou avait été fidèle à son principe d'éviter la guerre : aussi avait-il rasé les forteresses et consacré toute son activité aux améliorations intérieures, surtout à l'agriculture. Ki, au contraire, son fils et son successeyr, fut un prince guerrier. Un des hauts fonctionnaires de l'Etat ayant refusé de paraître à la cérémonie de l'hommage, le nouvel empereur rassembla une armée, dans laquelle on voit déjà de la cavalerie et des chariots de guerre, et triompha du rebelle. C'est du reste, tout ce qu'on rapporte de lui. Dans l'histoire de ses successeurs, c'est-à-dire, des autres princes de la maison des Hia, on vit bientôt se produire les suites naturelles de l'hérédité du pouvoir royal, l'incapacité de quelques souverains, la

prodigalité, la corruption des mœurs, les tentatives des ministres pour placer les princes sous leur tutelle, les révoltes des gouverneurs, la puissance croissante des grands, enfin les invasions des barbares du nord, des Turaniens du désert, lesquelles, à partir de cette époque, deviennent l'objet permanent des récits des annales de l'empire.

On voit naître aussi à cette époque de nouveaux vices, fruits des progrès de la civilisation. Sous le règne du grand Jou on avait découvert l'art de faire de l'eau-de-vie (1). Lorsque le vieil empereur eût goûté de ce breuvage agréable, il prédit qu'il porterait préjudice à l'empire ; et sa prédiction ne s'accomplit que trop tôt. Sous Dschong-Kang déjà, second successeur de Ki, les deux astronomes en chef, adonnés à cette boisson et au plaisir, négligèrent d'annoncer une éclipse de soleil qui devait avoir lieu ; et lorsque le souverain voulut leur faire rendre compte de leur conduite, ils se révoltèrent et ne purent être soumis que par une guerre civile, après laquelle ils payèrent leur faute de leurs têtes.

Likué ou Kié, dernier prince de la maison de Hia, fut un homme dissolu. Il se laissa dominer far une femme, l'infâme Meihi, dont la beauté était déparée par les vices les plus abjects. Le palais du prince devint l'asile d'une foule de filles perdues, parmi lesquelles il passait sa vie, avec des chanteurs et des chanteuses, au milieu des excès de la table et de la débauche. On rassemblait de force des jeunes gens des deux sexes, pour charmer l'impératrice par le spectacle de leurs démonstrations d'amour. Kié fit même remplir un étang d'eaude-yie, et lorsque ses invités avaient perdu la raison à boire, il les y faisait précipiter et noyer pour amuser Meihi. D'autres fois, une grande quantité de vivres étaient entassés, comme des collines, sur le bord d'un lac, et ses invités devaient en manger jusqu'à ne pouvoir presque plus marcher. Les appartements de l'impératrice étaient ornés d'une grande quantité de

(1) Gutzlafï. p. 37.

lo.

joyaux ; les étoffes les plus magnifiques lui paraissaient à peine dignes de toucher ses pieds.

On comprend que, pour pouvoir suffire aux frais immenses de cette folle prodigalité, Kié devait accabler ses sujets d'impôts, et que le pays allait s'appauvrissant. Enfin, un prince vassal, nommé Tsching-Tang, qui avait déployé beancoup de talents dans l'administration de sa province et gagné pour lui l'opinion publique, se révolta et renversa du trône ce misérable empereur. Au moment où la révolte éclata, il se trouvait à la cour impériale 30,000 femmes débauchées et une foule de domestiques. Les soldats ne voulurent pas combattre pour sa défense, et une seule bataille décida la chute de la dynastie des Hia. Kié abondonnant la partie comme perdue, s'embarqua avec ses concubines, en 1765 avant Jésus-Christ, et s'enfuit dans une retraite éloignée, où il mourut bientôt oublié de tous.

Tsching-Tang (]), fut le fondateur de la seconde dynastie, celle des Schang, qui régna de 1766 à 1123 avant Jéjus- Christ, et fournit 28 souverains. La révolte qui renversa Kié avait ébranlé la légimité ou la croyance du peuple au droit divin de la maison régnante. Tsching-Tang ne négligea rien pour la raffermir. Les annales rapportent que, de tous les princes qui occupèrent le trône de Chine, il fut le plus pieux, et qu'il ne faisait rien d'un peu important, sans recourir d'avance publiquement à la prière. Au commencement de son règne, il survint une famine qui dura sept ans : Tsching-Tang s'accusa devant le peuple d'être cause de cette calamité, parce qu'il avait commis six péchés; et s'étant retiré dans un bosquet de mûriers, il demanda pardon au Très-Haut et confessa sa faute. Sa prière fut exaucée : une forte pluie vint raffraîchir la terre altérée et lui rendit sa fécondité. Le ministre Jin, qui, sous Kié, avait déjà revêtu une charge élevée et travaillé ensuite à sa chute et à l'élévation de Tsching-

(I) Gùtzlaff, p. 40. etc.

Tang, conserva sous le nouvel empereur, et même sous ses premiers successeurs, Taikja et Wuting, la plus grande influence; et il en usa pour porter le pays à un haut degré de prospérité. Mais après sa mort, on vit reparaître les mêmes misères que sous la dynastie précédente, l'incapacité ou la prodigalité de quelques souverains, l'insubordination des gouverneurs, qui acquirent peu à peu un pouvoir héréditaire et devinrent princes vassaux; enfin, des invasions des barbares du Nord.

Plus tard, Wuji, un des derniers souverains de la maison des Schang, tomba dans l'impiété, éleva des idoles et lança des flèches en l'air comme pour braver le ciel ; mais un jour, se trouvant à la chasse, il fut écrasé par la foudre. Mais tout ce qu'il y avait eu auparavant de mauvais souverains, fut de beaucoup surpassé en méchanceté par Tscheu, dernier empereur de la maison des Schang. Ce prince, d'une taille gigantesque et d'une force à dompter les bêtes féroces, avait aussi les passions d'un tigre, et vivait sous la domination d'une femme perdue de réputation et de mœurs, appelée Tanki. Il fit faire un parc où il réunit les animaux les plus rares et surtout des licornes. A côté de ce parc, il éleva un magnifique palais, orné de pierres précieuses et qui avait un demi-mille (allemand) de circonférence. Ce palais devint le théâtre des plus grossiers excès de table et de la débauche la plus infâme ; et tout cela se passait sous les yeux de l'impératrice Tanki. Cette femme s'étant aperçue que les sujets de son mari osaient manifester pour elle leurs sentiments de mépris et de haine, le pria d'ajouter à la rigueur des châtiments ordinaires; et ce prince indigne se mit à inventer de nouveaux instruments de supplice. Il imagina, entre autres, une colonne d'airain creuse, que l'on recouvrait de graisse au dehors et qu'on chauffait à l'intérieur : les malheureux accusés étaient contraints de l'embrasser, et mouraient ainsi d'une mort affreuse.

La cruauté de ce monstre allait toujours croissant, Ainsi,

un jour d'hiver, par un froid rigoureux, voyant des gens qui traversaient la glace, il ordonna de leur couper les pieds, afin de pouvoir s'assurer par ses propres yeux de l'influence que le froid exerçait sur la moelle renfermée dans les os. A côté d'autres traits d'extravagance féroce, il fit punir de mort des paysans, qui se plaignaient du ravage que ses chasses causaient dans leurs champs. Et un ministre, homme de bien, ayant eu le courage de lui faire des représentations, en rappelant à cet effet ses fidèles services, Tscheu lui répondit sèchement : « Je voudrais bien savoir quelle mine a un cœur fidèle ; » et en disant ces mots, il le tua et lui fit arracher le cœur. Ainsi poussés au désespoir par la cruauté de ce monstre et par les impôts énormes qu'il exigeait, une foule d'habitants de la Chine orientale, émigrèrent dans les îles, vraisemblablement dans celle du Japon (1).

Mais pendant que Tscheu se livrait à ses fureurs, Wenwang, prince vassal, se gagnait tous les cœurs par l'exceilente administration avec laquelle il gouvernait les provinces de son ressort. Ce Wen-wang était fils d'un prince ; ce qui fait voir que les grands vasseaux avaient déjà alors obtenu l'hérédité de leurs charges ou de leurs fiefs. Tscheu lui-même fut obligé de reconnaître les mérites de Wen-wang et l'assura de sa faveur. Mais celui-ci l'ayant prié à cette occasion de supprimer la colonne brûlante, l'empereur, irrité de cette demande, le fit jeter en prison. Toutefois, il en fut bientôt tiré, grâce à son fils, qui fit au tyran un présent extraordinaire et qui lui plut beaucoup. De retour dans sa principauté, Wen-wang vit bientôt se rassembler autour de lui des milliers de mécontents, et peu-à-peu, une bonne partie des grands se détachèrent de Tscheu. Wen-wang n'osait encore, néanmoins, prendre sur lui de porter le dernier coup ; mais son fils Wuwang, qui avait moins de respect pour le droit divin de la maison régnante, marcha avec une armée contre la capitale,

(1) GutzlaiLp. il.

et Tscheu, abondonné de ses soldats, mit le feu à son palais, pour s'y brûler avec ses femmes (1122). Toutefois l'incendie fut éteint, et le tyran en fut tiré à demi-mort et achevé par la populace.

Wu-wang monta ensuite sur le trône, et fut le fondateur de la troisième dynastie, celle des Tscheu, laquelle gouverna la Chine de 1122 à 255 avant Jésus-Christ. 11 y a des indices assez clairs qu'à l'élévation de ce prince se rattache un changement important dans la constitution de l'Etat. Un grand nombre de paysans (1), par crainte de la guerre, s'étaient sauvés dans les montagnes, de sorte que Wu-wang jugea nécessaire de publier un pardon général ou une amnistie, afin d'engager ces fugitifs à revenir sans crainte dans leurs foyers. Or, cela prouve que le souverain chassé avait des partisans dans le peuple, et que sa chute fut due principalement à la haine des classes élevées. Il est dit ensuite que Wu-wang, après son entrée au pouvoir, établit une grande école dans laquelle tout enfant pouvait être admis sans distinction de rang, et où le propre fils du souverain était assis à côté déjeunes paysans. Il faudrait encore, nous paraît-il, . voir en cela un moyen mis en œuvre pour gagner le peuple. Mais outre les classes inférieures^ il y eut aussi, dans leprincipe, un grand nombre de fonctionnaires, qui manifestèrent une vive opposition ; et Wu-wang eut beau se déclarer disposé à maintenir dans leurs charges tous les employés du gouvernement précédent, un grand nombre des plus honnêtes repoussèrent ses offres. Deux d'entre eux l'arrêtèrent même un jour en route, et lui firent des reproches amers au sujet de sa révolte contre son prédécesseur. L'escorte de l'empereur s'apprêtait déjà à massacrer ces hardis orateurs, mais Wuwang, au contraire, les loua de leur fidélité ; ce qui n'empêcha pas ces partisans rigoureux de la légitimité à tout prix, de se retirer dans le désert, où ils moururent de faim, pour n'être pas obligés de manger le pain du rebelle.

(1) Giitzlaff, p. 48.

D'autres récits jettent un plus grand jour encore sur la liaison des événements qui eurent lieu alors. Ils disent que Wu-wang, lors de son entrée dans la capitale après la chute de Tscheu, distribua à ses soldats tous les trésors accumulés dans le parc et dans le palais attenant. Qu'ensuite, il créa une noblesse, dont il régla l'ordre hiérarchique, et donna une certaine portion du territoire à chacun des privilégiés. Ainsi, dans ce pays, où jusqu'alors les différentes classes d'habitants avaient été égales devant la loi, et où, en théorie du moins, le mérite seul faisait parvenir aux charges et aux distinctions, on vit s'élever une aristocratie féodale héréditaire.

Il est vrai que quelques-uns avaient déjà obtenu, sous la précédente dynastie, des gouvernements qui passaient des pères aux enfants ; mais c'avait été des cas tout-à-fait exceptionnels, tandis que ce qui était l'exception devint alors la règle et acquit la valeur d'un principe. Le titre même de la maison régnante subit un changement qui n'est pas sans importance. Les princes des deux premières dynasties étaient appelées Ti, c'est-à-dire, empereurs, souverains, tandis que Wu et ses successeurs furent simplement appelés wang, c'est-àdire rois. On le voit : la noblesse l'avait forcé à reconnaître, par un acte non équivoque, qu'il se contentait d'un pouvoir moins considérable que ne l'avait été celui de ses prédécesseurs. Ainsi, tout bien considéré, le peuple chinois a parcouru les mêmes degrés de développement que les nations de l'Europe; seulement, il est beaucoup plus ancien que nous. Son moyen âge commença en 1122 avant Jésus-Christ, 18 siècles avant celui de l'empire latino-germanique. Son histoire ressemble même aussi à la nôtre dans les temps qui suivirent, en ce que, pendant plusieurs siècles après l'élévation de Wu-wang, la lutte entre la puissance royale et la polyarchie des princes, fut aussi comme le pivot autour duquel s'agitait la vie politique.

Wu-wang mourut en 1115, laissant un fils encore mineur, nommé Tschin-wang . Un oncle de cet enfant, Tscheu-kong,

se chargea de la régence. On le représente comme un des principaux sages qu'ait produit l'empire du Milieu. Comme le mécontentement continuait à fermenter dans le pays, Tscheu-kong appaisa ce mauvais esprit, et consacra toute son activité aux affaires de l'Etat. Sa réputation se répandit bientôt dans les pays voisins, et la Cochinchine lui envoya des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de ce peuple. Comme ces ambassadeurs, en se rendant en Chine, s'étaient plusieurs fois égarés en route, Tscheu-kong leur donna des boîtes, où se trouvait une aiguille constamment dirigée vers le nord : nouvelle preuve que la boussole était connue dans l'histoire ancienne de la Chine (1).

Les deux premiers successeurs de Wu-wang, Tschin-wang et Kang-wang, gouvernèrent le pays d'une manière digne d'éloge. Mais, parmi les princes qui vinrent ensuite, il s'en trouva plusieurs dont tout le bonheur était la chasse, les chiens et les chevaux. Comme, par manière d'intermèdes, il y eut aussi parfois de nouvelles invasions des barbares du nord, et la fidélité de la noblesse, si favorisée par Wu-wang, devint chancelante. Ce fut en vain qu'Iwang, jeune priuce qui monta sur le trône en 894, chercha, par des prévenances amicales, à adoucir l'arrogance des grands, et que lors de la cérémonie de l'hommage, dérogeant à la coutume observée jusqu'alors, il descendit de son trône et vint saluer les vasseaux. Cette humiliation ne lui servit de rien. D'abord, un des plus puissants princes vassaux lui refusa l'obéissance, et beaucoup d'autres suivirent ensuite son exemple.

La Chine, dit le dernier historien de ce pays, Gûtzîaff, présenta alors le spectacle que l'Europe offrait au moyen-âge, et que l'Allemagne nous présente encore aujourd'hui, celui d'une foule de petits Etats presque indépendants, soumis de nom, /mais pas en réalité, à un chef suprême. — Li-wang, successeur d'Iwang, essaya de mettre à la raison les grands qui le

(1) Gùtzlaff, p. SO.

bravaient ; mais sa tentative échoua, et l'esprit d'insubordination gagna même le peuple, qui refusa de payer les impôts. Le mécontentement se manifestait extérieurement par des bons mots et des propos piquants qu'on répandait dans le public. Le prince voulait en faire rechercher les auteurs afin de les punir ; mais ses ministres l'en détournèrent. Alors, il eut recours à des enchanteurs, pour tâcher de découvrir par la magie les agitateurs secrets, et il en vint jusqu'à défendre sous peine de mort de chanter des chansons satiriques. Il y eut alors un moment de calme; le peuple se contentait de murmurer tous bas. Pendant ce temps de silence forcé, un homme d'Etat, plein de sagesse, fit observer, au dire des annales chinoises (â), qu'il vaudrait mieux laisser un libre cours à l'opinion publique, afin qu'elle pût se manifester, soit par écrit, soit de vive voix; qu'elle ressemblait au torrent des montagnes, lequel, arrêté dans son cours par des moyens artificiels, finit par se frayer un passage d'une manière violente, tandis que si on lui creuse un lit plus profond, il s'écoule sans causer de ravages. Li-wang repoussa cette proposition avec mépris ; mais la suite prouva l'excellence du conseil qu'il avait si imprudemment rejeté. Trois ans après, une révolte éclata, le peuple força le palais, et Li-wang fut obligé de s'enfuir, sans plus jamais oser reparaître.

Les ministres se chargèrent alors du gouvernement (827) en qualité de tuteurs de son fils Suen-wang, encore mineur, et le conservèrent jusqu'à ce qu'il fut en âge de régner. Les barbares du nord firent encore, à plusieurs reprises, des invasions dans l'empire ; mais Suen-wang et ses généraux les combattirent avec succès et il gagna, par là, l'afifection du peuple. On possède encore les chants composés pour célébrer ses exploits et ceux de ses héros. Mais lorsque, comptant sur les mérites qu'il avait acquis aux yeux du pays, ce prince entreprit de se mêler des querelles interminables

(i) Gutzlaff, p. 52, - (2) Ibid. 53.

des vassaux entre eux et de rétablir son autorité suprême de suzerain, la fortune l'abandonna. Alors, en proie à un sombre chagrin et au dégoût de la vie, il négligea le soin des affaires et omit même la cérémonie annuelle du labourage, que tous ses prédécesseurs avaient observée. Il mourut en 781(1).

Sous son fils, Jeu-wang, douzième prince de la maison des Tscheu, les barbares firent en Chine une invasion plus terrible que toutes les précédentes ; et Jeu-wang, captivé par les charmes d'une femme, appelée Pao, resta dans une complète inaction. Bientôt aux maux de la guerre vinrent se joindre des divisions , qui éclatèrent dans la maison royale. Un parti qui haïssait la favorite et qui était porté pour un fils né d'un mariage antérieur, fut même assez criminel pour demander le secours des barbares. Ceux-ci s'avancèrent en effet, vers la capitale, massacrèrent Jeu et Pao, et élevèrent sur le trône le prince héréditaire, qui s'appelait Ping (770 av. J.-C). Mais en retour de ce service, ils lui demandèrent la moitié de son royaume. Heureusement pour Ping-wang, il parvint à gagner un des princes de ces barbares, qui tomba sur ses compagnons et les repoussa jusque dans leurs steppes. Ping, en récompense, lui donna la marche de Tsin, qui confine au désert, afin qu'il protégeât le royaume contre de nouvelles invasions. Mais le nouveau prince de Tsin s'aperçut bien que ce présent était une concession de la peur et delà faiblesse, et, de ce moment, il ne s'inquiéta plus du souverain de la Chine. Il offrit même des sacrifices à l'Etre-Suprême dans une posture qui, d'après la loi, était un droit exclusif de l'empereur. Il introduisit aussi un nouveau calendrier, se nomma des historiographes particuliers et investit ses proches de territoires et de titres. En ; un mot, si des divisions intérieures n'avaient fort à propos éclaté dans la famille du prince de Tsin, Ping-wang n'aurait

(1) Giitzlaff, p. m.

182 HISTOIRE PRIMITVE

pu qu'avec peine résister longtemps à son vassal infidèle.

L'histoire de l'empire chinois commence à être tout-à-fait digne de foi, douze ans avant l'avènement de Ping-wang, la dernière année de Jeu-wang. Il est remarquable que cette époque coïncide presque exactement, avec le commencement de l'ère des Olympiades, laquelle date de 777 avant Jésus- Christ. D'autre part, la série des princes consignée dans le Schuking de Confutsée (Confucius), se termine par le règne de Ping-wang. Le second ouvrage historique de Confutsée, le Tschen-Tsieu, ne traite pas de l'histoire des souverains de la Chine, mais seulement de celle des princes vassaux, ou, pour parler comme en Allemagne, de l'histoire des comtés et des duchés indépendants.

A partir de Ping-wang, l'histoire de la Chine devient toujours plus compliquée : aussi nous contenterons-nous de signaler les faits les plus importants. Ainsi, il s'établit alors une sorte de droit du plus fort : quiconque ne pouvait se défendre les armes à la main, était perdu. Ajoutez à cela des crimes comme on en voit sous les Mérovingiens, des empoisonnements, des querelles de femmes , des meurtres sans nombre, des conjurations. Dans un tel état de choses aucun art ne faisait autant de progrès que celui de la fabrication des armes : on parvint à faire des épées et des arcs d'une qualité tout-à-fait supérieure, des cuirasses pour protéger contre les traits, non-seulement la poitrine des guerriers, mais encore les chevaux attelés aux chars de guerre. En revanche, les sciences tombèrent en décadence.

Kien-vmng, qui monta ensuite sur le trône, tenta (1) d'introduire quelque chose d'analogue à la paix de Dieu du moyen âge, et menaça des plus sévères châtiments les auteurs de troubles et -de désordres ; mais tous les rapports sociaux étaient alors tellement troublés et confondus, qu'il ne rencontra guère d'obéissance. Ling-wang, son successeur

(i)Gùlzlaff,p. 61.

MJ GENRE HUMAIN. 183

(571), décréta une seconde paix publique. Néanmoins on vit sous le règne de ce prince, un rebelle de haut rang, tuer deux historiographes, parce qu'ils avaient oser faire un rapport public de ses crimes. Le règne de Ling-wangest remarquable par la naissance de Gonfutsée, en 551 avant Jésus- Christ.

Ce penseur, appelé par les Chinois le Prince de la science, lequel s'efforça toute sa vie de guérir, au moyen de la philosophie, la maladie qui minait son époque, et d'éteindre, par le calme de la raison, l'ardeur des passions égoïstes, a tout à la fois bien compris et circonscrit dans des formes fixes l'esprit de son peuple. Mais si son influence fut immense sur le développement intellectuel des générations suivantes, il n'en exerça que très-peu sur ses contemporains. Les prophètes non plus, n'ont de crédit que lorsque les années ont rendu leur autorité sacrée. Je reviendrai plus loin surce philosophe.

Le règne de King-wang, qui monta sur le trône huit ans après la naissance de Confutsée, fut fort orageux (1). Son propre frère se révolta contre lui. ILsuceomba, il est vrai, dans la lutte, mais pour pouvoir solder son armée, Kingwang fut forcé de recourir à l'altération des monnaies, moyen si souvent employé plus tard en Europe, par des souverains pressés du besoin d'argent. Mais à peine un danger était-il dissipé, qu'il se voyait menacé sur d'autres points. Les plus puissants vassaux se mirent en tête de prendre le titre de roi, et il se tint à cet effet plusieurs diètes omassenv blées. Par bonheur pour King-wang, la division se mit parmi les prétendants, et la jalousie des plus faibles tint les plus forts en échec.

Quelque temps avant la mort de King-wang, le prince héréditaire vint à mourir, et l'empereur voulut assurer la succession à son second fils. Mais il se forma un parti qui se

(l)Gùtzlaff. p. 73, etc.

déclara pour le troisième. Déjà, les deux partis se trouvaient menaçants en présence l'un de l'autre, lorsque le vieux roi mourut. Sa mort fut le signal d'une terrible guerre civile, qui, après un grand nombre de batailles livrées, se termina par le meurtre de l'héritier légitime. Le troisième fils s'empara alors du pouvoir ; mais pendant tout son règne, il eut des rebelles à combattre. C'est pendant ces troubles et ces agitations de sa patrie, que s'écoula la vie du grand philosophe Confutsée. Il mourut en 479 avant Jésus-Christ, et précéda King-wang de quatre ans au tombeau.

La puissance des autres souverains de la maison desTscheu s'affaiblit de plus en plus. Le dernier d'entre eux n'avait plus en sa possession que sept villes, lorsque, en 256 avant Jésus-Christ, il fut précipité du trône par le puissant prince vassal de Tsin , Tschaon-Siang . Les Tscheu tombèrent, comme les Mérovingiens, sous les efforts d'un vassal hardi et heureux.

Tschaon-Siang fonda la quatrième dynastie, qui n'occupa le trône de Chine que de 255 à 206 avant Jésus-Christ et ne compta que trois souverains. Tschaon-Siang, comme Pépinle-Bref fondateur de la grandeur des Carlovingiens, eut pour successeur un conquérant qui se signala par des exploits extraordinaires, mais qui s'attira la haine des savants par son esprit guerrier et par sa manière de voir peu chinoise. Ce souverain, connu sous le nom de Schi-hoang-ti, était fils naturel de Tschaon-Siang et monta sur le trône étant encore mineur. Indifférent aux jeux auxquels les autres enfants trouvent leur amusement, il rêvait au moyen de faire disparaître les princes vassaux qui, toujours maîtres de la plus grande partie de l'empire, ne reconnaissaient qu'en apparence la suzeraineté de la maison régnante, et il songeait à rétablir l'ancienne unité de l'empire. Moitié ruse, moitié corruption, il parvint à se débarrasser d'un général dangereux, que plusieurs des princes vassaux ligués avaient envoyé contre lui, et mit ensuite la main à un ouvrage étonnant, qui devait

DU GENRE HDMAliN. 185

frayer la voie à l'exécution de ses plans. La province de Tsin, patrie de la nouvelle dynastie, confinait au nord à la grande steppe, habitée par ces mêmes barbares qui, depuis 800 ans, se montraient les plus dangereux ennemis de la Chine, et qui, 500 ans plus tard, commencèrent à ébranler l'Europe sous le nom de Huns. Comme ce peuple vivait de pillage, et qu'à chaque occasion favorable, il ne manquait pas de faire irruption dans le riche pays de ses voisins, les princes de Tsin avaient toujours été obligés de tenir la plus grande partie de leurs forces prêtes à défendre la frontière, et d'occuper tous les défilés. Schi-hoang-ti vit que, s'il était réduit à agir de même, il ne pourrait rien entreprendre contre les grands vassaux ; et il résolut, en conséquence, de garder cette frontière au moyen d'une muraille, dont la force tiendrait les barbares en respect.

Les princes vassaux durent prêter leur concours à cette construction, et en quelquesa nnées on vit s'élever cette fameuse muraille de la Chine, une des huit merveilles de l'ancien monde, et dont l'étendue est de mille lieues géographiques (1). Maintenant, ce rempart est écroulé en beaucoup d'endroits; en d'autres, il en reste même à peine des traces ; mais du côté de l'est, cette construction est encore debout, en dépit de l'action destructrice de 2000 ans, comme un monument admirable de la force de l'ancienne Chine.

A peine l'exécution de la grande muraille eut-elle donné à Schi-hoang-ti la liberté d'employer ses troupes à l'intérieur de l'empire, qu'il commença à attaquer les princes vassaux. La fortune favorisa cette entreprise hardie : dès l'an 221 avant Jésus-Christ, la 32me de la vie de ce prince, la totalité des vassaux était anéantie soit par la force, soit par la ruse. Ce fut alors que, dans la pensée orgueilleuse qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait égalé ni en grandeur, ni en puissauce, le souverain de la Chine prit le nom sous lequel il est

(l)Gutzlaff, p. 88. .

186 mSTOIRB PRIMITIVE

connu dans l'histoire, et par lequel nous l'avons désigné jusqu'à présent, celui de Schi-hoang-ti, qui signifie à la lettre le premier prince élevé on l'empereur. Il créa en même temps le cérémonial de la cour, et le langage des affaires qui est encore en usage aujourd'hui. Pour remplacer les princes vassaux supprimés, il divisa le pays en 36 provinces et établit un gouvernement central, qui reçut une organisation militaire. Il remplit la plupart des places de soldats capables, devant lesquels durent se retirer les fonctionnaires philosophes de l'ancien gouvernement.

Schi-hoang-ti parcourut ensuite tout son empire, de l'est à l'ouest, laissant partout des souvenirs de sa présence. Ainsi, il fit tailler en grandes lettres sur les rochers, sur les montagnes élevées, les caractères qui composent son nom, ou des vers qui célébraient sa gloire. C'est à propos de ces voyages que les annales racontent le fait suivant : « Pendant un de ses voyages, Schi-hoang-ti parvint jusqu'au rivage de la mer et s'arrêta plein d'admiration sur ses bords. Alors un prêtre s'approcha de lui et lui dit ces paroles : « Dans des îles lointaines, à l'autre côté de l'Océan, croît une herbe merveilleus , qui procure l'immortalité à celui qui en mange. » Schi-hoang-ti, toujours avide de choses extraordinaires, ordonna qu'un certain nombre de jeunes jens et de filles nubiles s'embarquassent pour aller à la recherche de ces îles. Plusieurs vaisseaux partirent en effet, mais ils furent assaillis par une terrible tempête, et un seul put regagner la Chine. »

Il y a longtemps déjà, on a soupçonné que ces émigrants avaient bien pu atteindre le rivage de l'Amérique, et y fonder une colonie : et cela n'est pas impossible, si l'on songe que, il y a moins de 20 ans, quelques jonques japonaises, sans mât ni gouvernail, ont été poussées jusque sur les côtes du nouveau monde (1). Pourquoi, en effet, la même chose n'auraitelle pas pu arriver il y a 2000 ans?

(I) Gûtzloff, p. 88.

Après et malgré de si grands exploits, Schi-hoang-ti vit s'élever contre lui un ennemi intérieur, qui, à la vérité, n'excita d'abord que le mépris de ce guerrier victorieux, mais qui n'en était pas moins redoutable pour cela. Cet ennemi, c'étaient les savants et les philosophes , ceux surtout de l'école de Confutsée, qui pendant les trois derniers siècles s'étaient propagés dans tout l'empire. Pleins d'admiration pour l'antiquité, ils ne pouvaient pardonner au nouveau souverain d'avoir violé l'ordre traditionnel, de n'employer à son service que des militaires et de faire si peu de cas des hommes de la doctrine. Comme ils ne dissimulaient pas leur haine, et qu'ils travaillaient même la multitude, on en vint enfin à un éclat. Le premier ministre publia un écrit contre Confutsée et ses partisans, et l'empereur donna l'ordre de brûler tous les livres de la secte. Cet ordre fut exécuté autant que cela était possible ; mais il est toujours bien facile de cacher des livres. Du reste, la destruction n'atteignit pas seulement les tablettes de bambou, sur lesquelles on écrivait alors; plusieurs savants partagèrent le même sort. Quiconque refusait de livrer les livres proscrits, ou s'opiniâtrait à manifester son admiration pour Confutsée, payait ce crime de sa tête. Il y eut donc une grande et sanglante persécution. De leur côté, les opprimés se vengeaient à leur manière : non-seulement il y eut des tentatives de meurtre, qui du reste échouèrent toutes, mais ils surent encore atteindre leur ennemi avec d'autres armes, en décriant sa mémoire auprès de la postérité. Aussi Schi-hoang-ti ne nous appparaît-il dans les livres chinois que comme un monstre affreux. La mort le surprit au milieu de ses entreprises ; il mourut en 210 avant Jésus-Christ, dans la 42me année de son âge.

Schi-hoang-ti laissait deux fils. Les ministres et les eunuques du palais élevèrent le plus jeune sur le trône, afin de pouvoir plus longtemps régner sous son nom, et se dédommager ainsi de la position subordonnée à laquelle les avait réduits l'énergie de son père. Ces mesures, en elles-mêmes

peu louables, furent très-préjudiciables à l'empire : le bon ordre tomba en décadence, on perdit le respect du trône , l'obéissance devint chancelante; et si cet état de choses avait duré plus longtemps, l'œuvre de Schi-hoang-ti eût été complètement anéantie et la Chine serait retombée dans l'état d'anarchie d'où il l'avait tirée. Par bonheur, les soldats, dont Schi-hoang-ti avait fait la profession par excellence, refusèrent enfin de donner suite aux ordres d'un enfant, conduit à la lisière par des fonctionnaires sans conscience. Ce qui avait eu lieu un siècle auparavant, dans l'Asie occidentale, de la part des généraux d'Alexandre, se renouvela alors à l'extrémité orientale de cette partie du monde, de la part des généraux formés à l'école de Schi-hoang-ti ; on se battit pour l'empire qu'il avait laissé sans maître.

La fortune des armes se décida en faveur de Lieu-pang, autrefois administrateur d'un petit village, et qui ensuite, ayant par malheur laissé échapper un prisonnier qu'il devait expédier plus loin, s'était sauvé dans le désert pour échapper à son châtiment. Là, après s'être d'abord associé avec des brigands, il était devenu soldat, et s'étant élevé de grade en grade dans la rude carrière de la milice, il avait fini par conquérir le titre de général (1). Sa dernière victoire remportée sur ses rivaux, l'ayant rendu maître de la Chine, il fonda en 206 avant Jésus-Christ la cinquième dynastie , celle de la maison des Uan, qui régna en Chine pendant quatre siècles et demi, jusqu'en 263 après Jésus-Christ.

Quoiqu'il eût toujours passé auparavant pour un homme bon, droit et sincère, il se montra, lorsqu'il fut empereur, plein de perfidie et mit de côté tout ceux qui pouvaient lui être dangereux. Mais pour le reste, il en revint à l'ordre de choses des anciens temps. Bien que ce fût par le glaive qu'il s'était frayé la voie au trône, et qu'il ne s'entendît guère aux choses scientifiques, il jugea prudent, néanmoins, de donner

(1) Giitzlaff. p. .96, etc.

des appaisements au parti deConfulsée.En dépit des persécutions de Schi-hoang-ti , ce parti était resté puissant et continuait à soutenir que le pays ne pouvait être heureux ni bien gouverné, que d'après des principes philosophiques, et qu'ainsi, l'élévation de tant de militaires aux fonctions civiles, était une chose pernicieuse.

Lieu-pang écrivit donc aux gouverneurs des provinces de lui envoyer dans sa capitale les savants les plus instruits, dont il forma une académie ; et dès ce moment, il eut pour lui tout le parti des philosophes. Le nouvel empereur donna aussi ses soins au cérémonial, et introduisit une distinction de rangs, modelée sur celle de l'ancien empire. La noblesse ne fut pas non plus oubliée : mandée à la cour, elle put offrir ses hommages, comme au bon vieux temps des Wang ou de la maison des Tscheu. Lieu-pang mourut en 195 avant Jésus- Christ, et selon l'ancien usage des Chinois, qui donnent aux empereurs, après leur mort, un nom historique, il reçut celui de Kao-tsu, c'est-à-dire, sublime chef de race.

Ses successeurs immédiats se laissèrent dominer par des femmes ou furent sans importance aucune; mais le mouvement favorable à la littérature commencé sous Lieu-pang, se continua sans entraves. Ses progrès sont attestés par les inventions techniques faites à cette époque par l'esprit pénétrant des Chinois, et qui se renouvelèrent 1500 ans plus tard en Europe. Ainsi, la fabrication du papier et des pinceaux fins appartient au temps de Wuting, second successeur de Lieupang. On se servait des pinceaux pour peindre les caractères sur le papier avec de l'encre de la Chine. Les caractères chinois reçurent aussi, depuis lors, une forme plus libre. Environ cent ans plus tard, le besoin croissant de livres fit venir l'idée de graver des caractères mobiles, et l'imprimerie chinoise fut inventée (1).

Wuti, le cinquième souverain de la maison de Han, monta

(1) Schott (Erschund Goiibcr EncycL 1,21), p. 171.

sur le Irône en 140 avant Jésus-Christ. Son long règne, qui dura 53 ans, est le plus brillant de l'histoire de la Chine. Tandis que, par ses lieutenants, il conquérait les limites actuellement existantes de son vaste empire, au sud, les provinces baignées par la mer, au nord, la Cochinchine et la Corée, à l'ouest le pays des montagnes jusqu'au pied de l'Himalaya ; il s'attirait d'autre part une gloire immense par la faveur qu'il accordait à la littérature et aux écoles des savants. On écrivit beaucoup à cette époque : tous les genres de littérature eurent des écrivains pleins de mérite. Il en fut de même de l'histoire : c'est du temps de Wuti que Ssématsien écrivit la plus ancienne histoire de l'empire. D'autre part, l'empereur et d'autres illustres protecteurs des lettres, firent recueillir et conserver dans des bibliothèques publiques, les restes des écrits des sages, qui avaient échappé aux persécutions du farouche Schi-hoang-ti.

Cependant, en dépit de tout ce beau zèle pour les sciences et les lettres, il s'en fallut de peu que Wuti, dans une certaine occasion, ne rompit entièrement avec les philosophes. Un jour, un des grands de la Chine , invita, dans son palais, plus d'un millier de lettrés, à l'effet de discuter avec eux les principes d'un bon gouvernement. Sur cela, les invités en vinrent à la pensée de tenter la mise à exécution de leurs idées, et s'unirent eutr'eux dans le but d'élever leur magnifique protecteur à la première place de l'Etat. Déjà même, ils avaient recueilli à cet effet des fonds considérables et fait des amas d'armes, lorsque Wuti eut le vent de ce qui se tramait et prit des mesures en conséquence (1). A cette nouvelle, les philosophes effrayés abandonnèrent en toute hâte la cour de leur Mécène et se dispersèrent, et le grand seigneur s'ôta lui-même la vie pour échapper au supplice des traîtres.

Du reste, Wuti, malgré la grandeur d'âme dont il faisait parade extérieurement, veillait avec une attention soupçon-

(1) Gùtzlaff, p. 109.

neuse à la conservation delà toute-puissance impériale. Ainsi, entre autres mesures, il régla par une loi que les aînés de la noblesse, rétablie par Lieu-pacg, n'hériteraient que de la moitié des biens féodaux, et que l'autre moitié serait partagée entre les autres enfants. Le but de cette ordonnance est évident : l'empereur voulait briser la puissance de la noblesse par le morcellement des grands biens de famille.

Wuti mourut en 87 avant Jésus-Christ, à l'époque où Jules César, à Rome, commençait sa brillante carrière. C'est ce prince qui donna son complément à la forme politique du gouvernement chinois, telle qu'elle subsiste encore aujourd'hui, du moins pour l'essentiel.

Maintenant, il nous reste encore à étudier quel était le développement intellectuel du peuple chinois, et pour cela, nous devons revenir à Confutsée et à son contemporain Laotsé.

Confutsée était fils d'un petit fonctionnaire de la principauté de Lu, un des nombreux Etats vassaux nés de la dissolution de la Chine au VIe siècle avant Jésus-Christ. Il perdit son père de bonne heure et dut alors pourvoir lui-même à ses besoins (1). La pauvreté stimula en lui l'amour du travail. A l'âge de 17 ans, il fut nommé commis au déparlement chargé de l'intendance des grains. Un peu plus tard, il reçut un petit emploi dans l'administration des forêts, avec un revenu suffisant pour pouvoir songer à contracter mariage. Sa femme lui donna un fils ; mais à partir de là, il se sépara de sa jeune compagne, et traita généralement le sexe avec indifférence. Son esprit se portait à des choses plus relevées ; il s'occupait particulièrement de la question de savoir comment on pourrait remédier aux maux du pays. Ce moyen de salut, il le chercha, non dans ses propres théories, persuadé qu'il ne pourrait pas les faire adopter, mais dans les exemples de Fantiquité, vers laquelle, à toutes les époques, les regards des

(1) Gutzlaff, p. M.

in

Chinois se sont toujours portés. Ainsi, bien qu'il fût luimême l'auteur de la plupart de ses doctrines, il les rattacha cependant toutes aux noms célèbres d'Iao et de Schun ; et bientôt il vit des disciples se rassembler autour de lui. Cependant, comme l'application pratique de sa doctrine était ce qui l'intéressait avant tout, il se rendit avec ses partisans dans les cours des petits princes du voisinage, tâchant d'y obtenir de l'emploi pour lui et pour les siens, et promettant le bonheur à ceux qui suivraient ses avis. Le principe fondamental auquel il revenait sans cesse, était que l'homme est bon de sa nature, et que, pour rendre tout un peuple vertueux, le prince n'a rien autre chose à faire qu'à donner le bon exemple.

Le premier prince chez lequel il trouva du service, fut celui de Tsi, qui, non-seulement écouta le philosophe avec beaucoup d'attention, mais lui fit encore compter une somme considérable d'argent, ce qui était pour Confutsée l'objet d'une véritable passion. Mais, en dépit des bons enseignements du maître, ce prince ne voulut pas renoncer à sa vie de délices et de bonne chère, ni les fonctionnaires, à leurs exactions, et Confutsée s'éloigna de ce pays. En attendant, sa réputation s'était déjà tellement accrue, que plusieurs grands du voisinage lui tendirent des embûches comme à un séducteur du peuple. Il y échappa heureusement et regagna sa patrie, où le prince de Lu lui donna en présent des chevaux et une voiture. Confutsée se rendit alors dans la capitale du souverain, Ling-wang, où il étudia le cérémonial de la cour et les rites en usage dans le temple des ancêtres II rendit aussi alors visite au célèbre penseur Lao-tsé, fondateur de la philosophie de la raison, dont je parlerai ci-après.

Confutsée ne plut pas à Lao-tsé, qui blâma son amour des honneurs et des richesses, prétendant qu'il ne visait à rien autre chose qu'à obtenir de bons emplois; et il le provoqua à dire nettement, au lieu de toujours parler de la sagesse de l'antiquité, ce qu'il faudrait faire dans le moment même pour

remédier aux maux qui désolaient le pays. — Confutsée, de son côté, déclara qu'il ne comprenait pas pourquoi le monde faisait tant de cas deLao-tsé; que, pour lui, il trouvait qu'il ne ressemblait en rien à un dragon, c'est-à-dire qu'il était un homme ordinaire, dont on ne pouvait rien apprendre.

De retour dans sa patrie, après avoir acquis dans la capitale une gloire nouvelle, Confutsée fut mis par le prince de Lu à la tête de son gouvernemeut. Dans ce poste élevé, il abolit sur le champ plusieurs abus et se montra très-sévère sous ce rapport. Il fit exécuter un gentilhomme qui avait commis plusieurs crimes, et cet exemple inspira plus de crainte aux malfaiteurs que les meilleures doctrines. Il consacra aussi aux finances une attention toute particulière ; mais il ne tarda pas à être renversé et le prince le congédia. Sur ces entrefaites, il était devenu vieux ; sa femme mourut, son fils la suivit, et il ne lui resta qu'un petit-fils, Tses-sé, qui, plus tard, mit en ordre et publia les écrits de son aïeul. Enfin, après avoir, pendant plus d'un demi siècle, enseigné, visité les cours, brigué des charges, Confutsée mourut, las de la vie, dans la 74e année de son âge, en 479 avant Jésus-Christ.

Après la mort de Confutsée, son autorité et sa réputation s'accrurent comme une avalanche qui grossit à mesure qu'elle avance. Il fut alors anobli, lui et toute sa race, et reçut le titre de maître ancien et de premier sage. Dans ses portraits, on le représente la couronne en tête et revêtu des habits impériaux. Il y a environ un siècle, on comptait en Chine 10,000 personnes qui faisaient remonter leur origine à Confutsée : c'est là, sans contredit, la plus ancienne noblesse qu'il y ait au monde. Maintenant, ce nombre est plus consi- • dérable encore. Le chef de sa famille porte le titre de margrave sacré, et, de temps en temps, il a, avec l'empereur, une entrevue, dans laquelle sont rappelées les principales doctrines du sage. La dernière de ses entrevues a eu lieu en

1844 (1). Confutsée reçoit en Chine un culte divin ; dans toutes les villes il a un temple consacré à sa mémoire, et dans toutes les écoles, depuis les académies jusqu'à la classe la plus élémentaire, on lit et on expli ue ses maximes, et on le regarde comme la source de la sagesse.

Confutsée a laissé cinq écrits principaux : le Schuking, que l'on pourrait appeler tradition de l'antiquité, recueil de maximes sages, très-concises et par cela même quelquefois très-obscures, dans lesquelles il prête aux anciens rois ses propres idées ; — le Liki, ou le livre du rite, qui décrit les cérémonies que l'on doit observer dans toutes sortes de circonstances ; — riking, ou la doctrine du dualisme des forces ; — le Tschun-sieu (littér ; printemps et automne) contenant les annales des principautés ; enfin le Recueil des chants populaires, divisé en trois parties, et où sont dépeintes les mœurs de l'antiquité.

La philosophie exposée dans ces différents ouvrages, roule sur les points suivants : honorer ses parents , obéir aux princes, être fidèle à ses amis, ne pas offenser les dieux, mais avant tout, observer les usages et les cérémonies. Le cérémonial y tient la place de la religion : il ne faut pas, selon lui, scruter les choses métaphysiques, mais adorer des dieux ou un être suprême selon la coutume établie.

Afin de donner une idée de ce que le penseur chinois a de particulier et de propre, je transcrirai ici quelques passages du Schuking (2) : « Le souverain bien, y est-il dit, c'est la raison; c'est afin de la faire régner sur la terre que la monarchie a été établie , car la monarchie e^t la copie du ciel, de l'éternelle raison. La première loi de la monarchie, ce sont les prescriptions qui concernent les cinq ordres, c'està-dire, les rapports des sujets avec le souverain, des enfants

(1) Giitzlaff, p. 68.

(2) H. Kurz. Sur Vélat politique, etc., nouv. Journ. Asiat., v. juin 4830, p. 401. et VI, déc. 1830, p. 401, etc.

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avec le père de famille, des époux entre eux, des jeunes gens avec ceux qui sont plus âgés, des amis entre eux.

« Afin que Chaque membre de l'Etat soit tenu de remplir son devoir dans les limites de ces cinq ordres, il est nécessaire que le prince ait des yeux et des oreilles pour tout observer, diriger, conduire^ c'est-à-dire, beaucoup et de bons fonctionnaires. Quant à ces fonctionnaires, ils doivent être choisis d'après les neuf vertus principales. » Il est dit dans un autre endroit du Schuking : « On dit : tel ou tel homme a de la vertu. Que signifie la vertu? Le sage ministre, Kao-iao, s'exprime ainsi : Celui-là est un homme vertueux, qui unit l'indulgence à la réserve, la noblesse du sentiment à la constance, la gravité à la franchise, la condescendance à un esprit réfléchi, la sévérité à la bonté, l'exactitude à la douceur, la modération à la perspicacité, l'esprit à l'instruction, l'équité à la puissance. Celui qui exerce tous les jours trois de ces vertus et qui en donne l'exemple est en état de conduire sa famille. Celui qui pratique constamment six de ces vertus et en donne l'exemple, est capable de gouverner un royaume. Si un prince est soigneux de réunir de toute part des hommes sages autour de lui et de s'en servir à propos, ceux qui se distinguent par les neuf vertus Qatploieront toutes leurs forces à se faire placer, les uns à des postes qui exigent de grands talents, les autres à des places moins importantes ; et alors les employés, sans jalousie, auront seulement en vue de remplir leur devoir et d'exciter mutuellement leur ardeur. «

La stupidité seule et la perversité excluent de certains em^ plois, jamais la naissance ni la condition. Iao, en un autre endroit du Schuking^ déclare inhabile aux plus hautes dignités, celui qui ne pratique pas la vertu, celui qui tient des discours inutiles, celui qui a la manie de la contradiction, celui qui est hautain, impérieux, orgueilleux, sans affection, intolérant à l'égard de ses compagnons, celui qui n'a ni aptitude, ni application, celui qui manque de respect pour ses

parents quelques durs qu'ils soient, enfin celui qui ne sait pas conduire sa maison.

D'excellents fonctionnaires ne sont pas la seule chose requise pour qu'un Etat soit bien gouverné ; il faut encore que les affaires soient bien distribuées et avec exactitude. A ce sujet, Confutsée vante la série si bien graduée de hauts fonctionnaires et de fonctionnaires suprêmes, créée déjà par les anciens empereurs. De même que, d'après l'ancienne tradition, le pays du milieu est traversé par quatre montagnes et borné par quatre mers, l'empereur aussi était entouré de quatre fonctionnaires appelés les colonnes des portes, et qui étaient comme ses yeux et ses oreilles. Au-dessous de ces quatre dignitaires suprêmes se trouvaient douze mou ou pasteurs des provinces, et chaque branche de l'administration avait son inspecteur particulier. Ainsi, il y avait des directeurs de l'agriculture, de l'instruction publique, de l'administration de la justice, des biens domaniaux, des rites sacrés, de la musique et, enfin, du langage. Par rapport à ce dernier point, Schun dit en un endroit du Schuking : « J'ai une aversion extraordinaire pour ceux qui parlent mal : leurs discours sèment la discorde et font beaucoup de tort ; les émeutes dont ils sont les auteurs, détruisent le bonheur public. C'est pourquoi, Long, je te nomme Na-ien, c'est-à-dire, surveillant ou inspecteur des discours.

Il s'agit ici, à ce qu'on voit, des fonctions de censeur. D'après la doctrine de Confutsée, il est certains signes infaillibles, auxquels on peut reconnaître si le but d'un Etat est réellement atteint, c'est-à-dire, si la raison y règne. Le premier de ces signes est qu'il y ait toujours abondance de vivres. Un autre non moins important est le soin du gouvernement pour le calendrier; car, comment peut-il y avoir abondance de grains, comment les campagnes et les troupeaux peuvent-ils prospérer, si le gouvernement n'a pas soin de déterminer exactement par l'observation des astres, le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, et, par suite, les temps

favorables aux semai lies et à la moisson . Aussi , à côté des autres vertus des anciens et glorieux souverains, Confutsée relève particulièrement le zèle avec lequel ils réglaient le calendrier.

Il philosophe aussi sur Dieu et les choses divines, mais avec réserve et d'une manière qui lui est propre. Il emploie souvent des expressions telles que les suivantes : « Le ciel élevé protégeait Iao et Péleva sur le trône, le ciel vient en aide, le ciel prépare le bonheur à ceux qui sont animés de bons sentiments, et la ruine aux méchants ; — ce n'est que par la vertu qu'on peut gagner le ciel ; — volonté, lois, miséricorde du ciel; — les fonctionnaires de l'Etat administrent les affaires du ciel ; c'est du ciel qu'ils tiennent leurs emplois ; les cinq ordres fondamentaux de la société ont leur origine dans le ciel; — c'est le ciel qui a fait la distinction des rites sacrés. » — Confutsée emploie aussi, quoique plus rarement, dans le même sens que ciel, le mot Tao, qui signifie suprême raison; il parle du cœur et de la volonté de Tao, ou de la suprême raison: «Le cœur de l'homme, dit-il, est plein d'écueils, mais le cœur de la suprême raison est uni, quoique caché. » — Mais ce qui mérite surtout attention, c'est le passage suivant, au sujet duquel les anciens interprêtes du Sehuking observent que, souvent, il a servi de prétexte de révolte aux Chinois mécontents : « C'est le ciel qui a fait la distinction des cinq ordres. Ce que le ciel voit et entend, n'est rien autre chose que ce que le peuple voit et entend. Ce que le peuple juge digne de récompense ou de châtiment, le ciel aussi veut le récompenser ou le punir. Il existe une liaison intime entre le ciel et le peuple, c'est pourquoi ceux qui régissent les peuples doivent être attentifs et prévoyants. » Ainsi s'exprime le Sehuking.

On ne peut méconnaître que Confutsée, par les mots de ciel et de suprême raison, entend une volonté puissante, mais non pas personnelle ni exactement déterminée, un certain ordre du monde, qui a donné à la nature extérieure la forme qu'elle a, et qui se réfléchit dans l'instinct moral des peuples

d'une manière plus claire que partout ailleurs. Si l'on résume ce qui est commun aux différentes religions historiques, et que l'on en sépare ce qui constitue l'individualité de chacune d'elles, on en vient à l'idée générale et presque vide, d'adoration d'une puissance supérieure. C'est cette même abstraction qui est au fond de ces mots de ciel et de suprême raison.

Mais à côté de ce point de vue, il en existe un second. Il est fait mention çà et là dans le Schuking d'esprits de l'univers, des torrents, des montagnes ; et il est même raconté que l'illustre empereur Schun offrait des sacrifices à ces esprits. Or, peut-on s'imaginer que le culte de ces esprits, et les expressions de ciel et de suprême raison, proviennent de la même source ? Nullement. De même que ces dernières expressions excluent la croyance à des dieux personnels, ainsi, celui qui offre des sacrifices aux esprits, ne tombe pas dans cette sorte d'abstraction.

Un désaccord semblable se manifeste encore sur un autre point, qui se rapproche du précédent. Confutsée, sans dire nulle part que l'âme de l'homme meure avec le corps, n'enseigne cependant nulle part l'immortalité de l'âme. Il garde le silence sur toute cette grande question. Or, les Chinois qui ont quelque culture intellectuelle, ont, jusqu'à ce jour, interprêté sou silence dans le sens d'une solution négative : ils ne croient pas à une autre vie après la mort, tandis qu'au contraire, la fouie immense du peuple du milieu, pour autant qu'elle est du parti de Confutsée, parle d'un sombre royaume des morts, où le cruel besoin se fait sentir, et considère comme un devoir de faire passer de l'argent, en brûlant du papier d'or ou d'argent, aux âmes de leurs parents morts, afin qu'elles puissent se procurer de quoi apaiser leur faim. Eh bien ! ce même Confutsée qui, par son silence, a contribué à répandre parmi toute la nation la croyance à la mortalité de l'âme, exige pour les morts un service solennel et de nombreux sacrifices. Or, je le demande de nouveau, celui

qui offre des sacrifices aux morts, peut-il supposer la mortalité de l'âme ? et, vice-versa, la foi à l'immortalité s'accordet-elle avec un silence opiniâtre sur l'état de l'homme dans une autre vie? Nous rencontrons donc une seconde fois dans la philosophie de Confutsée, le phénomène étrange d'idées, de rites, de maximes, provenant de systèmes directement opposés entre eux dans leur origine et qui, cependant, habitent ensemble côte à côte, comme des adversaires que la force a réduits au silence. Comment s'expliquer ce phénomène?

La solution de cette énigme n'est pas très-difficile. Dans l'histoire primitive de la Chine, nous avons trouvé des traces évidentes du culte des esprits. Qu'on se rappelle le passage cité plus haut, et où il est dit : «SousSchao-hao, successeur de Hoangti le grand, on vit surgir la doctrine, que le parti vainqueur flétrit plus tard du nom d'hérésie, laquelle enseignait, qu'au lieu du ciel et de la suprême raison, il fallait adorer des esprits et des dieux. » Or, la croyance aux esprits dont il est ici question, était commune aux anciens Turaniens, et elle règne encore aujourd'hui chez les tribus du nord de l'Asie : on désigne ce culte par le nom de scharnanisme. Le culte des parents morts, en usage aussi chez les Indiens primitifs, doit en être considéré comme une conséquence naturelle. On trouve également la même croyance chez d'autres peuples de la race japhétique. Et cependant, tout le schamanisme n'est rien autre chose qu'une dégénération de la pure religion zend. Si donc les Chinois avaient été de tout temps un peuple à part, une race particulière et issue du sol, la présence chez eux d'éléments de la croyance schamanique, surtout dans des temps si reculés, devrait paraître inexplicable; mais des raisons de poids nous ont déterminés à admettre qu'ils sont une branche de la race turanienne. Rien dès lors de plus naturel, que de voir une partie des Chinois, ' ou même tout ce peuple pratiquer le culte schamaniqae. Mais ce culte ne put à la longue conserver la domination : il finit par être repoussé en vertu de ce même principe poli-

tique, qui anime l'histoire de la Chine depuis 3000 ans, principe qui a créé dans ce pays le premier Etat de fonctionnaires, et qui, incarné, pour ainsi dire, dans la personne de Confutsée, a eu pour résultat de faire que la doctrine de ce philosophe exerce son empire sur tous les esprits du peuple du milieu. La religion schamanique n'est pas capable de donner l'essor à la vie politique dans des proportions considérables. Les peuples qui y sont soumis resteront éternellement dans la sphère des pasteurs et des pêcheurs. En Chine, au contraire, à une époque inconnue, a dû surgir une pensée politique tendant à créer une administration puissante. Mais, comme il était impossible d'enlever totalement à la foule les idées apportées par elle de sa patrie primitive, ou du pays des Turaniens, on toléra dans de certaines limites très-restreintes, la tradition obscure d'esprits de l'univers, des torrents et des montagnes, ainsi que le culte religieux des ancêtres.

En revanche, les chefs qui présidaient au développement de la nation, firent prévaloir, avec une inflexible opiniâtreté, une doctrine politico-métaphysique, laquelle subordonnait au bien matériel de l'Etat, le besoin religieux, qui est naturel à l'homme et avec lequel, par conséquent, il est impossible de ne pas compter. Ils établirent, disons-nous, une doctrine qui, par la transparence apparente de ses maximes, étouffait dans son germe toute espèce d'hérésie et en général tout mouvement religieux, et qui, au moyen des honneurs, des jouissances sensuelles, de l'admiration de soi-même et de l'orgueil, faisait taire le sentiment du vide de l'âme et du manque de consolation intérieure, la soif d'un bonheur éternel, le désir d'une rédemption et le pressentiment de l'immortalité. Cette doctrine a trouvé son expression la plus brève et la plus concise, dans les mots de suprême raison, volonté, loi du ciel; ainsi que dans cette sentence : « Ce que le peuple voit, entend, désire, hait, c'est aussi ce que le ciel voit, entend, hait, ou désire. »

C'est sans contredit, un phénomène étonnant, que cette

civilisation des Chinois si prématurée et si isolée, laquelle achevait déjà, il y a deux mille ans, une révolution, à laquelle travaille aujourd'hui une certaine tendance de l'esprit européen. Ils nous ont devancés de 3500 ans dans l'invention d'un gouvernement de fonctionnaires, de l'eau-de-vie et de l'aiguille aimantée; de 15 siècles, dans l'invention de l'imprimerie et de la poudre à canon, et de 2300 ans, dans la création d'une métaphysique soi-disant éclairée, qui ravale le respect de la divinité et des puissances divines aux idées abstraites de ciel et de suprême raison.

L'ancien territoire de la Chine n'est séparé de l'Inde que par la chaîne, du reste très-élevée, des montagnes du Kuenlun et de PHimalaïa : Les Arjas sont, au moins depuis 2000 ans avant Jésus-Christ, voisins du peuple du milieu; et cependant on ne saurait imaginer un contraste plus frappant que celui qui existe entre ces deux nations.

Les Chinois possèdent à un très-haut point l'intelligence du monde, mais ils manquent d'imagination. L'imagination, au contraire, déborde chez les Indiens, mais ils ont très-peu l'intelligence du monde. Le partisan de Confutsée sera toujours pour le Brahmine, un plébéien à sentiments bas, uniquement passionné pour son intérêt, égoïste ou orgueilleux ; et le Brahmine ne sera jamais aux yeux du Chinois, qu'unrêveur, un demi-fou.

Du reste, il est contre nature que, dans le développement d'un peuple, quelle que soit la direction particulière qu'on lui donne, des facultés qui appartiennent à l'essence de l'esprit humain, soient entièrement comprimées. Aussi, découvre-t-on en Chine une tendance qui répond am génie indien, mais qui cependant a sa forme propre et particulière.

Le représentant de cet élément indien est Lao>-tsé, contemporain de Confutsée. La biographie de ceL ao-tsé a été enveloppée par ses partisans de fables impénétrables. Selon les uns, il serait déjà né vers 909 avant Jésus-Christ, et à ce compte, il devait déjà avoir atteint l'âge de 350 ans à

l'époque où il fut eu contact avec Confutsée. D'autres, placent sa naissance beaucoup plus tard, ou même le font naître âgé déjà de 80 ans, la tête couverte de cheveux blancs comme neige et complètement formé sous le rapport des facultés intellectuelles. Sa conformation corporelle avait, paraît-il, quelque chose d'exlraordinaire : de grosses lèvres, de longues oreilles et surtout de très-grands yeux, annonçaient en lui un homme d'une espèce particulière.

Quelques autres enfin, prétendent que Lao-tsé, dans sa jeunesse, fut pendant un certain temps, conservateur et intendant des archives de sa patrie. En revanche, on s'accorde à dire qu'il fit de grands voyages, qu'il alla jusqu'à l'autre côté de la mer Caspienne et visita le sud de l'Inde. Aucune partie de la vie de Lao-tsé n'est aussi digne de foi que ses voyages ; et ce qu'il importe d'observer, c'est que ces voyages du philosophe chinois coïncident à peu près avec ceux du philosophe grec Pythagore. De retour dans sa patrie, le dégoût de la vie active le porta à se retirer dans la solitude, où il se livra à la contemplation. Bientôt des hommes animés des mêmes sentiments s'y rassemblèrent autour de lui, il les instruisit et leur découvrit même quelquefois ses secrets.

Ses partisans étaient des hommes du peuple; lui-même demeura pauvre toute sa vie, sans jamais aspirer aux richesses, et reprocha à Confutsée son amour de l'argent. — Lao-tsé doit aussi avoir eu pour élève, d'une manière merveilleuse, un mandarin nommé Ju-hi, lequel écrivit, d'après les sentences de son maître, le Tao-te-king, le livre symbolique de la secte. On ne dit rien du reste de la vie de Lao-tsé, non plus que de sa mort. Il prêchait à ses disciples l'immortalité, et c'est pour cela qu'ils nient la possibilité de sa mort. Ils vont même jusqu'à soutenir que, depuis bien des siècles, leur maître a parcouru la terre, sous différents noms et sous diverses formes, et qu'il a laissé des relations exactes sur ses apparitions.

La philosophie de Lao-tsé a pour pivot la doctrine du Tao, la suprême raison, le Logos, qui est la raison primitive, la

source et la fin de toutes choses. Mais le Tao-te-king ou le livre de la doctrine, est si obscur, que personne, pas même ses plus zélés partisans, n'osent se flatter de le comprendre parfaitement. Ce qui est certain cependant, c'est que Lao-tsé enseignait, 1° que l'homme, en triomphant de la sensualité ou des convoitises du corps, peut, par une vertu sans tache et par la force de la contemplation, parvenir à s'abîmer dans la raison primitive ; 2° que celui qui atteint ce sommet de la perfection, participe à la toute-puissance, ne succombe plus à la mort, est en état de dominer la matière, et entre en relation avec le monde des esprits.

Les partisans de Lao-tsé se prétendent en possession d'une foule de secrets qu'ils ont reçus de leur maitre par la voie de la tradition. La secte comprend deux classes d'adeptes, celle des initiés et celle des subordonnés. Les premiers s'abstiennent du mariage et de tout rapport avec le sexe, parce que, d'après leur doctrine, les désirs charnels souillent l'âme. Us vivent par milliers dans des solitudes, afin de se mettre en relation avec les esprits et de boire avec eux à la coupe de l'immortalité. D'autres s'occupent à préparer le breuvage de vie, qui doit guérir toutes les maladies, triompher delà mort, et changer en or les pierres et les plus vils métaux.

La religion de l'Etat, en Chine, ainsi que la philosophie de fonctionnaires de Confutsée, cherchait, comme je l'ai fait voir plus haut, à borner le besoin religieux à la mesure la plus restreinte. La nature comprimée se vengea de cette violence par un excès contraire. A l'aide de la doctrine de Laotsé, le mysticisme, sous la forme la plus excentrique, se fraya par des voies secrètes, un accès jusqu'au peuple du milieu, et, sous le manteau de ce philosophe, il se commit et se commet encore aujourd'hui en Chine, de honteuses duperies. Beaucoup d'empereurs et d'impératrices, des cours entières, tombèrent dans les filets d'habiles jongleurs, qui se vantaient de posséder la puissance miraculeuse de Lao-tsé, et menés par eux, ils perdirent leur santé en buvant le breuvage de la

vie éternelle, et leurs trésors, en voulant faire de l'or (1).

Montrons encore, en terminant, que l'on trouve dans les écrivains grecs des indices manifestes, que quelques-unes des créations particulières de la civilisation chinoise, se sont propagées au loin jusque dans l'Occident. Je prends pour exemple la pierre philosophale ou le breuvage d'immortalité, l'eau-de~vie, la poudre à canon. L'historien Phylarque, dans un fragment conservé par Athénée (2), rapporte, « que le second des Lagides d'Egypte, Ptolémée Philadelphe, avait établi dans son palais, à Alexandrie, une cuisine magique dans le but de découvrir le breuvage d'immortalité. » Divers passages d'autres écrivains grecs font allusion au même fait. Or, il n'est guère permis de douter que cet excès n'eut son origine dans la philosophie de Lao-tsé, et ne soit venu de la Chine.

Strabon (3), s'en référant en cela aux récits des compagnons d'Alexandre, parle d'une espèce de roseau indien, qui produit un miel non préparé par des abeilles, et ajoute qu'on en fait un breuvage très-enivrant. Le même auteur (4) rapporte aussi un témoignage du Macédonien Mégasthènes, qui dit que les Indiens font du vin avec du riz. Or, évidemment, le premier de ces passages doit s'entendre du rhum, et le second, de l'arrak. Enfin, Philostrate (5), dans la vie d'Apollonius de Tyane raconte que les habitants de l'Inde avaient connu l'art de repousser leurs ennemis au moyen du tODnerre, de défendre les villes assiégées au moyen de la foudre et de l'éclair. Peut-on voir en cela autre chose qu'une allusion à la poudre à canon, et ne pas rester convaincu que cette invention, ainsi que le rhum, l'arrak et la recherche de la pierre philosophale, ont été importés de la Chine chez les Indiens.

(1) Gûtzlaff, p. 74. — (2) XII, S36. — (5) Geogr. liv. XV.

(4) Ibid. cfr Lassen, Ind. AUerlh, I, 264.

(5) Vita et Poil, II, 14, III, 3.

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