‹ Histoire primitive du genre humainChapitre 5 sur 18 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

ART. I. — RAPPORT DES JAPHÉT1DES AVEC LES CHAMITES. ORIGINE DES ÉTATS DANS L'ASIE SUPÉRIEURE. ESPÈCES DIVERSES DE GOUVERNEMENTS.

La tradition mosaïque relative à l'unité primitive du genre humain et aux trois races d'où sont sorties les nombreuses nations du globe, a reçu par nous une nouvelle confirmation dans l'étude que nous avons faite de l'histoire primitive des Chinois. De même que les Arjas méridionaux, lorsqu'ils descendirent dans les plaines de l'Indostan, y rencontrèrent des tribus noires, de même aussi la branche Turanienne, qui, dès la plus haute antiquité, se transporta sur le versant oriental du Kuen-lun, trouva dans les plaines arrosées par les fleuves de l'Asie ultérieure, des habitants plus anciens, sauvages, et également de couleur noire, comme plusieurs indices tendent à le prouver. Or, il est difficile d'assigner à ces habitants les plus anciens du sud de la Chine, une autre origine que la race chamitique.

Les traditions zend parlent à leur tour d'un fait remarquable et très propre à expliquer la grande et rapide propagation de la race de Cham. Elles disent, comme nous l'avons rapporté en un autre endroit, que la chaleur de la terre diminua tout-à-coup, que l'hiver dura dix mois, et l'été, deux seulement. Or, admettre que ce changement de climat agit différemment sur les corps des trois races primitives, c'est ce qui est conforme aux lois de la nature. De même qu'aujourd'hui encore on trouve dans la même famille des enfants de 'complexion différente, on peut, on doit même admettre qu'il en a été de même dans la famille primitive. Je m'imagine donc que les Chamites, plus sensibles à l'accroissement du

froid, se hâtèrent de gagner les contrées méridionales, tandisquelesJaphétides apprirent à braver l'âpreté de l'air, la neige et les vents, s'endurcirent, et travaillèrent ainsi d'avance à la supériorité intellectuelle qui devait les distinguer un jour. D'autre part, au contraire, la chaleur du climat sous lequel allèrent s'établir les Chamites, et la végétalion luxuriante qui les entourait, provoquèrent subitement chez eux l'obscurcissement du teint, la multiplication des naissances, l'accroissement rapide de la population, et, par là, de nouvelles émigrations dans les contrées de l'est et de l'ouest placées également sous la zone torride. Ajoutons encore que, de tout temps, les Chamites semblent avoir été livrés à une sensualité sans frein, laquelle surexcita chez eux d'une manière dénaturée le penchant à la multiplication de l'espèce, et augmenta ainsi à un plus haut degré l'accroissement de la population. Le récit mosaïque flétrit dans Cham le manque de pudeur, et de fortes preuves historiques tendent à mettre à la charge de sa race la dépravation la plus honteuse, et en même temps la plus ancienne, de la religion primitive, le culte du lingam ou du phallus. J'oserais même exprimer le soupçon que le crime dont Cham, au rapport de la Genèse, se rendit coupable envers son père, cache une allusion voilée à ce culte infâme.

On comprend maintenant que, dès les temps les plus reculés, les Chamites se soient répandus, non-seulement dans le Dekan, mais encore dans la partie orientale de l'Inde et dans le sud de la Chine; et que les Arjas et les Turaniens chinois, en arrivant, les premiers dans l'Indostan, les derniers sur le versant méridional du Kuen-lun, y aient déjà trouvé une population noire plus ancienne.

Passons maintenant à une autre considération. Il y a, selon moi, trois degrés distincts dans le commencement de la vie des peuples. Le premier et le plus bas, c'est la vie errante et instable. Le second consiste à former des établissements fixes. Mais plusieurs tribus ont fondé de pareils établisse-

DU GENRE BUMÀIN. 207

en résultât la formation d'un Etat, d'une communauté. L'Etat constitue enfin le troisième degré, de beaucoup supérieur aux deux autres. Or, quelle fut l'origine des Etats? A s'en tenir aux faits que nous avons rencontrés jusqu'ici dans l'étude de l'histoire primitive de notre race, les conditions en ont pu être fort variées. Mais ici lapremière chose à considérer, c'est de voir si un pays, dans lequel un Etat était en voie de se former, n'avait pour habitants que des hommes d'une même race, ou bien, si deux ou plusieurs tribus, différentes de couleur, de langage et de conformation corporelle, y habitaient à côté l'une de l'autre ou même confondues ensemble.

Dans le premier cas, l'Etat naissait régulièrement de la vie de famille ; en ce sens, qu'un des chefs de famille, manifestant des qualités extraordinaires et rendant à sa tribu des services particuliers, y obtenait, en retour, de la considération et une autorité qui, peu à peu, se changeait en autorité royale. C'est ce qu'on peut appeler l'origine patriarcale d'un Etat, et telle paraît avoir été celle du plus ancien Etat des Arjas ou Ariens du nord, et peut être aussi de celui des Egyptiens.

Mais lorsqu'un pays était habité par deux ou plusieurs tribus différentes, le développement ultérieur des institutions était subordonné tout d'abord à la supériorité évidente d'une de ces races, sous le rapport des facultés intellectuelles, ou de la force corporelle ou même simplement du nombre. Dans le cas bien tranché d'une pareille supériorité, elle avait pour conséquence naturelle l'absorption successive et pacifique de la race la plus faible par celle qui était prépondérante. C'est ce qui paraît avoir eu lieu en Chine, où l'Etat se sera formé de la réunion de l'ancienne population noire avec la branche Turanienne. D'autres fois, la race la plus forte soumettait violemment la plus faible et la réduisait en esclavage, et c'est ainsi que se forma l'Etat indien et la caste des Sudra.

Enfin, un troisième cas encore se présentait quelquefois-

Deux ou plusieurs tribus faisant leur émigration en même temps, se rencontraient sur un terrain neutre ; aucune d'elles ne reconnaissait la supériorité de l'autre et ne voulait céder; alors la bataille s'engageait et le territoire convoité devenait la part du vainqueur. L'Etat qui devait son origine à une pareille lutte, devait naturellement porter l'empreinte de la conquête, et tel a été le principe de l'empire de Babylone et de celui de l'Assyrie, qui en est sorti.

En effet, des indices manifestes établissent que, entre l'an 3000 et l'an 2000 avant Jésus-Christ, un mouvement simultané eut lieu parmi les Ariens, les Sémites et les Chamites. Ainsi, les Ariens, partant du pays qui du temps d'Alexandre s'appelait encore de leur nom, Arianey se portèrent vers le sud-ouest, par conséquent dans la direction du Tigre. Et en effet, dès que la lumière commence à poindre dans l'histoire de la Perse et de Médie, on voit ces contrées au pouvoir d'une tribu arienne. Nous savons également que, vers le même temps, des essaims de Cuschites s'avancèrent des bords de l'Indus vers le golfe Persique. Enfin, les Sémites se répandirent des montagnes de l'Arménie vers le sud, vers les plaines situées entre les deux fleuves. La direction prise par les trois races, avait, sans doute à leur insu, un même point pour but commun, et sur lequel ils devaient se rencontrer ; et ce point commun était la vaste plaine de la Babylonie. On le voit, la nature même des circonstances témoigne pour la vérité du récit de Moïse, d'après lequel le terrain où s'éleva la ville de Babel fut aussi le siège du premier Etat formé par la conquête et des exploits du premier conquérant.

Art. II. — HISTOIRE PRIMITIVE DELA BABYLONIE, DE l' ASSYRIE, DE LA MÉD1E ET DE LA LYDIE.

Sous le règne d'un des premiers Séleucides de Syrie, Bérose, prêtre ehaldéen, écrivit en trois livres l'histoire de la Babylonie, sa patrie; mais il ne nous en est parvenu que des fragments. Cet écrivain mit à profit les archives du temple de Babylone, et ce qui recommande beaucoup son ouvrage, c'est que ses données sont d'accord avec les prophètes de l'Ancien Testament, ainsi qu'avec Hérodote. Il y a même certaine concordance entre ses récits et les écrits de Moïse. Seulement, le prêtre ehaldéen cite d'autres noms que l'auteur juif, et nous présente des successions d'années d'une longueur fabuleuse. La supputation des années dans l'histoire primitive, se faisait, chez les Babyloniens, au moyen de trois sortes de cycles, de grandeur inégale. Lqsosus comprenait une période de 60 ans ; dix sosus faisaient un nérus qui comprenait ainsi un espace de 600 ans et six nères, c'est-àdire, 3600 ans faisaient un sarus.

Bérose commence, comme Moïse, parle récit de la création du monde. Au commencement, existaient, selon lui, l'obscur chaos et des eaux troubles habitées par des monstres nageants, des formes les plus étranges. Quelques-uns de ces animaux primitifs avaient, à ce qu'il dit, été représentés dans le temple de Bel, dieu suprême des Babyloniens. Avec le temps, l'obscurité primitive se métamorphosa en un monde réglé, et cela par la séparation, opérée par Bel, de la lumière d'avec les ténèbres. La surface de la terre et l'atmosphère, ou le ciel, se séparèrent. A l'arrivée de la lumière, les monstres cités plus haut périrent; et Bel, afin d'introduire dans le monde nouveau une forme fixe et déterminée, s'abattit lui-même la

tète et môla son propre sang avec la terre. De là naquit le premier homme, Alorus, après lequel dix races se succédèrent jusqu'au déluge. D'A lor us k Xisuthrus , c'est-à-dire, de la création de l'homme jusqu'au déluge, les Babyloniens comptent 120 sares ou 432,000 ans, nombre qui s'accorde avec la durée que la mythologie indienne assigne au Kali-jug, un des quatre âges dans lesquels, d'après leur doctrine, se divisent les temps.

Le genre humain, d'après Bérose, a pris naissance sur le sol de [a Babylonie, et ce qui est digne de remarque, c'est que, pour donner crédit à cette assertion, il fait observer que les aliments indispensables à l'homme, i'orge, le froment, différentes espèces de fruits, y viennent à l'état sauvage. Lorsque les premiers hommes , continue Bérose , eurent commencé à se ciéer des demeuies, un poisson monstrueux, nommé Oannès, s'éleva du fond du golfe Persique, les instruisit de l'état des choses qui avait précédé et suivi la création, et leur apprit l'écriture alphabétique, le calcul, la géométrie, l'architecture et en général ce qui constitue l'instruction supérieure. Plus lard, ajoute-t-il, d'autres animaux primitifs de la môme espèce arrivèrent à leur tour et continuèrent l'instruction commencée par le premier. Mais peu à peu l'injustice fit des progrès sur la terre et Dieu résolut de détruire les coupables. Il avertit donc le juste Xisuthrus, roi de la dixième race des hommes, de construire un grand vaisseau et de s'y embarquer avec d'autres hommes pieux, en même temps qu'un couple de chaque espèce d'animaux utiles. Xisuthrus obéit à cet ordre et le déluge commença : tout le pajs fut inondé et les impies noyés.

Pendant que le vaisseau flottait sur les ondes, Xisuthrus fit à plusieurs reprises envoler des oiseaux, pour voir s'ils trouveraient où s'abattre et si, par conséquent, le sol était à sec ; et le dernier de ces oiseaux n'étant pas revenu, le vaisseau s'arrêta sur une montagne de l'Arménie.

Xisuthrus en étant sorti avec les siens, éleva un autel,

rendit grâces au Seigneur et disparut tout-à-coup, car il fut enlevé au ciel. Quant à ses compagnons de navigation, ils regagnèrent la Babylonie et recommencèrent à cultiver le pays.

Après le déluge, Bérose fait régner en Babylonie six dynasties royales, et donne même à la première une durée aussi extraordinaire qu'à celles qui, prétendument, régnèrent depuis Alorus jusqu'à Xisuthrus. Il donne à la première, qu'il appelle indigène, 86 rois et une durée de 33,091 ; la seconde, une dynastie médique, aurait eu pour chef Zoroastre, et aurait compté 8 rois et 224 ans de durée. La troisième n'est pas bien déterminée, et il ne lui donne, sous onze rois, qu'un espace de 48 ans. Vient en quatrième lieu une dynastie chaldéenne, qui dure 458 ans sous 49 rois; puis une dynastie arabe avec 9 rois et 245 ans de durée ; enfin, la sixième, qui est probablement assyrienne , règne pendant 526 ans et compte 45 rois. À. partir de là, Bérose nomme des souverains, dont il est aussi fait mention dans les sources hébraïques de l'Ancien Testament.

Je reviendrai plus tard sur cet écrivain ; je ferai seulement remarquer pour le moment, que ce qu'il raconte de la première dynastie après le déîuge est visiblement mythologique. En ce qui concerne l'histoire primitive de la Babylonie, il faut considérer comme première donnée historique, qu'après le déluge, plusieurs peuples, tels que les Mèdes, les Clialdéens, les Arabes, les Assyriens, par conséquent des Ariens et des- Sémites', se disputèrent la possession de la Babylonie.

Mais il ressort d une autre source, qui a plus de valeur que Bérose, que, parmi les peuples qui luttèrent pour la domination de la Babylonie, il faut compter non-seulement des Sémites et des Ariens, c'est-à-dire, des Japhétides, mais encore des Chamites, et que ce fut même un descendant de Cham qui, après le déluge, tenta le premier de fonder un royaume sur le sol babylonien. La table généalogique des peuples (Genèse 10, 8) dit en effet : « Chus, fils de Cham, donna le jour à

Nimrod ; qui le premier fut un homme puissant sur la terre; et il fut un grand chasseur devant le Seigneur. Le commencement de son royaume fut Babel, Erech, Akkad et Calné dans la terre de Sinéar. » Moïse par le nom de Sinéar désigne le bas pays situé entre l'Euphrate et le Tigre. Outre Babel, on peut aussi indiquer dans l'ancienne Babylonie, les trois autres localités Erech, Akkad et Calné (1).

Ainsi, d'après le tableau généalogique des peuples, un Chamite, c'est-à-dire, un Ethiopien, un descendant de la race noire, a fondé le plus ancien des royaumes en Babylonie. Et ce témoignage n'est pas isolé ; les traditions primitives des Grecs rapportent (2) que l'Ethiopien Céphée avec son peuple, s'établit autrefois dans la Babylonie, mais que plus tard ils se portèrent plus loin vers le nord.

Moïse est d'accord avec cette dernière donnée : le royaume deNemrod à Babylone n'eut pas de durée, et le verset qui suit celui que nous avons cité plus haut dans la généalogie des peuples s'exprime ainsi : « Nemrod étant sorti de ce pays se dirigea vers Assur, et bâtit Ninive, Rehobot, Ir et Kalah, de même que Resen, entre Ninive et Kalah. » Cet éloignement de Babylone insinue, très-probablement, l'abandon du royaume qu'il y avait fondé, car nulle part il n'est fait mention de son retour dans cette ville. En outre, le chapitre suivant de la Bible décrit la décadence delà Babylonie. Lorsque les tribus cuschites (3), y est-il dit, vinrent de Y Orient dans la plaine de Sinéar, ils résolurent de bâtir une ville et une tour qui s'élevât jusqu'au ciel, et ils mirent en effet la main à l'œuvre. Mais l'Eternel confondit leur langage, qui originairement avait été un et le même pour tous ; de sorte que, ne pouvant plus s'entendre les uns les autres, ils furent obligés de se disperser dans d'autres pays. C'est de là aussi que la ville dont la construction avait ainsi échoué, reçut le nom de Babel, c'est-à-dire, Confusion.

(1) Knobel. Vôlkerlafel der Genesis, p. 341.— (2) Ib. 359, etc. (5) La Bible dit les hommes (Note du T.)

Après le tableau généalogique des peuples, je regarde ce qui est dit de la construction de la tour de Babel comme un des restes les plus importants de l'histoire primitive. Si le genre humain provient d'un seul couple, il s'en suit qu'il a dû exister une langue primitive, la même pour tous. Mais puisque les races de Sem, deCham et de Japhet, dont Moïse fait venir la multitude des peuples, se répandirent sur toute la terre, et furent séparées violemment et à grande distance l'une de l'autre, il a dû naître des différences dans cette langue primitive. Or, ces différences ont dû entrer dans l'histoire politique, du moment où ces races, depuis longtemps séparées, vinrent à se rencontrer et tentèrent de se réunir en un seul royaume. J'ai développé plus haut les raisons pour lesquelles la rencontre supposée eut lieu précisément dans la Babylonie, qui fut comme le point d'intersection où se croisèrent les migrations des peuples.

L'entreprise des conquérants chamites, de fonder un grand Etat, échoua donc contre la différence marquée qui, avec le temps, s'était développée entre les races diverses, et surtout contre la différence des dialectes, qui agit alors pour la première fois comme levier politique (1).

La tribut chamite, désignée dans la généalogie des Noachides, par le nom de Nemrod, renonça donc, forcément ou de plein gré, à l'exécution de son plan et se dirigea vers le nord» en remontant le Tigre, laissant derrière elle Babylone dans une confusion qui doit avoir duré plusieurs siècles. En effet, ce n'est qu'après un long intervalle de temps, qu'on voit de nouveau briller un rayon de lumière sur l'histoire de ce pays, parvenu enfin à fonder un Etat réglé.

Mais suivons les Chamites vers le nord : « Nemrod, est-il « dit, se dirigea vers l'Assyrie et y bâtit Ninive, Rehobot,

? (1) Nous laissons à l'auteur la responsabilité de cette manière de voir, qui semble réduire la confusion des langues, opérée par l'Eternel, à la simple augmentation d'une différence de langage déjà préexistante entre les trois races. (Note du T.)

« Calah etikjeftjSituée entre Ninive et Calah: c'est là la grande « ville. » Ninive est connue de tout le monde; quant aux trois autres localités susmentionnées, il n'en est parlé dans aucun document un peu ancien. Du reste, cette absence d'autres témoins n'a absolument rien de suspect : les fouilles récentes, opérées par des Français et des Anglais sur le terrain où fut Ninive, ont justifié le récit de Moïse concernant la fondation de cette ville. A l'époque de sa plus grande prospérité elle surpassait en grandeur toute autre ville plus ancienne ou plus moderne. Elle formait, au rapport de Ctésias (1), un long quadrilatère, d'une telle étendue, que les deux côtés les plus longs mesuraient chacun 150 stades (7-8 lieues), les deux autres chacun 90 stades (4 1/2 lieues), et l'ensemble de l'enceinte 480 stades, c'est-à-dire, 24 lieues. Le texte hébreu de Jonas paraît d'accord avec l'historien grec, lorsqu'il dit qu'il fallait trois jouis de marche pour faire le tour de Ninive. A l'époque où l'on trouvait à redire à tous les récits quelque peu extraordinaires relatifs à l'antiquité, on ne manqua pas de révoquer aussi en doute la grandeur de la ville de Ninive, attestée par Ctésias ; mais les fouilles récentes dont je viens de dire un mot, établissent, d'abord, qu'à l'époque de sa plus grande prospérité, Ninive occupait réellement l'espace qu'on lui assigne ; secondement, que les diverses parties de la ville ne sont pas de la même antiquité; troisièmement, que, peu à peu, des localités qui d'abord existaient indépendantes, finirent par être enfermées dans le mur d'enceinte et se confondirent avec Ninive.

L'histoire des capitales modernes, telles que Londres et Paris, prouve que chose semblable arrive encore aujourd'hui. Or, Rehobot, Ir, Calah, Resen étaient de ces localités réunies à Ninive ; et dès lors, il est dans l'ordre que les écrivains grecs venus plus lard aient ignoré leur existence, attendu que, de leur temps, elles avaient depuis longtemps cessé

(l)Knobel, p. 3£5.

d'avoir une existence distincte; tandis qu'au contraire, l'auteur de la généalogie des Noachides vivait à une époque où l'on savait encore, par la tradition, queNinive avait autrefois été peu considérable, et s'était agrandie en absorbant plusieurs autres localités. Et ce qui prouve que Moïse avait connaissance de cette particularité, ce sont les paroles suivantes de son récit : C'est là la grande ville ; paroles qui se rapportent à toutes les localités qu'il vient de nommer ou à leur réunion dans la grande Ninive.

L'exactitude géographique de notre récit fera sans doute naître un préjugé favorable relativement à la partie historique qu'il renferme. Nous ferons donc bien de reconnaître que les Chamites coopérèrent à la première fondation de l'empire assyrien. Je dis coopérèrent, car il est clair que la race d'Assur, cité dans la généalogie mosaïque comme étant fils de Sem, a dû avoir part aussi à l'établissement d'un royaume fondé sur le sol qui lui appartenait. Mais en quel temps eut lieu l'expédition des Chamites vers le Tigre supérieur et le premier commencement de l'empire d'Assyrie? Plusieurs motifs défendent de donner à cet événement une date postérieure à l'an 2200 avant Jésus-Christ. Il est même vraisemblable qu'il remonte à l'an 2500 et peut-être plus haut encore (1). La généalogie des peuples fait de Nemrod l'arrière petit-fils de Noé, et place Abraham, père de la nation juive, sept générations plus tard. Diodore, à la suite du médecin Ctésias, dit que le royaume d'Assyrie, qui, selon lui, doit avoir été détruit en 717, a subsisté pendant 1360 ans. Or, le royaume d'Assyrie dont parle Diodore, est sans contredit plus récent que Nemrod. Je ferai aussi remarquer en passant, que l'entrée de Nemrod dans la Chaldée peut servir à expliquer l'émigration de la tribu sémitique, à laquelle appartenait Abraham, dans la direction du sud-ouest. Ces Sémites cherchaient, selon toute apparence y à échapper à la tyrannie que les conquérants

(1) Knobel, p. 349.

étrangers exerçaient dans leur ancienne patrie et quittaient le pays à'Arphaxad pour ce motif.

Le germe déposé par les Chamites sur le Tigre supérieur devint un arbre puissant : l'Etat fondé par eux s'agrandit et devint le plus ancien empire universel. Mais jusqu'à présent, il n'est pas encore possible de donner les noms ni de raconter les actions particulières ou les destinées des souverains qui ont accompli cette œuvre grandiose. Peut-être parviendrat-on dans un avenir prochain à combler cette lacune, à l'aide des inscriptions que les fouilles entreprises de notre temps pourront mettre au jour. Quant aux autres sources historiques elles sont insuffisantes à ce sujet. Il est vrai que Diodore de Sicile, à la suite de Ctésias, qui, de son côté, avait mis à profit les ornements de peinture et de sculpture qui se trouvaient àNinive, nous transmet une longue série de monarques assyriens; mais ses indications, du moins en ce qui concerne les personnes, méritent peu de croyance, parce qu'elles ont certainement subi, dans des proportions considérables, l'influence 4e l'antique mythologie de l'Asie supérieure.

Ainsi, il est prouvé que Ninus et Sémiramis, son épouse, auxquels cet historien attribue surtout l'extension du royaume d'Assyrie, sont les noms de deux divinités du pays, à la puissance desquelles la tradition rapportait tous les événements de quelque valeur (1). Néanmoins, voici des faits importants qui restent établis. C'est que, entre l'an 2200 et Tan 1200 avant Jésus-Christ, il a existé sur le Tigre supérieur un grand empire dont Ninive était la capitale, et qui a dominé sur la plus grande partie de l'Asie, savoir, sur la Mésopotamie, la Syrie, la Phénicie, la Chaldée, l'Arrapachitis, et le pays situé entre la mer Caspienne et la mer Noire ; puis à l'est, sur les pays des Ariens, la Médie, la Perse, la Bactriane jusqu'à rnindu-cusch , et du côté de l'ouest, suri' Asie-Mineure., jusqu'au Bosphore.

(1) Movers. Phœnizier I, 631, etc.

Je me bornerai à indiquer les preuves les plus frappantes qui établissent ces faits. D'abord, et en général, la grandeur de cet Etat est attestée parla circonférence extraordinaire de Ninive, sa capitale : une ville aussi gigantesque ne peut s'élever que dans un vaste empire. Ensuite, la domination exercée par les rois d'Assyrie, du côté de l'Orient, sur les contrées appartenant aux Ariens, est prouvée d'une manière indubitable par plusieurs raisons. Ainsi, on voit, au Vil0 siècle avant Jésus-Christ , les Mèdes secouer le joug des Assyriens auxquels ils avaient été soumis pendant longtemps : leur pays avait donc été conquis auparavant par les Assyriens. En second lieu, les fouilles des Français sur le sol de Ninive et des environs, ont mis au jour une foule d'ornements de sculpture, qui, de même que ceux des Egyptiens, représentent des conquêtes, dont le théâtre a dû être indubitablement la partie de l'Asie orientale occupée par les Ariens. Tels sont des armements auxquels prennent part des peuples subjugués, des batailles et des victoires, des sièges de villes fortes, l'offre de présents parmi lesquels figurent des chameaux et des éléphants, ces derniers, conduits par des Indiens (1).

L'extension de la puissance assyrienne jusqu'en Phénicie et jusqu'aux frontières de l'Egypte, est démontrée par un passage de l'ouvrage de Mauéthon, sur lequel je reviendrai en son lieu. Cet historien rapporte, en effet, que les rois pasteurs de l'Arabie qui, à partir de 2190 avant Jésus-Christ, tinrent l'Egypte sous leur joug, avaient élevé près de Péluse la forteresse à'Avaris, par crainte des invasions des Assyriens qui dominaient sur l'Asie. Cet auteur, qui avait de l'histoire de l'Asie une connaissance plus exacte qu'aucun autre écrivain oriental, grec ou romain, atteste ainsi l'existence d'un grand empire assyrien, qui, vers l'an 2000 avant Jésus-Christ, s'étendait jusqu'aux frontières de la vallée du -Nil.

(1) Movers, II, 262.

La domination des Assyriens en Asie-mineure jusqu'au Bosphore , n'est pas moins certaine. Toute l'Asie-antérieure est sillonnée par un réseau d'anciennes voies militaires , dont les points principaux étaient ornés de monuments Hérodote déjà en connaissait un grand nombre, et il les attribue à d'anciens rois égyptiens. D'autres auteurs grecs les rapportaient à l'Ethiopien Memnon, à Ninus, ou à Sémiramis (1). Aujourd'hui encore, il existe des débris de ces routes et des monuments qui les ornaient, et une comparaison exacte de ces restes avec les ornements de sculpture trouvés par Botta à Khorsabad, dans le voisinage de l'ancienne Ninive, a démontré que les uns et les autres appartiennent au même style, qu'ils sont assyriens. C'est ce que l'on peut dire tout particulièrement des monuments qui existent près de Beirouth en Phénicie, et près de Sardes, dans l'Asie-mineure (2). Il s'en suit que les Assyriens ont régné, dans les anciens temps, sur les contrées où s'éleva plus tard le royaume de Troie, et où se sont livrés les combats chantés par Homère. Bien plus, l'Odyssée parle d'un Ethiopien, appelé Memnon, qui, à la tête de ses noirs bataillons, vint au secours des Troyens contre les Grecs. Or, comment expliquer la présence de ce fils de l'Orient méridional à l'extrémité de l'Occident asiatique? On ne peut guère imaginer l'explication de ce fait, qu'en disant que la même puissance, qui commandait en même temps sur les rivages méridionaux, entre les embouchures de l'Indus et du Tigre, et à l'ouest, s&r le Bosphore, c'est-à-dire, les grands rois de l'Assyrie, envoyèrent leur noir vassal de la race de Cusch, au secours de leur vassal troyen, sur les rives du Méandre. Et, en effet, c'est dans ce sens que Platon et Ctésias ont déjà entendu Homère (3).

Quant à moi, je suis convaincu que l'assertion d'Homère au sujet de Memnon, assertion que des idéalistes anciens et modernes ont voulu réduire à une simple fiction mytholo-

(4) Movers,II, 278. — (2) Ibid. II, 280. - (5) ïbid. p. 282.

gique, a réellement un fondement historique, et que l'explication de Platon est exacte. Qu'on veuille bien faire attention aux considérations suivantes : L'empire d'Assyrie, avec les Etats moins considérables qui en étaient sortis, la Médie, la Babylonie, la Lydie, succomba, comme on sait, dans le cours du VIe siècle avant Jésus-Christ, sous les coups de Cyrus. Ce prince et ses successeurs se considérèrent comme les héritiers naturels des Assyriens, et prétendirent, en vertu du droit de succession, à la souveraineté de tous les pays qui avaient été sous le sceptre assyrien, comme à une possession légitimement acquise. C'est de ce point de vue, en particulier, que partait Xerxès, (ils de Darius, lorsqu'il lira l'épée contre la Grèce et déclara la guerre aux Hellènes. Ainsi, au rapport d'Hérodote (1), il justifiait celte entreprise par les motifs suivants : D'abord, les Grecs, en faisant une guerre injuste au royaume de Troie, province de l'empire de Ninive, avaient offensé les Perses héritiers légitimes des Assyriens, et mérité d'être punis; en second lieu, Pélops, père des Grecs, avait été anciennement esclave des Assyriens et, par conséquent, des Perses; toute la nation grecque devait dès lors, en toute justice, obéissance aux rois de l'Orient, et leur désobéissance opiniâtre méritait châtiment. — A mesure qu'on a appris à mieux connaître l'Orient dans les temps modernes, on a aussi été plus convaincu qu'Hérodote est digne de foi : personne dès lors n'osera soutenir qu'il a lui-même inventé les motifs de guerre qu'il prête au roi de Perse.

Il n'est guère plus vraisemblable que Xerxès ait eu recours à quelque pédagogue grec, pour le charger de recueillir dans Homère ou dans d'autres anciennes traditions, des prétextes spécieux de faire la guerre aux Grecs. Il faut supposer, au contraire, que les motifs allégués pour justifier la guerre entreprise contre l'Hellade, Xerxès les a puisés dans les traditions de son propre pays, ou dans des collée-

lions d'anciens documents, dont, en qualité de maître suprême, il pouvait disposer selon son bon plaisir. — La manière d'agir de Xerxès, en cette circonstance, n'est pas, du reste, un fait unique dans l'histoire : on peut en rapprocher un exemple frappant, tiré de l'histoire moderne. Lorsque Louis XIV établit en France les fameuses chambres de réunion, et arracha a«nsi l'un après l'autre divers lambeaux de l'empire d'Allemagne, il prétendit que ces portions de territoire lui appartenaient de droit, comme successeur du roiDagobert, qui, mille ans auparavant, avait conquis tout le pays jusqu'au Rhin. De même donc que les prétentions, injustes du reste, du roi de France, avaient pour fondements des faits historiques, il faut admettre la même chose de la déclaration de guerre faite aux Grecs par Xerxès, et reconnaître d'abord que les Troyens, au XIIIe siècle avant Jésus-Christ, ont été vassaux des Assyriens ; ensuite, qu'autrefois aussi, les Pélopides de la Grèce, ont été sous la dépendance médiate des Assyriens. Je reviendrai ailleurs sur ce dernier point.

La guerre de Troie se termina, comme on sait, par la victoire des Grecs. Malgré les secours envoyés à Priam, leur vassal, les grands rois d'Assyrie ne purent le maintenir sur son trône. On est autorisé à conclure de cet insuccès que la puissance assyrienne était affaiblie à cette époque, et d'autres indices semblent également insinuer la même chose. Ainsi, Hérodote (1) rapporte que les Assyriens, avant l'émancipation des Mèdes, laquelle eut lieu en 690, avaient régné pendant 520 ans sur la haute Asie. Or, ce calcul porterait à l'an 1210, avant Jésus-Christ, le commencement de l'empire dont parle Hérodote. Mais comme l'assertion de Diodore de Sicile et de Ctésias, qui est son garant, assertion d'après laquelle le royaume d'Assyrie existait déjà l'an 20Ô0 avant Jésus-Christ, est confirmée par des faits non douteux ; et que, d'autre part, on ne peut guère supposer qu'Hérodote donne ce nombre sans

aucun fondement, il ne reste qu'à tâcher de concilier d'une manière ou de l'autre cette double donnée.

Or, on est de soi-même porté à admettre, qu'à la vérité, le grand empire assyrien existait déjà depuis longtemps; mais qu'en l'année 121»0, indiquée par Hérodote, il survint un changement de dynastie, et qu'une race nouvelle monta sur le trône de Ninive; qu'ainsi, lorsqu'Hérodote dit que les Assyriens régnaient sur la haute Asie depuis 1210, ces paroles ne doivent pas s'entendre du royaume de Ninive, mais de la dynastie à laquelle les Mèdes, vers l'an 700, refusèrent obéissance. Cette explication est sans doute hasardée, en tant qu'elle restreint à une race royale particulière ce que le Père de l'histoire dit en général, mais c'est l'unique manière de concilier son assertion avec les données des autres historiens, confirmées, du reste, par les faits.

Cependant, abstraction faite des calculs divers de Ctésias et d'Hérodote, il existe d'autres motifs graves de croire que, peu de temps après la guerre de Troie, il y eut en Assyrie, non-seulement un changement de dynastie, mais encore une révolution importante dans les affaires de ce pays. Ce fut vers l'an 1680, avant Jésus-Christ, comme je me réserve de le montrer plus loin, que les rois pasteurs de l'Arabie, appelés ordinairement Hyksos, furent chassés de la vallée du Nil, et leur expulsion amena sur le trône d'Egypte une série de princes, qui, pendant plusieurs siècles, se signalèrent par leurs conquêtes et portèrent au loin la fortune de leurs armes. Or, cet agrandissement de la puissance égyptienne n'a pu manquer de réagir sur les événements intérieurs de l'Asie ; et en effet, le royaume d'Assyrie en reçut un violent contre-coup.

Elle éprouva également des pertes du côté de l'Ouest : il s'y éleva un nouveau royaume, celui de Lydie. Les princes troyens avaient été anciennement, comme nous l'avons dit, vassaux de l'Assyrie ; leur chute fit place en Asie-mineure à la fondation d'un nouveau corps politique. Homère ne connaît pas les Lydiens : il nomme, dans le pays qu'ils

habitèrent plus tard, un peuple appelé Méoniens. Les Lydiens, de même que les Méoniens, étaient, selon toute apparence, une petite tribu de la race japhétique, qui, en arrivant à la domination, reléguèrent à l'arrière plan les Méoniens, leurs voisins. Le principal écrivain de l'histoire primitive des Lydiens est Hérodote. Il y distingue deux familles dynastiques; celle des Héraclides, qui commença avec Agron et finit avec Candaule ; et celle des Mermnades, dont le chef fut Gyges, qui eut pourquatrième successeur le fameux Crésus{\).

Les Héraclides, depuis Agron jusqu'à Candaule, régnèrent pendant 505, selon Hérodote, et le dernier de ces princes fut renversé par Gygès, la quatrième année de la 16me Olympiade, c'est-à-dire, en 713 avant Jésus-Christ. Ainsi l'avènement d'Agron, le premier des Héraclides, remonte à Tan 1218 avant Jésus-Christ, et par conséquent à l'époque où selon les calculs mentionnés plus haut, un changement serait survenu dans l'empire d'Assyrie.

Or, Hérodote décrivant la parenté d'Agron, le fait descendre de Ninus, de Bélus, à'Eercule; et comme Ntnus et Bélus sont partout indiqués comme la souche de la dynastie qui, deNinive, régna sur l'Asie, la généalogie des Héraclides de Lydie donnée par Hérodote, doit signifier qu'ils étaient des rejetons de la dynastie des rois. Toutefois, d'après toutes les histoires, le royaume d'Assyrie continua d'exister jusqu'à la fin du VIIe siècle avant Jésus-Christ ; et ce fait nous oblige à considérer les Héraclides comme une branche latérale de la race des rois de Ninive. S'il en est ainsi, il s'en suit qu'en 1218, année où Hérodote place les commencements des Héraclides de Lydie, la maison régnante d'Assyrie s'est séparée en deux branches, dont l'une resta à Ninive, tandis que l'autre allait établir son siège à Sardes, en Lydie ; ou que du moins, abstraction faite de la question dynastique, de l'unité de l'ancien empire d'Assyrie sortirent deux Etats

(1) Bisf. I. 7.

inoins considérables, un nouveau royaume d'Assyrie, d'organisation nouvelle, et un royaume de Lydie.

Il serait encore possible que la séparation de la maison régnante en deux branches, n'ait pas eu pour suite une scission complète dans l'empire ; peut-être, les Héraclides de Sardes continuèrent-ils de prêter obéissance à la maisonmère de Ninive. Toutefois, je dois avouer que je ne trouve, dans les documents qui sont à ma disposition, aucune trace de relations de ce genre. Cela est même invraisemblable en soi. L'histoire prouve, en effet, par de nombreux exemples, que les branches cadettes en se séparant de leurs aînées, aspirent à une domination indépendante. Et c'est ce que l'on remarque aussi avec le royaume de Lydie : les deux dynasties de ce pays, les Mermnades comme les Héraclides, travaillèrent à soumettre l'Asie-miceure à leur obéissance, et à jouer à leur tour un rôle dans le monde.

Que si maintenant nous résumons tout ce qui vient d'être dit, l'origine du royaume de Lydie nous amène à tirer la conclusion suivante, savoir : Que l'empire d'Assyrie, vers l'an 1218 avant Jésus-Christ, ou, pour déterminer une époque connue, peu de temps après la guerre de Troie, eut à subir une crise dangereuse, et lut menacé de dissolution.

Cette proposition est, du reste, confirmée par Bérose. Malheureusement, le passage dont il est ici question, n'existe pas dans sa forme primitive; nous ne le connaissons que par l'extrait qu'en fait Alexandre Polyhistor de l'ouvrage même de Bérose, et par la reproduction qu'en a fait l'historien ecclésiastique Eusèbe, d'après l'ouvrage d'Alexandre. Voilà ce passage : « Bérose après avoir rapporté que neuf rois arabes régnèrent sur la Babylonie pendant une période de 245 ans, parle de la reine d'Assyrie Sémiramis ; ensuite il énumère de nouveau 40 rois, sous la domination desquels la Babylonie est restée pendant 526 ans. Après quoi, il en vient au roi chaldéen Phul, dont les écrits des Hébreux font aussi mention. »

Ce passage a besoin d'explication. L'ouvrage de Bérose,

comme l'atteste son titre (3aj3uXwvixa, traitait de la Babylonie et de ses souverains, et ne s'occupait de l'histoire des autres pays, que pour autant qu'ils avaient des relations avec la Babylonie. Or, Eusèhe dit que Bérose, après l'énumération des neufs rois arabes qui régnèrent sur la Babylonie, en vient à parler de Sémiramis d'Assyrie. Cet écart doit avoir un motif, ou, en d'autres termes, il est très-vraisemblable que Bérose ne parle de Sémiramis, que parce que cette reine ou plutôt l'empire d'Assyrie avait soumis la Babylonie à son joug, après l'intervalle de 245 ans occupé par les neuf rois arabes. Toutefois, la domination établie sur la Babylonie par Sémiramis, peut n'avoir pas été de longue durée. En effet, immédiatement après avoir traité de Sémiramis, Bérose, énumère de nouveau 40 rois, qui, abstraction faite d'autres motifs, doivent avoir été des princes indigènes, par la seule raison qu'il n'en est fait mention sur aucune des listes des rois assyriens que l'on possède. Mais après le règne de ces rois de Babylonie, on dut évidemment voir se reproduire ce qui avait eu lieu sous Sémiramis après les neuf rois arabes : Babylone retomba assurément sous la domination assyrienne ; car Phul, que Bérose nomme après les 40 rois, comme souverain de Babylone, et dont il insinue l'origine assyrienne par l'épithète de Chaldéen, était, selon les sources hébraïques, auxquelles Eusèbe renvoie, originairement roi de Ninive. On peut donc tirer du témoignage de Bérose les importantes conclusions suivantes : D'abord, que Phul, roi d'Assyrie, a réuni à ses états la Babylonie, qui, auparavant, formait un royaume indépendant; ensuite, qu'avant Phul, la Babylonie fut gouvernée, pendant un espace de 526 ans, par 40 rois indigènes; qu'enfin, avant l'établissement même de cette dynastie, les Assyriens avaient exercé leur domination sur la Babylonie, quoique pendant peu de temps.

On sait, comme il sera démontré plus loin, par les sources hébraïques, l'époque où Phul a régné. Ce prince florissait vers 760 avant Jésus-Christ. Or, en y ajoutant les 526 ans remplis par les

rois indigènes, on aura le commencement de l'existence indépendante de la Babylonie. Ce pays devint donc indépendant vers Tan 1286 avant Jésus-Christ, après avoir été immédiatement auparavant, mais pendant un court espace de temps seulement, sous la domination des Assyriens. Et cette domination, les Assyriens la perdirent vers le temps de la guerre de Troie, 60 années avant que la Lydie se séparât violemment de l'Assyrie, et que, d'après ce qu'Hérodote donne à entendre en parlant des Lydiens, une nouvelle dynastie montât sur le trône de Ninive.

Les données fournies par Bérose, nous mettent en état de tirer d'autres conclusions encore sur l'histoire primitive de la Babylonie et de l'Assyrie. Avant la courte domination des Assyriens sur la Babylonie, obscurément insinuée par Bérose, il fait gouverner cepayspendant 245 ans par des rois arabes. Cette période se termina, comme nous venons de le voir, en l'an 1286 avant Jésus-Christ, où la Babylonie eut de nouveau des rois indépendants. Donc, en supposant que la domination passagère de Sémiramis ait duré dix à vingt ans, il faudra placer le commencement de la domination arabe à Babylone vers l'an 1550 ou 1560 avant Jésus-Christ. Or, une bonne centaine d'années auparavant, les Hyksos, ou rois pasteurs arabes, avaient été expulsés de l'Egypte, comme je l'ai montré plus haut. Il est donc vraisemblable que ces Arabes cherchèrent à se dédommager dans la Babylonie des pertes qu'ils avaient éprouvées sur les bords du Nil.

Mais à qui enlevèrent-ils la Babylonie? Ce lut sans aucun doute aux Chaldéens ou Assyriens ; car Bérose ajoute qu'avant les neuf rois arabes, la Babylonie avait été soumise pendant 458 à 49 rois chaldéens. Or, de même qu'il désigne * Phul comme un Assyrien par l'épithète de Chaldéen, il faut en dire autant des 49 rois qui régnèrent en Babylonie pendant -l'espace de 458. Ainsi, l'expulsion des Hyksos de l'Egypte tourna au détriment des Assyriens, et l'assertion énoncée plus haut que l'accroissement de l'Egypte affaiblit la

puissance de Ninive se trouve ainsi confirmée parles faits.

La série des rois arabes ayant commencé en 1550 avant Jésus-Christ, il s'en suit que, le commencement de la domination des 49 rois chaldéens qui précédèrent les Arabes, remonte à Tan 2000 avant Jésus-Christ. C'est donc vers ce temps, d'après Bérose, qu'a commencé la domination des Assyriens sur la Babylonie. Cependant cet historien fait encore remonter l'histoire primitive de son pays deux étapes plus haut. Après avoir assigné aux rois indigènes, qui régnèrent immédiatement après le déluge, l'époque mythologique de 33,091 ans, dont-il a été parlé précédemment, il rapporte, d'après l'extrait d'Alexandre Polyhistor, que les Mèdes, sous la conduite de Zoroastre, envahirent la Babylonie et y établirent des tyrans, qui, pendant 224 ans, tinrent le pays dans l'oppression; qu'ensuite ces huit tyrans furent suivis par onze rois qui ne régnèrent tous ensemble que 48 ans. Enfin, après ces onze rois de si courte durée, il fait venir les 49 Chaldéens dont il a été parlé tout-à-Pheure. Il faudrait donc encore, aux périodes remplies par la sixième, la cinquième et la quatrième dynastie, dont la dernière commença eu l'an 2000, ajouter les 272 ans de la troisième et de la deuxième dynastie, ce qui ferait remonter le total des années attribuées à ces cinq maisons régnantes, non compris l'époque mythologique, jusqu'à l'an 2272 avant Jésus-Christ.

Bérose ne dit pas un mot du caractère des différentes dynasties, excepté des huit rois Mèdes à la tête desquels doit avoir été Zoroastre, et qu'il qualifie du nom de tyrans. Il faut en conclure, selon moi, qu'il y eut entre ces princes et le peuple, des guerres de religion : les Mèdes, partisans du culte de Zoroastre et de la religion zend, auront voulu après avoir conquis le pays, y introduire aussi leur culte, et les Babyloniens, qui avaient déjà une autre religion, se seront opposés à leur entreprise, ce qui aura provoqué des cruautés de la part de la dynastie conquérante.

La promptitude avec laquelle se succédèrent les onze rois

qui régnèrent après les tyrans mèdes, et qui ne durèrent tous ensemble que 4S ans, est aussi à mes yeux une suite naturelle de l'état de choses qui avait précédé. La division doit avoir régné dans le pays, l'esprit de faction aura armé les habitants les uns contre les autres, et les nombreuses tentatives faites par les indigènes (au nombre desquels je range les onze rois) pour fonder un pouvoir opposé aux étrangers, n'auront jamais réussi complètement et ils auront dû y renoncer l'un après l'autre.

EnGn, les Chaldéens ou les Assyriens se rendirent maîtres de la Babylonie, et alors seulement, s'établit un royaume qui eut de la durée, ces Chaldéens ayant régné pendant 458 ans. Mais à mon sens, les Chaldéens n'arrachèrent la Babylonie aux Mèdes, qu'après avoir soumis ceux-ci dans leur propre pays. En effet, d'après les traditions suivies par Ctésias et Diodore, la fondation de l'empire assyrien commença par des guerres longues et opiniâtres contre la Bactriane, c'est-à-dire, la patrie primitive du grand peuple arien, dont les Mèdes aussi faisaient partie. Je crois donc que ces guerres précédèrent la conquête de la Babylonie, et s'il en est ainsi, l'histoire primitive de l'Assyrie remonte encore assez loin au-delà de l'an 2000 avant Jésus-Christ, année où les Chaldéens, au témoignage de Bérose, soumirent la Babylonie.

Eh bien ! maintenant que nous avons péniblement passé au crible la matière historique, à l'aide de laquelle il est possible de répandre quelque lumière sur l'obscurité des événements historiques de l'Asie supérieure pendant le second millénaire avant Jésus-Christ , nous sommes aussi en état de tracer une esquisse de tout l'ensemble. L'histoire de l'empire assyrien, le plus ancien qui se soit formé dans le centre de l'Asie, se partage en trois époques : La première s'étend depuis environ l'an 2200 avant Jésus-Christ jusqu'à la guerre de Troie; la seconde, de cette guerre jusqu'à la fin de la dynastie qui précéda l'avènement de Phul au trône; et la troisième comprend Phul et ses successeurs jusqu'à la des-

truction de Ninive par les Mèdes et les Babyloniens réunis.

Tant que les pâturages de l'Asie tempérée et de l'Asie méridionale suffirent aux besoins des familles et de leurs troupeaux, les peuplades issues peu à peu des trois races, s'étendirent pacifiquement. Mais la population étant devenue trop forte pour le pays, elle devint la cause et le signal d'un mouvement qui, selon les apparences, eut son origine chez les Ariens. Une branche de ce peuple descendit par le Hinducush, occupa les vallées de l'ïndus et du Gange et poussa devant elle les Chamites, qui s'y étaient déjà établis antérieurement. Ceux-ci, à leur tour, passèrent l'ïndus et se dirigèrent vers le golfe Persique et plus loin dans la direction de l'Ouest. Une partie d'entre eux, désignés dans la généalogie mosaïque par le nom de Nemrod, se jeta sur la Babylonie, où elle rencontra des Japhétides ariens et des Sémites. Là, les efforts de Nemrod pour s'imposer comme souverain par la force, ayant échoué contre la diversité des langues, ce chef chamite se tourna vers le Nord et fonda sur le Tigre supérieur quelques localités, qui, avec le temps s'unirent en s'agrandissant et devinrent le noyau d'un grand empire.

Lorsque les Chamites eurent ainsi quitté les plaines de la Mésopotamie pour se rendre dans le haut pays, les Ariens, à ce qu'il paraît, s'emparèrent de la Babylonie, et s'efforcèrent de soumettre les restes des Chamites et des Sémites, nonseulement au joug de l'obéissance, mais encore à l'adoption de la religion zend. En effet, partout où ils mettent le pied, les Ariens se montrent serviteurs dévoués de leur dieu de la lumière, et toujours prêts, lorsque la nécessité l'exige, à soutenir le glaive à la main la domination universelle de cette divinité. Mais bientôt une réaction eut lieu, soit par Nemrod, soit plutôt par ses descendants. Les Chamites qui de Babylone s'étaient rendus en Assur, s'y étaient fondus, à ce qu'il paraît, avec les Sémites qu'ils trouvèrent sur le Tigre supérieur, en un seul corps politique, connu dans l'histoire sous le nom de peuple assyrien. La lutte ayant éclaté entre

les Assyriens et les Ariens, les premiers furent vainqueurs dans la Bactriaue, et conquirent même la Babylonie vers l'an 2000 avant Jésus-Christ. Puis, encouragés par le succès de leurs armes, ils se tournèrent vers l'ouest, et soumirent également à leur joug l'Arménie, l'Asie-mineure, la Syrie et les contrées du midi jusqu'aux frontières de l'Egypte.

La puissance assyrienne paraît avoir atteint son apogée vers l'an 1700 avant Jésus-Christ. Elle reçut une première atteinte lors de l'expulsion des Hyksos de l'Egypte : alors, les Arabes, pour compenser leurs pertes dans le pays du Nil, envahirent les plaines situées entre l'Euphrate et le Tigre, au nord-est de leurs frontières ; et la Babylonie, soumise aux Assyriens depuis l'an 2000 jusqu'à l'an 1540, tomba au pouvoir des Hyksos, qui surent conserver leur conquête pendant environ deux siècles et demi. De nouveaux coups furent ensuite portés à la puissance assyrienne par les rois égyptiens de la 18me et de la 19me dynastie, qui, après l'expulsion des Hyksos, s'étendirent considérablement au dehors, et changèrent la situation relative des Etats asiatiques.

Lorsque la guerre de Troie éclata, l'Assyrie se trouvait, on ne peut le méconnaître, dans un état de faiblesse et d'épuisement. Aussi, quoique les grands rois de Ninive envoyassent des secours au roi des Troyens, leur vassal, ils ne purent cependant empêcher sa ruine. Les tribus pélasgiques de la Grèce prouvèrent alors une première fois leur supériorité sur les Asiastiques : Troie fut détruite, et un état vassal des Assyriens, sur le Bosphore, fut dissout. Mais en revanche, l'occasion s'offrit vers ce temps-là aux Assyriens de compenser les pertes éprouvées en Asie-mieure, par des acquisitions sur l'Euphrate inférieur. Ce n'était pas, sans doute, sans la coopération de l'Assyrie, que les rois arabes delà Babylonie avaient été chassés vers l'an 1290; et d'après ce qu'on peut inférer des insinuations de Bérose, Ninive acquit de l'influence dans ce pays. Mais ce fut seulement pour peu de temps; car, dès 1286, la Babylonie eut une dynastie de rois indigènes.

Soixante ans plus tard, vers 1220, un nouvel étal indépendant fut fondé sur le sol de l' Asie-mineure auparavant soumis aux grands rois de Ninive. Les Béraclides de Sardes, famille parenté de la dynastie de Ninive, se séparèrent de l'Assyrie; et pour des motifs semblables, un changement de dynastie doit aussi avoir eu lieu à Ninive vers le même temps.

Nous arrivons ainsi à la seconde dynastie des rois de Ninive. Cette dynastie fut inférieure en puissance, non-seulement à la première, mais aussi à la troisième, qui s'éleva avec Phul. Des anciennes conquêtes de l'Assyrie, ce second empire ne conservait plus que la Médie : la Babylonie, la Lydie, et toute l'Asie-mineure restèrent perdues pour lui. Des colonies grecques s'établirent sur les côtes de cette grande presqu'île, et jusquesur les rivages du Pont-Euxin. Cette nation, depuis la guerre de Troie, avait pris un grand essor. Dans la Syrie, qui autrefois avait aussi obéi aux grands rois de Ninive, on vit vers ce même temps s'élever de petits royaumes autour de Damas, et un plus considérable à Jérusalem; et, les villes de Phénicie, qui avaient réussi à secouer le joug des Assyriens à l'aide des Egyptiens, puis celui de l'Egypte, par leurs propres forces, devinrent de nouveau florissantes. Les noms des souverains de la seconde dynastie de Ninive nous sont donnés par Diodorede Sicile, Eusèbe et d'autres auteurs des annales du monde ; mais ces noms sont peu certains et en partie visiblement inventés. Je les passerai donc sous silence : quel intérêt peuvent d'ailleurs présenter de simples noms?

Quand à Phul, les paroles de Bérose rapportées précédemment, établissent clairement qu'avec lui la puissance assyrienne prit un nouveau développement, et que, selon toute apparence, il commença une nouvelle dynastie qui fut la troisième. D'autres sources, d'un prix inestimable, c'est-àdire, une partie des prophètes et des livres historiques de l'Ancien-Testament, attestent également, que lors de l'élévation de Phul au trône, un feu nouveau, depuis longtemps éteint, ranima le vieil empire d'Assyrie. Nous ne savons pas

comment il parvint au trône. Mais à partir de son avènement, on voit la Babylonie au pouvoir des Assyriens. C'est ce qui ressort, non-seulement du témoignage de Béiose, mais encore de plusieurs passages de l' Ancien-Testament, d'après lesquels Phul et ses successeurs furent maîtres de la Médie et de la Babylonie jusqu'au commencement du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Le géographe mathématicien Ptolémée d'Alexandrie, qui florissait au second siècle après Jésus-Christ, donne pour base à ses calculs chronologiques une ère babylonienne qui commence en l'an 748 avant Jésus-Christ, et qui est rapportée à un certain roi de Babylone, du reste inconnu, qu'il nomme Nabonassar. Il est vraiment difficile de révoquer en doute la réalité de ce Nabonassar : mais dans tous les cas, il faut le considérer uniquement comme un vassal ou un gouverneur de Phul; car, Phul et ses successeurs furent les souverains proprement dits de la Babylonie, jusqu'au commencement du VLe siècle avant Jésus-Christ.

Les livres de l'Ancien Testament, qui sont notre principale source, ne parlent que des actions de Phul qui se rapportent à la Judée et aux pays voisins; mais cela suffit : le nouveau souverain de Ninive déploya surtout son activité du côté de l'ouest. Si le tableau que nous avons tracé plus haut de la première dynastie assyrienne est exact, il s'en suit que l'Egypte avait autrefois été le plus dangereux ennemi des Assyriens, et que la prospérité du premier empire de Ninive av-it été brisée par les coups des Pharaons. Et bien! cette manière de voir sur les anciennes destinées de l'Assyrie, est parfaitement d'accord avec ce que disent les historiens hébreux de la politique des rois de la troisième dynastie, qui, sans doute, avaient en vue de rendre au grand empire son ancien éclat. On voit, en effet, Phul et ses successeurs, travailler sans relâche, et avec la plus grande persévérance, à se venger de l'Egypte et à se frayer, par la conquête de la vallée du Nil, la voie à une monarchie universelle. Les coups qu'ils portèrent aux deux états formés de la décomposition du

royaume de David, ainsi qu'aux petits souverains de la Syrie supérieure et aux villes de Phénicie, n'étaient, enfin de compte, que des coups dirigés contre l'Egypte.

Les documents existants ne permettent de fixer ni l'année de l'avènement de Phul, ni celle de sa mort; mais ce qui est certain, c'est que, vers l'an 760 avant Jésus-Christ, il était à l'apogée de sa puissance. Le prophète Amos, qui florissait peu de temps auparavant, prédit aux habitants des petits états qui s'étaient formés autour de Damas dans la haute Syrie, que les Assyriens les emmèneront en Médie. Il annonce aussi aux Israélites le danger dont ils sont menacés de la part de cette puissance ; et il s'attend même à ce que les rois d'Assyrie subjugueront toute l'Asie cilérieure. Les paroles du prophète prouvent que la nouvelle dynastie de Ninive avait déjà pris en Asie une attitude menaçante. Sa prédiction s'accomplit: Au temps de Manahen, roi d'Israël, qui régna à Samarie (752-749), Phul tomba sur le royaume d'Israël, affermit sur le trône ce prifice, contre lequel un puissant parti s'était formé dans le pays, en exigea en retour un tribut annuel et se retira. Sous prétexte de protéger les droits du souverain légitime, Phul s'était immiscé dans les affaires intérieures du royaume d'Israël. Lui et ses successeurs continuèrent extérieurement l'œuvre de la réconciliation des partis ; mais dans l'entretempsils savaient entretenir leurs animosités, et ils agirent de la sorte jusqu'à ce qu'enfin le royaume d'Israël eût disparu du nombre des Etats indépendants, et fût devenu la victime de l'ambition assyrienne.

En effet, bientôt après cette première intervention, Phul, profitant sans doute d'une nouvelle occasion qu'avait fait naître la lutte des partis, reparut dans le pays d' Israël, et emmena dans les anciennes provinces de l'Assyrie, un grand nombre d'Israélites qui habitaient au-delà du Jourdain. Ces transplantations violentes de populations entières, se renouvellent fréquemment, comme nous le verrous, dans l'histoire des conquêtes que firent les grands rois de la troisième dynastie. Il

faut croire que l'esprit des populations dans l'Asie citérieure était complètement oppposé à leur domination. Aussi les grands rois agirent-ils sans ménagement et tranchèrent dans le vif : les populations mal disposées, furent transportées dans des contrées lointaines de l'Asie supérieure, où elles n'étaient plus à craindre, et ils mirent à leur place dans les pays laissés vacants, des tribus sur la fidélité desquelles ils croyaient pouvoir compter (1).

Les livres des Hébreux donnent pour successeur à Phul Téglath-Phalasar . Les démêlés d'Achaz, roi de Juda, avec Razin, roi de Syrie, et Phacée, roi d'Israël, ligués contre lui, ouvrirent à Téglath la porte du royaume de David. Les deux rois alliés avaient déjà conquis tout le royaume, à l'exception de Jérusalem, et avaient conçu le projet de précipiter du trône la famille royale de David. Achaz, ainsi menacé, s'adressa à Téglath-Phalasar, lui fit de riches présents, et lui demauda son secours. L'Assyrien ne se fit pas longtemps attendre. Il attaqua d'abord avec une puissante armée la Haute-Syrie, conquit ce pays et l'incorpora à son empire. Par son ordre, Razin fut mis à mort, et les habitants les plus considérables et les plus mal disposés à son égard, furent transportés en Médie, selon la prédiction qu'en avait faite Amos, trente ans auparavant. De là, Téglath-Phalasar envahit le nord du royaume d'Israël, puis le territoire situé au-delà du Jourdain, et ayant conquis ces deux provinces, il en transplanta la population en masse dans la Mésopotamie et la Médie. Quant à Achaz, roi de Juda, il dut payer ce secours en se soumettant à un tribut annuel. Cela arriva en l'an 720 avant Jésus-Christ.

Les plus clairvoyants de l'époque prévirent dès lors que la guerre éclaterait entre l'Egypte et l'Assyrie. En effet, le royaume d'Israël étant pour ainsi dire tout entier au pouvoir des Ninivites, ces deux grandes puissances n'étaient plus séparées que par la Judée, le pays des Philistins et les petits

(î) KnobeL Piophélisnnis, H, 108.

Etats des Phéniciens. On vit alors, dans les royaumes de Juda et d'Israël, des partis se former sur la question de savoir si l'on devait s'appuyer sur les Egyptiens ou sur les Assyriens. Des prophètes isolés se plaignent de l'orgueil des uns comme de la puissance des autres; et les grands négociants de Tyr, par une sage prévoyance de ce qui arriverait, commencèrent à fortifier l'île où se trouvait leur ville (1).

Téglath-Phalasar eut pour successeur Salmanasar , qui paraît avoir occupé le trône de Ninive de 719 à 698 avant Jésus-Christ. Osée, dernier roi du royaume d'Israël, s' appuyant sur une alliance secrète qu'il avait conclue avec le roi d'Egypte, lui refusa le tribut que les Israélites devaient payer annuellement "aux Assyriens, depuis le règne de Manahen. Ce refus donna lieu à deux expéditions de la part de Salmanasar : Dans la première, il contraignit Osée à se soumettre. Mais ce prince ayant conclu une nouvelle alliance avec Sévicho roi d'Egypte, Salmanasar reparut quelques années plus tard dans le dessein de détruire le royaume d'Israël. Au bout de trois ans de siège, Samarie succomba (699) et Osée fut fait prisonnier. Les Israélites les plus en état de porter les armes, furent transportés en Médie et en Mésopotamie, et remplacés dans leur pays dépeuplé, par des Perses, des Babyloniens, des Syriens, dont le mélange avec les Israélites restés en Palestine, donna plus tard naissance au peuple des Samaritains. C'en était fait pour toujours du royaume d'Israël (%).

Vers le même temps, laPhénicie fut également soumise par Salmanasar. Selon les anciennes annales tyriennes, le grand roi d'Assyrie fit aussi deux expéditions contre la Phénic:^. La première de ces guerres eut pour occasion une attaque dirigée par le roi de Tyr contre les habitants de l'île de Chypre, qui s'étaient rendus indépendants des Tyriens, leurs maîtres. - Voilà quelle paraît avoir élé la liaison de

(1) MoversJI, 382,— (2) Kaobei. Prophétismus,H5i 12. Movers, 11,31)1.

ces événements. Depuis que les Assyriens, sous Téglath-Phalasar, s'étaient rendus maîtres de la Haute-Syrie, tout le rivage de la Méditerranée, ainsi que l'île de Chypre, principale colonie de Tyr, étaient tombés sous leur influence. Depuis longtemps, les Grecs, qui formaient une partie considérable de la population de cette île, supportaient avec répugnance le joug onéreux de Tyr. Excités par les Assyriens, ils se révoltèrent contre leurs souverains. Mais Elul, roi de Tyr, tira l'épée, battit les rebelles, et remit de nouveau l'île de Chypre sous son joug. Alors les Assyriens intervinrent ouvertement : Salmanasar, probablement après sa première campagne contre Israël, porta la guerre en Phénicie, vainquit les Tyriens et les contraignit à conclure une paix qui imposait aux vaincus des conditions onéreuses. Jusqu'alors, Tyr, bâtie sur l'île, avait été, comme capitale, à la tête d'une grande confédération d'Etals phéniciens, dont faisaient partie Sidon., Accon et beaucoup d'autres villes. A partir de ce temps, ces rapports intimes cessèrent : Sidon, Accon, l'ancienne Tyr elle-même, bâtie sur la terre ferme, et les autres villes, brisèrent les liens qui les unissaient à l'île, de Tyr et conclurent une alliance avec l'Assyrie. Bien plus, la ville insulaire ellemême dut reconnaître la souveraineté de Salmanasar; car, à ce que rapporte le document en question, Elul, roi des Tyriens, reçut de Salmanasar le nom de Pya ou Pécha, c'est-àdire, Satrape. Les Tyriens étaient, on le voit, réduits à l'extrémité : les peuples vaincus ne se laissent ordinairement imposer de telles conditions que lorsque la nécessité les y contraint.

Mais quelques années après, les Tyriens, très-probablement ligués avec Osée de Samarie et avec l'Egypte, se soulevèrent contre la domination assyrienne, et de là surgit une nouvelle lutte, qui eut lieu en même temps que la seconde expédition de Salmanasar contre Osée, roi d'Israël. Cette fois, les Assyriens firent aussi la guerre par mer : les Etats phéniciens devenus leurs alliés, avaient fourni à Salmanasar une (lotte de

60 vaisseaux, avec les équipages nécessaires. Les Tyriens, avec douze navires seulement, tant leur puissance était tombée, obtinrent un léger avantage ; mais la lutte doit en définitive avoir abouti à leur soumission complète, bien que l'historien tyrien qui me sert de guide, ait horreur de prononcer ce mot odieux. Retirés dans leur ville, les Tyrieus bravèrent avec opiniâtreté les forces assyriennes, insuffisantes, à ce qu'il paraît, pour s'emparer de l'île de vive force. Mais enfin l'eau vint à manquer à la ville. En temps de paix, on se la procurait des excellentes sources qui jaillissaient tout auprès de la côte; mais pendant cinq ans, dit le chroniqueur, Salmanasar les lui interdit en y plaçant des gardes. Qu'arriva-t-il au bout de ces cinq ans? l'historien ne le dit pas; mais il n'en est pas moins clair que les Tyriens se soumirent.

Ces événements, c'est-à-dire, les deux expéditions de Salmauasar contre Osée et contre la capitale de la Phénicie, la soumission finale de Tyr et la translation des Israélites dans la Haute-Asie, eurent lieu de l'an 708 à 699 avant Jésus-Christ. En outre, il existe des indices manifestes que Salmanasar, aussitôt après sa première expédition contre les Tyriens et les Israélites alliés, conquit également le pays des Philistins, qui s'étendait le long de la frontière septentrionale de l'Egypte (ty

Jetons maintenant un coup-d'œil sur le chemin que nous avons parcouru. A la fin du VIIe siècle avant Jésus-Christ, la Haute-Syrie, la Samarie, la Phénicie, l'île de Chypre et le pays des Philistins se trouvaient au pouvoir des Assyriens. Le royaume de Juda conservait bien encore un semblant d'indépendance, mais depuis Achaz, comme je l'ai montré précédemment, les rois de Jérusalem, devaient payer tribut aux rois d'Assyrie. La confiance d'Osée et des Tyriens dans le secours de l'Egypte, les avait portés à risquer une lutte nouvelle contre la puissance prépondérante de l'Assyrie. Mais

(l)Movers, II, 551;

les Egyptiens ayant manqué à leur parole, leur autorité subit par là un grand échec. Le prophète Isaïe se répand en plaintes et en sarcasmes sur les promesses fallacieuses, et sur la trahison des Egyptiens : il les appelle un peuple qui ne secourt pas, mais qui prépare à ceux qui comptent sur lui la honte et l'ignominie; et quelques années plus tard, il met ces propres paroles dans la bouche du grand-roi d'Assyrie Sennachérib. « L'Egypte est un roseau brisé, qui blesse la main de celui qui veut s'y appuyer. » Il est évident que la faiblesse démontrée des Pharaons devait encourager les Assyriens à porter de ce côté un coup décisif.

Mais si les souverains de l'Egypte craignaient de tirer l'épée, ne doivent-ils pas du moins avoir essayé d'une manière quelconque, d'éloigner de leurs frontières ces dangereux ennemis? On a vu souvent, dans de pareilles conjonctures^ que des puissances menacées excitaient des troubles dans les états de leurs ennemis, ou leur suscitaient des embarras d'un autre côté: sans aucun doute, les Egyptiens auront tenté quelque chose de semblable. En effet, sous Sennachérib, second successeur de Salmanasar, on voit tout-à-coup; s'élever dans la Babylonie, jusqu'alors soumise aux Assyriens, un roi indigène, appelé Méroch Baîadan, qui envoya des ambassadeurs à Ezéchias, roi de Juda, pour inviter ce prince à secouer, de concert avec lui, le joug des Assyriens (1). Mais ce Méroch Baladan ne put se maintenir sur le trône que six mois, au bout desquels il fut massacré et la Babylonie de nouveau soumise à la domination assyrienne. La révolte de ce chef indique, selon moi, que depuis longtemps une certaine fermentation régnait dans la Babylonie et quele désir de l'indépendance s'y était réveillé: sentiments qui, sansdoute, étaient nourris par l'Egypte. Mais nous n'en sommes pas réduits à de simples conjectures : On lit au chap. $3 (2) d'Isaïe ce passage remarquable : « Voyez le pays desChaldéens, ce peuple, qui auparavant

(1) Knobcl. Prophetismus, II, 221.

(2) V. 13 et suiv. d'après l'hébreu.

« n'était pas, Assur l'a assigné aux habitants des landes. » Les meilleurs interprètes expliquent ces paroles obscures dans ce sens, que les Assyriens auraient établi dans les plaines de la Babylonie les Chaldéens, qui, auparavant, habitaient leur ancienne partie, c'est-à-dire, les hauteurs peu fertiles de l'Arrapachitis, et auraient ainsi créé en Babylonie un peuple nouveau, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans l'histoire de l'Asie. Les paroles d'ïsaïe se rapportent au temps de la première guerre de Salmanasar contre Osée et les Phéniciens; le roi d'Assyrie doit donc avoir, peu de temps auparavant, transplanté les Chaldéens en Babylonie. Mais pourquoi prit-il cette mesure? Selon toute apparence, ce fut parce qu'il se défiait des Babyloniens, et qu'il voulait les tenir eu respect au moyen des Chaldéens, peuple vigoureux, qui passaient pour les meilleurs soldats de l'empire d'Assyrie. A partir de l'établissement des Chaldéens dans la Babylonie, ce pays perdit son ancien, nom et s'appela régulièrement Chaldée. Bérose, il est vrai, désigne déjà dans les temps primitifs les habitants de la Babylonie par le nom de Chaldéens; mais c'est une expression" nouvelle, qu'il emprunte au langage de son temps, pour l'appliquer à des événements plus anciens. Le passage rapporté plus haut, dans lequel il énumère les différentes dynasties qui se sont succédé sur le trône de la Babylonie, indique clairement que cet historien regarde originairement les Chaldéens comme habitants de l'Assyrie ou comme des Assyriens.

A Salmanasar succéda Sargon, qui ne régna que quelques années. Les Philistins, alliés aux Egyptiens, s'étaient soulevés contre la suprématie de l'Assyrie. Sargon tomba sur leur pays et s'empara de la ville d'Asdod, qu'il transforma en une place d'armes et peupla de colons assyriens : l'ancienne population se fondit avec ces nouveaux habitants, et la langue elle-même se ressentit de ce mélange (1).

(1) Movèrs, II, UQ.

Sargon eut pour successeur Sennachérib, qui régna depuis 693 jusqu'à 676 avant Jésus-Christ. C'est pendant ses 17 années de règne que l'empire d'Assyrie parvint à son plus haut degré de puissance ; et que d'autre part, par un brusque changement, il commença à décliner. Ce prince paraît avoir été continuellement en guerre. La première occasion de tirer l'épée lui fut fournie par les intrigues de l'Egypte. Ezéchias, roi de Juda, avait fait alliance avec l'Ethiopien Tirkaha, qui possédait alors le pouvoir en Egypte, et il avait en conséquence refusé de payer plus longtemps tribut à l'Assyrie, comme Achaz, son prédécesseur, s'y était obligé. A cette nouvelle, Sennachérib déclara la guerre tout à la fois à Ezéchias et au roi d'Egypte, et entra en Judée avec une armée nombreuse, en 691 avant Jésus-Christ. La plupart des places fortes du pays, tombèrent en son pouvoir; et Ezéchias, effrayé de ses progrès, tout en fortifiant sa capitale, s'offrit à payer de nouveau le tribut Cette offre ne satisfit pas Sennachérib ; mais ne voulant pas perdre son temps à soumettre le roi de Juda, qu'il regardait comme un adversaire insignifiant, il envoya contre Jérusalem une division de son armée sous les ordres de Rabsacès, de Rabsaris et de Tartan, et se dirigea lui-même vers l'Egypte avec la plus grande partie de ses forces. Ayant heureusement traversé le désert, il arriva devant Péluse, forteresse-frontière du nord-est et en même temps clef de l'Egypte, et en commença le siège sans délai. Sur ces entrefaites, l'autre partie de son armée était arrivée devant Jérusalem. Les chefs qui la commandaient cherchèrent à intimider Ezéchias par des menaces ; mais rencouragé par le phrophète Isaïe, qui se trouvait alors à Jérusalem et qui lui promettait un secours miraculeux, ce prince ne se laissa pas ébranler.

La prophétie ne tarda pas à s'accomplir : Sennachérib ne

"put s'emparer de Péluse, ni s'avancer plus loin en Egypte.

Pendant qu'il était encore devant cette ville, il apprit que

ïircaha s'avançait avec une armée plus considérable que ia

sienne pour lui faire lever le sie'ge; et n'osant pas risquer le combat, il se retira. Mais, en quittant l'Egypte, il somma de nouveau le roi de Juda de se rendre, voulant du moins atteindre un des deux buts qu'ils s'était proposés au début de la guerre. Il échoua également dans ce second dessein. Une peste envoyée de Dieu, d'après Josèphe, l'ange du Seigneur, comme il est dit au 4me livre des rois (XIX, 35), fît périr en une nuit 183,000 hommes de son armée; et plein d'horreur et d'épouvante, il reprit en toute hâte le chemin de Ninive, avec ce qui lui restait de troupes (1).

Cet affreux désastre fut le principe de la décadence de l'empire d'Assyrie. Une foule de pays et dépeuples, qui jusqu'alors n'avaient supporté le joug de Ninive qu'avec une secrète indignation, se révoltèrent et recouvrèrent en grande partie leur indépendance. La défection de la Médie, de la Babylonie et de l'Arménie, doit avoir eu lieu en même temps, vers l'an 690 avant Jésus-Christ. Un mouvement éclata également, paraît-il, dans la partie de l' Asie-mineure qui leur était soumise. Cette multitude d'adversaires à la fois, eut sans doute, pour résultat, d'engager Sennachérib à renoncer à la penfiée de les soumettre tous, pour se borner à la réduction des plus voisins seulement. Celle de la Babylonie lui tenait surtout au cœur. Aussitôt après la destruction de l'armée assyrienne, ce Mérodach-Baladan, dont j'ai parlé précédemment, y avait levé l'étendard de la révolte, en massacrant Hagisa, gouverneur ou vice-roi nommé par les Assyriens. Puis, il avait envoyé des ambassadeurs à Ezéchias, roi de Juda, et négocié avec lui, contre Sennachérib, une alliance, qui se conclut en effet. Mais il ne put se maintenir que six mois, et il succomba aux coups d'un rival, nommé Elibus, qui toutefois était lui-même un adversaire de la domination assyrienne. 11 faut croire que la désunion s'était mise parmi les révoltés. Le meurtre de Baladan eut lieu, à ce qu'il paraît,

(1) Joseph. Anliq. X, 1. Ilérod. II, 141.

en 690 avant Jésus-Christ, et Elibus conserva le pouvoir pendant trois ans, ainsi jusqu'en 687. Ce fut alors seulement, que le roi d'Assyrie réussit à rétablir sa domination en Babylonie parla force des armes. Elibus, vaincu dans une bataille, fut fait prisonnier et conduit en Assyrie ; et Sennachérib plaça comme gouverneur royal en Babylonie, son propre fils aîné Assarhaddon, qui lui succéda plus tard sur le trône d'Assyrie.

Sennachérib retourna ensuite en Assyrie; mais peu de temps après nous le trouvons en Asie-mineure, occupé à combattre les Grecs. Sennachérib, dit le document 'qui nous sert de source, avait reçu la nouvelle que des Grecs avaient fait une invasion en Cilicie. Cette donnée a besoin d'éclaircissement : selon toute apparence, les provinces de l'Asie situées en deçà du Taurus, la Cilicie et la Pamphilie, étaient tombées au pouvoir des Assyriens en même temps que la Haute-Syrie, c'est-à-dire, sous Téglath-Phalasar. Quant aux Grecs qui menacèrent alors la Cilicie, il faut évidemment entendre par là les colonies éoliennes, ioniennes et doriennes, qui, depuis la ruine du royaume de Troie , s'étaient établies en grand nombre sur les côtes de l' Asie-mineure. Or, comme ces colonies grecques ne se montrèrent jamais, ou du moins bien rarement, animées de l'esprit de conquête, je crois qu'on peut supposer avec fondement, qu'en cette occasion, les Grecs en question furent appelés par les Ciliciens, sujets de l'Assyrie, aussi fatigués du joug étranger que l'étaient à la même époque les Mèdes, le Babyloniens et les Arméniens. Ce ne fut pas sans livrer de rudes combats que Sennachérib parvint à repousser cesnouveaux venus. Il y perditbeaucoup de monde, dit notre guide, mais il finit par rester vainqueur.

Dans un autre endroit, il y est fait mention d'une bataille navale que Sennachérib gagna contre les Grecs. Les Phéniciens confédérés lui avaient, sans doute, en cette occasion, fourni des vaissaux, comme ils l'avaient fait auparavant contre les Tyriens. Pour affermir sa domination dans le pays reconquis, et probablement aussi pour se rendre, maître du com-

merce maritime et posséder un port militaire à l'usage de la flotte assyrienne, ce prince fit construire, sur le modèle de Babylone, dans un endroit bien situé de la côte de Cilicie, une ville superbe, à laquelle il donna le nom de Tarschisch. Il s'agit ici de Tarse, en Cilicie, ville qui, avant la construction d'Antioche, fut pendant long temps la plus riche place de commerce de la Syrie supérieure. Il faut aussi remarquer le nom de Tarschisch, qui, comme je l'ai fait voir précédemment, était le nom d'une tribu japhétique de l'Asie-mineure, laquelle émigra en Italie dès avant la guerre de Troie, et y joua un grand rôle sous le nom de Tyrrhéniens. Le nom de Tarsis, que Sermachérib donna à sa nouvelle création, prouve que tous les Tarschisch n'étaient pas passés en Italie : un grand nombre d'entre eux seront restés dans la partie méridionale de l'Asie-mineure, particulièrement en Cilicie (1).

Peu de temps après ses succès en Cilicie, Sennachétïb succomba sous les coups de deux de ses fils puînés, Adramélech et Sarézer, pendant qu'il priait dans le temple de son dieu Nisroch. Les meurtriers s'enfuirent en Arménie (2).

La Bible ne dit rien du motif qui leur fit commettre ce parricide. Ils paraissent avoir été aveuglés par l'ambition; peut-être avaient-ils demandé à leur père quelque pays où ils pussent exercer leur domination, comme leur frère aîné le faisait eu Babylonie. Mais dans tous les cas, il faut qu'à l'époque de ce meurtre, l'Arménie, qui, auparavant, avait appartenu à l'empire d'Assyrie, ait été un pays indépendant; autrement, ils n'auraient pu y trouver asile et protection contre la vengeance de leur frère, qui monta dès lors sur le trône de Ninive. Du reste, je parlerai plus loin des Etats qui brisèrent les liens qui les unissaient à l'Assyrie.

Assarhaddon, successeur de Sennachérib, n'est mentionné que deux fois dans les livres des juifs ; et l'Ancien Testament ne dit absolument rien des rois d'Assyrie qui le suivirent ;

(i) Eusebe, Bérose, Alexandre, cités par Bunsen : « Egyptens Weltsiellung, H. » B. S. 100, etc. - (2) 4Reg. XIX 37.

Leur puissance était brisée ; ils ne purent plus rien entreprendre contre la Judée. Nous en sommes donc réduits ici au Canon de Ptolémée, et aux extraits de Bérose rapportés par des écrivains grecs postérieurs. Àssarhaddon, établi par son père gouverneur de la Babylonie en 680, l'avait gouvernée pendant cinq ans lorsque son père fut massacré. ïl monta alors sur le trône de Ninive et régna sur tout l'empire pendant huit ans, jusqu'à 668. 11 travailla avec succès à soumettre de nouveau à son sceptre les pays de la Méditerranée qui avaient secoué le joug de son père. Il fit la guerre aux Egyptiens et aux Philistins; et une source hébraïque dit, en outre, qu'il envoya des colons à Samarie.

Tl eut pour successeur un prince que Bérose appelle Samughes, et Ptolémée, Saosduchin, lequel régna pendant 21 ans (de 667 à 647). Sous son règne, des tribus sauvages de nomades firent irruption du Nord dans l'Asie, et prolongèrent la durée de l'empire d'Assyrie, déjà gravement menacé en ce temps-là. Je parlerai plus loin de l'invasion des Scythes. Samughes ou Saosduchin mourut en 647, et il eut pour successeur un plus jeune frère, nommé Kiniladan.- Celui-ci régna jusqu'en 626 et fut le dernier roi d'Assyrie; car, en 625, le royaume fut détruit par les forces réunies des Mèdes et des Babyloniens, et Ninive fut rasée. Les Babyloniens et les Mèdes s'en partagèrent la succession (1).

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