ART. III. — EMPIRE DE MÉD1E
On possède deux relations différentes de l'histoire des rois de Médie, celle d'Hérodote et celle de Ctésias, de soixante ans postérieure à la première. A part d'autres raisons, Ctésias a contre lui une erreur importante de chronologie. Selon
(1) Movers, II, 156".
lui, les Mèdes ont secoué le joug de l'Assyrie au commencement du IXe siècle avant Jésus-Christ. Or, cela est impossible; car lorsqu'en 699, Samarie eut été détruite par les Assyriens, le roi Salmanasar emmena à l'autre côté du Tigre une partie des Israélites vaincus, et les établit, au rapport unanime des documents hébraïques, dans les villes de la Médie. La Médie était donc encore en 699 sous la domination de l'Assyrie, et ce n'est que postérieurement à cette date que le peuple de ce pays peut avoir reconquis son indépendance. Il y a donc dans les données de Ctésias une erreur chronologique de deux siècles.
La chronologie d'Hérodote, au contraire, s'accorde bien avec des faits accrédités d'autre part. Selon lui. lorsque les Mèdes eurent secoué le joug assyrien, l'anarchie régna d'abord chez eux pendant quelque temps ; puis Déjocès s'éleva sur le trône et régna pendant 53 ans (1).
Il eut pour successeur son fils Phraorte, qui régna %% ans (2) , puis vinrent successivement Cyaxare, à qui Hérodote (3) assigne 40 ans de règne ; et Astyage, qui doit avoir régné pendant 35 ans, pour faire place ensuite au Perse Cyrus, qui le déposséda du trône (4).
En additionnant les années de règne qu'il accorde aux quatre souverains, de la Médie, on obtient la somme de 150 ans. D'autre part, on donne ordinairement l'année 538 avant Jésus-Christ comme l'époque où Astyage dut renoncer au trône et où Cyrus s'empara de l'autorité souveraine. Si donc on y ajoute les 150 ans de la domination médique on trouve que le commencement du règne de Déjocès tombe en 688, tandis que plus haut, et pour d'autres motifs, nous avons placé la séparation violente de la Médie d'avec l'empire assyrien, en l'année 690. Il ne reste donc pour l'époque d'anarchie, qui, selon Hérodote, précéda l'élévation de Déjocès au trône, que deux années seulement.
(i) Hist. I, tOt. — (2) Ibid. 1, 102. — (3) Ib. I. 106. — (4) 1b. !, 130.
Quelques traits du récit d'Hérodote ont, à la vérité, un air fabuleux, et les dates que l'on doit, en prenant son histoire pour base, assigner aux actions, particulières des rois médiques, ainsi qu'à l'invasion des Scythes, ne se concilient pas avec quelques autres faits établis. Néanmoins, je crois qu'il convient d'admettre son récit dans son ensemble. Qu'après l'émancipation des Mèdes, une sorte de droit du plus fort se soit introduit dans ce pays, c'est ce que je trouve assez naturel, et dès lors digne de foi. Sans doute les Assyriens, pendant leur longue domination, avaient pris garde qu'aucun indigène n'y acquît une autorité prépondérante; et dès lors, il fallut un certain temps pour que l'un ou l'autre parvînt à s'élever au-dessus de la foule et à attirer le pouvoir à lui.
A peine Déjocès eut-il été choisi pour roi, que, d'après Hérodote, il se créa une garde et commença à construire Ecbatane, sa capitale. Tout cela est conforme au développement ordinaire des royaumes de l'Orient. Hérodote ne sait rien des exploits guerriers de Déjocès. Quant à sa mort, elle doit avoir eu lieu en 635, puisqu'on lui donne 53 ans de règne. Après Déjocès, Hérodote fait monter sur le trône Phraorte son fils, qui soumit les Perses et quelques autres peuplades de la Haute-Asie, et périt ensuite après 22 ans de règne, par conséquent, en J313 avant Jésus-Christ, dans une bataille malheureuse qu'il livra aux Assyriens.
Cette donnée, fournie par Hérodote, ne peut guère être conforme à la vérité ; car, d'après les relations rapportées plus haut, Ninive avait déjà été détruite en 625 par les Mèdes et les Babyloniens réunis, et dès lors il n'y avait plus de royaume d'Assyrie en 613. La raison de cette erreur pourrait bien être qu'Hérodote compte trop peu de rois de Médie, et qu'il donne à chacun d'eux un règne trop long. Il paraît peu probable que le règne de quatre rois, qui se sont succédé sans interruption, ait rempli une longue période de 150 ans. Ce qui, selon moi, est plus croyable, c'est qu'avant la destruction de Ninive, il sera survenu entre les Mèdes et les Assyriens, des
querelles semblables à celles qu'Hérodoue attribue au second roi de Médie.
Le fils et successeur de Phraorte régna, d'après Hérodote, pendant 40 ans, par conséquent de 613 à 573. Ce prince donna, selon lui , une nouvelle organisation à l'armée de Médie, lit la guerre aux Lydiens, conquit l'Asie citérieure jusqu'au Halys, et attaqua enfin Ninive. Mais, continue Hçrodote, au moment où Cyaxare avait déjà vaincu les Assyriens dans un combat et commencé le siège de Ninive, les Scythes vinrent fondre sur lui, battirent les Mèdes, parcoururent l'Asie comme un ouragan, la livrèrent au pillage pendant 28 ans, et furent enfin chassés par Cyaxare et ses Mèdes. Après cette victoire, Cyaxare, au dire d'Hérodote, recommença la guerre contre Ninive et détruisit l'empire d'Assyrie.
Je suis persuadé qu'un roi, ou plutôt plusieurs rois de Médie ont fait ce qu'Hérodote attribue à Cyaxare. Mais ses dates sont fautives. Il est impossible que Cyaxare ait attaqué ou détruit Ninive entre 613 et 573, par le motif tout simple que cette ville avait déjà péri en 625. Il est également impossible que Cyaxare ait attaqué Ja Lydie avant la chute du royaume d'Assyrie, car ce dernier royaume était situé entre la Médie et la Lydie, et Cyaxare ne pouvait faire la guerre aux Lydiens, que pour autant que le royaume d'Assyrie lut déjà détruit, et que sa partie septentrionale eût été réunie à la Médie.
L'événement le plus important du règne de Cyaxare, à part la ruine de Ninive toutefois, est sans contredit, l'invasion des Scythes. Il est impossible que cette irruption soit une invention de poëte : elle est racontée avec des circonstances auxquelles ont est obligé de reconnaître un haut degré de vraisemblance. Nous ferons donc bien de prendre cette invasion scythe pour base de nos recherches.
Voici, selon moi, les points capitaux du récit d'Hérodote : Dabord, l'invasion des Scythes en Médie prolongea pendant quelque temps la durée du royaume d'Assyrie menacé par
les Mèdes ; secondement, leur présence dans l'Asie méridionale dura 28 ans; enfin, troisièmement, cène lut qu'après l'expulsion de ces étrangers par les Mèdes, que sonna l'heure fatale de Ninive. Je tiens ces données pour des faits indubitables. Il est dans la nature des choses que la destruction du royaume de Ninive, qui, pendant des siècles, avait dominé en Asie, ait été précédée d'une époque de trouble, pendant laquelle, aucun pouvoir ne possédant une force prépondérante, l'Asie devait s'affaisser dans sa faiblesse. Ce n'est qu'à la faveur d'un pareil état de choses, qu'un ramas de barbares eût osé piller ainsi tant de pays l'un après l'autre. La durée de la domination scythe pendant 28 ans ne peut guère non plus et remise en doute; quel motif imaginer, en effet, à l'invention de ce nombre.
Maintenant, reprenons nos calculs : Attendu que Ninive n'a été détruite qu'après l'expulsion des Scythes, ces derniers doivent avoir quitté l'Asie avant l'année 625. Mais il n'est pas vraisemblable qu'un long intervalle se soit écoulé entre leur expulsion et la ruine du royaume d'Assyrie ; car, les Mèdes n'ayant été arrêtés dans l'exécution de leurs desseins sur Ninive, que par l'arrivée des Scythes, on peut admettre avec raison, que Cyaxare revint à son projet primitif aussitôt après la levée de l'obstacle en question. Nous sommes donc autorisés à placer l'expulsion des Scythes entre les années C28 et 625 à peu près. En outre, leur séjour dans l'Asie méridionale ayant duré 28 ans, d'après Hérodote, leur arrivée doit tomber vers l'an 656 avant Jésus-Christ ou à peu près.
Un autre événement vient donner un nouveau poids à ce calcul. A l'époque où les Scythes exerçaient en Asie leurs déprédations et leurs violences, Hérodote fait régner en Egypte le roi Psammétique. Or, cette donnée a pour elle la chronologie: d'après des recherches faites avec exactitude (1), Psammétique régna de 654 à 600 avant Jésus-Christ. — Mais
(1) Voir les preuves à l'an. VIH ci-après.
poursuivons: Pourquoi les Scythes pénétrèrent-ils en Médie, de la Russie méridionale actuelle qu'ils habitaient? Ce fut, dit Hérodote, pour donner la poursuite aux Cimmériens, qui, chassés par eux de l'Europe, avaient cherché un asile dans FAsie-mineure. Mais en vérité, si tel était effectivement le but des Scythes, il faut dire qu'ils prenaient pour l'atteindre un singulier chemin, puisque, au rapport d'Hérodote, ils firent leur invasion en passant entre la mer Caspienne et le Caucase : ils auraient dû, au contraire, se rendre en Asie-Mineure, soit par mer, soit du moins en côtoyant le rivage de la mer Noire. Ajoutez à cela que, dès qu'ils ont atteint la Médie, les Scythes ne se soucient plus en aucune façon des Cimmériens, et s'occupent uniquement à piller l'Asie. Ce n'était donc certainement pas la vengeance, mais l'amour du pillage qui le& poussait vers l'Asie méridionale.
Mais si, laissant de côté l'opinion d'Hérodote, on prend pour règle les faits rapportés par lui, un nouveau point de vue se présente au sujet de cette invasion des Scythes. Au moment précis de leur arrivée, les Mèdes sont sur le point de porter le dernier coup au royaume d'Assyrie, et leur invasion le sauve et lui procure une prolongation d'existence d'une trentaine d'années. Quoi de plus naturel, dès lors, que d'admettre que leur arrivée eut pour but d'arrêter les Mèdes dans l'accomplissement de leur projet, ou en d'autres termes, que le roi d'Assyrie, réduit à l'extrémité, les appela à son secours? Cette explication de l'invasion des Scythes s'accorde d'ailleurs très-bien avec Les autres circonstances de cet événement. Les Scythes livrent bataille aux Mèdes, restent vainqueurs et soumettent en conséquence le territoire mède à leur joug. Ainsi, d'après le récit d'Hérodote, c'est surtout ce dernier pays qui est en butte aux attaques des Scythes ; et rien de plus naturel, car, appelés par les Assyriens contre les Mèdes, leur premier but devait être de réprimer et de châtier les ennemis les plus dangereux de l'Assyrie. Hérodote ajoute, qu'outre la Médie. les Scythes attaquèrent aussi la Syrie
el l'Egypte, mais il ne dit nulle part qu'ils aient fait peser leur joug sur les Assyriens ou sur les Babyloniens, quoi qu'habitants des deux pays qui se trouvaient également sur la route qu'ils avaient suivie. Et cela est dans l'ordre; car, venus en qualité d'alliés et d'amis des Assyriens, ils ne pouvaient, du moins dans le principe, s'attaquer aux possessions des sujets de l'Assyrie.
Enfin notre explication jette aussi un jour suffisant sur l'expédition que les Scythes entreprirent contre l'Egypte. Les rois de ce pays étaient ennemis de race des Assyriens, lors donc que les Scythes, par la soumission des Mèdes, eurent rendu à la maison de Ninive un si éminent service, la pensée lui vint tout naturellement de faire aussi servir ces barbares à la punition de l'Egypte. Mais ce but ne fut pas atteint ou du moins» ne le fut qu'en partie. Tandis que les Scythes marchaient contre elle en traversant la Syrie, Psammétique, roi. d'Egypte, au rapport d'Hérodote, alla à leur rencontre, et les détermina par ses prières et ses présents à retourner sur leurs pas. D'ordinaire, en pareil cas,, les prières n'ont aucun, effet, et les présents n'obtiennent pas grand'chose; un fait que je rapporterai seulement plus loin, me porte à croire que Psammétique fit alors des concessions beaucoup plus grandes, qu'il s'exprima plus clairement, et s'obligea à reconnaître la suprême autorité de celui qui avait suscité contre l'Egypte l'expédition des Scythes, c'est-à-dire, du grand-roi d'Assyrie.
L'issue pacifique de l'expédition scythe contre l'Egypte fut-elle du goût du monarque assyrien ? J'en doute ; mais je n'ose rien décider, parce que, à défaut de données suffisantes, on ne peut guère ici former que des soupçons. Peut-être une rupture éclata-t-elle entre les Scythes et le roi de Ninive. Dans tous les cas, ce qui est certain, c'est que peu de temps après leur retour de la Syrie, les Scythes furent attaqués par les Mèdes, repoussés- dans les pays du Nord, et que leur domination en Asie fut alors détruite C'est immédiatement après cet événement que le roi des Mèdes paraît avoir repris
âoO HISTOIRE PRIMITIVE
l'exécution de son plan contre la ville de Ninive. Cette fois le succès couronna ses efforts et l'empire d'Assyrie fut détruit.
Hérodote raconte la chose comme si Cyaxare et ses Mèdes avaient seuls tout fait ; mais il résulte de preuves que j'indiquerai plus loin, qu'ils furent aidés par les Babyloniens, lesquels reçurent en récompense une bonne part du butin. Lorsque de grands empires périssent, il se présente ordinairement un grand nombre d'héritiers; et quiconque se sent en état de le faire, tâche d'en saisir un lambeau. C'est ce qui arriva aussi alors. Outre les Mèdes et les Babyloniens, un autre voisin, du côté de l'Occident, doit aussi avoir réclamé une portion de l'héritage de Ninive. L'Assyrie touchait du côté de l'est à la Médie, et de l'ouest, à la Lydie. Nous avons exposé précédemment les raisons pour lesquelles la guerre des Mèdes et des Lydiens, qu'Hérodote place sous le règne de Cyaxare, ne peut avoir éclaté qu'après la destruction de Ninive. Alors, sans doute, le roi de Lydie demanda pour sa part la portion de l'empire d'Assyrie placée à sa convenance, et les Mèdes la lui refusèrent. Delà, entre Cyaxare et Alyatte, père deCrésus, une lutte qui dura cinq ans et se termina par un traité (1), en vertu duquel le Halys devint la limite des deux Etats.
Résumons maintenant les résultats des recherches faites jusqu'à présent. Trente ans avant et environ dix ans après la ruine de Ninive, c'est-à-dire, dans l'intervalle des années 655 et 615 avant Jésus-Christ, eurent lieu les événements suivants: Pressés par les attaques réitérées des Mèdes, les grands-rois d'Assyrie appelèrent du Nord à leur secours des essaims de Scythes. Ces barbares vainquirent l'armée des Mèdes dans une bataille, soumirent le pays à leur joug, et furent ensuite employés par les Assyriens à châtier leurs autres ennemis. A cet effet, les Scythes s'avancèrent jusqu'aux frontières de l'Egypte; mais le roi Psammétique, que leur expédition avait en vue, sut, par des moyens pacifiques, les déterminer à se
(I) H^rod.1 .74, 103
retirer. Bientôt après, les Mèdes, qui jusqu'alors étaient restés sous le joug des Scythes, se soulevèrent contre eux et remportèrent la victoire, et les Scythes, après avoir pillé pendant 28 ans les pays révoltés contre les Assyriens, furent rejetés vers le Nord, d'où ils étaient venus. Aussitôt après la retraite de ces étrangers, le roi des Mèdes recommença la guerre contre Ninive ; et, ligué avec les Babyloniens, ils réussirent enfin de concert à renverser le royaume d'Assyrie, dont ils se partagèrent l'héritage. Mais les Lydiens voulurent aussi s'agrandir des débris de l'Assyrie De là entre la Lydie et la Médie, une guerre qui se termina par un traité.
Ainsi, de l'unique empire d'Assyrie naquirent trois Etats moins considérables, ceux de Lydie, de Babylonieet de Médie, qui chacun, pleins d'ambition, aspirèrent à leur tour au rang de grande puissance. Hérodote lie le nom de Cyaxare aux combats livrés aux Scythes, et à la conquête de Ninive ; et comme il est difficile d'admettre que la tradition à laquelle l'historien grec a puisé, se soit trompée sur le nom du conquérant de Ninive, il semble qu'on ne peut mieux faire que de s'en tenir à ce qu'il dit Mais alors, il faut que les rois de Médie se soient suivis dans un ordre différent de celui qu'indique l'historien grec. Il nous suffit, du reste, que les événements qui viennent d'être mentionnés aient eu lieu en Médie de l'an 658 à 618 avant Jésus-Christ.
Après la mort Je Cyaxare, le trône de Médie, selon Hérodote, passa à son fils Astyage, qui régna pendant 35 ans. Or, comme on doit conclure des nombres indiqués par Hérodote, que Cyaxare mourut en 573 avant Jésus-Christ, le règne de 35 ans assigné à son successeur, doit nécessairement se terminer en 538 avant Jésus-Christ. Du reste, Hérodote avoue lui-même (1), que l'histoire d'Astyage et de ses relations avec les Perses est racontée de trois manières différentes, et qu'il a choisi entre ces trois récits celui qui lui paraissait le plus vraisemblable. Les histoires écrites par Ctésias etparDiodore
nous ont conservé des restes des deux autres versions ; et certainement on ne peut considérer comme historiques que les points sur lesquels ces trois récits sont d'accord.
Or, ces points sont les suivants : D'abord, ce fut sous 'le règne d'Astyage que s'élevèrent les Perses, race arienne jusqu'alors soumise aux Mèdes, et que, sous la conduite de Cyrus, ils obtinrent la prépondérance. Secondement, Cyrus était proche parent d'Astyage, mais on n'est pas d'accord sur le degré de leur parenté ; troisièmement, Cyrus vainquit son parent Àstyage; quatrièmement, cependant il ne lui fit aucun mal, au contraire, il le laissa, lui ou son fils, continuer à Fégner; enfin cinquièmement ce fut seulement en 538, après la ruine du royaume de Babylone, que Cyrus régna seul, et que commença le grande empire perse.
Des motifs généraux nous autorisent encore à ajouter un sixième point : Tous les monuments originaux s'accordent à dire que ce furent les Mèdes qui contribuèrent pour la plus grande part à la ruine de l'empire d'Assyrie. Or, d'après le cours ordinaire des choses, on devait dès lors s'attendre à ce que, à partir de là, ils joueraient en Asie le premier rôle. Toutefois, il n'en fut pas ainsi ; ce ne sont pas les Mèdes, mais les Babyloniens, qui, après la ruine de l'empire assyrien, nous apparaissent en Asie comme la puissance prédominante. On doit inférer de là, qu'il se passa alors en Médie des événements qui mirent obstacle au développement progressif de leur puissance. Or, cet obstacle, il faut en chercher la raison dans les luttes intestines qui éclatèrent entre les Mèdes et les Perses, auparavant leurs sujets. A peine ces derniers ont-ils pris le dessus, que l'heure fatale de Babylone sonne à son tour, et que l'empire tombe au pouvoir des Perses et des Mèdes réunis. La marche générale des événements atteste donc l'existence des froissements intérieurs qui, d'après tous les monuments originaux, eurent lieu entre les Perses et les Mèdes, et furent pendant quelque temps pour ces deux peuples une cause de faiblesse. Portons maintenant nos regards sur la Babylonie.
DU GENRE HUMATN. 253
Art. IV. — LE NOUVEAU ROYAUME babylonien.
Nous avons fait voir précédemment que les princes de la troisième maison de Ninive maintinrent leur domination sur la Babylonie. De hauts fonctionnaires, souvent les fils mêmes des grands rois, gouvernèrent ce pays en leur nom. Le dernier gouverneur de cette espèce que l'on connaisse, fut Assarhaddon, fils deSennachérib, qui résida àBabylone, de 680 à 674, comme lieutenant de son père. A partir de là néanmoins jusqu'à la chute de l'empire d'Assyrie, la Babylonie resta sans doute encore sous la suprématie de Ninive et continua d'être administrée par des gouverneurs assyriens ; car toutes les sources citent comme premier roi indépendant de ce pays Nabopolassar, auquel elles assignent un règne de 20 à 21 ans, depuis 625, année de la ruine de Ninive, jusqu'en 605 ou 604.
La Babylonie n'eut donc pas de souverains indépendants avant la destruction de Ninive, et ce ne fut qu'à la suile de cet événement qu'elle recouvra son indépendance. Mais comment ce Nabopolassar parvint-il au trône de Babylone?
Un ancien auteur grec, Abydène, qui amis à profit des documents orientaux depuis longtemps perdus pour nous, et qui est à son tour cité par Eusèbe dans sa Chronique, nous raconte ce qui suit : « A la nouvelle que son royaume était gravement menacé par des ennemis extérieurs, le dernier roi d'Assyrie envoya son général Busalossor (c'est-à-dire Nabopolossar) en Babylonie, en qualité de gouverneur, afin de défendre ce pays. Mais Nabopolossar trahit son souverain, fit alliance avec les Mèdes et pour gage de cette alliance, il fiança son fils, qui fut plus tard le roi Nabuchodonosor, avec la fille du roi des Mèdes. Cela fait ils marchèrent ensemble
contre Ninive, où le dernier roi d'Assyrie se fit lui-même périr dans les flammes. Ainsi, Nabopolassar commença sa carrière en qualité de général des armées du grand roi, profita de ses embarras pour le trahir, s'allia avec les Mèdes pour attaquer Ninive et reçut pour sa part du butin la Babylonie-avec le titre de roi.
Il employa ensuite un certain nombre d'années à s'affermir dans sa nouvelle domination, à ce qu'il paraît, car il ne manqua pas de rivaux et d'adversaires. Les rois d'Egypte doivent aussi, lors de la chute de Ninive, avoir fait des efforts pour s'agrandir aux dépens de cet empire écroulé. Diodore de Sicile parle, en effet, de guerres faites par Psammétique en Syrie, à l'aide de guerriers cariens, grecs et arabes qu'il prit à sa solde; et Hérodote rapporte que le même prince assiégea pendant de longues années et finit par conquérir Asdod, dans le pays des Philistins, dont Sargon avait fait la principale place d'armes de cette contrée (1). Outre l'emploi des armes, le roi d'Egypte mit aussi en usage les moyens pacifiques pour étendre en Asie la sphère de sapuissance. Ainsi, & se gagna les Phéniciens en accordant des faveurs à leur commerce. Il est encore très -probable qu'il tâcha d'étendre aussi son influence sur les rois de Juda. Mais là, ses tentatives échouèrent, l'influence de Babylone était plus grande à Jérusalem que celle de l'Egypte ; et il paraît même que Josias, qui régna sur Juda de 641-610, conclut une allianee avec Nabopolassar, roi de Babylone.
On le voit, bien peu de temps après la fondation du nouveau royaume de Babylone, Nobopolassar, son premier souverain, se trouva, à l'égard des rois d'Egypte, dans des rapports aussi étendus que l'avaient été auparavant ceux des Pharaons avec les grands rois de Ninive. Placé entre ces deux états rivaux, le petit royaume de Juda devait, en cas de rupture, voir l'orage éclater et se décharger sur son sol.
(1) Movers, II, 418.
Mï GENRE HUMAIN.
Et en effet, peu de temps après, la Judée fut la victime de leur hostilité; et ce fut l'Egypte qui donna la première occasion à la lutte.
Le fils de Psammétique et son corégent, le Pharaon Nécho, résolut de faire la guerre à Babylone ; mais pour cela il avait besoin de faire des préparatifs. Pour égaler son adversaire, il devait avant tout réduire la Judée en son pouvoir, et ses premiers coups tombèrent en conséquence sur Josias. Il réunit donc une grande armée, dont la cavalerie libyenne formait le noyau, avec un grand nombre de chariots de guerre, et s'avança, à travers le désert, vers le sud de la Judée. On en vint aux mains à Magdol (Mageddo) (1), en 609 avant Jésus- Christ; Josias, vaincu et blessé à mort, y mourut entre les mains de ses fidèles, qui le transportaient du champ de bataille à Jérusalem. Le peuple juif, dontil avait possédé l'affection, éleva sur le trône, au lieu de son fils aîné, le jeune Joachaz; mais le règne de ce prince ne dura que cinq mois. Le Pharaon Nécho, qui, après la victoire de Magdol, avait pris la ville de Gaza et établi ensuite un camp à Hamath, manda près de lui le roi des Juifs, le jeta dans les fers et le fit conduire en. Egypte. Il disposa ensuite du trône, resté vacant, dans le sens des intérêts égyptiens : Joachim, nommé successeur de Joachaz, fut sa créature. 11 resta encore assez longtemps , à ce qu'il paraît, dans la Basse-Syrie, occupé peutêtre à soumettre à son autorité, le pays de Samarie, qui, en qualité de conquête de l'ancien empire d'Assyrie, obéissait sans doute à Babylone, et.travailla à réunir dans une ligue commune contre Babylone, les petits états des pays environanls.
Mais en 605, Nabopolassar, roi de Babylone, envoya en Syrie, à la tête d'une puissante armée, son fils Nabuehodo- • nosor, pour châtier les Egyptiens. La manière dont Bérose raconte la mission de Nabuchodonosor, est digne de remarque. ~ « Lorsque Nabopolassar, dit-il; eut appris que le Satrape d'Egypte, de la Syrie-inférieure et de la Phénicie s'était ré-
<l.)Hérod. 1. 2 c. 159.
volté, ne se sentant plus lui-même assez robuste pour supporter les incommodités de la guerre, il envoya contre les rebelles, avec une puissante armée, son fils Nabucodrossor, nom babylonien, que les Hébreux prononcent Nébucadnézar (1). » — Ainsi, le Babylonien Bérose, et les documents indigènes qui lui servent de guides, considèrent Nécho d'Egypte comme un Satrape révolté. S'il n'était question que delà Syrie inférieure et de la Phénicie, cette expression pourrait s'expliquer par les idées ordinaires aux souverains de l'Orient : ces deux provinces, comme nous l'avons montré plus haut, avaient été, dans des temps antérieurs, conquises par les grands -rois d'Assyrie ; dès lors les souverains de Babylone pouvaient, en qualité d'héritiers de Ninive, réclamer, comme un droit bien acquis, la possession de ces contrées, et traiter en rebelles celles qui prétendaient se soustraire à leur domination. Mais cette manière de voir ne peut s'étendre à l'Egypte, car nulle part il n'est dit que les rois d'Assyrie aient soumis le pays du Nil.
Cependant, il est difficile d'admettre que Bérose ait, sans aucun motif, rabaissé au rang d'un Satrape le Pharaon Nécho. Je ne vois donc qu'un moyen de résoudre cette énigme. Nous avons insinué précédemment, combien il était invraisemblable que les Scythes se fussent décidés, uniquement à cause des prières et des présents de Psammétique, à renoncer, sans tirer l'épée, à l'expédition qu'ils avaient entreprise contre l'Egypte. J'oserai donc soupçonner que Psammétique en cette occasion se déclara disposé, par feinte, sans doute, à reconnaître la suprématie des grands rois de Ninive, dont les Scythes se donnaient pour les défenseurs. Si l'on admet cette manière de voir, alors l'expression de Bérose s'explique d'une manière satisfaisante : Les Chaldéens de la Babylonie, en qualité d'héritiers de l'Assyrie, réclamèrent de l'Egyptien la fidélité d'un vassal, et comme il s'y refusa, ils songèrent à le punir comme coupable de trahison.
Sans doute qu'à l'arrivée deNabuchodonosor toute la Syrie
(') Eusebius armen. 1. 65.
se trouvait au pouvoir des Egyptiens ; car la bataille qui décida entre les deux partis, fut livrée sur la frontière orientale de la Syrie, sur le sol même de la Mésopotamie, près de Carchémis ou Cir césium, non loin de l'Euphrate. Nabuchodonosor y remporta, au printemps de 605 à ce qu'il paraît, une grande et glorieuse victoire : les Egyptiens vaincus, s'enfuirent en toute hâte vers leur pays, et l'armée victorieuse inonda comme un torrent les territoires situés entre l'Euphrate et la frontière de l'Egypte. Le plat pays delà Phénicie fut soumis, et dès le mois de décembre de la même année Nabuchodonosor fit irruption en Judée (1), s'empara de plusieurs villes et forteresses et fit un grand nombre de prisonniers. Toutefois les détails nous manquent.
Bientôt après, une nouvelle importante venue de Babylone, l'engagea à retourner dans son pays. Mais laissons la parole à Bérose (2) : « Vers ce temps-là, Nabupalossor, père de Nébucadnézar , tomba malade et mourut dans sa ville de Babylone (604 avant Jésus-Christ), après un règne de 21 ans. À cette nouvelle, Nébucadnézar régla les affaires des pays conquis, fit prendre la route ordinaire aux prisonniers juifs, phéniciens, syriens et égyptiens, ainsi qu'aux troupes pesamment armées et aux bagages ; et se hâta lui-même de regagner Babylone en traversant le désert. A son arrivée, il assigna en Babylonie des demeures aux prisonniers. » Ainsi parle Bérose. On raconte d'autre part que Nabuchodonosor fonda sur le golfe Persique la grande place de commerce de Teredon. ïlestà supposer dès lors qu'il employa de préférence à l'établissement de cette colonie ses prisonniers phéniciens. Trois siècles plus tard, Alexandre-le-Grand revint à la même pensée; et pour créer une puissance maritime dans le golfe Persique, il songea aussi à y établir des colons phéniciens-
Le besoin d'affermir son pouvoir retint à ce qu'il paraît le jeune souverain plusieurs années en Babylonie. Le roi d'Egypte
(I) Moveis, II, m, - (2) Ibid. m.
mit à profit cette absence forcée de son rival; de nouvelles intrigues furent mises en œuvre dans toute la Syrie, pour exciter le roi de Juda et les gouverneurs des villes phéniciennes à recommencer la guerre. Aussi, en 598, le roi de Jérusalem, Joachim, refusa obéissance au grand-roi de Babylone. En conséquence, Nabucliodonosor, étant entré en Judée à la tête d'une armée (597), assiégea et prit Jérusalem. Puis, recourant à des mesures plus sévères, il fit emmener en exil à Babylone, le jeune roi et un grand nombre d'habitants les plus capables de porter les armes, parmi lesquels se trouvaient 8000 guerriers proprement dits (1). Il mit ensuite sur le trône, à la place de Joachim, Sédécias, à qui il imposa l'obligation d'un tribut annuel. Ces dispositions prises, il retourna, paraît-il, dans ses états.
Pendant quelques années, Sédécias remplit les conditions du traité qui lui avait été imposé ; mais ensuite, les intrigues de l'Egypte réussirentencore à amener une nouvelle alliance entre les puissances syriennes contre le roi de Babylone. IL y a dans les prophéties de Jérémie un passage qui établit clairement, que des ambassadeurs des rois de Tyr et de Sidon, ainsi que des Moabites et des Ammonites, se réunirent à Jérusalem pour délibérer entre eux au sujet d'une attaque commune. En vain Jérémie s?opposa-t-il à ce plan; en vain prodigua-t-il les menaces et les avertissements, prédisant qu'une révolte aurait pour suite la translation du peuple entier dans la Babylonie : sa voix ne fut pas écoutée ; tous les Etats susdits, sous la direction de l'Egypte, se soulevèrent contre la domination babylonienne.
Alors Nabucliodonosor s'avança à la tête d'une puissante armée (589); mais incertain d'abord, s'il se tournerait en premier lieu contre les Juifs, contre les Moabites, ou contre les Phéniciens, il consulta l'oracle des Téraphim. Cet oracle nomma la Judée, qui en effet était proprement le foyer du
(i) Movers, II, 425. — Knohel. Prophélismus, II. 228.
DU CilîNRK HUMAIN.
mouvement. Nabuchodonosor entra donc en Judée, et avant que l'armée égyptienne fût arrivée sur le théâtre de la guerre, il avait déjà conquis toutes les places du pays, à l'exception de Jérusalem, d'Aseca et de Lachis. Il se tourna alors contre l'armée des alliés la défit, et la rejeta en Egypte; puis il s'avança vers Jérusalem et eu commença immédiatement le siège. Les Juifs se soutinrent jusqu'à la troisième année ; mais enfin, en 587, la ville fut prise d'assaut et rasée, avec le beau temple de Salomon Sédécias prit la fuite; mais il tomba entre les mains de ceux qui le poursuivaient, et qui l'amenèrent à Ribla, au camp de Nabuchodonosor. Un sort terrible l'y attendait : on égorgea devait lui ses propres enfants, puis Nabuchodonosor lui. fit crever les yeux et L'emmena captif àBabylone.
Le peuple juif ne fut pas beaucoup mieux traité que son roi : le royaume fût détruit, presque tous les habitants de quelqu'importance furent emmenés à Babylone; et on ne laissa dans le pays que des vignerons et des laboureurs, dont Nabuchonosor donna la surveillance à un Juif de condition nommé Gedaliah (Godolias) qui fut gouverneur du pays. Ce Godolias était parent du prophète Jérémie, qui resta près de lui pour l'aider de ses conseils. Ils avaient tous deux pour séjour la petite ville de Misphat. Mais à peine deux mois s'étaient-ils écoulés, qu'Ismaël, rejeton de la famille royale, tua le gouverneur ; et sur cela, une grande partie des Juifs restés dans le pays, craignant la vengeance de Nabuchodonosor, s'enfuirent en Egypte et forcèrent Jérémie à les suivre.
Immédiatement après la conquête de Jérusalem, le grand roi, victorieux, avait tourné ses armes contre les Phéniciens, Dans le courant de l'année 586, toute, cette contrée, à l'exception de ïyr sur l'île, fut soumise au joug des Chaldéens : quant à cette puissante ville , appuyée sur sa position forte et presqu'inexpugnable, elle brava les efforts du vainqueur. De son côté, Nabuchodonosor, qui avait surtout l'Egypte en vue, ne voulut pas s'aventurer plus loinr avant d'avoir assuré
ses derrières par la prise de cette ville, et d'avoir réduit en son pouvoir toutes les forces navales de laPhénicie. 11 dut, en conséquence, se résoudre à faire un siège régulier, ce qui, faute de vaisseaux, était, pour lui, une entreprise de la plus haute difficulté. Aussi ce siège dura-t-il 13 ans, sans aboutir encore au résultat désiré. On a quelques détails sur la manière dont les opérations furent conduites. Nabuchodonosor tenta, paraît-il, de construire une digue depuis le continent jusqu'à l'île. C'est ce que fit également Âlexandre-le-Grand 250 ans plus tard, et la description qu'Àrrien nous a laissée de ce second siège, nous apprend jusqu'à quel point l'entreprise de Nabuchodonosor avait réussi. Lorsque les Macédoniens mirent la main à l'œuvre, ils trouvèrent jusqu'à une certaine distance le fond de la mer peu profond et bourbeux, et sur cet espace de terrain ils n'eurent pas beaucoup de peine à élever leur digue. Mais les difficultés commencèrent à l'endroit où cessait ce bas-fond et où la profondeur de la mer devenait plus considérable. C'était sans doute jusque-là que les travaux de Nabuchodonosor avaient été poussés : ces basfonds étaient l'ouvrage de son armée. Mais à la fin ses troupes y épuisèrent leurs forces et la digue ne fut pas achevée (1) L'issue de cette entreprise est décrite par Ezéchiel dans les termes suivants (2) : « Nabuchodonosor, roi de Babylone, a assuj éti son armée à une grande servitude contre Tyr; toutes les têtes en sont devenues chauves et leurs épaules en sont écorchées ; et cependant ni lui ni son armée n'en ont reçu la récompense. »
Ce siège avait commencé en 586, et fut levé par conséquent en 573; et bien que Nabuchodonosor n'eut pu s'emparer par force de la ville de Tyr, il n'en est pas moins certain qu'elle fit la paix avec ce prince, au moyen d'un traité, qui doit avoir été sans doute peu onéreux, mais en vertu duquel cependant, selon toute apparence, les Tyriens lui livrèrent
(!) Movers, II. m etc. — (2) Ezéch. XXIX. [S.
leur roi Jthobaal (1) . En effet, avant ce long siège, les Tyriens étaient certainement alliés aux Egyptiens; tandis que, entre les années 573 et 570, par conséquent immédiatement après la retraite de Nabuchodonosor, Apriès, roi d'Egypte, que les sources hébraïques appellent Pharaon Hophra, déclara, comme je le montrerai tout à l'heure, la guerre aux Phéniciens, et traita tout particulièrement les Tyriens comme ses ennemis et comme les alliés des Chaldéens. D'où il résulte indubitablement que, peu de temps auparavant, Tyr s'était soumise au roi de Rabylone.
La guerre contre la Phénicie et la Judée, comme je l'ai expliqué plus haut, avait été entreprise par Nabuchodonosor afin de pouvoir attaquer l'Egypte avec plus de sécurité et de vigueur. Fit-il donc réellement invasion dans le pays du Nil, lorsque, par son traité avec Tyr, il eut réduit toute la Syrie en son pouvoir? Josèfe (2) raconte, il est vrai, peutêtre d'après des documents babyloniens, que Nabuchodonosor après la conquête des territoires des Ammonites et des Moabites, porta la guerre en Egypte, qu'il réduisit le pays du Nil sous sa domination, fit conduire dans la Babylonie les prisonniers juifs qui y étaient gardés, et que, de plus, il précipita de son trône le roi d'Egypte et mit un autre à sa place. Le grec Mégasthènes va plus loin encore (3) : il prétend que Nabuchodonosor conquit non-seulement l'Egypte, mais encore tout le nord de l'Afrique jusqu'aux colonnes d'Hercule. Mais ces récits ne se concilient pas avec des relations égyptiennes dignes de foi. A l'époque où Nabuchodonosor doit, au témoignage de Josèfe, avoir porté la guerre en Egypte, elle avait pour roi Apriès ou le Pharaon Hophra. Or Hérodote (4) dit de ce prince qu'il fut plus heureux que ses prédécesseurs dans ses guerres contre les ennemis du dehors ; qu'il conduisit une armée contre Sidon, et combattit les Tyriens
(1) Movers, II, £50,etc. -, (2) Anliq., X, 97. — (5) Movers. If, 453. {l)Wti. II, 161.
EOZ HISTOIRE PRIMITIVE
sur mer. Le récit d'Hérodote est ensuite complété par Diodore de Sicile, qui dit qu'Apriès, avec des forces nombreuses, entreprit par terre et par mer une expédition contre Chypre et la Phénicie, qu'il s'empara de Sidon de vive force et réduisit les autres villes de la Phénicie par la terreur ; qu'enfin, il vainquit, dans une grande bataille navale, les Phéniciens- et les Cypriens, et retourna en Egypte avec un riche butin. — D'après des récits dignes de foi, le roi Àpriès ou le Pharaon Hophra, régna 19 ans, de 589 à 570 avant Jésus-Christ. Quant à la guerre qu'il fit aux Phéniciens, il faut nécessairement la placer dans les trois dernières années de sa vie, car de 590 à 573, les Phéniciens étaient alliés de l'Egypte, et d'ailleurs les Chaldéens restèrent campés devant Tyr, de 586 à 573. On ne peut donc penser que pendant ce temps, Apriès ait porté la guerre chez les Phéniciens, qui alors étaient aussi bien que lui ennemis des Chaldéens. Tout, au contraire, se concilie parfaitement avec les événements connus, si l'on suppose qu'Apriès attaqua les Phéniciens en 572, après que ces derniers eurent conclu la paix avec Nabuchodonosor et qu'ils furent entrés dans le parti des Chaldéens.
Cependant, d'autre part, ce que raconte Josèfe d'une invasion de Nabuchodonosor en Egypte, ne peut pas être non plus une pure imagination. Et dans ce cas, cette invasion doit coïncider avec l'expédition d'Apriès contre la Phénicie, entre? les années- 573 et 5.70. Or, voilà selon moi, commeut il faut combiner ce double mouvement. Lorsque Nabuchodonosor franchit les frontières de l'Egypte, Apriès, pour forcer son adversaire à la retraite, équipa une flotte sur laquelle il; fit monter une partie de son armée, et l'envoya contre les Phéniciens. Ce coup réussit : les Egyptiens, vainqueurs dans une bataille navale, remirent sous leur autorité les villes phéniciennes, qui, depuis la dernière guerre, s'étaient soumises aux Chaldéens; et de plus, Nabuchodonosor se voyant sérieusement: menacé sur ses derrières,
craignit d'être coupé, et dut se résoudre à la retraite. C'est alors qu'il aura pu emmener avec lui les Juifs retenus prisonniers en Egypte.
Cette issue de l'expédition des Chaldéens en Egypte, est insinuée dans un passage de Syncelle, chroniqueur byzantin, passage dont au reste on ignore la source. « L'Egypte, y est-il dit (1), ayant été ébranlée par un tremblement de terre extraordinaire, les Chaldéens, qui s'étaient emparés du pays, se retirèrent saisis de frayeur. » Quant à l'autre assertion de Josèfe, d'après laquelle Nabuchodonosor, pendant son court séjour en Egypte, aurait déposé un roi et mis un autre à sa place, elle aaussi, jecrois, pour fondement quelque chose de réel. Au rapport d'Hérodote (2), Apriès, le vainqueur des Phéniciens, fut, peu de temps après cette heureuse campagne, renversé du trône et mis à mort par un rebelle, nommé Amasis. On peut regarder comme vraisemblable la supposition que cet Amasis était uni par une alliance secrète avec le Chaldéen, qui avait de bons motifs de se venger sur Aprips de sa retraite forcée. Et si c'est effectivement avec le secours du roi de Babylone qu' Amasis trahit son souverain et s'éleva sur le trône, on comprend parfaitement qu'on ait pu raconter ensuite, que Nabuchodonosor, pendant son expédition d'Egypte, avait provoqué la chute d'un roi et mis un autre sur le trône.
Quoi qu'il en soit, il est certain qu' Amasis, lorsqu'il se fut affermi sur le trône, revint à la politique de son prédécesseur. Hérodote (3) raconte que ce prince attaqua avec une flotte l'île de Chypre, la plus ancienne colonie des Tyriens, la conquit et la soumit d'une manière durable à la domination de l'Egypte. Cette acquisition était d'un grand prix pour l'Egypte ; elle assurait aux Pharaons l'empire de la mer et tenait la Syrie elle-même dans la dépendance de l'influence égyptienne. Si donc Nabuchodonosor avait provoqué l'éléva-
(1) Movers, H, iU. — (2) Hist. II, 161. -(3) II, 182.
$6i HISTOIRE PRIMITIVE
tion d'Amasis, elle ne lui fut guère profitable. Les grands rois restèrent exclus de toute participation à l'empire de la Méditerranée, et durent en conséquence renoncer à la conquête du pays du Nil.
Les 35 premières années du règne de Nabuchodonosor s'étaient passées en guerres continuelles, mais il paraît avoir vécu en paix pendant les sept dernières. Du moins les documents parvenus jusqu'à nousne font mention d'aucune autre guerre entreprise par le monarque chaldéen. La renommée de ses exploits se répandit dans toute l'Asie : il y fut regardé comme un des plus grands conquérants, comparé à Hercule parles Babyloniens,et à Alexandre-le-Grand par les Grecs d'une époque plus récente (1). On lui attribue aussi pendant la paix des ouvrages remarquables. Au rapport de Bérose (2), il orna avec la plus grande magnificence, des dépouilles de l'Asie, le temple de Bel, principale divinité des Babyloniens, lequel existait déjà depuis l'époque la plus reculée; il ajouta à l'ancien château royal un second palais, construisit une ville nouvelle en deçà de l'Euphrate, et entoura le tout d'une triple muraille. Les fameux jardins suspendus, une des sept merveilles du monde ancien, étaient aussi une création de Nabuchodonosor. Comme son épouse, mède de naissance, regrettait, dans les plaines de la Babylonie, les hauteurs aériennes de sa patrie, son royal époux éleva, pour lui plaire, sur des voûtes gigantesques un parc magnifique, abondamment pourvu d'eau et des plantes les plus précieuses.
C'est à Nabuchodonosor que Babylone dut, au moins quant à l'essentiel, sa forme telle qu'elle est décrite par Hérodote (3) : C'était un immense carré, de 480 stades (12 milles d'Allemagne) de circuit, situé sur les deux rives de l'Euphrate. Les murailles et les maisons étaient construites en briques, les unes cuites au feu, les autres séchées au
(1) Movers, IL 431. — (2) Josèfe, Antiq, X. H, I. — (3) Hist. I, 178, etc.
soleil, et qui se distinguaient les unes et les autres par leur durée. Cent portes de bronze conduisaient à travers les deux murs d'enceinte, qui entouraient la ville du côté de l'exlétérieur et portaient à des intervalles réguliers de hautes et fortes tours; une troisième muraille, élevée sur les deux rives du fleuve, la séparait des bords de l'eau, et une foule de rues suivaient la direction du fleuve, tandis que d'autres se dirigeaient transversalement vers l'Euphrate. Dans une partie de la ville se trouvaient les palais royaux, dans l'autre s'élevait le temple de Bel, avec sa haute tour, formée de huit grands étages ou paliers superposés les uns aux autres ; tandis qu'à l'extérieur un escalier en limaçon conduisait jusqu'à la platle-forme, sous laquelle se trouvait le sanctuaire de Bel. C'est du haut de cette tour que, dès les temps les plus reculés, les prêtres babyloniens étudiaient le ciel et faisaient. ces observations qui, dans l'antiquité, ont procuré à la ville de Bel la gloire d'avoir inventé l'astronomie.
La position heureuse de Babylone, sur un beau fleuve, navigable pour de grands vaisseaux, et sur les limites de la haute Asie et de l'Asie inférieure, en avait fait le rendez-vous du commerce universel; mais, d'autre part, à côté du culte ignominieux dont je parlerai plus bas, cette position avantageuse avait été la source d'un luxe et d'une immoralité sans exemple.
Le rôle du conquérant perse, Cyrus, commença peut-être dès les dernières années de Nabuchodonosor; ce prince put donc déjà soupçonner le danger qui menaçait sa monarchie. Il mourut après 43 ans de règne, en 562 avant Jésus-Christ.
Il eut pour successeur son fils Evilmerdoch (Evilmérodac) qui fit tirer de son cachot Joachim, roi des Juifs, et le traita avec bonté. A part cela, ce prince se rendit, à ce qu'il paraît, odieux par ses débauches et ses cruautés, et au bout de deux ans il fut renversé et massacré par Neriglissor, époux de sa sœur, en 560. Le meurtrier se plaça ensuite lui-même sur le trône; mais il ne put conserver le pouvoir que quatre
ans. Hérodote (1) raconte beaucoup d'actions glorieuses d'une princesse distinguée qu'il nomme Nitocris, et qui doit avoir été la mère du dernier roi de Babylone. Si son récit est exact, cette princesse aurait été la femme de Nériglissor et la fille de Nabuchodonosor. Du reste, c'est à elle qu'il attribue tout ce qui s'est fait de convenable à Babylone jusqu'à la chute de son empire, et particulièrement les mesures de défense prises contre la puissance croissante des Perses et des Mèdes, et la construction de plusieurs canaux. On voit par là que le danger qui menaçait, du côté de l'est, la ville et l'empire de Babylone, devenait toujours plus pressant. La courte durée du règne de Nériglissor fut peut-être aussi une conséquence de la lutte soutenue contre les Perses. Du moins, Xénophon rapporte qu'un des derniers rois de Babylone fil une ligue contre les Perses, mais qu'il fut battu par Cyrus et resta sur le champ de bataille. Si ce récit de Xénophon est exact, le prince en question ne peut être que Nériglissor.
Après sa mort, on proclama roi son fils Laborosordach (Laborosarchod) encore mineur ; mais il ne régna que neuf mois, au bout desquels ont dit qu'il fut massacré par les grands du royaume, mécontents de son caractère pervers et méchant. Cet événement porte à croire qu'à cette époque commencèrent à se former des partis, comme cela a lieu d'ordinaire à la veille de la ruine des empires. Le trône fut alors occupé par le dernier roi de Babylone, Nabonnet, qu'Hérodote nomme Labynet, fils de Nitocris, et dont le règne dura 17 ans. Cyrus (2) avait terminé en 543 la guerre de Lydie en s'emparant de Sardes. 11 tournaensuite ses armes contre Babylone, comme étant le seul état indépendant qui existât encore en Asie. La guerre paraît avoir duré pendant plusieurs années ; car Babylone ne tomba au pouvoir des Perses qu'en 539 ou 538 (3). Cette conquête est du reste rapportée
(1) Hist. I, 185-187. — (2) Niebuhr. Hist. ane.
(3) Les lecteurs instruitssavent combien il est difficile de concilier les
de différentes manières. D'après Hérodote, le grand roi de Babylone s'étant avancé à la rencontre de Cyrus, fut repoussé par ce prince, qui ensuite, pendant la célébration d'une fête à Babylone, pénétra de nuit dans cette ville par le lit du fleuve, dont il avait détourné les eaux au moyen d'une digue. Xénophon dit quelque chose de semblable, et ajoute que le roi Nabonnecl fut tué par les Perses qui s'introduisaient ainsi dans la ville. D'après Bérose, au contraire, Cyrus et Nabonned en vinrent à une grande bataille, qui fut perdue par les Babyloniens ; et, du champ de bataille, Nabonned s'enfuit dans la ville de Borsippe, pendant que Cyrus s'empaparait de Babylone. Le vainqueur se dirigea ensuite vers Borsippe, et Nabonned s'étant rendu volontairement à lui, eut non-seulement la vie sauve, mais encore une principauté dans la Caramanie, où il finit tranquillement ses jours.
Babylone n'eut également rien à souffrir du vainqueur, au dire d'Hérodote et de Xénophon. D'après Bérose, Cyrus se contenta d'abattre les murs d'enceinte extérieurs. Enfin, le temple de Bel et ses trésors restèrent intacts ; le peuple de Babylone ne fit que changer de maître, et cet©) ville fut:, avec Suze etEcbalane, une des trois capitales du grand eiu-pire perse. On voit parles monuments hébraïques plus récents, que les Orientaux avaient coutume de donner au grand-roi de Perse le titre de roi de Babylone, et cela est dans l'ordre : on peut montrer que les rois de Perse prirent pour modèles les institutions politiquesqu'ils trouvèrent à Babylone. Laconstitution du royaume de Perse eut celle de Babylone pour origine, et l'esprit de ce dernier royaume a dominé l'Asie, longtemps encore après que son indépendance politique avait été brisée.
C'est ici le lieu de dire quelques mots de la constitution de l'Etat babylonien ; travail que nous pouvons faire d'une ma-
auteurs profanes soit entre eux, soit avec l'Ecriture sainte, lorsqu'il s'agit des successeurs de Nabuchodonosor. L'auteur suit surtout Ussérius. N. du Tr.
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nière assez exacte, à l'aide des écrits comparés des prophètes juifs Jérémie et Daniel.
Le souverain portait le titre de Roi des rois, et demeurait dans une forteresse appelée la Porte. Sa personne était sacrée; et, vénéré comme un Dieu, il était entouré d'une cour nombreuse. Parmi les fonctionnaires de premier rang, qui accompagnaient le roi même en campagne, on comptait le gouverneur du château-fort, le chef des eunuques, qui avait en même temps la surveillance des pages ou enfants nobles au service du roi ; le commandant de la garde, chargé de l'exécution des arrêts de morts rendus par le roi ; enfin le chef des mages ou des prêtres. Il est probable que ces hauts fonctionnaires portaient en commun le nom de conseillers royaux (ïladdaberin). Le royaume était partagé en provinces ou satrapies, dont les préposés avaient la charge de faire rentrer les impôts, de diriger l'administration, et de veiller à ce que la justice fût rendue comme il faut. Les fonctionnaires provinciaux sont appelés dans les sources hébraïques Anhaschdarpenin, c'està-dire, Satrapes ; en second lieu, Pacha, au pluriel, pachot, en chaldéen Pachavatha, sous-gouverneurs ou présidents des districts, mot qui s'est conservé chez les Turcs; en troisième lieu Adargasraïa^ juges supérieurs; 4° Gédabraïa, trésorier; 5° Détabraïa, légistes; 6° Tiphtaïa, conseillers provinciaux ou jurisconsultes. La volonté du roi était regardée comme une loi inviolable. Les punitions étaient promptes et cruelles : quelquefois les condamnés étaient brûlés vifs ou hachés en morceaux (1). Cette introduction des usages babyloniens enleva aux Perses, qui auparavant regardaient leurs princes comme des hommes semblables à eux, leur antique liberté, et ils devinrent les esclaves des grands rois.
Passons maintenant au royaume de Lydie, qui avait déjà succombé aux coups des Perses avant le royaume de Babylone.
( I) Ersch und Gruber. Encycl.