ART. V. — LA LYDIE SOUS LES MERMNADES
Après la chute des Héraclides de Lydie, qui, comme je l'ai fait voir ailleurs, e'iaient unis à la seconde dynastie d'Assyrie, le Mermnade Gygès s'empara de la royauté en 713 avant Jésus-Christ. Hérodote (1) rapporte que Gygès , aussitôt qu'il fut parvenu au souverain pouvoir, envoya au temple de Delphes de riches présents, qu'il y a vus de ses propres yeux. Il faut en conclure, selon moi, que les Lydiens étaient un peuple japhétique, parent des Hellènes par le langage et la religion. Les successeurs de Gygès restèrent également dans d'intimes relations avec le dieu de Delphes. Gygès entreprit déjà d'étendre la domination de la Lydie vers l'ouest, sur les colonies grecques qui avaient été fondées depuis le Xme siècle sur les côtes de PAsie-mineure. Il s'empara de Colophon, et commença contre Milet et Smyrne une lutte qui fut poursuivie par ses successeurs. Il mourut en 675 avant Jésus-Christ, après 38 ans de règne.
Son fils Àrdys, s'empara de Priène, et fit la guerre aux Milésiens; mais il fut arrêté dans ses conquêtes par une invasion des Cimmériens, qui, chassés par les Scythes du sud de la Russie, venaient le glaive à la main chercher en Asiemineure de nouvelles demeures. Ils en vinrent jusqu'à s'emparer de la ville même de Sardes, à l'exception de la citadelle ; et Ardys, vivement pressé par ces étrangers, mourut, selon Hérodote, en 626 avant Jésus-Christ, après un règne de 49 ans.
11 fut suivi par s n fils Sadyattes, qui régna 12 ans, jusqu'en 614, et celui-ci, \mr Âlyattes, qui régna 57 ans, jus-
(i) Bit t. I,U.
qu'en 557 avant Jésus- Christ. Cet Alyattes chassa les Cimmériens de l'Asie-m meure; puis il s'engagea contre les Mèdes dans une guerre qui se termina par un traité, en vertu duquel le fleuve Halys lui était donné pour frontière du côté de l'est. Alyattes s'agrandit également vers l'ouest : il s'empara de Smyrne et soumit les Milésiens.
Après lui, le trône passa à son fils Crésus, qui, dans l'espace de 14 ans, par conséquent vers 543 avant Jésus-Christ, acheva la conquête des provinces de TAsie-mineure situées en deçà du Taurus (1). Toutes les colonies grecques de l'Asie-mineure, Ioniens, Doriens et Eoliens, lui obéissaient, ainsi que les Phrygiens, les Mysiens, les Mariandyniens, les Chalybes, les Paphlagoniens, les Thynes ou Bithyniens, les Cariens et les Pamphiliens. Les Ciliciens seuls et les Lyciens, qui habitaient au sud du Taurus, ne faisaient pas partie de ses états. J'ai fait voir précédemment que Sennacliérib, grand-roi d'Assyrie, s'était, emparé de ces deux provinces, qui, après la chute de Ninive, passèrent probablement aux Babyloniens.
Malgré le grand accroissement de sa puissance, le Lydien victorieux voyait avec inquiétude l'agrandi sèment plus rapide encore de la puissance perse sous Cyrus. En proie à de sombres pressentiments, il consulta à plusieurs reprises l'oracle de Delphes, chercha à gagner par de riches présents la faveur de ce dieu, et conclut diverses alliances tant avec Amasis, roi d'Egypte, qu'avec Nabonned de Babylone (2), et avec les Spartiates (3).
Enfin, lorsqu'il vit qu'un choc avec les Perses était inévitable, il crut bien faire de ne pas attendre l'attaque de Cyrus, mais de la prévenir. Ayant donc franchi le Halys, il ravagea la province deCappadoce, qui, en qualité d'ancienne conquête des Mèdes, appartenait déjà à la monarchie perse.
Cyrus s'avança alors vers lui avec ses forces réunies, et,
\) Ilérod. I, 86. - (2) Ibid. I, 77. - (3) Ibid. I, 69, etc.
au dire d'Hérodote, ils se livrèrent, au-delà du Halys, une sanglante bataille, qui resta indécise. Cet historien s'exprime ensuite en ces termes dans la suite de son récit : Espérant que Cyrus, qui avait éprouvé des pertes considérables, ne le suivrait pas, Crésus retourna à Sardes, et fit avertir ses alliés de lui envoyer des secours le plus tôt possible. Mais Cyrus fit le contraire de ce qu'avait attendu le roi de Lydie : il suivit ce prince, livra aux Lydiens une seconde bataille sous les murs de Sardes, remporta la victoire et prit la ville d'assaut après quatorze jours de siège, en automne 513. Crésus lui-même tomba vivant entre les mains du vainqueur, qui le traita avec humanité et l'emmena avec lui en Perse. C'en était fait de l'indépendance de la Lydie : elle fut réunie au grand empire perse, dont elle partagea les destinées. La possession de la Lydie rendait Cyrus maître des Grecs de l'Àsie-mineure dont les villes avaient été conquises par Crésus et ses prédécesseurs ; mais elle le mit dans des rapports hostiles avec les Hellènes d'Europe , qui avaient fait alliance avec Crésus contre la Perse. Ainsi, la conquête de la Lydie renfermait dans son sein la semence de futures dissensions entre l'Europe et l'Asie. Mais Cyrus tourna d'abord ses armes contre ses ennemis les plus voisins.
Nous avons fait observer plus haut que tous les conquérants qui parurent en Asie, se regardaient, après avoir renversé un rival, comme les héritiers légitimes, non-seulement du territoire que cet adversaire possédait réellement, mais encore de toutes les provinces sur lesquelles il avait jamais, à raison ou à tort, élevé des prétentions. Cyrus suivit aussi cette manière de voir orientale. Héritier des Mèdes et des Assyriens, il crut avoir des droits à la souveraineté de la Babylonie, qui depuis 100 ans s'était rendue indépendante £ deNinive. Aussi, après la prise de Sardes, il s'avança vers Babylone et s'empara, comme nous l'avons dit précédemment, de cette ville et de toutle royaume. Mais avec la possession de la Babylonie, la Perse hérita en même temps des
différends, qui existaient depuis l'époque la plus reculée entre ce pays ou Ninive et l'Egypte. Une guerre en faisait naître une autre et ce ne fut nullement de gaieté de cœur, que Cambyse, fils de Cyrus, peu de temps après son avènement au trône, entreprit la conquête de l'Egypte. La nature de la domination fondée par son père l'y forçait; et si Cyrus luimême n'attaqua pas le royaume des Pharaons, ce fut uniquement parce qu'il jugea plus nécessaire d'assurer, par la répression des Scythes ou Saces, la frontière de la Perse qu'ils menaçaient du côté du nord. C'est dans cette entreprise, comme on sait, que ce grand prince perdit la vie.
Nous avons retracé les destinées politiques du grand empire assyrien et des états qui se formèrent de ses débris, jusqu'au moment où l'astre de la fortune commença à briller sur la Perse.
11 nous reste à porter notre attention sur les croyances religieuses des peuples qui firent partie de cet empire ; car sans l'examen de la religion des peuples, on n'a pas une connaissance approfondie de l'antiquité.