ART. VI. — RELIGION DANS LE GRAND EMPIRE D'ASSYRIE
Si nous n'avions pas d'autres preuves que le grand empire d'Assyrie était une agglomération des éléments les plus divers, le culte seul suffirait à le démontrer. L'Assyrie avait ane religion d'Etat, qui ne tolérait à côté d'elle aucun culte étranger et s'appuyait sur la persécution; mais cette religion était elle-même un amalgame des éléments les plus contraires. L'antique culte arien de la lumière y contribuait du reste pour la plus grande part. Nous connaissons cette religion par les livres zend; mais l'exposé qu'ils en l'ont est t ut idéal, et l'on se demande sous quelle forme le cuite arien ou zend se présentait dans la réalité.
Ecoutons ce qu'en dit Hérodote : « Chez les Perses, dit-il ( 1 ) , il n'est pas d'usage d'élever des statues, des temples, des autels; ils taxent même de folie ceux qui agissent de la sorte, et cela, selon moi, parce qu'ils ne croient pas comme les Hellènes les dieux semblables aux hommes. Ils offrent des sacrifices à Zeus sur les sommets les plus élevés des montagnes, parce que par Zeus ils entendent toute la sphère céleste. Ils font en outre des sacrifices au soleil, à la lune, à la terre, au feu à l'eau, aux vents. — Yoici de quelle manière ils offrent des sacrifices à ces différentes divinités : on n'élève pas d'autel, aucune victime n'est livrée aux flammes, il n'y a pas de libation de vin, et l'on ne fait usage ni de flûtes, ni de couronnes, ni d'orge grillée ; mais le Persan qui veut ^offrir un sacrifice conduit l'animal qu'il y destine, dans un endroit bien propre, et là, la tiare ordinairement couronnée de branches de myrte, il adresse ses prières à la divinité. Il ne doit demander aucun bien pour lui seul, mais prier pour tous les Perses, y compris le roi. Lorsqu'ensuite il a coupé en morceaux et fait rôtir la chair de la victime, il étend sur le sol de l'herbe tendre, communément du trèfle, puis il y dépose les viandes. Cela fait, un mage s'approche et entonne, pour la consécration de l'offrande, le chant de la génération des dieux ; car aucun Perse n'ose sacrifier sans le secoursd'un mage. Quelquetemps après, celui qui offre le sacrifice emporte la viande et en use selonson bon plaisir. »
Ainsi, au rapport d'Hérodote, le culte religieux des Perses s'adressait aux éléments, à la terre, à l'air, au feu, mais surtout aux corps célestes qui nous éclairent, au soleil, à la lune, et à un troisième objet encore, qu'Hérodote ne nomme pas expressément, c'est-à-dire, à l'armée du ciel, aux astres de la nuit. En effet, Hérodote comprend les astres sous le nom de Zeus, qui, comme il le dit, signifie la voûte entière du firmament. Ensuite, les Perses, dans l'origine, ne toléraient aucun
ornement matériel du culte, aucune image, surtout celle de l'homme : les autels particulièrement destinés aux sacrifices, n'étaient pas même en usage. Mais dans la suite ils ne restèrent pas fidèles à ce principe.
Au témoignage de Bérose (1), l'ancien usage traditionnel fut changé par Artaxerxès-longue-main, qui régna de 464 à 424 avant Jésus-Christ. Ce prince publia dans son vaste empire un ordre souverain, en vertu duquel on devait ériger et adorer partout dans les villes principales, l'image humaine de la déesse nationale Tanaïs, dont je me réserve de parler plus au long ci-après. Le même changement avait déjà été introduit longtemps auparavant chez un peuple voisin des Perses, celui des Babyloniens. C'est Bérose encore qui nous l'apprend. « Les Babyloniens, dit-il (â), n'adoraient dans le principe que l'eau et le feu ; mais plus tard on y adora aussi les images des dieux sous une forme humaine. »
£h bien ! les éléments du culte persan sont en -même temps les bases de la religion de TEtat en Assyrie, avec cette unique différence, que les Assyriens, de même que les Babyloniens, admirent de bonne heure les images. Mais en Assyrie, les images admises dans le culte, n'eurent jamais la figure humaine ; c'étaient des figures symboliques, empruntées au règne animal et peut-être au règne végétal.
Nous trouvons des renseignements excellents sur le culte assyrien, dans les livres de l'Ancien Testament qui dépeignent la situation de la Judée et d'Israël, à l'époque où le royaume de Juda fut en contact intime avec la troisième dynastie de Ninive, celle de Phul et de ses successeurs. » Auparavant, le pays était rempli d'idoles chananéennes, sous la figure de taureaux et autres animaux semblables. Mais alors, tout prit une autre forme. Achaz, roi de Juda, comme il est rapporté au 4^e livre des rois (16,17,18.) (3), sur l'ordre de Téglath- Phalasar, déposa la mer d'airain des douze taureaux d'airain
(1) Movers, I, 76. - (2) Ib, I. 340. — (5) Conf. II, Paralip. 28, 24.
sur lesquels elle reposait , et la fit placer sur un fondement de pierre; puis il fit mettre en pièces, pour plaire à l'Assyrien, les bœufs, les chérubins, les lions et autres ornements et meubles du temple. »
Lorsqu'on n'obéissait pas de bon gré aux ordres des grandsrois, ils lisaient de violence. Le prophète Isaïe (1) y fait allusion, en insinuant que Sennachérib brisa les idoles des Syriens, des Samaritains et des Chananéens. C'est qu'en effet les expéditions des Assyriens et des Perses, leurs successeurs, étaient en même temps des guerres de religion, et avaient pour objet (2), non-seulement de faire des conquêtes^ais aussi d'introduire dans les pays étrangers tes dieux de* l'Assyrie et de la Perse. Ainsi Pausanias rapporte, par exemple, que Xerxès lors de son expédition en Grèce enleva tous les dieux des Hellènes. Hérodote raconte du même prince qu'il prit à Babylone la statue d'or de Bel, et il atteste en outre que Cambyse, l'héritier de Cyrus, lorsqu'il eut conquit le pays du Nil, exerça sa fureur sur les Cabires, dieux nains des Egyptiens.
Mais quelle espèce de culte établissaient donc les conquérants assyriens, à la place des idoles détruites par eux dans les pays qu'ils soumettaient en Asie, etc? L'Ancien Testament répond d'une manière claire et décisive, que partout où la parole puissante des grand rois de Ninive put se faire écouter, on introduisit le culte des astres, ou, pour employer les expressions de la Bible, il fallut adorer le soleil, la lune, les étoiles et toute l'armée du ciel. Les sources hébraïques nous donnent même des explications sur la manière dont ce culte était pratiqué : Les prêtres assyriens, c'est-à-dire, les mages, offraient de l'encens à l'armée du ciel, à la lune, aux étoiles au soleil sur le sommet des montagnes, ou sur les toits, ou enfin dans l'enceinte des temples , mais seulement dans des parvis à ciel découvert et toujours en plein air. C'est pourquoi
(I)X. 8. — (2)Movers, . I. 66.
il est dit du roi M anassès, qu'il érigea dans les parvis du temple des autels à l'armée du ciel; et du roi Àchaz, que, à cause du grand-roi d'Assyrie, il fit ôter le musach du sabbat (voile ou tente ou galerie ainsi appelée); car le grand-roi ne permettait pas que les sacrifices fussent offerts entre des murs fermés de tout côté.
Les passages cités jusqu'à présent, traitent du culte des astres en général. Cependant les dieux de quelques astres particuliers jouissaient chez les Assyriens d'un culte spécial. Voilà ceux dont il est fait mention dans les sources ancienfts (1). D'abord Mithras. Ce nom du dieu du soleil le plus usité chez les Perses, doit avoir aussi été connu des Assyriens, car on trouve dans la liste des plus anciens rois d'Assyrie, des noms composés de Mithras, par exemple, Armamithres et Mithraeus. Vient ensuite Nisroch. Il est rapporté au chap. 37 d'Isaïe, v. 38, que Sennachérib fut tué par ses fils puînés, Adramélech et Sarazer, pendant qu'il adorait dans la maison du dieu Nisroch. Ce nom est parent du mot hébreu Néser, qui signifie aigle. Or, Eusèbe de Césarée, nous fait connaître un passage de Philon de Byblos, où il est dit que, d'après la doctrine de Zoroastre, le dieu suprême est représenté avec une tête d'aigle ; ce qui s'accorde, en outre, très-bien avec ce fait, que les initiés du degré supérieur dans les mystères de Mithras, portaient le titre d'aigles, d'éperviers (2).
C'est le premier exemple que nous ayons d'images symboliques des dieux tirées du règne animal, chose que le culte assyrien tolérait, tandis qu'il rejetait les représentations de forme humaine.
Une des sources hébraïques nous apprend que les Assyriens, de même que les Perses, représentaient le dieu suprême de la lumière sous l'image d'un char attelé de coursiers. Ainsi, il est dit au 4me livre des Rois (3), que le roi Josias fit disparaître les coursiers que les rois de Juda (pendant leur soumission
(1) Movers, I. 69; — (S) Ib. I, 68. — (3) XXIII, 11.
à la suprématie de Ninive) avaient érigés en l'honneur du soleil, à l'entrée du temple de Jérusalem, et qu'il livra aux flammes le char du soleil. Que l'on compare avec ce récit ce que raconte Hérodote (l) du char sacré des Perses, traîné par les huit coursiers du soleil.
\Jn troisième objet du culte assyrien c'est le double dieu du feu, Adraméiech et Anamélech, par lequel on entend probablement le feu ardent du soleil, dans son rapport particulier avec la planète de Mars. Adraméiech et Anamékch exprime l'idée de la colère divine, et c'est pourquoi on sacrifiait des enfants à cette double divinité : « Les habitants de Sépharvaïm (colonie assyrienne dans laBabylonie), est-il dit au 4me livre des Rois (2), offraient leurs enfants dans le feu à Adraméiech et Anamélech, dieu protecteur de cette ville. » En quatrième lieu, un des dieux les plus vénérés dans le culte assyrien doit avoir eu le nom à'Assar, qui entre dans la composition de beaucoup de noms de rois, tels que Nébucadnassar (Nabuchodonosor), Salmanassar, Tiglat Pilassar, Sérazar, Assarhaddon, Nabopolassar, et qui en persan» signifie feu. Il est probable que par Assar, il faut entendre le feu du soleil, dans sa relation particulière avec une des planètes (3).
Une cinquième divinité assyrienne , nommée Sandan, avait beaucoup de rapport avec I'Héraclès de la mythologie phénicienne. Ce nom désigne le feu du soleil dans son sommeil d'hiver, semblable à une personne débile (4). On rencontre encore dans divers passages de la Bible (5), les quatre dieux assyriens suivants : Nergal, Asima, Nibehas, Tartac , qui paraissent désigner autant de planètes. Au dire des rabbins, Nergal était représenté sous la figure d'un coq, Asima, sous celle d'un bouc ; Nibehas, sous celle d'un chien et Tartac, sous celle d'un âne (6).
A côté de ces dieux, les Assyriens et les Perses adoraient
(1) VII , 40. - (2) XVII, 31 . - (3) Movers, 1, 540. — (4) Ib. 1, 458. (5) 4 Rcg. XVI, 50. etc. — (6) Movers, I, 68.
une déesse qui porte différents noms. Dans le Zendavesta elle est appelée Anahit, dans les monuments phéniciens et grecs elle a les noms de Tanaïs, Ânaïtis, Tanit, Tlianae; enfin, elle porte aussi le nom de Nanea, Nane, dont il est fait mention dans le premier livre des Macchabées. Quant à la signification de ce mot, malgré ses diverses formes, elle n'est pas douteuse, il désigne la déesse de la lune. Tanit Nana, au témoignage de Strabon (1), était surtout la déesse protectrice, la déesse de la guerre, chez les Assyriens et les Perses. On la regardait comme une divinité austère et chaste, et elle ne pouvait avoir pour prêtresses que des vierges pures. Je ferai voir plus loin que Tana a été changée chez les Grecs en deux déesses Artemis (Diane) et Athênê (Minerve).
On voit que la croyance zend a contribué pour la plus grande part à la formation de la religion d'Etat en Assyrie. Le fondement et l'appareil de ce culte, l'adoration de la lumière dans les différents corps célestes, ainsi que plusieurs noms de divinités particulières, ont été empruntés à la doctrine arienne. îl faut en dire autant du sacerdoce assyrien. La caste des mages était une institution d'origine arienne, qui passa de bonne heure aux Assyriens et aux Babyloniens. Je me réserve de revenir encore là-dessus.
Les traditions relatives à Ni nu s et à Sémiramis, qui nous sont transmises par Diodore de Sicile, prouvent que la grandeur de l'empire d'Assyrie eut pour fondement des luttes victorieuses contre les Mèdes et les Bactriens. Et en effet, les premières et les plus importantes conquêtes des Ninivites doivent avoir été des pays ariens ; car, on ne peut s'expliquer autrement, pourquoi la religion d'Etat en Assyrie aurait adopté en si grande quantité des éléments a.iens. A défaut d'autres preuves, la composition du culte assyrien attesterait à lui seul que, dans le mélange de peuples divers renfermés dans l'empire de Ninive, les Ariens formaient une des parties intégrantes les plus considérables.
(l)Movers, ï, 618.
Mais si les Ariens'ont donné, ils ont aussi reçu à leur tour. Le culte assyrien renferme certains éléments étrangers à le croyance zend et que les Ariens s'étaient laissé imposer par Ninive. Revenons au passage d'Hérodote qui a été plus haut notre point de départ. Après avoir dit que dans le principe le peuple perse n'offrait des sacrifices qu'aux éléments purs, àl'armée du ciel (Zeus), au soleil, à la lune, à la terre, au feu, à l'eau, à l'air, il continue en ces termes : « Mais les Perses ont reçu des Assyriens et des Arabes le culte de Vénus Uranie. Chez les Assyriens, en effet, Aphrodite s'appelle Mylitta, et chez les Arabes, Alitta. » Sans aucun doute, Hérodote veut dire par là que, dans l'orgine, les Ariens ne savaient rien du culte d'une déesse qu'il compare à l'Aphrodite des Grecs ou à Vénus Uranie, et à laquelle il donne le nom de Militta, et qu'en outre, ce culte leur est venu de l'Assyrie.
Or, quelle est la signification de la déesse Mylitta? son nom nous l'apprend. Mylitta vient de la racine sémitique (iâlàd) qui veut dire enfanter, et ce nom signifie la force génératrice de la nature. D'après une opinion très-ancienne et fort répandue en Orient, le monde est né de deux forces, L'esprit, désigné par le nom mythique de Baal; et la matière, appelée Bohu ou Bauth, qu'on se représentait tantôt comme limon, tantôt comme eau, tantôt comme poussière, De même, disait cette mythologie orientale, que l'esprit a fécondé la matière, celle-ci, en proie à un violent instinct de génération, a produit des formes sans nombre, les corps célestes, l'eau, la terre, la mer, les fleuves, les montagnes, les plantes et les animaux. La matière, Bohu, est donc ainsi devenue la mère universelle, la souveraine du monde, et elle a reçu le nom de créatrice, qui fait produire, ou de Molidat.
Considérée dans son essence, Mylitta n'a rien de commun avec le culte arien de la lumière, elle ason origine dans un ceiv cle d'idées étrangères à ce culte. Mais comme le peuple qui l'adorait dansl'origine, avait, pour des raisons politiques, adopté plus tard le culte arien, on travailla de bonne heure à rattacher
cette déesse au culte de la lumière. On lui assigna la lune et, en outre, la planète de Vénus, et on en lit la reine du ciel. Comme telle, elle reçut les noms de Melechet, et de Baaltis, qui signifient l'un et l'autre, souveraine ou reine.
Le culte que les Assyriens et d'autres peuples parents vouèrent à Mylitta, est, immédiatement après celui de Moloch, la souillure la plus flétrissante de l'Orient. Le lien par lequel ses dévots lui étaient attachés, n'était ni le respect, ni la piété, ni la crainte, ni le besoin de protection, mais la volupté. Ses sacrifices étaient des oBjets obscènes, ses temples, ordinairement bâtis sur des hauteurs, étaient entourés de colonnes de bois et de pierre qui en étaient les symboles. Il en est parlé dans l'Ancien Testament sous le nom, &' A schères; dans l'Inde, on les appelle Lingam ; et chez les Grecs, P halles. Chaque temple de Mylitta avait un nombre, souvent fort considérable, de prêtres et de prêtresses, qui rendaient à cette déesse un culte en rapport avec ce qu'elle signifiait. Les prêtresses, appelées par les Grecs hiérodules, étaient obligées d'enrichir le trésor de la déesse aux dépens de leur honneur (1). C'est ce qui explique une manière de parler de l'Ancien Testament, laquelle au premier aspect ne paraît pas fort claire. Ainsi dans les passages où il est parlé du culte de Mylitta, les ministres et les servantes de cette déesse sont désignés par les mots Kadesch et Kadescha, qui, d'après sa signification originelle, veut dire consacré, initié; mais qui, en réalité, signifie prostitué, impudique.
Ce qui porta à son comble l'abomination du culte de Mylitta, c'est que cette souillure n'infçcta pas seulement la masse des prêtres et des prêtresses consacrés à cette déesse, mais que, en plusieurs endroits, des lois coactives y entraînèrent toute la population ; et que d'infâmes hypocrites surent imaginer un prétexte spécieux pour justifier un pareil débordement. Il faut, disaient-ils, consacrer à la grande déesse ce qu'on a
(1) Movers, I. 653.
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de plus cher; or le sexe n'a rien de plus précieux que la chasteté ; il doit donc lui en faire le sacrifice. Aussi, tantôt l'usage, tantôt des lois formelles en faisaient une obligation, comme Hérodote (1) l'affirme de Babylone; et d'autres écrivains rapportent que la même chose avait lieu dans un grand nombre de villes de Syrie et de Palestine. Il arrivait même souvent que des pères, pour obtenir la faveur de la déesse, envoyaient pour un temps plus ou moins long leurs filles dans le temple de Mylitta, ou que dans le même but, des femmes mariées se faisaient recevoir pour un temps déterminé au nombre des prêtresses.
Le même délire portait aussi ses fruits parmi les hommes et d'une manière plus révoltante encore. On regardait comme un acte de sainteté de consacrer sa. virilité à la déesse : aussi la plupart de ses prêtres étaient mutilés ; et il ne se passait guère de grande fête, sans que des jeunes gens, aveuglés par ce culte enivrant et abrutissant, ne se lissent eux-mêmes cet outrage. C'est ce que nous apprennent les relations d'écrivains, plus récents, il est vrai, mais qui n'en doivent pas moins être considérés comme des témoins très-compétents, parce que les usages qu'ils décrivent étaient très-antiques.
Aux sons d'une musique sauvage de cymbales ou de bassins d'airain, de timbales, et es cette double flûte qui, selon Ovide inspirait la fureur (furiosaque tibia flatur, ou incitât cavatibia meniem), une partie des initiés chantaient des hymnes, pleines d'enthousiasme; d'autres tournaient en rond comme des insensés, et se précipitaient ensuite à terre en roulant leurs. cheveux dans la poussière, d'autres encore se déchiraient le dos, les bras avec des couteaux ou avec des foue s, au point que le sang coulait jusqu'à terre; enfin, quelque jeune insensé se précipitait tout à coup hors du cercle des -spectateurs, courait au temple, et s'armant du glaive sacré, se mutilait lui -même. Il était devenu initié, Kadesch, efféminé,
(1) Ilisi., I, 199.
en l'honneur de la grande déesse, et on lui jetait de toutes les maisons où il se présentait des habillements et des ornements de femme.
Les anciens traducteurs de la Bible rendent déjà Kadesch par des expressions qui montrent clairement qu'ils regardaient les initiés comme des eunuques (1). Les Grecs et les Romains, de leur côté, les désignent ordinairement par le nom de Galles, qui, très-probablement, vient de la racine hébraïque (galal) et signifie un homme qui se meut en rond, qui pirouette comme une toupie (2). Or, ces sortes de danses étaient, comme je l'ai dit plus haut, en usage aux fêtes de la grande déesse.
Dès les temps les plus anciens, on vit naître un autre usage destiné à remplacer le premier. D'après Hérodote, l'usage de la circoncision régnait chez la plupart des Chamites (3), en particulier, chez les Ethiopiens, et les Egyptiens, en Coichide et en Phénicie. Selon d'autres récits, il s'était également répandu chez plusieurs tribus arabes. C'était, on le comprend, un accommodement avec la déesse de la nature : on lui donnait le moins pour le plus.
Une question importante pour l'histoire, c'est celle de savoir quel peuple a le premier rendu un culte à cette déesse et en a donné l'exemple aux autres. Hérodote, nous l'avons vu, nomme sans hésiter les Assyriens. Et sans doute, il a raison ; car d'abord, on ne peut nier qu'à l'époque où les Israélites se mirent en contact avec eux et qu'ils en eurent appris à adorer l'armée du ciel, iïlélechet, ou la déesse de la nature fut aussi introduite en Judée. Le prophète Jérémie se plaint souvent de ce culte, et le signale clairement comme une abomination introduite du temps des Assyriens. Au Chap. VII de ses prophéties, Jéhovah dit au prophète qui l'avait supplié d'épargner le peuple juif : « Ne vois-tu pas ce qu'ils font dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem?
(1) Moversl, 683. — (2) Ib. p. 687.
(3) Knobel, Volkerlafcl des Genesis.
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Les enfants ramassent le bois, les pères y mettent le fcu, les femmes pétrissent la pâte pour faire des gâteaux à la Mélechet (à la reine) du ciel et des libations à des dieux étrangers, i
Et lorsque Jérémie reproche aux Juifs réfugiés en Egypte le culte qu'ils rendent aux idoles, les femmes lui déclarent nettement (ch. 44, 17.), qu'elles veulent aussi brûler de l'encens et répandre des libations en l'honneur de la Méléchel du ciel, comme elles l'ont fait, ainsi que leurs pères, leurs rois et leurs magistrats, dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem. Il est parlé au quatrième livre des rois (17), des cultes établis dans leur nouvelle patrie, par les colons de l'Asie supérieure transplantés à Samarie par Salmanasar :
« Ceux qui étaient venus de Babylone, y est-il dit, firent une idole nommée SuchotBenot, » littéralement, huttes on af~ fublement des femmes, c'est-à-dire, des colonnes qui représentaient la déesse de la nature sous l'image du lingam. Ainsi le culte de Mylitta vint de l'Assyrie dans l'Asie antérieure.
En second lieu, aucun endroit dans toute la Syrie ne fut, jusqu'au temps des empereurs romains, aussi mal-famé par les débordements du culte de Mylitta, que Hiérapolis ou Mabug : la loi y faisait une obligation de la prostitution : la plus affreuse promiscuité y régnait, et les rapports de parenté y étaient incertains. Or, c'est précisément au sujet de cette ville qu'un ancien auteur, bien au courant des choses, atteste (1 ) que le culte du soleil et de la lune y avait été transporté de l'Assyrie.
Enfin, ce qui met absolument hors de doute l'origine assyrienne du culte de Mylitta, c'est que cette même Sémiramis, qui doit avoir fondé Ninive et étendu sur toute l'Asie la domination de l'Assyrie, n'est rien autre chose qu'une forme particulière de l'idée de déesse de la nature. Ce nom de SémL ramis, représente le feu de la volupté qui énerve le dieu du soleil, son esclave, égorge ses amants et ses fils et finit par
(i ) Erscîmnd Gruber, Encycl. III. 24, p. 357 à 421.
*o4 HISTOIRE PRIMITIVE
se détruire elle-même. Le mot Sémiramis est sémitique, et signifie, nom élevé et terrible, Sémiramot.
Le culte de Mylilta doit son origine à la volupté ; mais une longue expérience a appris que la cruauté est toujours unie à la volupté ; c'est ce que l'on voit encore dans le cas présent. La même pensée qui porta à sacrifier à un être purement imaginaire, appelé déesse de la nature, la chasteté de la femme et la dignité de l'homme, transforma également le dieu du soleil, qu'on se représentait anciennement comme l'époux de la lune, en un monstre affreux, altéré de sang, et qui voulait être appaisé par la mort d'enfants innocents qu'on lui sacrifiait par le feu.
Il est nécessaire ici de se représenter l'état des pays situés sous la zone toride. Là, vers le milieu de L'été, Jfardeur du soleil que nous ne connaissons que comme une puissance bienfaisante, devient pour ceux qui habitent ces contrées, un tourment insupportable, surtout lorsque le Samum, venant du désert, fait sentir son souffle brûlant. Alors les plantes rôtissent, les eaux se dessèchent, et le ciel est au-dessus des têtes comme un airain embrasé.
A cette époque, les Babyloniens, au témoignage d'Hérodote (1), maudissaient le démon du feu, qui brûlait leurs campagnes, tandis qu'au contraire, les autres Ghamites, les Phéniciens, les Egyptiens, les Assyriens, lui offraient pour l'appaiser leurs enfants en holocauste (£). Ainsi considéré comme dieu de l'ardeur du feu, le soleil portait chez les Assyriens le nom de Moloch. Le culte de Moloch s'introduisit chez les Israélites à l'époque même où ils apprirent des Assyriens à offrir de l'encens à l'armée du ciel et à prostituer leurs filles à Mylkta. Il est dit d'Achaz (3), qui, pour avoir des secours contre les rois d'Israël et de Damas, commença à payer le tribut au grand roi de Ninive Téglat-Phalasar : « Acliaz avait vingt ans quand il commença à régner, et il
(1) HisL IV, 18-i. - (2)Movcrs, I. 410. —(5)4 Reg. 16. 2 etc.
régna 16 ans à Jérusalem, et il ne fît pas ce qui était agréable au Seigneur; car il marcha dans la voie des rois d'Israël : il sacrifia son fils par le feu, selon la coutume abominable des gentils, offrit de l'encens sur les hauteurs, et sur les collines et sous toutes sortes d'arbres verdoyants. » Depuis ce temps, il est souvent parlé dans les monuments hébraïques de la vallée de Hinnom et des sacrifices d'enfants qui y étaient offerts à Moloch ou au roi du ciel (1).
Voici comment se faisaient ces abominables sacrifices : les enfants destinés au dieu étaient d'abord tués, après quoi, leurs corps étaient brûlés (2). Dans le choix de ces pauvres victimes, on avait pour principe que l'efficacité du sacrifice était d'autant plus grande, qu'elles appartenaient à une race plus noble, et que, pour des circonstances particulières, elles étaient plus chères à leurs parents. Elles devaient donc être de haute naissance, fils décrois ou de seigneurs, premiers nés, si possible, et la qualité d'enfant unique leur donnait surtout une valeur particulière (3). Il était défendu aux mères, pendant qu'on immolait leurs nourrissons, de faire entendre des plaintes, parce que, croyait-on, ces manifestations de la douleur affaiblissaient la vertu du sacrifice. Mais comme il était difficile de faire taire complètement la voie de la nature, on y remédiait par des moyens artificiels, et l'immolation avait lieu au son des flûtes et des timbales (4). Ce qui est digne de remarque, c'est qu'on voit se renouveler dans cet usage abominable le* même phénomène que j'ai signalé plus haut par rapport au culte de Mylitta: une infâme hypocrisie tâchait de justifier par des raisons morales de pareilles horreurs.
Plutarque, dans son livre de Iside, raconte le mythe égyptien que voici : Isis en cherchant Osiris, son époux, qui avait été tué, arriva à Byblos, où le roi Malkander, c'est-à-dire,
(l)Movers, I. 65. — (2) ïd., I, 528-380. — (5) Ib I, 302. (4) Ib, I. 550.
Moloch, dieu de la ville, et son épouse, Astarté, (la reine du ciel) la prirent pour nourrice des enfants royaux. Isis allaita l'enfant royal en lui présentant le doigt, au lieu du sein, et la nuit, elle lui brûlait ce que son corps avait de mortel. Un jour Astarté voyant brûler son enfant, laissa échapper un cri d'horreur; et ce cri plaintif suffit pour enlever sur le champ l'immortalité à son enfant.
Ce mythe, on ne peut s'y méprendre, est une tentative de justification du culte où Ton immolait les enfants; il tend à faire comprendre pourquoi les mères ne doivent pas déplorer leur mort. Le corps, et, en général, la matière, y est représentée comme une prison dans laquelle l'âme est renfermée, comme une chose impure qui souille l'âme; mais aussitôt que le corps a succombé à l'élément du feu qui purifie, l'âme peut reprendre son essor vers l'éther des esprits qui est sa patrie originelle. La mort est dès lors un bonheur, et loin qu'il soit permis de pleurer ceux qui meurent, il faut bien plutôt se réjouir de leur délivrance. Cette pensée sert aussi de base à l'image employée dans l'Ancien Testament, pour exprimer ces sortes de sacrifices d'enfants offerts à Moloch: l'expression ordinaire est celle-ci : « Faire passer les enfants par le (eu à Moloch. »
Cette manière de considérer la mort, convient à un culte dont l'objet était la lumière, comme la religion zend, qui regarde la matière comme une créature d'Ariman, et qui honore dans le feu une vertu purificatrice. Mais la religion zend ne connaît ni les sacrifices humains, ni un dieu dont la colère veut s'abreuver de sang innocent. Et cependant, c'est précisément cette dernière pensée qui donna naissance à l'immolation des enfants. Les âmes offertes à Moloch étaient destinées à appaiser une passion sauvage de colère et de vengeance, à laquelle on supposait ce dieu en proie. C'était en guise de rançon que ces enfants étaient immolés ace démon féroce et redoutable. Il est raconté au 4me livre des Rois (III, 26 etc), que les rois alliés de Samarie, de Jérusa-
Jem et d'Edom assiégeaient le roi de Moabdans sa capitale et le pressaient très-vivement; et que ce prince, voyant que'tous les moyens ordinaires employés par lui pour se tirer d'embarras n'aboutissaient à rien, eut recours à une mesure extrême et terrible : « Le roi de Moab, y est-il dit, prit son fils aîné, qui devait un jour être roi à sa place, et l'offrit en holocauste sur les remparts de ville, à la vue des assiégeants. »
On peut comparer avec ce récit l'ancien mythe phénicien rapporté par Philon de Byblos (1) « Kronos, appelé chez les Phéniciens Israël, roi du pays, eut d'une nymphe indigène un fils unique, que pour cela on appela du nom de Jeut, nom par lequel, encore aujourd'hui, les Phéniciens désignent un fils unique. Le pays étant menacé de grands dangers par une guerre, le roi fit orner ce fils de tous les ornements royaux et l'immola sur un autel élevé à cet effet. » — Tous les peuples chez lesquels fut introduit le culte de Moloch, immolaient, dans les calamités extraordinaires, des hécatombes d'enfants : « Survenait-il une sécheresse, une guerre, dit Porphyre, les « Phéniciens, après un vote préalable, offraient en sacrifice « l'enfant le plus chéri. L'histoire delaPhénicie, écrite en phé- « nicien par Sanchoniaton et traduite plus tard en grec par « Philon de Byblos, est remplie de sacrifices semblables. »
Diodore de Sicile raconte (2) que les Carthaginois, ayant été vaincus en Sicile dans une bataille livrée à Agathoclès, attribuèrent ce malheur à la colère de Saturne (Moloch), parcequ' auparavant on avait coutume de lui immoler chaque année de jeunes garçons choisis dans les plus nobles familles de Carthage, et que dans ces derniers (emps on ne lui avait offert que des enfants d'esclaves, achetés à cet effet et engraissés en vue de ce sacrifice. L'enquête ouverte à cette occasion établit que beaucoup de parents avaient caché leurs e fants ; et pour expier ce crime, on immola d'un coup 200 jeunes garçons des plus nobles familles. En outre, 300 autres jeu-
(!) Movers. I, 303. - (2) Movers I, 502.
nés gens, sur lesquels pesait le même soupçon, se livrèrent eux-mêmes volontairement pour être immolés comme victimes d'expiation pour leur patrie.
Le délire des Chamites envoyait ainsi à la mort des milliers d'enfants. L'homme corrompu transporte aux dieux les passions qui bouillonnent dans son cœur : parce que les Chamites étaient eux-mêmes cruels et altérés de sang, leur imagination créa un Moloch mangeur d'enfants. Ce culte sanglant n'a rien de commun avec la croyance à l'impureté de la matière et à la vertu libératrice de la mort, qui raiLène à la lumière l'âme enchaînée dans le corps. On les trouve à la vérité réunis dans le Mythe de Plutarque, mais leur liaison est toute extérieure et artificielle, et elle ne peut tromper un œil exercé.
Les conséquences qui résultent des idées servant de base au culte de Moloch et de Mylitta, sont présentées avec une crudité révoltante et sans aucune réserve, et elles sont poussées jusqu'aux limites les plus extrêmes. Le dieu des ardeurs du feu, après s'être livré à ses fureurs pendant les mois où la constellation du Chien brille au ciel, perd peu à peu sa force destructrice, s'affaiblit et finit même en quelque sorte par mourir, dans les jours de décembre. Cette espèce d'extinction du soleil pendant l'hiver, les adorateurs de Moloch se la représentaient comme une conséquence de la perte de la force génératrice, prodiguée par lui à la matière ou à la déesse de la nature. Il s'est épuisé et il a vieilli ; mais la déesse se montre plus vigoureuse, continue à vivre, et gagne même de nouvelles forces, tandis que lui, il n'a que la mort en perspective. En conséquence, elle devient à leurs yeux une courtisane qui tue celui qui la fréquente; elle est tyrannique, parce que le dieu qui a perdu sa force fécondante, doit la servir en esclave, enfin elle est mère dénaturée, puisqu'elle donne le jour à des enfants que le père dévore.
La génération et la destruction rentrent l'une dans l'autre, tous les contrastes seconfondent, lepère de l'univers, qui apro-
duit le monde, engloutit ses propres enfants , puis il devient un être débile, un esclave, et la mère-nature devient courtisane et meurtrière. L'impudicité, la cruauté, le culte de la divinité, le vice, la vertu, la pureté, la souillure, tout n'est qu'une seule chose, tout n'est rien ou n'est qu'un vain spectacle de formes fascinatrices, qui surgissent pour disparaître et se confondre de nouveau, une agitation insensée.
Ces idées, qui doivent être considérées comme les pensées fondamentales et dirigeantes du culte de Moloch et de Myîitta, donnèrent naissance à une fête du printemps dont plusieurs auteurs anciens, Bérose, Ctésias, Dion le rhéteur, Strabon et d'autres, ont tracé le tableau (1). Elle s'appelait la fête des Saces et les anciens en rapportent l'origine à une prétendue victoire, remportée sur les Saces par les Mèdes, ou par les Perses, ou par Cyrus. Un jour, raconte-t-on, qu'un roi arien avait une rude guerre à soutenir contre les barbares, il fit remplir son camp de vin, d'autres boissons et de femmes et se retira. Les Saces se hâtèrent de s'y rendre, s'emparèrent du camp et se livrèrent pendant toute la nuit à toutes sortes d'excès et de débauches. Mais pendant qu'ils étaient plongés dans l'ivresse, les Ariens tombèrent sur eux et les massacrèrent sans peine. C'est en mémoire de cette grande victoire, ajoute-t-on, que les Perses introduisirent la fête annuelle des Saces.
Eh bien l cette explication est controuvée : elle repose sur la mauvaise interprétation du mot Sakut, qui ne signifie pas les Saces, mais des huttes. Tous les récits, en effet, s'accordent à dire que la fête des Saces se célébrait sous des tentes ou sous des huttes de feuillage. En outre, elle n'est pas d'origine persane ou médique, mais elle remonte aux temps de la première dynastie de Ninive et du grand empire d'Assyrie. On peut prouver que, dès le XIVe siècle avant Jésus-Christ, elle s'était propagée jusqu'en Italie, ce qui n'a pu avoir lieu que par des émigranls venus de la haute-Asie. Enfin, il n'est pas
(1) Movcrs. I. 480 etc.
moins certain que la fête des Saces avait une liaison intime avec le culte de Moloch et de Mylitta, ou, pour mieux dire, qu'elle était née de ce culte.
Bérose décrit ainsi la manière dont on célébrait cette fête: Vers le milieu du mois de Loos (commencement de juillet), on célèbre à Babylone, pendant cinq jours, la fête des Saces, pendant laquelle il est d'usage que les esclaves commandent à leurs maîtres, tandis qu'un d'entre eux, vêtu en roi, et que pour cela on nomme Zoganes, exerce la royauté. — Dion, le rhéteur s'exprime plus franchement : « A la fête des Saces, dit-il, un criminel condamné à mort, «st placé sur le trône royal et revêtu de la pourpre. On lui permet pendant ces quelques jours, de vivre le plus voluptueusement possible, et de faire tout ce qu'il lui plait. »
On voit par d'autres récits que cette fête se célébrait sous des tentes; que les femmes de tout rang, sans exception, étaient abandonnées aux esclaves, lesquels exerçaient réellement la domination. Toute distinction de rang était suspendue : hommes et femmes se livraient sans frein à la volupté, un esclave était créé roi, et revêtu d'un habillement somptueux et magnifique, appelé Zogé, d'où cet esclave-roi tirait le nom de Zoganes. Il est très-probable qu'on lui associait une esclave-reine. Cette vie de licence durait cinq jours , et le sixième, le jeu finissait par l'exécution du Zogan et peut-être aussi de sa reine; tandis que les autres esclaves retombaient sous la domination du fouet.
Quant à l'origine de cette fête, voici comme il me semble qu'on peut se la représenter : Aux grandes fêtes de la déesse de la nature, qui, dès les temps les plus reculés, étaient accompagnées de foires ou de marchés publics, des masses considérables de monde affluaient aux lieux où elles se célébraient ; et comme alors les demeures ordinaires ne pouvaient suffire à ce concours de peuple, on y suppléait en élevant des lentes ou des huttes de feuillage. Or, ces excès de l'impudicité étaient de l'essence du culte de Mylitta.
Afin d'attirer encore plus de monde, les rois d'Assyrie
ajoutèrent à ces fêtes le spectacle de l'esclave-roi en l'honneur A'Hercuk-Moloch, qui, lui aussi, enchaîné par Sémiramis Omphale, dut servir en qualité d'esclave et carder de la laine.
Ce qui indique que cette fête fut célébrée d'abord en Assyrie et qu'elle tire son origine de Ninive, c'est qu'une tradition assyrienne la fait remonter à la reine Sémiramis. Diodore de Sicile et Elien rapportent en effet, d'après des auteurs plus anciens, le récit suivant : « Sémiramis était une courtisane d'une grande beauté, que le grand roi d'Assyrie, séduit par ce que la renommée racontait de ses charmes, fit venir à sa cour. Renfermée dans le harem, elle sut peu à peu se rendre maîtresse de l'esprit du roi, et une fois elle le persuada de lui abandonner la souveraineté de l'Asie pendant cinq jours (autant de jours précisément que duraient les fêtes des Saces). Elle se revêlit de la pourpre, prit le sceptre et se plaça sur le trône. Le premier jour de son pouvoir, elle donna un grand festin, où elle sut mettre de son côté les généraux et les courtisans; le second jour, elle se fit rendre hommage par les doruphores et le peuple, et donna ordre d'égorgerle roi, etc.»
Quand on considère les horreurs et les abominations du culte de Moloch et de Mylitta, on comprend cet ordre, si dur au premier aspect, qui avait été donné aux enfants d'Israël, de faire périr, sans miséricorde, tous les habitants du pays de Chanaan depuis l'enfant à la mamelle jusqu'au vieillard, et même jusqu'au chien qui garde la maison : les Chananéens, qui habitaient alors la Judée, étaient adonnés à cette idolâtrie abominable. Cela explique un autre fait encore. L'usage de la circoncision et celui de la fête des Imites ou des tentes, remontent à une époque antérieure à Abraham (1), ils faisaient partie du culte de Moloch et de Mylitta, et exerçaient une influence diabolique sur la sensualité des hommes. Il eut été ^difficile, impossible, peut-être, d'éloigner les Israélites de ce culte séducteur, si la loi de Moïse n'avait usé de ménagement et de sagesse : elle adopta ces deux usages, mais en leur don-
(1) L'auteur fait Abraham un peu trop récent. (N. du T.)
nant une autre signification. Elle ordonna la circoncision, non des enfants arrivés à la puberté, mais des nouveaux-nés, afin de les consacrer par ce signe, non h Moloch et à Mylitta, comme chez les Chamites, mais au Dieu de vérité et de sainteté. Elle établit en outre au printemps une fête accompagnée de réjouissances, mais seulement en mémoire des temps où les enfants d'Israël, sous la puissante protection de leur Dieu, étaient sortis de l'Egypte, pour se rendre dans le pays de Chanaan, et avaient habité pendant 40 ans sous des huttes de feuillage et sous des tentes.
Le culte de Moloch et de Mylitta offense également la majesté de Dieu et la dignité de la nature humaine. Se plaçant au point de vue le plus élevé, l'Ancien Testament le considère surtout sous le premier de ces aspects, et regardant les adorateurs de Moloch comme des contempteurs du Souverain Etre, il les maudit pour cette vie et pour l'autre. Mais la mythologie grecque en fait surtout ressortir l'autre face dans ses belles fables relatives aux séductions des sirènes et de la magicienne Circé. Cette dernière est la déesse du disque rond, c'est-à-dire, la lune, Mylitta ou la Méléchet du ciel pendant la nuit. C'est pour son service que recrute la courtière Sirène. Ici se manifeste l'étroite liaison qui existe entre Moloch et Mylitta. Physiquement parlant, l'ardeur du soleil arrive à son plus haut point lorsque Sirius brille au firmament, c'est-à-dire, au mois d'août. Mais cette constellation a d'autre part une signification symbolique, qui est exprimée par la forme féminine du mot, sirena. Sirène signifie l'ardeur déréglée de la sensualité : celui qui s'abandonne à celte puissance diabolique, tombe au pouvoir magique de Moloch et de Circé, ou de la déesse de la nature, laquelle transforme ses serviteurs en bêtes sauvages, en tigres, en singes, et surtout en pourceaux immondes qui se vautrenidans lafange.
Jetons maintenant un coup d'oeil rétrospectif sur ce que nous avons vu : des recherches exactes ont établi que la religion d'Etat des Assyriens, se composait d'éléments divers, dont
DU GEiNRR HUMAIN. £93
l'un, le culte des astres, était fourni par la religion zend, tandis que le second, le culte de Moloch et de Mylitta, était, au témoignage d'Hérodote, étranger aux Ariens. D'où était donc venu cet élément ? L'empire d'Assyrie comprenait un grand mélange de peuples divers, que cependant on peut ramener aux trois races primitives de la généalogie mosaïque. Que les Ariens, issus de Japhet, formassent une partie de la population de cet empire, c'est ce qui résulte clairement des témoignages d'Hérodote et d'autres historiens anciens. L'origine sémitique d'un grand nombre d'habitants de l'empire de Ninive, n'est révoquée en doute par personne. Enfin, le premier livre de Moïse rapporte qu'une branche des Chamites, la bande conduite par Nemrod, non-seulement, s'établit en Assyrie, mais encore posa le fondement de la grande capitale et de la domination ninivite. Or, comme les Ariens, qui contribuèrent pour une part si importante à la formation de la religion assyrienne, n'avaient dans le principe, au dire d'Hérodote, aucune connaissance de Moloch et de Mylitta, il ne reste plus d'autre ressource que de donner à ces deux divinités une origine sémitique ou bien une origine chamitique. Eh bien, j'oserai affirmer que c'est la race de Cham qui a créé le culte de Moloch et de Mylitta, et voici sur quelles preuves je fonde cette assertion. Premièrement, le culte du phallus est de la plus haute antiquilédansl'Inde, où, depuis le second millénaire avant Jésus-Christ, des Ariens ont habité à eôté d'hommes noirs ou de Chamites. Or, on peut montrer en même temps, qu'il ne se trouve aucune trace du lingam dans les plus anciens écrits des Ariens de l'Inde. Ce culte doit donc être né chez les Chamites, leurs voisins. Et, en effet, les savants anglais de Calcutta rapportent le culte du lingam aux habitants noirs du sud de l'Inde ; et ils font remarquer, qu'aujourd'hui encore aucun Bramine n'accepte des fonctions sacerdotales dans les temples du sud, où le lingam reçoit un culte (1).
(t) Lassenj hidhchc Aller ihmnskunde, I, 783.
En second lieu, on ne peut contester que la circoncision faite au commencement de la puberté, n'ait une liaison intime avec le culte de Mylitta et de Moloch; en sorte que, l'existence de cet usage dans un pays, doit faire supposer que ce culte y régnait également ; et qu'en retour, la présence de ce culte en un endroit, doit y faire supposer la pratique de cet usage. Or, nous savons, par les témoignages d'Hérodote et d'autres auteurs anciens, que tous les Chamites dont les mœurs sont assez bien connues, les Ethiopiens, les Arabes méridionaux, les Egyptiens, les Cholchidiens et les Phéniciens, pratiquaient la circoncision de la manière qu'il a été dit. Il est clair, par conséquent, que le culte de Moloch et de Mylitta leur appartient en propre.
Une troisième preuve vient encore à l'appui des précédentes. Le culte de Moloch ne peut, pour des raisons physiques, avoir pris naissance que dans des contrées situées sous la zone torride, parce qu'il n'y a que dans ces contrées, que le soleiF d'été déploie cette ardeur brûlante qui consume et tue tout ce qui a vie, et dont l'adorateur de Moloch cherche à calmer, par des sacrifices sanglants, l'influence, selon lui, démoniaque ou divine. Or, la zone torride fut habitée dès les premiers temps par les rejetons de la race de Cham, brûlée par le soleil.
Maintenant concluons. Des deux éléments principaux dont était composée la religion de l'Etat en Assyrie, l'un, le culte de Moloch et de Mylitta, est aussi certainement d'origine chamitique, qu'il est certain que l'autre, le culte de la lumière et des astres, venait de la croyance arienne. En outre, l'influence étendue que les Chamites exercèrent sur l'institution la plus importante de l'ancien Etat assyrien, c'est-à-dire, sur le culte, prouve qu'ils doivent autrefois y avoir possédé le souverain pouvoir. Moïse seul atteste cette antique domination ; les autres sources anciennes n'en disent rien, mais les antiquités assyriennes justifient d'une manière remarquable l'assertion de l'écrivain hébreu. Nous avons en cela une
preuve de l'importance de la mythologie, pour l'éclaircissement de l'histoire primitive du genre humain. Sans doute, l'étude comparée des langues nous fournit des données sur les temps au sujet desquels on manque de monuments écrits; mais lorsque cette étude refuse ses services, il est parfois encore possible d'invoquer le témoignage des dieux euxmêmes.
De l'unité de l'empire assyrien, sortirent, comme nous l'avons montré, les états particuliers des Mèdes, des Babyloniens et des Lydiens. Nous avons dit précédemment ce qui est nécessaire à savoir sur la religion des Mèdes. Il nous reste encore à jeter un coup-d'œil sur celles des Babyloniens et des Lydiens. La religion babylonienne est parente de celle des Assyriens : elle admet comme elle le culte de l'armée céleste, de même que celui de Moloch et de Mylitta; mais elle s'en distingue en ce qu'elle donna surtout sa dernière forme à Yastrologie, ou à la doctrine de l'influence des astres- sur les destinées des hommes (1). Les prêtres babyloniens partageaient les sept planètes en trois classes. Deux d'entr'elles étaient considérées comme des puissances bonnes* deux, comme mauvaises, et trois, comme médiatrices. Les astres salutaires étaient Jupiter (Baalgad) et Vénus (Gadastoret), appelés le grand et le petit bonheur. Les astres pernicieux étaient Saturne (Baalchizur) aMars (Nergal, Mardoch), qu'on désignait tous deux par le nom de grand ei de petit malheur. Enfin, les astres qui tenaient le milieu, étaient le soleil (Baal- Schemes), la Lune (Meni) et Mercure (Nabo). Baal, en qualité de dieu suprême, était considéré comme en rapport avec toutes les planètes, surtout avec Saturne comme la principale, et avec le Soleil, comme la plus éclatante lumière du ciel.
Les Chaldéens enseignaient de plus, que le soleil prend à chaque heure, chaque jour, chaque mois un autre caractère, selon qu'il est sous l'influence de telle ou telle planète. Tout
(î) Movers, I, 162, etc.
le jour fut consacré à la planète à laquelle était assignée la première heure, à compter de minuit. C'est «le là que naquit l'usage très-ancien de partager les jours de la semaine entre les sept planètes. Le système chaldéen partagea de même les signes du zodiaque, et avec eux, les 12 mois de l'année, entre les sept planètes, de manière à donner deux signes à chacune des cinq plus petites planètes, et un seulement au soleil, de même qu'à la lune : ces signes sont appelés leurs maisons.
Quantaux destinées des hommes, les astrologues chaldéens les faisaient dépendre de la position diverse des puissances planétaires qui gouvernent le monde, au temps de la naissance de celui qui désirait connaître l'avenir. De la Chaldée, cette folie se répandit dans toute l'Asie, en Egypte, et, sous les empereurs, à Rome même, d'où ceux qu'on appelait Mathématiciens, c'est-à-dire les astrologues chaldéens, furent chassés à plusieurs reprises, comme des hommes dangereux.
Passons maintenant aux Lydiens. Hérodote (1) dit qu'ils avaient à peu près les mêmes mœurs que les Hellènes, avec cette seule différence, qu'ils permettaient à leurs filles de se prostituer pour de l'argent. Ailleurs (2), il attribue aux Lydiens la même manière de conclure des alliances, la même forme d'expiation pour les crimes commis, enfin les mêmes armes qu'aux Hellènes. Cet accord dans les usages, insinue la parenté de race ; mais les Lydiens habitaient à la frontière qui sépare la civilisation asiatique de la civilisation européenne ; et comme je l'ai montré précédemment, ils avaient vécu longtemps sous la domination assyrienne, qui laissa chez eux des traces profondes, et exerça aussr sur la religion lydienne une influence durable. L'immoralité des femmes, qu'Hérodote signale comme la principale différence de mœurs entr'eux et les Hellènes, avait son origine dans la source que je viens d'indiquer ; car, à côté du culte de l'armée céleste, les Lydiens avaient aussi
(1) Hist. 1.91. -(2) 1,00.74.
accepté des Assyriens, quoique sous une forme particulière, le culte de Moloch et de Mylitta.
La mère des dieux, la Cybele des Lydiens, ne diffère que par le nom de la Méléchet des Assyriens ou de la reine du ciel (1). En Lydie, comme en Assyrie, on adorait le dieu du feu Adar ou Azar et Sandan (2). Là aussi, le dieu du feu, après avoir exercé sa fureur, se transforme en un être débile, qui meurt d'épuisement, ou qui, sous la figure d'Atys, roi mythique, se dépouille lui-même de sa virilité (3). La tradition lydienne connaît aussi une reine volupteuse, l'esclave Omphale, à laquelle on attribue les mêmes actions qu'à la Sémiramis assyrienne. Elle retient comme esclave à son service, le dieu du soleil, affaibli et épuisé, et introduit la fête des huttes de feuillage. Car il est rapporté qu'elle donna aux esclaves le pouvoir sur leurs maîtres, les enferma avec les femmes et les leur abandonna. Le nom d'Omphale lui-même est emprunté aux fêtes dites des Saces, car ce mot, selon toute apparence, se prononçait dans l'origine Amahpa, c'est-àdire, grande servante ou esclave (4).
Enfin, il est certain que, non-seulement, l'écriture cunéiforme des Assyriens, mais encore le collège sacerdotal des mages, se répandirent chez tous les peuples qui furent autrefois sous la domination de Ninive, et nommément, chez les Babyloniens et les Lydiens (5). Des écrivains de l'Ancien Testament (6) parlent des mages de la Babylonie, et l'on en trouve également des traces en Asie-Mineure (7). Cette institution, arienne dans le principe, fut adoptée par les rois d'Assyrie en même temps que le culte des astres , et les mages obtinrent la direction suprême du culte dans tout l'empire.
Passons maintenant à l'Egypte.
(1) Movers, lG. - (2) Ibid. I, 34-2. —(3) Ibid. 332, 487,
(6) Ibid. 493. — (5) Ibid. I5 72. — (6) Jcrém. 39, 3.
(7) Movers, I, 77.
ART. VII. — HISTOIRE PRIMITIVE de l'e'gypte.
Il y a 2500 ans, l'Egypte était déjà admirée comme le pays des merveilles, de la sagesse, de la plus ancienne culture. Le premier écrivain qui ait donné de ce pays une relation un peu détaillée est Hérodote, qui lui-même se rendit sur les bords du Nil, et raconta à ses compatriotes , tant ce qu'il avait vu de ses propres yeux, que ce qu'il avait appris de la bouche des interprètes et des prêtres. Un siècle après Hérodote, l'Egypte tomba au pouvoir d'Alexandre de Macédoine et de ses successeurs, les Lagides, et elle fut dès lors ouverte à la curiosité scientifique des Grecs.
Toutefois, comme la langue et l'écriture de l'ancienne Egypte ont un caractère tout particulier, les Grecs, réduits à eux-mêmes, n'auraient pas obtenu beaucoup de succès dans cette étude; mais des savants indigènes leur vinrent en aide. On vit se reproduire sur le Nil un phénomène que nous avons déjà signalé en Babylonie. Lorsque les Macédoniens eurent conquis l'Orient, on remarqua chez les Asiatiques et chez les Africains, le désir ardent de gagner, par des services littéraires, la reconnaissance des Grecs, devenus leurs maîtres.
Un peu avant l'époque où le Chaldéen Bérose, à Babylone, fit connaître aux Hellènes, par un ouvrage écrit en grec, les antiquités de sa patrie, Manéthon, prêtre égyptien écrivit dans le même but, et également en grec, trois livres sur l'histoire de l'Egypte. Mais son travail n'est pas parvenu jusqu'à nous, sauf quelques fragments et la liste des rois de ce pays, avec la date de leur règne, que nous ont conservés des auteurs grecs d'une époque plus récente. A partir de l'époque, peu éloignée encore, où l'on a commencé à déchiffrer les inscriptions des anciens monuments égyptiens, l'ouvrage en ques-
tion de Manéthon, a été reconnu pour une source de la plus haue importance.
Quelque temps après le prêtre égyptien, parut Eratosthènes, Grec d'Alexandrie, créateur de deux sciences nouvelles, la chronologie comparée et la géographie scientifique, et qui le premier a déterminé avec exactitude la grandeur de la terre. Intendant de la célèbre bibliothèque d'Alexandrie, et comme tel, ayant à sa disposition des ressources extraordinaires, H composa une histoire des rois de Thèbes dont il ne nous reste non plus que des fragments, et encore, altérés, à ce qu'il paraît. Cependant, ils ont quelque prix, en ce qu'ils peuvent servir à rectifier quelques données particulières de Manéthon. Les recherches d'Eratosthènes, qui vécut en partie à Pergame et en partie à Alexandrie, furent continuées par l'Athénien Apollodore. Mais un seul de ses ouvrages, son recueil mythologique, est arrivé complet jusqu'à nous ; tandis que des écrivains grecs plus récents ne nous ont conservé que quelques fragments de sa chronique universelle, qui seule pouvait être prise ici en considération.
Je pourrais encore mentionner à côté de ces quatre écrivains quelques auteurs grecs plus anciens, mais leurs données sont de second ordre et douteuses. Tout ce que la Grèce ancienne et libre fit pour les antiquités égyptiennes, ce qui se fit dans le même but pendant la domination des Lagides, est remplacé, d'une part, par Hérodote, et de l'autre par Manéthon, Eratosthènes et Apollodore.
Peu de temps avant la réduction de l'Egypte en province romaine, Diodore de Sicile recueillit sur le pays des Pharaons une fouie de récits, dont le prix n'est toutefois pas grand. Fier de son érudition, mais n'ayant ni assez de critique ni assez de goût, Diodore entassa les unes sur les autres des fables anciennes et nouvelles, et confondit dans un labyrinthe inextricable les mythologies grecque et égyptienne. Aussi a-t-il plutôt arrêté qu'avancé l'étude sagement approfondie des antiquités égyptiennes.
Les Romains, qui réunirent, l'an 30 avant Jésus-Christ, l'Egypte à leur empire, ne se soucièrent que médiocrement de son histoire primitive : ils se contentèrent d'emporter à Rome, avec les trésors du pays, ses anciens monuments, tels que les obélisques, adoptèrent en partie les superstitions égyptiennes, et tournèrent, du reste, en ridicule les choses grandes et extraordinaires que les Egyptiens eux-mêmes ou les Grecs leur apprenaient sur les antiquités du pays.
Mais lorsque l'Eglise chrétienne commença à se répandre, le besoin de mettre la chronologie des nations païennes en harmonie avec les dates de la Bible, dirigea l'attention de plusieurs Pères sur l'Egypte et sur la Babylouie. Dans ce but, Jules Africain, qui fut au troisième siècle évêque ou prêtre à Emmaùs-Nicopolis en Judée, composa une chronique dans laquelle, le premier parmi les chrétiens, il mit à profit Béroseet Manéthon. Un siècle plus tard, Eusèbe Pamphile, évêque de Césarée, prenant pour base le travail de Jules Africain, écrivit son grand ouvrage historique, dont l'original grec a été longtemps perdu. A partir du VIIme siècle, on n'en connaissait plus que la traduction latine de la seconde partie, appelée le Canon, et faite par S. Jérôme. Ce n'est que de nos jours, qu'on a vu reparaître à la lumière une ancienne traduction arménienne de l'ouvrage entier, laquelle fut éditée en 1820, et presqu'en même temps, par deux Méchitaristes à Venise et à Milan, et que, treize ans plus tard, en 1833, le cardinal Mai publia sous une meilleure forme avec tous les fragments grecs existants, dans le huitième volume de la CoUectio vaticana. Cependant, quelqu'importance qu'ait d'ailleurs le grand ouvrage de l'évêque de Césarée, en ce qu'il nous a conservé une foule de passages des anciens, qui sans lui serait perdus, on lui reproche d'avoir, au profit (1) des dates bibliques, altéré
(I) Tandis que d'autres ne tenaient aucun compte de Manéthon, Eusèbe fit un essai de conciliation, qu'on était alors libre de contrôler. Le syncclle ne fut pas plus exact que lui. (N. du T.)
tes listes des rois de Manéthon et d'Eratosthènes, ainsi que d'autres témoignages des anciens.
Les erreurs d'Eusèbe furent découvertes et corrigées par George de Bysance, qui était, en l'an 800, du temps de Charlemagne, par conséquent, syncelle, c'est-à-dire, premier fonctionnaire et suppléant ou vicaire du patriarche de Constantinople. Il écrivit une chronique universelle, éditée au XVII8 siècle, mais d'une manière très-défectueuse, par saint Goar, moine parisien, et récemment, dans la collection des écrivains bysantins, publiée à Bonn, avec texte corrigé, mais en conservant la mauvaise traduction de Goar. Le syncelle se permit de son côté bien des choses arbitraires, mais il rendit cependant service à la critique, en faisant connaître les listes d'Eratosthènes et d'Apollodore.
Pendant le moyen âge, l'Occident ne se soucia nullement de l'Egypte ; les peuples de l'Europe avaient assez à faire chez eux. Mais lorsque l'étude des langues classiques reprit son essor, le pays des Pharaons redevint l'objet des recherches de la science. A l'aide des caractères peints sur les obélisques transportés à Rome par les anciens empereurs, et secondé par quelques collections d'antiquités égyptiennes, du reste assez Insignifiantes, un allemand, le jésuite AthanaseKircher, essaya le premier de déchiffrer les hiéroglyphes.
Mais quoiqu'ilne manquât ni de pénétration, ni d'érudition, il échoua faute de ressources suffisantes. Une entreprise d'une telle difficulté ne pouvait être tentée avec quelqu'espérance de succès, qu'après que l'Egypte aurait été pendant de longues années l'objet des recherches studieuses des Européens; et ce dernier travail ne semblait guère possible sans la conquête préalable du pays.
Aussi Leibnitz et l'évêque de Meaux pressaient-ils instamment Louis XIV de tâcher de s'en rendre maître. Mais ce prince préférait tourner ses armes contre l'Allemagne , l'Espagne et l'Italie. Après lui, commença l'époque du doute et de la moquerie. On ne voyait plus dans Hérodote qu'un
30â HISTOIKE PRIMITIVE
conteur de fables ; on riait des récits de Manéthon et de Diodore, comme on se moquait en général de la religion et de l'histoire de l'antiquité ; et les choses restèrent en cet état, jusqu'au temps où l'explosion de la révolution française vint donner aux esprits une autre direction.
Lorsqu'à la fin du dernier siècle les chefs de la république française résolurent l'expédition d'Egypte, ils jugèrent dignes d'eux et de la nation qu'ils gouvernaient, de s'occuper en même temps de l'étude scientique du pays des Pharaons. Une phalange de savants d'élite fit donc partie du cortège du jeune général qui plus tard ébranla le monde. Arrivés sur les bords du Nil, ils dessinèrent les monuments de ce pays, et de 1809 à 1816 ils livrèrent au public les résultats de leurs travaux, qui forment ce qu'on appelle le Grand ouvrage sur l'Egypte. A partir de ce temps, l'attention de l'Europe se porta, plus que jamais à aucune époque précédente, sur le pays du Nil : A Paris, à Londres, à Rome, à Turin, et récemment aussi à Berlin, on commença des collections d'antiquités égyptiennes. L'intérêt qu'elles inspiraient prit encore un nouvel accroissement, lorsque Champollion jeune, né à Grenoble en 1798, trouva la clef de l'écriture hiéroglyphique, et qu'en dépit d'obstacles incroyables, inhérents à la difficulté de la chose elle-même, et plus encore, suscités par l'envie, par une antipathie secrète et même par des adversaires avoués, il parvint à démontrer victorieusement l'exactitude de sa découverte. Le gouvernement français organisa alors pour l'Egypte une nouvelle expédition scientifique, à la tête de laquelle fut placé Champollion. Cet exemple fut suivi en 1842 par le roi de Prusse, qui chargea d'une mission scientifique en Egypte, Lepsius et d'autres savants. La première partie chronologique des travaux de la mission prussienne fut publiée en 1849, et l'on attend avec une vive curiosité l'achèvement de ce travail.
Une foule de monuments égyptiens avaient donc été amassés, comme nous avons dit, dans les différentes capitales de
l'Europe ; maïs on ne savait comment obliger à rompre le silence ces témoins muets des siècles qui ont disparu ; ni comment deviner l'énigme cachée du sens qu'ils renfermaient. Exposons ici, avec le plus de brièveté possible, la voie que prirent, pour atteindre à ce but, Cbampoïlion et son cortège. Un officier d^artillerie de l'armée française qui fît l'expédition d'Egypte sous Bonaparte, M. Bouchard, trouva au mois d'août 1799, en faisant élever des redoutes près de Bosette, un fragment d*une plaque rectangulaire de granit noir, sur laquelle il remarqua une triple inscription : celle de dessus était eu caractères hiéroglyphiques, celle d'en bas, en lettres grecques, et celle du milieu, était d'une écriture que le texte grec désignait par le nom à'enchorique ou Récriture du pays. 1/inscription grecque apprenait que , par cette table , la caste sacerdotale réunie à Memphis, décernait au roi Lagide Ptolémée Epiphanes- les honneurs suprêmes des Pharaons. L'inscription hiéroglyphique de dessus, et la démotique du milieu, ne pouvaient guère être autre chose que la double traduction égyptienne de ce que marquait le texte grec. Oq> possédait donc pour la première fois une clef propre à donner, l'intelligence des anciens hiéroglyphes pharaoniques-.
Il ne s'agissait plus que de découvrir, à force de pénétration, la vraie manière de faire usage de cette clef, et dès lorson allait commencer à voir clair dans les secrets de l'Egypte.
L'importance de cette trouvaille fut reconnue sur le champ. Les savants de l'expédition calquèrent l'inscription, et la pierre elle -même fut soigneusement empaquetée. Bientôt après, la grande bataille navale d'Aboukir mit l'Egypte et la précieuse pierre au pouvoir des Anglais; mais par bonheur, il se trouvait dans l'armée anglaise, en qualité de plénipotentiaire dugouvernement, un homme de connaissances étendues, et luimême ardent amateur d'antiquités, William Hamilton. ïl envoya lapierreau Musée britannique de Londres, et ce monument a depuis lors porté le nom d'inscription de Bosette. Elle est, avec la description scientifique de l'Egypte, que le gouver-
nement français fi i publier à partir de 1809, le seul fruit encore existant de la première expédition d'Egypte, dont les résultats militaires furent bientôt anéantis. Sans doute, personne ne peut contester au peuple français la gloire de savoir faire des sacrifices pour des buts élevés qui intéressent l'humanité, et nous pouvons dire avec lui : Les trésors et le sang prodigués alors pour la possession de l'Egypte, n'ont cependant pas été perdus : ils ont ouvert à la science moderne la voie à l'étude approfondie de l'histoire primitive du genre humain.
Le texte grec de l'inscription de Rosette contient plusieurs noms propres, tels que Ptolémée, Epiphane, Cléopâtre, qu'elle reproduit, non pas une fois seulement, mais à plusieurs reprises. On pouvait admettre avec vraisemblance, que les hiéroglyphes correspondants exprimaient les mêmes noms, non pas par emblèmes, mais par une espèce d'alphabet. Cette supposition était d'ailleurs appuyée par un passage d'un célèbre docteur de l'Eglise, Clément d'Alexandrie, qui s'exprime en ces termes dans le livre V des Slromates : « L'écriture sacrée ou hiéroglyphique des Egyptiens, se divise en deux espèces principales : l'une, qui exprime par des lettres ce qui doit être écrit, et l'autre, qui est une écriture par signes ; cette dernière à son tour représente les choses par une imitation de la nature, ou bien par des emblèmes, des comparaisons, une espèce d'énigmes. » Cet écrivain veut dire indubitablement, qu'une partie des hiéroglyphes étaient de véritables lettres ; or, ces lettres ou caractères devaient dans cette circonstance ou jamais, être employées pour exprimer les noms propres susdits.
On ne tarda pas à remarquer que, sur la partie hiéroglyphique de l'inscription de Rosette , certains groupes de signes étaient renfermés dans des cercles oblongs ; et Ton soupçonna tout de suite qu'ils renfermaient les noms propres. La suite prouva qu'on avait deviné juste ; mais on n'en était pas encore plus avancé, parce que, comme on le reconnut plus tard, l'alphabet hiéroglyphique emploie plusieurs signes pour une seule et même lettre. Ainsi, à moins
d'avoir un plus grand nombre d'inscriptions en deux langues, il n'y avait pas encore grand chose à espérer. Par bonheur ! on trouva bientôt après, à Philae et en d'autres endroits, plusieurs inscriptions en deux langues ; et presque dans le même temps, le docteur anglais Young et Champollion jeune, parvinrent à de'chiffrer quelques lettres isolées. C'est du reste, à ce dernier que revient le mérite d'avoir rendu cette découverte féconde et de lui avoir donné une forme.
Mais à mesure qu'on découvrait ainsi lettre par lettre et mot par mot, surgissait une nouvelle difficulté : les mots trouvés étaient écrits dans une langue inconnue, l'ancien égyptien, de sorte que, outre l'écriture, il fallait aussi découvrir la langue. Des monuments existants établissent que les Egyptiens, à l'époque où l'Eglise étendit son empire sur le pays du Nil, parlaient la langue appelée copte. Mais cette langue était-elle la même que celle qu'un parlait dans l'ancien royaume d'Egypte, et si c'était la même ou à peu près, quel moyen de l'apprendre? Personne, dans les derniers temps, ni à Paris, ni à Londres, ni en Allemagne, ne s'était occupé du copte; bien plus, on apprit alors qu'en Egypte même le copte, débordé par l'arabe moderne et le turc, se mourait et allait disparaître. Heureusement, Rome, la mère des Eglises et des langues, remédia à cette lacune à l'aide de l'institution appellée De propaganda ficle, qui dès le XVIIe siècle et plus récemment, au XVIIIe, avait déjà édité des dictionnaires et des grammaires dans la langue de l'Egypte.
Toutes les traductions coptes de l'Ancien et du Nouveau Testament non encore imprimées, furent tirées de la poussière des bibliothèques, et aidèrent à débrouiller le sens des mots que l'on parvenait peu à peu à déchiffrer dans les hiéroglyphes. On y réussit, mais ce ne fut pas sans peine; car d'abord, le copte des époques chrétiennes est à celui de l'ancienne Egypte, à peu près comme l'Italien est au latin, avec cet avantage cependant que le changement n'est pas aussi grand. En second lieu, le copte, qui, ainsi que le chinois est pauvre d'expressions, rend
souvent par un même mot des idées complètement étrangères l'une à l'autre, et qui, selon toute apparence, ne se distinguent, comme en chinois, que par la différence de l'accentuation.
On le voit : il y avait d'incroyables difficultés à surmonter. Eh bien! elles ont été vaincues par la pénétration d'esprit et l'application opiniâtre de Champollion et d'autres investigateurs comme lui. Des différents signes hiéroglyphiques trouvés jusqu'à présent sur divers monuments, et dont le nombre s'élève à peu près à 900, on en a déchiffré déjà au-delà de 700 ; et du trésor linguistique de l'ancienne Egypte, qui d'après un calcul de probabilité pourrait compter un millier de racines, on est parvenu à fixer la signification de plus de 500 mots primitifs ou racines. L'instrument le plus utile pour atteindre ce dernier but, a été le livre appelé le Registre mortuaire ou le livre de morts. Pendant l'expédition de Napoléon en Egypte, les Français découvrirent, dans un des des tombeaux des rois à Thèbes, un rouleau de papyrus chargé d'hiéroglyphes, dont les dessins ne permettaient pas de douter que le tout n'eût rapport à la fête des morts et à la migration des âmes. Ce papyrus fut publié dans le grand ouvrage sur l'Egypte. Plus tard, Champollion en trouvaun pareil, mais plus complet et double à peu près en étendue, dans le musée de Turin. Bientôt, on en rencontra encore plusieurs dans d'autres collections ; et par bonheur, d'écritures diverses, les uns, comme le papyrus de Paris et celui de Turin, étant écrits en hiéroglyphes purs, et les autres en caractères hiératiques. La différence de ces deux manières d'écrire est déjà indiquée par Clément d'Alexandrie, qui s'exprime en ces termes, un peu avant les paroles citées plus haut : « Les institeurs égyptiens font d'abord apprendre aux enfants qu'ils instruisent, l'écriture dite de la simple bourgeoisie (littéralement, l'écriture épistolaire); puis en second lieu, celle des prêtres (l'hiératique), dont se servent les écrivains sacrés; et en dernier lieu, seulement, Y hiéroglyphique. »
L'écriture hiératique et l'hiéroglyphique se ressemblent en
ce point, que toutes deux s'écrivent au moyen d'images; mais celles de la seconde espèce sont pour la plupart des tableaux ou des représentations symboliques d'idées, tandis que les caractères de la première n'expriment que des lettres et par elles, des mots. Moyennant les deux espèces d'écritures dans lesquelles était écrit le Registre mortuaire, on réussit peu à peu à deviner en même temps et les hiéroglyphes et l'ancienne langue égyptienne. Une fois la signification de plusieurs images du texte hiéroglyphique déchiffrée, le sens du passage du texte qui correspondait, venait au jour; et lorsque d'autre part on avait découvert la valeur alphabétique des caractères du texte hiératique, on possédait les mots de l'ancienne langue, et la signification pouvait ensuite en être fixée par la comparaison avec les hiéroglyphes déchiffrés : c'est de cette manière que Champollion a peu à peu fixé le sens d'environ 400 racines de l'ancien égyptien. Maintenant on peut lire des pages entières du livre en question ; mais il y a encore beaucoup de choses obscures, qui exigent encore denouveaux efforts. Ce qui est constaté, c'est que ce rouleau dépeint la marche des âmes des défunts à travers les régions du monde inférieur, vers la lumière et jusqu'au tribunal de l'Eternel.
Lepsius fit graver le tout sur cuivre d'après le papyrus de Turin, et lui donna le titre de Todtenbuch livre des morts ou registre mortuaire. Ce livre, selon lui, appartient au XVe siècle avant Jésus-Christ, et il serait par conséquent le plus ancien monument littéraire du monde (1).
Les emblèmes hiéroglyphiques de l'écriture égyptienne sont, pour l'essentiel, du même genre que ceux des Chinois. En voici des exemples : une étoile dans un cercle signifie la demeure des âmes, le monde ; un disque solaire avec le serpent, désigne le soleil; un disque lunaire, la lune; un petit homme retourné en arrière, se retourner ; un nègre lié ; un esclave, un
(1) L'auteur, comme on verra, fait Moïse de plus d'un siècle plus récent. (N. du T.).
archer, un soldat, la guerre; un petit homme élevant les mains, louer, célébrer ; un homme qui se tourne et fait signe de la main, appeler; un homme qui s'incline, prier; un homme qui étend les mains en haut, appuyer, porter ; un homme planté sur sa tête, tourner, faire tourner ; une femme qui s'incline avec les mains pendantes, le ciel; un homme enveloppé dans un manteau, cacher, et ainsi des autres. Les hiéroglyphes emblématiques des Egyptiens, peuvent, comme on le voit, être comparés à nos rébus modernes ou à des énigmes en images. Lors donc qu'on s'y est suffisamment exercé, on peut, sans connaître la langue égyptienne elle-même, lire les inscriptions égyptiennes écrites en hiéroglyphes purs.
Mais il arrive rarement ou peut-être jamais que les hiéroglyphes emblématiques soient employés seuls : ils sont régulièrement entremêlés aux hiéroglyphes alphabétiques ; et c'est pour déchiffrer ces derniers qu'il a fallu se donner des peines inexprimables, par la raison que les Egyptiens emploient, pour signifier une seule et même lettre, plusieurs, jusqu'à huit ou dix images toutes différentes. On donna, avant d'avoir découvert cette dernière règle, dans d'innombrables écarts. Ainsi, par exemple, parmi les voyelles, la lettre a est marquée par un bras avec une massue, par un bras avec un boulet, par une tête d'épervier, par une fleur, par une plume couchée et par d'autres signes encore, dont le terme, en égyptien, commence par un a. Vu est exprimé de même par le signe des larmes, par un nœud coulant, par un cœur entre deux triangles ; Yi par un œil, par un chacal, par un poisson avec des nageoires; la consonne b, par un bouc, par un épervier, par un héron, par un encensoir allumé, par une corbeille remplie, etc.
Lorsque l'on fut parvenu à comprendre ces signes simples, on en vint à découvrir qu'il existait des images alphabétiques représentant non-seulement des lettres isolées, mais plusieurs réunies, c'est-à-dire des syllabes entières. Un ciseau, un autel, une peau de bête tachetée, signifient la syllabe ah ; un poisson
en forme de langue, un œil surmonté de sourcils, la syllabe an ; la pointe d'une certaine forme de table, la syllabe apt, etc. Enfin, on trouva encore une quatrième espèce d'images, exprimant des rapports grammaticaux. De sorte que l'ensemble de l'écriture égyptienne et la manière dont le tout se lie et s'enchevêtre, forme un édifice plein d'art et très-complexe. A mesure que la lumière se faisait dans le domaine de l'ancienne écriture des Egyptiens, on fit tout naturellement différentes tentatives , pour faire servir à l'éclaircissement de l'histoire de ce pays, les découvertes faites sous le rapport linguistique. Les monuments dont les dessins ont été publiés dans le grand ouvrage français, contiennent une foule d'images isolées , qui, sans aucun doute, représentent des rois. Bientôt on découvrit trois monuments avec des séries entières d'anciens souverains, tels étaient, en premier lieu, les tableaux des murailles du grand palais royal de Karnak, sur lesquels sont représentés 61 rois avec leurs noms ; en second lieu, les tables d'Abydos, avec 52 boucliers de rois; enfin? le papyrus, appelé royal, de Turin, avec 119 rois.
L'âge de ces trois monuments, dont Lepsius donna, en 1842, des dessins exacts, remonte indubitablement au-delà du XVe siècle avant Jésus-Christ. Ainsi , il y a eu avant l'an 1500 plus de 100 souverains égyptiens attestés par des monuments. Bien plus, beaucoup d'inscriptions hiéroglyphiques, placées au-dessus ou au-dessous des images des rois, donnèrent, lorsqu'on parvint à les déchiffrer, des noms qui ressemblent entièrement ou à peu près à ceux que Manéthon a donnés. Quel témoignage en faveur de ce dernier ! avec quel zèle l'attention des amateurs d'antiquités dut s'appliquer aux précieux fragments qui nous restent de ce prêtre historien !
Malheureusement, les commencements de l'ouvrage de Manéthon sont parvenus jusqu'à nous dans un état de déplorable, et je le crains bien, d'irrémédiable altération. Chacun des écrivains qui en ont fait des extraits, Eusèbe, Georges le syncelle et les autres, par lesquels seuls nous connaissons les
listes de rois de Manéthon, donnent des chiffres différents. Celui qui aie plus récemment travaillé sur l'ancienne chronologie égyptienne, Lepsius, a tenté deh-établir le texte original primitif de Manéthon d'après la chronologie donnée par Eusèbe, et d'après l'assertion de ce savant Prussien, il doit avoir été conçu comme suit : « Au commencement des choses, 19 dieux régnèrent sur l'Egypte pendant 13,870 ans. Les dieux furent suivis par 30 demi-dieux qui régnèrent 3650 ans. » Le règne des dieux et celui des demi-dieux rempliraient donc ensemble une durée de 17,520 ans. Mais lorsqu'on examine un peu de plus près le procédé de Lepsius, on s'aperçoit qu'il est tout-àfait arbitraire, et si l'on ne trouve pas de nouvelles preuves, il faut, je crois, renoncer à l'espoir de porter la lumière dans le désordre d'Eusèbe.
Toutefois, il reste établi que l'histoire égyptienne de l'historien sacerdotal commençait par des chiffres extraordinaires et romanesques. Eusèbe indique une durée de 24,000 ans ; d'autres auteurs, qui ont fait des extraits de Manéthon, soutiennent que ses calculs s'élevaient jusqu'à 36,000 ans. Ces sommes n'ont rien d'étrange pour nous, qui savons que le Chaldéen Bérose place en tête de son histoire de Babylone des nombres tout aussi considérables. Il est connu, d'ailleurs, que les Babyloniens appuyaient leurs chiffres sur des périodes arbitraires, qu'ils appelaient, Soses, Nèresel Sares. Les listes des dieux et demi-dieux souverains de l'Egypte, n'auraient-elles pas pour fondement de semblables plaisanteries astronomiques ? On se demande tout d'abord, si les Egyptiens faisaient usage de cycles correspondants aux formules babyloniennes qui viennent d'être mentionnées ; et l'on doit répondre affirmativement.
En effet, les récits concordants des Grecs et des Bomains rapportent, que l'ancienne chronologie de l'Egypte comprenait des cycles cosmiques de 1460 années communes, et auxquels on donnait le nom de période de Sirius, en égyptien, Sothis. Les prêtres égyptiens, en effet, connaissaient, outre l'année civile de 365 jours, une année de 365 1/4 jours, en
vertu de laquelle, après trois années civiles il fallait toujours intercaler un jour. D'après ce calcul, le commencement de l'année avançait toujours d'un jour après trois années révolues. En prenant, par exemple, pour base notre calendrier actuel, après les trois premières années, le nouvel an de l'année sacerdotale tombait le 2 janvier de l'année civile, la 8me année, il tombait le 3, la 12me, le 4 ; et ainsi de suite ; de sorte qu'après une révolution de 4 fois 365 ans ou de 1460 ans, le jour du nouvel an avait eu lieu tous les jours de l'année civile et revenait au 1er janvier. Et ce qui est digne de remarque, c'est que, pendant les 3000 ans que dura l'ancien royaume d'Egypte, cette marche progressive des commencements d'année, coïncida avec l'ascension progressive de Sirius, la plus brillante étoile du ciel : phénomène qui ne pouvait échapper aux prêtres égyptiens. La preuve qu'ils l'ont observé, en effet, c'est que la période cosmique de 1460 ans fut, d'après Sirius, appelée la période de la constellation du chien.
D'autre part, tous les écrivains modernes qui se sont occupés de Manéthon et de l'ancienne chronologie égyptienne, ont exprimé l'opinion, que les chiffres élevés que Manéthon place au début de l'histoire de son pays, sont en rapport avec la période de Sirius. On la nommait la grande année et même l'année, divine, et comme les dieux devaient avoir été autrefois les premiers souverains du pays, la convenance exigeait qu'on leur assignât une série des grandes époques. Considéré historiquement, elles ont autant ou aussi peu de poids que les Sares, les Nères, les Soses accumulés par le Babylonien Bérose. Ces deux chronologies appartiennent l'une comme l'autre au domaine de la mythologie astronomique.
Ce n'est qu'après les dynasties des dieux, des demi-dieux, et d'une troisième classe qu'il appelle celles des morts, que Manéthon fait enfin commencer le règne des hommes; et il compte jusqu'à trente dynasties qui ont régné sur l'Egypte pendant 3555 ans (1).
(1) Lepsius, 1,490. Voir ce que l'auteur dit 310, et ce qu'il dira à la fin du chapitre sur l'incertitude de ces dates. (N. du T.)
Mais ici, les difficultés se pressent de nouveau. On se demande d'abord, en quelle année historique s'est terminée la trentième dynastie de Manéthon. A quoi l'on peut répondre avec droit qu'il a considéré comme la dernière année de cette dynastie, la sixième avant l'expédition d'Alexandre en Asie, c'est-à-dire, l'an 340 avant Jésus-Christ (1). On se demande ensuite, dans quel rapport sa chronologie des maisons régnantes de l'Egypte se trouve avec la grande année de Sinus ? Et ici encore les récits des anciens nous fournissent des données suffisantes. On y voit commencer cette période en 138 après Jésus-Christ ainsi que dans les années 1322 et 2782 avant Jésus-Christ (2). Par conséquent, la dynastie que Manéthon indique comme la dernière se termine avec l'année 982 du sothis alors courant. Cette année qui termine la trentième dynastie, coïncide, comme nous l'avons déjà remarqué, avec Tan 340 avant Jésus-Christ; et comme les 30 dynasties humaines régnèrent en tout, d'après le calcul de -Manéthon, 3555 ans, il s'en suit que le 1er roi de la première dynastie aurait commencé à régner en 3 89 5 avant Jésus-Christ.
Maintenant se présente la question principale, à savoir s'il n'en est pas de ce commencement de règne ou de toute la somme de 3555 ans de ces dynasties humaines, comme des chiffres élevés des dynasties divines, ou, pour parler avec plus de précision, si elles n'ont pas aussi pour base une chronologie mythique de sothis. Ici, il faut répondre négativement. La somme des années données par Manéthon aux souverains de toutes les dynasties humaines n'est pas divisible exactement par le cycle appelé Sothis, et la supputation des années par Sothis ne coïncide d'aucune autre manière avec le commencement du règne des hommes. Le Sothis pendant le cours duquel écrivait Manéthon, commença, à ce que nous voyons, en 1322 avant Jésus-Christ ; le précédent, en 2782, le précédent, en 4242 ; tandis que Manéthon, comme nous venons de le faire voir, fait monter le premier roi-homme sur
(1) Lepsius, 498. etc. — (2) Ibid. 169.
le trône d'Egypte en 3895 avant Jésus-Christ. La somme de 3555 ans donnée aux souverains de race humaine ne donne donc nullement à penser qu'on se soit basé d'une manière artificielle sur la période appelée Sothis ; et il est clair que sa chronologie des dynasties humaines repose sur autre chose que sur un fondement astronomico-mythologique. Sans aucun doute, c'est la tradition historique qui l'a déterminé à fixer ce chiffre de 3555 ans (1.)
L'histoire de l'Egypte remonterait donc jusqu'à près de 4000 avant Jésus-Christ. Quel coup-d'œil jeté dans un passé lointain ! Ce résultat, qui s'éloigne absolument delà manière devoir ordinaire concernant l'âge de la civilisation humaine, ne doit pas, du reste, nous surprendre. Nous avons déjà vu, qu'un peu plus tard seulement, ou peut être à la même époque la Chine vit un Etat commencer à se former dans son sein. Or, les Chinois, comme nous l'avons vu, étaient venus d'une patrie plus ancienne dans le pays où ils fondèrent leur royaume actuel. Mais les Egyptiens auraient-ils toujours habité la vallée du Nil, seraient-ils seuls des autochtones? Non, sans doute. D'abord, il est prouvé que l'Egypte septentrionale ou la Basse-Egypte a été peuplée par celle du Sud ou la Haute- Egypte. La partie basse du pays, en effet, formait, comme nous l'avons vu, dans les anciens temps, un marais inaccessible, qui était un obstable à ce que l'Egypte reçût des habitants du côté de l'isthme, et, par conséquent, de l'Asieantérieure. Homère encore ne connaît d'autre capitale du pays que Thèbes, située dans la Haute-Egypte.
Mais le royaume de Thèbes, on peut le démontrer, a luimême été fondé par les habitants d'une contrée plus reculée vers les sources du Nil. Entre Syène, capitale méridionale de l'Egypte proprement dite, et le lieu où le Nil devient un grand fleuve par la réunion de trois autres, savoir du Bahr el Abiad, du Bahr el azrek, c'est-à-dire, l'eau bleue et l'eau
(4) L'auteur oublie ici ce qu'il a dit p. 310 de l'incertitude des dates Manéthon. (N. du T.)
blanche, el du Takazze, s'étend un territoire qui portait dans l'antiquité le nom de Nubie, et où l'on montre encore aujourd'hui une foule de ruines de grands temples, qui ont, à ne pas s'y méprendre, ressemblé aux temples égyptiens. Ces sanctuaires épars dans la Nubie, furent comme des centres à l'aide desquels la civilisation sacerdotale se répandit, dans les temps les plus reculés, du Sud vers le Nord, en descendant le Nil.
Beaucoup plus haut encore se trouvait, entre les fleuves ci-dessus mentionnés, une grande ville et un royaume, qu'Hérodote, Strabon et Diodore désignent par le nom de Méroé et qu'ils considèrent comme très-antiques : Méroé adorait les mêmes dieux que le pays des Pharaons ; il avait des institutions politiques répondant à celle de l'Egypte, étant gouverné, comme ce pays, par des rois placés sous la direction des prêtres, et avait enfin, comme l'Egypte, l'écriture hiéroglyphique. D'anciennes traditions, citées par Diodore, insinuent même que la Thèbes égyptienne était une colonie de Méroé. Méroé, à son tour, faisait partie de l'Ethiophie, et elle était de temps immémorial en relation avec les villes de commerce de la mer rouge, situées aux endroits où le Golfe se rétrécit de telle sorte, qu'en peu de temps on peut atteindre le rivage opposé, les côtes de l'Arabie.
Lorsque j'ai parlé des migrations des Chamites, j'ai prouvé que, selon toute vraisemblance, c'est par ces endroits que les Ethiopiens,] partis des demeures qu'ils occupaient auparavant, d'abord sur le Tigre et ensuite en Arabie, étaient entrés dans leur nouvelle patrie, sur le Nil supérieur.
Il n'y a pas de doute que les Egyptiens n'aient habité Méroé elmême Thèbes, avant que les Cuschites n'occupassent la vallée supérieure du Nil; car les premiers ont conservé leur langue primitive, tandis que les Cuschites, quoique semblables aux Egyptiens par la couleur et les usages, ont échangé la leur contre des dialectes sémitiques ; ce qui ne peut s'expliquer que par un séjour de plusieurs siècles en Arabie parmi les Sémites. Néanmoins, les raisons les plus fortes nous obli-
gent également à supposer que les Egyptiens sont venus dans leur patrie actuelle par la même route que les Cuschites, mais à une époque beaucoup plus ancienne. La généalogie des Noachides compte Mizraïm parmi les fils de Cham, et cette assertion est confirmée par la constitution physique des Egyptiens. Tous les anciens sont unanimes à dire que les Egyptiens étaient noirs et appartenaient, par conséquent, à la race de Cham. Or, le même document fait venir les Chamites de l'Asie, aussi bien que les deux autres races. 11 faut donc, ou refuser croyance à ce document, qui jusqu'à présent a été pour nous un guide fidèle dans toutes nos recherches, ou admettre que les Egyptiens ont émigré d'Asie en Afrique. Et si l'on prend ce dernier parti, il faut en conclure qu'ils s'y rendirent par l'Arabie; car, dans les temps primitifs, il u'y avait pas d'autre chemin , pour passer d'Asie en Afrique, que le traj&t du golfe Arabique, le chemin de terre par l'isthme de Suez, comme je l'ai fait observer plusieurs fois, étant impraticable à cette époque, à cause des marais qui couvraient la Basse-Egypte.
En outre, comme nous l'avons vu, des témoignages positifs et des faits incontestables ne permettent pas de douter que la civilisation égyptienne ne se soit propagée dans la direction du Sud au Nord. Méroé est plus ancienne que Thèbes, Thèbes que Memphis, Memphis que Sais. Hérodote, il est vrai, ne sait rien de l'origine asiatique des Egyptiens, mais du temps des empereurs romains on vit surgir des traditions qui, non-seulement reconnaissaient en général cette origine, mais qui indiquaient même l'Inde comme la patrie primitive des Egyptiens; et ce qui manque à ces récits sous le rapport de l'antiquité, est abondamment compensé par leur accord avec la nécessité des choses.
Ces traditions ont cependant égaré dans de fausses voies quelques investigateurs modernes. Il n'y a pas longtemps encore qu'en Allemagne on faisait descendre avec une sorte d'enthousiasme, la sagesse égyptienne d'une sagesse indienne encore plus antique. Mais à mesure que des recherches, faites
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avec calme, répandirent la lumière sur les commencements de la civilisation arienne, on vit les preneurs de l'origine indienne de la civilisation égyptienne réduits au silence. En effet, l'histoire des états ariens remonte à peine, comme je l'ai fait voir auparavant, à deux mille ans avant Jésus-Christ, tandis que dès le quatrième millénaire lesPharaons régnaient sur les bords du Nil. Il est dès lors impossible de faire venir la civilisation égyptienne d'un prétendu état primiti f indien , dont l'existence se dissipe en fumée dès qu'on l'examine d'un peu plus près.
Si l'on possédait des monuments des langues primitives parlées par les populations nègres du sud de l'àsie, comme on en a de celles de quelques tribus japhétiques et sémitiques, il ne serait pas difficile, je pense, d'en tirer une preuve de l'origine chamitique des Egyptiens. Mais comme cette ressource importante nous fait défaut, il ne nous reste, après le témoignage de la généalogie mosaïque, après fait incontestable que l'Egypte reçut ses habitants de l'Àbyssinie et de Méroé, et à part la probabilité intrinsèque que Mizraïm prit la même route qui fut plus tard suivie par les Cuschites, il ne nous reste, dis-je, que la preuve qui se tire de la religion.
La confiance déplacée qu'ont inspirée des sources peu anciennes et peu recommandables, a fait débiter une foule de fables sur le culte des Egyptiens. Les monuments seuls et leurs inscriptions hiérogyphiques , peuvent être admis comme des témoins pleinement valables au sujet de la croyance des temps les plus anciens. Hérodote raconte que les Egyptiens avaient partagé leurs dieux en trois classes. A. la première appartenaient, selon lui, huit divinités, parmi lesquelles se trouvait Khem, appelé Pan chez les Grecs ; la seconde en comprenait douze, parmi lesquels se trouvait V Hercule égyptien; et quant aux dieux qui composaient la troisième classe, Hérodote n'en donne pas le nombre, mais il place parmi eux Isis, Osiris elHorus. Les monuments sont
(1) Hist. II, 14».
d'accord avec ce témoignage du père de l'histoire; mais ils indiquent en outre, que ces trois classes de dieux désignent en même temps des développements essentiellement distincts, dans l'intervalle desquels ont eu lieu, selon toute apparence, des luttes violentes.
On cite ordinairement comme dieu suprême de la première classe, Ammun ou Ammon, dont le nom signifie, d'après Manethon, dieu caché. On trouve, en effet, le nom d'Ammoa sur les monuments les plus anciens ; mais l'Anglais Wilkinson a fait la remarque importante (1), que ce nom y a été gravé plus tard, ou qu'il a été mis, avec d'autres mots encore, à la place d'une inscription plus ancienne qui a été raturée. Il exprime, en outre, l'opinion que, partout où une main plus récente a ajouté l'inscription Ammun, se trouvait auparavant le nom de Khem. Et moi aussi, je crois que l'idée d'un dieu caché est le produit d'une philosophie plus récente et n'appartient pas aux premiers développements de la civilisation des peuples. Dès lors nous ferons bien d'assigner à Khem la première place dans la série des dieux égyptiens.
Cedieu estsans contredit un dieu phallique : il est représenté enveloppé de langes, les bras libres, tenant de l'un, un fouet, d'esclaves, signe antique de la domination en Egypte, et de l'autre le phallus. Etienne de Bysance le dépeint dans la même attitude et tourné vers Séléné (la lune). Il a ordinairement pour symbole le bouc qui signifie la force génératrice déréglée. Khem porte le surnom de Ka-mut-ef, c'est-à-dire époux de sa mère. Quelle est cette mère de Khem, qui est en même temps son épouse? Très-probablement, c'est la déesse Mut, mot qui signifie mère. Elle porte le surnom de reine des ténèbres et elle est la matière primitive, de laquelle tout est sorti, même le monde des dieux. En tant que fécondée plus tard par le dieu suprême, qui fut sa première production, elle donna naissance à la création régulière. Mut est ainsi tout à
(î) Bunsen, Wcltstellung Egyplcns 1.435.
la fois la mère et l'épouse de Khem, du père générateur, et sa signification revient à celle de la déesse Mylitta.
Les autres dieux du premier rang sont Num, Kneph ou Chnubis à la tête de bélier, source première de l'esprit ou du vent animé, qui mit en mouvement les eaux de la matière primitive ; Plah, le maître du feu et l'architecte du monde, représenté ordinairement sous forme de nain ou de cabire; et Ra ou Phra, le dieu du soieil, représenté avec une tête d'aigle surmontée d'un disque solaire. A ces trois dieux correspondent les déesses Seti, représentée, sur les plus anciens monuments, avec la flèche, symbole de la lumière, Ank ou Anukis qui parait signifier la terre, et Hekl, à la tête de grenouille, symbole de l'eau. Les antiquaires placent aussi ordinairement parmi les divinités du premier rang, Neith, que les Grecs d'une époque plus récente comparent toujours avec Àthéné ; mais il est vraisemblable que cette déesse est d'une origine moins ancienne, et qu'elle a seulement été transportée des contrées ariennes sur le Nil par la domination des Hyksos.
Philon de Byblos, ancien auteur phénicien, expose, gur la naissance de l'univers, une doctrine qui sans contredit est originaire du Nil. C'est ce qui ressort, non-seulement de la manière de présenter les choses, mais encore des noms euxmêmes. « A l'origine des choses, dit-il, existait un air obscur et en mouvement (l'esprit de Khem), et un chaos sombre et ténébreux (la matière primitive). Leur contact mutuel donna l'essor à l'amour, qui féconda la matière première. » En d'autres mots, Khem naquit de la matière originelle et développa sur le champ tous les germes de la vie, et c'est ainsi qu'à peine né, il fut l'époux de sa mère. — « L'amour, continue Philon, s'étant communiqué au sombre Chaos, celui-ci devint Mut, que les uns se représentent comme le limon, d'autres comme une corruption issue d'un mélange aqueux. Du sein de Mut, naquit l'œuf du monde, et lorsque cet œuf vint àéclore, il mit au jour le feu élémentaire, le soleil, les étoiles, la terre » .
Je reconnais dans cet important passage de l'écrivain phé-
DU GENRB HUMAIN. 319
nicien, le système cosmique qui a servi de base à la première série des dieux égyptiens. Nous y rencontrons l'idée d'une union originaire des forces productrices du monde, un instinct phallique, qui nous rappelle la Mylitta et le Moloch des Charnues de l'Asie supérieure. On retrouve du reste dans l'ancien pays des Pharaons les idées et les usages particuliers au culte de Mylitta et de Moloch.
Ainsi, la circoncision, au témoignage d'Hérodote régnait depuis longtemps en Egypte et se pratiquait d'ordinaire à l'âge de 12 ans, comme je l'ai montré précédemment. Manéthon rapporte, en outre, que les sacrifices humains étaient autrefois en usage en Egypte. Dans la ville à'IIélithya, dit-il, les Egyptiens immolaient autrefois, pendant la canicule, des hommes qu'ils appelaient typhoniques (consacrés à Typhon) et cela en l'honneur de la mère des dieux. Ces victimes humaines étaient d'abord soumises à un examen, puis marquées d'un sceau, de la même manière qu'on examine et qu'on marque les veaux destinés au sacrifice. On en immolait trois chaque jour ; et cet usage dura jusqu'au temps du roi Àmosis (vers 1680 avant Jésus-Christ), qui abolit cet usage et ordonna de remplacer les hommes par autant d'images en cire » .
Ainsi, l'immolation des victimes humaines avait lieu en Egypte, comme on le voit, à la même époque de l'année qu'en Assyrie, c'est-à~dire, pendant les jours de la canicule, lorsque le dieu du soleil déploie ses ardeurs dévorantes. Cette concordance est frappante.
Mais il est encore une autre circonstance qui mérite d'être prise en considération. Jamais aucun peuple ne prit autant de soin des tombeaux que les Egyptiens. Ces édifices gigantesques qui portent le nom de pyramides et dont la construction occupa des millions de bras, étaient les tombeaux des rois. Les Egyptiens les plus pauvres ne reculaient eux-mêmes - devant aucune dépense pour embaumer les corps de leurs proches, et par ce moyen, les rendre indestructibles. En un mot, on peut dire que toutes les pensées et les actions de ce
peuple étaient dirigées vers la conservation de ses tombeaux. Or, je ne vois d'autre moyen d'expliquer un usage si étrange, qu'en admettant que, d'après la croyance des Egyptiens, la durée de l'âme humaine était subordonnée à l'incorruptibilité du corps qu'elle avait habité. Hérodote dit, en effet, quelque chose de semblable; mais il y ajoute des assertions qui, du moins dans la liaison des idées dans laquelle il les énonce, ne peuvent pas être exactes. « Les Egyptiens (1), dit-il, furent les premiers qui affirmèrent l'immortalité de l'âme. Ils enseignent que, si le corps vient à se corrompre, l'âme passe dans un animal né en ce moment, et que, après avoir émigré successivement dans les corps de toutes sortes d'animaux terrestres, marins et aîlés, elle rentre enfin dans un corps humain; et que cette période de migrations s'achève dans l'espace de 3000 ans. »
Hérodote, évidemment, parle ici* de la métempsychose ; mais cette croyance seule ne suffit pas pour expliquer l'anxiété avec laquelle les Egyptiens veillaient à la conservation des corps de leurs morts. Si le cercle des migrations susdites durait 3000 ans et commençait aussitôt après la corruption du corps, ils étaient bien insensés de prodiguer tant de baume et de parfums odoriférants pour chercher à retarder une chose inévitable : ils auraient dû, au contraire, tâcher de hâter la dissolution des cadavres. Le rapport d'Hérodote réunit donc deux propositions contraires et inconciliables ; et cependant on ne peut douter qu'il ne dise la vérité. Les Egyptiens ont, en effet, comme les pyramides et les grands mausolées le prouvent clairement, travaillé avec la plus grande sollicitude à préserver de la corruption les corps de leurs morts ; et d'autre part, ils ont cru à la métempsychose. Mais cette croyance et cet usage n'avaient pas pour origine une idée commune, c'étaient deux choses essentiellement distinctes
Comme la construction des pyramides remonte à la plus
(l) Hérodote II, 123.
haute antiquité, il s'en suit que, dès ces temps reculés, l'opinion du peuple égyptien était, que l'âme ne dure qu'aussi longtemps que les différentes parties du corps tiennent ensemble. Celte hypothèse, nous l'avons dit, est le seul moyen d'expliquer le zèle avec lequel ils élevaient pour leurs morts des monuments si solides et si durables. Plus tard, ils crurent à la nature immortelle de l'âme et à ses migrations à travers une série de corps indifférents ; mais du jour où cette doctrine trouva accès chez eux, l'embaumement des corps morts n'eut plus pour eux aucune signification. Cela n'empêcha pas, du reste, la continuation de cet usage protégé par l'antiquité et l'habitude, et c'est alors que ces deux doctrines, originairement opposées, furent réunies d'une manière artificielle et contraire à la vérité des choses, comme on le voit dans le passage cité d'Hérodote.
L'usage antique d'élever des pyramides pour les morts, et de protéger les cadavres de tout un peuple contre la corruption au moyen de l'embaumement, s'accorde sans doute trèsbien avec cette religion antique des Chamites, qui faisait provenir le monde des alliances des divinités entr'elles ; qui, par la circoncision, consacrait à la déesse de la nature les instincts sexuels des adolescents, et qui immolait des victimes humaines aux ardeurs bridantes du soleil d'été. Mais les doctrines spi ritualisées, qui furent ensuite imposées au culte égyptien par une révolution plus récente, lui étaient originairement étrangères.
Passons maintenant aux dieux de second ordre. Comme aucun document certain n'en détermine les noms, on en est réduit de ce chef à de simples suppositions, lesquelles offrent d'autant plus de difficulté, que, vu le nombre énorme de divinités créées dans le cours des temps par la mythologie égyptienne, il est presqu' impossible d'éviter des erreurs, Le mieux est donc de s'en tenir aux inscriptions trouvées sur les monuments. Voici les dieux et les déesses que Bunsen range dans la seconde classe : Konsu, Tel ou Tkot, Alumu, Muntu,
322 HISTOIRB PRIMITIVE
Sébak, Seth, six dieux en tout ; puis autant de déesses : Pacht, la déesse de Bubaste, à la tête de chat ; Héther, comparée à l'Aphrodite des Grecs; Ma, à la tête de* lion, Tefnu, Netpé, Anta. Toutes ces divinités sont fils et filles de la lumière, du feu, ou de la force créatrice. Lorsque leur culte prit naissance, la croyance à l'immortalité de l'âme et à la mélempsychose devait déjà être répandue, car elles ont toutes une double relation, avec le monde supérieur et avec le monde inférieur. Les anciennes religions avaient en outre déjà commencé à se spiritualiser, car on leur consacrait diverses vertus de la vie civile, la justice, la vérité, ainsi que des arts, des sciences, et les jouissances de la vie sociale.
Quant à la troisième série des dieux égyptiens, le culte à'Isis et d'Osiris en forme le point central, en même temps qu'il indique un développement important dans la religion d'Etat de ce pays. Hérodote rapporte (1) que «le culte seul d'his et d'Osiris est commun à tous les Egyptiens, que hors de là, chaque district sacrifie à des dieux particuliers ; et que leurs usages religieux sont si différents , qu'un mode de sacrifice prescrit en un lieu est en un autre endroit une faute punissable. »
Il résulte, selon moi, de ces paroles, que l'Egypte était autrefois, comme l'Allemagne moderne, partagée en une foule de petits états, dont chacun avait sa civilisation propre et ses dieux particuliers; et l'on peut raisonnablement soupçonner que les souverains de ces petits états favorisaient à dessein la diversité des cultes, afin que l'aversion réciproque des habitants de ces divers royaumes, leur rendit plus facile le maintien de leur puissance.
Mais plus tard cet état des choses aura été changé par quelque grand bouleversement, et sans aucun doute, la force aura joué le rôle principal dans cette révolution.
N'eût-on d'ailleurs aucune autre preuve de la nature violente de ce changement, elle ressortirait déjà assez clairement du
(\)Hisi., 11,42.
DU GEKR2 HUMAIN. 323
symbole égyptien de la royauté. Ce symbole est un fouet d'esclave : or, il est impossible d'admettre un gouvernement doux et bon, là où un pareil symbole désigne la puissance divine et humaine. Selon toute apparence, un soldat heureux s'empara du pouvoir dans tout le pays, et introduisit en même temps un culte commun, afin de réunir aussi par des moyens spirituels en un seul corps politique, des populations jusque là divisées entre elles. Or, en pareil cas, on tâche ordinairement de rattacher ce qu'on introduit de nouveau, à ce qui existait déjà dans le pays : sans cela, l'innovation ne parviendrait pas facilement à gagner de la consistance. 11 est dès lors vraisemblable, que le culte à'Isis et à'Osiris s'appropria les éléments essentiels des cultes divers qui existaient auparavant en Egypte; et, en effet, un examen détaillé vient à l'appui de cette supposition.
Les Egyptiens, peut être aussi les Grecs, ont créé sur le culte d'isis un mythe plein de richesse, dont voici les traits principaux. Déjà tous les jours de l'année lunaire de 360 jours avaient leurs dieux, lorsque Ra, le dieu du soleil maudit son épouse, la déesse Nature, en disant qu'elle ne devait plus enfanter, ni en aucune année ni en aucun mois. La cause de cette malédiction était que Ra s'était aperçu que son épouse avait des relations adultères avec Sébak, dieu du temps. La déesse Nature eut alors des rapports avec 1 "ot, l'Hermès ou le Mercure égyptien, qui sut imaginer un expédient pour éluder la malédiction du dieu du soleil. En jouant aux dés, il gagna sur la Lune cinq jours, qui furent ajoutés comme complémentaires à l'année et portèrent ainsi le nombre des jours de l'an à 365. La déesse, en reconnaissance, accorda ses faveurs à l'heureux joueur, et mit au monde cinq enfants, qui naquirent chacun des cinq jours supplémentaires : Le premier jour, naquit Omis, à la naissance de qui retentit une voix qui disait : « Le maître de l'univers est né; » le second jour naquit Arueris ou Horus ;le troisième, Typhon, le quatrième, Isis, et le cinquième, Nephtis ou Netpé.
Jusqu'ici, ce mythe est astronomique. Chaque jour de l'aDnée étant, d'après la manière de voir des Egyptiens, consacré à un dieu particulier, il fallut bien faire naître cinq nouveaux dieux, lorsque l'année, de lunaire devenue solaire, s'accrut ainsi d'autant de jours. Mais dans ses développements ultérieurs, le mythe d'ïsis reçoit en même temps une forme physique et historique. Dès le sein de sa mère, Osirisy dit-on, aima Isis, et il en eut Horus, qui de la sorte se trouve être en même temps fils et petit fils de la déesse Nature. Osiris et Isis sont ainsi les forces génératrices de l'univers, considérées sous le double rapport des forces primitives mâles et femelles, ils reviennent donc l'un et l'autre à Khem, le plus ancien dieu phallique, et à Mut, la mère de l'univers. De là vient que, sur les monuments, Osiris est appelé tantôt le frère, tantôt l'époux, tantôt le fils et quelque fois même le père d'ïsis (1). Le caractère phallique de ce couple se manifeste clairement dans leur culte. Partout, d'après Plutarque (2), l'image d'Osiris est celle d'un dieu phallique.
Hérodote décrivant la fête qu'on avait coutume de célébrer chaque année en été à l'honneur de la naissance d'Osiris, dit que les femmes y portaient dans les villages et au son des flûtes, des espèces de marionnettes représentant Osiris sous cette forme, et que le soir de cette fête, chaque Egyptien immolait un porc devant la porte de sa demeure. Ces animaux passaient en Egypte pour impurs et abominables, et on ne les offrait qu'à Isis et à Osiris, parce qu'ils étaient le symbole de l'instinct sexuel déréglé.
Dans la plupart des religions consacrées au culte de la Nature en Orient, les forces génératrices suprêmes sont en rapport avec le soleil et la lune. Il en était de même en Egypte: Dans certaines descriptions, Osiris est représenté, à ne pas s'y méprendre, comme dieu du soleil et Isis, comme déesse de la lune. Mais ils expriment en même temps des idées qui
(1) Bunsen, I, 485. - (2) 1b. I, m.
Dt GENRE HUMAIN. 325
se rapportent au pays du Nil. Osiris y devient le torrent béni qui féconde la vallée du Nil ; et Isis est le symbole de la terre qui reçoit de lui la semence des végétaux. Ainsi conçus, Osiris et Isis sont combattus par des puissances ennemies. Ces adversaires sont d'abord le feu du soleil méridional, qui en été brûle la terre et menace de dessécher le courant du Nil, de concert avec ses alliés, les vents brûlants de l'Ethiopie et de l'Arabie ; et en second lieu, la mer, qui engloutit le Nil. La première de ces puissances ennemies, Typhon, a été représentée sous la forme d'un serpent monstrueux, et la seconde, appelée Nephtis, est considérée comme l'épouse de Typhon. D'après la tradition mythologique, Typhon et Nephtis sont tous deux stériles, et, jaloux du mariage heureux (['Osiris et à'Isis, ils complotent leur perte. Un jour cependant Osiris se trouva par erreur avec Nephtis, qui donna ensuite le jour à nn fils nommé Anubis. Mais la chose ne resta pas cachée à Typhon, qui trouva chez la déesse le mélilotus, sorte de roseau qui était le signe distinctif d'Osiris. Cette partie du mythe signifie évidemment que le débordement du Nil, arrivé à son plus haut point, fait germer des végétaux jusque sur la plage sablonneuse de la mer, qui est le domaine de Nephtis (l). Typhon se vengea cruellement à' Osiris : pendant un festin, il se jeta sur lui avec ses compagnons, le tua, enferma son corps dans un cercueil magnifique et le jeta dans le Nil. Ce cercueil surnagea, entra dans la mer par l'embouchure tanitique, qui, pour ce motif, fut maudite, et toujours porté par les îlots, il arriva à Byblus en Phénicie. Là, il resta suspendu sur le rivage à un buisson, qui, par la puissance du dieu renfermé dans le cercueil, prit promptement l'accroissement d'un grand arbre.
Isis fut inconsolable de la mort de son époux. Sa douleur et celle du pays entier, fut représentée par une fête funèbre, qui se célébrait en automne, à l'époque où le Nil,
(1) Erschund Grilber, Encycl, III, 6.
poussé en avant par le vent du sud, se décharge dans la mer, et que la longueur des jours recommence à décroître. Isis cherche partout en gémissant le corps de son époux, et apprenant qu'il a été porté jusqu'en Phénicie, elle se hâte de s'y rendre, et après l'avoir retrouvé, elle le rapporte en Egypte.
La tradition de l'arrivée du corps à'Osiris en Phénicie sur les flots de la mer, est née, sans doute, de la pensée que la fertilité de ce rivage provient de l'eau du Nil dissoute dans la mer. Quant au recouvrement du corps à'Osiris, il était pour les prêtres égyptiens l'objet d'une seconde fête. Ils portaient à la mer, au milieu d'une procession solennelle, une châsse sacrée, dans laquelle se trouvait une cassette en or. Ils versaient dans cette cassette de l'eau potable, qu'ils mêlaient avec de la terre, puis ils y ajoutaient des aromates. Cela fait, tout le monde s'écriait avec allégresse : Nous l'avons trouvé. Lorsque la terre, fécondée par les eaux du Nil, produit une riche moisson de plantes, Osiris ressuscite à une vie nouvelle. Mais les souffrances du dieu ne sont pas pour cela terminées: Typhon, étant à la chasse du sanglier, trouve le corps à'Osiris et le déchire en 14 morceaux, qu'il partage entre ses 14 compagnons. Mais comme aucun d'eux ne veut accepter le Phallus, Typhon le lance dans le Nil. Isis, apprenant ce nouvel outrage, parcourt, dans un esquif de papyrus, le pays inondé, pour rechercher les membres épars du corps d'Osiris, et les ayant recueillis, elle ordonne aux prêtres d'ensevelir ces précieux restes, et de tenir secret le lieu où ils le déposeront, de peur que Typhon ne l'apprenne. Le Phallus seul n'a pas été retrouvé ; mais, dévoré par les poissons du Nil, il communique désormais sa puissance créatrice à tout le fleuve. Isis en fait faire l'image en or, et ordonne aux Egyptiens de le vénérer avec le plus grand respect.
Cette tradition à'Osiris mis en pièces, a trait, selon toute apparence, aux canaux dans lesquels le Nil fut divisé pour accroître la fertilité de l'Egypte. Ce partage fut représenté
comme un sacrifice de son propre corps que le dieu faisait à son pays.
Cependant Horus, fils du dieu tué, un second Osiris, a grandi. Sa mère, ainsi que l'esprit de son père, l'excite à tirer vengeance de Typhon. Il s'avance donc pour le combattre, mais les compagnons de Typhon le tuent aussi ; car, attendu que le Nil succombe toujours de nouveau aux puissances ennemies, il faut que chaque année voie mourir Osirisou Horus, son image. Mais à la fin, Horus triomphe du Serpent, qui, pour échapper à la mort, se change en crocodile. Ainsi l'apothéose du Nil et de sa vertu fécondante, est le germe du mythe à'Isis et à' Osiris.
Cependant cette tradition fut aussi de bonne heure envisagée sous un point de vue métaphysique. Osiris y devient le prince du monde inférieur, devant le trône duquel doivent comparaître les âmes des morts, pour y rendre compte de leurs actions et recevoir leur sentence. Cette partie du mythe d'Osiris fut célébrée par des mystères particuliers, qui dans la suite, à cause de leur couleur mystique, se propagèrent aussi au loin hors de l'Egypte.
Mais nous n'avons pas encore épuisé toute la signification de ce mythe, qui a un côté historique de grande importance. Les cinq dieux de ce mythe, non-seulement Osiris, Isis et Horus, mais aussi Nephlis (Netpé) et Typhon, lequel, comme je le montrerai tout à l'heure, s'appelait Seth en langue égyptienne, sont représentés sur les plus anciens monuments comme des êtres bienfaisants (1). D'où vient donc que Typhon et Nephtis ont été convertis en puissances ennemies et pernicieuses? Ce changement fut dû a la haine des Egyptiens pour les ïïyksos, de la race de Sem, qui pendant 500 ans tinrent l'Egypte sous leur joug. Dès les temps les plus reculés, on trouve chez les Sémites la croyance à un dragon malfaisant, nommé Typhon, sous le nom duquel ils comprenaient
(1) Bunsen, I, iU.
tous les éléments nuisiblesde la nature. Homère et Hésiode (1), savent déjà que le malfaisant Typhon a sa demeure dans le pays des Araméens. La conquête de l'Egypte par les Hyksos fit aussi connaître le dragon dans le pays du Nil, et le peuple opprimé, vit dans ses bourreaux des enfants de Typhon. Selon le témoignage de Diodore et de Plutarque, les Egyptiens croyaient que toutes les espèces d'hommes ou d'animaux de couleur rouge ou brune, tels que les Sémites, les ânes, les taureaux et les chiens dont le poil est roux, étaient consacrés au dragon.
Toutefois ce dieu étranger reçut en Egypte un nom indigène. D'après le témoignage de Plutarque, on y donnait à Typhon le nom de Seth, nom qu'avait déjà porté dans des temps plus anciens le Mars égyptien, être farouche et sauvage, il est vrai, comme l'Arès des Grecs, mais qui n'était nullement considéré comme hostile au peuple égyptien (2). La donnée fournie par Plutarque signifie, par conséquent, que le nom de Seth, qui existait depuis longtemps, fut transporté au dieu étranger Typhon : ce qui ne peut guère avoir eu lieu pour un autre motif que, parce que les Sémites, pendant leur domination en Egypte, n'honorèrent entre tous les dieux de ce pays, que Seth, le dieu de la guerre. Mais après l'expulsion des Hyksos, la haine publique se porta sur tous les restes de leur ancienne domination : la religion des Sémites, leurs croyances, leur civilisation, tout fut soumis à la malédiction. Typhon, en particulier, le dieu sémitique, fut pour l'Egyptien le résumé de toutes les influences nuisibles à son pays ; et Seth lui-même, le dieu indigène de la guerre, fut la victime de leur vengeance, parce que les Sémites, pendant leur règne, l'avaient eu en vénération. Les antiquaires modernes, qui ont examiné à fond les monuments égyptiens, Champollion, Rossellini, Wilkinson, disent unanimement que le nom de Seth a été effacé d'une foule d'inscriptions.
(!) Movers, I. 24. — (2) Mth, Geschichle der Philo*.
Ainsi, quelqu'imparfaite que soit la connaissance que Ton ajusqu'à présent de la religion égyptienne, on peut toutefois affirmer avec certitude qu'on doit y distinguer trois périodes. 1° Celle des anciens temps, où l'Egypte, divisée en plusieurs petits royaumes, n'avait pas de culte commun ; 2° celle de la domination des Hyksos, pendant laquelle des doctrines sémitiques y furent propagées, même à l'aide de la violence; 3° celle du rétablissement de l'indépendance du pays et de l'expulsion des étrangers qui s'y étaient établis. Les rois qui, par leurs efforts, reconquirent la liberté, réussirent à réunir en un grand royaume les états particuliers qui existaient auparavant, et ils affermirent l'unité politique par l'établissement d'un culte commun, qui avait pour point central l'adoration à'Osiris et A'Isis.
Ce résultat de nos recherches sur l'ancienne religion égyptienne est du reste confirmé par l'histoire politique du pays, dont nous allons maintenant nous occuper. Cette histoire se divise en trois périodes bien distinctes : Celle du royaume ancien, celle du moyen et celle du nouveau, auquel mit fin en 525 avant Jésus-Christ, la conquête de l'Egypte par Cambyse, roi de Perse.
Nous avons dit précédemment que, d'après Manéthon, la durée du royaume d'Egypte, depuis le premier roi de race humaine, jusqu'en 340 avant Jésus-Christ, est de 3555 ans. Mais si l'on additionne les années de chaque dynastie et de chaque roi, telles qu'il les assigne, on obtient un nombre d'années beaucoup plus considérable. II résulte delà, ou que le chiffre du total est inexact, ou que plusieurs dynasties ont régné en même temps. Eusèbe déjà admet cette seconde supposition ; et à l'appui de sa manière de voir, il fait remarquer que Manéthon place ces différentes dynasties en différents lieux, appelant les uns Thinnites les autres Thébaïtes, Memphites etc. Cette explication a, sans doute, beaucoup de vraisemblance; mais cependant, comme ni les listes de ces rois, ni les monuments ne nous donnent aucun renseignement sur
la question de savoir lesquelles de ces dynasties étaient contemporaines, on est obligé de renoncer à avoir un calcul exact.
Je me bornerai donc à indiquer les résultats généraux. Manéthon attribue à la première dynastie huit rois et une durée de 263 ans. Elle a pour fondateur Mènes, cité également sous ce nom par Hérodote et Diodore de Sicile. Aujourd'hui encore, on voit dans les environs de l'ancienne Memphis des traces qui indiquent que le Nil avait autrefois un autre cours, et qu'il eôtoyait les montagnes de l'ouest ou delà Libye. C'est au moyen d'une digue immense qu'il a été forcé de couler au milieu delà vallée. Cet ouvrage, au dire d'Hérodote, doitavoir été exécuté par Menés. Or Manéthon appelle Menés un Thinnite, ou un étranger venu de This, ville située dans la haute Egypte ; et comme ce même Menés régna cependant aussi à Memphis, quidepuislorsfutla capitale delà moyenne Egypte, il est apparent que ce prince réunit pour la première fois la haute et la moyenne Egypte. D'autre part le commencement du règne de Menés, comme je l'ai fait observer plus haut, doit, conformément à la somme totale indiquée par Manéthon, remonter, jusqu'à l'année 3895 avant Jésus-Christ ; et si les huit rois de cette première dynastie ont régné ensemble 263 ans, il faut en placer la fin en l'an 3632 avant Jésus-Christ.
A la dynastie de Menés succède dans Manéthon une dynastie Thinnitiqiie, avec 9 rois et une durée de 302 ans ; puis une dynastie Mempkitique, également de neuf rois et qui dure 214 ans. Il semble que ce soit ici le cas de devoir admettre le règne simultané de deux dynasties, en considérant toutefois comme principale celle de Memphis. Dès lors, comme la première dynastie de cette ville se termine en 3632 avant Jésus- Christ, et que la seconde dura en tout 214 ans, cette dernière finira en 3418 avant Jésus-Christ.
La 4e dynastie, qui régna également à Memphis compte, d'après Manéthon 8 rois et dure 284 ans, par conséquent jusqu'en 3134 avant Jésus-Christ. C'est à trois princes de
cette dynastie, Soufis (sur les monuments, Chufu), Sophris, (Schofra, sur les monuments) et Mencherès, qu'appartiennent les trois plus anciennes pyramides. La construction de ces gigantesques tombeaux fit perdre à ces princes l'affection du peuple, qui fut opprimé d'une manière inhumaine par les deux premiers. A l'extinction de cette quatrième dynastie, le royaume paraît, avoir été de nouveau divisé; car la cinquième est appelée parManéthon Eléphantinique, et, d'après les principes développés précédemment, elle ne peut pas être comptée.
Ce ne fut que la sixième qui régna de nouveau à Memphis ; et comme Manéthon lui assigne une durée de 203 ans, sa domination se sera étendue jusqu'à l'an 2931 avant Jésus- Christ.
La 7me et la 8me régnèrent également à Memphis ; mais Manéthon ne donne pas les noms de leurs rois et les nombres qu'il indique sont falsifiés. Ainsi, en donnant à la 7me cinq rois, il ne lui accorde que 70 jours de durée, et à la 8me seulement 146 ans pour 27 rois. Bunsen soupçonne une erreur dans le nombre de 27 roisj et propose de séparer 20 de 7, et de faire rapporter le nombre 20 à la durée de la 7me dynastie, de sorte que au lieu de 70 jours, on devrait lire 20 ans et 70 jours. Mais cette supposition est trop arbitraire et aucune raison ne la justifie. Dès lors, je crois préférable de m'en tenir aux nombres indiqués et de clôturer la 8me dynastie en 278o avant Jésus-Christ.
Alors paraît avoir commencé pour l'Egypte une époque de trouble et de confusion. Les dynasties de Memphis cessent pour toujours. Deux maisons, que Manéthon désigne comme la 9mc et la 10me dynastie et qui durent ensemble 594 ans, ont leur siège à Héracléopolis dans la moyenne Egypte. Le seul roi, dont les listes conservées par Manéthon citent le nom dans ces deux dynasties, Achtoes, doit avoir surpassé en cruauté tous les souverains des anciens temps : il fut déchiré par un crocodile. Du reste, les deux maisons régnantes d'ïïé-
racléopolis paraissent avoir été des dynasties collatérales, et ne pouvoir dès lors être comptées à la suite des autres, car derrière ces dynasties apparaissent des rois purement thébaïques. Le siège du royaume aurait, selon toute apparence, été reporté dans l'Egypte méridionale.
La onzième dynastie, comme je viens de l'insinuer, était thébaïque. Manéthon lui donne 16 rois, et seulement 43 ans de durée ; de sorte que, en moyenne, chaque roi ne règne pas encore trois ans entiers. Si ces nombres sont exacts, j'oserais manifester le soupçon que ces fréquents changements de règnes sont un sfgne de troubles et de révoltes. Après cette dynastie, Aménèmès en fonde une douzième, qui, avec ce prince, comprends souverains sur une durée de 176 ans. Ne pouvant, d'après mon opinion, faire compter les deux maisons d'Héracléopoîis, il faudra placer la fin de la 12me dynastie en 2566 avant Jésus-Christ. Il faut qu'à cette époque il ait été d'usage de donner aux enfants les noms de leur père, ou de leur grand-père ; car entre les rois de la 12e dynastie on trouve trois Sesortesen et quatre Aménèmès.
Un de ces derniers, d'après Lepsius, a entrepris deux des constructions les plus grandioses de l'ancienne Egypte, le Labyrinthe, destiné d'abord à lui servir de sépulture, mais qui plus tard subit des changements pour servir à une autre destination; et le lac Moeris, vaste réservoir, qui couvrait environ 70 milles carrés de terrain et qui était destiné à recevoir le superflu des eaux du Nil. Des canaux y amenaient l'eau de ce fleuve, et lorsqu'il était rempli, on le fermait au moyen d'écluses, qui, pendant les années de sécheresse, étaient ouvertes pour abreuver le sol altéré. Grâce à cet ouvrage remarquable, de vastes territoiresde lamoyenneEgypte, qui étaient auparavant déserts et sans culture, se métamorphosèrent en fertiles campagnes.
La 13e dynastie siégea aussi à Thèbes comme les deux précédentes. Les noms des rois qui en font partie ne sont pas mentionnés dans leslistesde Manéthon que l'on a conservées.
Elles nous apprennent seulement qu'ils furent au nombre de 60, et qu'ils régnèrent en tout pendant 453 ans, de sorte que cette dynastiese terminerait en l'an 2113 avant Jésus-Christ.
La 14e fut une dynastie latérale, dont le siège était à Xoïs, dans le Delta; elle compte 76 rois, qui, en tout, doivent avoir régné 184 ans. Nous ne pouvons pas la faire compter dans la somme totale.
C'est avec ces deux dernières dynasties que se termine l'histoire de l'ancien royaume d'Egypte. La chronologie de cette période tout entière, est, sans contredit, incertaine : non-seulement les années du règne de la 7e dynastie ne sont pas indiquées ; mais encore la règle que nous nous sommes faite de ne pas compter dans la somme totale les dynasties particulières qui, par le lieu où elles régnèrent, paraissent n'être que des dynasties latérales, cette règle, disons-nous, peut sans doute se justifier par des raisons de probabilité intrinsèque, mais on ne peut en démontrer la justesse par des témoignages positifs. La seule épreuve possible qui puisse être tentée pour vérifier le résultat de nos calculs, accuse une lacune de 80 ans.
Voici en effet la méthode que nous avons suivie jusqu'à présent. Nous avons pris pour base la donnée fournie par Manéthon, d'après laquelle les 30 dynasties humaines régnèrent, jusqu'en 340 avant Jésus-Christ, pendant un espace de 3555 ans. Nous en avons conclu que le premier roi de la première dynastie, a commencé à régner en 3895. De ce chiffre nous avons ensuite soustrait le total de la durée de toutes les dynasties que , d'après les caractères indiqués, nous nous sommes crus autorisés à déclarer faire partie de la série principale ; et de la sorte, nous sommes arrivés à l'an 2113 avant Jésus-Christ, comme marquant la fin de la 14e dynastie et de l'ancien royaume d'Egypte. Mais on peut également suivre la route opposée, c'est-à-dire, en partant d'un point chronologique certain dans les dynasties plus récentes, remonter par le calcul vers celles qui ont pré-
cédé. Ainsi, la 26e dynastie se termine à la conquête de l'Egypte par Cambyse, roi de Perse, conquête qui eut lieu en 525 avant Jésus-Christ. Si partant de là, on additionne ensemble les années pendant lesquelles ont régné la 15e dynastie et les suivantes jusqu'à la 26e inclusivement, on obtient le cliiiïre de 1668, et l'on trouve peur le commencement de la 15e dynastie, l'année 21 93 avant Jésus-Christ. Cette année devrait être également celle de la fin de la 14e dynastie et de toute la période comprise par l'ancien royaume d'Egypte. Mais il n'en est pas ainsi. La fin de la 14e dynastie tombe, comme nous l'avons vu, non en l'an 2193, mais 80 ans plus tard, en 2113. Cette épreuve signale donc une différence de 80 ans.
Userait, sans doute, facile, en s'escrimant avec art comme le fait M. Bunsen, de faire disparaître, par des explications quelconques, 80 ans des chiffres de l'ancien royaume d'Egypte; mais un historien ne peut pas procéder de cette manière. Avouons donc loyalement que la chronologie de l'ancien royaume d'Egypte manque de certitude. Mais il en est tout autrement de l'histoire du royaume moyen et de celle du nouveau, ou de la domination des Hyksos et des dynasties indigènes qui les suivirent. Le chiffre 1668, que je viens d'indiquer, est hors de tout doute, comme il sera démontré ultérieurement par un fait astronomique bien établi.