COMMERCE DU LEVANT
Depuis plus de vingt siècles le commerce du Levant est en quelque sorte le patrimoine des MarseiHais , qui en ont ouvert les portes aux autres nations de l'Europe.
En effet il était naturel que les Marseillais fréquentassent^ dès les premières années de leur établissement chez les Saliens, les contrées regardées par eux comme leur patrie, et où ils trouvaient les divers objets de luxe, d'industrie et de première nécessité qui leur manquaient dans la Celtique.
De cette fréquentation formée par le besoin autant que par le doux souvenir qui les attachait aux lieux qui avaient vu naître
leurs ayeux, résultèrent insensiblement des liaisons d^un intérêt plus étendu ; cet intérêt se développa encore mieux dans le XP siècle et motiva les descentes, les incursions, le séjour, les établissements politiques ou guerriers de ces hommes exaltés par la gloire, la religion , le fanatisme ou la cupidité et que rhistoire nomme Choisies. Ce qui frappe d'étonnement, nous surtout Provençaux du XIV* siècle , qui préoccupés de nos idées civilisatrices ne pouvons nous décider à tenir compte aux anciens des prestiges au milieu desquels ils vivaient , c'est que ce fut sous la domination féodale la plus tyrannique , celle des Vicomtes , que les Marseillais jetèrent dans la Grèce, la Syrie, la Palestine et l'Egypte les fondements du riche commerce qu'ils y font encore aujourd'hui.
Les croisades leur procurèrent des établissements fixes sur les côtes qu'ils fréquentaient depuis environ i,5ooans comme simples navigateurs pour le trafic, déposant ou échangeant dans une contrée les raarchan-
dises prises dans une autre. Leurs succès y attirèrent les Espagnols et les Italiens , dont Texeniple fut bientôt suivi par les Anglais et par les villes maritimes du Nord. Vers la fin du dernier siècle il ne restait plus que deux puissances en Europe dont l'ambition inquiète semblait vouloir s'approprier le commerce dn Levant, ne pouvantpas en conquérir les terres.
On a fait l'observation que depuis la fin du XV® siècle jusques vers le milieu du XVP, les Turcs, avant de commencer une affaire d'intérêt ou de commerce avec les nations européennes peu connues d'eux, exigeaient la présence d'un Marseillais, comme le plus sûr garant de la bonne foi des traités. Cette circonstance historique est infiniment honorable pour Marseille; elle prouve la haute idée que les Mahométants avaient de la frenchise de ses commerçants , depuis environ 5oo ans qu'ils les fréquentaient avec plus d'assiduité; mais elle impose de grands de-
voirs aux Marseillais de notre siècle et des siècles à venir.
On ne trouve dans nos annales que trois époques véritablement mémorables où le commerce de Marseille ait été troublé dans le Levant , de la manière la plus orageuse.
Ce fut d'abord en iSôa , lorsque Amurat I s'empara d*Andrinople ; plus tard en i453 , lorsque Mahomet II prit Constantinople ; et enfin en 1770 lorsque les Russes descendirent dans la Morée.
Sous Amurat 1 les Marseillais furent presque tous chargés de fers ; Mahomet II en fit massacrer plusieurs et livra au pillage les magasins de tous. Ceux qui en 1770 étaient dans la Morée , furent contraints de quitter leurs maisons et d'abandonner leurs marchandises. Leurs débiteurs virent brûler une partie de leurs papiers , de leurs lettres de change , sous les yeux d'une armée dont le chef du nom d'Orlow , leur promettait secours et protection , alors qu'il les livrait par
politique ou par faiblesse , aux brigandages des grecs mainotes.
On n'a point évalué le préjudice souffert par les Marseillais , pendant les trois mois environ que les Russes séjournèrent en Morée ; mais il est certain que les Francs avaient alors pour environ dix siillioks de marchandises ou de papiers , et que les Marseillais dont le nombre était le plus considérable, durent éprouver la plus forte perte.
Celles des Français seulement fut évaluée à 4>5o,ooo livres.
Dans cet événement dont les Russes ne surent pas profiter ; les Français plus qu'au* cune autre nation furent maltraités par les Grecs ; parmi lesquels se distinguèrent les Mainotes par leurs excès.
Ainsi appelés du nom de Maina leur contrée f placée entre deux chaînes de montagnes , ces Grecs au nombre environ de 5o,ooo y se prétendent descendants des anciens Spartiates. ' ils formaient une répu-
X Sparte oa Lacédémone anjoard*hai appellée Misitra oa
blique indépendante , ennemie déclarée des Turcs » et incessamment occupée de faire agir le cabinet de ^Moscou ou de favoriser ses desseins. Leur principal commerce consiste en esclaves fait indifféremment sur les Turcs et les Chrétiens.
Marseille a fait longtemps d'une manière presque exclusive le commerce du Leyant qui est pour elle ce que le commerce de Marseille est pour la Provence; c'est-à-dire, la source plus ou moins féconde , qui anime l'industrie et perpétue l'aisance. Les exportations qu'on fait dans le Levant se composent en grande partie des productions du sol
Misistra , est la capitale de la Morée* Son cbâteaa a longtemps passé pour imprenable , si ce n'est par famine. Les Tares y ont une mosqnée superbe, près de laquelle est un bopital où les malades de tontes les religions sont rcças et traités avec le pins grand soin , exemple frappant de tolérance et d^bamanité cbez an peaple qai connaît peu Tune et Tantre de ces vertus, Misistra est située sur la rivière de Vasilipotamo , à 40 lieues d'Atbènes , à 87 de Lepante , à i56 de ("onstantinople. Les Marseillais y avaient plusieurs comptoirs au commencement du XV*. siècle. Sous le ministre de Colbert , il y fat établi un Consul Marseillais , mais i! n'y resta que peu d'années.
eu des fruits de l'industrie des différents pays. Ce commerce qu'on appelle commerce dé^ conomie est particulièrement celui de Marseille qui semble destinée à n'en jamais faire d'autre. On la verra toujours rassembler les trésors en tout genre des quatre parties du monde , pour répandre dans une autre contrée le superflu de l'autre. Sa situation et son territoire l'ont bornée depuis sa fondation , à ce genre de commerce comme le seul qui lui soit conveiiable.
Le commerce du Levant a occupé et peut occuper seul près de 5oo navires qui entrent annuellement dans le port de Marseille ou en sortent. Autrefois il n'en occupait environ que 35o.
Des états très-fidèles de ce commerce nous apprennent que depuis 1769 jusqu'en 1778, le nombre des bâtiments de sortie pour le Levant , où il faut aussi comprendre la Barbarie et le royaume de Maroc , s'élevait annuellement à 240 ; que la valeur de leurs changements était de 216,000^000 par an ,
tandis que depuis 1779 jusqu'en 1781 , le nombre des bâtiments de sortie ne fut environ que de 1 5o , et que la valeur des chargements d'une année ne dépassa pas la somme de 20,000,000.
Les auteurs modernes qui se sont occupés du commerce du Levant n'ont pris pour départ de la statistique de ce commerce que Tannée 1780 nous avons cru devoir remonter plus haut f parce que nous avions à justifier une vérité importante ; en effet en rappelant la statistique commerciale de 1760 à 1778 , et de 1779 à 1781 , le langage des chiffres contre lequel il n'y a pas d'arguments possibles, nous révèle qu'à ces époques éloignées les années de paix procuraient de l'emploi à 80 bâtiments, et une sortie de marchandises de 6 à 7 millions , de plus qu'en temps de guerre; six ou sept millions qui procuraient une entrée de 9 à 10,000,000.! ! !
Avant 1788 les principaux articles ex-
portés dans le Levant et la Barbarie se composaient de :
8 à 9^000 ballots i — Draps de Languedoc.
3 à 400 barrils — Cochenille.
40 ou 5o^ooo quintaux — Café des iles. 2 3o ou 4O9O00 quintaux — Sucre.
3,000 quintaux — Indigo. 3
1 La balle est composée de 7 ballots et cbaqne ballot a six pieds... En 1787 , la consommation des draps dans le Levant diminua an moins d'un tiers ; au lien de 8 à 9,000 ballots, on n'en exporta cette année et les suivantes que 5 à 6,000 , d'où l'on concluait avec fondement que plusieurs centaines de ballots de contrebande entraient dans le Levant. Toutefois deux causes bien connues concoururent plus directement encore à la diminution de cette branche importante de commerce, i^. les Anglais , Isit Hollandais , les Yénitiens , jaloux de la prospérité des Français dans le Levant vendirent leurs draps à perte pour s^attacber les négociants Juifs et Grecs. On sait s'ils ont réussi. 2°. La cupidité des fabricants Languedociens leur fît négliger la largeur , la longueur , la bonté et la teinture des draps. Pour vouloir trop gagner ils ruinèrent leur commerce.
2 Marseille était alors , est encore de toutes les villes maritimes celle qui expédie pour le Levant la plus grande quantité de café. Son café celui surtout qu'elle tire du Caire où il est porté sur des chameaux en plein air est réputé le meilleur.
3 Marseille tire l'Indigo des Indes et des colonies de l'Amérique. On a vu telle année dans l'ancien temps où l'indigo évalué
4 ou 5oo caisses — Bonnets, yàço/z Tunis,
i5o caisses — Etoffes, galons, dorures.
, 3 ou 4>ooo balles — Papiers de pliage.
On exportait encore des coraux, des épiceries, des drogues, des vins, des liqueurs et une multitude d'autres articles dont le détail serait ici superflu et qui ne s'élevaient pas au dessus de 3,ooo,ooo.
La valeur moyenne des importations du Levant à Marseille de 1780 a 1789 fut de ... . 31,784,346 lîv.
Celle des importations de Marseille
pour le Levant de i8,3i5,025liv.
Ancien mouvement commercial. . . . 50,099,371 Hv.
Nos temps modernes offrent pour résultats :
Moyenne des exportations 21,015,089 fr.
Moyenne des importations 33,863,678 fr.
Mouvement commercial moderne i. 54,878,767 fr.
seulement à 6 f. la livre, faisait entrer dans Marseille 1,200,000 1. de numéraire , sans compter le prix des objets pour lesquels on Tavait échangé.
I La chambre de commerce , la douane , la société de statistique , les journaux de Marseille publient mensuellement, annuel. I-ement des tableaux d'exportations et d'importations avec tous
^«^Après avoir par les observations qui précédent , &it connaître mathématiquement toutes les valeurs et les richesses offertes par le commerce du Levant , nous avons encore pour atteindre notre but un devoir à remplir comme écrivain. Les tableaux statistiques ' ont le précieux avantage par la progression ou le décroissement des nombres , d'exciter le négociant , rindustriei et l'armateur à la recherche des causes efficientes de ces variations commerciales. C'est là une étude que chacun peut faire sans une grande application, alors surtout qu'on a suivi pas à pas la marche des événements, des oscillations politiques, de la paix , de la guerre et même des saisons ; car telles sont les phases morales et matérielles qui contribuent le plus puissamment aux prospérités ou aux crises du com-
les peuples commerçants ; ce zèle on ne peat plos louable en noas dispensant noos-mème de reproduire ces lableanz dans le conrs de cet ouvrage perpétuera les connaissances exactes du commerce. Cette observation a déjà été faite ci-dessus.
I Voir la noie i de la page précédente.
merce. Mais il est une autre étude que doivent faire les négociants de Marseille et tous ceux qui aiment à rechercher tout ce qui intéresse leur pays; cette étude attrayante est celle qui se rattache aux connaissances historiques appliquées au commerce de Marseille; personne jusqu'à ce jour, si je ne me trompe, n'en a offert les éléments. J'ai déjà essayé dé le faire pour ce qui précède ; je vais continuer en ce qui concerne les échelles du Levant. Je n*ai pas la prétention d'apprendre tout ce qu'il serait important de
savoir ou de rappeler ; je n'entrerai pas dans tous les détails dont cette partie est susceptible ; mais le peu que je dirai, étant le plus essentiel à connaître sous le rapport historique et commercial, aura parlant un double but d'utilité publique. Puissé-je ne pas me tromper!