LINGOTS. — LETTRES DE CHANGE. — JUIFS
On a déjà vu dans les pages qui précèdent qu'indépendamment des marchandises , on envoyait dans les échelles plusieurs espèces étrangères , telles que piastres , sequins , pistoles d'Espagne , caragrouks ou écus de Hongrie.
Ces opérations commerciales déterminées par les circonstances , n'ont jamais pu avoir une marche réglée ; leur abondance ou leur rareté , la valeur de la marchandise
Ca37 )
au Levant y le y^\% de ces espèces à Marseille , remploi auquel on les destine , donnaient lieu à leurs envois ou les arrêtaient Dans un temps les espèces étrangères firent partie des retours du Levant , dans un autre , elles firent partie des envois ; quelquefois les envois furent composés de marchandises et d'espèces ^ souvent et alternativement les espèces furent la plus grosse ou la moindre partie des envois comme des retours.
En 1768 , 1769 , 1770 et 1771 , les espèces servirent aux envois et ne servirent point aux retours qui , dans certaines cir* constances avaient servi à soutenir la place de Marseille.
En 1772 , 1773 , 1774 , la plus triste comme la plus éclatante révolution se préparait contre cette ville. Cent cinquante négociants avaient failli ; les autres étaient pressés par leurs engagements , les capitalistes cachaient leur numéraire , plusieurs familles étaient ruinées par les banqueroutes ; les étrangers étaient effrayés , et la méfiance
compagne de là crainte , les rendait plus circonspects sur la livraison des objets de commerce; tout enfin allait être perdu , les retours du Levant furent faits en espèces , et tout fut sauvé.
Les envois en espèces continuèrent jusqu'en 1781. Tous les navires expédiés pour aller chercher de l'huile et du blé , rapportaient en monnaie étrangère une partie de leurs fonds. Ainsi établis , les retours et les envois donnèrent un moyen d'évaluer les fonds en argent , parce que l'on savait que chaque navire portait à peu près 70 à 80 mille livres en espèces.
On peut fixer à l'année 1781 l'époque à laquelle les espèces étrangères disparurent dans le Levant ; dès-lors on ne vit plus à Marseille ni caragrouks , ni piastres sévillanes. Car si d'un côté l'Espagne défendit la sortie de celles-ci , de l'autre coté on jugea non sans raison qu'il n'était ni prudent ni fructueux de mettre dans le commerce ia petite partie d'espèces, étrangères que Ton
voyait encore de temps à autre. Les sequins vénitiens et les piastres sévillanes qui avaient autrefois tant de prix ne purent désormais être vendus à Gonslanlinople que pour robjet des monnaies. Le sultan Abdaloumet fit diverses lois à ce sujet pour arrêter ces espèces particulières. On ne donna plus à Constantinople que 90 ou gS parats des piastres sévillanes et 180 parats des sequins vénitiens.
Ce prix bien inférieur à celui qu'on donnait auparavant , fit que les envois de ce genre, ne furent plus jugés convenables à rintérét des n^ociants ; ils n'auraient pu leur aller y suivant l'expression actuelle, que dans cette double hypothèse : ou que le change de Constantinople sur l'Europe serait d'un taux modéré , ou que les marchandises de sortie offriraient un résultat avantageux relativement au bénéfice d'entrée fait sur ces diverses espèces. Ceci demande plus d'explication.
Il est évident qu'alors que les sequins et
les piastres envoyés à Constdntinople ne donnèrent qu'un très-petit bénéfice , ou que les marchandises de retrait furent chères dans le Levant et à un bas prix à Marseille, il est évident, disons-nous, que l'envoi de ces espèces ne pouvait convenir aux négociants.
D'ailleurs il est très-ordinaire de voir altérer les espèces dans l'empire Ottonian ; les Pachas eux-mêmes s'en font plus d'une fois un jeu dans leurs provinces respectives ; les douaniers les dégradent , les juifs les expolient ou les morcellent. Ces attentats que tout autre législation que celle de la Turquie punirait sévèrement et parviendrait ainsi à empêcher qu'ils se renouvelassent trop fréquemment , sont communs chez les Turcs; ce qui fait qu'on ne reçoit qu'avec une extrême méfiance les espèces étrangères et celles du pays. Cette méfiance a toujours influé sur la masse des retours , d'autant plus que les productions du pays augmentent à mesure qne la valeur des monnaies diminuent;
or les tableaux statistiques du commerce d'alors nous apprennent que dans Tintervalle de 1781 à 1787 , ces productions augmentèrent de a5 p. o/o.
Une autre non moins sensible contribua à faire diminuer la quantité des espèces tant en envoi qu'en retour. On n'étale pas impunément en Turquie le numéraire dont on est possesseur , et l'on sait qu'une foule de turcs et de grecs fort riches ont été obligés plus d'une fois de cacher leurs trésors en espèces pour les dérober aux avides recherches du despotisme.
Toutes ces causes rendirent successivement et nécessairement fort rares les retours en espèces et diminuèrent ainsi les envois de ce genre , de sorte que déjà en 1787 on ne pouvait guère évaluer à plus d'uw million les envois en espèces qui se faisaient année commune dans le Levant , . . 1,000,000.
Autrefois la place de Marseille recevait plus de SIX MILLIONS de livres en lingots et matières d'or, somme importante qui se dé-»
tachait annuellement d'une manière insensible de l'échelle de Ck>nstantinople, non compris ce que les négociants de cette ville faisaient passer à Venise, à Vienne, à Genève. Cette exportation dura près de dix ans et finit en 1778. En voici la cause principale:' Les sequins et les piastres avai^nt été rognés par les Juifs au point qu'on ne les recevait plus que pour la moitié de leur valeur.
Le ministère turc les fit décrier avec ordre, sous peine de mort , de les porter à la monnaie pour en recevoir le prix sur le pied de 4 piastres i/4 1^ drachme et demie. Les sujets du Grand-Seigneur entrevirent dans cette ordonnance un échec porté à leur fortune et ne dissimulèrent pas leurs craintes; mais les négociants , bons calculateurs , acquirent mathématiquement la conviction qu'en achetant les monnaies prohibées à raison de 4 piastres 1/2 la drachme et demie, ils feraient encore un profit considérable. Alors les turcs riches de piastres et de sequins, firent iondre à Constantinople leurs espèces qu'ils
vendifent au prix proposé, de manière que si d'un côté le commerce tira avantage de la terrible ordonnance, les turcs gagnèrent un quart sur le gouvernement. Il est possible que ce fut le but secret que voulait atteindre ce gouvernement, qui selon eux les opprimait.
lies paillettes d'or des torrents de l'Albanie furent portées à Salonique.
En 1770 l'invasion des Russes donna lieu à une fonte considérable de bijoux et de meubles en or et en argent; les ceintures, les bracelets, les ornements d'or des hommes et des femmes furent vendus publiquement.
Les monnaies d'or et d'argent étaient sans proportions entr'elles; les premières valaient 5 ou 6 p. 0/0 de plus que les secondes. Les douaniers se laissèrent corrompre et permirent une exportation indéfinie.
Enfin le gouvernement turc se ravisa ; il fit enlever autant qu'il le put les monnaies courtes et celles qui avaient été changées en
liogots. Les visites furent fréquentes, les exportations surveillées , et en 1 787 les lingots furent perdus pour les retours et réduits à zéro.
Les retours en lingots et matières d'or manquant à Constantinople d'où ils arrivaient principalement, cette échelle ne pouvant d'ailleurs fournir en marchandises que la sixième partie du capital des objets d'envoi évalués alors à 3,6oo,oooL, il s'en suivit que les trois millions restants de ce capital et le bénéfice d'entrée d'une valeur approximative du 3o p.o;o, formèrent un fonds de 4tOoo,ooo liv. , dont les deux tiers servaient au payement des LETTRES DE ghastge; le tiers restant fournissait aux retours des échelles voisines.
On peut donc croire que même alors il y avait toujours à Constantinople 3 millions procédant du commerce des Français, qui donnaient lieu au commerce des lettres de change.
Il restait aussi à Smyrne et à Saloaiqueun fonds résultant des objets d'envoi ; il servait
aa payement de quelques lettrés de changé tirées par occasion de ces deux échelles ; mais il n'était nullement comparable à celui des lettres sur Constantinople.
. D'ailleurs il arrivait quelquefois y alors surtout que les marchandises de retour étaient portées à des prix trop élevés dans quelques autres échelles , que les négociants riches, peu pressés de toucher leurs fonds, préféraient des lettres de change. Ceci entre encore dans la masse du commerce qui se fait en banque pour le Levant.
Ainsi à Constantinople , à Smyrne^ à Sa* Ionique et parfois dans les autres échelles, il y avait annuellement un fonds d'environ QUATRE MiLtioifs rcstauts des envois. Ce fonds retiré en lettres de change, se renouvdait successivement par le mouvement du commerce français dans le Levant.
Il serait difiBcile de donner une juste évaluation à cet objet, parce que alors comme aujourd'hui les opérations variaient beaucoup suivant les circonstances, ains^ qu'on
Ta démontré. Le papier sur Constantinople se négocie sans peine dans toutes les échelles de Tempire Ottoman , à cause des remises faites à cette capitale par les redevances du Grand-Seigneur. Les négociants qui faisaient et font ce commerce^ fournissent leurs traites sur Constantinople à ceux qui négocient dans les autres échelles, dans les occurences où ceux-ci n'ayant ni fonds ni marchandises sur les lieux et voulant y faire des achats » trouvent plus de convenance à y envoyer des lettres de change par le courrier, que de faire des expéditions en marchandises.
On fournissait aussi quelquefois à Tltalie des lettres de change sur le Levant^ suivant rétat du change; mais cet objet n'était pas considérable. Les lettres de change de Constantinople , Smyrue et Salonique étaient bien plus intéressantes^ car les Hollandais ^ les Anglais et les Allemands exportaientbeaucoup plus de ces échelles qu'ils n'y importaient , tandis que les lettres de change que Marseille
( Al )
retirait du Levant , ne compensaient pas la valeur des marchandises qu'elle y envoyait.
Ces détails nous prouvent que l'entrée au Levant, y compris la valeur des espèces^ était d'environ vingt-quatre millions cent-cinquante mille livres, ci ... . 249i5o,ooo I.
Et que la sortie avec les fonds servant au payement des lettres de change était d'environ trente millions, ci . . . 3o,ooo,ooo
Entrée et sortie cinquantequatre millions cent-cinquantemille livres, ci ^ 54,i5o,ooo
En déduisant de cette somme les quatre millions pour le fret , les frais d'exploitation et les droits d'entrée et de sortie, ci 4i^<^<^)0<>o
Restait avant la] révolution française un mouvement de cinquante millions cent-cinquante mille livres, ci ... . 5o,i5o,ooo 1.
 ]>ropo$ de la lettre de change dont nous venons défaire connaître Tancien commerce avec le Levant, qu'on nous permette une digression qui doit nous amener à constater son origine*
II est dans le monde une nation , autrefois nomade^ sans domicile, une nation qu^un préjugé fatal , à tort ou à raison , a toujours poursuivie de son mépris , car c*est de son sein que les traîtres les plus fameux , les Judas, les Dentz sont sortis. Mais de nos jours cette nation se montre bien digne des faveurs, ou plutôt d'une civilisation bien entendue, qui a élevé ses membres au rang de citoyens ; si à de longs intervalles elle produisit de grands scélérats , elle a produit aussi des hommes vertueux, qui se couvrent d'une auréole de gloire par l'énergie de leurs protestations et les stigmates flétrissants dont ils marquent au front ceux de leurs coreligionnaires qui commettent les plus lâ-
ches de tous les crimes , l'ingi^atitude et la trahison. '
Dans le XIIP. siècle et depuis longtemps les juits s'étaient emparés de la plus grande partie du commerce. Avides et fourbes , toujours persécutés et avilis ^ mais toujours patients , ils écrasaient les Provençaux et particulièrement ceux de Marseille sous le poids de leurs usures , de leurs monopoles ; car ils avaient en main tout le numéraire et faisaient tout le commerce de la Gaule narbonaise. Venus dans les Gaules vraisemblablement vers l'an i36 , sous l'empereur Adrien , et s'étant répandus dans toute la Provence*, ils affluèrent surtout vers Marseille à cause de Tétendue de son commerce
I Lorsque Dents par la plas infâme des trahisons livra sa hienfaitrice Madamb Dachesie de Berry k la police , an de ses coreligionnaires avocat à la coar de cassation ( M^ Créraienz ) loi écrivit ces paroles remarquables : « Vons n'appartenee plas à aacane religion.
a II y a pea de villes en Provence oà il n'y aijt an quartier appelle la juiverie.
et y établirent deux collèges sur les bords de la raer.
Quelques particularités extraites d'anciens statuts nous ferons comprendre qu'il ne suffisait pas alors d'avoir de l'opulence, de l'or pour obtenir de la considération ^ et que les monopoliseurs , les usuriers , étaient généralement exécrés. Sans doute il nous est difficile de concevoir toute l'intolérance des anciens par rapport aux juifs ; mais il ne faut pas croire qu'ils les stigmatisaient seulement à cause de leur religion; il est naturel de penser qu'ils avaient aussi en vue de flétrir leurs bassesses , leurs métiers infâmes. Quoiqu'il en soit, il n'était permis aux juifs d'après un ancien règlement de fréquenter les étuves ou bains publics qu'un seul jour de la semaine , le vendredi , à l'instar des filles de joie et des domestiques qui ne pouvaient y aller que le lundi. En cas de contraventions les uns et les autres étaient punis de peines arbitraires. Exclus de tout témoignage public y les juifs et les juives
étaient encore obligés de porter sur leurs habits , une marque Jaune , afin qu'on put les reconnaître. A peine de punitions également arbitraires , il leur était défendu de travailler les dimanches et les jours de fêtes , ils ne pouvaient naviguer qu'au nombre de quatre ; enfin , ceci est à peine croyable , il leur était interdit de faire gras les jours où l'abstinence est formellement recommandée aux chrétiens.
Lorsqu'on pense aux persécutions que les juifs ont essuyées depuis Jésus-Christ , aux massacres, aux pillages qu'ils ont subis, au mépris universel dont ils ont été l'objet si longtemps ; lorsqu'on pense qu'autrefois ils n'avaient ni appui , ni protection , ni patrie , on est étonné que leur religion subsiste encore et que ce soit de toutes les religions du monde celle qui est le plus rarement abjurée. Les vrais croyants sont les seuls qui ne s'en étonnent point parce qu'ils ont foi aux îsainles écritures qui nous éclairent sur c(» phénomène religieux.
Les juifs anciens s'aperçurent que le commerce était dédaigné par la plupart des peuples de l'Europe , et ils s'en emparèrent comme de la seule ressource qu'on leur eût laissée. Le commerce les enrichit. Mats malheur ! Toutes les nations convoitèrent leurs richesses ; on les accabla d'impôts , on les dépouilla , on les chassa^ on les rappela, on leur permit de commercer encore pour avoir encore occasion de les chasser , de les dépouiller. Les souverains se portaient à ces extrémités , alors surtout qu'ils ne pouvaient ou n'osaient imposer leurs sujets. L'histoire du XIIP siècle nous a transmis plusieurs actes de la persécution qu'ils souffrirent en Angleterre.
Le roi Jean avait besoin de sommes consi-^ dérables ; il fit jeter en prison tous les Juifs opulents de son royaume pour en tirer de leurs mains ; peu d'èntr'eux échappèrent à cette inquisition financière. On arracha l'une après l'autre sept dents à l'un deux, qui à la huitième donna mille marcs d'argent.
Henri III successeur de Jean sur le trône d'Angleterre , extorqua d'Aaron juif d'York , à force de tortures i4,ooo marcs d'argent pour lui et 10,000 pour la reine son épouse; il vendit pour quelques années à son frère Richard ceux qu'il ne put dépouiller , afirij dit un historien , que le comte son frère ar^ rachat les entrailles à ceux que lui roi ^ avait écorchés '
Que les temps sont changés , et combien nous devons bénir les bienfaits de la civilisation ! Le jour où la politique gouvernementale se relâcha de sa sévérité à l'égard des Juifs , fut le jour de la régéuération de ce peuple jusques là étrangers à nos moeurs, à nos lois , à nos usages. L'édit du mois de novembre 1787 dû à la philantropie du vertueux Louis XVI , fut le commencement de cette régénération qui , depuis n'a pas cessé de progresser vers le bien. Si de nos jours
i Ut qaos rcx exconaverat cornes cvûceraret. (Mathieu de Paris. )
un Juif est le plus opulent de tous les finan ciers de l'Europe, ce Juif s'est rendu illustre par ses opérations honorables , par ses services rendus au pays au point de mériter le titre de Baron. Rotschild est le créancier de plusieurs nations , de plusieurs rois ; ceuxci lui accordent la plus grande considération , ce qui honore autant les augustes débiteurs que le riche banquier.
Toutefois et pour revenir à la lettre de change , nous devons dire que les juifs anciens s'étaient enrichis en Provence plus qu'ailleurs par le commerce et l'industrie , c'était leur droit ; mais ils écrasaient par les usures les plus criantes, les hommes dissipateurs ou malheureux ; ce fut leur tort.
Leurs maisons furent plusieurs fois pillées ou incendiées , et leurs créances annulées.
C'est alors que naquit du sein du désespoir en i3i8 sous Philippe-le-Long , la simple et admirable invention des lettres de change. Les Juifs à qui nous les devons avaient élé bannis par Philippe , ils se retirèrent en
Lombardie où ils donnèrent aux négociants des lettres pour ceux entre les mains desquels ils avaient déposé leurs effets en quittant la France.
Après cette dissertation sur l'industrie , le commerce et les persécutions éprouvées par les Juifs, nous devrions peut-être parler aussi des Protestants sous le rapport de leur ancien commerce et de leurs persécutions; mais cet examen , utile peut-être dans un intérêt de tolérance religieuse, serait aujourd'hui sans objet pour l'intérêt commercial de Marseille.