‹ Histoire raisonnée du commerce de MarseilleChapitre 7 sur 30 · CUIRS ET PEAUX · texte numérisé non relu

CUIRS ET PEAUX

De temps immémorial la Provence jouissait de l'avantage de fournir le midi de l'Europe, la Grèce et TAfrique des peaux et cuirs tannés ou apprêtés chez elle. Ses tanneries et mégisseries étaient renommées. On ne parle plus ou presque plus de celles-ci ; celles-là ont joui de leur réputation jusque vers l'an 1760 alors surtout que les ouvriers ne con-

nausAtent pas ce proverbe : à la tannerie tous' les bœufs sont vaches ; à la boucherie toutes saches sont bœufs* La fabrication des cuirs était si importante quelle fut appréciée lors de Taffouagement général de 1471*

En 1769 le Roi établit un impôt unique sur les cuirs et peaux , avec cette condition formellement exprimée dans l'article IX de son édit , que les droits perçus seraient restitués en entier pour tous les cuirs et peaux tannés et apprêtés dont l'exportation serait justifiée. Cette clause encourageait encore les tanneries et mégisseries de la Provence sans les priver de l'utile concurrence de l'étranger. Toutefois l'édit en \m même dérangeait l'économie universelle du pays sur la fabrication , le prix et les profits qui y étaient attachés.

En 17714 la restitution dont il vient de s'agir fut limitée aux deux tiers; mais les lettres patentes publiées à ce sujet, n'établissant aucune distinction entre le droit principal et les droits additionnels, le régis-

senr ne les appliqua qu'au droit principal et retint les sols pour livre; par exemple il restituait six livres treize sols quatre deniers par quintal , au lieu de dix francs.

Dès ce moment Ton sentit combien l'édit de 1 759 était à charge. L'étranger commença de refuser nos cuirs et nos peaux parce que les fabricants commencèrent de vouloir les lui vendre plus chers, afin de suppléer à la perte du tiers retenu. Bornés au seul débouché national , ces fabricants furent obligés de diminuer le prix ou de fabriquer en moindre quantité; quelques-uns se retirèrent chez l'étranger. L'Italie, TEspagne, le Levant virent naître dans leur sein une industrie nouvelle qu'ils durent à des Provençaux.

Plus tard , avant la révolution française , l'impôt sur les cuirs était porté au taux excessif de i5 fr. le 100 pesant, c'est-à-dire au point où il égalait le cinquième de la valeur de la marchandise sur les cuirs forts, et le sixième sur les vaches lissées. Il est facile de comprendre que la consommation augmente

on se soutient^ lorsque ie prix de ce qui en est l'objet est modéré; elle diminue et finit pars'éteindre, lorsque ce prix est excessif et qu'il n'y a plus de rapport entre la marchandise et l'impôt. La conséquence de cette observation en ce qui concerne le commerce' des cuirs et peaux, fut justifiée par le fait. Ge commerce était détruit en 1 790 ; je dis détruit, ne pouvant me décider d'appeler subsistant un commerce qui n'était alors soutenu que par cinq ou six fabriques, tandis qu'avant Tédit de 1759 il en existait trente. Vainement on recherchait les tanneries d'Aix, deBrignoles, de Grasse , de Gotignac , de Barjols , de Draguignan, etc.; ces tanneries étaient abandonnées aux mains de quelques ouvriers isolés, exténués, qui cherchaient avec anxiété l'occasion de fuir le séjour où Ton épiait^ où

l'on desséchait leur industrie.

Le coup porté à ce commerce donna lieu dans nos villes à un de ces désordres funestes que nos économistes modernes , nos gou;vernants ont plus d'une fois beaucoup de

peine à faire cesser; car les mêmes causes produisent les mêmes effets; c'est malheureusement ce à quoi on ne fait pas toujours assez d'attention. Quoi qu'il en soit , au temps dont je parlais, les ouvriers seuls habiles à mettre en œuvre les buirs et peaux, en d'autres termes les ouvriers tanneurs spéculèrent sur le besoin qu'on avait d'eux, et augmentèrent démesurément le prix de leurs ouvrages ou de leurs journées , sous prétexte que le fabricant augmentait la matière ou la tâche du travail journalier pour ceux qui ne travaillaient pas à leurs pièces; ils prétendaient encore, eux aussi , que les droits étaient forts, mais que ce n'était point à eux à en souffrir; ils avaient peut-être raison quant au droit, mais les moyens employés étaient vexatoires; ils furent tels en i656 que l'administration provinciale fut obligée de porter ses plaintes au pied du trône.

Les îles françaises de l'Amérique se ressentirent également de cet état de choses.

L'augmentation du prix des cuirs et peaux

y ouvrit la porte à la contrebande qui ne conlribuapas peu, comme l'impôt en France, à la destruction de cette branche de commerce et à la mauvaise qualité de la fabrication , au moyen de laquelle le fabricant ruiné ou fripon voulait se mettre à l'abri de la surcharge des droits.

Dans les commencements , Marseille profita du bon vouloir de plusieurs fabricants de l'intérieur du pays qui s'étaient retirés dans son sein pour y trouver le calme que l'industrie et le commerce inquiétés dans un lieu, vont chercher dans un autre. Ces fabricants attendaient tout de la franchise du port; mais l'impôt se glissant à travers cette franchise comme le serpent sous Therbe, alla les atteindre encore dans le sein de Marseille même.

Cette ville avait été comprise dans Tédit de 1759. Ainsi là comme dans le reste de la province, l'exercice des commis du régisseur fut si incommode, si vexatoire que U plupart des manufacturiers, tanneurs, mé-

gosiers et corroyeurs attirés par Tédit de port franc disparurent. Pour en retenir quelques-uns , ceux qui devaient léguer leur industrie à leurs descendants, la ville fut obligée d'abonner avec le régisseur. I^a forme cessa d'être un fardeau Insupportable, mais le fonds resta contre le commerce.

Quant à l'impôt considéré par rapport à Marseille en particulier, il faut dire que l'établissement d'un bureau à ce sujet fut littéralement contraire à l'arrêt de i7o3; cet arrêt déclarait qu'il n'y aurait dans cette ville que les bureaux du poids et casse ^ du tabac y du domaine d^ Occident ^ des chairs et poissons salés , d'où il faut inférer incontestablement que tout le reste devait être libre dans la ville, sauf de payer à la frontière.

Ajoutons que l'enregistrement de l'édit de 1759 par les tribunaux souverains de la Provence eut lieu sans préjudice des franchises et privilèges du port, de la ville et du territoire de Marseille, sans qu'on pût appli-

quer le dispositif de l'article i3 de cet édit aux peaux en vert qui passaient à Marseille pour alimenter les fabriques de cette ville.

Le ministre des finances lui même par la lettre qu'il écrivit le 27 juin 1760 à la cour des aides marquait positivement que l'intention de S. M. n'était point de porter atteinte aux privilèges, franchises et exemptions accordés en faveur du commerce à la ville , au Port et au territoire de Marseille ; que si les habitants de cette ville craignaient de souffrir quelque dérangement par l'exercice des commis, il pourrait autoriser les régisseurs à prendre avec eux (les habitants de Marseille ) les arrangements adoptés par la ville deDunkerque, en fixant une somme pour la consommation intérieure.

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