‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

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I. — Comment la sécularisation s'acco:iiplit en partie double : sécularisation des biens et sécularisation des personnes.

II. — Le patri.'noine ecclésiastique : co'Minent l'idée d'y porter atteinte rencontre, même sous l'ancien régime, quelque faveur. — La situation nnancière en 1789 : insuccès des combinaisons de Xecken jiremières motions contre les biens d'Eglise. — Comment l'état général empire l'état des finances, et comment le désordre des finances afTermit le dessein de chercher le remède dans la sécularisation.

III. — Motion de M. de Talleyrand, évêque d'Autun (10 octobre 1789); r a opération » sur les biens ecclésiastiques; Mirabeau: Barnave; le projet de Malouet. — Quelles diversions de toute sorte interrompent les débats. — Ils sont repris le 23, puis le 30 octobre; défenseurs et adversaires de la loi. — Le Chapelier; rédaction adoucie proposée par Mirabeau; vote du projet (2 novembre 1789).

IV. — Comment et pour quelles raisons le décret éveille peu de réprobation. — Comment des décrets successifs développent le décret du 2 novembre et en font sortir toutes les conséquences; quels sont ces décrets. — A la sécularisation des biens s'ajoute la sécularisation des personnes; proposition de Treilhard (11 février); les vœux monastiques: les ordres d'hommes, les ordres de femmes. — Suite des décrets.

— Proposition Chasset qui remet à l'autorité civile l'administration des biens ecclésiastiques (9 avril 1790).

V. — Comment la proposition Chasset dissipe les deraières illusions du clergé. — Discussion. — La motion Gerle : quelle émotion elle éveille; comment elle est retirée par son auteur, reprise par la droite et rejetée.

— Vote de la proposition Chasset; vote des lois successives qui autorisent, puis qui imposent l'aliénation des biens ecclésiastiques.

VI. — Les religieux et religieuses; comment s'écoule l'hiver de 17S9 à 1790: première enquête du Comité ecclésiastique; comment cette enquête permet de dénombrer approximativement le chiffre des religieux et religieuses en 1790. — Visites, inventaires et interrogatoires. —

Les religieuses. — Nombreuses défaillances des hommes; fidélité presque unanime chez les femmes.

VII. — L'opinion publique et les religieux; comment les populations s'émeuvent pour les reliques ou les statues pieuses. — Les religieux dans leurs couvents en 1790 : misères; comment de tous côtés on se dispute les dépouilles des couvents; absence de solidarité entre les victimes. — Comment ce qui reste de religieux fidèles est rassemblé dans les couvents ou monastères conservés.

VIII. — La vente des immeubles ecclésiastiques; quand elle commence; sentiment public; l'Alsace; où se rencontrent quelques inquiétudes ou quelques mécomptes. — En quelle classe se recrutèrent les premiers acquéreurs; comment les premières ventes furent consenties en général à un taux très avantageux pour le trésor. — Gomment les biens, exceptés de la vente, y seront dans la suite et, par décrets successifs, englobés. — Les assignats : comment les biens ecclésiastic[ues seraient bien vendus, mais mal payés.

Sous le nom général de sécularisation, je voudrais grouper ici deux ordres de mesures. Les unes atteignent la propriété ecclésiastique; les autres visent les religieux consacrés à Dieu. On rend au siècle les biens d'abord, puis les personnes préalablement dépouillées. Les deux entreprises s'entrecroisent, s'entr' aident, en sorte qu'on s'autorise de ce que la maison est sous le séquestre pour la vider de ses hôtes, puis de ce que les hôtes se dispersent pour consommer la spoliation. Ce double travail, incessamment poursuivi, prête aux choses un certain aspect de complication, mais l'entière clarté ne s'obtiendrait qu'au prix de la vérité sacrifiée. Le dessein s'accomplit avec une remarquable science de gradation. Le premier coup est porté doucement. Des biens ecclésiastiques on investit la nation, mais sans en dessaisir encore l'Eglise, et celle-ci, laissée en jouissance, peut entretenir l'illusion d'un provisoire indéfini. Bientôt on rassemble les états statistiques, on inventorie. Entre temps le législateur jette un regard sur les moines, sur les religieuses, mais tout d'abord

pour les protéger. Il ouvre les portes à ceux qui voudraient quitter le cloître, mais rassure en même temps ceux qui veulent y demeurer, en sorte que tout se colore de liberté. Cependant l'heure est venue d'une nouvelle étape, d'une nouvelle usurpation sur les biens ecclésiastiques : on en retire l'administration au clergé. Enfm, par décrets successifs, on prescrit, puis on ordonne l'aliénation. De la sécularisation des biens, on revient à la sécularisation des personnes. Même en cette montée de hardiesse, les mesures se dosent si bien que chaque décret isolé semble décret de clémence. Derrière ceux qu'on épargne, l'œil voit mal ceux qu'on frappe. En fermant les portes des monastères, on en maintient quelques-uns à l'usage des obstinés qui veulent mourir fidèles. Provisoirement on laisse aux femmes leurs asiles. Par là on obtient, tantôt le silence de ceux qui espèrent l'oubli, tantôt la gratitude de ceux qui ne seront proscrits que demain. Demain ce sera, après les hommes, le tour des femmes, d'abord des femmes qui prient, puis de celles qui enseignent, enfin de celles qui pratiquent le ministère de miséricorde. C'est cette œuvre de destruction progressive qu'il faut dépeindre, au moins à ses débuts, car elle ne s'achèvera qu'avec la révolution consommée.

De tout temps les richesses du clergé avaient éveillé les convoitises des princes : de là une doctrine qui transformait la propriété ecclésiastique en une jouissance révocable, la plaçait sous la haute main du pouvoir civil, et y voyait une réserve suprême pour les cas de détresse. Les légistes avaient, en termes plus ou moins voilés, formulé ces maximes et les avaient vulgarisées par leur enseignement. Les derniers ro's,

sans toucher au patrimoine sacré, s'étaient appliqués pour qu'il ne s'accrût pas. C'est ainsi qu'en 1749, un édit avait prohiLé toute disposition testamentaire en faveur de l'Eglise; quant aux acquisitions par dons entre vifs ou à titre onéreux, elles ne seraient valables que moyennant autorisation (1). Cependant les philosophes se faisaient les continuateurs des légistes. Plusieurs économistes reflétaient dans leurs écrits les mêmes pensées, et Tmgot,dâïïsV Encyclopédie, proclamait le droit du gouvernement à supprimer, par raison d'utilité publique, toutes les fondations (2). La mauvaise gestion de beaucoup de biens d'Eglise, les scandaleuses dissipations des abbés commendataires suggéraient, même à des esprits de médiocre hardiesse et de probité délicate, l'idée de grands virements qui rendraient les revenus ecclésiastiques à leur véritable fin. Sur ces entrefaites avaient été rédigées les doléances pour les Etats généraux. Rarement on s'était haussé jusqu'à un plan général de sécularisation. Mais parmi les cahiers du tiers état et aussi de la noblesse, beaucoup avaient réclamé qu'on appliquât au culte ou à l'assistance publique, soit les bénéfices sans fonctions, soit une partie des richesses monastiques. Le bas clergé lui-même, en certains bailliages, s'était plus ou moins ouvertement approprié ces vues; car dans le domaine ecclésiastique il distinguait la petite propriété, c'est-à-dire la sienne, qu'il jugeait très sacrée, et la grande, c'est-à-dire celle des gros décimateurs, dont il ne porterait qu'un deuil très consolé.

En cette condition, si une suite de mécomptes mettait à nu les besoins du Trésor public, il y avait lieu de conjecturer que les regards se porteraient sur les biens du clergé et qu'après les avoir proclamés le patrimoine des pauvres, oa ajouterait que l'Etat était le premier des pauvres.

A l'ouverture des Etats généraux, les déclarations financières de Necker furent d'abord assez rassurantes. II n'ac-

(1) ISAMBERT, Anciennes lois françaisesi t. XXII, p. 226.

(2) Encyclopédie, au mot Fondations, t. VII, p. 75.

cusa entre les recettes et les dépenses ordinaires qu'un écart do 56 millions. A cette insuflîscince s'ajoutait un déficit d'un© trentaine de millions sur les dépenses extraordinaires. En outre, des contrats d'emprunts antérieurs imposaient à l'Etat, pour une période assez longue, 76 millions de remboursements annuels. De ces embarras on pouvait triompher de deux façons, soit par initiative audacieuse, soit par gestion prudente : « Si Necker, écrivait Mirabeau, avait l'ombre de talent ou des intentions perverses, il aurait sous huit jours 60 millions d'impôts, 150 millions d'ompiunt, et lo neuvième jour nous serions dissous (1). » Moitié par probité, moitié par médiocrité de génie, le ministre préféra à l'audace la prudence. Sur l'heure, il n'annonça ni impôts, ni emprunt. Il se contenta d'exposer un plan de détail qui, par économies partielles et un meilleur aménagement du budget, assurait sur les dépenses une économie de 50 millions. C'était la voie sage, lente, un peu timide, la meilleure peut-être. Cette sagesse, pour réussir, exigeait l'ordie matériel. Or on eut la Bastille prise, les bureaux des aides pillés, la fraude presque publique sur le sel, la disette croissante du blé, toutes les perceptions arrêtées.

Le 7 août, Necker reparut, un peu mélancolique. Il confessa la pénurie du Trésor et, pour satisfaire aux prochaines échéances, proposa un emprunt de 30 millions à 5 pour 100. Les noms des prêteurs seraient gravés dans un Mvre d'honneur qui serait conservé pour la postérité. L'Assemblée supprima le livre d'honneur et abaissa l'intérêt à 4 1/2 pour 100. L'opération échoua; au bout de quinze jours, on n'avait reçu quL' 2 600 000 livres (2). Le 27 août, un second emprunt, cette fois de 80 milhons, fut voté et, malgré de grands avantages assurés aux souscripteurs, ne rencontra lui-même que le plus médiocre succès.

(1) Lettre de Mirabeau, mai 1789. {Correspondance de Mirabeau et du comte de Lamarck, t. I.)

(2) Mémoire présenté par Necker à V Assemblée^ 27 août 1789t

Entre temps, plusieurs avaient proclamé assez haut qu'il était naïf d'emprunter quand on pouvait prendre. Le premier mot avait été dit par Buzot, le futur girondin. Dès le 6 août, il avait lancé dans l'Assemblée cette phrase radicale et tranchante : « Je soutiens que les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation. » Deux jours plus tard, la même thèse avait été reprise par un député du Charolais, le marquis de Lacoste. Dans l'espoir de détourner l'orage, les évêques offrirent d'hypothéquer leurs biens pour garantir les engagements de l'Etat. A ce moment se leva un jeune représentant du pays de Bigorre, très élégant de tenue, très raffiné de langage. Il s'appelait Barrère de Vieuzac, et serait connu sous le nom de Barrère. « La nation, dit-il, n'a besoin que d'elle-même. » Puis il insinua en termes très doux qu'il y aurait candeur à hypothéquer ce que bientôt sans doute on aurait à soi. Ainsi parla-t-il, s'exerçant déjà à la perfidie.

A cette première alerte, le clergé échappa. Mais l'état général des esprits et la pénurie financière croissante n'autorisaient qu'une précaire sécurité.

Des biens d'Eglise on parlait dans le public comme de propriétés sans maîtres. Les uns y voyaient un secours; les autres, plus ardents, y aspiraient comme à une proie. J'ai sous les yeux plusieurs des brochures contemporaines. Elles ne varient guère. Au début s'étale la peinture des abus ecclésiastiques. Puis un plan se développe, toujours le même, qui consiste à salarier le clergé, à laisser les moines s'éteindre avec une pension de quatre à cinq cents livres. L'une de ces brochures conclut ainsi : « Le surplus ira à notre bon roi. » Une autre propose de faire du roi l'abbé général de toutes les abbayes ; à ce titre, il réglera à son gré les pensions et appliquera « le reste » aux besoins de l'Etat. Quel sera ce reste? Les pauvres ne connaissent point de limites dans la supputation des biens des riches. On évalue de confiance le patrimoine du clergé à 10, 12, 15 milliards. Un jour on se hasardera jusqu'à lancer sérieusement le chiffre de 30 milliards.

LA SÉCULARISATION i37

Cependant ce peuple, aux oreilles tout assourdies par les bruits de spoliation, garde avec une persévérance remarquable ses habitudes de piété. Il demeure dévot, quoique avec une manière nouvelle à Fa fois enfiévrée et factieuse. Il multiplie les services religieux pour les morts du 14 juillet. « Qu'elles sont touchantes, ces cérémonies de la religion nationale », écrit le rédacteur des Révolutions de Paris (1)! Et l'approbation serait complète si l'on ne remarquait qu'à Saint-Martin des Champs les chaises ont été cotées « 24 solz » et que la quête y a été faite par Mme la présidente de Rosambo. Puis on imagine des pèlerinages à Sainte-Geneviève en actions de grâces pour la liberté conquise : on fait bénir sur la châsse des bouquets, des rubans tricolores, des cierges, et surtout des brioches qu'on rapporte à l'Hôtel do Ville et qu'on offre à Bailly. Les gens du faubourg Saint-Antoine trouvent mieux encore : ils partent, « accompagnés, dit un journal du temps, des jeunes vierges de ces cantons et présentent en ex veto à la patronne de la capitale une réduction de la Bastille, haute de quatre pieds ». Sur ces entrefaites, la garde nationale, ayant reçu ses drapeaux, juge qu'il y a urgence à les faire incontinent bénir. Derechef les églises se remplissent, et sous \qs voûtes le Te Deiim retentit. A Saint-Nicolas des Champs, Lafayette, pour la première fois, se montre en uniforme. A Saint-Roch, Mme Bailly quête. Il faut un prêtre pour célébrer l'alliance de Dieu et de la liberté : il s'en rencontre plusieurs, un surtout, d'éloquence à la fois mystique et furibonde, qui, sur ses harangues patriotiques, échafaude sa renommée. On l'appelle l'abbé Fauchet, vicaire général de Bourges, prédicateur ordinaire du roi, abbé commendataire de Mont fort. Tels sont du moins les titres dont il orne ses brochures. Plus tard il abrégera ses dignités et s'appellera simplement Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados. En l'église Saint- Jacques et des Saints-

(1) Révolution de Paris, n* 4.

Innocents, il suscite un tel enthousiasme qu'une couronne civique lui est sur-le-champ décernée et que deux compagnies de la garde nationale le conduisent triomphalement à l'Hôtel de Ville. A Notre-Dame, il annonce que les temps sont accomplis, que « le plus esclave de tous les peuples en est devenu le plus libre ». A ce langage du « prédicateur ordinaire du roi », l'effervescence ne connaît plus de limites et pour marquer sa joie, la garde nationale n'imagine rien de mieux que de tirer des coups de feu dans l'église (1). Fauchet n'était pas au bout de ses faveurs. A quelques jours de là, l'un des comités de l'Hôtel de Ville proposa qu'il fût nommé grand-aumônier de la Commune. Bailly ayant osé combattre, au nom de l'égalité, cette appellation de Cour, des murmures s'élevèrent, et peu s'en fallut que le maire de Paris ne fût suspecté comme un simple aristocrate.

Cette oisiveté ardente, cette perpétuelle divagation sur la place publique n'aidaient guère au rétablissement des finances. Aides, gabelles, rien ne se payait. Les ressources anciennes étaient taries sans qu'aucune ressource nouvelle eût été créée. Le 24 septembre, Necker revint de nouveau à l'Assemblée, et cette fois tout à fait découragé. Il énuméra tristement tout ce qu'il pouvait retrancher sur la guerre, les affaires étrangères, les haras, les pensions, la maison du roi. Puis il proposa, sous le nom de contribution patriotique, un impôt une fois payé et qui serait égal au quart du revenu. Chaque citoyen serait taxé suivant son propre dire sans qu'aucune inquisition ne fût tolérée, et cette confiance, non dépourvue de grandeur, marquait bien cette époque inexpérimentée, toute prête pour les choses folles, pour les choses nobles aussi. Sur le projet, longtemps l'Assemblée discuta. Enfin Mirabeau intervint, évoqua le spectre de la banqueroute, fixa, sous cette impression de terreur, les volontés indécises; et ce ne fut pas une mince humiliation pour

(1) Bailly, Mémoires, t. II, p. 394.

Neckcr do devoir le vote à un rival qu'il détestait et de qui lui-même était haï.

Quelles ressources fournirait cet expédient? On ne le savait pas bien. Les regards pleins de convoitises ne se détournaient des biens ecclésiastiques que pour s'y porter de nouveau. Le 26 septembre, un député revendiqua pour les besoins publics l'orfèvrerie des églises. C'était comme le petit sacrifice en attendant le grand. Parmi les membres du clergé, plusieurs se raccrochèrent à l'espoir d'obtenir, en cédant de bonne grâce, en cédant de suite, quittance sur le reste. A la tribune on vit paraître l'archevêque de Paris qui promit, en son nom et au nom d'un gi-and nombre de ses collègues, d'abandonner au Trésor toute l'argenterie, tous les ornements non indispensables à la décence du culte. On applaudit, d'un applaudissement équivoque qui n'indiquait qu'un appétit mal satisfait. Le 28 septembre, une adresse fut lue pai- laquelle les bénédictins de Saint-Martin des Champs faisaient hommage à l'Etat de leurs biens, à charge de pension. Les transports éclatèrent. On sut bientôt que la motion n'était que l'œuvre de quelques religieux ou frères lais sans mandat, sans autorité, stipulant témérairement au nom de leur ordre. Mais dans le pubhc l'impression était produite, et l'on s'encouragea à prendi-e ce qu'offraient eux-mêmes, disait-on, des moines patriotes.

Sur ces entrefaites se consomma l'attentat des 5 et 6 octobre. On sait les événements de ces deux journées : la rareté du pain, les bruits d'accaparement exploités contre la cour, le veto royal travesti en moyen de despotisme, ce mot mystérieux, incompris, devenu une injure dans la langue du peuple, le banquet des gardes du corps et les imprudentes provocations de la fidélité, les bandes d'hommes et de femmes s'acheminant le 5 sur Versailles, la soirée agitée, la nuit d'une sécurité trompeuse, le matin tragique, le roi entraîné vers Paris et commençant son long martyre. La stupeur fut immense dans, toute la France, immense aussi

en Europe. C'est en ce temps-là qu'à M. de Ségur, rentrant de Russie dans son pays, le général polonais Branitski offrait une paire de pistolets : « C'est, disait-il, le cadeau le plus utile qu'on puisse aujourd'hui faire à un Français (1). » Les mêmes calomnies qui atteignaient la cour salirent comme par éclaboussure le clergé. A Paris, à Versailles même, les députés ecclésiastiques furent insultés. Cependant, sous l'impression de la crainte ou du dégoût, une centaine de députés s'éloignèrent, demandèrent des congés ou cessèrent de venir à l'Assemblée. « Dès le milieu d'octobre, dit une correspondance du temps, toutes les places au bureau des diligences étaient retenues jusqu'à la fin du mois. » Ceux qui partaient laissaient à leurs adversaires la place libre. Pour le dépouillement de l'Eglise, l'heure propice était venue.

Le coup était prévu. Ce que nul n'eût pressenti, ce fut la main qui le porta. L'Assemblée comptait beaucoup d'incrédules, beaucoup d'impies; incrédules ou impies gardèrent d'abord le silence : elle avait des légistes, des économistes, des philosophes; les uns et les autres, dans le premier moment, se turent : elle s'était divisée en comités et avait en particulier un comité ecclésiastique ; celui-ci n'avait encore ébauché aucun plan. Pour abolir la propriété du clergé, le promoteur fut un évêque.

Cet évêque fut Talleyrand. A première vue, nul ne semblait moins préparé pour cette hardiesse. Ancien agent général du clergé, il avait proclamé le domaine de l'Eglise intangible. Au début des Etats généraux, il avait soutenu la

(1) SÉGTJB, Mémoires, t. III, p. 550.

Cour, conseillé la résistance, et ne s'était rallié qu'assez tard à l'Assemblée nationale. Les dévastations qui avaient suivi le 14 juillet l'avaient atteint jusque dans ses intérêts propres : le château de Sénozan, l'un des plus beaux du Maçonnais, incendié le 28 juillet, était une propriété de sa famille; Mais plus il était suspect, plus éclatant devait être le gage fourni par lui à la cause désormais victorieuse. En prenant l'initiative de dépouiller son Ordre, il ravirait à la Révolution le droit de douter de lui, aussi bien qu'à luimôme la faculté de revenir sur ses pas.

La spoliation, qui était au fond des choses, ne se retrouverait point d'abord dans les mots. Ce fut le 10 octobre que Talleyrand gravit la tribune pour y lire sa motion. Celle-ci se rattachait, paraissait se rattacher à un plan général de réorganisation financière, en sorte que le clergé qui allait être dépossédé ne semblerait atteint qu'incidemment. Etait-il même atteint? La main qui frappait était très douce, et on eût dit le toucher presque caressant qui accompagne le sacrement de confirmation. Un ton très simple, une aisance très dégagée achèveraient de tromper, et si bien que tout serait à terre sans qu'on eût entendu le bruit de la démolition.

L'évêque d'Autun commença par énumérer les grands besoins de l'Etat; il montra l'inanité des expédients proposés; puis, en une revue de toutes les richesses publiques ou privées, il feignit de rechercher, comme indécis encore, où se découvriraient des ressources nouvelles. C'est ainsi qu'il vint à parler, comme il eût fait pour la chose la plus simple, d'une « opération sur les biens ecclésiastiques ». S'affermissant par degrés, il annonça que cette opération était inévitable, puis qu'elle devrait être très étendue. Dans les esprits ainsi préparés, il versa des doctrines point du tout nouvelles, mais renouvelées par l'art qui les graduait. Il reconnut à la puissance civile le droit de détruire dans le clergé les corporations particulières devenues inutiles : nécessairement,

ajouta-t-il, le patrimoine de ces corps supprimés devrait faire retour à la nation : les bénéfices sans fonction pourraient pareillement être abolis avec le même droit de réversion à l'Etat. Les autres bénéfices seraient-ils respectés? On eût pu le croire, mais il n'en était rien. Avec la même hardiesse progressive et tranquille, Talleyrand n'admettait le droit des bénéficiers que dans les limites de leur subsistance, La conclusion suivait, très hardie, mais si bien ménagée qu'elle se dépouillait de ses brutalités. Elle consistait dans la reconnaissance du droit de l'Etat sur tous les biens d'Eglise, sous la double charge de pourvoir à la subsistance du clergé et d'acquitter les fondations. Tout ce qui excéderait cette charge servirait à soulager le Trésor dans sa détresse. Talleyrand finissait par un tableau très flatteur de l'avenir, beaucoup trop flatteur même; car s'il évaluait les biens du clergé à deux milliards de capital, à 70 millions de revenu, c'est-à-dire fort au-dessous de leur valeur, il paraissait croire, par une illusion singulière, que la dîme, supprimée comme ressource pour l'Eglise, pourrait, sous la forme d'une prestation en argent, se maintenir au profit de l'Etat.

Dans la voie tracée par un évêque se précipitèrent Mirabeau et Barnave.

Mirabeau burina de sa main vigoureuse les traits que Talleyrand n'avait osé gi'aver. Après l'habileté, l'audace. Il ressaisit le projet, le resserra, en dégagea la disposition maîtresse. Sans ambages, il demanda que tous les biens du clergé fussent déclarés propriété de la nation. La seule charge serait la dépense du culte et l'entretien des ministres des autels. Il importait de désintéresser une portion de ceux qu'on voulait spolier et de tenir ainsi l'ennemi divisé. A la suite de Talleyrand, Mirabeau réclama pour les curés un traitement minimum de 1 200 livres, outre le logement. Ainsi parla-t-il, moins par sollicitude pour les petits que pour isoler les grands.

Où Mirabeau s'avançait volontiers s'engageait Barnave.

En ce jeune homme de vingt-neuf ans, arrivé obscur de sa province, dominait la soif du premier rang, et l'insupportable dépit de la grande ombre qui le couvrait. Ici son ardeur n'avait pas besoin des excitations de la jalousie. Né protestant, il s'était pénétré dès l'enfance des griefs de ses coreligionnaires, et tout abaissement des catholiques aurait pour lui la saveur d'une vengeance. En son discours se refléta toui ce que son âme aux apparences calmes recelait de ressentiments contenus. Hardiment il nia qu'il y eût une propriété ecclésiastique. Les fondations pieuses n'étaient à ses yeux qu'un dépôt avec charges entre les mains du clergé : d'où il conclut que la nation, la nation souveraine, pouvait saisir le dépôt à la condition d'acquitter les charges. Une manière assurée et tranchante, une froideur qui semblait exclure toute passion, communiqua à ce sophisme un certain aspect de logique. Puis Barnave invoqua les exemples passés : les princes avaient jadis aliéné des biens d'Eglise : l'Assemblée nationale ne pourrait-elle pas faire ce qu'avaient fait les rois? Un argument spécieux suivit, tiré de la condition des curés : privés de la dîme, les pasteurs du second ordre n'avaient plus de subsistance ; il fallait pourtant assurer leur sort ; comment y pourvoir sans toucher aux biens ecclésiastiques? Le discours se termina par une nouvelle et hautaine affirmation du droit du peuple sur tout le domaine de l'Eglise. De Talleyrand à Mired^eau, de Mirabeau à Barnave, la gradation se marquait. Talleyrand, en prêtre que secoue encore le scrupule, avait insinué la confiscation; Mirabeau en tribun l'avait proclamée; Barnave en sectaire s'y complaisait avec dilection.

Telle fut l'attaque, attaque plus dangereuse qu'originale; car elle se bornait à répéter les arguments que les philosophes avaient, depuis soixante ans, monnayés à l'usage des masses. On entendit les défenseurs du clergé. Ce furent l'avocat janséniste Camus, bientôt cruel ennemi de l'Eglise et cette fois son champion, puis l'abbé d'Eymar, enfin l'abbé

Maury, qui se donna le plaisir d'opposer à Talleyrand, évêque d'Autun, promoteur de spoliation, le même Talleyrand, pèus jeune, simple abbé de Périgord, soutenant contre la maison de Savoie le caractère sacré des biens ecclésiastiques.

Les dispositions de l'Assemblée exigeaient un sacrifice. En ces conjonctures, un représentant de l'Auvergne, Malouet, celui que déjà on appelait le sage Malouet, essaya d'une transaction qui sauverait ce qui était encore sauvable.

Il commença par définir la propriété ecclésiastique. « Elle est, dit-il, la dotation du culte et des pauvres : c'est en ce sens seul, observa-t-il, qu'on peut la considérer comme le bien de la nation. » Il convia l'Assemblée à garder le calme, à s'élever au-dessus des passions : « Nous avons, poursuivitil, rallié naguère à nous les ministres de l'Eglise au nom du Dieu de paix; pouvons-nous aujourd'hui nous faire leurs spoliateurs? » Il marqua que le sort du clergé demeurerait un peu précaire si sa subsistance n'était gagée par une dotation en immeubles. Il exprima la crainte que la vente simultanée d'une masse immense de biens-fonds ne provoquât un incroyable avilissement des prix. Ayant parlé de la sorte, il exposa un plan qui visait à satisfaire les besoins publics en ménageant l'Eglise. — Une commission, non laïque mais ecclésiastique, déterminerait le nombre d'évêchés, cures, chapitres, séminaires, monastères qui devraient être gardés, et la quantité de biens-fonds ou de revenus à assigner à chacun d'eux. Ce serait donc à l'amiable et sur l'avis du clergé lui-même que seraient décidées les suppressions, que serait fixée la dotation des établissements conservés. Sur le surplus des biens on prélèverait de quoi alimenter dans chaque ville et bourg une caisse de charité pour le soulagement des pauvres. C'est seulement quand on aurait pourvu aux besoins du culte et à l'assistance des indigents que l'excédent du patrimoine ecclésiastique pourrait être appliqué aux besoins de l'Etat.

Dans ce projet il n'était pas malaisé de découvrir une large part d'illusion. Le clergé, même ramené par les circonstances à des pensées très résignées, se prêterait-il à fixer lui-même ses amoindrissements? En outre, le plan reposait sur l'idée que les dîmes continueraient à se percevoir ou, sous une forme quelconque, seraient remplacées : car, si l'on faisait abstraction de la dîme, les rentes et revenus du clergé atteignaient à peine cent millions; or, quand on aurait doté les établissements ou les titres ecclésiastiques conservés, quand on aurait organisé, même sans munificence, les bureaux de charité, cette somme ne serait-elle pas à peu près absorbée? — En dépit de ces critiques, la combinaison de Malouet substituait à l'injustice le désir de l'équité, à l'esprit de lutte l'esprit de paix. On ne disposerait de l'Eglise qu'avec le concours ou du moins avec l'avis de l'Eglise, en sorte que si l'on provoquait des froissements, on aurait toute chance d'éviter les conflits aigus. De son antique domaine foncier le clergé conserverait assez pour être indépendant, sinon assez pour être riche. La part des pauvres serait réservée, et mieux peut-être qu'elle ne l'était dans le gaspillage des commendataires. Que reviendrait-il à l'Etat? Ici régnait l'incertitude. Mais quel que fût le profit, il serait recueilli sans spoliation violente, sans alarme pour les consciences, sans risques pour la paix civile.

îl semble que ce plan qui, à distance, attire et séduit, se soit perdu, sur l'heure, dans le nombre et l'intensité des préoccupations publiques. C'était à la séance du 13 octobre que Malouet avait exposé ses vues. Dès le lendemain^ toutes sortes d'objets, se jetant à travers l'ordre du jour, interrompirent le débat des biens ecclésiastiques. Le discrédit de toutes les autorités anciennes rendait urgente la création de pouvoirs nouveaux : on se mit à discuter une loi sur les municipalités. Le roi, à la suite des événements du 6 octobre, avait été ramené à Paris : il fallait y établir le gouvernement. Le 15 octobre, les députés tinrent leur dernière séance

à Versailles. Quel serait à Paiis leur lieu de réunion? Rien n'était préparé. En attendant que l'enceinte du Manège, non loin des Tuileries, fut prête pour les recevoir, l'archevêque leur offrit la grande salle de son palais. Ils s'y installèrent le 19 octobre, mais diminués par les congés, absences, démissions : Mounier avait regagné le Dauphiné; Lally-Tolendal allait s'éloigner; l'archevêque de Paris était sur le point de partir pour la Savoie. Toutes les passions qui avaient excité l'émeute de Versailles continuaient à gronder. Le 21 octobre, un boulanger, du nom de François, sous l'accusation de cacher des farines et de vouloir affamer le peuple, fut massacré. L'Assemblée répondit le jour même ■par une loi sur les attroupements qui serait connue sous le nom de loi martiale. — A l'agitation matérielle se mêlait l'agitation religieuse. En une lettre du 2 septembre, Louis XVI avait sollicité des évêques leur intervention morale et leurs prières : de là un grand nombre d'instructions pastorales. La plupart ne prêchaient que l'apaisement. Cependant l'un des évêques, celui de Tréguier, s'était départi de cette prudence, et à la peinture des misères récentes avait joint des vœux non déguisés pour le retour à l'ancien régime. Le mandement fut dénoncé à l'Assemblée comme un signal contrerévolutionnaire. Sur ces entrefaites, on apprit que, dans la petite ville de Tréguier, quelques jeunes gens voulaient confier à des gentilshommes les grades dans la garde nationale. Ce projet prit, pour les yeux prévenus, un aspect de complot; on traita de conspiration ce qui était à peine une ligue toute locale de résistance; et contre l'évêque une instruction fut ordonnée pour crime contre la si'ireté de l'Etat (1). — Ces nouvelles, répandues dans le peuple, y entretenaient l'irritation. A la sortie des séances, les députés ecclésiastiques étaient hués. On les poursuivait avec l'appellation, toute nouvelle alors, de calottins. Autour de l'Assemblée, des brochures se

(1) Archives nationales, Y 10507. — Assemblée constituante, séance du 22 octobre 1789.

répandaient, pleines d'attaques contre le dogme ou le culte. La plus fameuse, connue sous le nom de catéchisme du genre humain, serait dénoncée par l'évêque de Clermont. Do temps en temps quelques religieux, en rupture de clôture, venaient offrir à l'Assemblée, au nom de leurs couvents, des biens qui ne leur appartenaient pas. — Au milieu de cette agitation, le plus grand embarras était celui des finances. Que donnerait la contribution du quart? On l'ignorait. Les particuliers avaient été invités à porter leur argenterie à l'hôtel des monnaies. Montres, couverts, petites bourses de collégiens, économies d'ouvrier, tout afflua, avec dos lettres qu'on aurait tort de juger ironiquement; car plusieurs, quoique déparées par l'enflure du temps, étaient d'inspiration admirable. Quand les caisses publiques furent pleines de boucles d'argent, de tabatières, de petites cuillers, de pinces à sucre, il fallut bien se convaincre que ces menus dons illustreraient un livre de morale, mais ne referaient pas les finances. C'est ainsi qu'on fut ramené vers la discussion des biens ecclésiastiques.

On la reprit le 23 octobre pour l'abandonner le jour même, puis on y revint le 30. Combien la motion Malouet paraissait déjà chose vieillie! Sans souci du contre-projet sauveur, la lutte se concentra entre les adversaires et les partiseins de la proposition.

A la défense du décret se portèrent en masse les légistes : Thouret, Treilhard, puis tout à la fin Le Chapelier. Ils tracèrent la démarcation entre les individus et les corps : les uns préexistaient à la loi et tenaient de la nature des droits imprescriptibles; les autres n'existaient que par la nation qui, les ayant créés, pouvait toujours les anéantir. Le droit de suppression se transformerait même en devoir si ces corps avaient cessé de répondre à leur objet primitif et, au lieu de rendre des services, ne représentaient plus que des abus. Or, quels n'étaient pas les abus dans les prieurés, dans les abbayes, et que diraient les fondateurs, si, revenant sur terre, ils voyaient l'usage fait de leurs donsî

Mirabeau avait déjà parlé. Il reparut à la tribune. Son discours eut surtout pour objet de vaincre les scrupules que suggéraient l'esprit de tradition et le culte des morts. « L'utilité publique, dit-il brutalement, est la loi suprême. Il faut se dégager d'un respect superstitieux pour ce qu'on appelle l'intention des fondateurs. Comment des particuliers ignorants et bornés auraient-ils eu le droit d'enchaîner à leur volonté capricieuse les générations qui n'étaient point encore? Les fondations, toujours multipliées par la vanité, absorberaient à la longue tous les fonds, toutes les propriétés particulières; aussi il faut bien qu'on puisse à la fin les détruire. Aucun ouvrage des hommes n'est fait pour l'immortalité; si tous ceux qui ont vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à cultiver, renverser ces monuments stériles et remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants. » L'Assemblée applaudit : mais était-ce bien Mirabeau qu'elle acclamait? Cette portion ^<è la harangue reproduisait mot pour mot l'article que, dans l'Encyclopédie, Turgot avait consacré aux fondations

La propriété d'Eglise eut deux sortes de champions : Maury qui, se levant une seconde fois, la légitima en bloc, les autres membres ecclésiastiques qui ne la défendirent qu'avec la pensée résignée d'en sacrifier une partie.

En cette assemblée vieille de cinq mois, l'abbé Maury, très effrayé d'abord par les débuts de la révolution, commençait à prendre sa place. Déjà il apparaissait avec ses principaux traits : l'audace, la vivacité de riposte, l'improvisation abondante et toujours prête, une attitude où il entrait plus de fougue que de gravité, une éloquence souple, aisée, brillante, mais qui semblait jeu de l'esprit, plus qu'inspiration de l'âme. Toute cette physionomie, encore un peu indécise, se fixerait plus tard, et c'est alors qu'on la pourra marquer. Maury railla d'abord la feinte modération de ses adversaires. « On prétend, dit-il, nous exproprier sans nous spolier ; mais il n'y a pas de mort violente sans homicide, ni d'ex-

propriation sans envahissement. On a tenté, continua-t-il, de tracer une démarcation entre les individus qui tiennent leurs propriétés du droit naturel et les corps qui la tiennent de la loi : la distinction n'est que subtile, car la loi est à l'origine de toutes les propriétés, quelles qu'elles soient; elle les consacre et les protège toutes. On a parlé de l'incapacité d'aliéner : l'incapacité d'aliéner ne vicie pas plus la propriété ecclésiastique que la charge de substitution ne vicie la propriété laïque. Vous vous plaisez à répéter, poursuivit l'abbé, que vous êtes forts et que nous sommes faibles : si vous avez la force, elle vous a été donnée pour nous protéger, non pour nous écraser. » Ainsi se déroula le discours, vif, ponctué de traits heureux, mais d'une science inégale au sujet qui se trouvait effleuré plutôt qu'approfondi. Maury, dés cette époque, était de ceux qui volontiers poussent les choses à bout. Il termina par un tableau très assombri des misères des provinces, de la fermentation du royaume, des ruines accumulées, et il s'assit au milieu des murmures que sa nature provocante aimait presque à l'égal des applaudissements. Tout ce qui était intransigeance chez Maury se transformerait chez ses collègues ecclésiastiques en appels conciliants. En paroles très mesurées, ils proclamèrent la légitimité de leur domaine, doublement consacré par le temps et par les services rendus. Ils confessèrent d'ailleurs les abus, et avec une remarquable franchise. Ils remarquèrent que, si l'Eglise était dépouillée de ses biens, il faudrait établir un impôt pour le culte : si le peuple supportait cet impôt, il reverserait en détail et chaque année ce que l'Etat aurait pris en bloc; s'il s'y dérobait, ce serait, pour les ministres de la religion, le dénument. Ainsi s'exprimèrent deux évêques et, avec eux, l'abbé de Montesquiou, le plus insinuant parmi les membres du clergé. Ce langage révélait un grand désir d'entente. De tous les prélats, le plus qualifié par le rang était l'archevêque d'Aix. « Si le crédit ne renaît pas, dit-il, c'est en vain que nous entasserions les fonds ecclésiastiques dans

la caisse nationale. » Après avoir parlé de la sorte, il marqua parmi les vrais remèdes, un subside extraordinaire du clergé. « Le clergé, dit-il, n'a jamais refusé, dans les jours de détresse, d'aider à la chose publique. Que l'Assemblée décide ce qu'il doit donner; il s'y soumettra. »

L'offre était habile plus encore que généreuse. Elle ravissait aux auteurs du projet leur principal argument, celui du déficit à combler, et il ne resterait pour le décret que ceux qui, à tout prix, voulaient prendre. La majorité semblait ébranlée. En ces conjonctures, Le Chapelier, avec une dextérité rare, se chargea de ramener les modérés, o Si le clergé, dit-il, demeure propriétaire, il continuera à figurer un Ordre dans la nation. » A cet argument fait à point pour piquer l'esprit d'égalité, une autre sugges ti on s' a j out a p our réveiller l'amour-propre du b asclergé : 0 II me semble, observa Le Chapelier, que si j'avais l'honneur d'être ministre des autels, j'aimerais mieux recevoir de la nation que d'une assemblée de prélats ou d'abbés. » Le discours se termina par la promesse réitérée d'une dotation de 1 200 livres au profit des curés; cette dotation serait indépendante du logement et pourrait être payée en grains.

Le Chapelier avait ressaisi la majorité. Mirabeau la consolida. Cet homme, aux ardeurs méridionales, recelait en lui toutes les finesses italiennes. Les plus fougueux d'apparence sont souvent aussi les plus raffinés. Dans le décret il substitua à la dépossession formelle du clergé une rédaction adoucie, équivoque, qui mettait les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation. Ainsi la nation avait la main sur le patrimoine de l'Eglise, mais sans qu'on déterminât le jour où cette main s'étendrait jusqu'à prendre. La confiscation subsistait à l'état de menace, mais sans qu'on en prononçât le nom. Tous ceux qui ne demandaient qu'à apaiser leurs scrupules se jetèrent sur l'expédient, et n'étant spoliateurs qu'à terme imprécisé, se persuadèrent, arrivèrent à se persuader qu'ils n'étaient pas spoliateurs du tout. Le 2 novembre, par 568 voix contre 346, le décret fut adopté.

LA SÉCULARISATION iVi

Il fut sanctionné de suite. Il fut publié sous la sign?iture do Louis XVI, sous le contre-seing de M. de Gicé, garde des sceaux et archevêque de Bordeaux. La Ioi>dans son ensemble, s'offrait avec une apparence assez débonnaire. La nation recouvrait la libre disposition des b'ens ecclésiastiques : il n'y avait en ce langage rien qui scandalisât; car les écrits des légistes et les maximes courantes enseignaient la haute maîtrise de l'Etat sur le domaine du clergé. Les engagements pris par la puissance publique avaient de quoi rassurer : il serait pourvu avec décence, disait le décret, aux dépenses du culte, à l'entretien de ses niinistres, au soulagement des pauvres. Le nouveau budget de l'Eglise serait réparti, aux termes de la loi, sous la surveillance des administrations provinciales : or, ces administrations se composaient presque partout d'hommes éclairés, équitables, très convaincus de l'utilité de la religion quoique souvent teintés de philosophisme, et pénétrés de ces traditions d'intégrité qui faisaient l'honneur de la haute bourgeoisie française. C'est par ces mains probes et pures que les ressources tirées des anciens revenus ecclésiast'ques iraient alimenter le service des autels et la charité.

Aussi la mosure, enfermée dans un texte savamment adouci, ne rencontra tout d'abord que peu ou point de réprobation. En plusieurs correspondances contemporaines, nous lisons que le décret fut accueilli avec grand plaisir (1). Dans la bonne compagnie, aucun émoi, soit que la portée de la transformation échappât, soit qu'au milieu de tant de

(1) V. notamment : Pierre de Vaissières, Lettres d'aristocrates, p. 158.

destructions, celle-là parût moins téméraire que beaucoup d'autres. Mme de Staël, protestante à la vérité, fut charmée du rapport de Talleyrand et déclara (ce qui surpassait à ses yeux tous les autres éloges) qu'on y trouvait des pages dignes de Necker (1). Le coup fut si habilement amorti que, sur l'heure, on n'entendit aucun cri, pas même celui des victimes. Les curés se sentaient peu atteints. Quant aux évêques et aux membres du haut clergé, ils se savaient impopulaires et aimaient mieux le silence qu'une plainte sans écho. Puis en gentilshommes, ils jugeaient peu digne de se lamenter pour de l'argent. Ils prévoyaient d'autres attaques, celles-là contre l'Eglise elle-même, et se réservaient. Enfin un espoir très général restait, celui que l'exécution serait lointaine, que peut-être même on y échapperait. Cette opinion était entretenue jusque dans les sphères officielles; et dans ses dépêches au cardinal de Bernis, ambassadeur à Rome, M. de Montmorin, ministre des relations extérieures, s'appliquait à rassurer le gouvernement pontifical (2).

On vit alors se produire pour la première fois une pratique qui se répéterait pendant toute la Révolution. Elle consisterait à obtenir de l'Assemblée des votes de principe qui, semblant dépourvus d'application immédiate, paraissant même assez inoffensifs, seraient acceptés par les gens des centres : puis on s'aiderait du principe proclamé pour en tirer pièce à pièce les conséquences. Les modérés, enlacés par leur premier vote, ne pourraient, sous peine de manquer de logique, se dérober aux votes subséquents : ainsi arriverait-il qu'entraînés sur une pente savamment ménagée, sans palier pour se retenir, sans point d'appui pour remonter, ils glisseraient par degrés, avec des résistances de plus en plus amollies, jusqu'à des mesures qu'en bloc ils eussent résolument réprouvées.

L'affaire des biens du clergé fournit le modèle initial de

(1) Journal de Gouverneur Morris, p. 123.

(2) Archives du ministère des affaires étrangères.

cette manière captieuse. La loi — simple loi de principe, disaient certains catholiques, — avait été votée le 2 novembre. Cinq jours plus tard, Talleyrand parut à la tribune. Il expliqua du ton le plus tranquille que les propriétés ecclésiastiques ayant été déclarées à la disposition de la nation, on pouvait craindre que ce bien, devenu le bien de tout le monde, ne fût pillé ou dilapidé. Pour prévenir cet abus, l'évêque d'Autun demanda que les scellés fussent mis sur les chartriers et que des meubles il fût fait inventaire. « C'est une prise de possession, » s'écria Cazalès et après lui l'abbé Maury. L'Assemblée sur l'heure refusa les scellés, refusa l'inventaire. Elle se borna à déclarer que les biens ecclésiastiques seraient placés sous la surveillance de l'autorité.

Six jours s'écoulèrent. Le bruit courait que le clergé abusait de ses propriétés comme on fait d'un bien qu'on va perdre. Treilhai-d reprit en pai-tie la proposition de Talleyrand et demanda les scellés sur les chartriers. L'évêque de Clermont se leva : « On ne met, dit-il, les scellés que sur les biens des morts, des banqueroutiers ou des suspects. — C'est une mesure conservatoire », répliqua Treilhard. Cette fois, encore, les représentants, après une épreuve douteuse, rejetèrent la mesure des scellés. Toutefois ils imposèrent aux chefs des communautés ecclésiastiques l'obligation de déclarer tous leurs biens dans les deux mois.

Jusqu'ici les étapes étaient si peu sensibles qu'à peine on les pouvait marquer. On atteignit le mois de décembre. L'Assemblée créa une caisse dite de V extraordinaire dans laquelle seraient versés les fonds de la contribution patriotique. Par malheur cette contribution n'avait produit presque rien (1). Dans la caisse nouvellement créée, il fallait pourtant mettre quelque chose. C'est alors que, dans le décret même, un article se glissa qui prescrivait la vente

(1) V. Rapport de M. Dupont, député de Bigorre, 7 mars 1790.

de domaines de la couronne et de domaines ecclésiastiques jusqu'à concurrence d'une somme de 400 millions. La confiscation commençait, mais elle s'insinuait plutôt qu'elle ne se proclamait; elle se décrétait partiellement, incidemment. Incidemment aussi, sans débat pour ainsi dire, fut ordonnée )a création de 400 millions de bons à intérêt, gagés sur les Diens à vendre; ce serait l'origine des assignats.

L* Assemblée se défendait de toute irréligion. Dans les procédés régnait même, par intervalles, une déférence courtoise. Le 23 novembre, le président élu fut l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin; un peu plus tard, ce fut l'abbé de Montesquieu. Dans le fracas de tout ce qui s'abattait, parlements, provinces, institutions de toutes sortes, la menue besogne des affaires ecclésiastiques passait inaperçue. L'année 1790 s'ouvrit. On continua de s'acheminer vers le but, par décrets de détail, isolément négligeables, intercalés dans les coins de séances, et qui ne seraient graves que par accumulation. Le 5 janvier, on décida que les propriétés des bénéficiers qui résidaient hors de France seraient placées sous séquestre : le but était d'atteindre l'archevêque de Paris qui, abandonnant un peu vite son diocèse, s'était réfugié en Savoie. Le 5 février, il fut prescrit que tous les bénéficiers feraient connaître dans le mois le nombre et le lieu de leurs bénéfices. Ainsi à la statistique, "ordonnée le 13 novembre et qui révélerait les biens de chaque communauté, viendrait s'ajouter une autre statistique, personnelle à chaque membre du clergé; et les deux documents, s'éclairant l'un par l'autre, permettraient de ne rien perdre de la proie le jour où l'on voudrait la saisir.

Dans cette progression continue, l'Eglise serait bientôt atteinte en une place plus sensible. Au travail qui dépouillerait les couvents se joindrait un autre travail, celui qui les dépeuplerait.

Déjà le 28 octobre 1789, un décret, surpris à l'Assemblée en une fin de séance, avait suspendu à titre provisoire l'émis-

sion des vœux solennels dans les monastères. Dans le Comité ecclésiastique, l'avocat Treilhard avait recueilli l'idée et l'avait fort élargie. La composition du Comité, hostile aux trop grandes hardiesses, avait d'abord fait obstacle à la publication de ses vues. Mais le Comité venait d'être doublé, et ce remaniement avait assuré la majorité aux novateurs. Le 11 février 1790, Treilhard, désormais certain d'être soutenu, parut à la tribune. Il tenait à la main un rapport prêt depuis deux mois déjà et qui, sous couleur de réforme, bouleversait toute la vie religieuse.

Le début sembla la préface d'un édit de liberté. Treilhard remarquait que, sous l'ancienne loi, le pouvoir civil reconnaissait les vœux et s'employait à en assurer l'observation extérieure. Le rapporteur rejetait cette immixtion de l'autorité laïque en des objets d'ordre spirituel : c'est pourquoi il proclamait pour tout religieux de l'un ou de l'autre sexe le droit de renoncer à ses engagements sacrés,sans avoir d'autres comptes à rendre qu'à ses supérieurs et à Dieu. A qui voudrait rompre la clôture, les portes s'ouvriraient toutes grandes, la loi séculière ne jugeant pas ce qui ne relevait que de la conscience. Telle était la doctrine libérale. A peine s'était-elle formulée qu'elle se désavouait elle-même. Le projet, en effet, ne se contentait pas d'ôter aux vœux toute sanction légale, mais faisant violemment irruption dans le sanctuaire de la conscience, il les interdisait pour l'avenir : par là il usurpait sur le domaine spirituel dans l'acte même où il prétendait le dégager du temporel. Par cette prohibition des vœux solennels, presque tous les grands Ordres des deux sexes, les plus anciens, les plus augustes, se trouvaient frappés. Ils ne pourraient recevoir de novices, et, ne se recrutant plus, finiraient par extinctio.^. — S'ils étaient dans l'avenir condamnés à disparaître, ils étaient soumis, dans le présent, à des traitements assez divers. Ici se retrouvait, suivant la manière de la révolution commençante, un habile mélange de ménagements et de rigueurs. Les roli-

gieux des monastères et des couvents, s'ils optaient pour la vie commune, seraient rassemblés dans quelques maisons conservées, et là, tristement transplantés, mesurant d'après leurs propres jours la durée de leur institut, achèveraient un à un de mourir. Quant aux religieuses, Treilhard proposait qu'un règlement spécial, plus débonnaire, plus adouci, fixât leur sort viager. Dans la discussion, l'abbé de Montesquiou obtiendrait pour elles, à titre provisoire, le droit de subsister là où elles avaient vécu. Il ne serait d'ailleurs rien innové, jusqu'à nouvelle réglementation dans les maisons d'éducation ou établissements de charité.

La proposition de Treilhard fut votée le 13 février. Puis de la sécularisation des religieux on revint à la sécularisation des biens. L'œuvre avançait, accomplie par petits bouts, sans beaucoup d'ordre bien qu'avec une remarquable ténacité. Jusqu'ici la seule aliénation votée était celle de 400 millions. Cependant un certain doute naissait sur le succès de la vente : on redoutait que de grands immeubles, trop vastes pour des usages privés, trouvassent malaisément preneur : surtout on appréhendait que les acheteurs ne fussent, par scrupule de conscience, détournés des enchères. La crainte d'un échec suggéra la combinaison d'une vente qu'on pourrait appeler vente à deux degrés. Tel fut l'objet d'un décret voté le 17 mars 1790. La municipalité de Paris et les diverses municipalités du royaume seraient admises, invitées même à acquérir tel lot de biens ecclésiastiques qu'il leur plairait de choisir; puis elles les revendraient en détail aux particuliers, avec le bénéfice d'une commission qui serait fixée plus tard (1) au seizième du prix. De là deux avantages : le premier serait d'intéresser aux ventes les administrations communales : le second, beaucoup plus important, serait de donner à tout acquéreur le droit, à la vérité un peu judaïque, de se prétendre adjudicataire de

(1) Décret du 14 mai 1790. article 11

seconde origine. Si à l'acquisition s'attachait un discrédit moral ou une censure spirituelle, la municipalité, corps anonyme, prendrait, semblerait prendre l'un ou l'autre à son compte. Entre ses mains, le bien se purgerait de son impureté, et l'acheteur, ne recevant des villes qu'une propriété déjà démarquée de l'Eglise, jouirait tout ensemble d'un patrimoine agrandi et d'une conscience en paix.

Trois jours plus tard, le 20 mars, les affaires religieuses revinrent à l'Assemblée. Ce fut de nouveau Treilhard qui les y porta. Le Comité ecclésiastique l'avait choisi pour président. On a déjà nommé cet homme et on le retrouvera bien des fois. C'était un légiste à l'érudition étendue, au travail infatigable, à l'esprit faux et actif, à la fo:3 très pétri d'absolutisme et très paré de liberté. Sa motion fut à double fin, visant à la fois les biens et les personnes. Au mois de décembre, l'Assemblée, se bornant à prescrire une déclaration, avait refusé d'ordonner l'inventaire dans les maisons religieuses. Treilhard proposa que, pour les couvents d'hommes, il fût accompli dans la huitaine par les officiers municipaux. Ceux-ci dresseraient en outre la liste des religieux avec leur nom, leur âge, la date de leur profession. Enfin, ils interrogeraient chacun d'eux sur leur volonté de rentrer dans le monde ou de rester dans le cloître. La proposition fut faite à une séance du soir et presque sans débat fut votée.

Ainsi se rapprochait-on des biens ecclésiastiques, comme on ferait d'une place par des travaux d'investissement. On les estimait, on les dénombrait, avec une certaine hésitation à porter le grand coup. Une aliénation de 400 millions avait été ordonnée : mais le reste était en suspens; et par la possession, par les actes de gestion, le clergé demeurait propriétaire apparent de tout ce que la nation avait proclamé son domaine. Il faudrait enfin dissiper l'équivoque. Le 9 avril 1790, le représentant Chasset, organe de plusieurs comités réunis, déposa un projet qui se résumait en deux dispositions principales : la première transférait, sauf certaines exceptions,

à l'autorité civile, c'est-à-dire aux directoires de département ou de district, l'administration des biens ecclésiastiques : la seconde, qui était la consécpience de la première, proclamait, comme règle de l'avenir, le salaire en argent. Que les biens désormais retournés à l'Etat et gérés par lui fussent vendus, qu'une loi de détail fixât la rétribution du clergé, et toute trace de l'ancienne Eglise propriétaire serait effacée.

Sous ce dernier coup, il y eut dans l'épiscopat, presque résigné, le plus souvent silencieux, un sursaut de révolte.

« Vous avez fait, disait un jour à ses collègues l'abbé Maury, de remarquables progrès dans la conquête du bien d'autrui. » Les prélats ne s'emporteraient pas jusqu'à ce rude langage. Mais leurs protestations surgirent, graves autant qu'attristées. Ils rappelèrent que la plupart des cahiers avaient demandé la réforme des abus, mais non l'entière destruction du passé. Ils prédirent l'insuccès des aliénations qui, accomplies toutes ensemble ou à de brefs intervalles, ne se feraient qu'à des cours avilis. Ils observèrent que, l'Eglise ne soutenant plus les indigents, il faudrait, comme en Angleterre, établir la taxe des pauvres. Ainsi s'exprima l'évêque de Nancy. L'archevêque d'Aix avait naguère proposé le plus large concours de l'Eglise pour combler le déficit des finances. Sans beaucoup d'espoir il renouvela son offre, parla d'un emprunt de 400 millions qui serait hypothéqué sur les biens du clergé et dont le clergé porterait tout le poids; car il en servirait les intérêts, et par des ventes successives, il en rembourserait le capital. Les curés écoutaient légèrement anxieux. Ils avaient souhaité le salaire. Sous la menace d'être dépouillés de leurs modestes

biens-fonds tout de même que les évêques ou les abbés de leurs grands domaines, ils hésitaient, devenaient un peu sombres, mettaient en doute la solidité des engagements de l'Etat. Mais l'Assemblée semblait résolue à homologuer ce que les comités avaient décidé. Après tant do décrets préparatoires, elle voulait le décret définitif, et déjà Treilhard, parlant des biens ecclésiastiques, les désignait sous le nom qui leur resterait : il les appelait les biens nationaux.

Sur ces entrefaites un incident survint qui, en grandissant le débat, le déplaça tout à coup,

A l'Assemblée siégeait, parmi les députés de l'Auvergne, un chartreux qu'on appelait dom Gerle. C'était un moine d'âme exaltée et crédule, d'esprit étrange et faible, dupe des mots, inhabile à maîtriser ses impressions, tout attiré vers la Révolution comme vers un rêve brillant, pieux jusqu'au mysticisme et affilié à la Société des Amis de la Constitution (1). Il faisait partie du Comité ecclésiastique que les membres de la droite accusaient d'hostilité contre la religion. L'imputation venait d'être reproduite par l'abbé de Montesquieu. Sous l'attaque, dom Gerle se porta vers la tribune : « Non, dit-il, il n'y a point de parti-pris dans le comité ecclésiastique; non, c'est calomnier l'assemblée que de déclarer qu'elle ne veut point de religion. » Puis, pour tranquilliser les consciences, il invita ses collègues à décréter séance tenante « que la religion catholique, apostolique et romaine était et demeurerait toujours la religion de la nation et que son culte serait seul autorisé ».

Dom Gerle n'avait prévenu personne, et tout spontanément la motion jaillissait de son âme impétueuse (2). A cet ardent appel jeté à travers les débats, l'émoi fut extraordinaire. Les députés ecclésiastiques saisirent quel avantage

(1) La société des Amis de la Constitution était le club qui serait plus tard connu sous le nom de club des Jacobins.

(2) Francisque Mèqe, Dom Gerle. (Mémoires de l'Académie de Clermont-Ferrand, 1865, p. 444-446.)

cette intervention leur offrait. En plaidant pour les biens d'église, ils étaient mal à l'aise, semblant plaider pour euxmêmes. Ils sentaient les arguments rebattus, la cause impopulaire, l'Assemblée ne les écoutant que par patience. Voici que la motion de dom Gerle, venant à leur secours avec une incroyable opportunité, substituait aux intérêts matériels la religion elle-même. Si, dans l'élan de la première surprise, ils obtenaient une solennelle reconnaissance de l'Eglise nationale, combien cette acclamation de la foi traditionnelle ne les consolerait-elle pas de leur patrimoine ravi! Ce patrimoine, le perdraient-ils même tout à fait? La courte trêve qui suivrait le vote offrirait peut-être une heure favorable aux transactions; peut-être pourrait-on reprendre, quitte à accentuer encore les sacrifices, les pensées de l'archevêque d'Aix. De la sorte les finances de l'Etat seraient sauvées sans que le passé fût entièrement aboli.

Aux paroles de dom Gerle, la droite répondit par des acclamations. Avec une équitable sagesse, elle applaudit un amendement qui tempérait la proposition et consacrait tous les droits accordés par les décrets, précédents aux non catholiques. L'essentiel serait de brusquer le vote. Un instant on put croire qu'on le tenait. Mais déjà il était tard. La gauche, d'abord désemparée, se ressaisit. Sa tactique fut de réclamer la remise au lendemain. Sur l'ajournement, une première épreuve fut douteuse : après une seconde épreuve, le président leva la séance. Les membres de la droite demeurèrent quelque temps sur les bancs, très irrités, protestant, réclamant l'appel nominal, et ce ne fut que bien tard qu'ils se dispersèrent.

Le répit permettait à la gauche de discipliner ses forces. Elle n'y manqua pas. Il fallait tout d'abord morigéner dom Gerle, cet enfant terrible qui avait failli tout compromettre (1). Il s'apaisa comme il s'était emporté et s'excusa

(1) AtTLARD, la Société des Jacobins, t. I, p. 59.

(le l'incartade. Au palais royal, dans les cafés, au club des Amis de la Constitution, de grands murmures s'élevèrent contre les fanatiques qui aspiraient à restaurer l'ancienne intolérance. On comptait, non sans raison, que les députés indécis fléchiraient sous cette menaçante agitation et se rangcraiient où les porterait la peur. Pendant ce temps, les représentants de la droite, rassemblés aux Capucins, tenaient aussi leurs conciliabules : ils décidaient que, si le vote leur était défavorable, ils porteraient leur protestation jusqu'au roi et, par une adresse répandue dans le pays, pubreraîent les périls de la religion. Mais cette ressource leur échapperait; car le garde des sceaux averti leur manderait officieusement que le roi ne les recevrait point. Ils venaient d'effleurer le succès. Ce qui était occasion retardée serait occasion perdue. On le vit clairement quand le lendemain, bien avant la séance, les abords de l'enceinte, les tribunes elles-mêmes se remplirent d'agitateurs. Depuis le matin, trois cents colporteurs répandaient dans la ville une petite feuille intitulée : Assemblée des Aristocrates aux Capucins; riouveau complot découi'ert (1). La gauche avait un avantage : la proposition, combattue par elle, après avoir déclaré la religion catholique reUglon do la France, ajoutait que son culte seul serait reconnu comme culte public : de là, un air de monopole peu compatible avec les maximes nouvelles. La tactique serait de mettre en pleine lumière cet aspect du projet et d'en détourner amsi les libéraux. Pour compléter les chances, il faudrait en outre rallier à soi tout ce qu'on pourrait de catholiques : on y réussirait en étalant vis-à-vis de l'Eglise tant de respect que la oroposition Gerle, submergée sous les effusions pieuses, semblerait redondance inutile. Le baron de Menou, qui, neuf ans plus tard, en Egypte, se ferait musulman, fut le porte-parole do l'orthodoxie : « Je commence, dit-il, par faire ma profession de foi : je respecte la religion catholique, apostolique et ro-

(1) Révolutions de France et de Brabant, n° 21.

ie.2 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

maine; je la crois la seule véritable et je déclare que je lui suis soumis de cœur et d'esprit. » A ces mots, tout à l'adresse des catholiques, Menou ajouta, à l'adresse des libéraux : t Ma conscience et mon opinion appartiennent à moi seul; je ne dois pas plus troubler les convictions religieuses des autres qu'on ne doit troubler les miennes... il ne peut donc y avoir de religion dominante. » Qui n'eût souscrit à un langage, à la fois si dévot et si respectueux du droit d'autrui? L'Assemblée fut ravie, et très particulièrement dom Gerle qui retira sa motion. La droite la reprit. Cazalès essaya de parler; il en fut empêché. Cependant il importait de ne soumettre au vote de l'Assemblée qu'une rédaction attirante par la modération de ses termes et par le nom de celui qui la présenterait. Le duc de La Rochefoucauld proposa un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée nationale, considérant qu'elle n'a ni ne peut avoir aucun pouvoir à exercer 8U1 les consciences et sur les opinions religieuses; que la majesté de la religion et le respect qui lui est dû ne permet-» tent pas qu'elle devienne l'objet d'une délibération; que l'attachement de l'Assemblée nationale au culte catholique, apostolique et romain, ne saurait être mis en doute dans le moment où ce culte seul va être mis par elle à la première classe des dépenses publiques, a décrété et décrète qu'elle ne peut ni ne doit délibérer sur la motion proposée. » A ce langage qui exagérait le respect pour échapper à l'hommage, la gauche se pâma d'aise, admirant le bien joué. La droite bondit exaspérée. D'Espréménil s'écria : Lorsque les juifs crucifièrent Jésus, ils lui dirent : nous vous saluons. » L'invective manqua son effet par son excès même. Pendant une heure, ceux qu'on appelait, tantôt du nom d'aristocrates, tantôt de celui de fanatiques, s'agitèrent impuissants et furieux. Puis, désespérant de la lutte, ils sortirent. Au dehors, ils furent accueillis par les menaces; car les abords du Manège étaient fort tumultueux, et Lafayette avait dû doubler les forces de la garde nationale. Maury fut assailli

par la foule et dut chercher un refuge dans une maison de la rue Sainte-Anne. Pendant ce temps, la séance s'achevait. A quatre heures, l'ordre du jour de M. de La Rochefoucauld fut voté.

Le lendemain 14 avril, dans l'Assemblée toute vibrante encore, on revint aux biens ecclésiastiques. La défaite de la veille disait le sort des motions qui suivraient. Séance tenante, le projet Ghasset fut adopté. Le soir même Lindet, le futur évêque constitutionnel de l'Eure, écrivait triomphalement à ses commettants : « Messieurs, le dernier coup vient d'être porté au clergé (1). » Et, en effet, le domaine de l'Eglise serait désormais aux mains de l'autorité civile.

Il ne restait plus qu'à mener à bien l'opération économique qui réaliserait la grande proie. Un comité avait été établi par l'Assemblée pour l'aliénation des domaines nationaux. C'est à ce comité que seraient transmises les demandes des municipalités ou même les offres directes des particuliers. Les estimations, à moins qu'elles ne fussent fixées par une expertise, seraient de vingt-deux fois le revenu pour les terres, de vingt fois pour les rentes en nature, de quinze fois pour les rentes en argent. Les ventes se poursuivraient au directoire du district. Elles seraient précédées de publications, se feraient aux enchères, à un taux qui ne pourrait être inférieur à celui des estimations. Une portion du prix, variant entre 12 et 30 pour 100, serait payée de suite; le reste se réglerait en douze annuités. Telle fut, en gros, la procédure organisée (2). La droite avait renoncé à influencer les débats. Son grand souci était de protester contre le rejet de la motion Gerle. Sa protestation parut, revêtue de 297 signatures, et fut distribuée à profusion. Cependant les municipalités, prises d'émulation, envoyaient à l'Assemblée leurs soumissions à l'effet d'acquérir les biens nationaux.

(1) LrNDBT, Correspondance, p. 132.

(2) Décret du 14 mai 1790. (Dcvbbgieb, Collection des loi», t. I, p. 172 et suiv.)

Bientôt les demandes dépassèrent de beaucoup la valeur de 400 millions, chiffre de la vente primitivement ordonnée. Deux décrets successifs, votés en juillet et en octobre 1790 (1), autorisèrent, puis imposèrent l'aliénation générale des biens ecclésiastiques. L'Etat ne conserverait que les forêts. Il y eut aussi quelques autres exceptions inspirées par des raisons de piété, d'utilité publique ou de bienfaisance. C'est ainsi qu'on ajourna toute décision pour les biens des fondations établies dans les églises paroissiales, et pareillement pour les propriétés des fabriques, des hôpitaux, des établissements d'instruction, des maisons de charité (2). La suite du récit montrera combien de temps pèseraient les scrupules et comment une à une les lois postérieures reprendraient tout ce que la Constituante aurait épargné.

On vient de voir par étapes progressives la spoliation se consommer. Il faut maintenant marquer la condition des victimes.

Elles n'étaient point toutes pareillement à plaindre. Le clergé séculier maintenait sa hiérarchie et trouverait dans le salaire une compensation pour son patrimoine perdu. Bien plus sensible serait le coup pour le clergé régulier: il n'y aurait de joie que pour les religieux ou religieuses, las de leur état et dès à présent assurés d'une pension (3); pour les autres, la ruine serait double : ruine matérielle par la perte des biens, ruine morale par les vœux proscrits, par le recru-

(1) V. DuvBRGiEE, Collection des lois, t. I, p. 235 et suiv., p. 427 et suiv.

(2) Décret du 28 octobre 1790. (Duvergieb, Collection, t. I, p. 427.)

(3) Décrets des 13 et 20 février 1790. (Duveecieb, Collection des lois, t. I, p. 100 et 101.)

tement arrêté; et le seul espoir serait de garder un asile viager dans le cloître conservé par grâce.

Ceux contre qui l'Assemblée venait de forger tant de lois avaient passé depuis un an par tous les effarements de la tranquillité troublée, par toutes les émotions de la colère, par toutes les transes de la peur, par toutes les angoisses pour leur vie religieuse menacée.

Des Etats généraux ils avaient retenu peu de chose, hormis le souvenir d'une représentation insuffisante au bailliage. Après le 14 juillet, leur inquiétude avait commencé. Puis la loi du 2 novembre avait paru. Dès lors, pas un jour ne s'était écoulé sans souci.

Par les gazettes égarées au village, par les déclamations des clubs naissants, par les récits des voyageurs aux haltes des diligences, les paysans avaient appris que les biens d'Eglise étaient à la disposition de la nation. La nation, n'était-ce pas eux? Justement on entrait dans l'hiver. Ils se répandirent en tous ces bois qu'on appelait bois des Chanoinesses, bois des Carmes, bois des Bons-Pères, et se donnèrent à cœur joie de couper taillis, baliveaux, gros chênes même. Puis, réunis en bandes, ils se mirent à détruire, dans le Midi, les murs en pierres sèches qui clôturaient les vignobles, en Normandie, les haies vives qui séparaient les herbages; un autre jour, ils fouillaient en terre, déterraient les bornes, les reportaient plus loin. Par tous ces moyens ils agrandissaient, aux dépens du bien de moines, les biens communaux. Les plus hardis se portaient vers le prieuré ou l'abbaye, exigeaient la remise des titres de propriété et indistinctement détruisaient tout. Parmi les religieux, les uns, comme l'abbé de Franquevaux en Languedoc, n'imaginaient rien de mieux que de se réfugier dans les villes et d'y mettre en sûreté leurs papiers les plus précieux; les autres se plaignaient à l'Assemblée, mais avec un médiocre espoir d'être entendus : tel était le prieur de Saint-Etienne de Gaen qui, après avoir parlé de biens pillés, de papiers

brûlés dans la région de Falaise, ajoutait, en manière d'excuse et avec une indulgence remarquable., que o c'était la manie ordinaire de ces cantons (1) ».

Les paysans, si prompts à s'arrondir, étaient prodigieusement en éveil pour dénoncer les dilapidations des moines. Une crainte les obsédait, celle que les religieux ne détournassent ce qui semblait déjà le gage de la nation. En plusieurs lieux, des sentinelles se relayèrent pour surveiller tout ce qui sortirait des monastères ou des couvents. Un jour, en Auvergne, quelques paysans, en fouillant le chariot d'un fermier abbatial, y découvrirent douze couverts d'argent, six cuillers à café, trois cuillers à ragoût, onze cent quarante livres en numéraire. Le fermier fut arrêté et pendant plusieurs jours détenu, sous la suspicion de vol au préjudice de la nation. Mais, en général, toutes les perquisitions, toutes les fouilles furent vaines, et les papiers des archives ne révèlent que de rares exemples de détournements.

Ces religieux, enviés comme des riches, étaient bien près d'être dépourvus comme des pauvres. Les dîmes, quoique légalement maintenues jusqu'à ce qu'elles fussent remplacées, ne rapportaient presque plus rien. Les fermiers attendaient, défiants, ne sachant bien qui était le vrai propriétaire. Plus de régularité dans les rentes ou dans les redevances. Cependant, à la porte des monastères, les curés venaient frapper, réclamant non sans aigreur leur portion congrue.

Ainsi s'écoulait l'hiver. L'unique consolation des religieux fidèles résidait dans les regrets qu'éveillait en beaucoup d'endroits l'annonce de leur disgrâce. En leur faveur les pétitions affluaient à l'Assemblée. Si on réunissait toutes celles qui sont éparses dans les cartons du Comité ecclésiastique, on en compterait, je crois, plusieurs centaines. Presque toutes rendent hommage à la charité des ordres monastiques. Plusieurs invoquent les cahiers des baiUiages qui jamais

(1) Archipes nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 14 •t pastim.

n*ont entendu conférer à leurs mandataires un tel pouvoir de bouleversement. En certains endroits, il y eut un re/erendum sur le maintien ou la suppression des maisons existantes, et les résultats numériques en furent envoyés à rassemblée(l).

Vers le commencement de mai's, dans les maisons religieuses des deux sexes, arriva un questionnaire à remplir. Or réclamait pour chaque établissement sa règle, Tobjet de son institution, les noms, prénoms et âge de tous ceux qu'il abritait. L'initiative de cette enquête appartenait au Comité ecclésiastique. C'était d'ailleurs pai' l'intermédiaire officieux de l'évêque qu'en chaque diocèse, il transmettait sa demande aux couvents. Ainsi l'apparence de l'union subsisterait jusque dans les actes qui préluderaient au brisement.

Quoique déguisée sous l'estampille épiscopale, cette inquisition troubla fort. Pourtant on ne songea point à se dérober, et très docilement la statistique fut livrée. Les lettres d'envoi adressées au Comité ecclésiastique surprennent même par leur ton d'obéissance. Ceux que déjà l'on accuse de fanatisme ne se lasseraient que bien tard de la soumission. Los députés sont appelés, « nos seigneurs de Tauguste Asgomblée nationale »; on se hasarde à les nommer « les régénérateurs de la patrie »» Parfois l'excès de l'humilité suggère des formes naïves, presque reconnaissantes, qui déconcertent. Au diocèse de Périgueux, la supérieure d*une congi'égation hospitalière, en expédiant son état au président du Comité ecclésiastique, s'exprime en ces termes : « C'est bien trop d'honneur pour moi d'écrire à un monsiera* si respectable et si distingué à qui je me fais gloire d'obéir. Je supplie très humblement votre bonté de pardonner ce qui pourra vous déplaire dans mon style, en l'attribuant à mon ignorance (2). »

Cette statistique serait précieuse pour l'histoire. Elle fournit l'élément le plus important pour déterminer le

(1) Papiers du Comité ecclésiastique, carton 47-51 et passim.

(2) Archives nationales. Papiers du Comité eectêsiastique, carton 8,

nombre de religieux ou religieuses au début de la Révolution. Je trouve dans les relevés conservés aux archives 20 975 religieux y compris les frères lais, 27 393 religieuses y compris les sœurs converses, en tout 48 368 personnes. L'énuméralion n'est pourtant pas complète, car il semble que, pour quelques diocèses, certaines déclarations aient manqué ou se soient égarées. En outre on remarquera que les états ne s'appliquaient qu'aux ordres où les règles prescrivaient les vœux solennels. C'est pourquoi l'on chercherait vainement, parmi les congrégations d'hommes les Lazaristes ou les Eudistes, parmi les congrégations de femmes les filles de Saint- Vincent-de-Paul. Pour la même raison, beaucoup de petites congrégations répandues dans les provinces et où ne se pratiquaient que des vœux renouvelés d'année en année se dispensèrent d'envoyer leur déclaration. C'est ce qu'expliquent les é\êques dans leur correspondance avec le Comité ecclésiastique (1). Le chiffre de 48 368 religieux ou religieuses doit être, de ce chef, grossi d'un cinquième pour les hommes, de plus d'un quart pour les femmes, ce qui donnerait pour la France entière en 1790 une population globale de 60 000 religieux ou religieuses (2). Ce chiffre, beaucoup plus élevé au milieu du dix-huitième siècle, s'était, depuis quarante ans, abaissé pour diverses causes. Une commission dite des réguliers, instituée en 1766, avaitsupprimé neuf congrégations (3). Un ordre, considérable par son importance, par la grandeur de ses services, l'ordre des jésuites, avait disparu. Par un édit de 1768, l'âge des vœux avait été reculé. L'esprit du temps avait, plus que tout le reste, contribué à diminuer les vocations religieuses. Dans les statistiques de 1790, ce qui frappe, c'est la pénurie de sujets jeunes : en beaucoup de

(1) Papiers du Comité ecclésiastique, carton 12.

(2) Ce chiffre est pareillement celui qui est adopté par M. Tainb, Origines de la France contemporaine, t. I, appendice, note 1.

(3) GÉEIN, les Monastères et la Commission des réguliers. {Revue des questions historiques, juillet 1875, p. 88-89.)

couvents, les quatre cinquièmes des religieux ou religieuses ont dépassé cinquante ans, et il semble qu'en bien des endroits le recrutement ait presque cessé, avant même que la Révolution ne l'arrête violemment.

Ces statistiques étaient à peine parties quand, au mois d'avril, à la porte des monastères ou des couvents d'hommes, on vit paraître les officiers municipaux. Ils venaient, en vertu du décret du 20 mars, pour l'inventaire d'abord, puis pour l'interrogatoire. C'était la seconde inquisition, suivant de près la première. Un peu plus tard, les délégués des administrations de district ou de département se présenteraient, pour le même objet, dans les maisons religieuses des deux sexes.

Une expérience, très novice encore, présida à ces préludes de persécution. Les officiers municipaux venaient d'être nommés. Ils étaient le plus souvent très ignorants. Ils ne savaient pas toujours où commençait, où finissait leur compétence. Le 5 avril 1790, les religieux de l'abbaye de Mores virent arriver les officiers municipaux de Bar-sur-Seine, puis ceux de Celles, enfin ceux de Landreville, tous venant pour l'inventaire. « Nous ne pouvons, écrivirent les moines au Comité ecclésiastique, dépendre à la fois de trois municipalité. » Quelques-uns se présentèrent, rogues et durs. D'autres, au contraire, transformèrent leur mission en mission pieuse : au Lieu-Dieu, en Picardie, les officiers municipaux allèrent tout d'abord à la chapelle, y firent leurs prières et y touchèrent dévotement les reliques. Parfois les abbés avaient été nommés maires, en sorte qu'ils devaient agir contre euxmêmes. Ailleurs, les gens de la municipalité étaient aussi les fermiers de l'abbaye ou du prieuré. Cependant, pour les messagers de l'Assemblée, l'embarras fut grand quand ils durent dresser les listes de l'inventaire; il redoubla quand on les eut introduits dans le chartrier; car beaucoup savaient à peine lire.

Les moines se montrèrent en général assez accommodants.

Souvent pour leurs visiteurs ils dressèrent une table abondante et obtinrent, en les traitant bien, de diriger eux-mêmes les opérations. En plusieurs endroits ils mirent leur malice à brouiller d'avance tous les titres, tous les papiers; en quoi ils usèrent d'un raffinement superflu, les officiers municipaux n*ayant pas besoin de cette ruse pour s'égarer. Point d'action concertée, hormis en Alsace où la Chambre ecclésiastique envoya aux bénéficiers, abbés, prieurs, et chanoines, un modèle de protestation. Quelques-uns réclamèrent des exceptions, et, assez misérablement, des faveurs; d'autres menacèrent de se plaindre, mais à qui? A l'Assemblée nationale. Il y eut des discussions, mais de détail, beaucpup de religieux voulant bien montrer leur couvent, mais point leurs cellules. En cinq ou six endroits seulement les portes se fermèrent, mais moins par suite d'un refus absolu que par la résolution d'attendre de nouveaux ordres du Comité ecclésiastique.

Après l'inventaire, les interrogatoires. Autant les inventaires, avec leurs incidents médiocres ou vulgaires, ofïrent peu d'intérêt pour l'histoire, autant les déclarations de volonté doivent être retenues avec soin; car elles permettent de mesurer ce qui s'était conservé ou éteint de flamme chrétienne dans les asiles consacrés jadis à la charité et à l'étude, à la pénitence et à la prière.

L'impression est très diverse suivant qu'on considère les religieux ou les religieuses.

J'ouvre les cartons des archives où sont consignées les déclarations des religieux. J'y rencontre quelques procèsverbaux qui permettent de reconstituer des scènes dignes des meilleurs temps de l'Eglise. A l'abbaye bénédictine de Maroilles, au diocèse de Cambrai, le prieur, sur la nouvelle que les magistrats vont venir, assemble solennellement les vingt et un moines de son monastère. Il leur lit la formule de leur profession. Puis tous, après avoir invoqué Dieu, déclarent que « leur intention et leur désir sont de vivre et de

mourir sous la règle qu'ils ont embrassée et dans la mfiison à laquelle ils sont attachés par le vœu le plus solennel de stabilité ». On décide que la délibération sera inscrite sur Ifl registre aux actes capitulaires et que copie en sera envoyée aux officiers municipaux pour être transmise par eux à l'assemblée nationale (1). En Alsace, à la chartreuse de Molsheim qui compte vingt religieux, la scène est la même et l'accord est égal. Les dominicains de la Rochelle donnent le même exemple de constance. Chez les Capucins, un peu vulgaires, d'allures parfois trop libres, mais en général zélés, et point gâtés par la richesse, on trouve pareillement une méritoire fermeté : dans leurs couvents de Phalsbourg, de Seyssel, do Ferrette, de Saint-Antonin-en-Rouergue, pas une défaillance. Et à ce signe, on devine que les plus pauvres seront en général aussi les plus fidèles.

A côté de cette persévérance unanime, voici la défection, unanime aussi. Le 23 mars, le prieur de l'abbaye de Neubourg, en Basse- Alsace, écrit : « Tous mes confrères se félicitent du bonheur qu'ils ont d'être à même de profiter avec la plus vive et la plus tendre reconnaissance du décret de l'Assemblée nationale rendu le 13 février sur la suppression des ordres religieux (2). » Le prieur de l'abbaye de Preuilly s'exprime, au nom de ses dix religieux, en termes à peu près pareils : « Comme nous sommes tous, écrit-il, mes confrères et moi, zélés partisans de la Révolution actuelle, nous n'attendons que le premier signal pour émigrer de cette maison (3). » Au diocèse de Blois, les religieux, à la première nouvelle du décret, se font couper la barbe, laissent croître leurs cheveux et, dit une lettre du temps, « se promènent en habits courts dans la ville de leur résidence, en manifestant le vif désir de quitter leur cloître ». Puis il y a les déclarations isolées ou collectives qui trahissent tantôt

(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 13.

(2) Ibid., carton 10.

(3) Ibid., carton 10.

le dégoût de la vie religieuse, tantôt la révolte ouverte : celui-ci demande « à briser sa chaîne » ou veut o se soustraire au despotisme outré qui règne dans l'ordre de Citeaux »; tel autre déclare en style de club « qu'il ne reconnaît que Dieu et la loi ».

Ce n'est qu'à titre d'exception qu'on rencontre, soit l'extrême ardeur d'être fidèle, soit l'extrême impatience de déserter. Ce qui domine, ce n'est ni la ferveur, ni l'apostasie. En quel sens pencha la majorité? Je crois que, pour les hommes, la part de la faiblesse fut plus grande que celle de la constance. Mais quels furent les chiffres? Toute statistique serait, je crois, impuissante à classer des volontés qui ne se démêlaient point elles-mêmes. Les religieux sont interrogés : en général, ils ne répondent ni oui ni non. Ils veulent bien l'épreuve, mais pas trop, et en de molles paroles marquent avec une simplicité sincère, bien humaine, les limites où s'arrêtera leur courage. Ils souhaitent garder la vie religieuse, mais, ajoutent-ils en se reprenant, « autant qu'ils le pourront » ou bien encore « autant qu'il n'en résultera pas pour eux d'inconvénient grave et important ». Avec une prudence très en éveil sur l'avenir, ils interrogent au lieu de s'expliquer : « Où irons-nous? resterons-nous dans le même couvent? » Et comme les officiers municipaux ne peuvent les fixer, eux-mêmes se dérobent en paroles évasives ou ajournent l'heure de se prononcer. Ils se demandent s'ils auront une pension, quel en sera le chiffre, où elle leur sera payée. Un scrupule les agite : hors de leur couvent, pourront-ils dire la messe? L'autorité spirituelle les relèvera-t-elle de leurs vœux? En certains couvents, on sent la défiance, la crainte des supérieurs : c'est ainsi qu'à Valenciennes, à Vervins, à Fleurbaix, les chartreux demandent à faire leur déclaration par bulletins cachetés afin d'échapper aux reproches du prieur ou de l'abbé. Cet esprit de contention est assez rare. Le plus souvent les paroles de ceux qui s'éloignent se voilent d'excuses, se

LA SÉCULARISATION tli

tempèrent de doux adieux. Les vieillards, au moment de partir, détaillent, pour se justifier, leurs infirmités : ils veulent, comme dit à Tarascon un vieux moine de 90 ans, « finir leur carrière avec douceur »; quelques-uns expriment, dans le style du temps, avec une bonne grâce plus mondaine qu'évangélique, leurs t sensibles regrets d'être séparés de leurs aimables confrères ». Certains religieux sont employés au dehors, comme desservants de paroisses, comme vicaires, comme aumôniers; ayant quitté le couvent, ils s'en désintéressent : tel ce cordelier, aumônier au régiment de Noailles-Dragons, qui ne « demande qu'à finir ses jours dans un régiment aussi bien composé ». Beaucoup plaident pour leur maison, mais avec des arguments tout humains et que ne traverse aucune grande flamme chrétienne. L'abbé de Prémontré sollicite la conservation de son monastère. Est-ce pour les souvenirs qu'il évoque? pour les morts augustes qui reposent en terre bénite? pour tous ceux qui font encore monter vers Dieu la prière? Ces pensées austères sont comme reléguées au second plan. n II serait grand dommage, dit l'abbé, qu'un des plus beaux monuments qui existent en France en fait d'établissement religieux fût destiné à n'être bientôt plus qu'une magnifique ruine environnée de broussailles, triste objet de la curiosité des voyageurs (1). » Les pauvres moines, dans leur langage, se peignent sur le vif, ni héros, ni renégats, mais réveillés en sursaut dans leur tiède quiétude, dans leur assoupissante psalmodie. Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils ont besoin de se reconnaître. Tout ce qui s'éveille en eux de sens grossiers ou d'indépendance mal assouplie leur suggère de sortir. Puis au moment de s'y résoudre, ils se rejettent en arrière, par épouvante de la vie séculière qu'ils ne connaissent pas, par habitude de la règle qui leur impose d'obéir mais les décharge de penser, par

(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 12.

esprit de foi aussi, car leurs croyances un peu engourdies, dès qu'on y touche, se ravivent. Oui, au fond, ils aiment leur cloître, mais l'aiment-ils jusqu'à la pauvreté, jusqu'à l'entier renoncement, jusqu'au péril, jusqu'au martyre? De là des fidélités, mais conditionnelles, avec toutes sortes de petits tributs à la faiblesse humaine. A Pont-à-Mousson, les Prémontrés, quand on les interroge, répondent avec beaucoup de fermeté qu'ils veulent vivre et mourir dans leur état : cependant ils ont le culte des lieux où ils ont vécu; ce qui les attache, ce n'est pas seulement leur cellule, leur stalle au chœur, c'est aussi leur jardin, leur enclos, les fruits de leur pays natal, leur gracieuse nature mosellane; et ils tempèrent leur engagement : « Oui, disent-ils, nous resterons fidèles, à la condition qu'on ne nous transporte pas dans un monastère hors de la Lorraine. » Parmi les déclarations, il en est quelques-unes qui sont traversées de pressentiments. A l'abbaye de Marmoutiers, un vieillard de 81 ans réplique à ceux qui l'interrogent : « Je regretterai toute ma vie les devoirs de mon état. » Puis il ajoute tristement : « Si je me décide à partir, c'est que je crains d'y être forcé par la suite. » Dans les réponses de beaucoup de moines excellents, on retrouve cette phrase ; « Je voudrais au moins être assuré de rester ici ma vie durante. » Et on sent qu'ils ne l'espèrent guère, et on devine qu'ils voudraient être plus vieux pour ne pas voir l'épreuve, pour dormir leur dernier sommeil au lieu où ils ont vécu.

Je me suis attardé à ces interrogatoires, car ces réponses peignent sur le vif tout ce que la vie monastique garde à la fois d'intact et d'altéré. Je passe aux religieuses. Avec elles l'aspect change, et d'un grand coup d'aile on remonte de la plaine vers les cimes.

Elles ont le noble orgueil de leur antiquité. A qui les dénombre, à qui les interroge, elles montrent les actes augustes qui les ont établies. Telle abbaye, comme celles de Saint- Jean le Grand à Autun ou de Saint-Glossinde à

Metz, remonte au septième siècle. A Bourges, l'abbaye royale de Saint-Laurent a été établie au huitième siècle pour l'éducation des jeunes Saxonnes. Au diocèse de Sens, l'abbaye du Lys doit son origine à saint Louis. Les patrons s'appellent, à Montfleury, Hurabert, second dauphin, à Bons près de Belley, Marguerite de Savoie. Et ce ne sont pas seulement les maisons puissantes et riches qui se prévalent de cette vénérable antiquité, mais souvent aussi les plus humbles. A Saint-Pol en Artois, les sœurs grises rappellent qu'elles ont été fondées en 1285 par Guy de Chatillon, comte de Saint-Pol « pour chanter les louanges de Dieu, soigner les malades, instruire la jeunesse de la ville et des campagnes », et elles finissent ainsi : « Puissent les services que nous avons rendus nous mériter l'insigne faveur que noua ambitionnons toutes à l'envi de vivre et de mourir dans le religieux asile où nous bénissons la Providence (1). »

Chez beaucoup de religieuses tout à coup mises en contact avec le monde, on observe comme un retour sur elles-mêmes et, à la suite de ce retour, un regret, presque un remords. Brusquement éclairées par les lumières du siècle, elles s'éveillent avec l'impression très vive de leurs services alanguis, vieillis ou incomplets. Elles ont été créées, ici pour élever de jeunes Saxonnes, là pour les orphelines des croisades, ailleurs pour les nouvelles converties. Sous le stimulant de l'épreuve, elles se demandent quel ministère a remplacé celui-là, et tremblent de n'être plus que les gardiennes de choses mortes. A Faremoutiers.l'abbesse, Mme de Durfort, produit le testament de la fondatrice, sainte Fare, qui, en 632, a donné ses champs, ses métedries, ses villages pour la création d'un monastère « où Dieu serait honoré, où l'aumône serait faite aux pauvres, où quelques pensionnaires seraient gratuitement reçues»; puis, après une sorte d'examen de conscience silencieux, elle ajoute comme par le désir

(1) Arrives nationales. Fapier$ du Comité ecclésiastique, caitoa 2.

d'une vocation renouvelée et agrandie : « Si l'auguste nation nous croit capables de fonctions qui tendent plus efficacement à l'utilité publique, nous sommes disposées à remplir ses intentions, et en cela nous ne serons que les interprètes fidèles de l'esprit de notre règle et de nos fondateurs. »

Ni la ruine qui est menaçante, ni la dispersion qui est peut-être proche, n'inspirent d'indignes supplications. L'habitude d'invoquer Dieu a déshabitué d'implorer les hommes, et les prières planent trop haut pour descendre aisément jusqu'à la terre. Je lis des déclarations très fières, j'en note d'autres d'une humilité excessive, je n'en rencontre aucune qui soit plate ou vulgaire. Tout au plus dans les correspondances conservées, trouve-t-on quelque allusion aux titres que les maisons religieuses peuvent avoir à la bienveillance des pouvoirs publics. En une lettre des Filles de saint Thomas, on relève ce passage : « Nous avons élevé beaucoup de jeunes filles alliées à des membres de l'Assemblée. » Rares sont ces évocations des liens anciens. En ce langage n'y a-t-il pas d'ailleurs une ironie, un reproche presque autant qu'un appel à la reconnaissance?

Beaucoup de religieux pensent à eux : les religieuses pensent aux autres. J'ai dit qu'elles n'implorent pas; il leur arrive pourtant de descendre jusqu'à la prière, non pour elles-mêmes, mais pour celles que, par répercussion, leur disgrâce pourrait atteindre. Dans les couvents, il y a de pauvres femmes qui, sans quitter l'habit laïque, ont donné à l'Ordre leur petit pécule à la condition de trouver, leur vie durante, le vivre et le couvert à l'ombre du cloître; il y a d'anciennes filles de service; il y a des personnes pieuses et indigentes, employées à parer la chapelle, à toucher l'orgue, et pour qui l'aumône se déguise sous la forme d'une rétribution. Pour cette clientèle de pauvres, les religieuses intercèdent; pour elles-mêmes elles se confient à Dieu.

Elles s'y confient sans scruter les duretés ou lee adoucissements de leur sort futur. Quelques-unes faibli8>;ent :

celle-ci déclare qu'elle n'a pu « s'habituer à un état qu'elle abhorre »; celle-là se plaint « d'avoir été traînée depuis l'âge de six ans de prison claustrale en prison claustrale »; d'autres protestent « contre le joug tjTannique de leur supérieure ». Mais toutes celles qui persévèrent portent dans leur réponse la sérénité sainte de la certitude chrétienne. Elles ne posent pas de conditions à Dieu, elles ne veulent prévoir aucun événement qui les délie d'être fidèles. Elles parlent parce qu'elles croient, et elles croient d'une foi simpliste, intégrale, qui ne mesure ni pour le présent, ni pour l'avenir le péril de croire : « Ce serait nous donner la mort que nous arracher du cloître, écrivent les Annonciades de Besançon. » t Serait-il vrai, disent les Clarisses de Rouen, que la courte durée de nos jours doive être celle de notre observance régulière?» et elles ajoutent: « Nous sommes prêtes à signer notre protestation de notre sang. » t Pour la conservation de notre saint état, disent les sœurs de Saint- Joseph de Baugé, nous sacrifierions mil vies si nous les avions. » A Paris, les carmélites rappellent qu'au Canada, l'Angleterre protestante les protège : • Comment seraientelles proscrites par la France catholique (1)? »

Les statistiques sont fort incomplètes. Tout ce que nous savons des abbayes, des couvents révèle, parait révéler une fidéUté presque unanime. A l'abbaye cistercienne de Kônigsbrùck au diocèse de Strasbourg, l'abbesse réunit au son de la cloche la communauté, notifie le décret de l'Assemblée : f Mes filles, dit-elle, vous êtes pleinement libres. » Aussitôt toutes renouvellent leurs promesses et déclarent qu'elles aiment mieux mourir que de devenir, suivant leur expression, voîifrages (2). A l'abbaye de Maubuisson, où il y a vingt religieuses, à Locmaria où il y en a vingt et une, à Juvigny, à Valognes où il y en a cinquante-deux, pas une défection. Les rehgieuses fidèles sont dans le département

(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 16.

(2) Ibid., carton 13,

du Doubs trois cent vingt-neuf contre vingt-sept, dans les Côtcs-du-Nord cinq cent quinze contre quatre, dans l'Aude cent quatre-vingt-treize contre deux. Dans les Landes, sur deux cent sept religieuses, il n'y a pas une défaillance; le Lot, le Lot-et-Garonne avec trois cent quatre-vingt-deux religieuses offrent le même exemple d'unanime fermeté (1).

C'est près de Dieu que les saintes filles ont établi leur demeure. De ce haut et inviolable refuge, elles parlent avec une sérénité qui ne connaît ni la colère, ni la peur. Parmi les lettres conservées aux Archives, plusieurs sont de vrais chefs-d'œuvre par le souffle qui les anime. A la première nouvelle de la suspension des vœux, les Annonciades de Rodez écrivent à l'Assemblée. Elles passent rapidement, presque dédaigneusement, sur leur sort matériel : « Votre équité, disent-elles, nous rassure sur notre subsistance. » Puis elles arrivent au grand objet de leur anxiété : « Nous supplions votre sagesse de dissiper les doutes qui s'élèvent sur notre existence religieuse. Les motifs les plus saints, les considérations les plus douces nous attachent à notre état. Libres dans notre choix, nous n'avons obéi qu'à l'impulsion de notre conscience. La main qui nous a guidées vers le cloître a su verser pour nous sur ce séjour la consolation et la paix. Ce que nous avons fait, nous le ferions encore. Nos vœux librement prononcés ont eu Dieu pour objet, la loi pour garant. Le ciel les a reçus, la terre les a ratifiés. Voilà nos titres, voilà le nœud indissoluble, voilà les chaînes sacrées qui nous lient. Vous ne les briserez pas, Nosseigneurs. Pour nous rendre notre liberté, vous ne nous ôterez pas celle d'en faire le sacrifice. » Et elles finissent par cette prière : « Laissez-nous mourir en paix sous le même toit et sous la même règle (2). *

Cette lettre n'est point unique. On en pourrait trouver plusieurs de même inspiration. En voici une qui, dans sa

(1) Archives nationale». Papiers du Comité ecclésiastique, carton 17.

(2) Ibid., carton 16.

brièveté, est plus suggestive encore. A Lyon, les sœurs de Sainte-Claire ont appris dans Jeur retraite la nouvelle que les vœux étaient interdits et que, ne pouvant plus recevoir de novices, elles étaient condamnées à s'éteindre. Cependant les magistrats ont cru adoucir le coup en énumérant les pensions qui seraient accordées. A l'annonce de la double mesure qui les frappe dans leur recrutement et, comme pour les dédommager, leur assure un salaire.les saintes religieuses s'alarment pour leur pauvreté et puisqu'elles doivent s'éteindre, veulent du moins finir dans l'entier dénument évangélique. Elles écrivent au Comité ecclésiastique: « Nous demandons pour toute grâce que l'Assemblée veuille bien ne pas nous contraindre à prendre des pensions ou des rentes. Les aumônes et les bienfaits ont suffi à nos sœurs pour leur nourriture et leur entretien; elles leur suffiront encore : leur demande étant absolument conforme à leur institut, elles espèrent que rA«îsemblée voudra bien la leur accorder. »

Celles qui méprisent à ce point les biens terrestres sauroni aussi, quand l'heure sera venue, mépriser la mort. La Révolution ajoutera bientôt un nouveau livre aux actes des martjTS. Do ce livre les lettres, les déclarations qu'on vient de citer sont comme la préface, et c'est à ce titre qu'elles méritent d'être gardées.

Beaucoup de villes avaient demandé par voie d'adresse le maintien de leurs couvents, beaucoup de villages la conservation de leur abbaye. Les sympathies n'allèrent guère au delà de ces témoignages. On ne signala d'agitation sérieuse qu'à Montauban où subsistait le souvenir des anciennes luttes entre calvinistes et ca^ iioliques. Là-bas l'inventaire

devait s'accomplir le 10 mai dans la maison des Cordeliers. De bonne heure, cinq cents ou six cents femmes, armées de bâtons, se massèrent devant la chapelle. Les plus exaltées se couchèrent en travers des portes, disant qu'il faudrait leur passer sur le corps pour entrer. La municipalité dut surseoir à l'opération. Dans la journée, un conflit surgit entre les catholiques, excités jusqu'à la plus extrême violence, et les protestants; plusieurs de ceux-ci furent tués ou blessés.

Diverses causes contribuèrent à prévenir les résistances. En beaucoup de lieux, les religieux étaient aimés, mais point assez pour qu'on se compromit jusqu'aux actes. On avait cru d'abord à la suppression de tous les ordres réguliers. Les lois, connues dans leur détail, adoucirent l'impression. On sut que les congrégations hospitalières et enseignantes seraient sur l'heure épargnées, que les religieuses garderaient provisoirement leurs demeures, que la seule exécution immédiate serait le rassemblement des moines en quelques maisons conservées. Cette proscription à terme, dirigée surtout contre les vocations futures, perdit son aspect de brutalité, et ceux même qui volontiers se fussent émus se replièrent dans leur paix. Les pouvoirs publics n'épargnèrent rien pour calmer les consciences. En une adresse à leurs électeurs, les députés du bailliage d'Amiens s'exprimaient en ces termes : « Que la suppression des ordres religieux n'alarme pas ceux d'entre vous qui reçoivent des secours. Ceux que l'Assemblée nationale vous destine seront aussi abondants, plus utiles et mieux dirigés. Nous veillons de tout notre pouvoir à ce que la religion ne porde rien de son éclat et de sa sainteté... Nous prions vos respectables pasteurs de lire à leur prône et de vous expliquer ce qui pourrait n'être pas suffisamment entendu de quelques-uns d'entre vous. »

Quand les populations s'émurent, ce ne fut pas pour les moines, mais pour les souvenirs que les moines consei'vaient. Les monastères, les couvents étaient parfois les gardiens de

saintes reliques ou bion encore de statues ou d'images réputées miraculeuses. On vit alors les gens des villes et des campagnes se troubler, s'ameuter même, pour les objet» de leur culte. A Saint-Valery-sur-Sorame, dans le chœur do l'abbaye, était déposée la châsse du saint qui avait donné son nom à la bourgade. Marins et bourgeois n'eurent point do repos qu'ils n'eussent transféré dans l'église paroissiale les restes vénérés. Leur sollicitude s'étendit à une chapelle dépendant du patrimoine abbatial et qui, située à l'entrée de la baie de Somme, était à la fois pour les gens de mer un signal dans leurs navigations et un lieu de pèlerinage au retour. Dans l'Allier, dans l'Aisne, au milieu de populations peu renommées pour leur piété, on remarqua la même vigilance pour conserver les statues ou images pieuses honorées dans les sanctuaires monastiques. A Elnes, petite cité épiscopale au sud de Perpignan, ce soin jaloux fut poussé si loin qu'une émeute faillit éclater. Le 28 juillet 1790, arrivèrent dans la ville les délégués chargés d'inventorier les établissements religieux. Comme ils approchaient, le tocsin se mit à sonner : devant la cathédrale étaient rangés des hommes à l'aspect fort excité, et armés, les uns de bâtons, les autres de haches. Tout effrayés, les commissaires rétrogradèrent. Trois jours plus tard ils revinrent, escortés cette fois de deux brigades de gendarmerie, de cent cinquante soldats de ligne et d'un gros détachement de gardes nationaux ; ils se heurtèrent aux ofTiciers municipaux, aux syndics des communautés ecclésiastiques, aux Régidors des confréries. Cette fois on s'expliqua. Ce n'était pas contre l'inventaire que le peuple se soulevait, mais contre l'enlèvement de reliques vénérées qui. disait-on, allaient être transportées à Perpignan. Les magistrats promirent que les précieuses châsses ne bougeraient pas, et subitement le calme se rétablit (1), Au milieu de leurs meubles inventoriés, dans leurs maisons

(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 96,

qui déjà n'étaient plus à eux, les religieux fidèles vivaient les premiers jours de leur vie persécutée. Tandis qu'une loi, à la vérité provisoire et précaire, laissait les religieuses dans leurs asiles, ils n'avaient, eux, d'autre perspective que la concentration en quelques monastères conservés où ils attendraient la mort. Déjà ils étaient fort diminués par les défections. Parmi ceux qui demeuraient avec eux, ils devinaient des vocations douteuses, prêtes à défaillir. Cependant ils ignoraient où on les transplanterait, et cette incertitude accroissait leur anxiété. Au regret du changement s'ajoutaient parfois les scrupules de la conscience, car plusieurs avaient fait vœu de stabilité dans les monastères qu'ils seraient contraints de quitter.

De plus en plus, l'aisance ou la richesse se transformait en misère. La loi du 14 avril 1790 avait transféré aux autorités civiles l'administration des biens ecclésiastiques. A défaut de fermages, de dîmes, de rentes, des pensions avaient été ou seraient votées (1). Mais elles ne seraient payables qu'au 1" janvier 1791. Des monastères, des couvents, arrivent aux directoires de département ou de district des appels lamentables. A Saumur, les Récollets demandent qu'on les autorise à vendre un peu de mobilier. Et ils ajoutent; a Nous espérons de votre justice et de votre humanité que vous ne laisserez pas mourir de faim des religieux (2). » Dans le Cher, les Augustins d'Aubigny et plusieurs autres communautés implorent un secours (3). De tous côtés les mêmes prières se formulent : qu'on nous permette d'aliéner un peu de bois taillis, un peu d'argenterie; nous sommes privés de tout. Parfois l'excès du dénuement inspire des lettres amères : « N'avez-vous détruit la mendicité que pour

(i) Elles varieraient pour les religieux entre 700 et 1 200 livres et pour les religieuses, seraient fixées à 700 livres.

(2) Lettre du 19 mai 1790. {Papiers du Comité ecclésiastique, carton 56.) .

(3) Archives nationales. Papiéié^ du Comité ecclésiastique, carton 74.

la faire renaître parmi nous? » écrivent les bénéficiers de Glandève. Et c'est ainsi que, dans l'extrémité du besoin, la pension, d'abord jugée humiliante, apparaît comme un bienfait.

Tous ces pauvres, riches hier encore, entendent monter jusqu'à eux les requêtes de ceux qui se disputent leurs dépouilles. Ils assistent vivants au dépècement de leur héritage. Déjà les villes réclament pour les bibliothèques municipales les livres, les manuscrits; elles voudraient aussi les chandeliers, les objets d'orfèvrerie, les grilles en fer forgé. Elles ambitionnent pour leur musée les émaux, les tableaux, les ivoires. Puis les cloches, les belles cloches sont un grand objet de convoitise. « Nos cloches sont petites, écrivent les officiers municipaux de Moytiers au diocèse de Coutances, donnez-nous celles de Blanchelande ou de Saint- Sauveur. » A ce partage les curés ne sont pas toujours les moins avides; ils rivalisent d'ardeur pour attirer dans leur éghse les châsses, les aubos, les ostensoirs, les chasubles, tout ce qui longtemps les a éblouis.

Au milieu des douleurs, voici la douleur la plus granae. Aucune solidarité entre les proscrits d'hier et ceux qui ne seront proscrits que demain. Nul ne soupçonne tout ce que l'union dans la disgrâce recèle de force et ménage de consolations. Tout le monde se défend, mais en invoquant des exceptions. Il y a les étrangers qui se prévalent du bénéfice de l'extranéité. Il y a le clergé d'Alsace qui, se fondant sur le traité de Westphahe, veut se tailler une condition à part. Le désir de survivre — dût-on survivre seul — suggère certains étalages de services qui prennent des airs de dénonciation contre l'inutilité des autres : ainsi font les Augustins de la place des Petits-Pères empressés à expliquer qu'il n'y a rien de commun entre eux et les autres ordres. La loi a établi une pension plus forte pour les religieux non mendiants que pour les religieux mendiants : alors c'est à qui se dira religieux non mendiant et étalera ses biens après les

avoir cachés. Il y a des demandes qui déconcertent : à Monldidier, des religieuses hospitalières veulent réparer un bâtiment qui tombe en ruines; elles s'adressent à l'Assemblée et sollicitent un secours : sur quel fonds? Sur le fonds des biens ecclésiastiques (1). Au village d'Aniane, le curé, au moment de célébrer la fête des Rogations, s'adresse au Comité ecclésiastique; il lui expose qu'il a dans sa paroisse une abbaye de Bénédictin! avec laquelle il a jusqu'ici été obligé d'assister aux processions. Mais, continue-t-il, les corps religieux sont supprimés. Aussi il sollicite comme une faveur le droit de souligner, lui prêtre, l'abandon vis-à-vis des moines proscrits, et de pouvoir faire — ce sont ses propres paroles — toutes les processions sans s'associer aux religieux (2).

Après une attente plus ou moins longue suivant les départements, les religieux apprirent, par voie de notification, en quels monastères ils seraient rassemblés. Gomme font des militaires avec une feuille de route, ils s'acheminèrent vers leur destination nouvelle. Ils partirent sans bruit, presque sans adieux. Cependant, en Alsace, des pétitions très vives protestèrent, à Ribeauvillé contre le départ des Augustins, à Colmar contre celui des Capucins : « Ils sont chers, disaient les pétitionnaires, non seulement aux catholiques, mais aux luthériens (3). » Les instances furent si chaudes qu'un sursis fut accordé. En chaque département, deux ou trois maisons reçurent ce qui restait de religieux fidèles. Malgré les instructions contraires, les différents ordres furent souvent mêlés les uns aux autres, ce qui rendrait malaisée l'observation des règles et provoquerait parfois des dissentiments. Vers le milieu de 1791, l'émigration serait terminée, et les portes se refermeraient sur ces lieux de retraite conservés par grâce, moitié hospice de vieillards, moitié prison.

(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiasiiQ'ie, carton 57.

(2) Ibid., carton 48.

(3) Ibid., carton 86.

A la fin de l'automne de 1790, sur les murailles des monastères et des couvents, les uns encore habités, les autres déjà vides, furent apposés les placards qui annonçaient les adjudications. L'exécution avait été un peu entravée par Tinexpérience des directoires récemment installés, par l'embarras des formedités et, en certains endroits, par les retards dans l'impression des affiches. A Paris, les premières ventes se firent le 18 octobre 1790. Elles commencèrent dans la Gironde et dans le Gard au mois de novembre, dans le Bas- Rhin et la Seine-Inférieure au mois de décembre, dans les Charcutes et dans le Cher au mois de janvier 1791 seulement.

De l'aliénation étaient exceptés les forêts, et aussi les biens des fondations, des fabriques, des établissements hospitaliers et enseignants. Même ainsi délimitée, l'opération était immense si l'on songe que le patrimoine ecclésiastique valait environ trois milliards. L'importance des immeubles à réaliser varierait beaucoup, depuis les modestes arpents de terre attachés aux petites cures et aux chapellenies jusqu'aux grandes fermes des évêchés ou des abbayes. Les mêmes différences se retrouveraient suivant les contrées. En Flandre, dans le Gambrésis, en Artois, en Alsace, l'Eglise possédait une grande partie des terres. A Paris, si on eût relevé sur une carte les biens du clergé, on eût constaté que, sur la rive gauche, les enclos ecclésiastiques s'étendaient, au sud du Luxembourg, sur un tiers du sol. Même dans le populeux quartier Saint- Honoré, les couvents des Capucins, des Jacobins, des Feuillants, avec leurs cloîtres et leurs jardins, avaient découpé de vastes îlots, depuis les Tuileries

jusqu'à la rue Basse-du-Rempart (1). Tout à l'inverse, en certaines régions, le domaine foncier du clergé était comme perdu dans la propriété laïque; il représentait un peu plus de 5 pour 100 du sol dans le pays de Gaux (2), 2 à 4 pour 100 dans la Charente-Inférieure (3).

On avait craint que les scrupules religieux ne fussent un obstacle pour le succès des enchères. Comme les ventes approchaient, on put observer dans le public des répugnances fort atténuées. L'Etat, en échange de ce qu'il prenait, avait solennellement promis de pourvoir au culte, à ses ministres, aux pauvres. Les biens d'Eglise avaient été si étrangement détournés de leur fm qu'on avait peine à y voir un patrimoine sacré. Le pape avait protesté, mais par une protestation non publique, et par suite, inconnue aux fidèles. Enfin ceux qui voulaient se tromper eux-mêmes se disaient, avec plus de subtilité que de bonne foi, que les biens s'étaient purgés de leur tache originelle en passant par les municipalités.

On lit dans certains documents contemporains que le public se porta aux ventes comme à une fête. J'ai peine à croire à cet excès de joie. Ce qui est certain, c'est que l'improbation fut peu marquée, peu bruyante surtout. Il n'y eut de vraie résistance qu'en Alsace. Là-bas, une crainte terrible régnait, celle que les juifs, en accaparant les domaines ecclésiastiques, n'y détinssent le sol comme ils détenaient déjà les capitaux. Dès le printemps de 1790, une protestation contre la vente des biens d'Eglise avait recueilli dans le Bas-Rhin quinze mille signatures et dans le Haut-Rhin six mille (4). A Strasbourg, quand le premier acquéreur de propriétés nationales se présenta à la Société des amis de la

(1) ViAiXAY, la Vente des biens nationaux, p. 198 et carte.

(2) Lecabpentieb, la Vente des biens nationaux dans la Seine- Inférieure, {Revue historique, septembre-décembre 1901, p. 73.)

(3) Lbmonnibb, la Vente des biens nationaux dans la Charente-Inférieure. (Revue des questions historiques, janvier 1906, p. 142.)

(4) Discours de Rewbell à V Assemblée constituante, 10 mai 1790.

Constitution, on le félicita comme on eût fait pour un acte d'héroïsme, puis on lui offrit un banquet et, au sortir de table, un fusil lui fut donné pour se défendre contre les aristocrates.

En plusieurs classes de citoyens, les ventes produisirent bien quelque émotion, mais une émotion où les scrupules religieux n'entrèrent pour aucune part.

Les fermiers des abbayes se troublèrent d'abord, dans la crainte que les ventes n'emportassent résiliation de leurs baux. Dans la loi du 14 mai 1790, un article spécial fut inséré pour sauvegarder leurs droits. En dépit de cette garantie, ils ne se sentirent pas rassurés, et ils vécurent quelques mois dans l'anxiété de l'éviction. Ils ne se calmèrent que pour passer de l'inquiétude à la joie. Leurs fermages, calculés en général sur un taux très modéré, leur avaient souvent permis de grosses économies : dans les temps qui suivraient, on les verrait supputer l'argent mis en réserve, et parfois se hausser jusqu'à acquérir les biens dont ils avaient été les tenanciers.

Il y eut au début d'autres mécontents, ce furent en certains endroits les paysans eux-mêmes. Ils auraient souhaité, non acheter, mais prendre. Leur rêve eût été que les biens restassent invendus et comme vacants, qu'ils pussent, polit à petit et par tolérance tacite, les occuper. Quand ils entendirent parler des premières ventes faites par gros lots, loin d'eux, au chef-lieu du district, ils éprouvèrent plus de dépit que de satisfaction. Roturier ou abbé crosse, qu'importait le propriétaire si eux-mêmes ils n'y gagnaient rien. C'est ainsi que la même opération qui bientôt les enrichirait parut tout d'abord passer au-dessus d'eux.

La sécularisation fit quelques victimes frappées par répercussion. Parmi les possesseurs de bénéfices, il y avait en assez grand nombre des gens du monde, des lettrés, abbés seulement de nom, souvent amis des philosophes. Ils avaient complaisamment poussé aux nouveautés. Voici que la même

révolution qui exaltait leurs idées renversaient leur fortune. Ils se trouvaient atteints comme par ces boulets de malheur qui, forgés contre des ennemis, s'égarent de loin en loin dans les rangs amis. Parmi ces disgraciés fut le célèbre abbé Morellet. Il avait obtenu en 1788 un bénéfice, celui de Thimer, d'un revenu de 16 000 livres et qui, se cumulant agréablement avec une pension de 4000 livres sur les économats, lui permettait très bonne figure dans le monde. Tout s'écroula. « En juin 1790, a écrit mélancoliquement Morellet, je me rendis à Thimer pour la dernière fois. Là je vis vendre aux enchères la maison que j'avais réparée, le jardin que j'avais planté. » Et il ajoute — car il est bon latiniste — Barbarus has segetes. Revenu à Paris, il n'eut d'autre ressource que de conter sa mésaventure à Mirabeau : a Que voulez-vous? lui répliqua celui-ci, non sans ironie. Votre sort est celui des soldats blessés dans une armée victorieuse. » On ignore ce que répliqua l'abbé à la consolation que lui infligeait Mirabeau.

Les actes d'adjudication n'indiquent point toujours la profession des acquéreurs. Il semble qu'ils se soient recrutés dans toutes les classes sociales, mais en particulier dans la bourgeoisie. Parmi les acheteurs figurent des hommes de loi, des médecins, des notaires, des négociants, des entrepreneurs de bâtisses, puis des juges, des fonctionnaires. A ce début des opérations on rencontre quelques fermiers, mais peu de paysans. Dans les premières ventes, l'élément rural est surtout représenté par les marchands de bétail ou de grains, les meuniers, les maquignons, les maîtres vignerons, les maîtres bûcherons, gens de commerce plus encore que de culture, joignant à l'âpreté de l'homme de la terre l'instinct retors du trafiquant, connaissant les foires, les marchés, sc^'iaiit l'art de revendre, et déjà devinant l'art de morceler.

On serait étonné de certains noms qui figurent au bas dos procès-verbaux d'aliénation. On trouve, parmi les adjudicataires, des hommes réputés jusque-là pour leur conscience

délicate, pour leur attachement à l'ordre social et même pour leur fidélité à l'église. Plusieurs d'entre eux seraient plus tard traduits devant les tribunaux révolutionnaires. On verait alors les malheureux tout éperdus invoquer, comme moyen de salut, comme preuve de civisme, leur condition d'acquéreurs de biens nationaux. Parmi les acquéreurs, il y eut, non seulement de hauts bourgeois, mais quelques gentilshommes qui fourniraient eux-mêmes dans les années suivantes le second ban de la proscription. Ainsi arriverait-il que la nation confisquerait, comme biens d'émigrés, des b'ens que les émigrés eux-mêmes avaient tout récemment acquis comme biens d'église.

Voici une constatation plus déconcertante. L'érudition contemporaine s'est appliquée, en diverses provinces, à dépouiller un à un les dossiers. Parmi les acquéreurs des propriétés ecclésiastiques, on peut noter des prêtres : une vingtaine dans le Bordelais, quelques-uns en Anjou, près de cent en Berry. Ces prêtres achetèrent, non seulement les biens de leurs cures dont ils avaient l'habitude de jouir, mais parfois d'autres encore. La plupart se rallieraient à la constitution civile du clergé, mais pas tous; car on en compte qui seraient presque simultanément acquéreurs de biens d'Eglise et rebelles à la loi du serment (1).

Dans les ventes, il y eut beaucoup de fraudes. Il arriva que ceux qui étaient chargés de présider aux adjudications furent acquéreurs par personnes interposées. Afin d'obtenir les biens à vil prix, ils restreignirent la publicité, devancèrent l'heure fixée pour les opérations, dissimulèrent une partie des fermages et en particulier les prestations en nature^ D'autres fois, des acheteurs isolés ou syndiqués écartèrent leurs rivaux par promesses, intimidation ou violences. En dépit de ces manœuvres dolosives, les résultats dépassèrent l'attente. Le plus souvent, les prix d'achat dépassèrent, tan-

(1) MAniON, La Vente des biens nationaux pendant la Révolution, p. 43- 46, p. 80.

tôt d'un quart ou d'un tiers, tantôt de la moitié, les estimations. On vit se capitaliser des biens ruraux à moins de 3 pour 100, des immeubles urbains à 4 pour 100 (1). A ce début, il n'y eut de mal vendus que les églises, les cloîtres, les bâtiments claustraux : on ne les évalua que pour les matériaux à démolir, et trop souvent, en effet, on les démolit.

Ceux qu'on appelait alors les patriotes se réjouissaient. Ils envoyaient à l'Assemblée des nouvelles triomphantes; et au cours des séances les lettres étaient lues au milieu des applaudissements. Dès lors une maxime se répandit, celle que l'économie était inutile. N'avait-on pas la grande, l'inépuisable ressource des biens du clergé?

Dans la langue courante, on les appelait déjà les biens nationaux. La nationalisation ayant réussi, l'idée vint de l'étendre. Le progrès de l'esprit de violence stimulerait les usurpations. Toutes les exceptions introduites dans les lois de 1790 seraient, les unes après les autres, révoquées. On avait excepté des ventes les immeubles affectés aux fondations; une loi du 10 février 1791 (2) les y comprendrait : on avait excepté les biens des ordres militaires; deux décrets des 17 mars et 19 septembre 1792 en prescriraient l'aliénation (3) : on avait excepté les palais épiscopaux; une loi du 19 juillet 1792 ordonnerait qu'ils fussent réalisés (4) : on avait excepté les biens des fabriques; ils seraient, par une loi du 19 août 1792, déclarés propriété nationale (5) : on avait excepté les maisons des religieuses; les couvents de femmes, en vertu d'une loi du 17 août 1792, seraient à leur tour vendus (6) : on avait déclaré intangibles les biens des hôpitaux et des étabhssements de charité : ceux-ci, par les lois

(1) VlAlXAY. La vente des biens nationaux, p. 126.

(2) DuvERGrER, Collection des Lois, t. II, p. 199.

(3) Id., ihid.. t. IV, p. 84 et 473.

(4) Id., ibid., t. IV. p. 253.

(5) Id., ibid., t. IV, p. 338.

(1) Id., ibid., t. IV, p. 319.

des 19 mars 1793 et 23 messidor an II (1) subiraient euxmêmes la mainmise de la puissance publique.

L'enrichissement eût été sans limites si, à tant de nouvel'''9 manières de prendre, n*eût correspondu une nouvelle manière de payer. Un papier-monnaie avait été créé dont les biens ecclésiastiques seraient le gage. Il deviendrait fameux sous le nom d'assignats. A une première émission, une deuxième succéderait, puis une troisième. L'Assomblée constituante jetterr;it dans la circulation 1 800 millions d'assignats, et sa prodigalité semble prudence si on la compare à tout ce qi i suivrait. L'assignat, né en 1790 des biens nationaux, tuerait le bénéfice des biens nationaux eux-mêmes. Les acquéreurs s'étaient engagés à solder par annuités le prix de leur adjudication. Leurs paiements échelonnés vaudraient ce que vaudraient les assignats. Or, le cours des assignats serait de 95 pour 100 en 1790; il varierait en 1791 entre 91 et 84 pour 100; il s'abaisserait en 1792 jusqu'à 61 pour 100 et en 1793 jusqu'à 21 pour 100; quelques années plus tard, il descendrait à rien. Les adjudicataires des biens d'éghse, au moins ceux du début, avaient acheté cher; mais leurs versements successifs coïncidant avec la dépréciation progressive de l'assignat, un jour Tiendrait où ils achèveraient de se libérer avec des billets qui n'auraient plus que la valeur du papier.

Cette époque où l'assignat commencerait à se discréditer serait aussi celle où le paysan, ayant enfin compris le moyen de s'enrichir, entrerait dans l'opération. Il dépècerait ce qui resterait des biens d'église et plus encore se jetterait sur les biens d'émigrés. C'est en ce sens qu'il hériterait de tous ceux que la Révolution dépouillerait. Ce fait est, au point de vue social économique, politique, rehgieux même, l'un des plus importants de l'époque moderne. Mais cette histoire est déjà celle d'un autre temps, et c'est dans la suite de ce récit que nous la retrouverons.

(1) DtJVBROiBB, Collection des Lois, t. V, p. 204,

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