‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

I. — Comment les abus passés suggèrent l'idée de large» réformes. — Vœux déposés en 1789 dans les cahiers du clergé. — Le Comité ecclésiastique de l'Assemblée : rapport lu au Comité le 23 novembre 1789 par M. Durand de Maillane; mélange de vues très sages et de témérité»; ce qui paralyse les projets d'innovation du Comité ecclésiastique.

II. — Remaniement du Comité ecclésiastique (février 1790), et comment les novateurs sont assurés de la majorité. — Le Comité ecclésiastique renouvelé : ses principaux membres : Treilhard, Lanjuinais, Chasset, Durand de Maillane, Martineau; comment la droite s'élimine; les membres ecclésiastiques. — Esprit général qui anime le Comité; idée de la toute-puissance de l'Etat; idée du prêtre fonctionnaire; le prétendu retour à la primitive Eglise.

III. — Les évêques et leurs alarmes. — Comment ils essaient de se défendre par des brochures; comment ils se flattent de désar;iier l'Assemblée par une sorte d'acquiescement total ou partiel au projet sur le» biens ecclésiastiques. — Le rapport Chasset, et quelles lumières il jette sur les projets du Comité ecclésiastique. — Comment le rapport Martineau (21 avril 1790) dissipe toutes les obscurités.

IV. — Rapport Martineau sur la Constitution civile du clergé. — Ce que le projet supprime : les chanoines. — Remaniement des diocèses : les circonscriptions paroissiales. — Du système électif appliqué au recrutement du clergé : quel est le corps électoral. — De l'institution canonique : comment elle est enlevée au pape. — Des servitudes des évêques : comment leur pouvoir s'absorbe dans celui des vicaires épiscopaux. — Des traitements du clergé : avec quelle sage équité ils sont réglés; salaire et propriété immobilière. — De la dernière disposition du projet Martineau, et quelle arrière-pensée elle semble révéler.

V. — L'Assemblée constituante : sa composition et son état d'esprit au moment où s'ouvre la discussion; les évêques : l'abbé Maury; la droite.

VI. — La discussion générale. — Les évêques. — Les défenseurs du projet; Treilhard et les légistes; Camus et les jansénistes; de quelques

curés partisans du décret; Robespierre. — On passe à la discussion des articles. — Physionomie de l'Assemblée : comment les débats, ternes et écourtés, sont disproportionnés à la grandeur du sujet; objets divers qui s'intercalent à travers la discussion. — Quels sujets retiennent un peu plus l'attention de l'Assemblée : la primauté pontificale; le système électif; le salaire et les derniers vestiges de la propriété ecclésiastique.

VII. — La première explosion des troubles religieux. — La ville de Nîmes : les catholiques et les calvinistes. — Comment à l'harmonie succède l'esprit de lutte. — Incidents divers qui surexcitent l'antagonisme. — Première échauffourée (2 et 3 mai 1790) suivie de réconciliation. — Comment la réconciliation dure peu. — Exaspération croissante des âmes. — Comment éclate la guerre civile (13 juin 1790). — Arrivée des contingents protestants. — Le couvent des Capucins. — Froment et l'inutile défense des catholiques. — Les journées des 14 et 15 juin. — Désastres et pillages. — Retour au calme. — Comment les répressions ne s'exercent que contre les victimes.

VIII. — Fin des débats sur la Constitution civile. — Physionomie de l'Assemblée. — Nombreux intermèdes. — Vote des derniers articles.

IX. — De l'ensemble du décret sur la Constitution civile du clergé. — Sur quels points l'Assemblée a remanié ou changé la rédaction du Comité ecclésiastique. — Comment la Constitution civile n'est de nature à satisfaire ni les amis, ni les ennemis de l'Eglise. — Caractère composite de l'œuvre. — Comment elle n'a rien de commun, soit avec l'Eglise primitive, soit avec l'Eglise libre telle que la conçoivent les théories modernes. — Comment elle continue l'idée de VEglise d'Etat et semble vouée à la servitude, à moins qu'elle n'engendre la guerre civile. — De l'imprévoyance de l'Assemblée. — Quel faible espoir réside encore dans l'intervention de Louis XVI et la sagesse de Pie VI.

Par l'abolition des ordres et les décrets du 4 août, TEglise avait perdu ses privilèges. Par la loi du 2 novembre 1789 et les lois subséquentes, elle avait perdu ses richesses. Par la loi du 13 février 1790, elle avait été frappée dans ses ordres monastiques. Une entreprise plus audacieuse allait l'atteindre, non encore dans ses dogmes, mais dans sa hiérarchie, dans sa discipline, dans son union avec le Saint- Siège. On veut parler ici de la Constitution civile du clergé.

Les conceptions fausses sont dangereuses, moins par les

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ 19i

emreiirs qu'elles recèlent que par la portion de vérité qu'elles contiennent. C'est sous le déguisement de cette vérité qu'elles s'insinuent, gagnent de proche en proche, prennent enfin possession, des esprits-. Les membres du Comité ecclésiastique de l'Assemblée avaient saisi dans l'Eglise des abus très réels, très graves même, déploifés et dénoncés par les chrétiens les pLus sincères. Sous la séduisante apparence de guérir ces abus, se glisseraient des témérités pires» que tous les maux qu'on prétendait léformer.

Les- vices de l'organisation ancienne n'étaient pa» malaisés à démêler. Ils s'étaient révélés non seulement dans les cahiers de la noblesse ou du tiers état, mais dans ceur du clergé.

Appelés à rédiger leurs doléances, les curé» avaient porté tout d'abord leurs regard* en haut. A la place de leurs évêques, ils avaient rêvé d'autres pasteurs, plus fidèles à la résidence, plus accessibles par le rang, plus édificints par les vertus. Les uns avaient demandé que le roi, pour »' abriter contre l'erreur, a'entourât d'un conseil de conscience; les autres avaient réclamé, pour l'élévation à l'épiscopat, certaine» conditions d'ancienneté et un âge minimum de quarante ans. Plusieurs avaient exprimé le souhait que l'évêquefût choisi parmi les prêtres du diocèse à pourvoir. Enfin, en quelques bailliages, on avait vu poindre l'idée de l'élection, limitant ou tempérant le choix royaL A Blois, les cahiers de l'ordre ecclésiastique avaient proposé que les nominations épiscopales fussent faites sur la présentation du clergé; à Beauvais, ils avaient hardiment sollicité le système électif eii n'avaiait réservé au roi que le droit de confirmation.

Les- eurés ne s'étaient pa& montrés moins attentifs à régies leur propre condition. En phisie^irs- endroits, ils avaient émis le vœu que le& fonctions curiales fussent données au concours, qu'on n'y pût être promu qu'à trente ans et après- cinq années de sûccrdoce. ïb avaient surtout apporté une sollicitude très humaine à bien établir leurcon-

dition matérielle. Par des supputations très minutieuses, ils étaient arrivés à fixer un minimum pour leurs besoins, 1 500 livres pour les curés, 800 livres pour les vicaires. Cependant la portion congrue n'atteignait point ce chiffre; ni la dîme ni les biens curiaux n'y arrivaient toujours. Où prendrait-on ce qui manquait? En (juelques cahiers s'était clairement montré le dessein de combler le déficit avec les biens des hauts dignitaires ecclésiastiques. « Quel riche fonds, disait le clergé de Gien, l'Etat ne trouverait-il pas pour la dotation des pauvres curés ou vicaires, s'il plaisait au roi et aux Etats généraux de réduire à un revenu honnête les gros biens de Nosseigneurs les archevêques et évoques, abbés commendataires, couvents riches. » Rare était cette brutale ardeur de confiscation. Mais de la tendance à niveler les traitements avait découlé la pensée d'un fonds commun à répartir entre les membres du clergé paroissial. On rencontre ici l'idée d'établir des « caisses ecclésiastiques provinciales », là le dessein de créer une « caisse centrale de religion ». Ailleurs on parle d'assurer aux ecclésiastiques une « pension honnête ». Les nouveautés que le clergé se contente d'insinuer, le tiers état les précise. A Brest, à Caen, à Carcassonne, il exprime le vœu que les prêtres reçoivent des appointements. A Digne, la rétribution est déguisée sous le nom un peu plus adouci à*honoraires. Le tiers état de Nemours s'approprie enfin la définition qu'ont formulée les philosophes, que reprendra la Révolution, et qualifie le service de l'autel de service public, relevant à ce titre du budget de l'Etat.

En leurs cahiers de vœux, les curés avaient déposé de bien autres germes de pensées. Ils jugeaient bien nombreux les chapitres de chanoines ou les collégiales, n'eussent point été éloignés de les restreindre par extinction, auraient souhaité que les corporations maintenues servissent de retraite aux ecclésiastiques âgés ou infirmes. Ils prisaient moins encore les grands vicaires, prêtres souvent jeunes et

ambitieux, cassants d'allures, vains de leur naissance, et commandant avec une inexpérience impérieuse sur des matièics qu'ils ignoraient. Au-dessus du haut clergé, audessus des évêques, il y avait le pape. La double influence des jansénistes et des philosophes avait un peu affaibli, même en certaines âmes sacerdotales, le respect de la primauté romaine. Jusque dans les milieux ecclésiastiques, on s'élevait volontiers contre les tributs prélevés par le Saint-Siège sous le titre d^annates ou sous tout autre nom. Dans le cahier du clergé de Loudun, on lit ces lignes, d'une ironie à peine voilée : « Sans rompre le lien sacré qui nous unit au chef de l'Eglise universelle, ne pourrait-on pas trouver le moyen de lui rendre l'hommage de notre respect filial d'une manière moins préjudiciable à nos finances? » — Cependant, parmi les cahiers du clergé, un grand nombre se répandait en doléances sur l'état de la religion, sur le discrédit où elle était tombée. Et par ces plaintes, les prêtres eux-mêmes semblaient appeler des réformes qui fussent à la proportion du mal.

Réformateurs, les membres du Comité ecclésiastique ne doutaient point qu'ils ne fussent appelés à l'être. Ils travaillaient en hâte, comme ceux qui, en un temps limité, ont beaucoup à détruire, beaucoup à créer. Dès le 23 novembre 1789, l'un d'eux, M. Durand de Maillane, vint lire à ses collègues de la Commission un projet qui ne visait rien moins que l'entière refonte de l'Eglise gallicane.

Il est malaisé de juger ce projet. Il abondait en aperçus sages, en paroles édifiantes; mais au milieu de vues très acceptables, excellentes même, s'intercalait une grande témérité qui viciait tout.

Au sommet de la hiérarchie, M. Durand de Maillane rencontrait les évêques. En cas de vacance, une Hste de présentation serait dressée conjointement par le chapitre, le? deux évêques les plus voisins du siège à pourvoir, et aussi la commission administrative départementale qui représen-

terait l'élément laie. Cette liste comprendrait trois noms entre lesquels le roi choisiradt. Tel était l'expédient imaginé pour mettre à l'aJari du hasard ou de la brigue les nominations épiscopales. — Des évêques, le rapporteur descendait aux chanoines et aux membres des collégiales. Il ne laissait subsister qu'un seul chapitre par diocèse, celui de l'église cathédrale, et très radicalement supprimait tout le reste. Dans ce seul chapitre conservé, toutes les charges seraient à la collation de l'évêque, seraient pourvues d'avantages égaux, seraient réservées jusqu'à concurrence de moitié aux prêtres du diocèse. — C'est sur le sort des curés que M. Durand de Maillane s'étendait le plus complaisamment. Ils seraient tous, ainsi que les vicaires, choisis par l'évêque; ainsi se trouvaient abolis les anciens droits de collation. Ils seraient peu nombreux et préposés seulement aux villes ou aux villages de quelque importance : les paroisses, de population ou d'étendue trop minime, seraient desservies par de simples vicaires. Le salaire annuel minimum serait de 1 200 livres pour les curés, de huit ou neuf cents livres pour les vicaires- Ce traitement serait garanti de la façon la plus solennelle, et l'Assemblée, en déclarant la rehgion catholique religion de l'Etat, décrét-erait solennellement une liste religieuse comme elle avait décrété une liste civile. De rigoureuses conditions d'âge seraient imposées pour l'exercice du saint ministère : nul ne pourrait être curé avant trente-cinq ans, vicaire avant trente ans. Jusqu'à trente ans les jeunes prêtres seraient employés dans les petites écoles; ils travailleraient à orner le temple et rehausseraient de leur présence et de leur nombre les cérémonies du culte; ils s'exerceraient à la prédication, mais le-redoutable ministère du confessionnal leur serait interdit. Dans ce long apprentissage, ils acquerraient la maturité de l'esprit, la maîtrise d'eux-mêmes; ils tiendraient d'ailleurs leur grande place dans la vie paroissiale ; car les catéchismes leur seraient presque exclusivement réservés. En de belles paroles, aussi pieuses que belles.

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ 19t

Durand de Maillane s'appliquait à rehausser cette humble fonction : « Il n'est pas, disait-il, de fonction plus importante que celle par où je veux éprouver les nouveaux prêtres avant qu'ils arrivent aux fonctions pastorales. C'est par les premières instructions que l'on dresse plus facilement les jeunes cœurs à la vertu. C'est par les catéchismes que se forment dans l'Eglise les bons chrétiens. On peut s'égarer, se laisser entraîner dans un âge plus avancé; mais on n'oubliera jamais les grandes vérités qui, en faisant aimer les lois de Dieu, apprennent à mieux observer les lois de la patrie. » — Tel était le plan de Durand de Maillane, et il paraissait tracé par une plume sincère, sous l'inspiration d'une pensée vraiment chrétienne. Mais voici la grande innovation qui le rendrait inacceptable pour tous les catholiques : quand l'évêque aurait été nommé par le roi, la confirmation canonique serait réservée à l'archevêque, désigné sous le nom de métropolitain. Nulle intervention du pape ne serait nécessaire ni même tolérée. Vis-à-vis du souverain pontife, le prélat nouvellement nommé n'aurait d'autre devoir que de lui envoyer, sous forme de lettre, sa profession de foi, en témoignage d'union avec le siège apostoUque. Ainsi se trouvait du même coup viciée toute la réforme, car elle recelait le schisme dans ses plis. (1)

Dans le Comité ecclésiastique siégeaient deux évêques : l'évêque de Clermont qui en était le président, puis l'évêque de Luçon. En son rapport, Durand de Maillane n'avait pas négligé de leur rendre hommage. ■ On pourrait sans crainte, avait-il dit, les présenter comme modèles. » Cet éloge n'avait pas aveuglé les prélats sur le péril de la motion proposée. Dans le projet de réorganisation du clergé étaient d'ailleurs englobées d'autres dispositions qui non seulement

(1) V. Plan du rapport à faire à l'Assemblée nationale par son Comité ecclésiastique oà il a été lu par Durand de Maillane, membre de ce Comité, dans une de ses séances, le 23 novembre 1789. {Archives nationales, AD''"», carton 31.)

consacraient mais hâtaient la confiscation des biens ecclésiastiques. Sur les 15 membres qui composaient le comité, les évêques ralliaient autour d'eux six ou sept voix. Ces six ou sept voix, jointes à leurs deux suffrages, leur permettaient de déjouer toute tentative téméraire ou peu orthodoxe. Pendant le mois de décembre 1789, pendant le pre-» mier mois de l'année suivante, la motion Durand de Maillane demeura donc en suspens, les deux partis se balançant et se refusant à transiger. Les novateurs avaient développé leurs vues; au moment de les réaliser, ils se trouvaient comme bloqués. Pour vaincre l'opposition passive des prélats, une ressource leur restait, celle de refondre la Commission elle-même et d'y noyer leurs ennemis.

L'exécution ne tarda pas. Le 5 février 1790, Treilhard, à la tribune de l'Assemblée, énuméra les travaux du Comité ecclésiastique, invoqua son insuffisance à remplir sa tâche et demanda qu'il y fût adjoint quinze membres nouveaux. Les représentants comprirent ce qu'on réclamait d'eux. Docilement ils se prêtèrent à doubler la commission, et les choix s'inspirèrent de l'esprit qui avait inspiré Treilhard luimême. D'un seul mot Durand de Maillane a dépeint les résultats de cet opportun remaniement. « Dès lors, a-t-il écrit, le Comité fut en état d'aller et d'opérer (1). »

La même besogne, devenue facile par impuissance de tout gêneur, deviendrait d'ailleurs obligatoire. Treilhard, qui venait de proposer le doublement du comité, suggéra une autre motion. Sur son initiative, l'Assemblée décida

(1) DtXEAND DB Maillanb, Histoire du Comité ecclésiastiqite.

que le comité ecclésiastique lui a présenterait incessamment un plan constitutionnel pour l'organisation du clergé ».

Il faut entrer dans ce comité qui a reçu par un vote sommaire le mandat impératif de réglementer toute l'Eglise de France. Les réunions se tiennent, non dans les dépendances immédiates de la salle du manège, mais à Vhôtel de la Chancellerie. Là se rassemblent des hommes de langage grave, de costume austère, de probité intacte, affectant ce rigorisme intransigeant qui n'est point toujours l'image de la vraie fermeté de l'âme, disposés à se montrer sévères, mais surtout contre l'Eglise qui se défend mal ou ne se défend plus. Entre tous ces personnages les plus importants sont les légistes. Au premier rang apparaît Treilhard, avocat renommé du barreau de Paris, de labeur prodigieux, d'éloquence lourde mais puissante par l'amoncellement d'érudition, en revanche d'âme médiocre, d'esprit faux, rogue d'apparence pour être souple plus à son aise, et fait pour s'encadrer dans toutes les servitudes, celle de la Révolution qu'il suivra jusqu'à voter la mort du roi quoique avec le scrupule du sursis, celle de l'Empire qui le fera sénateur et comte. Le comité l'a choisi pour président et il y est le premier par le crédit, quoique l'un des moindres par la nature morale. — Tout autre, à côté de Treilhard, est Lanjuinais, professeur de droit canonique et avocat au parlement de Rennes. Dans les jours de péril son nom deviendra synonyme de courage, et son âme haute ne se traînera dans aucune servilité. Mais son cœur est plus vaillant contre le danger que son intelligence n'est aguerrie contre le sophisme. Entre toutes les conceptions fausses, celle d'une Eglise remaniée de toutes pièces par l'Assemblée a conquis son esprit; il s'y est attaché avec une véhémence impétueuse; en la soutenant il croit accomplir — car il est chrétien sincère — une œuvre méritoire, et en Breton entêté il met à la défendre la même obstination indomptable qu'il déploiera plus tard contre les factions. — Autour de la table du comité, d'autres

figures se détachent en relief : Chassai, très mêlé aux affaires des biens d'Eglise, et grand enquêteur de chiffres en un temps où la statistique est presque inconnue : Durand de Maillane, avocat d'Aix, esprit distingué, âme droite, destiné à traverser la Révolution sans souillure, et portant avec lui le renom de son récent rapport dont les conclusions modérées seront bientôt dépassées : Martineau, avocat, comme Treilhard, au parlement de Paris, laborieux, actif, érudit, futur rapporteur du projet définitif qui deviendra la Constitution civile. — Si l'on excepte Treilhard, hostile à la religion ellemême, tous côs légistes se piquent de ne poursuivre que les abus, de n'enlever que les plantes parasites sur le vénérable tronc de l'Eglise, d'être en un mot réformateurs non destructeurs. Par malheur, leur compétence est toute de surface, et la grande œuvre qu'ils prétendent refondre leur échappe. Plusieurs ont été les avocats du clergé : à ce titre ils n'ont pénétré le monde ecclésiastique que par ses petitesses, ses rapacités, ses compétitions vaniteuses; et n'ayant vu que quelques dossiers pleins de misères, ils se sont persuadés que toute la vie cléricale n'est que la répétition de ces mêmes dossiers. Ayant placé l'Eglise trop bas, ils placent, en vrais jansénistes qu'ils sont pour la plupart, Dieu trop haut : de là une opinion doublement faussée par l'exagération des scandales de la terre, par l'ignorance de la bonté divine. Ce qu'ils ont de savoir achève de les égarer : ils sont canonistes ou théologiens, mais juste à ce point d'instruction orgueilleuse qui complique et subtilise l'esprit sans ouvrir le sens des choses sacrées. Leur érudition est remarquable, mais souvent elle perd en précision ce qu'elle a conquis en étendue : à la manière des hommes du dix-huitième siècle, Ils ont, par un méritoire effort, exploré presque tous les domaines, mais presque partout se sont contentés de tracer des contours. Parmi les sciences auxiliaires de la science religieuse, l'histoire est l'une de celles qu'ils ont le plus étudiée, mais qu'ils ont le moins comprise. Ce qu'ils savent du temps

passé, ils l'adaptent mal au temps présent, en théoriciens qui n'ont jamais connu le gouvernement des hommes, en avocats qui ne connaissent d'autres affaires que celles du Palais. Ayant observé pendant plusieurs siècles les élections dans l'Eglise ils commencent à s'éprendre de cette pratique, dédaignent d'analyser ou d'approfondir tout ce qui la tempérait dans les âges de foi, et méditent de l'acclimater de toutes pièces parmi les contemporains de Voltaire. — Tels apparaissent dans le comité renouvelé les légistes. Durand de Maillane a traduit quelques-unes de leurs pensées; mais soit modération naturelle, soit émancipation incomplète, il a esquivé ou adouci les plus grandes audaces et, d'un bout à l'autre de son rapport, s'est enveloppé de piété. Ses collègues vont graver profondément les traits que sa main timide s'est contentée de marquer. Ils sont les maîtres. La droite, devenue minorité par le remaniement de la Commission, achève sa défaite en s'éliminant elle-même. Parmi ceux qu'il a naguère présidés, l'évêque de Clermont ne parait plus, et se borne à recueillir avec effroi tous les bruits qui parviennent jusqu'à lui. Ce n'est pas que, même après ces retraites, le comité manque de prêtres. Il en renferme six ou sept, mais tels que, pour l'honneur du sacerdoce, il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas là. Aux séances on les voit se glisser timidement jusqu'à leur place. Ils parlent peu et cherchent à deviner, pour s'y modeler, l'opinion des légistes qui décidément dominent. Ils sont dociles, avec la perspective d'une complaisance qui sera récompensée. Ces prêtres, on les retrouvera plus tard dans le clergé nouveau. Celui-ci s'appelle Expilly et deviendra évêque du Finistère : celui-là s'appelle Thibaut et sera évêque du Cantal : cet autre se nomme Massieu et sera promu à l'évêché de l'Oise.

Il fallait aller vite, et, pour aller vite, concentrer Tes délibérations. Dans le comité, une sous-commission fut nommée pour préparer ce qu'on appelait déjà la Constitution civile du clergé. Tous ceux qui élaborent le grand projet sont

dominés par quelques idées maîtresses. — D'abord ils croient fermement à leur toute-puissance. Ont-ils tort? Tout proclame leur pouvoir, et le mandat redoutable que leur a délégué l'Assemblée, et de récents décrets qui ont grandi outre mesure les comités en leur donnant le droit de faire toutes recherches dans les papiers publics, de correspondre avec toutes les autorités, de les guider par tous avis ou éclaircissements utiles. A quelque temps de là, l'abbé de Montesquieu pourra dire : « A quoi bon monter à la tribune? les comités ont tout décidé. » — Ces mêmes hommes, si pénétrés d'eux-mêmes, révèrent pourtant au-dessus d'eux une autre puissance, celle de l'Etat. L'étude des lois, des lois romaines surtout, a gravé dans leur esprit le concept d'une autorité supérieure qui a le droit d'absorber les individus, de briser toutes les agglomérations corporatives, d'étendre partout son niveau régulier, et qui semble si nécessaire qu'elle ne cesse de paraître légitime, même en devenant tyrannique. Cette idée, inculquée dès la jeunesse, est descendue si profondément dans les intelligences qu'aucune rénovation des choses ne l'en bannira. L'Etat, maître souverain, prendra corps dans l'Assemblée, puis dans le peuple, comme jadis il s'est fixé dans le roi; et à travers toutes les ruines, la même puissance, permanente, indestructible, légitimement oppressive, ne fera que changer d'incarnation. — Quand tout est subordonné, le prêtre pourrait-il ne pas l'être? Le législateur nouveau lui assignerait sa place dans la grande armée des fonctionnaires. Il n'aura ni privilèges ni propriétés corporatives; comme les fonctionnaires, il recevra de l'Etat un salaire; comme les fonctionnaires, il sera assujetti à un serment. L'Etat qui le paie lui circonscrira dans quelles limites il exercera sa juridiction et, en lui assignant sa compétence territoriale, lui marquera aussi son rang hiérarchique. Il se recrutera à la façon des autres fonctionnaires; et si l'élection est la source d'où découlent les offices publics, c'est de l'élection aussi qu'il tiendra sa

charge. En légiférant de la sorte, les gens du comité sont-ils des novateurs? Ne sont-ils pas plutôt les copistes de Raynal, des Encyclopédistes, de Voltaire surtout? « En tous pays, a dit Voltaire, les prêtres doivent être nourris de l'autel puisqu'ils servent la République (1) ». o Dans un Etat, a-t-il ajouté, ils sont à peu près semblables aux précepteurs dans la maison des citoyens. Ils ne peuvent avoir aucune autorité sur les maîtres de la maison, à moins qu'on ne prouve que celui qui donne des gages doit obéir à celui qui les reçoit (2). » Ce qui s'exprime avec décence dans le Dictionnaire philosophique se répète avec cynisme dans la Correspondance. Au Russe Schouwalof, Voltaire écrit en 1768 : « Il n'y a que votre illustre souveraine qui sait régner; elle paie les prêtres; elle leur ouvre la bouche et la ferme; ils sont à ses ordres, et tout est tranquille (3). »

Un fonctionnaire ne doit pas servir deux maîtres; de là l'exclusion de l'autre maître, celui qui est à Rome. Tout ici avive l'esprit de séparation. Dans les Parlements, les légistes ont recueilli l'écho des anciennes luttes contre l'ultramontanisme et pour l'Eglise gallicane. Dans les hautes et sévères demeures du Marais, ils retrouvent, à travers leurs souvenirs de jeunesse, des magistrats austères frappés par les condamnations pontificales contre le jansénisme : ces magistrats, ils les ont connus et révérés; ils ont comparé la dignité de leur vie chrétienne au désordre de l'orthodoxie libertine; ils les ont assistés et visités dans leur vieillesse inconsolée; et voici que, puissants à leur tour, ils tressaillent à la tentation de les venger. Puis ils ont, comme tout le monde, lu Voltaire, et contre le Saint-Siège le pétillement de ses railleries s'ajoute à l'amertume douloureuse de leurs rancunes. La papauté a d'ailleurs décru dans le respect public. Elle n'a plus comme aux temps apostoliques l'auréole

(1) Dictionnaire philosophique, mot Curé.

(2) Ibid., mot Prêtre.

(3) Lettre du 3 décembre 1768.

de la persécution, comme au moyen âge le prestige de la puissance, comme au siècle de Léon X le renom des lettres et des arts protégés, comme au temps de Paul III et de Pie V le double honneur du Turc refoulé et de la réforme protestante combattue. Elle se traîne dans la mémoire des services antiques qu'elle ne renouvelle plus. Ses amis ne s'occupent guère d'elle. Ses ennemis répandent calomnieusement le bruit qu'elle n'a d'autre souci que celui des prélèvements de chancellerie par lesquels elle soutient le train de son luxe et de ses archaïques cérémonies. Dans le Comité ecclésiastique, un mot se murmure, celui à^évêque de Rome, mot bref et osé où tout le schisme se condense. Le mot s'écrit, mais un peu timidement; puis il s'efface, reparaît, s'efface encore. Le plan est d'affranchir les évêques gallicans, mais non tout à fait jusqu'à l'oubli du Saint-Siège. En effet, à la pensée d'un brisement complet, les plus hardis s'effraient et, en travaillant à distendre le lien, ils se défendent de le rompre tout à fait. Les prêtres seront donc non seulement des fonctionnaires, mais des fonctionnaires jalousement nationalisés. Quelles seront leurs fonctions? Ici se continue l'idée d'assimiler les ministres des autels aux ministres des grands services publics. La société civile a des officiers préposés à la justice, à l'armée, à la police. Les prêtres, eux, seront des officiers de morale et d^ instruction. La formule a été fournie un jour par Mirabeau. Ceux qui ont trouvé la définition ou la rééditent se défendent qu'on y voie aucune idée d'abaissement. Le curé sera un fonctionnaire, mais le plus utile de tous, celui qui enseignera aux hommes l'art d'être honnêtes et heureux. Il sera le conseiller des familles, le conciliateur des différends; il combattra la routine, se tiendra à l'affût des progrès. Il prêchera la vertu comme le Vicaire savoyard de Y Emile ou « tâchera de faire des gens de bien et de l'être » comme le Théotime de Voltaire (1). On ne le supprime pas;

(1) VOMAIRB, Dictionnaire philosophique, catéchisme du curé.

tout doucement on le laïcise. Telle n'est pas la pensée des légistes dont plusieurs sont des chrétiens très sincères; mais Voltaire a si bien pénétré son siècle qu'ils le traduisent sans le savoir et sont pour ainsi dire voltairiens malgré eux.

Il fallait revêtir d'une apparence pieuse cette conception bizarre qui, sous prétexte de renouveler l'Eglise, l'encadrerait de toutes pièces dans la hiérarchie civile. Le clergé ayant donné l'exemple de grands scandales, et s'étant perdu par de grandes richesses, l'habileté serait de se parer d'un nom qui évoquât l'idée d'une extrême pureté de mœurs et d'un détachement tout évangélique. Dans le Comité ecclésiastique, on se mit à parler du retour à la primitive Eglise. Le mot fit fortune; et on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou de la surprenante assurçmce qui mit en circulation la formule, ou de l'ignorance prodigieuse qui crédulement l'accueilUt.

Les évêques étaient aux écoutes. Ils ne savaient qu'incomplètement ce qui se passait dans le Comité. Ce qu'ils recueillaient suffisait à les consterner. Dès le commencement de mars 1790, ils connurent le projet de remanier les diocèses, d'en supprimer un grand nombre, d'en maintenir un seul par département. Très impressionnés de cette nouveauté bien qu'elle ne fût pas la plus dangereuse, ils cherchèrent des jurisconsultes versés dans la science canonique, les choisirent, pour qu'ils ne fussent pas suspects, sur les limites du jansénisme, et sollicitèrent d'eux un avis qui fixât les droits réciproques de l'Eglise et de l'Etat. La consultation, signée de l'avocat Jabineau et de huit autres noms, parut le 15 mars 1790. Jabineau et ses confrères s'étonnaient qu'une assemblée, connaissant les vrais piincipes, eût pu former

un projet qui les heurtait tous. Ils protestaient contre la subordination de l'Eglise au pouvoir civil et rétablissaient l'indépendance des deux domaines. Puis ils réfutaient fort savamment la prétention du pouvoir séculier à déplacer, à changer ou à détruire, par sa seule volonté, les juridictions épiscopales. « Louis XIV, disaient-ils, et Joseph II, quelque pénétrés qu'ils fussent des droits de l'Etat, avaient reculé devant une telle usurpation. »

L'Assemblée n'avait que faire des exemples passés, et la candeur des prélats eût été grande s'ils avaient gardé de longues illusions sur l'efficacité des brochures. Ils essayèrent de désarmer par sacrifice ceux qu'ils désespéraient de convaincre par persuasion. En s'allégeant résolument d'une partie de leurs biens, n'obtiendraient-ils pas que les juridictions et la discipline de l'Eglise gallicane fussent respectées? L'abbé de Montesquiou semble avoir caressé cette espérance. Le 17 mars 1790, à propos de la vente aux municipalités d'une portion des propriétés ecclésiastiques, il prononçait ces paroles : « Cette vente intéresse à la fois la nation et le clergé lui-même qui, dans mon opinion, ne retrouvera la paix que quand vous aurez satisfait à votre décret. » Ainsi s'exprima le plus politique parmi les représentants du clergé. Mais cette bonne grâce à s'exécuter soi-même se dépensait en pure perte; car l'Assemblée se souciait peu qu'on lui concédât en partie ce qu'elle avait décidé de prendre en totalité.

On continuait à épier toutes les rumeurs. Le 9 avril, la motion du représentant Chasset, qui consommait l'œuvre de la sécularisation, révéla comme par voie de conséquence le sort prochain du clergé. Les prêtres n'ayant plus de patrimoine, il fallait, suivant un mot échappé un jour à Mirabeau, qu'ils fussent mendiants ou salariés. Chasset, qui réclamait l'abolition du régime passé, marqua du même coup le régime de l'avenir. Il annonça l'assimilation des ressorts diocésains aux ressorts départementaux. Il parla

d'une nouvelle délimitation des paroisses. A la subsistance du clergé ainsi réorganisé, les pouvoirs publics pourvoieraient par voie de salaire. Une sorte d'état de prévision indiqua les crédits affectés aux traitements des évêques, aux appointements des curés, aux pensions pour charges supprimées. Les chiffres étaient établis sans lésinerie; car ils montaient à une somme totale annuelle de 133 millions, qui s'abaisserait d'année en année par l'extinction graduelle des pensions, et finirait par diminuer de plus de moitié. Pour qu'aucune illusion ne subsistât, Chasset proclamait qu'il avait par avance concerté son langage avec celui du Comité ecclésiastique. Dans les évaluations budgétaires, aucune somme n'était prévue pour les chanoines; d'où l'on conclut que l'intention était de les abolir.

Ainsi se découvrait, comme par fragments, l'œuvre élaborée à huis clos. Cependant, sur les innovations les plus importantes, un reste de doute planait. Toutes les obscurités ne tarderaient pas à se dissiper. La Commission avait choisi comme organe le représentant Martineau. Le 21 avril 1790, il déposa son rapport sur le bureau de l'Assemblée.

Ce document, fameux à juste titre, commençait par proclamer la nécessité de la religion. Plus elle était nécessaire, plus il importait de l'épurer. Et quel meilleur moyen de l'épurer que de rétablir les maximes de l'ancienne discipline!

Pour restaurer la simplicité de l'Eglise primitive, Martineau proposait d'abord toute une série de suppressions. Il détruisait tous les bénéfices auxquels n'était attachée aucune charge, car, disait-il « nul ne doit vivre de l'autel que celui qui sert à l'autel ». Il retranchait comme inutiles

tous les chapitres des églises collégiales. Il abolissait pareillement, quoique avec une certaine hésitation, — car le projet Durand de Maillane les avait maintenus — les chapitres des églises cathédrales. Parmi les prélats, il ne laissait subsister qu'un seul évêque par département, et avec une brièveté tranquille, destituait tous les autres. Les archevêques, réduits à dix, seraient désormais désignés sous le nom d'évêques métropolitains. Dans les villes de moins de dix mille âmes, un seul curé serait conservé. Quant aux paroisses rurales, une opération géométrique mesurerait leurs territoires et, si elles ne s'étendaient pas à trois quarts de lieue de tous côtés, elles seraient supprimées. Elles disparaîtraient pareillement, quelle que fût leur étendue, si elles n'étaient pas à plus de trois quarts de lieue d'un bourg ou d'une ville.

Ces réductions diminueraient beaucoup le nombre des prêtres. Comme on en aurait peu, on ne doutait pas que désormais ils ne fussent excellents. Voici le mode de recrutement qui assurerait au clergé le maximum de oualités professionnelles et de vertus morales :

Une loi du 22 décembre 1789 avait conféré le droit d'être électeur dans les Assemblées primaires à tout citoyen français, majeur de vingt-cinq ans, domicilié depuis un an dans le canton, non serviteur à gages, et assujetti à une contribution équivalente à trois journées de travail. L'exercice du droit de vote serait subordonné à la prestation préalable du. serment civique. Ces électeurs du premier degré, désignés sous le nom de citoyens actifs, nommeraient, à raison d'un pour cent, des électeurs du second degré pris exclusivement parmi ceux qui acquittaient une contribution montant à la valeur de dix journées de travail. Ces électeurs du second degré, véritable corps politique, formeraient dans chaque département l'assemblée électorale. Ils se réuniraient dans leurs comices départementaux pour nommer les représentants du peuple ou les administrateurs de département.

LA CONSTITUTION CIVILl!: DU CLERGÉ £H

et dans leurs comices de district pour nommer les administrateurs ou fonctionnaires do district. — C'est à ce corps politique qu'était réservé le choix des ministres du culte. Les évêques, hauts fonctionnaires, seraient élus par les électeurs de tout le département, les curés, fonctionnaires moindres, par ceux du district. Aucune présentation venant du clergé ne guiderait les votes, et la même compétence qui désignerait les agents de l'ordre civil désignerait aussi ceux de l'ordre ecclésiastique. Les électeurs du district éliraient les curés, sans aucune adjonction spéciale des paroissics à pourvoir do pasteurs, en sorte que ceux-ci tiendraient leur mandat c' ? la petite oligarchie composant l'Assemblée du district, mais non de leurs paroissiens, seuls intéressés à un bon choix. Nul ne serait exclu du droit électoral, ni les libres penseurs, ni les hérétiques, ni même les juifs. La seule condition pour participer au vote serait d'assister à la messe paroissiale qui précéderait le scrutin. — Cette conception, nouvelle autant qu'étrange, permettait de mesurer le chemin parcouru depuis le remaniement du premier comité. Au mois de novembre, Durand de Maillane, en son rapport, avait conféré aux évêques la nomination des curés et, quant aux évêques eux-mêmes, s'était borné à organiser un système de présentation qui, en limitant le choix royal, préviendrait les abus du favoritisme ou les erreurs. Cependant par un reste de prudence qui bientôt serait jugé excessif, Martineau avait tenté de se prémunir contre les égarements du suffrage. Le roi serait appelé à agréer les élections épiscopales et pourrait exercer à deux leprisos son droit de veto. Ce n'est qu'après un troisième vote se fixant sur le même candidat que l'approbation royale deviendrait obligatoire (1).

Tel était le système par lequel le Comité ecclésiastique prétendait ressusciter les acclamations pieuses des fidèles dans la primitive Eglise. Quelle que fût la vertu de l'élec-

(1) Articles 13 et 14 du titre II du projet.

tion, on n'allait pas jusqu'à prétendre qu'elle pût, au point de vue spirituel, conférer la juridiction. Donc le choix populaire ne se confondrait pas avec l'institution canonique : celle-ci serait donnée au curé par l'évêque, à l'évêque par le métropolitain. Ce serait aussi le métropolitain qui, en procédant à la cérémonie du sacre, conférerait au nouvel évêque le caractère épiscopal. En cas de refus d'institu* tion, on assemblerait pour les évêques le synode de la métropole, pour les curés le synode diocésain, et c'est au synode qu'appartiendrait la décision.

Le projet du comité, remarquable par tout ce qu'il innovait, ne l'était pas moins par tout ce qu'il passait sous silence. Un nom auguste, celui du Saint-Père, était à peine prononcé. C'est en deux textes très brefs qu'on semblait, comme par prétérition, l'exclure. L'article 4 (1) interdisait « à toute église ou paroisse de l'empire français de recourir à un métropolitain établi sous la domination d'une puissance étrangère ou à son délégué résidant en France ou ailleurs »; et bien que cet article fût un peu ambigu, il n'était pas invraisemblable de croire qu'il s'étendait au souverain pontife lui-même. L'article 20 (2), beaucoup plus clair en sa précision, après avoir établi pour les évêques les formes nouvelles de l'institution canonique, ajoutait : « Le nouvel élu ne pourra s'adresser à l'évêque de Rome. Il ne pourra que lui écrire, comme au chef visible de l'Eglise universelle, en témoignage d'unité de foi. »

Les évêques seraient affranchis du pape, mais du pape seulement; en leur propre palais épiscopal ils trouveraient des auxiliaires qui, sous l'apparence de collaborateurs, seraient leurs maîtres. Aux anciens grands vicaires étaient substitués des vicaires épiscopaux, au nombre de douze ou seize suivant l'importance des diocèses. Ces vicaires épiscopaux, les évêques les nommeraient; mais les ayant nom- Ci) Titre I" du projet, (2) Titre II du projet.

mes, ils en subiraient le joug; car ils ne pourraient accomplir sans eux aucun acte de juridiction (1); ils n'auraient pas plus le droit de les destituer que de s'élever au-dessus d'eux et, en ces vicaires supérieurs réunis en corps, résiderait, comme en une collectivité toute-puissante, le vrai pouvoir épiscopal.

La suite du décret avait pour objet de réglrr la condition matérielle du clergé. Avec une remarquable précision de calcul, le projet se préoccupait d'assurer aux ministres du culte une vie décente qui ne fût jamais la gêne, jamais le luxe non plus. La même loi, qui faisait du prêtre un fonctionnaire, veillait à ce qu'il fût un fonctionnaire convenablement traité, heureux à la condition d'être souple, et attiré ou retenu dans le sacerdoce par d'enviables perspectives d'aise et de sécurité. Dans cette minutieuse supputation, il y avait esprit de justice — car tous ces légistes étaient gens de probité. — mais il y avait aussi calcul, car l'habileté principale serait d'attacher au nouveau régime assez d'avantages matériels pour que les « pasteurs du second ordre » n'y perdissent rien ou, s'ils y perdaient, se consolassent de leurs pertes par la perte plus grande du haut clergé. Les prélats, dépouillés de l'ancienne opulence si funeste à leur vertu, étaient dotés sans profusion mais sans parcimonie. Les archevêques, désignés dans le projet sous le nom de métropolitains, recevraient à Paris 50 000 livres, ailleurs 20 000; le traitement annuel des évêques serait de 12 000 livres. Les traitements des vicaires épiscopaux varieraient, suivant les villes, de 8 000 à 2 000 livres. Quant aux curés, une gradation savante les partageait, comme des employés de finances ou d'administration, en huit classes, depuis Paris où les émoluments étaient fixés à 6 000 livres jusqu'aux paroisses de moins de mille âmes où ils s'abaisseraient jusqu'à 1 200 livres.

(1) Article 15 du titre I" du projet, article 23 du titre H.

Les vicaires paroissiaux, nommés par les évêques sur la présentation des curés, recevraient des indemnités qui monteraient à Paris jusqu'à 2 400 livres et descendraient dans les plus petites bourgades jusqu'à 700 livres. Cette échelle de tarifs, avec sa prévoyance tout humaine, rapprochait' de plus en plus le prêtre du fonctionnaire et lui soufflerait, comme au fonctionnaire, toutes les petites ambitions de l'avancement. Le synode diocésain fixerait chaque année les dépenses nécessaires du séminaire. Le casuel serait supprimé; quant aux oblations volontaires des fidèles, elle? seraient vaisées dans ime caisse de secours pour les pauvres. Une disposition qui ne se retrouverait plus dans le projet définitif annonçait une revision des traitements tous les vingt ans, suivant la cherté croissante de la vie. Ainsi s'accumulaient les textes, d'une sagesse très ordonnée, très louable même, mais un peu vulgaire pour qui prétendait ressusciter la primitive Eglise. Le désir de gagner le clergé rural suggérait même une combinaison mixte qui associait au salaire en argent la propriété immobilière. Dans les cures dotées de biens fonds, l'usufruit des biens pourrait être laissé aux curés, jusqu'à concurrence et en déduction du quart de leur traitement. Si les paroisses n'avaient point d'immeubles, mais des biens nationaux, les curés pourraient être mis en jouissance de ces biens dans la même proportion. Ces dispositions, que la rigoureuse logique de l'Assemblée ferait disparaître, marquaient une concession curieuse aux curés de village, très ravis du salaire mais vaguement inquiets sur sa solidité, et ne lâchant qu'à regret la propriété immobilière, celle qui demeure sous une forme tangible et ne s'évanouit pas.

Tel était le projet Martineau. Tout à la fin un dernier article se glissait qui était ainsi conçu : « Le roi sera supplié de prendre toutes les mesures qui seront jugées nécessaires pour assurer l'exécution du présent décret. » Que voulaiton du roi par ce langage énigmatique, sinon qu'il apla iît

du côté de l'autorité religieuse, de l'autorité pontificale piut-être, les obstacles aux volontés de la représentation nationale? Sous une forme péremptoire et commandante, les membres du Comité ecclésiastique venaient de tracer le plan qui renouvellerait l'Eglise de France. Au moment de signer leur œuvre, il semble qu'un doute, un léger doute les ait saisis. De là un petit frisson de crainte; de là un petit souffle d'humilité à travers l'orgueil; de là, en un style équivoque et obscur l'appel à une intervention royde qui interpréterait les volontés de l'Assemblée, les tempérerait peut-être pour les rendre exécutables, et désarmerait cette papauté elle-même dont on venait presque d'effacer le nom.

Dans l'Assemblée allait s'ouvrir le débat qui, suivant l'échec ou le succès, jetterait la France dans le schisme ou la retiendrait dans l'unité.

En combattant l'œuvre du Comité^ la droite lutterait sur un terrain doublement solide, car elle défendrait à la fois la religion et la sagesse. Mais des circonstances diverses concourraient à l'amoindrir ou à la désagréger.

Si l'on eût interrogé un a un, dans un entretien privé, les membres de l'Assemblée, il n'est pas douteux qu'on eût recueilli, sur les lèvres du plus grand nombre, des assurances très satisfaisantes pour l'ordre matériel et l'ordre social. Dans la Salle du Manège, l'extrême gauche ne comptait pas 150 membres. Quand Petion, le 28 octobre 1789, avait été porté à la présidence, il avait recueilli 143 voix : ce chiffre minime représentait à peu près celui des hommes pervers ou décidément dévoyés (1). Mais beaucoup de dé-

(1) V. le Moniteur, t. I, p. 51J, note.

pûtes, quoique très attachés au parti de l'ordre, n'étaient nullement effarouchés par le décret sur le clergé et, dans le catholicisme, même amendé par le Comité ecclésiastique, découvraient encore plus de religion qu'ils n'en pratiqueraient jamais. Quelques-uns déploraient en secret les usurpations sur le domaine ecclésiastique, mais par mollesse de croyance ou crainte du ridicule, se garderaient bien de se compromettre pour des prêtres. Plusieurs étaient tellement pénétrés des scandales de l'ancien régime que, de confiance et sans examen, ils suivraient quiconque se proclamerait réformateur. D'autres enfin affichaient un grand respect pour Dieu, pour l'Evangile; quand ils avaient parlé de la sorte avec une piété voisine de l'édification, ils se ravisaient et prenaient grand soin qu'on séparât leur cause de celle des fanatiques. Qu'on les pressât un peu et on reculait effrayé; car ces mêmes hommes englobaient sous le nom de fanatisme presque tout ce que la tradition des peuples avait jusque-là proclamé sacré.

Ce dédaigneux éclectisme, cette foi inerte ou rougissante d'elle-même, ce sentiment chrétien, non éteint mais partout émasculé, diminuerait fort les chances de la lutte. En outre les rangs s'étaient déjà éclaircis. Après le 6 octobre^ une centaine de Constituants, tous de la droite, avaient demandé des passeports. D'autres s'étaient déshabitués de venir ou s'abstenaient de voter. Un décret tout récent, du 3 avril 1790, avait même ordonné qu'on imprimât la liste des députés absents.

Il n'y avait point de groupe catholique, mais seulement des catholiques mêlés dans tous les groupes de la droite ou du centre. Ces groupes eux-mêmes variaient à l'infini : il y avait l'extrêrne droite, la droite, puis ces monarchistes constitutionnels qu'on désignerait sous le nom de monarchiens, enfin tous ces affamés d'indépendance qui se rassemblaient au nombre de trois ou quatre et souvent finissaient par se brouiller entre eux. C'est à travers tous ces émiet-

tements qu'il faudrait rechercher les adversaires du projet. Quand on croirait les avoir découverts, il faudrait les unir pour une conduite commune. Ici tous les efîorts risqueraient d'échouer, car la disciphne était ce que la droite de la Constituante ignorait le plus.

Ceux que l'on convierait à combattre étaient déjà lassés par plusieurs échecs. Ils avaient, dan? les questions religieuses, subi trois grandes défaites, à propos des biens ecclésiastiques, à propos du projet Chasset qui préjugeait en plusieurs points la Constitution civile, enfin à propos de la motion Gerle. Une foi robuste eût recommencé la lutte. Mais, de foi robuste il n'y en avait nulle part.

Sous des chefs vigoureux l'ai-mée eût peut-être repris courage. Mais où trouver ces chefs?

Il y avait les évêques et, puisqu'il s'agissait de la religion, il paraissait naturel que la direction leur appartînt. Plusieurs étaient très considérables par le rang, les qualités d'esprit, l'expérience. M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, se recommandait par son jugement pondéré, son habitude des grandes affaires; et ses amis ne manquaient pas de rappeler avec quel succès éclatant il avait jadis participé à l'administration de la Provence. Le nom de M. du Lau, ai^chevêque d'Arles, évoquait le souvenir d'un rôle prépondérant dans les Assemblées du clergé, et bien qu'un léger embarras de prononciation le rendit peu apte aux longs discours, on ne laissait pas que de compter sur lui. En M. de Bonal, évêque de Clermont, on louait une pété sincère, une modération pleine de sagesse, une parole douce, ferme, pénétrée d'onction, qui émouvait souvent et ne blessait jamais. Quoique non revêtu du caractère épiscopal, l'abbé de Montesquiou se rapprochait des évêques par sa naissance et aussi par les hautes fonctions qu'il avait remplies comme agent général du clergé. Le trait dominant de sa nature était la finesse. Il se montrait précis et simple en une époque où dominaient la diffusion et l'enflure. Au risque de désobliger ses

amis, il poussait jusqu'à la coquetterie les ménagements vis-à-vis de ses adversaires. Nul n'était plus expert que lui en l'art des amendements conciliateurs, des combinaisons savantes; et dans une Assemblée qui eût prisé la mesure plus encore que la force, il eût tenu l'une des premières places. « Méfiez-vous de ce petit serpent, disait de lui Mirabeau, car il vous séduira. » — Cependant tous ces personnages, d'esprit distingué plutôt que supérieur, semblaient plus faits pour s'encadrer avec honneur dans une époque paisible que pour dominer des temps agités. Ils n'avaient ni le génie qui subjugue, ni l'éloquence qui entraîne, ni la foi ardente qui transporte, ni l'indomptable volonté qui violente la victoire. Quand l'abbé de Montesquiou, correct et courtois, paraissait à la tribune, volontiers on lui accordait la bienveillance que méritait un prêtre si tolérant, un si galant homme. Mais toutes ses habiletés de demi-teinte se perdraient dans les grandes mêlées. Quant aux évêques, leur sort serait pire encore; car leur armure, trop pesante pour les petits engagements, n'était point assez fortement trempée pour les vraies batailles. S'ils se mettaient à parler, un certain respect, fait d'habitude, de bonne éducation, d'estime pour des talents honorables, leur valait d'abord le silence. Bientôt, sous la répétition des mêmes formules vagues, onctueuses, plaintivement véhémentes, l'attention se lassait. Ces prélats avaient centre eux leur grandeur même. Ils ne parvenaient pas à se défaire de leur aspect décoratif. Habitués à parler sans contradicteurs, ils étaient surpris par l'inattention, déconcertés par les murmures, cachaient sous l'orgueil blessé ce qui n'était souvent que timidité ou embarras, et à un langage peu politique ils ajoutaient des froissements ou des retraites plus impolitiques encore. Ainsi s'étaient montrés jusqu'ici les évêques. Au-dessous d'eux s'agitait tout le peuple ecclésiastique, c'est-à-dire les 200 curés, membres de l'Assemblée. Mais les uns, déjà gagnés par les nouveautés, ne cherchaient que l'avancement

de leur fortune; les autres, quoique d'orthodoxie intacte, se sentaient trop séparés dos prélats pour faire masse autour d'eux. Sous les dédains réitérés en haut, sous les jalousies accumulées en bas, la solidarité avait péri; et parmi ces prêtres même fidèles, plusieurs, sans se l'avouer à eux-mêmes, trouveraient, dans la défaite de leurs chefs, un allégement à l'humiliation de leur foi.

Un homme dans l'ordre eclésiastique semblait pourtant un champion pour le grand combat. On a vu l'abbé Maury se portant à la défense des biens du clergé. Combien ici la cause ne serait-elle pas plus digne de l'inspirer! Une année de débats parlementaires avait assoupli son talent qui était alors en toute sa maturité. Une merveilleuse faculté de s'assimiler toutes choses lui permettait d'être prêt à toute houre et presque sur tous les sujets. D'intelligence prompte, d' présence d'esprit admirable, il excellait dans l'improvisation, et cela en un temps où l'on ne connaissait guère que les harangues écrites. Quoique composés sur quelques notes, ses d scours se déroulaient en un ordre méthodique, avec une abondance d'arguments qui surprenait à la fois ses adversÊÙres et ses amis. Gomme tous les hommes de tribune, il était d'érudition point toujours sûre, mais les c ntours en général étaient exacts, et l'habile groupement des faits rendait malaisée la réfutation. Il avait la clarté, le mouvement, l'à-propos surtout. Sous les interruptions il rebondissait loin de se troubler, et ses ripostes se précipitaient, tantôt légères comme un trait, tantôt lourdes comme une massue. Dès cette époque il avait ses admirateurs : tel Marmontel qui lui rendit le plus magnifique hommage (1); tel Vergn'aud qui, l'ayant entendu dans l'une des tribunes de l'Assemblée, le jugea de « rare talent ». Du milieu de ses amis de la droite, il se détachait avec un aspect singulier, démocrate d'allures, ignorant du tact mondain, et en per-

(1) Marmontbl, Méniûires, t. IV, p. 242.

pétuel contraste avec ceux qu'il défendait. Fils d'un cordonnier du Gomtat-Venaissin, il n'avait appris dans les salons où sa vanité aimait à se produire qu'une politesse de surface, et quand il s'oubliait — ce qui arrivait souvent — il montrait à nu sans vergogne toutes les brutalités de son origine, toutes les ardeurs de son pays. Cette apparence vulgaire qui nuisait à son autorité ne laissait pas que d'ajouter au relief de sa physionomie. La tribune lui appartenait; il s'y mouvait avec une aisance osée, s'y étalait avec sa carrure puissante de plébéien parvenu; et comme un jour un de ses collègues essaierait de s'y substituer à lui, on le verrait l'en écarter par un geste de pugilat. « J'ai entendu, a écrit Montlosier, les craquements de la tribune (1). » Il y avait en cet hoinme du peuple tout frotté de littérature, tout pétri d'éloquence, une sorte de courage fait de vigueur physique et de sang-froid, d'humeur allègre et d'insolence. Armé de ce courage, il pratiquait cette défense agressive qui commence par provoquer, et c'est avec ostentation qu'il bravait l'impopularité. Au dehors, ce même courage le soutenait contre ceux qui plus d'une fois l'assaillirent; car les journaux l'avaient désigné à la haine par des insultes sans nom. Quand, au sortir de l'Assemblée, des groupes hostiles l'enserraient, il ne s'émouvait guère; mais tantôt d'une saillie osée et cynique, tantôt d'un grand déploiement de muscles, il déconcertait ses agresseurs; au besoin il les saisissait au collet et les conduisait lui-même jusqu'au district. La foule riait, s'écartait et pardonnait à ce prêtre d'être prêtre, tant il le paraissait peu! Non, par les apparences il ne l'était guère. Par les réalités, l'était-il davantage? — Ici se montrait la faiblesse de cet homme fort. Tout enfant, en son échoppe de Valréas, il avait rêvé grandeurs. Malgré l'envahissement du privilège, l'Eglise demeurait, entre toutes les carrières, celle où l'on pouvait le mieux se

(1) Montlosier, Mémoires, t. I, p. 54.

passer de naissance. Il s'y était jeté, s'était poussé par mérite, par travail, par intrigue, avait prêché devant les grands, devant le roi, avait cueilli des couronnes académiques, avait franchi l'Académie elle-même, avait obtenu une abbaye, puis encore un prieuré. Ainsi avait-il apparu à l'Assemblée, prêtre qui s'était fait prêtre pour grandir, non pour être prêtre. Rien n'était venu détruire cette impression ou l'atténuer. Il n'y avait ni gravité dans ses mœurs, ni grande dignité dans sa tenue, ni austérité dans ses entretiens. Ce qu'il eût, malgré tout, regagné de crédit à force de talent, il le perdait par incartades. L'empire de l'éloquence se mesure moins aux paroles qui se prononcent qu'à l'accent qui les dicte, et quand la cause est celle de Dieu, nul artifice de l'esprit ne remplace l'élan de la foi. Où il eût fallu un apôtre de l'Evangile, on trouvait un condottiere de l'ordre ecclésiastique. Le condottiere était jouteur sans égal, d'incomparable souplesse pour porter ou parer les coups. Mais, comme aucun véhément amour ne l'absorberait, ni celui de Dieu, ni celui de l'Eglise, ni celui de son pays, il ne serait jamais que le premier parmi les hommes secondaires. Credidi, propter quod locuiiis sum, a dit ^e psalmiste; j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé. Jamais de la poitrine de Maury ne jaillirait ce cri, et c'est pourquoi jamais non plus il ne serait vraiment grand.

Trouverait-on parmi les laïcs ce chef que vainement on eût cherché dans le clergé? Dans la droite, on eût rencontré un assez grand nombre d'hommes distingués. En gens du monde, ils étaient plus versés dans l'art de la conversation qu'exercés dans la parole publique. Leurs discours, presque toujours écrits, pomt toujours composés par eux, servaient a peu de chose, hormis à leur vanité. En un débat dont l'Eglise était l'enjeu, ils auraient de bonnes raisons de récuser le premier rôle. Les plus pieux d'entre eux étaient des jansénistes, ou bien encore des hommes étranges, comme ce Montlosier qui, suivant ses propres expressions « allait à la

tribune de colère et d'impatience (1) » et tirerait parfois de son cœur des accents superbes, mais en des harangues d'un décousu qui confond. Un seul homme supérieur, Gazalès, émergeait du milieu de ses collègues. Il y avait en sa manière une véhémence simple et naturelle, une spontanéité vive qui n'excluait pas l'habileté, un accent sincère qui allait droit à l'âme, une belle indignation contre l'injustice, un grand respect de la vérité et de l'honneur. Son talent se couronnait de désintéressement et de loyauté. Mais, nouveau dans les affaires, simple officier de cavalerie jeté subitement dans la politique, en outre de petite naissance, il semblait

— surtout en une assemblée qui répugnait à toute discipline

— fait pour combattre avec éclat en partisan, non pour commander. De savoir très nouvellement acquis, il n'avait point la compétence. Puis ses goûts, sa vie un peu dissipée lui interdisaient, en un débat d'ordre religieux, une intervention trop dominante. Il pourrait être un allié utile, sincère, éloquent. Il ne serait rien de plus.

La discussion générale s'ouvrit le 29 mai, avec un grand aspect d'ampleur et au milieu d'une affluence qui bientôt se lasserait. Le plus considérable parmi les membres du clergé M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, parut le premier à la tribune. Son langage avait été concerté sans doute avec celui de ses collègues — car l'évêque de Clermont parlerait comme lui et de même l'archevêque d'Arles, qui d'ailleurs ne prononcerait que quelques mots. — Avec une gravité proportionnée à la cause, avec une modération très poli- Ci) MONTLOSIER, Mémoires, t. I, p. 235.

liqiio, M. de Boisgelin convint de l'opportunité des réformes. « Si le comité ecclésiastique, dit-il avec une pointe d'ironie, veut ramener l'Eglise à sa pureté primitive, ce ne sont pas les évoques, successeurs des apôtres, qui pourront contredire à de telles pensées. » Puis il continua en ces termes : « A ceux qui nous font souvenir de nos devoirs nous sommes fondés à rappeler nos droits. » Partant de là, il établit les prérogatives de l'autorité spirituelle, et avec beaucoup d'énergie quoique au milieu d'un premier bruit de murmures, nia la compétence de l'Assemblée pour changer la discipline ecclésiastique. Entre les nouveautés du projet, il dénonça surtout le bouleversement des juridictions diocésaines. En quoi son discours manqua peut-être d'à-propos; car, en paraissant remarquer presque exclusivement les atteintes portées aux circonscriptions épiscopales, il semblait plaider la cause personnelle de ses collègues plutôt que celle de l'Eglise ellemême; en outre il reléguait, avait l'air de reléguer au second plan des hardiesses bien plus grandes : tel était l'établissement du système électif pour les ministres du culte, telle était la négation du droit pontifical en matière d'institution canonique. L'archevêque d'Aix conclut en réclamant que l'Eglise gallicane fût constituée en concile national : « Dans le cas, ajouta-t-il, où cette proposition serait repoussée, nous déclarons ne pas pouvoir participer aux débats. »

Le projet du comité eut quatre sortes d'apologistes : les légistes, jaloux de défendre l'œuvre marquée de leur estampille; les jansénistes, ravis de Rome abaissée; les prêtres, déserteurs de l'ancienne Eglise et impatients de prendre date dans l'ordre nouveau; enfin les hommes d'extrême gauche, attentifs à pousser, par la réforme religieuse, la réforme politique.

Les légistes parlèrent les premiers. Treilhard fut leur organe. Nous le retrouverons dans toutes les affaires religieuses, toujours préparant à l'Eglise des chaînes. Dès qu'il

se leva, les tribunes racclamèrent, comme par consécration anticipée de tout ce qu'il allait dire. Il traça une peinture, hélas! facile, des abus passés. Puis il marqua tout ce que le projet supprimait, tout ce qu'il établissait. A l'inverse de l'archevêque d'Aix, il mit en relief le système électif introduit dans l'Eglise. Loin de s'embarrasser de cette innovation extraordinaire, il paya d'audace : « Ce chapitre, dit-il, ne saurait être attaqué. N'est-il pas évident que la voie des élections assurera à l'Eglise les pasteurs qui conviendront le mieux aux fonctions ecclésiastiques? » Ayant énuméré les réformes, Treilhard, avec la même assurance péremptoire, proclama le droit de l'Assemblée à les accomplir ; « Je vais essayer, dit-il, de poser les limites de l'autorité temporelle et spirituelle. » Où l'on attendait une discussion, on n'eut guère qu'une série d'affirmations : « La juridiction spirituelle, déclara Treilhard, n'embrasse que la foi et le dogme. » De là cette conclusion que « tout ce qui relevait de la discipline appartenait à l'autorité temporelle ». Le discours se continua par cette maxime tranchante qui pouvait servir de devise à tous les despotismes : « Quand le souverain croit une réforme nécessaire, nul ne peut s'y opposer. » Avant de finir, Treilhard esquissa le tableau de l'Eglise nouvelle : « Vous serez vraiment, dit-il à ses collègues, les chrétiens de l'Evangile. » Il traita de chimériques toutes les appréhensions, se porta garant de l'adhésion des prêtres français, annonça qu'en matière religieuse tous les bons citoyens n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Il descendit de la tribune, salué d'applaudissements enthousiastes, et comme déjà maître de l'Assemblée et de sa cause. De plusieurs côtés on demanda l'impression du discours qui fut votée d'acclamation. « Le discours de Treilhard fut sublime », écrivait le lendemain le Journal des Débats et décrets.

Les jansénistes attendaient depuis un siècle leur revanche. Camus fut l'organe de leurs rancunes. Il parla deux fois. On a déjà nommé cet ancien avocat du clergé, intègre, de

science très réelle, outre cela vertueux, mais d'une vertu acre à faire regretter le vice. Vengeur de ceux que, dans sa jeunesse, il avait vus persécutés, il ne poursuivait dans les décrets nouveaux que la confusion de la papauté; et, dans son ardeur à dépouiller Rome il était prêt à jeter en pâture à la puissance séculière tout ce qu'il ravissait à l'autorité sacrée. De ses discours faits plutôt pour un concile que pour une assemblée politique, ces mots incroyables se détachèrent : « Nous sommes une Convention nationale; nous avons assurément le pouvoir de changer la religion, mais nous ne le ferons pas. »

Cependant dans l'Assemblée, au milieu des curés fidèles, d'autres prêtres s'agitaient, tout pénétrés d'importance, tout enfiévrés de convoitise. Du 29 mai au 1" juin, la discussion générale, fermée une première fois, puis rouverte, fournit l' jccasion d'en entendre plusieurs. Les principaux furent Gouttes, futur évêque de Saône-et-Loire, Gobel, futur évêque de Paris, Massieu, futur évêque de l'Oise, Dumouchel, futur évêque du Gard, Jallet futur évêque des Deux-Sèvres, mais qui refuserait la mitre et peu après mourrait. Les perspectives ambitieuses ne les absorbaient point tellement qu'un peu de perplexité ne troublât leur défection. L'intérêt de leurs discours résida, non dans leurs aiguments, médiocres ou déjà répétés, mais dans tout ce que leurs déclarations trahirent d'arrière-pensées. En adhérant aux décrets, on les vit, pour s'amnistier aux yeux des autres, pour s'absoudre à leurs propres yeux, se répandre en protestations d'amour pour l'Eglise, promettre, s'il le fallait, de verser leur sang pour elle. Ainsi parla l'abbé Gouttes, l'abbé Massieu, et au côté gauche, plusieurs ecclésiastiques se levèrent en signe d'assentiment. Le langage de Gobel, appuyé par l'abbé Dumouchel, fut plus suggestif encore. En cette âme timide, craintive à la fois des hommes et de Dieu, se débattaient les convoitises et les remords. Il adhéra au projet dont il proclama la sagesse, mais avec le vœu

que le roi suivît pour l'exécution les formes canoniques.

A l*extrême-gauche le débat importait peu. Il n'aurait de valeur qu'à titre de répercussion, et par son influence sur 1? Révolution grandissante. Un seul homme se leva, qui était alors dédaigné de la plupart, redouté seulement d'un petit nombre : ee fut Robespierre. Son discours âpre, tranchant, tout pétri d'envie, passait le niveau sur tout ce qui émergeait. Il demanda qu'on supprimât les cardinaux, qu'on supprimât les archevêques, qu'on égalisât les traitements. Puis, insinuant ce qu'il n'osait dire, à la fois timide d'accent et audacieux de pensée, il fit valoir la convenance de rattacher plus étroitement les ministres du culte à la société civile. Quel serait ce lien nouveau? Robespierre voulait parler du mariage des prêtres. Il ne finit pas. Sa motion, à peine devinée, se perdit dans une formidable montée de murmures. Et cette interruption violente qui laissa le discours inachevé marqua tout ensemble ce que l'Assemblée gardait de scrupules, ce que Robespierre, à ce début de sa carrière, inspirait de méprisante répulsion.

Le 1« juin on aborda la discussion des articles. Jamais débat ne fut plus inférieur à la grandeur du sujet. Les évoques avaient annoncé par la bouche de M. de Boisgelin que, si la motion d'un concile national était écartée, ils se fixeraient dans l'abstention. En cet effacement, le poids de la défense retomba sur quelques ecclésiastiques du second ordre : l'abbé Jacquemart, l'abbé Goulard, l'abbé Grandin, l'abbé Leclerc. C'étaient des prêtres respectables, nullement hostiles à l'ordre nouveau, très convaincus des abus, très désireux d'y remédier et qui, l'année précédente, dans la chambre du clergé, avaient acclamé Target venant leur tendre la main « au nom du Dieu de paix ». Avec bon sens et logique, ils signalèrent les imprudences, dénoncèrent les dangers, essayèrent d'amender le projet jusqu'à le rendre moins inacceptable. — Mais dans l'Assemblée les membres du Comité dominaient en maîtres. Ils avaient des auxiliaires

LA CONSTITUTION CIVILE LU CLERGÉ 2î7

plus intransigeants qu'eux-mêmes : c'était Camus, qui plus d'une fois, reprit la parole : c'était Barnave, calviniste de naissance et en qui bouillonnaient les rancunes de ses coreligionnaires. — A l'empressement des premiers jours (wait succédé une indifférence morne. Peu de députés sur le? bancs; peu de monde dans les tribunes : des textes mal lus, à peine compris, votés au milieu de brèves et ternes paroles : un ordre du jour surchargé par les affaires financières, judiciaires, militaires, et de là une grande ardeur à abréger : l'Eglise de France, renouvelée comme au pied levé, avec une hâte à la fois cavalière et excédée. Ce que l'impatience parlementaire accordait de temps à la Constitution du clergé se trouvait raccourci pai* toutes sortes de diversions. Le 3 juin, l'Assemblée n'eut pas de séance : c'était, à l'occasion d<? la Fête-Dieu, procession à Saint-Germain-l'Auxerrois. Huit jours plus tard, nouveau congé, cette fois pour la procession, dite de VOctave. Derechef entre le vote de la veille et celui du lendemain, les représentants parcoururent dévotement les rues, allongés en file derrière le dais. Pendant ce temps, au Palais- Royal, et jusqu'aux portes de la salle du manège, des pamphlets, des caricatures immondes se distribuaient impunément contre le clergé. Toutes sortes d'adresses arrivaient, celles des villes qui soumissionnaient pour l'acquisition de biens nationaux, celles des chanoines qui protestaient contre leur suppression, celles des gens d'Eglise privés de leurs ressources par les diminutions du culte et clamant leur misère. Sur ces entrefaites, le 11 juin, la mort de Franklin, annoncée par Mirabeau, fournit un nouveau sujet de harangues supplémentaires, et un deuil de trois jours fut ordonné. Cependant les évêques, décidés à garder le silence dans l'Assemblée, tentaient, sans beaucoup d'espoir, quelques démarches pour conjurer les prochains dangers. Ils agissaient à la fois auprès du nonce pour que le pape se montrât conciliant auprès du gouvernement pour que celui-ci, s'il en était temps encore, essayât de modérer

un peu le Comité. Mais dans l'épiscopat l'unanimité régnaitelle? On en put douter en lisant le 15 juin une lettre pastorale de l'évêque d'Angers qui, tout débordant de satisfaction, invitait ses ouailles à remercier l'Assemblée pour les bienfaits qu'elle accumulait sur la France.

Si ternes, si écourtés que fussent les débats, trois discussions ranimèrent un peu l'attention engourdie. — Les dispositions sur la primauté romaine réveillèrent quelques scrupules de foi. — Les articles qui établissaient le régime électif provoquèrent une certaine révolte du bon sens. — Enfin, à propos de la délibération sur les salaires, se manifesta chez les curés l' arrière-regret de la propriété territoriale perdue.

On a dit comment le comité ecclésiastique avait, par son projet, banni, paru bannir le pape de l'Eglise de France. L'article 4 du titre premier interdisait à toute église, à toute paroisse, à tout citoyen de reconnaître l'autorité d'un métropolitain établi à l'étranger ou celle de ses délégués résidant en France ou ailleurs. Par ces paroles ambiguës, qu'avait voulu dire le Comité? Sûrement il avait entendu proscrire la juridiction des évêques belges ou allemands qui s'exerçait sur certaines portions des Flandres, sur certains territoires de Lorraine ou d'Alsace. Mais qui s'inquiétait des évêques de Tournay, d'Ypres ou de Spire? Un seul nom se fixait sur toutes les lèvres, celui du pape. Avec une fougue véhémente, d'Espreménil s'apphqua à dissiper l'équivoque : « Je demande, s'écria-t-il, si le souverain pontife est renfermé dans cet anathème. » D'Espreménil appartenait à l'extrême droite, et sa protestation n'avait rien qui surprît. La curiosité s'éveilla quand des bancs de la gauche l'abbé Grégoire se leva et demanda que la proposition ne fût votée que sans préjudice des droits du Saint-Père. Il l'emporta, et une disposition additionnelle, acceptée d'ailleurs par la commission, affirma « l'unité de foi et de communion avec le chef visible de l'Eglise ». On aurait eu tort d'exagérer le

petit succès. La rédaction remaniée consacrait la reconnaissance d'une simple primauté d'honneur. Il n'y fallait voir rien de plus; car, à quelques jours de là, l'Assemblée adhérerait au projet du comité qui refusait l'institution canonique au pape et la remettait au métropolitain.

Quand, le 9 juin, les députés abordèrent le mode de pourvoir aux ofTices ecclésiastiques, on put pareillement saisir, en bien des esprits, des doutes, des objections, des flottements. L'abbé Jacquemart montra avec une précision remarquable le péril de transporter de toutes pièces dans l'ordre religieux le système électoral politique. Puis il demanda que les évêques fussent élus par le clergé du département réuni en synode et auquel on pourrait joindre les membres de l'assemblée administrative. Ce discours, simple, sensé, modeste, fut écouté au milieu d'un silence universel et ponctué de chaudes approbations. Par un témoignage accordé bien rarement à la minorité, l'impression en fut votée. L'amendement recueillit aussitôt de notables adhésions, celles de Goupil de Préfeln, de Garât l'aîné, de Martineau lui-même qui, en son nom personnel et sous réserve des sentiments du Comité, déclara l'approuver. Deux fois on demanda que les débats fussent fermés; deux fois l'Assemblée, si expéditive à l'ordinaire, décida qu'ils continueraient. Plusieurs autres amendements furent déposés, soit pour exclure du corps électoral les non-catholiques, soit pour y adjoindre les membres du clergé. Pour rallier les suffrages indécis, il fallut l'intervention de Le Chapelier, celle de Barnave lui-même, et ce n'est qu'après deux heures de discussion confuse que le projet de la commission fut adopté. — Il ne le fut ni sans arrière-pensées ni sans regrets; car six jours plus tard, à propos de l'élection des curés, le débat recommença. Derechef l'abbé Jacquemart, soutenu par un autre prêtre, l'abbé Grandin, prit la parole. En une vive peinture il retraça les dangers des élections curiales, les intrigues des vicaires jeunes et ambitieux, transformés en

solliciteurs de suffrages auprès des châtelains, des riches fermiers, des paysans eux-mêmes : « Pour réussir, poursuivitil, il faudra visiter les châteaux et les cabanes, assister aux noces et aux banquets, être bon compagnon, agréable convive, caresser celui-ci, donner de l'argent à celui-là. La popularité suppléera aux vertus, et les prêtres, stricts observateurs de leurs devoirs, seront condauméa à vieillir dans les emplois subalternes. » a Le sacerdoce, ajouta avec gravité l'abbé Jacquemart, deviendra en moins d'un demi-siècle le pire de tous les Etats. » II conclut en demandant le recrutement par la voie du concours. — Une animation inaccoutumée suivit ces paroles. Comme pour l'élection des évêques,. divers amendements s'entre-croisèrent. Les uns sollicitèrent la nomination par l'évêque, comme l'avait voulu dans le projet primitif Durand de Maillane; les autres proposèrent l'adjonction au corps électoral, soit de l'évêque et des membres de son conseil, soit du clergé du district. Longtemps la discussion se poursuivit, et il semble que si la rédaction du comité triompha, ce fut bien moins par complète adhésion des esprits que par embarras de s'accorder sur les amendements.

Les curés enviaient les grandes propriétés abbatiales et volontiers les tenaient pour inutiles et nuisibles. Combien ne jugeaient-ils pas différemment les biens attachés aux cures! D'abord c'était leur bien. Puis ces biens, en général d'étendue modeste, n'éveillaient pas les convoitises. Par la possession de la terre, ils vivaient en communauté d'intérêt avec le paysan. Enfin, paj^ans eux-mêmes pour la plupart, ils appréciaient, au-dessus de toute richesse, celle du soL Qu'en frappant les grands, on éparçnât les petits, tel était leur désir : les petits, c'étaient eux. Le jour où avait été discutée la motion Chasset, l'abbé Grégoire avait plaidé pour ses confrères et demandé que la dotation des curés fût constituée en biens fonds. Le Comité ecclésiastique avait recueilli quelque chose de ce vœu, et le projet Marti-

neau avait admis que, jusqu'à concurrence du quart, les revenus des curés pussent consister en immeubles. Cependant l'Assemblée avait proclamé, à titre de principe, l'inaptitude du clergé à toute propriété territoriale, et cette volonté, très formelle, rendait peu probable un remaniement du projet. Le 17 juin, les curés défendirent, pour la dernière lois, la cause, non de la propriété ecclésiastique» mais de leur petite propriété qu'ils aspiraient, par voie d'exception, à maintenir. Assez habilement ils choisirent pour avocat l'abbé Gouttes, membre du Comité ecclésiastique, très influent dans l'Assemblée, et acquis d'ailleurs à la Constitution civile. Gouttes répéta, quoique avec moins d'ampleur, quelques-uns des arguments développés nagiière par l'abbé Grégoire. Le discours ne laissa pas que de rencontrer faveur. Quand on alla aux voix, deux épreuves furent déclarées douteuses, et la décision fut remise à la séance suivante. Le lendemain 18 juin, Martineau, au nom du Comité, proposa une rédaction transactionnelle qui permettait d'accorder aux curés une contenance maximum d'un arpent. La prétention» à force d'être humble, avait chance d'être adoptée. L'Assemblée tint bon et, avec une logique qui ne comportait pas d'exception, passa sur tous le niveau du salaire. Beaucoup de curés, même parmi les plus novateurs, murmurèrent. Si petit que fût le morceau de terre, ils en auraient voulu un. Le salaire les charmait par son chiffre qui, surtout pour l'époque, n'était pas méprisable; mais, même garanti par de solennelles promesses, il ne les consolait pas du sol qui donne chaque année sa moisson sans qu'on sollicite ni sans qu'on salue. Grégoire avait traduit les appréhensions communes quand, deux mois auparavant, il avait dit : « N'avons-nous pas à redouter que la rareté du numéraire, les besoins d'une guerre ou tout autre cause ne frappent un jour les pasteurs d'un brevet de retenue? »

On était au 18 juin et déjà la portion la plus importante

du décret était votée. Sur ces entrefaites, une nouvelle grave se répandit dans l'Assemblée : à Nîmes, catholiques et protestants étaient entrés en lutte. Il y avait là-bas des morts, des blessés, et des explosions de haine qu'aucune influence ne réussissait à contenir ou à apaiser. Sous les ardeurs du Midi, en des âmes crédules, violentes et grossières, venaient d'éclore les premiers fruits de la politique religieuse que la Constituante acclamait à Paris.

La ville de Nîmes, en 1789, comptait 40 000 catholiques, 13 000 calvinistes. Si les catholiques avaient le nombre, les protestants, adonnés en général au commerce, détenaient, pour une notable partie, les capitaux. Dans la région ou, comme on dirait bientôt, dans le département du Gard, les deux cultes se partageaient très inégalement. A l'est de la ville et sur la côte du Rhône, depuis Roquemaure jusqu'à Arles, on ne voyait guère que des catholiques. A l'ouest, au contraire, dans les villages des hautes et basses Cévennes, les protestants formaient en beaucoup d'endroits la majorité; ils dominaient surtout dans la portion de la vallée du Gardon qu'on appelait la Gardonnenque, et dans le pays de vignobles qu'on désignait sous le nom de la Vannage.

La Révolution, loin de séparer les deux communions, parut d'abord les réunir. Catholiques et protestants comprimèrent, les uns le regret de leur primauté menacée, les autres le désir de se venger. Les élections aux Etats généraux s'accomplirent en un grand calme, et à tel point que, « sur les bords du Gardon on ne voyait plus, dit une brochure contemporaine, qu'une seule famille ». L'un des élus fut

Rabaut-Sainl-Etienne, pasteur et fils lui-même de pasteur. Les plus notables des catholiques applaudirent à la réunion des Ordres, à la prise de la Bastille. Souvent ils se confondirent avec les protestants dans les mêmes actions de grâces au ciel. C'est ainsi qu'à Vauvert, après le 14 juillet, catholiques et réformés chantèrent ensemble à l'Eglise un Te Deum avec le curé, puis entonnèrent, ensemble aussi, un psaume sur la place avec le pasteur (1).

Cette harmonie ne dura pas, et bientôt toutes sortes de froissements, s'ajoutant les uns aux autres, ravivèrent les anciennes rivalités.

De la formation de la garde nationale naquirent à Nîmes les premiers désaccords. Les protestants furent les plus empressés à se faire inscrire. Puis, comme ils étaient les plus aisés, ils pourvurent eux-mêmes à leur armement, à leur équipement. Ils façonnèrent l'état-major à leur gré. En outre ils recrutèrent, en grande partie parmi eux, un petit corps de dragons, monté de très beaux chevaux et de tenue presque luxueuse. En peu de temps, vingt-quatre compagnies s'organisèrent, avec un effectif de 1500 hommes environ. La vigilance des catholiques ne s'éveilla que tardivement. Se sentant distancés, ils s'encadrèrent à la hâte en des compagnies complémentaires où ils dominèrent à l'exclusion de tous autres. Ils choisirent pour chefs quelques hommes ardents, Descombiès, l'avocat Folacher, François Froment. Cependant les fusils étaient rares; comme les nouveaux légionnaires étaient pauvres, ils ne pouvaient ni s'armer ni s'habiller à leurs frais. On les vit donc monter leurs premières gardes en costume d'ouvrier et souvent pourvus de simples fourches : en revanche ils portaient assez fièrement la cocarde blanche. Ainsi se formèrent, dès le début, dans la milice nationale deux catégories : d'un côté les catholiques, sortis en général du menu peuple et ne se lassant pas

(1) RoTJViÈRE, Histoire de la Révolution française dans le département du Gard, t. I, p. 51.

d'envier les beaux habits, les belles armes qui reluisaient à côté d'eux; de l'autre les protestants, dédaigneux des nouveaux enrôlés qu'ils qualifiaient ironiquement de cebets ou mangeurs d'oignons et que, par un contraste singulier, ils dénonçaient en même temps comme aristocrates.

L'automne s'avançant, on connut la loi sur les biens du clergé, puis le premier décret sur les vœux monastiques. Parmi les prêtres, parmi les religieux qui avaient salué avec joie la Révolution, plusieurs se refroidirent. Ils se mirent à craindre que le même régime, qui assurait à leurs adversaires la liberté, n'inaugurât pour eux la suspicion.

C'est au milieu de ces rivalités déjà un peu ranimées que se préparèrent, au début de 1790, les élections municipales. Les plus influents des catholiques souhaitaient l'entente avec leurs anciens rivaux. L'un des vicaires généraux, M. de Rochemore, protesta publicjuement contre toute politiqpie d'exclusion (1); le baron de Marguerittes, député à l'Assemblée nationale, proposa que les calvinistes eussent un nombre de places proportionné à leur nombre. Des pourparlers s'engagèrent. Ils échouèrent pour plusieurs causes, mais principalement par les prétentions des réformés qui réclamèrent la moitié des sièges et en outre le droit de choisir le maire (2). Certains catholiques, intransigeants jusqu'à la violence, loin de déplorer la rupture, s'en réjouirent : ils allaient partout» disant des huguenots qu'il fallait « n'avoir rien de commun avec ces gens-là ».

Le vote assura la victoire des catholiques. Un seul protestant fut nommé. Les nouveaux élus triomphèrent modestement. Le 28 mars 1790, à l'installation de la municipalité, le maire, M. de Marguerittes, fit appel à l'union. Cependant

(1) Rapport du représentant Alquier au nom des comités des rapports et des recherches sur les troubles de Nîmes, Assemblée nationale, 19 fé ▼rier 1791. {Archives parlementaires, t. XXIII, p. 304.)

(2) Compte rendu par M. de Marguaitte, Assemblée nationale, 22 fé vrier 1791. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 421.

les protestants gardaient rancone de leur disgrâce. Recouvrant la mémoire après une année de sage oubli, ils se remémoraient l'édit de Nantes révoqué, les lois atroces, les tribulations de leurs pères, et par instants rêvaient non seulement égalité, mais représailles. Sous le nom d^ Amis de la Constitution ils créèrent un club. Puis ils pratiquèrent des intelligences dans le régiment de Guyenne qui tenait garnison à Nîmes. Par le club où une sélection habile mêlerait aux protestants quelques catholiques, ils battraient en brèche la municipalité. Par les soldats de Guyenne, ils s'assureraient des auxiliaires en cas de sédition.

Les catholiques notaient ces signes et par inlervanes subissaient, eux aussi, le repentir de leur sagesse. Sur ce foyer tout prêt à s'allumer, chaque courrier venu de Paris jetait son étincelle. Un jour — c'était vers la fin de mars 1790 — on apprit que Rabaut-Saint-Etienne venait d'être nonamé président de l'Assemblée. Une telle élévation surprit. Depuis les épreuves des pasteurs du désert jusqu'à la conquête de la seconde place de l'Etat, quel n'était point le chemin parcouru! Décidément les protestants étaient bien prompts à franchir les étapes. On avait accepté des égaux : bientôt n'aurait-on point des mottres? Ainsi parlaient les Nlmois rassemblés, au premier renouveau du printemps, Bur la promenade du Grand Cours. Dans le même temps, on connut les disgrâces des religieux : ils étaient condamnés à disparaître : on allait faire l'inventaire en leurs demeures. Certains couvents étaient populaires par leurs services, par leurs aumônes. Contre les huguenots, des pamphU4s circulèrent, indignement calomnieux. Les plus actifs distributeurs de ces odieux libelles étaient, assurait-on, les capucins. Pouvait-on s'étonner de leur propagande? A la même époque, les protestants montraient leur église située dans le plus beau quartier de la ville à l'angle de l'Esplanade, et disaient ouvertement : « Voilà où bientôt nous établirons notre temple. »

Les nouvelles ne chômaient point. On connut la motion Chasset. Puis on sut le vote de l'Assemblée qui, à propos de la motion Gerle, avait implicitement refusé de déclarer la religion catholique religion de l'Etat. On était au temps de Pâques. Les fidèles se pressaient aux autels. En un langage tout imprégné des rudesses du patois languedocien, des prédicateurs populaires attisaient les colères. Le dimanche 20 avril 1790, les plus militants des catholiques se réunirent en l'église des Pénitents blancs. Les chefs étaient l'abbé de Lapierre, théologal du chapitre, puis Vigne, Folacher, tous deux capitaines dans les nouvelles compagnies de la garde nationale. Le plus actif était François Froment, avocat, receveur du chapitre, homme remuant, courageux, très mêlé aux menées contre-révolutionnaires, poursuivant en outre, dans le triomphe des catholiques, sa propre vengeance; car une accusation, ourdie en grande partie par des négociants protestants, avait jadis attaqué la probité de son père. Une adresse fut votée à l'Assemblée constituante. On y réclamait que la religion catholique fût seule déclarée religion de l'Etat, que seule elle jouit du culte public. On demandait qu'il ne fût fait aucun changement dans la hiérarchie ecclésiastique sans le concours d'un concile national. Les représentants du peuple étaient suppliés de faire rendre au roi la plénitude du pouvoir exécutif. Le roi serait appelé à examiner de nouveau tous les décrets rendus depuis le mois de septembre dernier et à leur donner, s'il y avait lieu, une nouvelle et définitive sanction. L'adresse fut signée par 3 127 citoyens nimois : 1 560 autres y adhérèrent, ne sachant écrire. Le 29 avril, elle fut publiée dans le Journal de Nîmes. Puis elle fut imprimée en un grand nombre d'exemplaires et envoyée aux principales villes du midi.

La municipalité se tut, un peu effrayée de ses amis et ne voulant ni les combattre, ni les approuver. Les protestants crièrent au scandale. Fort habilement ils s'appliquaient à démarquer leur étiquette relisrieuse et se désignaient sous

le nom de patriotes. Par là ils attiraient à eux beaucoup de catholiques, tièdes pour leur foi, mais d'attachement très vif à la Révolution. Par la voie du club, ils dénoncèrent à l'Assemblée les agissements des fanatiques. Comme s'ils eussent été sous le coup d'un complot, ils expédièrent des émissaires dans la Gardonnenque, dans la Vannage,- pour s'assurer, en cas de péril, des auxiliaires. Puis les intrigues redoublèrent pour conquérir le régiment de Guyenne.

Ces menées réussirent, elles réussirent même trop bien; car de ces excitations sur les soldats naquit la première escarmouche, prélude de la vraie bataille.

Les légionnaires catholiques, ceux qu'on appelait dédaigneusement les Cébets, avaient conservé la cocarde blanche qu'aucune loi n'interdisait encore. A l'instigation des gardes nationaux protestants, l'un des sous-ofïïciers du régiment de Guyenne forma, avec quelques-uns de ses camarades, Il gageure de la leur arracher. C'était le dimanche 2 mai. Vers six heures du soir, sur le Grand Cours tout rempli d'animation et de bruit, circulaient les Cébets. Ils étaient fort minables de costume, mais étalaient, non sans affectation, leurs couleurs; car, entre toutes les grandes villes, Nîmes oiîrait cet exemple unique que l'exaltation royaliste était l'apanage des plus pauvres. Les sous-officiers de Guyenne abordèrent les porteurs de cocarde, les sommèrent de détacher leurs emblèmes et, sur leur refus, les leur ravirent violemment. A cette attaque les légionnaires catholiques surgirent de tous côtés, ramassèrent des pierres, fondirent sur leurs agresseurs, les acculèrent jusqu'en une maison voisine. Le lendemain, aux rixes se mêlèrent les coups de feu : il y eut plusieurs blessés : parmi les militaires, un grenadier fut même atteint mortellement.

Tel fut le premier conflit. Le 4 mai, contre toute attente, l'intervention de M. de Marguerittes rapprocha les deux partis. La réconciliation fut aussi bruyante que l'alerte avait été vive. Gardes nationaux de toute opinion, sous-officiers et

soldats de Guyenne, citoyens de toute classe se rassemblèrent sur la Place des Casernes et jurèrent de vivre en frères, f Ils firent le tour de la ville, dit un document contemporain, en se tenant par la main et en s'embrassant de temps en temps (1). » Puis « ils se portèrent en dansant vers l'hôtel du maire pour le remercier de ses soins infatigables ». On chantait des couplets; on criait : Vive le roi/ Vive la naiionf Vice la loi! Vive le maire! Vive le régiment de Guyenne! Vive Vunionf Le soir, les mêmes mains qui avaient versé le sang s'enlacèrent pour la farandole. A la iiuit tout s'illumina, hormis toutefois les maisons des membres du club (2). I Toute la ville est dans l'ivresse du bonheur, mandaient dans un rapport les officiers municipaux (3). »

L'union dura ce que dure un feu de joie. Les illuminations du 4 mai venaient de s'éteindre quand, le lendemain dès l'aube, les abords de la maison des Capucins se remplirent de monde. C'était le jour fixé pour l'inventaire du couvent. Les femmes surtout s'agitaient, de dévotion furieuse et ardente (4). Quelques jours plus tard, on apprit que M. de Marguerittes venait d'être cité à la barre de l'Assemblée. Dans le même temps, on sut qu'à Paris la Constitution civile allait être discutée. L'irritante politique des Constituants défaisait un à un les efforts des gens de paix.

Sous le coup de toutes ces excitations, les légiounaires des deux partis recommencèrent à s'insulter. Les Cébets, sur l'injonction de la municipalité, avaient abandonné la cocarde blanche; mais en signe de ralliement, ils adoptèrent des houppettes ou poufs rouges au chapeau. Le 1" juin, jour de la procession du Saint-Sacrement, on crut qu'on allait

(1) Rapport des officiers municipaux de Nîmes, 4 mai 1790. (Archives nationales, F" 3677.)

(2) Compte rendu par M. de Marguerittes, Assemblée nationale, 22 février 1791. (Archives parlementaires, t. XXIII. p. 428-429.)

(3) Archives nationales, F'' 3677,

(4) Rapport du représentant Alquier au nom des Comités des recherches et des rapports. [Archives parlementaires, t. XXIII, p. 354.)

LA CONSTITUTION CIVILE nU CLERGÉ 839

se battre (1). Cependant l'époque approchait où seraient élus à Nîmes les administrateurs du département. Ce serait pour les réformés une occasion de réparer les élections municipales. Le 4 juin se réunit l'assemblée électorale. Elle semblait favorable aux patriotes. Les Cébets, moitié curieux, moitié hostiles, se pressaient autour du local des séances. L'un d'eux, à ce qu'on affirme, injuria deux des électeurs (2). Les commissaires du roi, chargés d'assurer le scrutin, commandèrent des patrouilles et les confièrent aux dragons nationaux, presque tous protestants. Ces patrouilles, jour et nuit, au pas précipité des chevaux, communiquaient à la ville un aspect de guerre. Deux ou trois personnes furent renversées. En signe de dérision, les Cébets ou poufs ronges rassemblèrent des ânes et, ainsi montés, organisèrent une cavalcade à travers les rues. La mimicipalité intervint, interdit les patrouilles, se contenta d'ordonner que vingt dragons, en permanence à l'évêché, se tinssent toujours prêts à monter à cheval. C'était trop encore au gré des poufs rouges, et ils observaient aveo une surexcitation croissante ces insolents dragons qu'ils jalousaient pour leur bel équipement, qu'ils haïssaient comme les ennemis de leur foi. Pour maintenir l'ordre, une force restait, le régiment de Guyenne. Mais les protestants et leurs amis, déguisés sous l'appellation de patriotes, l'avaient de plus en plus gagné par dons, promesses, libations (3). Dans ses rapports, le marquis de Bouzols, commandant en second de la province du Languedoc, dénonçait le péril. Il marquait le réveil des fureurs religieuses à Sommières et dans toute la région céné vole. Quant aux troupes stationnées à Nîmes, il écrivait d'elles dès le 21 mai : « Je ne réponds plus du

(1) Procès-verbal de la municipalité de Nîmes sur les événements des 13, 14, 15 juin. (Archives nationales, F' 3677.)

(2) François RotrvièBK, Histoire de la Rwolution daiis le département du Gard^ t. I, p. 127-128,

(3) Archives nationale», F^ 3677

régiment de Guj'^enne (1). » C'est ainsi que, sans complot d'aucun côté, mais par une continuelle et terrible montée de colère, par un formidable retour des passions anciennes, on se trouvait à la merci du premier coup de fusil qui partirait.

Le 13 juin éclata Texplosion. C'était un dimanche. Le chômage du jour férié, la beauté de la saison favorisaient les rassemblements. Des deux côtés l'animation était extrême. Les catholiques s'exaspéraient surtout de ces cavaliers huguenots, gardiens attitrés de l'assemblée électorale, patriotes, mais en paroles seulement, et pratiquant le privilège en prêchant l'égalité. Vers six heures du soir, un garde national à pouf rouge se rendit à l'évêché et réclama, d'abord verbalement, puis par un billet, que les dragons évacuassent l'édifice. « L'évêché, disait-il, n'est point un corps de garde. » Il fut d'abord éconduit, puis retenu. Une certaine obscurité pèse d'ailleurs sur ce commencement de querelle; car on n'a jamais ni entendu le garde national, ni produit le billet (2). Tumultueusement les poufs rouges s'attroupèrent, réclamèrent leur camarade, lancèrent des pierres contre le poste. Les dragons parlementèrent d'abord; bientôt éclatèrent les coups de feu. Plusieurs poufs rouges tombèrent tués ou blessés.

A l'hôtel de ville, en cette soirée du dimanche, il n'y avait que trois officiers municipaux, l'abbé de Belmont, M. Ferrand de Missols, M. Pontier. A six heures et demie, un messager survint qui annonça les troubles. Le bruit des détonations s'entendait du côté de la cathédrale et se pro» longeait vers la rue des Lombards. Ferrand et Pontier se

(1) Archives nationales, T'' 3677.

(2) Compte rendu par M. de Marguerittes, Assemblée nationale, 23 février 1791. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 472.) V. aussi . Fso- MENT, Massacre de Nîmes, p. 7 et suiv.

hâtèrent vers l'évêché, s'interposèrent entre les combattants et, par leur intervention, obtinrent un instant de trêvCi mais rien qu'un instant.

Cependant les protestants étaient armés, organisés, étaient en outre maîtres de l'état-major, avaient enfm pour eux la troupe de ligne. Ce jour-là même, la compagnie de garde nationale, qui se trouvait de service, était entièrement à leur dévotion. De là. parmi eux, le dessein de légaliser à leur profit la violence et d'écraser leurs adversaires en paraissant défendre la loi. Après le départ de Ferrand et de Pontier, un seul officier municipal était demeuré à l'hôtel de ville, l'abbé de Belmont, Les dragons lui dépêchèrent des délégués, demandant qu'on proclamât la loi martiale, qu'on déployât le drapeau rouge. La perplexité de M. de Belmont fut extrême. Autant qu'aucun de ses collègues, il souhaitait k maintien de l'ordre. Mais proclamer la loi martiale, c'était se livrer à la force publique : or, la force publique se composait de la garde nationale dont les seules compagnies bien armées étaient protestantes, des dragons nationaux qui étaient protestants, du régiment de Guyenne qui était acquis eux protestants.

Il se résigna, quoique bien à regret. A la chute du jour, on vit le pauvre prêtre, moitié libre, moitié contraint, sortir de l'hôtel de ville et déployer au-dessus de sa tête le drapeau rouge. Tout cet appareil fut inutile. Dans les rues gisaient les blessés et les morts, et de part et d'autre l'animatior était au comble. Entouré d'ennemis, suspect aux calvinistes comme catholique, comme officier municipal, comme prêtre, l'abbé de Belmont subissait les insultes, les coups même de ceux dont il était le nrisonnier plutôt que le conducteur. Sur ces entrefaites, les volontaires à houppe rouge survinrent; ils se ruèrent sur le cortège, arrachèrent le drapeau et délivrèrent l'abbé de Belmont lui-même (1).

(1) Déclaration de l'abbé de Belmont. (Archives nationales, F' 3677.)

m HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION

La nuit fut presque calme, mais de ce calme qui précède les redoublements d'orage. Le lendemain, 14 juin, dès la pointe du jour, on aperçut, du côté de l'ouest et du sudouest, des bandes d'hommes qui, descendant des collines, se déroulaient à travers la plaine et fonçaient, comme de grandes taches noires, la verdure pâle des oliviers. C'étaient les contingents protestants de la Gardonnenque, de la Vannage, avisés en hâte de la prise d'armes et accourant à l'aide de leurs coreligionnaires. Ils venaient de sept à huit lieues Comment, en si peu d'heures avaient-ils pu être prévenus, se préparer au départ, accomplir la longue route? Cette rapidité incroyable ne peut s'expliquer que par des messages antérieurs qui avaient prescrit de se tenir prêts, et mis toutes choses à point pour l'immédiat secours.

Vers six heures, ces bandes, entrées dans Nîmes, commencèrent à se ranger sur l'Esplanade. Durant toute la matinée arrivèrent de nouveaux contingents. Aux protestants se mêlaient quelques catholiques, quelques prêtres même, les uns abusés et croyant s'interposer pour la paix, les autres traînés en manière d'otages. Les armes étaient diverses, depuis les fusils et les sabres jusqu'aux bâtons. En ces âmes frustes, violentes, rudes jusqu'à la férocité, une pensée dominait, la vengeance des vexations passées. Les yeux s'allumaient aussi par la convoitise du butin, et plusieurs portaient des sacs pour le pillage.

Devant cette invasion grandissante, les catholiques comprirent toute l'horreur de leur condition. Ils avaient la double infériorité de l'armement et de l'organisation. Ils auraient à la fois contre eux les troupes régulières qui représentaient l'ordre et les troupes indisciplinées qui ne connaissaient que la violence. Ils seraient proscrits au nom de la loi et massacrés au nom de la force. Pendant la nuit. Froment et Descombiès avaient envoyé un message à Montpellier à M. de Bouzols, commandant en second la provmce de Languedoc, pour lui demander le renfort d'un ré-

giment de dragons (1), La lettre avait été interceptée à Uchaud. La seule autorité propice, c'étaient les officiers municipaux; mais ils étaient impuissants, menacés euxmêmes dans leur personne et dans leur vie.

Un affreux épisode montra bientôt à quelle extrémité Nimes était livrée. Sur l'esplanade où campaient les gardes nationaux des campagnes, s'élevait le couvent des Capucins. Il occupait à peu près l'emplacement où l'on voit aujourd'hui l'église Sainte-Perpétue. Sur le soupçon qu'il .v3célait des combattants et des armes, le monastère avait été visité dès le matin, mais sans pillage. Toutes les portes, toutes les fenêtres avaient été soigneusement fermées Vers le milieu du jour, l'un des étrangers campés sur la place fut blessé mortellement d'un coup de feu. Le coup fut-il tiré de la maison des Capucins, comme l'ont affirmé les calvinistes, en s'appuyant sur de nombreux témoignages (2)? L'accident fut-il dû, au contraire, comme l'ont prétendu, non sans de graves raisons, les catholiques, à la maladresse d'un des gai'des nationaux qui aurait laissé partir son arme (3)? Aussitôt les volontaires, i\Tes de fureur, se précipitèrent vers le couvent. Sous leurs efforts la porte céda. Ils s'engouffrent dans le monastère, atteignent cinq capucins, les massacrent, tuent pareillement deux jeunes clercs qui balaient l'église, et un aide- jardinier. Meubles, ustensiles, livres, ornements sacerdotaux, tout est pillé ou volé. Deux ostensoirs sont brisés, plusieurs vases sacrés sont enlevés. Ce qui survit de religieux parvient à s'échapper (4).

Le plus ardent des catholiques, celui qui aspirait au rôle

(1) V. pièces annexées au rapport du représentant Alquier. {Archives parlementaires, t XXIII, p. 320.)

(2) Rapport du représentant Alquier. {Archives parlementaires, t. XXII, p. 314.)

(3) Compte rendu par M. de Marguerittes. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 475.)

(4) Rapport du représentant Alquier. (Archives parlementaires, t. XXIII, p. 314.)

de chef, était François Froment. Depuis la veille il voyait tout s'écrouler. Du dehors aucun secours. Peu ou point d'armes. Sur les compagnies à poufs rouges, trois seulement s'étaient rassemblées. En cette extrémité, avec une poignée d'hommes résolus, il s'était retranché dans une tour attenant aux remparts et voisine de sa propre maison. De là, il dominait tout un des quartiers de la ville, c'est-à-dire les Casernes, la place des Carmes, les Calquières. Autour de lui s'étaient groupés Descombiès, Folacher et son propre frère, Pierre Froment. Pendant plusieurs heures, ils tinrent bon. Un sombre fanatisme les animait. Ferrand, l'un des officiers municipaux, catholique mais tout affamé de conciliation, étant venu leur demander de se rendre, ils le reçurent fort mal : t Ah, dit François Froment, si la municipalité n'avait pa? autant ménagé nos ennemis, si elle avait veillé à ce que nous fussions armés comme eux, nous ne serions pas aujourd'hui exposés à périr (1). » Cependant tous les appels étaient demeurés vains. Vers quatre heures du soir, Froment se décida à parlementer. L'envoyé fut un domestique de Descombiès qui s'avança vers le poste voisin, portant une lettre et agitant un drapeau blanc. Le commandant du poste renvoya cet homme à l'assemblée électorale qui, dans l'impuissance des officiers municipaux et dans l'anarchie générale, avait recueilli l'autorité. Les commissaires de l'assemblée survinrent : dans la rue, des négociations s'engagèrent. Il fut convenu que Froment et ses compagnons mettraient bas les armes, se placeraient sous la sauvegarde de l'assemblée électorale. Durant ces pourparlers, les plus exaltés parmi les protestants murmuraient, réclamant la tête des chefs. Plusieurs pièces de canon avaient été amenées de l'arsenal. Sur ces entrefaites, soit imprudence, soit fanatisme, un coup de feu partit de la tour et ranima les hostilités à demi suspendues. Le canon tonna. Après une courte lutte,

(1) Procès-verbal de la municipalité de Nîmes sur les événements des 13, 14, 15 juin 1790. [Archives nationales, F' 3677.)

le dernier refuge des catholiques fut emporté. Tous ceux qu'on put saisir parmi les combattants furent mis à mort. Pierre Froment fut égorgé et son cadavre fut jeté du haut des remparts. Descombiès, Folacher, François Froment parvinrent à fuir.

La lutte était finie. Il n'y avait plus de place que pour le massacre. Il s'étala dans toute son horreur. Pendant toute la soirée, des perquisitions, d'une fureur sauvage, scrutèrent tous les lieux que le cri public dénonçait comme les asiles des vaincus. Non loin de la tour où Froment avait tenté la défense, était le collège. Des bandes s'y portèrent, y tuèrent trois hommes, puis tout près de l'entrée en massacrèrent trois autres. Dans le voisinage, le couvent des dominicains, dont l'église est aujourd'hui le Grand temple, fut entièrement dévasté. Le 15 au matin, de nouveaux contingents arrivèrent de la région des Cévennes. D'après les calculs les plus dignes de foi, le nombre des étrangers s'élevait à près de quinze mille. Au milieu de ces hommes rudes, ardents, crédules, tout ressaisis par le souvenir des luttes passées, le bruit s'était répandu que les catholiques avaient voulu égorger les calvinistes. Ils se figureraient donc être des vengeurs, tandis qu'ils ne seraient que des assassins. Tous les citoyens qui avaient porté des houppes rouges étaient recherchés et, s'ils étaient découverts, immolés. Que si on leur faisait grâce de la vie, on les traînait, au milieu des coups, jusqu'à la maison commune : la seule ressource des magistrats était de les entasser sans examen dans les prisons, et cette rigueur s'appelait elle-même clémence; car c'eût été les livrer à la mort que de les élargir (1). L'un des officiers municipaux, du Roure, qui, dans ces conjonctures, se multiplia pour sauver des vies innocentes, a raconté que, toute la journée, il eut auprès de lui un légionnaire étranger qui ne cessait de lui vanter « la bonté, la

(1) Procès-verbal de la municipalité de Nîmes sur les événements des 13, 14, lo juin 1790. {Archives nationales, F^ 3677.)

beauté de son sabre, bien propre, disait-il, à faire sauter des têtes (1) ». On assassinait dans les rues, dans les maisons sur les places publiques; un homme fut égorgé jusque dans l'hôtel de ville. Ceux des protestants que n'égarait pas cet excès d'emportement demeuraient impuissants et consternés. Au meurtre s'ajouta le pillage. On a évalué à une centaine le nombre des maisons dévastées. Ce n'étaient pas seulement les demeures des prêtres, des moines, des fonctionnaires suspects, des notables, mais aussi celles des artisans : parmi les victimes des déprédations, on compterait des hommes des plus humbles métiers, journaliers, coiffeurs, maçons, serruriers (2). La lassitude de tuer ou de voler commençait à alourdir les bras quand, vers cinq heures du soir, arrivèrent les gardes nationaux de MontpeUior. Grâce à eux, vers la fin du jour, l'ordre commença à se rétablir. Il était temps^ Le nombre des morts, d'après les calculs les plus atténués, s'élevait à plus de trois cents (3).

Une avanie manquait aux vaincus, celle d'être traités en coupables. Cet excès de disgrâce compléta leur malheur. Le thème officiel fut d'abord de réduire les événements aux proportions d'une querelle entre légionnaires; puis. ce rapetissement ne pouvant se soutenir, on feignit d'imputer aux catholiques un complot contre-révolutionnaire; de la sorte, les violences, les meurtres eux-mêmes se voileraient sous les entrainements du patriotisme; les désignait) Procès-verbal de la municipalité.

(2) Archives départementales du Gard, I, L*. 82.

(3) V. Rapport Alquier. {Archives parlementaires, t. XXIII, p. 320.) M. de Marguerittes estime {Compte rendu, p. 477) que 300 personnes furent massacrées dans les seules journ-'es des mardi et mercredi. — l'roment (Massacres de Nîmes, p. 15) parle de « plus de 800 morts », et M. de Pontécoulant (Histoire des révolutions de Nîmes et d'Uzès) de 600. J'ai cru devoir adopter le chiffre produit par le représentant Alquier, rapporteur du Comité des recherchas et des rapports. Ce chiffre est certainement un chiffre minimum, car Alquier, très visiblement favorable aux réformés, a dû voiler plutôt que grossir le nombre des victimes. — M. Daudet (Histoire des conspirations royalistes du Midi, p. 23) s'est oiTêté aussi à cette évaluation.

lions confessionnelles s'absorberaient dans celles d'amis ou d'ennemis de la Constitution, et il n'y aurait de suspect que les victimes. Le 16 juin, tandis que les cadavres étaient transportés au cimetière de Vliôpital, sur le chemin de Montpellier, et qu'à la hâte on les recouvrait d'un peu de chaux, les administrateurs, tout récemment élus par l'Assemblée électorale, passèrent en revue les contingents étrangers, les flattèrent autant qu'ils les craignaient, reçurent leur serment de « s'aimer en frères, de protéger la propriété, de payer les impôts, d'être fidèles au roi, de ne vouloir qu'une sage liberté, de révérer l'Eternel souverain des êtres (1) ». Ainsi s'éloignèrent-ils, non seulement impunis mais absous. Ils ne partirent pas tous. Il en resta assez pour l'oppression des catholiques. Plusieurs de ceux-ci, mal rassurés, placèrent sur leur porte un écriteau avec ces mots : Bon citoyen, afin d'écarter de leur demeure la proscription et le pillage (2). On a calculé que douze cents familles cherchèrent un abri hors de Nîmes. Il fallait pallier les excès. Les administrateurs récoltèrent quelques certificats de prêtres, de religieux, attestant, les uns qu'ils avaient été protégés, les autres que les objets du culte n'avaient pas été profanés (3). Sur ces entrefaites, on apprit que sept calvinistes avaient été massacrés dans la région du Rhône, entre Nîmes et Beaucaire (4); et les protestants, publiant avec éclat ces immolations, masquèrent un peu sous ces odieuses représailles leurs propres crimes. Tout fut ménagé pour l'humiliation des vaincus. Les officiers municipaux avaient été élus par les catholiques; ils seraient plus tard •destitués et déclarés non rééligibles (5). Les compagnies à pou^s rouges furent désarmées; des vingt-quatre compagnies

(1) Babagkon, Abrégé de l'histoire de la cille de Nîmes, t. II, p. 516.

(2) Procès-verbal de la municipalité. {Archives nationales, F' 3677.)

(3) Archives départementales du Gard, I, L*, 82.

(4) Rapport du représentant Alquier. {Archives parlementaires, t. XXIII, p. 318.)

(5) Assemblée nationale, séance du 26 février 1791.

conservées, il se trouva que vingt-deux furent commandées par des prolestants. Le commandement de la Légion fut confié à l'officier qui avait braqué les canons contre la Tour où Froment s'était défendu. Quelques sous-officiers du régiment de Guyenne, à la suite de la bagarre du 2 mai et des cocardes blanches violemment arrachées, avaient été punis de prison; ils furent déhvrés, complimentés; on leur offrit des couronnes, on donna même un bal en leur honneur (1). Cependant, en cette ville de Nîmes, il y avait des veuves qui, du fond de leurs demeures, pleuraient leur mari assassiné. On soupçonnait, parfois on connaissait les meurtriers. Elles ne purent obtenir justice. Aucun huissier ne voulait signifier leurs actes, et quiconque se chargeait, comme avocat, de leurs intérêts, devenait suspect (2). Le 23 juin, il y avait 149 personnes en prison (3). Tous étaient des catholiques. « On emprisonnait, dit un rapport officiel, tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir participé au complot que le courage des bons citoyens avait déconcerté (4). » Folacher fut arrêté à Villeneuve-de-Berg, Descombiès futdétenu au Pont-Saint-Esprit. Quant à François Froment, il avait trouvé asile dans les Etats sardes. Toutes les plaintes, tous les documents allaient se perdre à Paris aux Comités des recherches et des rapports. Au mois de février 1791, l'affaire de Nîmes, la bagarre de Nîmes comme on disait par euphémisme, viendrait enfin à l'ordre du jour de l'Assemblée constituante. Celle-ci déciderait l'amnistie pour tous, hormis pour ceux qui avaient abattu le drapeau rouge, c'est-à-dire pour une quinzaine de catholiques. Elle conclurait d'ailleurs en invitant les Nîmois « à rechercher dans les douceurs de l'union la plus inaltérable la consolation de leurs maux ».

(1) RonviÈBB, Histoire de la Révolution dans le département du Gard, t. I, p. 213.

(2) Compte rendu par M. de Marguerittes, et pièces annexées.

(3) François Rouvière, Histoire de la Révolution dans le département du Gard, t. I, p. 174, note.

(4) Archives nationales, F'' 3677.

J*ai raconté avec quelque détail les événements de Nîmes, non par recherche d'irritants souvenirs, mais pour montrer comment les maximes sectaires arment les bras criminels. L'Assemblée constitucinte forgeait des lois contre les catholiques comme jadis l'ancien régime avait forgé des édits contre les protestants; des deux paits, la conséquence était pareille, à savoir, l'exaspération des haines héréditaires et l'effusion du sang. Tandis que s'allumaient dans le Midi les premiers feux de la guerre civile, la discussion sur l'état du clergé se poursuivait, mais de plus en plus inégale au sujet et dans une indécente impatience de finir.

La droite s'était fixée dans l'abstention. Son abstention elle-même manqua de logique; car parfois, sous l'aiguillon de la mauvaise humeur ou de la colère, elle essayait quelques retours offensifs. C'étaient des attaques impétueuses, mais courtes, non poussées à fond, en sorte qu'on perdait la dignité du silence sans conquérir les bénéfices du combat. Aucune véhémente enlevée de passion; aucun accent de cette foi faite de certitude qui communique sa chaleur à force d'être brûlante : aucun cri de cette robuste espérance qui, jusqu'au dernier souffle, compte sur elle-même parce qu'elle compte sur Dieu. A la théologie plaidere'sque des légistes nul n'opposa, avec une autorité dominatrice, la vraie science des choses divines. On put détruire la primauté romaine en affectant de la respecter, sans qu'aucune voix maîtresse répétât le mot de Bossuet au siècle précédent : « 0 Eglise romaine, que ma langue s'attache à mon palais si jamais je t'oublie! » Quand un travestissement osé dénaturait la primitive Eglise^ il manaua, pour tracer le vrai

tableau des temps apostoliques, un homme, un seul homme, animé du souffle des premiers fidèles, capable d'en aimer la sainte pauvreté, d'en embrasser les souffrances, d'en envier jusqu'au martyre. Ces sentiments augustes n'étaient point éteints, mais tout enfouis sous les richesses, les vanités, la science humaine, et il faudrait déblayer toute cette couche épaisse pour rendre l'essor aux vertus captives. Qu'on lise les débats : quelques discours sensés de curés sages et perspicaces; quelques interruptions heureuses, et c'est tout. Maury ne parut point à la tribune. Cazalès, le généreux Cazalès, y monta une seule fois. Ce fut, non à propos des grands intérêts religieux, mais pour signaler l'insuffisance du traitement des évêques, en sorte que le haut clergé sembla s'être mis en peine d'un avocat, non pour l'Eglise, mais pour son argent. Cazalès eut un adversaire, Robespierre qui jugeait l'Assemblée trop généreuse, un allié, l'abbé Gouttes qui méditait d'être évêque et le serait.

Toutes choses se rapetissant, il arriva qu'en dehors même de la droite, les plus grands se turent. Dans les débats n'intervinrent ni Talîeyrand ni Sieyès. Une abstention fort remarquée fut celle de Mirabeau. Il n'avait pour les questions religieuses ni goût ni compétence. « Il faut, disait-il avec un dédain méprisant, faire taire les prêtres, les payer, et les laisser tranquilles. » En ce temps-là même il négociait avec la Cour. En ces conjonctures, son abstention s'inspirait d'une double crainte^celle d'exaspérer le roi en soutenant la Constitution civile, celle de risquer sa popularité en la combattant.

En cet amoindrissement des débats, les hommes de second rang, dédaignés jusqu'ici, se poussaient. Robespierre parla quatre fois. Doucement, traitreusement il montait, graduant ses audaces, toujours sur les bancs quand les autres désertaient l'enceinte, et recueillant peu à peu les bénéfices de l'ambition opiniâtre qui ne connaît point le

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ 25i

repos. Autour de lui quelques autres, qui resteraient obscurs, tentaient de faire leur trouée. Ces interventions, toutes conçues dans le même esprit, dénonçaient le projet pour ses ménagements. On trouvait les traitements trop élevés, les prélats trop grands, les surfaces point assez nivelées. Surtout on n'admettait point que le droit populaire souffrît une limite. Les évêques, élus par le suffrage, étaient tenus de demander la confirmation canonique, et cette confirmation pouvait leur être refusée par le métropolitain. Aux logiciens de la gauche l'exigence parut injurieuse, nul n'ayant le droit de réformer ce que le peuple avait décidé. Ainsi s'exprima un représentant de Bar-le-Duc qu'on appelait Duquesnoy. Le plus singulier, c'est qu'il trouva pour auxiliaires deux curés. Bourdon, curé d'Evaux, Dillon, curé du Vieux-Pouzauges. Contre cette opposition, surgissant cette fois à gauche, le Comité ecclésiastique dut défendre son œuvre. « La confirmation canonique des évêques, dit Lanjuinajs, est absolument distincte de l'élection; les confondre, c'est mêler le spirituel et le temporel. «Comme les objections continuaient, un peu d'impatience monta . jusqu'aux lèvres de ce Breton vaillant, honnête et têtu. « L'Assemblée, observat-il, entend-elle faire des lois pom^ la religion catholique, ou pour une religion toute nouvelle qu'il lui plairait de fonder? » On expédiait chaque jour quelques articles, comme on fait d'une besogne fastidieuse accomplie par petits bouts. Les intermèdes se multipliaient. On apprit qu'une sédition avait éclaté dans le Comtat-Yenaissin, que des troubles s'étaient produits à Perpignan, que le vicomte de Mirabeau, frère du grand orateur, avait été arrêté à Castelnaudary. Puis il y avait les députations à recevoir, et jamais' sans accompagnement de discours. Le 19 juin, à la séance du soir, un Prussien qu'on appelait Anacharsis Clootz parut, escorté de quelques étrangers et de beaucoup de Français déguisés en étrangers. Ces gens avaient dévalisé les magasins de décors des théâtres et s'étaient costumés en Arabes, en Turcs,

en Arméniens. Tous ensemble ils venaient proclamer l'union de tous les peuples; de là beaucoup de bruit, de grands attendrissements, de grandes protestations d'être frères et de haïr les tyrans. Cette scène eut un épilogue mémorable. Sous l'excitation des harangues, il plut à quelques représentants, appartenant en général à la noblesse, de rééditer la nuit du 4 août. On commença, sur la motion d'Alexandre d( Lameth, par voter la destruction des figures enchaînées qui ornaient, sur la place des Victoires, la statue de Louis le Grand. Bientôt ce fut une extraordinaire griserie de paroles, une enchère inouïe de sacrifices. M. de Lambel demanda l'abolition des titres et, après lui, M. Charles de Lameth, l'abolition de la noblesse héréditaire. On applaudit. Goupil de Préfeln parut alors à la tribune : « Abolissons dit-il, le titre de Monseigneur. » Et les acclamations reprirent, a Qu'on proscrive les livrées, ajouta le vicomte de Noailles. » o Que nul ne porte plus de nom de terre, mais simplement le nom originaire de sa famille, poursuivit Lepelletier de Saint-Fargeau. » Quelques-uns, de sens plus rassis, essayèrent de modérer cette ardeur d'abdication. Mais les sacrifices se précipitaient avec la furia d'une charge de cavalerie. « Supprimons les armoiries, s'écria M. de Montmorency, et ne gardons que les enseignes de la liberté. » « Abolissons les titres &* Altesse, d^Eminence, observa Lanjuinais. » Il était onze heures du soir. Au pied levé l'Assemblée vota tout. Le lendemain Mirabeau s'appela Riquetti; Montlosier, Raynaud; La Fayette, Motier; d'Espreménil, Duval; Saint-Priest, Guignard. Il fallut à chaque nom ajouter une glose. Cependant, en cette même séance, l'Assemblée qui abolit la noblesse ancienne en créa une nouvelle. Il fut décidé que les combattants de la Bastille recevraient un brevet d'honneur; puis on décréta, par une grande ressemblance avec les anciennes lettres royales, que t leurs noms seraient pour jamais conservés dans les archives de la liberté ». Le lendemain, en face des bancs dégarnis, on reprit avec

une lassitude croissante la corvée de la Constitution civile. On discuta le casuel ecclésiastique. Il fut supprimé, mais moins radicalement que ne le voulait le projet, car on toléra quelques honoraires, non pour les rites religieux, mais pour les pompes accessoires qui accompagneraient les mariages ou les cérémonies funèbres. On traita ensuite de la résidence : il fut décidé qu'aucun prélat ne pourrait s'absenter plus de quinze jours chaque année, hormis dans le cas d'urgente nécessite et avec l'autorisation du directoire départemental. L'organisation nouvelle laissait sans ressources ceux qu'elle dépossédait : de là des indemnités pour les évêques supprimés, les chanoines, les chapelains, les bénéfîciers de toute sorte. Les administrations départementales furent pareillement autorisées à allouer des secours aux employés laïcs des églises, laissés sans emploi. Cependant, aux abords de la Salle du Manège, se pressaient de nombreux solliciteurs; c'étaient les délégués des villes, anxieuses de conserver leur évêché ou convoitant celui d'une cité voisine. Les membres des clubs, déjà fort en crédit, furent en général chargés de ces ambassades. L'intérêt IoceJ les rendant fort dévots, on les voyait invoquer, pour gagner leur cause, la beauté de leur église, très digne de demeurer ou de devenir cathédrale, la paix de leur cité, très séante au recueillement sacerdotal, la commodité des édifices vacants, très propices à l'installation des séminaires. L'ardeur des compétitions ne laissait pas que d'embarrassser les députés. En plus de soixante départements, l'Assemblée fixa au chef-lieu le siège de l'évêché; dans les autres, elle l'établit ailleurs, soit à raison de la convenance des locaux, soit par respect des souvenirs anciens ou par désir de partager les faveurs. Les dix évêchés métropolitains furent établis dans les villes de Paris, Rouen, Reims, Besançon, Lyon, Aix, Toulouse, Bordeaux, Bourges, Rennes. L'ensemble du décret fut adopté le 12 juillet. Toutefois les dernières dispositions additionnelles ne furent votées que le 24 juillet.

L'Assemblée, déjà entraînée par d'autres soucis, se détourna presque de son œuvre avant qu'elle fût achevée. Cette œuvre a porté de si graves conséquences qu'il importe d'approfondir tout ce que les contemporains, sollicités ailleurs, n'ont regardé qu'en courant.

La loi définitive reproduisait, dans son économie générale, le projet du comité, mais point tout à fait; car elle y apportait, outre quelques retouches de détail, quatre modifications assez notables, et en ces changements se marquait l'abolition des vestiges que le Comité n'avait osé efîacer.

La commission avait réservé aux synodes métropolitains ou diocésains l'arbitrage des conflits entre les métropolitains et les évoques, entre les évêques et les curés, entre les curés et les vicaires. Ce mot synode, la Constituante l'avait partout rayé. Peut-être recula-t-elle devant l'embarras de réglementer de telles réunions. Peut-être aussi redoutait-elle que ces assemblées, surtout si elles devenaient périodiques, n'entretinssent ou ne réveillassent dans le clergé cet esprit de corps qui aisément dégénère en esprit d'indépendance.

Le second changement portait sur la nomination des ministres du culte. En adoptant le régime électif, il semble que les commissaires aient ressenti la frayeur d'une innovation si hardie. De là le dessein de conférer au roi une haute tutelle sur le corps électoral : le souverain pourrait, d'après le projet, casser jusqu'à trois fois les élections épiscopales. L'Assemblée venait d'abolir cette intervention, la jugeant incompatible avec la plénitude du droit populaire.

Soit reste de faveur pour le régime ancien, soit désir de plaiie au clergé du second ordre, le projet avait gardé

quelques débris de la propriété curiale. La rédaction définitive ne reconnaissait plus qu'un seul mode de rétribution : le salaire en argent.

L'Assemblée, par un quatrième et dernier changement, avait marqué sa volonté de dérober son œuvre à tout contrôle, de désavouer par avance tous pourparlers ultérieurs. Les membres du Comité ecclésiastique n'avaient dénoué que d'une main un peu tremblante les liens qui rattachaient l'Eglise gallicane au souverain pontife. Par une appellation dégagée jusqu'à l'impertinence, ils avaient désigné le pape sous le nom d^évêque de Rome. Ayant été très novateurs dans la forme, ils s'étaient ravisés avant de poser la plume, et avaient écrit ces lignes : « Le roi sera supplié de prendre toutes les mesures qui seront jugées nécessaires pour l'exécution du présent décret. » Ou ce texte ne signifiait rien, ou il marquait une sorte d'invite à négocier, une sorte d'appel à un arrangement par les voies canoniques. — L'Assemblée, à certains égards, s'était montrée plus respectueuse que son comité; car au mot à^évêque de Rome elle avait substitué celui de pape; de plus, sur la demande de l'abbé Grégoire, elle avait, non en un seul article mais en deux, protesté « de l'unité de foi et de communion avec le chef de l'Eglise universelle ». Elle n'avait cédé sur le fond que pour se montrer plus péremptoire dans la forme. Elle avait supprimé comme inutile, dangereuse, la latitude laissée au roi. Avec toute l'âpreté d'une logique implacable, elle avait répété : quand un décret est rendu, le roi n'a qu'un devoir, celui d'en assurer l'exécution.

Tel fut le décret devenu fameux sous le nom de Constitution civile du clergé. Peu d'actes ont aussi mal résisté au temps. Vu à distance, celui-ci ne répond à aucune conception nette. Les croyants lui reprocheront d'avoir altéré l'Eglise cathohque, les autres de l'avoir beaucoup trop conservée.

Si l'on embrasse l'ensemble de l'œuvre, l'aspect semble

celui d'un édifice composite, tout fait de mains d'hommes, ^ et de mains présomptueuses et débiles. Dans la Constitution civile, les jansénistes ont cherché une revanche contre Rome, les légistes la sujétion de l'Eglise, les âmes candides la réforme des abus; puis il y eut les voltairiens qui n'y voulurent mettre que ce qu'il fallait de religion pour le peuple, enfin les impies déclarés, qui n'y virent qu'une étape vers l'anéantissement de toute foi. De ces collaborations de pensées est née une confusion immense. Chaque disposition s'accompagne de gloses contradictoires. On sent une œuvre à plusieurs faces, fragile, travaillée de germes dissolvants, et destinée à périr, soit sous la foi intégrale qui renaîtra, soit sous la montée de l'incrédulité qui submergera tout.

Entre toutes les prétentions des Constituants, aucune ne fut plus impertinente que celle de restaurer l'Eglise primitive. L'Eglise primitive, née de Jésus-Chrit, s'était développée par elle-même, en dehors du pouvoir qui, pendant trois siècles, ne la connut que pour la persécuter : l'Eglise nouvelle, née d'un vote législatif, ne créait qu'une hiérarchie d'agents officiels consacrés au culte. Dans leurs temples qui n'étaient encore que des demeures agrandies, les premiers fidèles avaient parfois, d'une acclamation inspirée, désigné leurs chefs : un prodige d'ignorance ou d'illusion verrait seul, dans les Assemblées de département ou de district, le prolongement de ces assemblées pieuses qui agissaient, croyaient agir sous la suggestion même de l'Esprit-Saint. L'Eglise primitive s'était alimentée de la prière en commun, sorte de dialogue ardent et mystique entre l'officiant qui appelait Dieu sur l'autel, et les assistants qui achevaient par leurs réponses la supplication du prêtre : l'Eglise nouvelle s'élevait sur les ruines de tous les asiles consacrés à la prière. Les premiers fidèles avaient vécu tout imprégnés du souvenir récent du Christ qui, en absolvant Madeleine la pécheresse, avait enseigné à pardonner et,

en expirant sur la croix, avait enseigné à mourir; de là une double leçon, celle de la mansuétude pour autrui, et, pour soi-même, de l'immolation : l'Eglise nouvelle avait deux sortes de parrains, les jansénistes à l'austérité intolérante, les voltairiens aux croyances affaiblies ou demi-mortes; et elle n'apprendrait pas plus des uns la science de la charité que des autres la science du sacrifice. L'Eglise primitive, tout illuminée des clartés évangéliques, toute vivifiée de sa flamme intérieure, s'était élancée à la conquête du monde, avec le grand soulèvement de son soufllo matinal : les Constituants, organisateurs de l'Eglise nouvelle, voyaient dans la religion, non une puissance triomphante, mais une force déclinante; la jugeant, pour des raisons de bonne police, très profitable à l'ordre social, ils avaient voulu l'emprisonner dans un cadre officiel où elle se conserverait, sans se renouveler ni s'étendre. Se conserverait-elle toujours? La plupart ne le croyaient guère, et ne songeaient qu'à abriter quelque temps encore ce que le peuple vulgaire gardait do foi.

Les Constituants n'avaient pas le droit de se réclamer du passé. Ils n'étaient pas davantage des précurseurs. Un système naîtrait plus tard qui, en dépouillant l'Eglise de ses privilèges, la déchargerait aussi de ses dépendances. Elle se développerait, en dehors de toute attache ollicielle, par la libre propagation de sa doctrine, par la salutaire contagion de ses vertus. Cette théorie, toute moderne, pourrait, autant qu'aucune autre, favoriser l'essor de la société chrétienne, sous la seule condition que la pratique en fût sincère. Une telle conception ne paraît pas même avoir effleuré l'esprit des Constituants. A l'ancienne prééminence de la tiare sur l'épée, ils ne songèrent qu'à substituer une prééminence inverse. Tout de même qu'au moyen âge on avait dit : « L'Etat est dans l'Eglise », ils diraient en renversant la formule : « L'Eglise est dans l'Etat. » Ils l'y enserraient en effet, et jusqu'à l'étouffer.

Eglise (VEtat, tel est le nom qui convient le mieux à l'œuvre des Constituants. Mal affranchis de l'ancien régime tout en le détruisant, peu originaux quoique téméraires, ils piétinèrent assez servilement dans les traces mêmes de ce qu'ils abolissaient. Par leurs décrets, la religion d'Etat se perpétuerait, avec l'avantage de notables abus supprimés, mais aussi avec de grands dangers accrus

Le principal serait celui de la servitude. Sous l'ancienne monarchie, l'Eglise d'Etat était protégée, quoique fort imparfaitement, dans son indépendance par les traditions vénérables que le temps avait consacrées, par la grandeur des hommes appelés au service des autels. Le haut rang des dignitaires ecclésiastiques, les titres augustes attachés aux églises défiaient les trop grands empiétements du pouvoir civil ou du moins les rendaient malaisés. Ce qui était source de vanité tournait donc parfois à bienfait. La loi nouvelle créait toute une hiérarchie de fonctionnaires faits juste à point pour servir. Ils commenceraient de bonne heure. - Toutes les charges dépendant de l'élection, les plus avisés, dès leur jeunesse, courtiseraient les électeurs du district pour obtenir une bonne cure, puis les courtiseraient une • seconde fois pour obtenir une meilleure cure. Entre temps, ils salueraient très bas les officiers municipaux qui les surveilleraient, et peut-être aussi le club, maître des suffrages. Ainsi se formerait tout un clergé politicien. La course aux honneurs ne s'arrêterait pas là. Entre les plus entreprenants des curés une poussée vigoureuse commencerait à qui conquerrait la mitre. Il faudrait faire campagne sur un théâtre agrandi et sourire à tous les électeurs du département. L'évêque serait le type du fonctionnaire bien assoupli. Il dépendrait des électeurs par les gages qu'il leur aurait donnés, dépendrait du directoire départemental qui le paierait, le dominerait et, en cas d'absence de plus de quinze jours, lui retiendrait son salaire. Il dépendrait enfin des vicaires épiscopaux qui, formant ensemble nne sorte d'épis-

copat collectif, communiqueraient au gouvernement du diocèse un air très marqué de presbytérianisme. Courbé sous tant de jougs, l'évêque n'aurait le droit de se relever que vis-à-vis d'un seul homme : le pape. Cette indépendance, cette unique indépendance, qui jetterait dans le schisme l'Eglise de France, compléterait la servitude de cette même église. Jusque-là, les deux souverainetés, celle de Paris, celle de Rome, s'étaient contre-balancées, et jamais les conflits — car il y en avait eu de fort aigus — n'étaient devenus brisement. En dépit de toutes les compétitions, de sages accords étaient intervenus qui avaient déterminé les droits des deux puissances, et permis au clergé, aux catholiques, de rendre à chacun des deux maîtres une juste mesure de devoir, en toute dignité, en toute liberté. La primauté romaine disparaissant, l'Etat aurait toute latitude pour étendre sa main sur la société religieuse et, ne discernant plus aucune autre puissance à côté de la sienne, serait enclin à ne voir dans le domaine spirituel qu'un démembrement de sa propre puissance. L'Eglise se trouverait nationalisée ; Ta^ia en devenant Eglise nationale, elle deviendrait du même coup Eglise asservie.

Ce serait la servitude, à moins que ce ne fût la révolte. La Constitution du clergé portait en elle, en cas d'obéissance, l'esclavage, en cas de rébellion des consciences, la guerre civile. On n'échapperait point à l'une ou à l'autre alternative. Cette révolta, si elle éclatait jamais, serait, comme toutes les luttes religieuses, lente à éclater, lente aijssi à apaiser. Elle mêlerait ses ferments à toutes les agitations politiques et les aggraverait. Elle vicierait ou rendrait vains tous les retours à l'ordre, tous les essais de concilia tion. Elle se produirait sous toutes les formes, débordante de valeur guerrière aux premiers jours de l'insiu-rection vendéenne, passivement héroïque sur l'échafaud où monteraient les martyrs, intransigeante jusqu'à l'étroitesse au milieu des privations et dans la misérable sécurité de l'exil,

triste, obstinée et douce dans les demeures où tant de femmes pieuses, traversant les temps troublés sans s'avilir, braveraient tous les périls plutôt que d'accepter d'autres prêtres que les prêtres de leur foi. Elle subsisterait, cette résistance, quand tout le reste serait réduit ou abattu, et elle demeurerait si tenace que le seul acte qui clôturerait vraiment la révolution serait celui qui rendrait aux consciences la paix.

L'imprévoyance parlementaire a des profondeurs insondables. C'est d'une main inconsciente et innocente que l'Assemblée donna le vol à toutes les semences qui répandraient tant de maux. L'œuvre accomplie, elle passa tranquillement à d'autres objets, sans éprouver aucun besoin de se reposer, car distraitement, d'un cœur léger, d'un esprit insouciant, elle avait voté tout le décret, et elle ne se sentait pas fatiguée du tout. Elle se fixait dans la contemplation des abus très réels qu'elle avait supprimés : il y avait moins d'évêchés, une meilleure circonscription des paroisses et des diocèses, un partage plus équitable des avantages matériels, une plus juste distribution des honneurs. Satisfaite d'avoir établi d'autorité des réformes qu'avec un peu de ténacité patiente on eût réalisées d'accord avec la puissance spirituelle, elle fermait les yeux sur le reste ou ne les ouvrait que pour s'admirer. Un trait peint bien l'excès de son aveuglement. Dans ce décret qui bouleversait l'Eglise, elle n'avait pas inséré une seule disposition qui prévît l'indocilité, qui punît la désobéissance. Elle n'imaginait pas que la nation pût répudier ce qu'elle, assemblée toute-puissante, avait voulu.

Cependant, pour les âmes assez rares qui, dès le début, s'étaient émues, un double espoir restait. Le roi, armé du droit de veto, ne réussirait-il pas à conjurer les fautes irréparables? Le pape, de son côté, ne parviendrait-il pas à suggérer quelque expédient sauveur? Sur Louis XVI, sur Pie VI reposaient les dernières chances de conserver la paix

religieuse. Au moment où l'Assemblée achevait son oeuvre, quelques jours leur restaient pour opposer, si elle pouvait être entendue encore, la voix de la sagesse à celle de la témérité. Il faut ici raconter les négociations par lesquelles ils s'efforceraient de prévenir le mal ou de le tempérer.

Page 1