‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

SOtrUAIRB

I. — Pie VI : les diminutions de la puissance pontificale s la ville de Rome; splendeurs et décadence; le cardinal de Bernis. — Comment Pie VI cherche un appui dans le gouvernement français et comment celui-ci se dérobe.

II. — Premiers sujets d'inquiétude du côté de la France : les Etats généraux : les annates : les biens ecclésiastiques : les vœux monastiques. — Allocution pontificale du 29 mars 1790.

m. — Comment on apprend à Rome le projet de Constitution civile « inquiétudes de Pie VI; réserve et silence calculé do gouv-ernement français; sages conseils de Bernis.

ÏV. — Le roi à Saint-Cloud : quels scrupules éveille en lui la Constitution civile du clergé. — Acceptation ou veto : quelles forces restent à Louis XVI : la fête du 14 juillet 1790 : quelles considérations engagent Louis XVI à ne point entrer en lutte avec l'Assemblée. — M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. Lefranc de Pompignan. — Plan de négociations avec Rome, et tentative pour obtenir de Pie VI une approbation, au moins provisoire, de la Constitution civile. — Louis XVI promet sa sanction, mais suspend la promulgation des décrets. — Etranges instructions transmises au cardinal de Bernis.

V. — Le cardinal de Bernis : arrivée du courrier qui lui apporte ses instructions: le cardinal est reçu en audience par Pie VI (13 août 1790) : affliction du pape; ses inquiétudes; sa modération : comment il donne peu d'espoir d'entente, mais promet de consulter les cardinaux. — Comment toutes choses se précipitent à Paris et comment, sous la pression de l'Assemblée, la promulgation est ordonnée (24 août 1790).

VI. — Comment une dépêche de M. de Montmorin et une lettre de Louis XVI à Pie VI annoncent la promulgation. — Grande douleur de Pie VI, comment il contient son émotion. — La réunion des cardinaux : réflexions anxieuses de Pie VI : sa résolution de ne reculer devant aucun sacrifice compatible avec l'unité de l'Eglise. — Comment il apprend qu'en France la Constitution civile commence à être appliquée.

VII. — Notification de la Constitution civile aux évêques et aux chapitres. — Protestations de l'épiscopat : mort de l'évêque de Quimper : l'exposition des principes : attitude passive des évêques et comment ils affectent d'ignorer la loi. — Protestations des chapitres. — Les autorités civiles; comment elles ont applaudi aux premières mesures de la Révolution; en quoi la Constitution civile leur agrée fort et en même temps les embarrasse un peu. — Mesures d'exécution contre les chanoines. — Premières mesures coercitives contre les évêques. — De quelques symptômes d'agitation : comment l'Assemblée, loin d'être éclairée par ces premiers signes d'opposition, s'affermit dans le dessein d'imposer la loi nouvelle.

VIII. — La proposition Voidel : rapport lu à l'Assemblée (26 novembre). — Comment et à qui le serment est imposé dans un délai fixé. — Effort de la droite pour obtenir un ajournement; discussion immédiate : Mirabeau; singulière situation de cet illustre personnage; comment il semble cacher, sous l'abondance des injures, une sorte de répit pour le clergé. — Discours de l'abbé Maury. — Vote du projet Voidel (27 novembre 1790).

IX. — Le roi: la cour: impression pénible causée par la loi du 27 novembre 1790. — Louis XVI : ses perplexités : quels avis il réclame ; conseils de l'archevêque d'Aix et mémoire rédigé par celui-ci. Tentative nouvelle pour obtenir du pape une approbation provisoire de la Constitution; pression exercée sur Pie VI.

X. — Le cardinal de Bernis reçoit les nouvelles instructions de sa cour (14 décembre 1790) : son embarras. — Il est reçu en audience par Pie VI. — Nouvelle délibération des cardinaux : billet de Pie VI au cardinal de Bernis. — Comment le pape suspend encore sa réponse définitive.

XI. — Le mois de décembre 1790. — Anxiété du roi : comment tout manque pour la politique de résistance : Louis XVI : les ministres : La Fayette : Mirabeau : effarement et faiblesse de la plupart des évêques qui sont alors à Paris. — Pression de l'Assemblée : réponse évasive du roi : nouvelles instances. — La cour : conseils divers. — Nouvelle lettre de l'archevêque d'Aix et ses timides avis. — Lettre attristée de M. de Saint-Priest. — Comment le roi se décide à capituler devant l'Assemblée. — Message du 26 décembre et sanction de la loi sur le serment.

Pie VI, élu pape en 1775, avait pu, dès les premiers jours de son pontificat, percevoir les craquements de l'ancien édifice religieux qui s'écroulait. Contre l'Eglise, une coali-

tion générale avait rassemblé les princes et tous les beaux esprits. Aux assauts des philosophes, qui niaient la religion, s'étaient jointes les sourdes attaques des jansénistes, qui la minaient dans son chef et, sous prétexte de l'épurer, risquaient de la détruire. La suppression des jésuites, consommée sous Clément XIV, avait ravi à la papauté sa garde sacrée, sans lui ramener un seul de ses ennemis. Pie VI avait subi, avec Joseph II, les usurpations des grands et, avec Léopold de Toscane, les avanies des petits. Du plus puissant jusqu'au plus débile, c'était à qui supprimerait le plus de monastères, mettrait le mieux la main dans le choix des évêques, et, sous prétexte de libérer l'esprit humain, réglementerait le plus étroitement les choses cultuelles ou liturgiques. Il n'était pas jusqu'à la cour de Naples qui n'eût jugé l'heure favorable pour l'émancipation. Appelée à payer à la cour de Rome un tribut annuel, elle s'était refusée à l'acquitter sous les antiques formes féodales, avec les génuflexions traditionnelles et la présentation de la haquenée blanche. Cette petite querelle était devenue gros différend. A propos de ce misérable conflit, à propos de l'affaire de la haquenée, comme on disait en style diplomatique, la curie romaiine avait rempli les chancelleries de ses plaintes, soit qu'à la manière des faibles elle supportât plus impatiemment les manques d'égards que les diminutions de puissance, soit qu'eUe vît dans ce refus d'hommage un signe décisif où se montrait le déclin de l'ancien respect.

Le bel aspect des choses extérieures masquait à Rome les diminutions de la puissance pontificale. Chaque hiver la ville se remplissait d'étrangers. Les illuminations de Saint-Pierre, les chants de la chapelle sixtine, les cérémonies de la Semaine Sainte, les fêtes des diverses églises nationales offraient à la curiosité des uns, à la dévotion des autres, des attraits sans pareils. Les magnificences du culte cachaient les décadences de la foi. Même dans le déclin du

prestige, tous les attributs de la souveraineté la plus révérée demeuraient intacts. L'art brillait encore, non plus l'art sévère et sublime de Michel-Ange, mais l'art de Ganova après l'art pompeux, surchargé, tout drapé du Bernin, et l'illusion de la grandeur se pouvait soutenir pour quiconque se ccMitentait des apparences et ne pénétrait pas au delà, Rome n'était plus le centre des affaires, mais demeurait le centre des nouvelles, par la constante affluence des touristes illustres qui s'y remplaçaient. Dans les dernières années, d'augustes voyageurs étaient venus, le grand-duc Paul de Russie, le roi de Suède Gustave III, puis Joseph II luimême, ennemi de l'Eglise, mais ennemi fantasque, énigmatique, et qui prenait parfois des façons d'ami. La conversation avait remplacé le travail, et là même où s'était déployé le génie des affaires, l'esprit se contentait de briller. Mais la conversation s'imprégnait de la majesté des choses ambiantes et, même lorsqu'elle portait sur des sujets frivoles, gardait un tour grave et noble. Gomme la puissance civile avait ressaisi tout le domaine politique et en outre s'arrogeait volontiers le domaine spirituel, la diplomatie chômait souvent, vide d'emploi. Les principaux efforts se consumaient en sollicitations pour les charges, abbayes, canonicats à la disposition de Rome, en demandes de réduction sur les droits de chancellerie, en intrigues pour le choix des cardinaux, en démarches pour promouvoir les causes de béatification que recommandait le zèle pieux des princesses ou des congrégations religieuses. Par intervalles, le bruit se répandait d'une indisposition du pape : aussitôt les ambassadeurs, ravis d'être occupés, s'absorbaient en curieux pointages, et pour un instant se remettaient à croire à leur importance en dressant, non toujours sans malice, la liste des cardinaux papables. Une surface brillante cachait toutes les misères, et quand les envoyés des puissances se montraient en carrosse de gala dans les rues de Rome, nul n'eût imaginé que des personnages si bien parés fussent

inutiles, ou que quelque chose eût décru dans le prestige du Vatican. Les ambassades, avec les églises nationales qui dépendaient d'elles, avec les institutions pieuses ou charitables qui reconnaissaient leur patronage, avec tout ce que le temps leur avait attaché de clientèle, formaient chacune un monde à part, et tous ces mondes, comme autant de satelhtes, servaient à la décoration du trône pontifical. Au fond et à bien juger les choses, elles étaient surtout des hôtelleries à l'usage des étrangers de distinction. Mais quelles hôtelleries que celles où se montrait tour à tour tout ce que l'Europe avait de plus grand! Parmi les ambassadeurs, le plus en vue était le cardinal de Bernis, archevêque d'Alby, et représentant de la France. Le temps avait passé sur les dissipations de sa jeunesse, et le monde ne rappelait plus qu'avec une malice indulgente les poésies légères qui lui avaient valu jadis un renom si peu séant pour un homme d'Eglise. Vieux de soixante-treize ans à la veille de la Révolution, il était par l'âge le doyen du corps diplomatique : il était pareillement le premier par le crédit, le premier par les dignités, le premier aussi par les profusions magnifiques. Nulle hospitalité n'égalait la sienne, nulle table n'avait les mêmes délicatesses, nulle décoration ne portait la marque d'un goût plus exquis. Les étrangers emportaient de Rome jusque dans leur pays le souvenir de ses réceptions où la bonne grâce était plus grande encore que le luxe, où la gravité de la vieillesse se tempérait d'indulgence et d'abandon. De ses succès le cardinal jouissait pleinement, en fidèle serviteur du roi qui croit honorer son maître en dépensant noblement, en épicurien mais bienveillant et bon et plus attentif, sur le déclin de l'âge, aux plaisirs d'autrui qu'aux siens propres, en mondain mais assagi par les années et qui se remémore qu'il est prêtre. « Je suis, écrivait-il un jour, le second personnage de Rome. » Cette bouffée d'orgueil ne le grisait point tellement que son regard ne perçât l'atmosphère tranquille où s'engourdissait la société ro-

maine. En des heures de clairvoyance très vive quoique incomplète, il lui arrivait de pénétrer les périls de l'Eglise, ceux de son pays, les siens propres. « Je suis vieux, mandait-il dès 1787 au ministre des affaires étrangères, mais je voudrais l'être plus encore, car j'avoue que l'avenir me fait peur (1). »

Pie VI, par ses qualités, par ses défauts même, semblait créé tout à point pour prolonger, même à travers la décadence, l'illusion d'une grandeur non atteinte. D'admirable stature, de formes robustes, de physionomie assurée, il respirait la confiance et semblait la commander autour de lui. Il portait en public un visage reposé qui semblait ignorer les soucis ou les défier. Il était grand faiseur de projets, grand restaurateur de monuments, grand bâtisseur surtout, comme il convient à ceux qui comptent sur l'avenir. A l'inverse de Clément XIV économe au point d'être sordide, il aimait la représentation, la dépense, les fêtes, tout ce qui cadre avec le train des jours heureux. Actif, remuant, ne ménageant jamais ses forces, ne ménageant guère celles des autres, jaloux d'agir par lui-même au point d'effacer ou d'annihiler ses serviteurs, il laissait l'impression d'une âme qui se sent maîtresse du temps, du pouvoir et de la vie. Tel apparaissait Pie VI, au moins par les côtés qu'en cette première partie de son règne le public pouvait saisir : car plus tard, sous le premier choc des grandes infortunes, des dons nouveaux jailliraient en lui qui étonneraient à la fois ses adversaires et ses amis, à savoir, la prudence qui évite les éclats, la longanimité qui laisse sans vengeance s'accumuler les injures, la résignation chrétienne enfin qui est plus forte que tous les mdheurs, dussent les malheurs n'avoir d'autre terme que la vie.

La confiance n'aveuglait pas Pie VI au point de lui voiler

(1) Dépêche du 13 février 1787. {Archives du ministère des affaires étrangères.) — Voir aussi le Cardinal de Bernis, par M. Frédéric Masson, passim.

entièrement ses périls. En Autriche régnait l'hostilité, en Allemagne la malveillance raisonneuse, parmi les petits princes italiens l'envie des grandeurs pontificales et peutêtre la convoitise de quelque lambeau du territoire ecclésiastique (1). Dans ce délaissement, les regards du pontife se tournaient vers la France. Si elle effrayait par ses philosophes, elle attirait par son roi, si pieux, disait-on, et de mœurs si pures. De là le dessein de nouer avec le prince une alliance intime et de ressaisir par lui quelque chose de tout ce qui échappait. « Tout mon espoir, disait un jour Pie VI au cardinal de Bernis, repose sur l'amour de Sa Majesté pour la religion, sur son attachement au Saint-Siège, sur sa sage politique. » De son côté, le cardinal Buoncompagni, alors secrétaire d'Etat, ne se lassait pas de remercier l'ambassadeur de France pour l'intérêt que « le fils aîné de l'Eglise prenait à la religion persécutée ». Ainsi s'appliquait-on, avec un raffinement très calculé, à remercier par avance le roi pour tous les services qu'on attendait de lui. Ni les dépêches assez rogues du ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, qui volontiers comparait le gouvernement du Saint-Père à celui du grand Turc, ni l'édit qui restitua l'état civil aux protestants, ni la suppression de divers ordres religieux ne découragèrent les suggestions. En dépit de l'opinion publique française, très défavorable à la papauté, on se flattait de gagner Louis XVI, de l'attirer, de conquérir sa protection, en paraissant ne pas douter de ses sympathies. Et le travail, quoique peu visible, était d'autant plus obstiné que, si l'on n'avait pas l'appui du cabinet de Versailles, on risquait fort de n'en avoir aucun.

(!) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 14 mars 1787, {Archives du ministère des affaires étrangères.)

t70 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LÀ RÉVOLUTION

Pie VI et ses conseillers se débattaient en ce mélange de crainte et de confiance, quand on apprit la prochaine convocation des Etats généraux. Bientôt quelques-unes des innombrables brochures publiées à Paris furent introduites dans Rome. Elles y produisirent, par l'audace des nouveautés, une impression de stupeur. Cardinaux, nobles romains, diplomates, tous guettaient les courriers de France. Ce qui accroissait l'inquiétude de Bernis, c'était l'attitude de son gouvernement. Montmorin gardait le silence ou, s'il répondait à l'ambassadeur, lui parlait de toutes choses, hormis de la politique de son pays. Tantôt il s'égarait en de prolixes développements sur les promotions de cardinaux ou sur les affaires de Naples, tantôt il déplorait, avec de longs détails, les rigueurs extraordinaires de l'hiver qui avaient fait périr tous les arbres fruitiers. A quoi Bernis, ne voulant pas se laisser dépasser en banalités, répliquait avec une nuance de persiflage que le froid avait été très vif aussi à Rome, mais pourtant n'avait atteint que les orangers et les citronniers. Comme Montmorin ne remarquait point ou négligeait cette discrète impertinence, le cardinal se hasarda vers le printemps à donner à ses questions un tour un peu plus pressant : n Les pays étrangers, écrivait-il le 18 mars 1789, s'occupent beaucoup de nos affaires intérieures. » Et il ajoutait, comme pour provoquer quelque information ; « Je voudrais pouvoir annoncer qu'elles vont s'arranger. » Mais le ministre ne se départissait point de sa réserve. Il se contentait, tantôt d'annoncer la publication d'un bulletin périodioue qui résumerait les événements, tantôt de rassurer par des phrases générales où il exprimait

l'espoir que « la voix des gens sages prévaudrait (1) ». Dans la nuit du 4 août 1789 fut portée la première atteinte notable aux intérêts du Saint-Siège. Conformément à d'anciens usages abolis au quinzième siècle, puis rétablis, la curie romaine percevait des droits pour les expéditions des actes pontificaux ; bulles, brefs, rescrits, dispenses de toute sorte. En outre, sur les principaux bénéfices vacants, elle exerçait, sous le nom d'annates, un prélèvement qui équivalciit, en général, à la première année du revenu. L'opinion publique en France et aussi dans les autres pays de l'Europe se montrait fort hostile à cet exode de capitaux, en évaluait le montant à des sommes fantastiques, exagérait des abus d'ailleurs fort réels, et réclamait, soit un système général de gratuité, soit que les pouvoirs réservés au Saint-Siège fussent transférés aux chefs des diocèses. Les deniers encaissés par le Trésor pontifical dans les dix dernières années, pour expéditions de toutes sortes, s'élevaient, non au chiffre que se figurait à tout hasard le public, mais à la moyenne annuelle de 367 000 livres tournois (2). L'ardente et fiévreuse inquisition qui, dans la nuit du 4 août, rechercha partout les abus pour les supprimer, ne manqua pas de découvrir ce tribut impopulaire et, sans plus ample examen, l'abolit. La nouvelle parvint à Rome au moment où l'église Saint-Louis des Français se parait pour la fête du roi. La perte matérielle toucha, et plus encore le procédé. Cependant le pape était résolu à se montrer patient. « Que ne perdrais- je pas, disait-il vers ce temps-là à Bernis, si je venais à perdre l'appui de la France? » Il dévora son déplaisir, imposa silence au Sacré-Collège. Seulement le 13 septembre, dans une lettre très confidentielle à Louis XVI, il l'exhorta, en un langage plein de sollicitude paternelle,

(1) Dépêches de M. de Montmorin au cardinal de Bernis, 31 mars et. 28 avril 1789. (Archives du ministère des araires étrangères.)

(2) Note remise par le nonce à M. Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, août 17S9. [Archives du ministère des araires étrangères.)

« à veiller sur le dépôt de la foi, à ne pas permettre que Terreur s'emparât du sanctuaire ». Cette lettre, très générale, ne contenait pas un mot qui pût blesser. Quant aux annates et aux autres droits, Pie VI annonça d'abord qu'il en suspendait le recouvrement; puis, après avoir consulté son conseil, il se refusa à un engagement écrit. En fin de compte, il parait avoir été convenu que provisoirement la percep tion cesserait; mais cet arrangement serait tenu très secret, de façon à éviter les réclamations des autres puissances catholiques. On n'exigerait que les honoraires des employés préposés au service des expéditions (1).

Cette affaire s'absorba bientôt dans une émotion plus grande. Tandis que le pape et les cardinaux goûtaient dans leurs villas aux environs de Rome le repos des vacances, on connut successivement et l'émeute du 6 octobre, et la loi de sécularisation des biens ecclésiastiques. De nouveau, et sous une forme plus irritée, le murmure du Sacré-Collège monta jusqu'à Pie VI. Derechef le pape, quoique très inquiet, calma les colères. Il espérait, voulait espérer encore. Le 10 novembre 1789, Montmorin mandait à Bernis que l'Assemblée, en mettant à la disposition de la nation les biens ecclésiastiques, n'en avait pas déterminé l'emploi. Cotte réserve même semblait révéler une arrière-hésitation. Trois semaines plus tard, le ministre, en une dépêche du l^r décembre, parlait de « secours à tirer Âes biens du clergé », d'expédients qui pourraient « tout concilier ». Et il ajoutait : « Cette affaire sera sans doute plus d'une fois remise sur le tapis avant d'être définitivement terminée. » — Dans l'ontrefaite, le Saint-Père avait reçu la réponse du roi à son message du 13 septembre. Cette lettre formulait de si pieuses assurances, respirait en même temps une si profonde tristesse que le seul sentiment, à la lecture de ces lignes, fut

(1) Dépêches du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 16 et 19 septembre 1789. — Billet du cardinal Campanelli au cardinal de Bernis, 18 septembre 1789. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

celui de la pitié. Pie VI venait de changer son secrétaire d'Etat, le cardinal Buoncompagni, et avait pris pour principal ministre le cardinal Zelada. C'était un vieillard de soixante-douze ans, plus avide de repos que d'action, ennemi des mesures rigoureuses, et tout acquis à la France. Une considération achevait d'incliner le Saint-Père à la modération : dans les conseils de Louis XVI siégeait, non seulement l'archevêque de Bordeaux, M. Champion de Cicé, mais le vénérable M. Lefranc de Pompignan, ancien archevêque de Vienne, et le pape ne pouvait se figurer que le vertueux prélat, qui avait tant de fois dénoncé les philosophes, pût jamais faire le jeu de l'impiété.

Gomme l'automne s'achevait, on vit arriver à Rome les premiers émigrés français, le comte de Vaudreuil, les Polignac, le duc et la duchesse de Guiche, le duc de Ghoiseul- Stainville (1). Déjà l'approche de l'hiver avait rempli la ville d'étrangers. Anglais, Russes, Allemands interrogèrent les nouveaux venus. Ceux-ci racontèrent le 14 juillet, le 6 octobre, tout ce qui faisait l'unique entretien de l'Europe. a Je prends grand intérêt, écrivait en ce temps-là M. de Maistre, à ce sermon terrible que la Providence prêche aux rois. » Ce « sermon de la Providence » n'était point encore assez gravé dans les cœurs pour que le goût du plaisir en fût banni. Les émigrés avaient transporté avec eux, dans une disgrâce sans doute passagère, tous les débris du luxe dont ils étaient coutumiers. On les vit charmer leurs hôtes par leur bonne grâce, leurs bons mots, leurs profusions. Ils n'avaient d'autres ennemis que leurs laquais qui fredonnaient des airs patriotiques, et aussi les pensionnaires de l'Académie de France, affiliés en assez grand nombre à la franc-maçonnerie. L'hiver fut plein de fêtes. Le plus magnifiquement hospitalier fut le cardinal de Bernis, jaloux de prolonger par l'éclat de ses réceptions le prestige de son

(1) Dépêches du cardinal de Bernis, 4 novembre et 9 décembre 1789. {Archives du ministère des araires étrangères.)

roi. Cependant il calculait, non sans mélancolie, l'écroulement prochain de ses superbes revenus, comme archevêque d'Alby, comme abbé commendataire de Trois-Fontaines et de Saint-Médard de Soissons. Aussi s'appliquait-il à régler ses somptuosités et, suivant sa propre expression, « à y mettre de l'ordre quoique sans lésinerie ».

Pour Pie VI il n'y aurait plus de vrai repos. Chaque jour se détachait quelque pierre de l'antique édifice. Au commencement de mars 1790, on connut la loi sur Us vœux monastiques et sur la suppression des ordres religieux. Ainsi l'Eglise se trouvait atteinte, non seulement dans ses biens périssables, mais dans les institutions où elle se retrempait par les austérités et la prière. Tandis que Rome s'abandonnait aux fêtes du Carnaval, le pontife, tout obsédé de la grandeur des conjonctures, demeurait perplexe entre un silence qui paraîtrait inertie et une protestation qui peutêtre exaspérerait. Joseph TI venait de m ourir; on l'avait jugé persécuteur de l'Eglise. Serait-il vrai que ce qu'on avait vu ne fût qu'une préface et que le livre de la vraie persécution ouvrit seulement ses premières pages? Autour du pape bon nombre de cardinaux conseillaient un acte public. A ces avis s'ajoutaient les suggestions des émigrés français, très entraînés par la chaleur de leur imagination et empressés à tout précipiter. On parlait d'une encyclique aux évêques; on ajoutait même que le pape y travaillait déjà. Le cardinal de Bernis recueillait doubles informations : les siennes d'abord, puis celles du chevalier d'Azara, ministre d'Espagne, à qui le liait une étroite amitié. Usant du crédit que lui valaient son rang, son âge, sa longue pratique des affaires romaines, il courut au Vatican et, dans un entretien de deux heures avec le pape, lui représenta l'état de la France, l'effervescence des partis, l'opportunité de temporiser. « Ja sens le prix de vos arguments, répliqua tristement Pie VI, mais je dois satisfaire à mon honneur, à ma conscience; je dois protester pour les lois de l'Eglise, pour les droits du

Saint-Siège. — Au moins, insinua Bernis, que Votre Sainteté s'exprime en termes généraux, sans désigner nommément la France. » Et pour mieux persuader le Saint-Père, il reprit une à une toutes les raisons de retarder un éclat. « Nos ennemis, ajouta-t-il, souhaitent une rupture. C'est pourquoi nous devons l'éviter. » Le pape avait écouté l'am* bassadeur, non seulement avec patience, mais avec la plus affable bonté. Il le congédia sans lui rien promettre, mais en laissant entendre qu'il prendrait pour règle de sa conduite son affection pour Louis XVI, sa sollicitude pour la France (1).

L'événement répondit à ces bienveillantes assurances. Le 29 mars 1790, Pie VI, ayant tenu un consistoire secret, dénonça les nouveautés dangereuses que les lois récentes avaient consacrées. L'allocution, quoique très véhémente dans les termes, ne laissait pas que d'être au fond assez débonnaire. Elle ne fut pas publiée, mais fut discrètement consignée dans les actes consistoriaux pour paraître plus tard quand les passions seraient apaisées. Par surcroît de modération, les journaux reçurent l'ordre de se taire sur l'acte pontifical. Visiblement le Saint-Père n'avait d'autre dessein que de libérer sa conscience en établissant devant le conseil privé des cardinaux qu'il n'était ni aveugle ni inerte ni intransigeant sur les droits de l'Eglise. Ce devoir de sa charge accompli, il s'appliquerait à amortir lui-même le bruit de sa protestation. En deux dépêches du 7 et du 14 avril 1790, Bernis mit en relief la méritoire longanimité du pape. Ni la question des annates ni celle des biens ecclésiastiques ne l'avait arraché à son silence. Frappé une troisième fois par l'atteinte aux vœux monastiques, il s'était résigné à rassembler ses griefs; mais il avait parlé toutes portes closes : « Le Sacré-Collège, ajoutait l'ambassadeur, a donné son entière approbation à la sagesse de Pie VI. »

(1) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 16 mars 1790. [Archives du ministère des affaires étrangères.)

Î7ù HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

Attribuant à ses démarches, à son influence, ces résolutions si bénignes, le cardinal se rendait à lui-même témoignage : « J'espère, écrivait-il, que le roi et son ministre seront contents. » Cependant Bernis, si frivole en sa jeunesse et plus attentif, même en son âge mûr, au monde qu'à l'Eglise, grandissait au contact des événements. Après avoir constaté ce qui était, ce qu'il jugeait un succès, il ne laissait pas ignorer qu'un succès pareil ne se remporterait pas deux fois. Jugeant le rôle d'informateur insuffisant, il se haussait jusqu'à celui de conseiller : « Si l'on continue, disait-il, à traiter si durement l'Eglise de France, je ne saurais répondre à la longue de la patience du chef de l'Eglise catholiqiie. » Puis, avec un accent un peu fier et en homme qui se souvient de son caractère sacré, il marquait les limites de sa propre docilité : « On peut, disait-il, exiger de moi ce qui est possible, mais non ce qui est au-dessus de toutes les forces humaines dans des choses qui intéressent si directement l'honneur, la conscience et le devoir. »

Ceux vers qui montaient ces dépêches avaient déjà laissé échapper le gouvernail. L'Assemblée constituante avait usurpé les affaires religieuses aussi bien que les affaires politiques. A l'heure où Bernis communiquait à sa cour le premier avertissement de Pie VI, le Comité ecclésiastique mettait la dernière main au projet de Constitution civile.

Dès le commencement de mai 1790, les papiers publics parvenus â Rome annoncèrent les prochaines innovations. Cardinaux, prélats, étrangers de distinction, tous, suivant le degré de leur intimité ou de leur crédit, s'empressèrent autour de Bernis, essayant de pressentir ses instructions

OU de sonder ses pensées. Celui-ci gardait une attitude calme et affectait même par intervalles de masquer ses soucis sous la frivole légèreté de sa jeunesse. Mais son assurance n'était qu'empruntée. Ce qui l'inquiétait le plus, c'était le silence de sa cour. En cette période si décisive pour l'Eglise, les dépêches de Montmorin, rares et courtes, demeuraient muettes sur la Constitution civile du clergé. Se jugeait-il impuissant à rien prévenir? Estimait-il que son incompétence en matière théologique lui commandait la réserve? Ou bien encore, au milieu des embarras de la politique, plaçait-il au second rang les questions religieuses, comme choses qui n'amènent pas d'émeutes et sont toujours susceptibles d'arrangement? Un seul souci hante le ministre: prévenir toute protestation du Saint-Père. « La cour de Rome, écrit-il dès la fin de mars, ne pourrait que se compromettre en risquant la moindre démarche ». « Toute lettre, quelle qu'elle soit, ajoute-t-il un peu plus tard, ne ferait qu'échauffer les esprits ». Une plainte, même générale, même discrète jusqu'à l'effacement, parait encore excessive. La recommandation se renouvelle avec tant d'insistance qu'il semble que tout soit sauvé si on a fermé la bouche au pape. Comme Bernis a fait valoir la modération de Pie VI, attentif à ne pas publier son allocution consistoriale, Montmorin répond d'un ton légèrement dédaigneux : « Les objets qui intéressent la curiosité publique sont ici tellement variés qu'on a perdu de vue au bout de deux jours le consistoire secret, et il ne paraît pas qu'on se soit occupé de découvrir ce que Sa Sainteté a voulu cacher (1). b Avec une insignifiance voulue, la correspondance se rabaisse comme pour se mieux dérober. Elle s'éparpille en détails, peu séants à force d'être prolixes, sur le traitement matériel et les diminutions pécuniaires de l'ambassadeur. Sur ces entrefaites, un jour vient où Montmorin prend la plume

(1) Dépêche de M. de Montmorin au cardinal de Bernis, 11 mai 1790. {Archives du ministère des affaires étrangères.)

avec un grand embarras. C'est que l'Assemblée constituante vient de rendre le décret qui abolit les titres, et supprime dans les actes toutes les appellations honorifiques. Le ministre ne sait comment annoncer l'impertinente nouvelle; i! se confond en regrets, en excuses, et c'est après avoir épuisé tout ce que la langue française fournit de protestations obséquieuses qu'il se décide à courber toutes les grandeurs du cardinal sous le niveau de l'égalité récemment proclamée.

L'anxiété croissait au Vatican. A Paris le nonce, Mgr Dugnani, n'était guère mieux informé que Bernis ne l'était à Rome. Mais le peu qu'il mandait ne pouvait qu'inquiéter. Vers la fin d'avril, il envoya au cardinal Zelada un pamphlet infâme qui, sous ce titre : la Journée du Vatican^ circulait impunément au Palais royal. Le 10 mai 1790, il eut une entrevue avec M. de Montmorin : « Ah! lui dit celui-ci en faisant allusion à certains articles de la prochaine Constitution civile, c'est en vain que j'ai essayé d'obtenir du Comité ecclésiastique une entente quelconque avec le Saint-Père ». Parmi les évêques, le représentant du Saint-Siège recueillait des impressions en générai décourageantes. Avec une intention marquée, ils insistaient auprès de lui sur la nécessité de céder beaucoup. « Il faut, répétaient-ils, que Sa Sainteté vienne au secours de l'Eglise et, même au prix des plus grands sacrifices, sauve l'unité ». Si l'on en croit Dugnani, beaucoup ne paraissaient pas répugner à une nouvelle démarcation des diocèses. Le nonce était un ami de la France, en sorte que ses informations, loin d'être dictées par le dénigrement, demeuraient, selon toute apparence, au-dessous de la vérité. Sentant la crise prochaine, la jugeant inévitable, le Saint-Père se réfugiait en Dieu. Comme les fêtes de la Pentecôte approchaient, il ordonna qu'en ces jours où les fidèles ont coutume d'invoquer les lumières d'en haut, des prières publiques fussent célébrées dans les principales églises de Rome. Elles se prolongèrent à Saint-Pierre, à Sainte-Marie-

Majeure, à Saint-Jean-de-Latran, jusqu'au dimanche de la Trinité, et au milieu d'un extraordinaire concours. Chose singuhère! Montmorin prit ombrage, même de ces cérémonies pieuses. Il craignait que quelques évêques français ne voulussent s'y associer, que des pèlerins n'arrivassent des provinces méridionales, que le bruit de ces manifestations ne fournit un prétexte aux révolutionnaires. Quand Pie VI connut cet excès de circonspection, un peu de persiflage lui échappa à travers son habituelle patience : « Ah! dit-il au cardinal de Bernis, plût à Dieu que Sa Majesté très Chrétienne ne couiût d'autre péril que celui de nos prières ».

Laissé sans instructions, l'ambassadeur de France devinait tout ce que son gouvernement négligeait de lui mander. De plus en plus, ce prélat fastueux et mondain s'épurait jusqu'à la conception des vertus qu'il avait laissées sommeiller. Il avait, au début de la Révolution, beaucoup gémi sur la perte de ses biens ; voici qu'en dépit de quelques regards mélancoliques sur ses richesses, il se résignait à la médiocrité, en vieillard qui aura toujours assez pour mourir. Son langage se pénétrait d'une piété inaccoutumée. Le 26 mai, au moment des prières publiques ordonnées par Pie VI, il écrivait à M. de Montmorin • « Nous prions ici de tout notre cœur pour ontenu' du Ciel les secours dont la religion, la papauté et les peuples ont besoin, même dans l'ordi^e politique ». Cependant les journaux, les correspondances, ne laissaient plus aucun doute sur les atteintes portées à l'Eglise de France. La Constitution civile se discutait. Déjà un grand nombre d'ai-ticles avaient été votés. Une seconde fois, Bernis s'enhai^dit jusqu'au rôle de conseiller : « Je viens de lire rapidement, écrivait-il le 30 juin à M. de Montmorin, ce que des feuilles imprimées rapportent de l'-lssemblée nationale. » Il ajoutait, comme par un reproche discret au ministre qui le laissait dans l'ignorance : « Il est vrai que ces feuilles n'ont point l'authenticité nécessaire, » Puis il relatait, d'après le bruit public, ce qu'il

savait sur les articles déjà votés, sur ceux qui demeuraient encore en projet. S'étant exprimé de la sorte, il poursuivait en ces termes : a La sanction de pareils décrets ne peut se faire sans l'avis réfléchi des évêques consultés, des docteurs, des théologiens et des canonistes les plus instruits. Une telle sanction intéresse particulièrement la conscience du roi très chrétien, fils aîné de l'Eglise; elle pourrait occasionner un schisme si elle n'était pas conforme aux Canons, aux Conciles, et aux principes établis dans le royaume. » Avec un surcroît de gravité, avec une singulière prévoyance, Bernis concluait en ces termes : « Je manquerais essentiellement à mon devoir si je n'avertissais du danger qu'il y aurait à statuer légèrement sur une matière si délicate, si importante, et dont la décision précipitée aurait infailliblement les suites les plus funestes. »

Le roi était à Saint-Cloud. Dans cette belle retraite où il séjournait pour la dernière fois, les bruits de la capitale ne lui arrivaient que par sons affaiblis. Combien le pauvre prince n'eût-il pas été heureux s'il eût pu s'en isoler tout à fait! Quand, des hauteurs qui dominent la Seine, les hôtes du château apercevaient de loin la grande ville, ils éprouvaient une volupté intense, celle de sentir l'espace entre leurs ennemis et eux. o Paris, écrivait Mme Elisabeth, est bien beau, mais dans la perspective; je le vois d'ici comme je veux le voir. » La reine se reprenait aux goûts champêtres et, expansive comme on l'est dans l'infortune, se répandait en confidences : « Combien autrefois, disait-elle, n'ai-je pas aspiré à me trouver à Paris! Qui m'eût dit que j'y serais abreuvée d'amertumes (1)?» Le dauphin, jouissant du grand

(1) Mémoires de la duchesse de Tourzel, t. I, p. 111.

air et des grands bois, souriait à la vie comme s'il eût eu de longs jours à vivre. Le roi s'essayait à oublier le trône et y parvenait quelquefois. Libre, il l'était encore, quoique vaguement surveillé, quoique déjà suspecté de fuite. Un jour, en une de ses promenades, il ne rentra pas à l'heure accoutumée; aussitôt, dans le château, le bruit s'accrédita qu'il s'était échappé.

Bon gré mal gré, le souci des affaires renaissait. Entre toutes les affaires, la plus importante était celle de la Constitution civile. Elle eût été grave pour tout le monde. Pour Louis XVI elle était angoissante. Non seulement croyant mais pieux, sa couronne le touchait moins que son salut, et il était de ceux qui craignent un péché plus encore qu'une faute. A la voix de la conscience religieuse s'ajoutait pour lui le souvenir des engagements solennels pris au début de son règne. N'avait-il pas, au joui" de son sacre, promis de protéger la religion catholique et de ne jamais souffrir qu'une atteinte y fût portée?

Vers la fin de juin, on ne put plus conserver aucun doute sur les intentions de l'Assemblée. La droite ne combattait plus, ayant perdu l'espoir. Encore quelques jours, et l'ensemble du projet serait adopté. Dès lors, la seule question fut de savoir si le roi sanctionnerait le décret ou y opposerait son veto.

Opposer son veto, le pouvait-il efficacement? Et son prestige demeurait-il assez intact pour lui permettre un acte viril d'autorité?

Même à travers la voie douloureuse où il cheminait depuis un an, le pauvre prince avait recueilli maintes fois les témoignages d'amour de ses sujets. L'Assemblée, tout en limitant inconsidérément ses attributions, ne le dépouillait qu'en l'environnant de respect. Elle lui avait décerné, après le 4 août, le titre de Restaurateur de la liberté française. Quand, le 4 février 1790, il était venu, d'un beau mouvement spontané, dans la salle du Manège pour affirmer son

union avec les représentants du peuple, son langage avait soulevé de telles acclamations que jamais monarque n'en recueillit de plus bruyantes. Lorsque les députés avaient dû régler la liste civile, ils avaient laissé courtoisement au roi le soin de la fixer lui-même, et ils avaient mis leur bonne grâce à la voter sans débat. La publication du livre des pensions, du livre rouge, en mettant à nu les pires scandales du favoritisme, avait atteint la cour plus encore que le monarque. Pendant l'hiver de 1789 à 1790 Louis XVI, triomphant de sa timidité naturelle et élargissant l'étiquette, s'était montré un peu plus au dehors : il avait visité les hôpitaux, les églises, les établissements d'utilité publique, s'était même aventuré dans les faubourgs. Presque partout l'accueil aveiit été chaleureux, et plus d'une fois les feuilles révolutionnaires en avaient exprimé leur dépit. Les agitateurs pervers, qui devaient, dans les années suivantes, décupler par le nombre et l'audace, n'avançaient que par voie oblique ou se cachaient. Beaucoup de ceux qu'on appelait alors les patriotes étaient des démolisseurs inconscients, non encore tout à fait gâtés, badauds plutôt que fanatiques, grisés de paroles factieuses plutôt qu'animés de desseins criminels. Bourgeois, gardes nationaux, membres des administrations locales souriaient au désordre, y aidaient même quelquefois, par imprévoyance, ineptie, goût de détruire; mais Louis XVI, avec sa bonhomie un peu brusque, avec sa fruste simplicité, avec son amour pour son peuple, demeurait celui que, dans leurs jours de calme et de sagesse, ils appelaient « notre bon roi ».

Au moment où s'achevait le débat de la Constitution civile, Louis XVI puisa un regain de force dans une manifestation qui semblait préparée pour humilier la royauté.

Les départements avaient expédié à Paris des délégués' pour célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille. Les fédérés (c'est ainsi qu'on appela les envoyés des provinces) assistèrent le 14 juillet à une fête, moitié patriotique moitié

religieuse, où se multiplièrent, avec l'appareil théâtral du temps, les symboles de l'ancien régime anéanti. Le roi, par hasard, fut habile. Il vint de Saint-Gloud, se mêla au mouvement et, en s'y mêlant, le confisqua à son profit. Dans les jours qui suivirent le 14 juillet, les gardes nationaux, demeurés dans la capitale, furent reçus aux Tuileries, chai'gés de divers postes d'honneur, présentés à ra fanuile royale. L'efîet fut prodigieux. Ces honmies simples, peu instruits, entamés plutôt que pervertis, ne résistèrent pas à la bonté du monarque, à l'attirante beauté de la reine. Le jeune dauphin surtout les toucha, et on les vît, au sortir du jardin réservé à l'enfant, se disputer quelques rameaux ou quelques feuilles que le petit prince avait touchés. Encouragés par la débonnaireté du souverain, ils lui exprimèrent leurs vœux. Avec ime familiarité ardente, et mieux inspii'és que ne le furent jamais les courtisans, ils l'exhortèrent à visiter les provinces, à prendre contact avec elles, à dissiper par sa présence les préjugés. Ainsi parlèrent les délégués delà Touraine, du Poitou, de la Normandie, du Dauphiné, de la Bretagne (1). Puis se répandant à travers la ville, ils la remplirent du cri de : Vii'e le roi! Avec un dépit plein de colère, Mai'at dans VAmi du -peuple, Loustalot dans les Piévolutions de Paris, Camille Desmoulins dans les Révolutiojis de France et de Brahant dénoncèrent la déviation de cette fête populaire devenue presque fête royaliste. Dans la correspondance du futur évêque constitutionnel Lindet, nous lisons ces hgnes : t Si la cour était mieux organisée, quel parti ne pourrait -elle pas tirer de l'enthousiasme absurde des têtes françaises (2)! » Un an plus tard, au retour de Varennes, Barnave exprimerait la même pensée ; « Ah! disait-il à Mme Elisabeth, si le roi avait su profiter de la fédération, nous étions perdus (3). »

(1) Mémoires de la duchesse de Tourzel, t. I, p. 147-151. — V. aussi Mémoires du marquis de FerrièreSf t. II, p. 98 et 99.

(2) Correspondance, p. 212.

(3) Mémoires de Mme la duchesse de Tourzel, t. I, p. 151,

A ne consulter que les apparences, ce regain d'affection fidèle semblait convier Louis XVI à ressaisir enfin son pouvoir, à limiter ses longs sacrifices. Et quelle résolution eût été plus avisée que celle de ne pas compliquer par un lonflit religieux les embarras politiques!

Toutes choses tournant au profit de la Révolution, il arriva au contraire que ces témoignages de popularité amollirent, loin de la fortifier, la volonté déjà si faible du roi. Pendant l'été de 1790, Louis XVI, très revenu des projets contre-révolutionnaires, n'avait d'autre plan que de louvoyer prudemment, d'éviter les chocs, d'observer la Constitution, et d'attendre que la pratique en montrât les lacunes ou les dangers. Le discours du 4 février 1790 avait été l'exposition de ce programme, et le prince y était demeuré fidèle. Dans cette politique, toute faite de ménagements, le roi plaçait son appui dans les bourgeois des villes, ravis de toute supériorité nobiliaire effacée, mais déjà inquiets que la Révolution dépassât leur niveau, dans les masses rurales, charmées des privilèges abolis, mais n'imaginant pas que leur sort pût se séparer de la royauté, dans les corps judiciaires récemment élus et en général choisis avec sagesse, dans les plus honnêtes des directoires de département et de district, dans les plus modérées des municipalités. Mais cette harmonie un peu fragile, nok tout à fait exempte de défiances, serait-elle à l'épreuve d'une lutte avec l'Assemblée? Le 14 juillet et dans les jours qui avaient suivi, Louis XVI avait recueilli, avec une surprise pleine de joie, les hommages des fédérés. Cependant les mêmes hommes qui criaient : FtVe le roi! criaient plus fort encore : Vive La Fayette! Ces amis si nouveaux, de fidélité sincère mais si peu affermie, ne seraient-ils pas troublés, rebutés peut-être par un conflit avec la Constituante, et par un conflit naissant des affaires du clergé? Le peuple était ignorant, la bourgeoisie voltairienne ou janséniste, et plusieurs jugeraient sans doute misérable

qu'on s'émût ainsi pour des prêtres. Une haute et maltresse prévoyance eût pu pressentir, mesurer, dévoiler avec autorité tout ce qu'il y a de gravité dans les querelles religieuses, tout ce qu'elles portent en elles de terribles et durables divisions. Mais à cet égard tout manquait, et un prince capable de proclamer ces maximes, et une nation capable de les comprendre. L'avenir seul montrerait dans ses conséquences funestes l'œuvre de l'Assemblée. C'est ainsi que Louis XVI puiserait un redoublement de perplexité, même dans le passager retour de la faveur publique. Par scrupule de conscience, il inclinait à ne point céder : mais en même temps son âme affamée de paix tremblait de compromettre cette politique de conciliation dont il venait de goûter les premiers fruits.

Déjà le décret principal sur la Constitution civile était voté; il ne restait plus qu'à régler les traitements et à fixer les dispositions transitoires. La décision royale ne se pouvait plus guère différer. En ces troublantes conjonctures, l'avis des dignitaires ecclésiastiques serait, aux yeux du souverain, d'un inestimable prix. Dans les conseils du monarque siégeaient, comme on l'a dit, deux prélats considérables : l'ancien archevêque de Vienne, M. Lefranc de Pompignan, chargé de la feuille des bénéfices; puis le garde des sceaux, M. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux. Le premier avait passé sa vie à combattre l'incrédulité et jouissait d'une grande réputation de vertu, mais il était vieux, déjà peut-être un peu affaibli — car il devait mourir quelques mois plus tard — et en outre pénétré jusqu'à l'excès par la gravité des dangers publics. Le second incarnait assez bien en lui ces évêques du dix-huitième siècle, plus curieux de l'administration civile qu'absorbés dans leurs fonctions saintes. Il avait été l'ami de Turgot, avait présidé comme évêque de Rodez, l'assemblée provinciale de la Haute- Guyenne. La Révolution l'avait d'abord fort effrayé; puL«i se ravisant il avait été, aux Etats généraux, l'un des pro-

moteurs de la réunion des ordres, ce qui lui avait valu, au dire de Montlosier, une popularité presque égale à celle de Necker. Son dévouement à l'Eglise n'était point suspect; mais la longue pratique des affaires et des ambitions humaines avait un peu voilé à ses yeux l'auguste et rigide simplicité des choses sacrées. Loin de pousser à la résistance, l'archevêque de Bordeaux jugea qu'il y aurait moindre mal \ ménager l'Assemblée qu'à l'irriter par un veto; quant à M. Lefranc de Pompignan, impressionné, comme il l'écrirait quelques jours plus tard à Pie VI lui-même (î), « par les nécessités d'un temps douloureux, par l'imminent péril d'un schisme », il accepta cet avis et en l'acceptant se l'appropria. Une combinaison surgit qui visait à satisfaire la représentation nationale sans méconnaître trop ouvertement Tautorité du pape. Le roi promettrait sa sanction, mais ajouterait qu'il suspendait la promulgation jusqu'à ce que l'issue des pourparlers avec Rome permît d'exécuter les nouveaux décrets. L'expédient, loin d'être habile, n'était que décevant. On s'assurait des délais; et avec le temps, pensait-on, on obtiendrait du Saint-Père des sacrifices, de l'Assemblée peut-être des concessions. A cet égard la chimère était double, le pape ne pouvant pas bouleverser à son gré l'ancienne discipline, et l'Assemblée étant trop vaine pour rien retirer. Par ailleurs, le projet ne laissait pas que de cacher un artifice assez raffiné. En donnant la parole au chef de l'Eglise, on lui laissait la responsabilité du refus, ce qui permettrait de le dire intraitable et de s'amnistier soi-même plus aisément. En cet arrangement se reconnaissait toute la politique des faibles qui, ne voulant point céder, n'osent point non plus résister, se traînent en ajournements, se flattent d'avoir tout gagné quand ils n'ont fait qu'enhardir leurs ennemis, s'imaginent être fort avisés quand ils ont échelonné leurs capitulations, et essayent

(l-j Lettre du 29 juillet 1790. (Theiner, Documents relatifs aux affaires, religieuses de France, t. I. p. 283.)

de se tromper sur leurs fautes en les dosant en deux fois.

Le décret complémentaire sur les pensions et traitements fut voté le 24 juillet. Vers ce temps-là fut remise à Louis XVI, par l'intermédiaire du nonce Dngnani, une lettre bien propre à raviver ses scrupules. Elle émanait du souverain pontife et portait la date du 10 ju'llet. Sentant que l'Assemblée ne reculerait point et inquiet jusqu'à l'angoisse pour l'Eglise de France, le pape s'était décidé à marquer au roi, par un avertissement très net quoique affectueux, son jugement sur les innovations récentes. « Nous vous déclarons, lui écrivait-il, de la manière la plus expresse que, si vous approuvez les décrets relatifs au clergé, vous entraînez par cela même votre nation entière dans le schisme..» Vous avez fait de grands sacrifices au bien de vos peuples, mais vous n'avez pas le droit d'aliéner en rien ni d'abandonner ce qui est dû à Dieu et à l'Eglise dont vous êtes le fils aîné. » Le pape, pour retenir Louis XVI dans la fidélité au Saint-Siège, se fiait aux archevêques de Bordeaux et de Vienne à qui il venait d'écrire : « Votre Majesté, mandaitil au prince, a dans son conseil deux archevêques : l'un, pendant tout le cours de son épiscopat, a défendu la religion contre les attaques de l'incrédulité; l'autre possède une connaissance approfondie du dogme et de la discipline... Consultez-les (1). »

A quelle date Louis XVI eut-il cette lettre? On ne le sait point exactement. Mais il résulte d'une dépêche de M. de Montmorin au cardinal de Bernis (2), qu'elle lui fut remise avant le 27 juillet. Que déciderait le pauvre prince? La remontrance était grave. Mais quoi! le pontife désignait pour conseillers au roi précisément ceux dont le souverain venait de prendre l'avis. Or cet avis avait été de ne point

(1) Trbijskr, Documents relatifs aux affaires religieuses de France, t. I, p. 5-7.

(2) Dépêche du 27 juillet 1790. {Archives du ministère des affaires

étrangères.)

braver l'Assemblée. Le pape, renfermé au Vatican, était sans doute mal renseigné sur l'acuité des passions publiques : les archevêques, au contraire, vivant au centre de l'agitation, savaient quels sacrifices extraordinaires exigeaient des circonstances, extraordinaires aussi; en outre, leur rang dans la hiérarchie sacrée prêtait à leurs conseils un caractère d'absolution. Autour du prince se murmurait partout le mot de « concessions » et ceux mêmes qui seraient plus tard très fermes n'osaient, à ce premier moment, prêcher la résistance. On se persuada, on parvint à se persuader qu'il ne s'agissait que d'arrangements provisoires, que rien n'était définitivement conclu, que le champ resterait ouvert aux négociations. Louis XVI promit de sanctionner la loi. Il déclara seulement qu'il en suspendait la publication jusqu'à ce que, par entente, soit avec le Saint-Siège, soit avec les évêques, il eût pourvu aux moyens de l'exécuter (1).

Il fallait traduire, à l'usage de la chancellerie romaine, cette tortueuse politique, à la fois candide et osée, qui prétendait bouleverser l'Eglise avec le consentement de l'Eglise elle-même. Le ministre des affaires étrangères se récusa, alléguant son incompétence. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux et garde des sceaux, prêta sa plume. Si nous en croyons M. de Montmorin, il eut pour collaborateur (et ce trait seul achève de peindre la confusion des esprits) le très vénérable et très pieux M. Lefranc de Pompignan. L'Assemblée était près et, en outre, menaçante : le pape était loin, débonnaire et désarmé. C'est au pape que l'on demanderait les sacrifices. Les instructions gouvernementales, libellées sous la forme d'un mémoire au cardinal de Bernis, commençaient par proclamer, comme un fait accompli, l'acceptation par le Roi de la Constitution civile. Puis, se contredisant aussitôt, elles semblaient subordonner l'exécution du décret à l'agrément du Saint-Siège, « à la sagesse et aux

(1) V. DuKAKD DK Matixane, Histoire du comité ecclésiastique, p. 86.

lumières duquel il importait de recourir avant tout ». Ces formules de respect n'étaient d'ailleurs qu'apparence; car on ne consultait le chef de l'Eglise qu'à la condition qu'il fournît de suite la réponse qu'on lui dictait : « M. le cardinal de Bernis, disait l'instruction, devra donner au Saint-Père une connaissance exacte de la condition où se trouve la France par rapport à la religion, et il conclura de ces circonstances que l'exécution des décrets sur la religion ne peut souffrir de délai. » La suite du document énumérait les motifs que développerait l'ambassadeur pour déterminer l'approbation pontificale. Plusieurs de ces motifs étaient bien fragiles. D'autres ne pouvaient, vis-à-vis du Saint-Père, être exposés sans impertinence : c'est ainsi qu'on invoquait le sentiment de l'Assemblée qui jugeait la constitution du clergé comme « étant du ressort unique de la puissance civile ». Les rédacteurs de l'instruction, jugeant la foi chrétienne plus affaiblie encore qu'elle ne l'était, se fondaient pareillement sur l'esprit des peuples : « Leur disposition leur inspirera, selon toute apparence, de l'éloignement pour les pasteurs qui les guident encore, et leurs regards se tourneront vers ceux que la nouvelle loi leur assigne. Ils affecteront, dès ce moment, de méconnaître ceux qu'ils n'auront pas élus, » Le mémoire se continuait par un double hommage à l'Assemblée qui avait souvent manifesté l'intention de ne pas toucher à la religion, et au roi qui préférerait toujours se concerter avec le Saint-Siège. Derechef on proclamait que la promulgation était urgente et que, par suite, la réponse du Saint-Père ne se pouvait différer. Sous une forme péremptoire, peu séante chez un laïque, tout à fait singulière chez un évêque, on énumérait les sacrifices que consentirait le Souverain Pontife. Il devrait autoriser les nouvelles distributions des métropoles. Il adhérerait pareillement à la nouvelle délimitation des diocèses. Il tolérerait les réformes décrétées dans les églises cathédrales et métropolitaines. Il jugerait bon que toutes dispenses fussent désormais conférées

par les évêques. Enfin il ne s'opposerait pas au système qui établissait partout, pour les évêques comme pour les curés, le régime de l'élection et transportait à l'évêque métropolitain la confirmation canonique. Ces changements qui transformeraient toute l'Eglise de France étaient énumérés avec un aplomb tranquille, et avec un redoublement d'insistance pour que la réponse ne tardât pas. Cependant on admettait, on voulait bien admettre, que le pape fût un peu effarouché de cette promptitude et, avant de prendre une si grande décision, tint à se ressaisir, à s'entourer d'avis. Aussi on consentait à juger toute naturelle, soit une consultation du sacré collège, soit des conférences entre délégués pontificaux et délégués français. Seulement ce qu'on sollicitait, ce qu'on réclamait, ce qu'on exigeait de suite, c'était une approba' tion provisoire. Ici se découvrait la véritable disposition du roi et de ses conseillers, pressés par l'Assemblée, n'osant lui résister, et courbant la tête, mais avec l'arrière-pensée de se relever un jour. Ils tiendraient une sorte de solution qui n'en serait pas tout à fait une et qui n'engagerait qu'à demij puis ils attendraient avec l'espoir vague, indéterminé, que le temps ou la raison des peuples userait les nouveautés et remettrait toutes choses à leur place. Ainsi agissent les faibles, nullement malhonnêtes par tempérament ou par intention préconçue, mais glissant par leur faiblesse même dans une duplicité inconsciente. Cette conduite, faite de peur vis-à-vis de l'Assemblée, ne laissait pas que d'être, vis-à-vis du pape, singulièrement osée. Ce qu'on lui demandait, c'était d'autoriser une Eglise nouvelle pour le plus grand service de la politique royale, sauf à refaire en tout ou en partie l'ancienne Eglise dès que cette même politique royale serait tirée de ses embaiTas. Soit qu'on n'imaginât point de bornes à la condescendance de Pie VI, soit qu'on le crût déjà frappé de terreur, on poussait plus loin l'exigence, et on se hasardait à lui suggérer, non seulement de ne point combattre, mais de patronner la Constitution civile.

On prévoyait vaguement quelque résistance. Aussi le pape était supplié de prévenir par son intervention auprès des fidèles toute cause de troubles, d'unir son autorité morale à la force du bras séculier, de se faire, à sa manière, gendarme pour l'exécution des décrets de l'Assemblée. Cette intervention, au surplus, serait comme le reste, provisoire; car elle durerait, disait l'instruction avec une obscurité voulue, jusqu'à ce que les choses aient pu être mûrement traitées à la satisfaction commune (1).

A ce mémoire, Montmorin joignit une dépêche pour Bernis, dans laquelle il recommandait de nouveau la bâte. Le paquet se compléta par une lettre de Louis XVI à Pie VI en réponse à son message du 10 juillet. Dans cette lettre, datée du 28 juillet, le prince protestait en termes émus de son attachement au Saint-Siège. « Je regarde, disait-il, comme un de mes plus beaux titres celui de fils aîné de l'Eglise. Ces sentiments ne s'affaiblissent pas au milieu des difficultés qui m'environnent. » Mais, après avoir parlé de la sorte, il ajoutait : « Je communique à Votre Sainteté les décrets de l'Assemblée nationale. Mon intention, publiquement déclarée, est de prendre les mesures nécessaires pour leur exécution. » Il était prêt, poursuivait-il, à accueillir avec respect les observations du Saint-Père; toutefois il le suppliait de prendre en considération l'état de l'Eglise de France. — Toutes ces pièces ayant été rassemblées, un courrier fut appelé auquel on ne prescrivit qu'une chose : arriver vite et à tout prix. Puis les conseillers du roi, aussi pressants vis-à-vis du pape que l'Assemblée était pressante vis-à-vis d'eux, se mirent à supputer fiéM^eusement le temps indispensable pour l'aller et le retour. Entre les deux voyages, l'impatience laissait à peine à Bernis quelques heures de répit pour courir au Vatican, au pape quelques heures de réflexion pour changer l'Eglise de France, au courrier quel-

(1) Archives du ministère des affaires étrangères.

ques heures de repos pour retraverser l'Italie et regagner Paris. « Qu'on aille vite, qu'on aille vite », tous les documents se résumaient en ces mots. Ainsi parlaient les archevêques, ainsi parlait Montmorin; et ils n'étaient en cela que les fidèles interprètes de Louis XVI, trop faible pour braver rAssemblée, trop bon chrétien pour braver le pape, torturant sa pensée à concilier l'inconciliable, et attendant du Vatican avec angoisse la licence de capituler sans péché.

A Rome, Bernis s'effrayait du long silence de sa Cour, s'efforçait, en dépit de ses inquiétudes, de garder toute son assurance devant les étrangers, et continuait à transmettre à M. de Montmorin des conseils qui sans doute demeureraient inécoutés. Il était en ces dispositions quand, le 11 août, arriva à l'ambassade le courrier de cabinet dépêché par le gouvernement français. Le cardinal déplia le paquet, lut, relut le mémoire. Quand il s'en fut pénétré, son impression fut la stupeur, et après avoir regretté qu'à Paris on s'obstinât à se taire, il regretta davantage encore qu'on se fût décidé à parler.

A quatre cents lieues de son pays, il jugeait avec le calme de l'éloignement, avec le sang-froid de la sécurité personnelle, tout ce qu'on ne discernait à Paris qu'à travers le voile de la peur. « Les instructions sont très belles, écrirait-il à quelques jours de là à M. de Montmorin. » On peut être assuré que ces mots, sous sa plume, n'étaient que pure politesse pour un document archiépiscopal. La réflexion, loin de calmer ses perplexités, les accrut. Son embarras fut double, et par la nature inouïe des demandes, et par la hâte plus inouïe qui refusait tout délai pour la réponse.

Le 13 août, l'ambassadeur fut reçu par le Saint-Père. Le pape, depuis deux jours, connaissait la sanction. Cette nouvelle, si nous en croyons une dépêche du cardinal Zelada, l'avait plus affligé qu'aucune autre calamité de son règne. La perspective d'une négociation ultérieure, s'ouvrant après coup, n'avait été pour lui que médiocre allégement. Pie VI ne cacha point à Bernis sa surprise douloureuse, mais n'ajouta à l'expression de sa tristesse aucune parole malveillante ou amère. Bien au contraire, il loua les sentiments religieux du roi et avec émotion plaignit ses infortunes. « Je suis, dit-il, disposé à faire pour éviter un schisme tout ce que permettent la conscience et l'honneur. Mais vous comprendrez qu'en une matière aussi importante, je ne puis me décider légèrement et sans consulter les cardinaux. » Bernis, en mandataire fidèle de son gouvernement, répéta tout ce que ses instructions lui prescrivaient de dire. Sans produire ces instructions elles-mêmes qui, présentées dans leur teneur originale, eussent certainement blessé, il parla d'arrangements qui ne seraient que provisoires, évoqua l'image des troubles et des malheurs qu'un retard pourrait entraîner. Le Saint- Père l'interrompit : « Je connais votre situation; autant et plus que vous je redoute le schisme; mais si les remèdes doivent être prompts, ils doivent être mûrement réfléchis. » Avec un accent de doux blâme, ie pontife regretta que le roi eût été amené à sanctionner les décrets avant tout concert avec lui. « Cette sanction, continua-t-il, m'ôte beaucoup de moyens que j'aurais pu employer. Aujourd'hui, dans le grand conflit des opinions, toute décision du Saint-Siège peut devenir dangereuse, et conduire au schisme ou du moins aux plus cruelles divisions. » Pie VI savait, par les lettres des évêques de France, les répugnances qu'éveillait chez beaucoup d'entre eux la nouvelle constitution du clergé. Avec à-propos, il s'arma de ces témoignages. « Les décrets, dit-il, blessent autant les maximes gallicanes que les règles de l'Eglise universelle. Je pourrais occasionner de grandes

scissions dans l'épiscopat français, soulever même une parti« du clergé contre Rome si, par quelque arrangement même provisoire, je n'avais aucun égard aux sentiments d'une Eglise qui jusqu'ici a fait tant d'honneur à la religion. » Bernis fut saisi par la justesse de cette remarque. Si la résistance de Pie VI était taxée d'entêtement, ses concessions ne seraient-elles pas taxées de faiblesse? Pendant deux heures l'entretien se prolongea, le cardinal développant avec une obéissance correcte la politique de son maître, le pape se dérobant avec une fermeté triste et aussi attentive à ne rien accepter qu'à ne rien briser. Il fut convenu que Bernis enverrait au Saint-Père un extrait de ses instructions et qu'il ferait traduire cet extrait en italien afin que l'intelligence en fût plus aisée. A ces pièces, il joindrait un mémoire où seraient consignées les vues de son gouvernement. Au moment de lever l'audience, le pape dit à l'ambassadeur : t Je vais consulter, sans perdre de temps, une assemblée composée de cardinaux, chefs d'ordre, préfets de congrégations. » Par là il entendait marquer sa volonté d'examiner les demandes françaises sans aucun parti pris de refus, mais au contraire avec un grand, un sincère désir d'accommodement. La seule chose qu'il repoussât, c'était une hâte aussi incompatible avec la gravité des conjonctures qu'avec le? habitudes traditionnelles dé l'Eglise (1).

Le courrier envoyé de Paris attendait. Le 18 août il repartit pour la France, porteur d'une dépêche de M. de Bernis à M. de Montmorin et d'une lettre de Pie VI à Louis XVI. Dans sa dépêche, l'ambassadeur rapportait son entretien avec le Saint-Père, faisait valoir la bienveillance constante du pape, exhortait son gouvernement à pratiquer la patience et à l'imposer autour de lui. Quant à Pie VI, tout en annonçant au roi la réunion prochaine des cardinaux, il s'abstenait de formuler trop d'espoir sur le résultat de ces

(1) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 18 août 1790. {Archives des affaires étrangères.)

conférences. Rappelant sa conduite passée : « Si nous n'avons pas, disait-il, prêché sur les toits, nous n'avons pas non plus dissimulé la vérité.» Il s'appliquait enfin à proclamer, et avec une fermeté de langage qui ne laissait place à aucune équivoque, l'inaliénable souveraineté de l'Eglise dans les matières spirituelles (1).

Le mot décisif se prononcerait à Paris bien avant que le jugement du Saint-Siège se formulât à Rome. Ce que l'Assemblée pénétrait des perplexités royales l'irritait sans suffire à l'intimider. Dans la double infatuation de sa toute-puissance et de son savoir, elle n'imaginait pas que ses volonté» souffrissent un délai ou qu'une œuvre sortie d'elle eût besoin de revision. Dès le commencement d'août, le comité ecclésiastique délégua deux de ses membres auprès du garde des sceaux pour réclamer une prompte promulgation. Humblement le ministre, qui n'était autre que l'archevêque de Bordeaux, réclama huit jours. Aux démarcUes privées s'ajoutèrent les sommations publiques. Le 16 août, le député Bouche porta à la tribune les impatiences de plusieurs de ses collègues : il avait, disait-il, interrogé le garde des sceaux, et celui-ci avait attribué le retard à l'Imprimerie royale; mais le directeur de l'Imprimerie royale, interrogé à son tour, avait déclaré n'avoir rien reçu. Trois jours plus tard. Bouche renouvela sa protestation. Certains incidents surexcitèrent l'Assemblée : telle fut la publication d'un mandement émané de l'évêque de Toulon et que le député Sillery dénonça avec un grand étalage d'indignation. Cependant le répit de huit jours, sollicité par M. de Cicé, était expiré. Le comité ecclésiastique chargea son président, Durand de Maillane, de rappeler au ministre ses engagements : si de nouveau la promesse était éludée, l'Assemblée nationale serait solennellement saisie (2). Qu'a jouter ai- je?

(1) Lettre de Pie VI à Louis XVI, 17 août 1790. (Theuteb, DoeumenU relatifs aux affaires religieuses de France, t. I, p. 15-16.)

(2) Durand db Maillane, Histoire du comité ecclésiastique, p. 86.

Sous la menace le gouvernement céda, et à la première capitulation qui avait promis la sanction des décrets s'ajouta la secoride capitulation qui promit de les promulguer. M. Lefranc de Pompignan, déjà atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau, n'assista pas aux derniers conseils (1). Le 24 août 1790, avant que le courrier parti de Rome arrivât à Paris, avant même que la réponse du pape eût eu le temps matériel d'arriver, la Constitution civile fut publiée et passa au rang des lois de l'Etat.

La cour de Rome redoutait la pression de l'Assemblée; mais elle n'imaginait pas chez le roi de France cette précipitation à se soumettre. Le mémoire remis par Bernis et tous les autres documents de la grande affaire furent transcrits, afin que les cardinaux, membres de la commission d'examen, en eussent chacun une copie. Le Saint-Père, se hâtant, mais à la manière de la curie romaine qui, même lorsqu'elle Be figure aller vite, n'est jamais bien prompte, se mit à consulter tous ceux qui, dans son entourage, avaient le renom de savants théologiens ou de canonistes experts. « Cette question, écrivait Bernis, agite le pape jour et nuit. » Cependant il importait de masquer les préoccupations, de démentir surtout un bruit accrédité parmi les étrangers et déjà colporté par la presse : celui d'une rupture imminente entre Paris et Rome. Le meilleur moyen de déconcerter ces rumeurs, ce serait de garder le calme extérieur des jours les plus paisibles, d'observer, sans en rien omettre, les règles

(1) Lettre de M. l'abbé Pichot, ancien secrétaire de M. Lefranc de Pompignan, à M. l'abbé Emery, 8 mars 1802. (Bibliothèque du séminaire de SainuSulpice, manuscrits.)

du cérémonial accoutumé. La date du 25 août ramenait la Saint-Louis. Elle fut célébrée avec toute la pompe traditionnelle, et même avec un redoublement de solennité. L'archevêque d'Edesse officia pontifîcalement à Saint-Louis des Français. La grand'messe fut chantée par les musiciens de la chapelle du pape. A la sortie furent exécutées « les symphonies des meilleurs maîtres ». Puis le palais de l'ambassade se remplit de prélats, de princes romains, d'étrangers notables, tous venus pour épier le visage du cardinal et ne surprenant sur ses traits que bonne grâce et sécurité. Les officieux notèrent tout, « jusqu'aux rafraîchissements qui furent distribués, rapportèrent-ils, avec abondance et de toute espèce ». Pour l'une des dernières fois, pour la dernière fois peut-être, se retrouvait le Bernis des anciens jours, comme jadis fastueux, comme jadis magnifique, cherchant à tromper les autres, à se tromper aussi lui-même, et déployant avec l'aisance d'un grand seigneur tout l'appareil, moitié mondain moitié religieux, d'un prince de l'Eglise qui célèbre la fête du roi très chrétien.

Dès le 31 août, Montmorin mandait avec une brièveté assez rogue à Bernis : « Sa Majesté a fait ce que sa religion lui a inspiré. » Mais ce fut le roi lui-même qui annonça à Pie VI la promulgation définitive. Sa lettre, datée du 6 septembre, rappelait, sans les reproduire de nouveau, les arguments développés dans les précédents messages. On y retrouvait les mêmes sentiments de foi, le même et triste aveu d'une nécessité inéluctable. Pourtant le ton général était plus sec, presque brusque, et dans cette brusquerie se trahissait l'embarras de se justifier (1).

Au coeur de Pie VI l'émotion fut d'abord très vive. Ainsi, bien avant que la lettre pontificale du 17 août fût arrivée, la Constitution civile avait été déclarée loi de l'Etat; ainsi on n'avait sollicité de conseils que pour se décider avant de

(1) Archives du ministère des affaires étrangères.

les avoir entendus. Pie VI maîtrisa bien vite ce premier mouvement de l'âme. Dans les événements secondaires, l'incorrection des procédés blesse; qu'importaient les formes quand il s'agissait du destin de l'Eglise de France? Puis visiblement Louis XVI n'était plus libre, il ne devenait injuste qu'à force d'être débile; et le Saint-Père, lisant entre les lignes de la lettre royale, devinait tout ce que la brièveté même du langage cachait d'angoisses inavouées.

On touchait à la réunion des cardinaux. Comme dans les conjonctures décisives, des prières publiques appelèrent sur eux les lumières divines. Il fut convenu qu'ils fourniraient leur avis par écrit et qu'ils s'imposeraient vis-à-vis du public le secret le plus absolu. L'assemblée se tint le 24 septembre. La promulgation récemment faite en France ne laissait pas que de décourager; car le seul espoir serait désormais de mitiger le mal plutôt que de le prévenir. Accepter la Constitution civile, nul n'y songeait. Quant à la condamner, on ne l'osait encore, par crainte du schisme et aussi par un reste de confiance dans un arrangement in extremis. Dans cet embarras, la vénérable congrégation adopta un avis qui ne l'engageait guère et qui n'était pas tout à fait proportionné à la longue préparation de ses travaux. Elle conseilla que le pape écrivît deux brefs : le premier, adressé au roi, résumerait la doctrine de l'Eglise dans les questions soulevées par l'Assemblée nationale; le second, adressé aux membres de l'épiscopat français, les exhorterait à proposer les voies les plus efficaces pour tranquilliser les consciences et éviter de nouveaux troubles.

Appelé à dire le dernier mot dans le grand conflit, le Saint- Père usait sa pensée à chercher quelque moyen sauveur. Il savait nettement ce qu'il ne voulait pas : certes il ne voulait pas accepter les décrets sur le clergé; certes il ne se laisserait pas prendre au piège d'une approbation provisoire. Mais quand il s'agissait de formuler autre chose qu'une négation, sa perplexité tournait à l'angoisse. Il lisait, reli-

sait, sans y puiser beaucoup de lumière, les opinions des cardinaux. Bien qu'on fût à cette époque des vacances où les Romains se reposent encore un peu plus que de coutume, il ne laissait point de loisir aux autres et ne s'en permettait pas à lui-même. Le cardinal Campanelli, l'un de ses principaux auxiliaires, était malade, et cette collaboration ne laissait pas que de lui manquer. Au grand grief de la Constitution civile s'ajoutaient pour le souverain pontife d'autres causes de déplaisir. L'Assemblée nationale ne négligeait aucune occasion de témoigner à la papauté les plus injurieux dédains. A Paris, les journaux, les pamphlets avaient toute licence pour les attaques contre le Saint-Siège. Pour comble de disgrâce, des émeutes avaient éclaté dans le Gomtat- Venaissin, avec la complicité de la France, déjà prête à confisquer l'enclave pontificale. En dépit de ces avanies, Pie VI ne perdait sa sérénité que pour la recouvrer presque aussitôt. Témoin de ce rare esprit de conciliation, devenu aussi grave qu'il avait été frivole dans sa jeunesse, Bernis multipliait ses conseils à son gouvernement. Après avoir prêché dans l'entourage du pape les concessions, il prêchait la modération à Paris, et dans ce rôle se haussait jusqu'à l'éloquence : « Il faut à tout prix, répétait-il dans ses dépêches, éviter le schisme. » Comme Montmorin s'obstinait à demander une approbation, au moins provisoire, des décrets : « Peut-on exiger, répliquait-il, que le chef de l'Eglise catholique en détruise tout l'édifice? » « Le roi, ajoutait-il dans une dépêche du 13 octobre, doit bénir le ciel d'avoir donné à l'Eglise un chef aussi sage qui cherchera toujours de bonne foi le repos, la paix de la France. Que d'autres papes auraient déjà tout brisé (1)! » Cependant Montmorin ne se lassait pas dans ses instances : « Ce serait, écrivait-il le 5 octobre, se bercer d'illusions que de croire qu'un refus pourrait ramener les esprits; il n'aurait d'autre effet que de

(1) Dépêches du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 6, 13, 20 octobre 1790. {Archives du ministère des affaires étrangères.)

produire une scission. » Et il ajoutait à quelques jours de là, par une prévision alors assez générale, quoique plus tard démentie par les faits : « Le plus grand nombre des ecclésiastiques cédera sans murmurer (1). »

Le 22 octobre, Bernis fut reçu par le pape. Pie VI avait sur sa table un gros volume qui contenait les mémoires des membçes du sacré collège. « J'ai lu, dit-il, examiné, pesé tout cela. » Il avait aussi sous les yeux plusieurs lettres épiscopales, notamment de l'archevêque d'Aix dont il prisait fort les talents et la sagesse. Il ne dissimula pas à l'ambassadeur le sentiment des cardinaux. « Ceux-ci, répéta-t-il à plusieurs reprises, sont unanimes à juger qu'on ne peut, sans porter un coup mortel au catholicisme, approuver, tels qu'ils sont, les décrets sur le clergé. » Cependant le pape insista sur ces mots : tels quHls sont, marquant par là qu'il était prêt à débattre tous les projets de changements, que, sa conscience une fois sauve, aucun sacrifice ne lui coûterait. Il poursuivit sur un ton de reproche : « Il faut moins de temps pour détruire que pour réparer. Qu'on me donne, pour soutenir l'édifice de l'Eglise, un peu du temps qu'on a mis à l'ébranler. » Puis le Saint-Père indiqua ses vues, conformes aux suggestions du sacré collège : il exposerait au roi l'affaire du clergé : il chargerait ensuite les évêques de France de rechercher les moyens praticables pour accorder les décrets de l'Assemblée nationale avec les règles canoniques, et c'est d'après leurs avis qu'il se déciderait.

En deux dépêches à son gouvernement, l'ambassadeur rapporta l'entretien. Derechef il fit valoir la longanimité du pape qui n'avait porté aucune condamnation, qui n'avait même formulé aucune censure. Mais l'heure des conseils efficaces n'était-elle point passée? Dans l'audience accordée au cardinal de Bernis, le Saint-Père avait tristement fait allusion à des messages reçus d'Angers, de Boulogne, et qui

(1) Dépêches de M. de Montmorin au cardinal de Bernis, 5 et 26 octobre 1790. {Archives du ministère des araires étrangères. )

annonçaient l'imminente destruction des chapitres. L'information était exacte. Déjà, sur divers points de la France, la fatale Constitution civile commençait à s'exécuter, et déjà on pouvait surprendre les signes avant-coureurs de la lutte religieuse qui durerait dix années.

Pendant les mois de septembre et d'octobre, la Constitution civile fut publiée dans les départements. Elle fut affichée vers la fin de septembre à Nantes, le 21 septembre à Nîmes, le 2 octobre à Lyon, le 8 octobre à Bourges, le 12 octobre à Digne. Dans certains diocèses fort éloignés, la lenteur des transmissions amena des refards plus grands encore : c'est ainsi qu'à Senez, au fond de la Provence, les décrets sur le clergé ne furent placardés que le 7 novembre. Il fallait notifier officiellement aux intéressés la nouvelle loi. La procédure fut presque partout la même : au chef-lieu le procureur général syndic du département, et ailleurs le procureur du district furent chargés de signifier aux évêques que tout était bouleversé dans leur pouvoir comme dans leur juridiction, «t aux membres des chapitres ou collégiales qu'ils avaient cessé de vivre.

On a vu les dispositions un peu tremblantes des prélats rassemblés à Paris. Dans les provinces, l'approche du danger inspira en général des pensées plUs viriles. Les protestations surgirent. Quelques-uns, comme l'évêque de Toulon, comme l'évêque d'Amiens, avaient déjà parlé. Il y eut les réfutations savantes : telle fut celle de l'évêque de Boulogne, M. Asseline, qui, dans un mandement plein de vigueur, mit en relief la primauté du siège apostolique, définit l'autorité épiscopale et celle des conciles, fit justice des prétentions à

ressusciter la primitive Eglise, s'éleva contre des innovations qui eussent effrayé Louis XIV au temps de ses démêlés avec le Saint-Siège et qui plus récemment avaient déconcerté l'audace de Joseph II : quarante évêques adhérèrent à cette lettre pastorale et la répandirent parmi leurs ouailles. — Ce qui était chez les uns discussion théologique se traduisit chez les autres en quelques traits hautains. Gomme le directoire du Rhône, en notifiant à l'archevêque de Lyon la Constitution civile, l'avait désigné sous l'appellation d'épéque métropolitain de Rhône-et-Loire, celui-ci répliqua fièrement : « Je vais vous parler en évêque, en archevêque, en Primat des Gaules, titres qui se sont perpétués dans mon siège depuis saint Irénée jusqu'à moi. » Ce rappel de tant de titres augustes ne laissait pas que d'avoir sa grandeur. Combien la leçon n'eût-elle pas été plus autorisée si l'archevêque, M. de Marbeuf, ce successeur de saint Irénée, n'eût dédaigné l'antique métropole des Gaules au point de n'y résider jamais! — Le directoire de Morlaix, en notifiant à l'évêque de Saint-Pol-de-Léon la suppression de son évêché, avait placé sur l'adresse cette suscription : A M. Vancien évêque de Léon. L'évêque était M. de la Marche, ancien officier de cavalerie, ayant conservé au milieu d'admirables vertus l'allure de son ancien état, fort de l'affection de ses pieux Léonnais, un peu roi dans sa petite ville groupée autour de la cathédrale et dominée de loin par le Kreisker. Ayant reconnu le cachet du directoire, il répondit en ces termes aux gens du district : « Il m'est parvenu par la poste un paquet adressé à M. l'ancien évêque de Léon; ce paquet n'est donc pas pour moi et je ne le reçois point. » Il ajouta avec une tranquille impertinence : « Si, comme on dit, cet envoi a quelque rapport avec la Constitution civile, je profite de l'occasion pour dire ce que j'en pense. » Et brièvement il fit justice des fameux décrets. — Aux discussions érudites ou profondes, aux répliques dédaigneuses se joignirent les protestations véhémentes ou émues. Soissons avait pour évêque

M. de Bourdeilles. C'était un vieillard, ancien soldat comme M. de la Marche, hautain, intransigeant, malaisément accessible à ses prêtres et, à tous ces titres, impopulaire, mais animé d'une inébranlable foi qui lui communiquerait une force singulière en temps d'adversité. Le directoire de l'Aisne lui ayant demandé dès le 8 octobre, s'il entendait se soumettre au serment et, en cas affirmatif, quel jour il le prêterait, il répliqua sur-le-champ qu'il ne pouvait qu'attendre le jugement du Saint-Siège, o Je fais cette réponse, ajouta-t-il, comme je ferais mon testament de mort. Mon âge, mon état d'infirmité écartent tout soupçon que j'aie pu écouter d'autre voix que celle de ma conscience. Je crois pouvoir dire avec saint Paul : a Je n'ai péché ni contre la loi, ni contre l'Eglise, ni contre César. » — A une autre extrémité de la France, à Senez, était un vieil évêque qui avait vécu au milieu des bénédictions de son peuple. Quand il vit la Constitution civile placardée sur les murs do sa petite cathédrale, son cœur déborda : « Je ne peux pas plus renoncer, s'écria-t-il, au contrat spirituel qui me lie à mon Eglise que je ne puis renoncer aux promesses de mon baptême... Je suis à mon troupeau à la vie et à la mort. » Et en une image qui parut alors excessive, il évoqua le souvenir des anciennes persécutions : « Si Dieu, dit-il, veut éprouver les siens, le dix-huitième siècle aura, comme le premier siècle, ses martyrs. » — Cependant la plupart des prélats s'appliquaient à éviter la violence qui brise ou l'intransigeance qui creuse les séparations irréparables. Malgré l'ardeur de certaines paroles, la conclusion se résume presque toujours en un désir anxieux d'éviter le schisme, en un vœu pour un concile national, en une demande de délai pour permettre l'accord avec le Saint-Siège. On sent une guerre qui menace, mais si redoutée par l'Eglise qu'elle ira, plutôt que de s*y jeter, jusqu'à l'extrémité des sacrifices. A côté des lettres de M. de la Marche ou de M. de Bourdeilles, combien d'autres s'appliquent à tempérer par l'aménité des formes, par

les égards personnels, la rigueur doctrinale des réponses! L'évêque de Tulle, en accusant réception des décrets au procureur général syndic de la Gorrèze, va jusqu'à le remercier de son honnêteté. L'archevêque d'Auch, très énergique pourtant, ayant reçu en tournée pastorale la signification, se répand en témoignages de sympathie pour les administrateurs « qu'il révère, dit-il, et chérit. » (1)

Au milieu de cette émotion naissante, une protestation surgit qui remua vivement les âmes; car la mort, tout en la laissant à l'état d'ébauche, lui imprima comme une solennelle consécration.

Le siège de Quimper avait pour évêque M. Gonen de Saint- Luc. C'était un prélat de vieille origine bretonne, double» ment respecté pour son caractère et ses vertus. De santé précaire, il ressentait jusqu'à l'angoisse la crainte d'un avenir que sans doute il ne verrait pas. A plusieurs reprises, il avait signalé aux autorités civiles de son département les dangers de l'Eglise et avait même communiqué aux prêtres de son chapitre le plan d'une lettre pastorale contre la loi nouvelle. Il était depuis trois jours très malade quand, le 26 septembre, la notification des récents décrets l'atterra. « C'est mon arrêt de mort, dit-il, mais je veux répondre de suite. » Il se leva, prit la plume, mais ses forces le trahirent. Il appela alors près de son lit un de ses prêtres, l'abbé Boissière, et le chargea de coordonner l'écrit que les jours précédents il avait préparé. Le lendemain, la protestation, sommairement rédigée, lui fut lue, en présence de témoins, et il l'approuva. Peu après, devant plusieurs de ses chanoines, il la compléta et, en des paroles recueillies et transcrites aussitôt, il répéta, dans une profession de foi suprême, que « sur le point de paraître devant Dieu qui juge les vivants et les morts, il voulait remplir son dernier devoir pastoral en s'élevant contre les atteintes portées à l'Eglise de Jésus-Christ ». Il

(1) Collection Barruel, t. I, p. 412 et 421, t. II, p. 508. — Archives nationales. Papiers du comité des recherches, carton 25, et AD»^", carton 32.

LE PAPE, LE ROI, LA SANCTION 30o

attestait qu'en cas de retour à la santé, il refuserait le ser. ment. Il signalait enfin o tout ce que la Constitution renfermait de mortel pour l'Eglise, pour la monarchie, pour tout ce qu'avait établi la sagesse des siècles. »La pensée de l'évêque était de mander auprès de lui quelques-uns des membres du directoire et au moment de l'extrême onction — car déjà le mal semblait sans remède — de leur remettre de sa main mourante sa protestation. Mais tant de soucis avaient épuisé les forces du prélat. Son intelligence s'obscurcit, et bientôt les ombres l'enveloppèrent au point de le retrancher du monde des vivants. La pièce resta donc sans signature, sorte de testament, authentique, affirmait-on, quoique inachevé. Le 30 septembre, M. Gonen de Saint-Luc expira.

En tout temps, la disparition d'un prélat si vertueux eût été, surtout en une terre si chrétienne, profondément ressentie. Ce deuil, coïncidant avec les disgrâces de l'Eglise, communiqua aux regrets publics un tour plus grave et plus poignant. Le 5 octobre fut le jour des funérailles. La veille et le matin même avant l'aube, tous les chemins qui conduisaient vers Quimper se remplirent de prêtres et de laïcs. On vit affluer vers la ville, non seulement les gens de Gornouailles, mais même, venus de fort loin, ceux du pays de Léon, tous déjà inquiets, tous déjà vaguement irrités, tous anxieux de savoir ce que l'Eglise courait de périls, ce qu'elle attendait de leur dévouement et de leur foi. Tandis que le glas gémissait dans les tours de la cathédrale, ils purent remarquer sur les murs du temple les premières démolitions révolutionnaires, c'est-à-dire les inscriptions et les écussons des anciens évêques effacés à coups de marteaux sur les enfeux. Quand se furent achevées les prières des obsèques, les chanoines produisirent la dernière profession de foi du mort. Recteurs, religieux, professeurs de séminaires, tous y adhérèrent. Le directoire du Finistère n'eut d'autre ressource que de contester la valeur du document; en effet, la pièce n'était ni écrite de la main du dé-

funt ni signée par lui. Mais les chanoines affirmaient qu'il y fallait voir, sous sa forme la plus fidèle, la suprême pensée du prélat.

Les évêques, raemhres de l'Assemblée, avaient, outre les obligations générales de leur charge, le devoir particulier d'éclairer les fidèles sur la loi votée malgré eux et contre eux. Sous le titre A^ Exposition des principes sur la Constitution civile du clergé, ils publièrent le 30 octobre 1790 une réfutation complète de la loi. Tout ce que, dans la discussion, ils s'étaient, peut-être un peu vite, découragés de dire, ils le développèrent avec un ordre savant et lumineux. L'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, tint la plume, mais s'appliqua à traduire fidèlement la pensée de tous ses collègues, t Je puis affirmer, écrivait-il au cardinal de Bernis, qu'ils ont tous signé chaque ligne. » Le mémoire était bref, chose remarquable à une époque où la prolixité régnait dans les écrits. Il signalait l'étrangeté de donner comme origine au pouvoir épiscopal une élection modelée sur les élections politiques. Il marquait l'état de dépendance des évêques, subordonnés désormais à leurs vicaires, lesqpiels, exerçant collectivement l'autorité, seraient évêques en corps. Il rappelait qu'un évêque ne peut être destitué que suivant les formes canoniques et que, si une démission peut rendre un siège vacant, elle ne supprime pas le siège lui-même. Il s'élevait contre la suppression des chapitres. Il affirmait la primauté apostolique. Trente archevêques ou évêques, membres de l'Assemblée nationale, signèrent l'exposé qui reçut en outre les adhésions de 93 prélats (1).

Telles furent les protestations épiscopales. Ayant libéré leur conscience vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de leurs ouailles, les évêques se retranchèrent dans une attitude passive qui n'était point sans habileté; car elle obligerait leurs adversaires, ou à entrer en composition avec eux, ou à assumer

(1) V. BASRtTBL, Collection ecclésiastique, t. I, p. 236.

l'odieux des premiers coups. Ils ne combattraient pat Tiolemment la loi, mais fixés dans une sorte de rébellion négative, ils feindraient de l'ignorer. Il y avait à remanier !es circonscriptions paroissiales : les évêques s'abstiendraient d'y participer. Toutes les limites des diocèses étaient bouleversées .- les évêques supprimés gardèrent avec une assurance tranquille leur juridiction; à l'inverse, ceux qui étaient dotés de territoires accrus répudièrent tout agrandissement. Les anciens vicaires généraux furent conservés, sans souci des vicaires épiscopaux que créait la nouvelle loi. Comme si rien n'était changé, les chefs des diocèses continuèrent à conférer les dispenses; ils allèrent, en certains endroits, jusqu'à pourvoir aux cures vacantes; ils administrèrent le sacrement de confirmation et même avec moins de tiédeur qu'à l'ordinaire. Ajoutant à ce renouveau de zèle apostolique une petite bravade de gentilhomme, ils persistèrent même, en dépit des anciennes défenses, à se parer dans les actes publics de tous les titres attachés à leur siège et qui s'harmonisaient avec la splendeur de leur rang.

Après les évêques, les chanoines. Leur condition était pire, la loi les courbant tous sous le même arrêt de mort. En outre, un moindre intérêt s'attachait à leur existence, tant leur vie molle, rarement coupable, mais souvent peu utile, avait altéré leur institution primitive! La proscription secoua violemment leur torpeur, et ayant médiocrement vécu, ils eurent souci de bien finir. Donnant plus de regrets à leurs fonctions sacrées qu'à leurs honneurs ou à leurs biens, ils rappelèrent leur place dans la hiérarchie chrétienne et les objets multiples pour lesquels ils avaient été établis : ils acquittaient envers Dieu la dette journalière de la prière publique; ils satisfaisaient à de nombreuses fondations; ils étaient dans chaque église les dépositaires de la tradition; ils formaient le conseil de l'évêque; en cas de vacance du siège épiscopal, ils pourvoyaient au gouvernement du diocèse. Ainsi s'exprimèrent à Rennes, à Saintes,

en bien d'autres endroits, les chapitres des églises-cathédrales (1). La protestation était fondée. Elle l'eût été plus e^icore si, en beaucoup de lieux, les chanoines ne fussent devenus les rivaux presque autant que les conseillers de l'évêque, si l'inertie n'eût parfois remplacé le zèle, si la dette de la prière publique, déléguée par les chanoines aux chapelains et par ceux-ci à des auxiliaires inférieurs, n'eût paru chose à charge, rejetée de degré en degré et comme acquittable au rabais. Certains chapitres essayèrent de puiser en d'augustes souvenirs un titre à être épargnés, A Tours, les chanoines gardaient le tombeau vénéré de saint Martin. Plusieurs des chanoines de Lyon, revêtus du titre de Comtes de Lyon, se prévalurent d'un antique droit de souveraineté sur la ville : ils l'avaient, disaient-ils, abandonné en 1307 à Philippe-le-Bel, mais sous la réserve de tous leurs privilèges reconnus inviolables à jamais (2), Les chanoines de Saint-Urbain de Troyes rappelèrent que leur collégiale avait été bâtie sur l'emplacement de la maison d'Urbain IV, qu'elle avait été dotée par l'église de Rome, à qui elle payait une redevance; de la sorte, ils tentèrent de créer à leur profit un de ces privilèges d'extranéité précieux en temps de révolution (3). En plusieurs endroits, les chapitres concentrèrent pieusement toutes leurs revendications sur les objets spirituels. A Béziers, à Aire-sur-1 a-Lys, ailleurs encore, ils déclarèrent renoncer, quoique avec douleur, à leur existence corporative. Tout ce qu'ils réclamaient, c'était la liberté de poursuivre leur ministère, dussent-ils subvenir eux-mêmes aux frais du culte. A Saint-Omer, les chanoines prirent l'engagement solennel de continuer en particulier les fonctions qu'ils ne pourraient plus exercer en public, d'acquitter les messes et les prières pour leurs fondateurs et bienfaiteurs, o De la sorte, ajoutaient-ils,

(1) Archives nationales, AD»^, carton 32.

(2) Ihid.

(3) Babbatj, Histoire de Troyes pendant la Révolution, t. I, p. 408.

ceux-ci, pendant quelques années encore, ne seraient pas privés des secours spirituels qui avaient été l'objet de leur foi (1). »

Les administrations départementales avaient notifié la loi. En face de ces remontrances, que feraient-elles pour en assurer l'exécution?

Leur embarras ne laisserait pas que d'être assez grand. Elles avaient été élues à la fin du printemps de 1790, et le choix des électeurs s'était en général fixé sur des hommes modérés, d'une sagesse un peu bornée, ravis de grandir pai^ la Révolution, mais la proportionnant à leurs visées, et celles-ci une fois satisfaites, n'aspirant qu'à la paix. Ils avaient acclamé l'acte du 4 août qui, en nivelant tout ce qui était au-dessus d'eux, avaient réalisé leur vraie manière d'entendre l'égalité. La sécularisation des propriétés ecclésiastiques leur avait fort agréé, car tout ce qu'ils avaient lu dans l'encyclopédie ou chez les philosophes, tout ce qu'ils avaient appris dans leurs études de légistes leur avait montré les biens d'église sous l'aspect d'un domaine précaire, toujours sous la mainmise de l'Etat. La suppression des congi'égations monastiques n'avait rien eu qui leur déplût; comme les religieuses étaient provisoirement maintenues dans leurs couvents, comme les ordres hospitaliers et même, sur l'heure, les ordres enseignants échappaient à l'immédiate proscription, ils s'étaient aisément persuadés que, du vénérable tronc de l'Eglise, on n'ébranchait que le bois mort. Sur ces entrefaites, ils avaient connu la Constitution civile. Certes, en bourgeois teintés de jansénisme, ils approuvaient fort qu'on s'affranchit de Rome; certes le retour à la primitive église résonnait agréablement à leurs oreilles, et cette formule, inventée à souhait pour les développements oratoires, satisfaisait à la fois leur ignorance et leur goût de rhétorique; certes ils avaient clamé autant

(1) Dbbamscotjbt, Histoire du diocèse .d' Arraa pendant la Révolution. t. II, p. 62.

que personne contre les chapitres fastueux et inutiles, contre les évêques grands seigneurs et toujours absents. Pourtant l'œuvre dans son ensemble effrayait un peu leurs timides audaces. Quoique de foi bien entamée, ils avaient été façonnés dans l'ancien moule catholique et voulaient bien qu'on changeât leurs habitudes, mais pas trop. Par un contraste bizarre, jamais ils ne s'étaient portés davantage au pied des autels que depuis que les élections les avaient faits les magistrats du peuple. En beaucoup d'endroits, les scrutins avaient été précédés d'une messe chantée et d'un Veni Creator. Puis la Fédération, la fête du 14 juillet, les nombreuses élections diverses avaient été marquées par dfis Te Deum. On a calculé qu'en quelques mois les autorités civiles assistèrent, à Arras à quatre grandes cérémonies religieuses, et à Besançon à neuf (1). Bien entendu, je ne parle ici que de la première couche de patriotes, ceux qai, dès la fin de 1791, seront rejetés dans le Feuillantisme, et parmi ces novateurs bourgeois je ne choisis que les meilleurs. Ces magistrats, si assidus aux églises, ne se lassaient pas de déclarer la religion immortelle; il est vrai qu'ils déclaraient pareillement immortelle la Constitution, et immortels aussi les assignats. Comme les couvents dépouillés possédaient parfois des reliques très vénérées, on les vit en certains endroits procéder eux-mêmes à la translation des ossements dans les églises peiroissiales et conduire pieusement les théories des fidèles, si bien que la spoliation s'acheva en procession dévote. En cette disposition des âmes, la Constitution civile fut applaudie et en même temps déconcerta. Elle gênait ce qui subsist-ait de règles consacrées et peut-être aussi ce qui surnageait de foi. Non, on n'aimait point le pape, mais un vague souvenir du catéchisme demeurait, et on ne s'acclimaterait que par degrés à l'appeler tout

(1) Sauzay, Histoire de la persécution reTtgreuse (fans le département du Doubs, t.I, p, 163. Dbbamjsgotjbt, Le Clergé du diocèse d'Ârras pendant la Révolution, t. II, p. 28 et suiv.

LE PAPE, LE ROI, LÀ SANCTION lU

uniment l'évêque de Rome. Les administrateurs des départements et des districts savaient par leur élection récente ce qu'étaient les scrutins, et malgré certaines illusions candides, se figuraient mal un évêque ou des curés élus. Puis ces évêques, ces grands vicaires, ces prêtres qu'en bloc ils jugeaient avec sévérité, il arrivait souvent qu'en particulier et pris un à un, ils les révéraient fort. Les documents contemporains abondent en témoignages rendus par les autorités civiles aux prélats. On loue leur • bonté », « leurs grandes aumônes », « leur piété solide », et même (qui l'eût cru?) « leur simplicité digne des temps apostoliques ». On rend hommage aux vertus des pasteurs qui, disent pieusement les magistrats locaux, « dirigent les consciences ». Ce seraient ces hommes qu'il faudrait contraindre à la soumission, violenter peut-être. Dans cette tâche, les administrateurs de département ou de district ne pourraient se dérober; ils seraient au premier rang, ils seraient les vrais exécuteurs de la loi; et c'était bien ce qui troublait un grand nombre d'entre eux.

Plusieurs motifs vaincraient promptement ces légères, très légères hésitations de l'obéissance. Quand les peuples ont longtemps vécu sous l'ai^bitraire, le mot seul de loi exerce sur eux un empire sacré, et l'adoration de cette toute-puissance où ils se mirent eux-mêmes remplace tous les respects détruits. En outre, sous le nom de Sociétés populaires ou de Sociétés des amis de la Constitution, commençaient à s'établir dans les provinces des clubs qui déjà surveillaient les autorités, les dénonçaient, les dominaient; or, en ces conciliabules, on s'était approprié la Constitution civile conmie on ferait d'un levier qui soulèverait tout le reste. Enfin, une dernière considéra Lion achevait d'apaiser les scrupules. Sans doute les décrets sur le clergé visaient les évêques, les prêtres, toute la hiérarchie ecclésiastique, mais la première besogne n'avait rien qui pût effaroucher à l'excès. Il ne s'agirait d'abord que de détruire les chanoines.

Vis-à-vis d'eux, l'exécution consisterait à apposer les scellés sur leur mobilier corporatif et aussi sur les lieux où ils se réunissaient, soit pour délibérer, soit pour chanter l'office. De la sorte, trouvant portes closes, ils seraient contraints de se dissoudre ou de s'assembler en secret, et du même coup ceux qu'on appelait les patriotes triompheraient. Ce qui semblait très simple ne laissa pas que d'entraîner quelque complication. La plupart des églises dotées de chapitres étaient en môme temps églises-cathédrales ou paroissiales, et c'était le plus souvent dans le chœur que se L'écitaient les psaumes sacrés. De là un réel embarras pour séparer des choses malaisément divisibles, pour mettre à part les richesses des corporations proscrites sans séquestrer les objets nécessaires au culte, et surtout pour interdire l'entrée aux chanoines sans fermer l'accès du temple aux fidèles. Dans leur perplexité, les directoires des départements tinrent des conduites très diverses. Certaines administrations, devenues très radicales soit par excès d'embarras, soit par crainte de mal obéir, prirent le parti de tout fermer. Ainsi fit le directoire de l'Aisne qui ordonna de clore la cathédrale de Laon. La même solution simpliste s'appliqua à l'église collégiale de Saint-Quentin (1). A Tulle, les scellés furent pareillement apposés sur toutes les portes de la cathédrale. L'évêque (c'était le même qui, quelques jours auparavant, avait remercié le procureur général syndic de son honnêteté), l'évêque prit l'injure fort à cœur. « Vous avez, écrivit-il avec indignation, fermé l'église aux chanoines, vous me l'avez fermée à moi-même (2). » Tout à l'inverse, en d'autres départements, une tolérance, faite moitié d'oubli, moitié de dédaigneuse faveur, ajourna assez longtemps l'exécution. On vit donc à la fête de la Toussaint, même à

(1) Archives nationales, AD"", carton 32. — Flbury, Z,c Clergé du département de l'Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 139.

(2) Lettre de l'évêque de Tulle aux adaiinistrateurs du département, 15 novembre 1790, (Archives nationales, AD»"', carton 32.)

\a. fête de Noël, les chanoines revêtus de leur mosette et de leur aumusse, officier solennellement à leurs stalles comme aux jours les plus paisibles. En quelques diocèses, ils prolongèrent leur existence jusqu'à la fête de l'Epiphanie. A Bourges, ils ne furent dissous que le 11 janvier 1791 (1); à Saint-Pons, dans l'Hérault, ils allumèrent le cierge de la Chandeleur et étaient encore en fonctions le 8 février (2). Ces premiers proscrits de la hiérarchie ecclésiastique disparurent obscurément. Dans la grande transformation du monde, qui se fût inquiété d'eux? Le vide ne se marqua que dans certaines petites villes qui s'incarnaient en leur chapitre, vivaient de ses bienfaits, et n'avaient d'autre raison d'être que l'église-cathédrale ou collégiale aux flancs de laquelle elles avaient adossé leurs maisons. Quand les cloches cessèrent d'annoncer les psalmodies quotidiennes, quand la lampe d'argent, allumée jour et nuit devant l'autel, eût été descendue, quand dans les rues toutes verdies de mousse les pas se firent plus rares encore, quand on vit la petite bande des scellés se détacher sur la salle capitulaire, sur la sacristie, sur le trésor, sur les grilles du chœur, on comprit que la même révolution qui effaçait tant de vestiges antiques laisserait déserts les lieux où s'était développée toute cette vie. L'évêché, qui disparaîtrait avec le chapitre, consommerait la décadence. Telle fut l'impression à Noyon, à Saint-Omer, à Agde, à Tréguier, à Saint-Pol-de-Léon, petites cités hiératiques qui sommeilleraient désormais dans le souvenir de tout ce que jadis elles avaient gardé. Une certaine irritation éclata aussi quand les autorités, par passion ou crainte, ajoutèrent aux rigueurs légales les superïîuités de leur zèle. C'est ainsi qu'à Laon le peuple réclama et obtint la réouverture de la cathédrale. A Saint-Quentin,

(1) Vicomte db Bbimont, M. de Puységur et les églises de Bourges pendant la Révolution, p. 98-99.

(2) Saurel, Histoire religieuse du département de l'Hérault pendant la Révolution, t. II, p. 59.

une réprobation pareille contraignit à dégager de scellés la grande porte de l'église collégiale (1). Mais ailleurs l'indifférence régna. En une seule ville, à Cambrai, on put surprendre un commencement de sédition. Quand, le 4 novembre, les commissaires voulurent apposer les scellés sur les effets mobiliers du chapitre, ils trouvèrent la cathédrale remplie de groupes tumultueux, et telle fut l'hostilité que les délégués, craignant une vraie révolte, aiournèrent leur opération.

Les évêqnes demeuraient fixés dans leur insolente passivité. Obstinément ils se refusaient, les uns à étendre leur juridiction, les autres à disparaître. Avec un optimisme un peu naïf, les autorités départementales se fièrent d'abord, en beaucoup d'endroits, à l'empire persuasif des brochures. Un prêtre, l'abbé Lecoz, qui devait être avec zèle évêque constitutionnel sous la Révolution et avec non moins de zèle archevêque concordataire sous l'Empire, avait publié une Défense des décrets sur le clergé. Le directoire du Finistère décida la diffusion « de ce monument de patriotisme, bien propre à absoudre du reproche d'impiété les fondateurs de la plus belle constitution de l'univers (2) ». Lecoz était d'ailleurs procureur syndic du district de Quimper. La brochure fut répandue et fut jugée si convaincante que le département d'IUe-et-Villaine l'imprima à son tour à trois mille exemplaires. Dans l'Aisne, un curé, du nom de Nusse, avait publié un mémoire en réponse à son évêque. Le directoire charmé prit la réfutation à son compte, en tira deux mille quatre cents exemplaires, l'envoya à toutes les municipalités (3). L'effet de toute cette propagande fut médiocre. Par degrés les administrateurs, même modérés, s'irritaient de la résistance. C'est alors que la correspon-

(1) Flstiby, Le Clergé du département de V Aisne pendant la Révolution, t. I. p. 139.

(2) Délibération du 10 octobre 1790.

(3) Délibération du 22 octobre 1790.

LE PAPE, LE ROI, LA SANCTION 31b

dance des directoires fait allusion « aux moyens de réduire le mauvais vouloir des évêques (1) ». Quels seraient ces moyens? On les cherchait un peu à tâtons, au milieu d'une double inexpérience, celle des magistrats locaux, celle du comité ecclésiastique lui-même, afîolé de tout ce qu'on lui demandait de conseils. Les rigueurs se diversifièrent suivant les lieux. En un grand nombre de départements, la sollicitude des autorités s'employa à prévenir la publication des lettres pastorales : les délégués se transportaient à l'évêché, saisissaient les exemplaires des mandements, puis ils pratiquaient une descente chez l'imprimeur et tantôt brisaient la planche, tantôt la mettaient sous les scellés; ces mesures se complétaient par la défense de lire en chaire le document épiscopal. Ailleurs, les autorités locales invitaient l'Assemblée à prendre les initiatives qu'elles n'osaient prendre elles-mêmes : à Dijon, le directoire départemental signalait l'attitude incivique de l'évêque et appelait toutes les sévérités de la loi sur « ce ministre supérieur de la religion (2) » : à Lannion, le procureur syndic dénonçait l'évêque Je Tréguier, M. Le Miatier, connu depuis longtemps « pour sa haute et sublime aristocratie ». Un moyen, jugé fort habile, serait de priver de traitement ceux que déjà on appelait des rebelles. A Nantes, à Saint-Claude, à Tulle, cette mesure fut appliquée aux prélats par le directoire du département, et bientôt elle s'étendrait au point de se généraliser. Pour réduire les évêques, il y aurait quelque chose de plus efficace que de supprimer leurs émoluments, ce serait de subordonner à leur obéissance la continuation du culte. Ainsi en jugea le district de Langres. Avec une hardiesse qui devançait le temps, il ferma de sa propre autorité la cathédrale, en confia les clefs au secrétaire du

(1) Lettre du procureur général syndic du département de la Corrèr*». 24 novembre 1790. (Archives nationales, Papiers du comité des recherches. carton 25.)

(2) Archives nationales, Papiers du comité des recherches, carton 25.

district, et décida qu'elles seraient remises à l'évêque le jour où il prêterait serment (1).

Ces rigueurs, inégales, incohérentes, n'apaisaient ni ne changeaient rien. Une foule de petits conflits naissaient, et l'on y pouvait voir la première image de la confusion où l'on marchait.

A Quimper, où la mort de M. Gonen de Saint-Luc avait rendu vacant le siège épiscopal, l'administration du diocèse appartenait d'après les anciennes règles au chapitre, d'après la Constitution civile aux vicaires épiscopaux. Les chanoines, bien qu'officiellement dissous, prirent en main le gouvernement, nommèrent même à une cure. Le directoire, après avoir consulté le comité ecclésiastique, déclara le chapitre aboli, proclama la compétence des vicaires épiscopaux. Mais les vicaires épiscopaux n'existaient pas encore, en sorte qu'une seule chose régnait, l'anarchie. Le plus habile serait de précipiter le remplacement. Le 28 octobre, les électeurs se réunirent à Quimper. Ils étaient peu nombreux. Par 233 voix, un Constituant, l'abbé Expilly, curé de Morlaix, fut nommé. Ce fut, dans l'ordre des dates, la première des élections épiscopales. En mandant ces nouvelles au cardinal de Bernîs, M. de Montmorin ajoutait : « M. Expilly est modéré, mais il fera valoir ses droits. » Il les fit valoir en effet, mais sans beaucoup d'illusions; car son métropolitain, M. de Girac, évêque de Rennes, avait marqué par avance sa volonté de ne se prêter à aucune institution anticanonique (2).

Sur divers points l'agitation gagnait, et dans l'Ouest, dans le Midi, dans le Nord, on en pouvait noter les signes. Dôjà l'attitude, jusque-là peissive, se nuançait de résistance. Dans le diocèse de Tréguier circulait une profession de foi traduite en langue bretonne et par laquelle les curés ou

1) Délibération du 8 décembre 1790. (Archives nationales, AD"", carton 32.)

(2) Histoire de la persécution religieuse dans le Finistère, par M. Téphanï.

vicaires s'engageaient à ne reconnaître pour pasteurs aucun df ceux qui auraient reconnu la Constitution civile (1). — A Nantes, une adresse signée de 104 prêtres protesta publiquement contre le décret sur le clergé. Ces prêtres n'étaient animés d'aucune hostilité contre le régime nouveau; on a même remarqué que l'un d'eux appartenait à la Société des Amis de la Constitution. L'imprimé fut saisi et déféré, le 10 novembre, à l'administration départementale. Celle-ci demanda à l'Assemblée constituante des poursuites contre les signataires et, en attendant, suspendit vis-à-vis d'eux tout traitement (2). — Dans le Gers, on vit l'évêque se présenter lui-même dans une réunion où l'on procédait à l'élection d'un curé et tenter de la dissoudre (3). — Pendant ce temps, à l'autre extrémité de la France, le directoire de l'Aisne mettait en demeure l'évêque de So'ssons, M. de Bourdeilles, de fixer le jour où il prêterait serment. Le prélat protesta, refusa de recevoir les délégués envoyés pour vaincre sa résistance, prit à témoin ses prêtres de sa fidélité à l'Eglise. Le directoire osa alors, par une décision du 12 novembre, déclarer l'évêque déchu de sa charge; puis il fixa la date du 25 novembre pour l'élection du successeur. Cependant, à Paris, le zèle fut jugé excessif et, sur les remontrances d'un des députés du département, la délibération fut supprimée (4).

Telle était la condition des choses vers la fin de l'automne de 1790. Point encore de lutte ouverte, mais presque partout un calme précaire; point d'agitation dans les campagnes, lentes aux nouvelles, très vaguement informées, repliées jusqu'ici dans leur paix : en revanche, dans les villes, autour des chapitres ou des évêchés, une minorité pieuse

(1) Archives nationales. Papiers du comité des recherches, carton 25.

(2) Lallié, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 50-54.

(3) Archives nationales. Papiers du comité des recherches, carton 25. '4} Fletjby, Le Clergé du département de l'Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 161 et suiv.

très surexcitée; chez la plupart des catholiques une attitude expectante, avec des essais timides et rares d'organisation pour la résistance; de la part des autorités locales, des mesures isolées où l'on sent poindre la persécution, mais celle qui a honle d'elle-même, se dissimule et tâtonne. Point de flamme, mais partout de petites flammèches volant en l'air. Quelle serait celle qui communiquerait l'incendie?

N'était-il pas encore temps d'étouffer ces foyers de discorde? Depuis deux mois, la Constitution civile avait subi la première épreuve de l'expérience, et par ce premier essai on pouvait pressentir quelle serait la perturbation quand les campagnes seraient atteintes comme les villes, quand l'exécution descendrait des évêques et des chanoines aux curés, quand ceux-ci seraient touchés à leur tour, soit par le remanieme t des circonscriptions paroissiales ou par les élections en cas de vacance, soit par la contrainte du serment. Tout était commencé, rien n'était irrévocablement compromis. L'épiscopat, très effrayé, très transigeant ne demandait qu'à sacrifier le superflu, tout le superflu, pour conserver dans l'ordre spirituel le strict indispensable. Ce qu'on eût appris de la cour de Rome si on avait daigné s'occuper d'elle eût montré dans l'esprit de Pie VI la même disposition à tout concéder, hormis l'unité de l'Eglise. Qu'on mît à profit l'avertissement des premières réprobations, qu'on remaniât l'œuvre alors qu'on le pouvait faire sans s'infliger à soi-même un trop pénible désaveu, et on éviterait la plus redoutable des révoltes, la révolte des âmes.

Pour ce retour à la sagesse, il eût fallu ce qui manque le plus aux peuples en travail de révolution, ce qui manquait par-dessus tout à l'Assemblée constituante^ à savoir la modestie e* l'esprit de transaction. Les Constituants, malgré de nombreux mécomptes, gardaient, avec l'orgueil de leur fausse logique, toute l'infatuation de leur toute-puissance. La sagesse conseillait de retoucher les décrets sur le clergé; mais l'art des retouches est ce qu'ignorent le plus les nations

dans l'ivresse d'un récent affranchissement. Puis cette prudence ne satisferait ni les orgueilleux qui naïvement se croyaient infaillibles, ni les jansénistes qui poursuivaient une revanche contre Rome, ni les impies qui, voulant détruire, eussent été désolés de réformer. La loi rencontrait des répugnances; loin d'alléger ces répugnances, on s'ingénierait à établir par force ce qu'on ne réussirait pas à implanter par persuasion. Loin d'adoucir la Constitution civile, on l'aggraverait. Gomme à la guerre on force un adversaire à sortir de ses lignes, on contraindrait à se démasquer ceux qui jusque-là s'étaient retranchés dans une résistance négative. Une loi nouvelle forcerait non seulement les évêques, mais les prêtres à sortir de leur attitude expectante et, dans un délai fixé, les mettrait en demeure de se déclarer amis ou ennemis.

Le 5 novembre, un représentant obscur qu'on appelait Duquesnoy monta à la tribune et signala la mollesse des autorités à exécuter la Constitution civile. « Pourquoi, dit-il, des fonctionnaires prennent-ils encore le titre aboli d'archevêque? Pourquoi le chapitre de Notre-Dame est-il encore en activité? » Il conclut en demandant que, dans la quinzaine, le comité ecclésiastique rendît compte de l'application des décrets. Le lendemain, Merlin de Douai, ancien avocat du clergé, dénonça les troubles de Cambrai. Dans la même séance, un représentant, nommé Lavie, s'exprima en ces termes : « Je demande que les corps administratifs soient autorisés à refuser tout traitement aux ecclésiastiques qui s'obstineraient à protester contre les décrets. »

Les excitations extérieures ne manquaient pas. Elles venaient de tous ceux qui, en tenant en éveil les passions

religieuses aussi bien que les passions politiques, s'aidaient tour à tour des unes et des autres pour précipiter la révolution. Parlant des évêques, l'un des rédacteurs des /?éwlutions de Paris écrivait avec un ricanement sinistre : « Deux ou trois de ces messieurs, traduits au tribunal du peuple et jugés par lui sommairement, auraient rendu les autres plus circonspects (1). » Des adresses arrivaient des sociétés populaires, invitant aux répressions. Il en vint d'Aix, de Toulouse, d'Amiens, de Quimper. Le 16 novembre, l'administration départementale des Bouches-du-Rhône réclamait une prompte exécution de la loi. L'administration du Var allait plus loin et, le 22 novembre, imposait aux prêtres, de sa propre autorité, l'obligation du serment dans la quinzaine.

Les administrateurs du Var ne faisaient que devancer l'Assemblée. Une idée s'accréditait en effet parmi les Constituants, c'était celle d'un serment imposé à date fixe et qui, en rangeant le clergé en deux parts, montrerait où prévalait la révolte, où résidait la soumission.

Le Comité ecclésiastique, si nous en croyons l'un de ceux qui y siégeaient, M. Durand de Maillane, se montra peu favorable aux nouvelles mesures. Plusieurs de ses membres en craignaient les funestes effets (2). Elles furent élaborées, à ce qu'il semble, sous l'influence dominante du Comité des Recherches. Un député obscur, Voidel, qui ne dut qu'à cette circonstance une passagère notoriété, fut le rapporteur du projet.

Le 26 novembre, à la séance du soir, il se présenta pour lire son rapport. Justement l'Assemblée venait d'entendre une délégation de gens de Nantes, arrivés tout exprès pour dénoncer leur évêque et en demander l'arrestation. C'est à ce moment que Voidel parut à la tribune. Il commença par vanter les maximes de l'Evangile et la ferveur des pre-

(1) Révolution de Paris, n» 71.

(2) Durand de Maillane, Histoire du comité ecelitiastique, p. 128.

miers fidèles. A ce pieux éloge de l'Eglise ancienne, on ne put douter qu'une attaque se préparât contre l'Eglise nouvelle. Reprenant la thèse maîtresse déjà développée tant de fois, Voidel affirma que la Constitution civile ne touchait point au dogme, mais seulement à des objets de discipline ou de police que l'autorité laïque avait compétence pour résoudre. Avec un art assez raffiné, mais qui était d'un pamphlétaire plus que d'un rapporteur, il énuméra, parmi les nombreux abus, ceux qui impressionneraient le plus l'Assemblée et surtout le public des tribunes: Les conciles ont prescrit aux évêques la résidence : on sait ce qui est advenu de cette règle. Ils ont défendu la pluralité des bénéfices : on sait combien d'évêques ont accumulé sur eux les revenus de plusieurs abbayes! Des protestations fort vives se sont élevées contre les suppressions de paroisses : mais naguère on a supprimé l'une des paroisses de Metz, et on en a rasé l'Eglise pour élever sur ses ruines un palais à l'évêque. La disparition des monastères a soulevé de nombreuses réclamations : mais parmi les évêques, l'un des plus ardents à dénoncer le scandale a daté sa protestation d'une maison de Gélestins qu'il a fait supprimer et dont il jouit. On a signalé, pour les élections épiscopales, le danger des choix populaires : les choix étaient-ils meilleurs quand ils dépendaient comme jadis des ministres, des commis, des valets, des femmes?... Et ici le rapporteur s'arrêtait, comme saisi d'une pudeur vertueuse qui l'empêchait d'achever. — Il fallait justifier la loi nouvelle qui venait se greffer sur la Constitution civile. Le représentant Voidel affirma qu'une ligue s'était formée contre l'Etat et — ajouta-t-il avec une assurance osée — contre l'Eglise. Pour appuyer cette affirmation, il cita les mandements des évêques, les protestations des chapitres, flétrit la véhémence, tourna à crime, en la taxant d'hypocrisie, la modération elle-même. Puis il recueillit quelques dénonciations contre les curés qui, disaiton, avaient en chaire condamné les acquisitions de biens

nationaux ou poussé au refus de l'impôt. Le rapporteur poursuivait par un hommage à la majesté de la loi. « Quand la volonté publique s'est exprimée, les individus n'ont qu'à obéir. » C'est en effet à la soumission et au silence qu'étaient conviés tous ceux qu'atteignait la Constitution civile. Le rapport se terminait dans le goût du temps par une sorte d'adjuration solennelle : « Ministres de la religion, s'écriait Voidel, cessez de regretter les hochets de la vanité qui dégradaient la maison du Seigneur... Songez que la Révolution a fait de nous des hommes... A force de vertus, forcez-nous au respect. Oubliez vos antiques erreurs; renoncez à vos préjugés; ne pensez plus à ces biens qui vous avaient perdus. Il en est temps encore; désarmez par une prompte soumission le peuple irrité de votre résistance; le décret que je vais présenter est moins une loi sévère qu'une mesure d'indulgence. » Plus d'une fois ce langage souleva les applaudissements. Le projet de loi, dont ce long rapport n'était que la préface, obligeait au serment les évêques conservés en fonctions et les vicaires épiscopaux, les curés conservés et leurs vicaires, les supérieurs et directeurs des séminaires, les professeurs des séminaires ou collèges, et tous autres ecclésiastiques fonctionnaires publics. Le serment serait prêté un jour de dimanche, à l'issue de la grand'messe, et dans la huitaine à partir de la publication. Toutefois, les ecclésiastiques, membres de la Constituante, le prêteraient à l'Assemblée nationale, et dans la huitaine qui suivrait la sanction. La formule serait d'être fidèle à la nation et au roi et de maintenir la Constitution décrétée par V Assemblée nationale et acceptée pat le roi. Comme on le voit, la Constitution civile du clergé n'était point expressément nommée, mais l'intention évidente du législateur était de la comprendre dans le mot générique de constitution, et nul ne songea à une autre interprétation. Quiconque refuserait le serment serait censé avoir renoncé à son office et serait remplacé. Les ministres d^^ culte qui, sans avoir prêté serment, continueraient à

s'immiscer dans leurs anciennes fonctions, seraient poursuivis comme perturbateurs du repos public et perdraient tous les droits de citoyens actifs, sans préjudice de plus grandes peines s'il y avait lieu. Les mêmes poursuites seraient exercées contre tous ecclésiastiques ou laïcs qui, par coalition, tenteraient d'organiser le refus d'obéissance contre les décrets de l'Assemblée.

La proposition jetait tout à coup dans une phase aiguë le conflit qui, depuis quelques mois, se traînait. La droite contenait mal son anxiété, sa colère. Désespérant de faire repousser la motion, elle essaya d'en obtenir l'ajournement. Dans ce dessein, Gazalès s'élança vers la tribune; des murmures couvrirent sa voix. Barnave intervint et fît voter la discussion immédiate.

Elle commença donc aussitôt, mais dans un déchainement de passion où se perdrait toute pensée conciliante. On vit se lever M. de Bonal, évêque de Clermont. C'était, parmi les évêques, l'un des plus autorisés; à peine put-il, en quelques paroles hachées par les murmures, réclamer pour l'Eglise de France le droit de s'assembler en concile et d'y régler ce que l'autorité spirituelle avait seule compétence pour résoudre. Un peu après lui, l'abbé de Montesquiou, en dépit de son habileté et de son crédit, ne rencontra pas meilleure fortune. « Il n'obtint que l'indulgence », a écrit l'un des témoins de ces débats fameux (1). Et pourtant quelles n'étaient point les concessions! Entre plusieurs maux l'abbé de Montesquiou choisissait le moindre et, pour détourner le péril immédiat, imminent, d'un serment imposé à date fixe, il acceptait, semblait du moins accepter, que le roi pourvût à l'exécution de la Constitution civile.

Dans cette confusion, deux hommes seuls se feraient vraiment écouter : Mirabeau dans la soirée du 26; l'abbé Maury dans la journée du lendemain.

(1) Feebièkes, Mémoires, t. II, p. 192.

La condition de Mirabeau était singulière. Pour le public, il demeurait le tribun de génie incarnant en lui la Révolution. Mais depuis assez longtemps, des liens, très soigneusement dissimulés, le rattachaient à la cour. Il lui faisait passer des notes, il en recevait des subsides; pendant l'été, à Saint-Gloud, il avait vu secrètement la reine. Il n'avait point pris part aux débats sur la Constitution civile, car il était très incompétent sur les questions religieuses; et d'ailleurs son âme, toute pétrie du limon terrestre, n'avait jamais été soulevée par l'anxieuse curiosité des choses divines. Cependant il n'ignorait pas, il ne pouvait ignorer la recherche obstinée de Louis XVI à trouver, tout à l'oxtrême des concessions, un terrain où il pût se fixer sans courir l'horrible risque d'être damné. Mirabeau, bien qu'à part lui il jugeât fort misérables ces scrupules timorés, était contraint de paraître en tenir compte. De là chez lui un calcul très raffiné pour se maintenir au degré de fougue qu'exigeait sa réputation de tribun, et pour introduire, en même temps, à travers le projet des comités, un contreprojet qui, en afîectant de ne rien concéder au clergé, eh l'accablant même sous les traits les plus insultants, lui offrirait, par le vague des termes, un moyen de se dérober. Le comte de Lamarck était l'intermédiaire entre la cour et le grand orateur. Celui-ci, dans une lettre qu'il lui adressa quelques heures avant la séance, s'exprimait avec une extrême sévérité sur le projet Voidel qu'il jugeait « bien âpre, bien violent, bien superlative ». En revanche, il parlait d'une contre-proposition dont il était l'auteur. Cette contre-proposition était, disait-il, pleine de rigueurs, mais de rigueurs apparentes, étalées tout en surface; et, en supprimant habilement tout terme fatal pour le serment, elle fournirait aux plus réfractaires un échappatoire. Mirabeau ne dissimulait pas qu'il serait contraint de cacher sous les invectives ce secours secret : « Mais, ajoutait-il, ce n'est qu'en se tenant dans une certaine gamme qu'on peut, au

milieu de cette tumultueuse assemblée, se donner le droit d'être raisonnable. » « Peu importe le discours, observait-il comme en s'excusant, ce qui reste en dernière analyse, c'est le décret (1). »

Quand Mirabeau prit la parole, le public, qui ignorait toute cette intrigue, lui fit une longue ovation. Sur la tribune il déplia des notes qui lui avaient été fournies, dit-on, par l'abbé Lamourette, le futur archevêque de Lyon. Sur ces matériaux préparés par un autre, il soufflerait le feu de sa passion.

Il avait parlé au comte de Lamarck d'une certaine gamme dans laquelle il fallait se tenir. Cette gamme, la gamme révolutionnaire, résonna si constamment dans son discours que l'oreille la plus attentive n'eût pu marquer une dissonance. Il débuta, comme Voidel, par la prétention osée de défendre la vraie religion. « L'ennemi de la religion, dit-il, c'est l'orgueil et le fanatisme des prêtres; le calcul est de pousser l'Assemblée à attaquer le dogme; on espère de la sorte la rendre odieuse et intéresser la piété des peuples à sa dispersion. » Avec une violence inouïe, l'orateur attaqua VExposition des principes, publiée le 30 octobre par les évêques appartenant à la Constituante, a Les évêques, dit-il, en appellent à la papauté. C'est à merveille. Mais quoi! ils dictent par avance au pape son jugement par la critique qu'ils font de la Constitution civile. Quels sont, continua Mirabeau, ceux qui blâment le mode d'élection des évêques? Ce sont ceux qui oseraient à peine avouer à quelles intrigues ils doivent leur élévation à l'épiscopat. On sait ce qu'était la feuille des bénéfices... Je ne veux pas remuer cette source impure qui a si longtemps infecté de sa corruption profonde l'Eglise de France. Les véritables intrus, ce sont ceux qui sont entrés par cette voie dans le bercail du troupeau du Seigneur. » Une dissertation, d'une science un peu

(1) Correspondance de Mirabeau et du comte de Lamarck, t. II, p. 360-361.

hasardée, suivait, sur la juridiction des évêques. Ainsi parlait Mirabeau, allumant de sa chaleur tout ce que le travail d' autrui lui avait fourni d'arguments. Il avait le matin, dans sa lettre au comte de Lamarck, annoncé qu'il devait acheter par une certaine violence « le droit d'être raisonnable ». La dose de violence était comble, et le stipendié de la cour avait si bien épaissi son masque qu'il pourrait désormais se montrer modéré, sans aucun risque qu'on le crût vendu. Pour comble de raffinement, le contre-projet qui suivait voilait encore sous quelques aggravations ce qu'il cachait de dispositions favorables : il déclarait déchu de son élection tout évêque qui recourrait au Saint-Siège pour l'institution canonique; il étendait le serment aux prêtres investis du ministère de la confession, et en outre il suspendait provisoirement les ordinations. Quant aux adoucissements, ils résidaient, non dans ce que le projet contenait, mais dans ce qu'il omettait de régler. Nul délai fixe n'était imparti pouc le serment, et cette disposition fondamentale du projet Voidel se trouvait comme escamotée dans le tourbillon d'éloquence qui avait transporté le public des tribunes. Par suite, la redoutable mise en demeure était ajournée; par suite la Constitution civile demeurerait provisoirement dépourvue de toute sanction positive, de toute clause pénale, et l'on pourrait se traîner quelques jours encore sous l'empire d'ane loi qui, supposant l'universelle adhésion, avait négligé de prévoir la désobéissance. Tel était le pauvre service que Mirabeau, après avoir donné le change à l'Assemblée par l'âpreté de ses invectives, offrait au roi, à la Cour, à ceux qu'il prétendait protéger.

Il était tard. La délibération fut remise au lendemain. La droite était consternée. Dans la harangue de Mirabeau, elle n'avait pu découvrir le secours honteusement caché sous l'abondance des injures. Peut-être eût-elle dédaigné, si elle l'avait discernée, la fragile et précaire assistance, ofîerte à la dérobée, à la façon d'une aumône. Le 27, à la

séance du soir, l'abbé Maury se leva, moins pour le succès que pour l'honneur. Sentant tout perdu, il ne ménagea rien et, ne pouvant se flatter de vaincre, se donna du moins l'âpre joie d'exaspérer. — Il commença par exprimer ses regrets pour l'impatience de l'Assemblée qui se refusait à attendre l'issue des négociations avec le Saint-Siège : pourquoi ne pas supporter quelque délai? Pourquoi ne pas attendre la réponse qu'on a demandée? A ces mots les interruptions éclatèrent : « Nous n'avons rien demandé », s'exclamèrent rageusement plusieurs voix. « Sommes-nous Italiens ou Français? » s'écrièrent d'autres députés. Le représentant Voidel et après lui Mirabeau avaient, à propos du serment, rouvert le débat sur la Constitution civile. La vraie sagesse eût été peut-être de ne pas les suivre sur ce terrain, mais d'ouvrir à la discussion une nouvelle voie, de supposer par avance le refus de serment et, en se fondant sur la déclaration des droits, de revendiquer d'ores et déjà pour les prêtres insermentés le libre exercice du culte. Maury avait les hardiesses de la parole plutôt que celles de l'esprit; il était un orateur brillant plutôt qu'un penseur, et cette thèse ne semble pas l'avoir effleuré. Ses adversaires avaient refait l'apologie de la législation récente : il en referait la réfutation, en adversaire prompt à la riposte, exercé à une joute brillante, et jaloux de porter des coups qui, s'ils n'étaient point mortels, laisseraient du moins de cuisantes marques. Il mit en relief l'énormité d'abolir 53 évêchés dans le royaume, sans aucune forme légale, par un acte absolu d'une volonté toute-puissante. « Quel est donc, dit-il, ce pouvoir que vous vous êtes arrogé et qui réunit sur vos têtes ks attributions de législateurs, de pontifes, de juges? » A partir de ce moment, les murmures ponctuèrent chaque phrase. Maury, loin de les craindre, ne les souhaitait-il pas? Il était de ceux qui volontiers attendent le bien de l'exagération du mal. L'un de ses espoirs résidait dans un excès de violence qui soufflerait au pays l'esprit de réaction, au roi

l'énergie de la résistance. Le président était Alexandre de Lameth. Il pénétra cette pensée. Toute son attention se dépensa à prévenir les interruptions, à calmer l'Assemblée. On dit que, du bureau, il se pencha plus d'une fois vers les secrétaires : « L'abbé, murmurait-il, voudrait bien qu'on l'interrompit, qu'on le forçât à descendre de la tribune. Je ne lui laisserai pas le petit plaisir de crier à l'oppression. Je lui maintiendrai la parole malgré lui (1). » Le discours se poursuivit avec un surcroît de provocante hardiesse. Comme les rumeurs redoublaient : « Vos prétentions, dit Maury, ne sont pas plus des droits que vos murmures ne sont des raisons. » Parlant de la juridiction des évêques : « Il est impossible, observa-t-il, qu'un décret puisse conférer la juridiction spirituelle aux nouveaux évêques dont on érige les sièges, et aux prélats anciens dont on agrandit le territoire. » Il railla le système d'élection où les protestants, les juifs euxmêmes, concouraient au choix des évêques et des curés. Voidel avait signalé la longue absence de l'archevêque de Paris. « Vous sied-il, dit Maury, de reprocher son absence à un prélat que, par vos menaces, vous avez contraint à fuir? » Ainsi se continuait le discours, sans beaucoup de suite, mais ponctué de traits acérés ou vengeurs. Cependant le comité ecclésiastique avait grandi ses attributions au point de tout absorber. « Qu'est-ce que ce comité? s'écria l'abbé Maury. Je n'y vois pas un seul évêque, seulement quelques curés connus par la haine qu'ils ont vouée au clergé. Ce comité s'est substitué au pouvoir exécutif. Il correspond avec les citoyens, il transmet les ordres, il se charge de faire exécuter les décrets, il les aggrave. Il s'est fait modestement roi de France. » Partant de là, Maury dénonça la tyrannie de ces commissions qui délibéraient en secret, travaillaient en secret, introduisaient comme en surprise leurs projets par un rapport, et précipitaient le vote des lois. Le discours

il) Febbièbbs, Mémoires, t. II, p. 193.

se termina par l'éloge du clergé de France, par une allusion à la persécution naissante : « Prenez-y garde, dit l'orateur, il n'est pas bon de faire des martyrs. »

L'Assemblée était impatiente d'aller aux voix. Vainement Gazalès, en quelques paroles entrecoupées de rumeurs, demanda-t-il l'ajournement. Cependant la contre-proposition de Mirabeau demeurait en présence du projet de Voidel. Camus, qui détestait Mirabeau et qui, clairvoyant par haine, avait peut-être lu à travers ses pensées, obtint la priorité pour la motion Voidel. Comme on allait commencer le vote, une partie de la droite, renouvelant une faute assez fréquente, déclara qu'elle n'y participerait point. Le décret fut adopté. C'était le 27 novembre 1790, date mémorable dans l'histoire religieuse. Jusque-là, en dépit de toutes les divisions, un espoir d'entente avait subsisté. Suivant l'expression d'un des contemporains, M. de Montlosier, « la loi du 27 novembre coupa tous les ponts ».

En sanctionnant la Constitution civile, le roi avait gardé un reste d'espoir : espoir dans le pape qui, voyant sa détresse, finirait bien par l'aider un peu; espoir dans l'esprit public qui, en certains départements, se prêterait aux mterprétations les plus bénignes; espoir enfin dans l'imprévu. Les premières lenteurs, les premières incertitudes de l'exécution n'avaient pas laissé que d'affermir cet optimisme. On avait atteint la fin de l'automne, et de toute la hiérarchie ecclésiastique il n'y avait de supprimé que les chanoines. Soit béate confiance en leur prestige, soit générosité ou étourderie, les Constituants n'avaient point prévu les suites de l'insoumission, et pour la résistance le clergé béné-

ficiait des lacunes d'une loi qui avait oublié la coercition ou l'avait dédaignée.

On s'entretenait en ces pensées quand le projet nouveau, en imposant un délai fixe pour le serment, en précisant les conséquences du refus, était venu assurer à la Constitution civile son complément pénal. Aux Tuileries, le rapport du représentant Voidel avait dissipé ce qui restait d'illusions. Puis on avait lu, et avec indignation, le discours de Mirabeau. Ce qu'il offrait de précaire secours se noyait dans ce qu'il prodiguait d'injures. L'archevêque de Toulouse, quoique en relations avec le grand orateur, écrivait au comte de Lamarck : « Le discours de Mirabeau m'a paru encore plus détestable en le lisant que lorsque je l'ai entendu. Ceux qui pourront saisir ce qui s'y trouve d'intelligible n'y verront que l'abus de déraisonner (1). » Enfin, on avait su l'éloquente mais inutile intervention de Maury, le désarroi de la droite, et le vote qui avait tout consommé.

a On ne peut s'imaginer la consternation qui règne ici », écrivait le 28 novembre Mme Elisabeth. En ces conjonctures troublantes, l'avis le plus compétent serait celui des évêques. M. Champion de Gicé avait quitté le ministère; M. Lefranc de Pompignan était dangereusement malade. Parmi les prélats qui siégeaient à l'Assemblée, le plus considérable par le rang était M. de Boisgelin, archevêque d'Aix. Ce fut à lui que, dans son anxiété, Louis XVI s'adressa.

M. de Boisgelin avait donné à l'Eglise une dcuble preuve de sa fidélité en combattant la Constitution civile et en rédigeant tout récemment VExposition des principes. Sollicité de suggérer un conseil en une circonstance aussi grave, il essaya dans une lettre au roi, datée du !«' décembre, de résumer ses pensées.

Elles révélaient une mollesse singulière. C'est qu'en présence du péril imminent, impossible à conjurer désormais,

(1) Correspondance de Mirabeau et du comte de Lamarck, recueillie par M. DB Bacourt, t. II, p. 364-365.

la plupart des évêques présents à Paris subissaient une crise passagère d'effarement. Ils s'effrayaient, non pour euxmêmes, mais pour la monarchie, pour la religion. Devant l'épreuve du serment, ils tremblaient pour leurs prêtres. Us se persuadaient que la perspective de 83 places d'évêques, de 1 200 places de vicaires épiscopaux, vaincrait les scrupules des ambitieux, et que de proche en proche tout le reste fléchirait. Ils se sentaient en union médiocre avec leur clergé qu'aux jours de prospérité ils avaient souvent dédaigné, et de qui les séparait l'infranchissable barrière de la naissance. La réponse de M. de Boisgelin se pénétra de toutes ces terreurs. Afin d'échapper au reproche trop flagrant d'inconséquence, il amplifia un peu les formules conciliantes déposées dans VExposition des principes, et affecta de s'y référer. Puis il s'appliqua à détruire les illusions : « Il y a, observait-il, 44 000 curés; quelle sera la faible proportion de ceux qui ne seront pas retenus par la crainte! » Il jugeait qu'il fallait mettre en garde la cour de Rome contre les avis venus de Turin, contre les suggestions des émigrés. Il ne croyait pas à une explosion publique de la foi chrétienne, et (chose assez étrange chez un évêque!) loin de souhaiter cet élan, il le redoutait. « On pense, disait-il, que le peuple serait en mouvement pour la religion : ce serait un grand mal; il n'y a rien que les évêques ne doivent faire pour l'empêcher, et ce mal n'arrivera pas, car il s'agit de Questions qui sont hors ae la portée du peuple ». M. de Boisgelin ajoutait : « Il serait à désirer que j'eusse la liberté d'aller moi-même à Rome. Je serai toujours prêt à m'y rendre au premier ordre de Votre Majesté. » Et il paraissait croire qu'en exposant la situation des choses à Paris, les sentiments du roi, les siens propres, il arracherait au Saint-Père les concessions refusées ou différées jusque-là. En attendant, il résumait en un mémoire joint à sa lettre et destiné à être transmis à Rome todt ce que l'état de l'Eglise de France semblait exiger de sacrifices. Dans ce

mémoire on priait instamment le pape d'approuver la nouvelle division des métropoles et des évêchés, et d'exhorter les évêques supprimés à consentir à la suppression de leur diocèse. Le souverain pontife « autoriserait pareillement les métropolitains à donner l'institution canonique aux nouveaux évêques, en attendant qu'il soit fait un arrangement définitif ». Tout « en se réservant de répondre sur la suppression des chapitres des églises-cathédrales », Pie VI approuverait l'établissement des vicaires épiscopaux qui, sans empiéter sur la juridiction propre et personnelle de .'évêque, formeraient son conseil habituel et permanent. Enfin, le pape, sans vouloir rien préjuger encore sur la forme des élections, exhorterait les évêques à instituer dans leurs cures les curés élus, à moins que le refus se justifiât par leurs mœurs ou leur doctrine (1).

En jetant les yeux sur ce mémoire, Louis XVI put se rappeler avoir lu quelque chose de pareil. Quatre mois auparavant, M. Champion de Gicé s'était-il exprimé en d'autres termes? Dans l'extrémité où il se trouvait, le malheureux prince n'avait qu'une pensée fixe : trouver un biais pour céder sans péché. En vérité, pouvait-il pécher en s' appropriant le langage d'un archevêque! Le temps pressait; car on sentait que l'Assemblée impatiente marchanderait jour par jour les délais. Au mémoire de M. de Boisgelin, M. de Montmorin joignit une dépêche pour le cardinal de Bernis. Il le priait, le suppliait d'obtenir du pape la forme canonique pour les changements prévus par la Constitution civile. « L'Assemblée, disait-il, ne reculera pas. » Il ajoutait : « Le roi suspend encore sa sanction, et j'espère qu'il pourra la susprendre jusqu'à l'époque à laquelle nous recevrons la réponse du Saint-Père; mais croyez que cette époque est calculée et qu'il est impossible d'aller au delà ». « La crise est pressante, continuait-il. Si vous parvenez

(1) Pièces trouvées dans l'armoire de fer du château des Tuileries, 3* Recueil, pièces LXXII et LXXIV bis.

à obtenir ce que le roi et les évêques désirent du pape, vous aurez rendu le plus grand service qu'un ministre ait jamais rendu à l'Eglise et à l'Etat. Si, contre mon attente, le succès ne couronnait pas vos efforts, vous pouvez vous attendre à tout. » Montmorin s'appuyait sur l'opinion des évêques ; « Tous ceux que j'ai vus, disait-il, et j'en ai vu beaucoup, pensent comme moi. » La dépêche se poursuivait avec un assez singulier mélange de redites confuses, de supplication éperdue et de légère intimidation : « C'est au pape à aider le roi. Le roi a fait jusqu'ici tout ce qui était en son pouvoir, et peut-être plus que les circonstances ne lui permettaient. C'est au pape à présent de l'aider. Il est certain que, si les choses prenaient une tournure fâcheuse, Sa Majesté ne pourrait se faire aucun reproche puisqu'Elle aurait épuisé tous les moyens qui sont en son pouvoir et a été peut-être au delà de ce qu'on pouvait attendre de l'attachement le plus profond à la religion de ses pères. » Montmorin finissait en ces termes : « Sa Majesté a fait à cet égard tout ce qu'elle s'est interdit pour ce qui la concernait personnellement. » D3 toute cette dépêche, cette dernière phrase était la plus vraie; car jamais le pauvre prince — même destiné à céder — ne s'était évertué pour garder ses pouvoirs comme il se torturait pour libérer sa conscience (1).

Le mémoire de l'archevêque et la dépêche de Montmorin se complétèrent par une lettre de Louis XVI à Pie VI. Le canevas de cette lettre semble avoir été fourni par M. de Boisgelin. Le roi invoquait le « danger de la religion », ajoutait que « le silence ou le refus de Sa Sainteté déterminerait infailliblement le schisme. » En hâte tous ces documents furent rassemblés. Le courrier, envoyé naguère à Rome, était revenu. Le 3 décembre il repartit. Il avait, comme à son premier voyage, l'ordre d'aller vite, mais aussi de ne pas trop se montrer sur la route, car la chatouilleuse vanité

(1) Dépêche de M. de Montmorin, 3 décembre 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

de l'Assemblée n'admettait pas qu'on pût débattre ce qu'elle avait décidé, et elle se fût effarouchée si elle avait su, paru savoir qu'on négociait officiellement avec le pape.

Depuis deux mois, la correspondance entre le cardinal de Bernis et M. de Montmorin pouvait se résumer en un dialogue fort court, sans conclusion possible. « Nous sommes à la veille d'un schisme, disait le cardinal, nous y verserons sûrement si l'Assemblée ne s'arrête point ». — « Oui, répliquait le ministre, nous sommes à la veille d'un schisme, nous y verserons sûrement si le pape ne se décide à de promptes, à de radicales concessions ». Les dépêches se multipliaient sans profit, avec le même accord sur la gravité du mal, avec la même divergence sur la nature du remède. C'est en ces conjonctures que, le 14 décembre, après onze jours de route, arriva le courrier de cabinet dépêché par M. de Montmorin. La lecture des documents venus de Paris plongea Bernis dans la plus cruelle perplexité. Il avait comme diplomate une trop longue expérience des affaires romaines, il avait comme prêtre trop de lumières, pour entretenir de grandes illusions sur le succès de la négociation remise à ses soins. D'un autre côté, tout ce qui vibrait en lui de patriotisme s'alarmait des conséquences d'un échec, et il se disait que la France devait être bien agitée pour qu'un personnage aussi pondéré que l'archevêque d'Aix prît sur lui de recommander des sacrifices si extraordinaires. Ce qui accroissait son embarras, c'est que les demandes à présenter au Saint-Siège n'étaient que la réédition légèrement retouchée de demandes déjà produites. L'urgence du péril amènerait-elle la papauté à accepter ce qu'elle avait virtuellement repoussé?

LE PAPE, LE ROI. LA SANCTIOiN 335

C*est tout obsédé de ces pensées que le cardinal, dans la soirée du 14 décembre, gravit les degrés du Vatican. Il trouva Pie VI profondément troublé des affaires françaises. Vers lui montaient les doléances des chanoines dépossédés, les réclamations des évêques dépouillés de leur siège. Une multitude de lettres lui arrivaient, les unes sollicitant ses directions, les autres lui suggérant des avis. Ces avis, presque toujours empreints d'une grande frayeur, dépeignaient pour le présent un état douloureux, pronostiquaient pour l'avenir une condition pire encore. Bernis s'inspira des instructions de Montmorin, insista sur l'exaltation des esprits, montra le schisme près de déchirer l'unité religieuse de son pays. Il ne niait pas que les sacrifices sollicités du Saint-Père ne fussent inouïs; mais il demandait, il osait demander si une situation extraordinaire, presque sans précédents dans l'histoire, n'autorisait pas des concessions, extraordinaires aussi. Pie VI écouta l'ambassadeur avec bienveillance quoique avec les marques d'une singulière affliction. Céder, c'était mutiler l'Eglise; résister c'était perdre peut-être le royaume de France Pour justifier son attitude, le pontife se prévalut de la récente Exposition des principes. « Si je ratifiais, dit-il, en tout ou en partie l'œuvre de l'Assemblée, j'encourrais la désapprobation non seulement de l'Eglise universelle, mais de l'Eglise gallicane. » Plusieurs fois, le pape troublé jusqu'à l'angoisse répéta : « Ah! je donnerais ma vie avec joie pour sauver la France d^un schisme et prévenir la persécution qui menace le clergé de ce royaume. » Il lut, relut la lettre de Louis XVI; songeant aux malheurs immérités de ce prince, l'émotion le saisit, et à tel point, dit Bernis, qu'il versa des larmes. La soirée était déjà fort avancée quand le Saint-Père congédia l'ambassadeur : « Demain, lui dit-il, je convoquerai les cardinaux, je leur remettrai les pièces, ils les examineront. » La nuit s'écoula pleine d'agitation pour Pie VI. On le vit se lever, passer dans sa bibliothèque et se plonger dans

le travail. Le souvenir de l'Angleterre, jadis perdue, l'assiégeait avec la puissance d'une obsession. Il se mettait à écrire, puis s'arrêtait. C'est ce qu'on sut peu après par les confidences de ses serviteurs.

Le 16 décembre, les cardinaux se réunirent au nombre de douze. Pendant qu'ils étaient assemblés, Bernis leur fit passer un mémoire que longuement ils étudièrent. Pie VI voulut lui-même faire connaître à l'ambassadeur le résultat de la conférence. Dans la soirée, il lui écrivit le billet autographe suivant : « Parmi les douze cardinaux qui composent la congrégation, il ne s'en est pas trouvé un seul qui ait été d'avis que nous pouvons en conscience faire une concession quelconque sans les explications convenables et nécessaires. Mais ils ont conclu unanimement qu'il faut faire des réponses paternelles au roi et aux évêques, en autorisant ceux-ci à nous proposer eux-mêmes les articles qu'ils croient absolument nécessaires et susceptibles d'être admis par nous. » Pie VI ajouta : « Nous écrirons au roi et à l'archevêque d'Aix afin que ce prélat puisse communiquer notre lettre aux autres évêques de France. »

Bernis craignait un relus absolu. « C'est déjà beaucoup, écrivait-il, d'avoir obtenu une réponse qui ne soit pas tout à fait négative. » Cependant les chances d'accord allaient s'évanouissant. Pie VI n'aspirait qu'à l'entente, et les lettres qu'il recevait des évêques, les messages qui lui arrivaient de simples prêtres lui montraient l'urgence de la conciliation; mais il voulait que les demandes fussent examinées point par point avec toute faculté de rejet, d'amendement ou de revision : l'Assemblée, au contraire, avec tout l'orgueil étroit de la fausse logique, trouvait son œuvre intangible et en bloc l'imposait. Le pape réclamait du temps : l'Assemblée disputait impérieusement les heures. Le Saint-Père estimait indispensable de consulter les évêques de France : l'Assemblée n'admettait, en toute matière ecclésiastique ou civile, d'autre avis que le sien et, elle existante, jugeait toute

autre délibération superflue ou factieuse. Pie VI retint le courrier arrivé le 14 décembre et qui devait repartir pour la France. Il voulait se donner le loisir d'une suprême réflexion et peut-être aussi, dans les fêtes de Noël, solliciter une dernière fois les lumières d'en haut. Mais déjà à Paris toutes choses allaient se précipitant.

Kl

Ce mois de décembre 1790 fut, pour les catholiques plein d'angoisses. Pièce à pièce, et en attendant le serment, la Constitution civile s'exécutait. On pourvoyait aux évêchés nouvellement établis : le 23 novembre, un évêque avait été élu pour les Ardennes; le 12 décembre, on en élut un dans la Mayenne. Les autorités départementales, un instant indécises ou inertes, s'éveillaient sous la pression de l'Assemblée. Dans l'Aude, dans le Var, ailleurs encore, elles prenaient des arrêtés contre les prélats qui, malgré la suppression de leur siège, s'obstinaient dans l'exercice de leur charge. Les traitements étaient abolis, les lettres pastorales étaient recherchées et détruites, des poursuites étaient ordonnées. Le 6 décembre, le représentant Camus publia son Opinion sur la Constitution civile; aussitôt 27 curés, membres de l'Assemblée, y adhérèrent; de là une grande crainte que cet exemple entraînât. Les partisans de l'état nouveau prédisaient les chutes : « Il ne faut pas croire, écrivait Lindet, futur évêque constitutionnel, que ces bons apôtres de prélats veuillent être martyrs ou confesseurs et perdre leurs vingt ou trente mille francs. » Il ajoutait le 11 décembre : « Bien des gens sont assez fous pour croire que le clergé refusera le serment. Il y aura bien quelques refus, mais le nombre en sera petit (1). »

(Il Correspondance, p. 246, 247, 248.

Nulle part le trouble n'était plus grand qu'aux Tuileries. Depuis une année, une longue suite de concessions émiettait les restes du pouvoir exécutif. La loi récente fournissait une occasion au souverain pour marquer, d'un mot vraiment royal, la limite qu'il ne franchirait pas. Cette fermeté avisée eût servi la religion, la monarchie; elle eût servi la Révolution elle-même qui, en se dégageant des querelles religieuses, eût éliminé les ferments vicieux destinés tôt ou tard à tout corrompre. Mais pour cette politique d'énergie tout manquait.

Tout manquait, et d'abord le monarque. Chez lui, point de coup d'œil royal, aucun de ces éclairs de raison qui mettent en pleine lumière les moyens sauveurs. Sa vue, quoique souvent juste, était trop peu rapide pour les changements soudains des révolutions. Quand un travail lent avait éclairé son intelligence, un travail non moins lent commençait pour fixer sa volonté, et pendant ce temps tout se renouvelait sur la scène, les'âcteurs comme les décors. Par intervalles il essayait, comme les irrésolus, d'échapper à l'indécision par la brusquerie, et par là il achevait de tout gâter. Ainsi se traînerait-il à la suite des occasions fuyantes, et il irait de la sorte jusqu'au jour où, n'ayant plus qu'à souffrir, il se transformerait tout à coup et monterait jusqu'au sublime.

Ce superflu de lumières et de décision, le pauvre roi le demanderait vainement à ses conseillers. Hormis M. de Montmorin qui garderait longtemps encore le portefeuille des relations extérieures, hormis M. de Saint-Priest qui se retirerait dans quelques jours, tous les ministres étaient nouveaux. Ils s'appelaient, à la guerre Duportail, à la marine Fleurieu, à la justice Duport-Datertre, aux finances Delessart. C'étaient des hommes obscurs, probes mais de talent médiocre, de dévouement ordinaire sauf Delessart, vaniteux et impuissants tout ensemble, à la fois grisés et intimidés de leur élévation, ne voyant rien au delà d'une paix précaire proportionnée à la courte durée

de leur pouvoir. Entre tous les objets qui dépassaient leur clairvoyance, aucun ne leur échappait davantage que la Constitution civile. Leur courte raison y voyait une sorte de moyen terme entre l'irréligion qui les effrayait et la vraie foi que le souffle du siècle avait affaiblie ou éteinte en eux. L'organisation nouvelle gardait les cérémonies du culte, l'essentiel de la hiérarchie ecclésiastique, les pompes officielles consacrées par la longue habitude des peuples. Que voulait-on de plus? Le reste leur apparaissait comme obstination de dévot ou petitesse d'âme timorée. Loin d'aider le roi, ils ne lui passeraient ses scrupules qu'à la condition de s'en proclamer eux-mêmes très affranchis, La terreur de l'Assemblée paralyserait d'ailleurs sur leurs lèvres tout conseil viril. On saisit la trace de cet effroi jusque dans la correspondance de M. de Montmorin, si supérieur à ses collègues par l'autorité, par l'attachement à son maître, par la longue pratique des affaires. Un jour, dans une lettre au directoire du Tarn à propos de son archevêché d'Alby, le cardinal de Bernis avait laissé échapper cette phrase : « Il est notoire que le roi a consulté le pape. » Aussitôt Montmorin, informé de ce langage et craignant que l'écho en parvienne jusqu'à l'Assemblée, morigène doucement l'ambassadeur : « Le fait est vrai, lui écrit-il, mais personne ne peut dire en être instruit légalement; car on provoquerait des explications qui ne peuvent être données sans inconvénients (1). »

Bien au-dessus des ministres à qui la Constitution créait un état très subalterne, deux hommes, l'un par éloquence, l'autre par ascendant sur le peuple, paraissaient dominer la Révolution. C'était Mirabeau, c'était La Fayette. Ni sur l'un ni sur l'autre le roi n'eût pu s'appuyer. Bien qu'il fût le stipendié de la royauté, bien que son bon sens lui montrât clairement les dangers de l'anarchie croissante,

(1) Lettre du 14 décembre 1790. LArchives du ministère de$ affaires étrangères.

Mirabeau se prêtait plus qu'il ne se donnait. De part et d'autre, on n'était allié qu'en cachette et en se réservant mutuollement de se trahir ou de se désavouer. Le tribun ne sacrifiait pas plus à la cour sa popularité que celle-ci ne le créditait de sa confiance. Eût-il consenti à se compromettre qu'il ne se fût pas risqué, lui libertin, lui ouvertement incroyant, sur l'enjeu d'une question religieuse. Il eût craint dans cette conduite le ridicule plus encore que l'insuccès. On a vu son attitude dans la récente discussion sur le serment. Puis il n'exerçait lui-même qu'un empire contesté, sur les masses qui commençaient à le suspecter, sur l'Assemblée qui, le trouvant trop grand, se vengeait de son génie en le souffletant de ses vices. — Quant à La Fayette, sa principale clientèle résidait précisément dans cette portion des classes moyennes que charmait la Constitution civile et qui, rêvant églogues religieuses, se délectait dans l'Eglise primitive retrouvée. D'ailleurs, dans sa conception funeste d'un pouvoir désarmé, il ne jugeait point encore la royauté assez affaiblie, et ne se porterait décidément à son secours qu'après l'avoir débilitée au point de la rendre inguérissable.

Même isolé de ces secours, peut-être Louis XVI eût-il trouvé dans le seul stimulant de sa foi l'énergie de résister. Encore eût-il fallu que les conseils ecclésiastiques missent dans son âme la fermeté au lieu d'y entretenir l'indécision. Ici se place une des causes qui aggravèrent le plus, au début, la crise religieuse. Un certain nombre d'évêques se trouvaient à Paris; c'étaient en général les plus politiques, les autres gardant la résidence. Or, dans le maniement trop exclusif des affaires humaines, la plupart .de ces prélats avaient perdu cet esprit de confiance qui, sans trop grand calcul des conséquences terrestres, remet tout à Dieu. Ils n'étaient ni assez simplistes pour être résolus, ni assez détachés pour être calmes, ni assez croyants pour se fixer en haut. Ce n'est que petit à petit, par une sorte d'acclimatation à l'épreuve.

qu'ils retrouveraient au fond de leurs consciences et ramèneraient à la surface les vertus engourdies. Sur l'heure ils balançaient entre les maux pour discerner le moindre, cherchaient à tâtons la route loin de la montrer, et au lieu d'exemples, apportaient des dissolvants. Il est juste d'ajouter que le silence longanime du pape, à beaucoup d'égards si sage, laissait planer une ombre d'incertitude sur les concessions légitimes, sur les sacrifices interdits. De là une certaine excuse pour les fluctuations.

L'Assemblée était impatiente de sa proie. Il lui fallait, avant que l'année finit, tenir la religion, comme le reste, sous ses pieds. Déjà, à plusieurs reprises, des murmures s'étaient élevés sur la prolongation des délais. Le 23 décembre, comme la séance du matin s'ouvrait, le représentant Camus prit la parole. Il demanda que le président se rendit chez le roi, s'enqult des motifs qui retardaient la sanction, et priât le souverain de la donner incessamment. La motion fut votée. A l'issue de la séance, c'est-à-dire vers le milieu du jour, le président se présenta aux Tuileries. Louis XVI fondait encore quelque espoir sur les concessions du pape, et dans cet esprit ne s'appliquait qu'à temporiser. Mais le seul aveu officiel de pourpai'lers avec Rome eût soulevé une tempête. Ces négociations, nul n'ignorait qu'on les eût entamées; toutefois la vanité parlementaire, l'une des plus irritables de toutes, l'une des plus puériles aussi, défendait qu'on en prononçât le mot. Contraint d'omettre ce qui était sur toutes les lèvres, le pauvre prince, en termes ambigus et qui tournaient inconsciemment à la duplicité, protesta de son attachement à la Constitution. Il observa que le décret du 27 novembre n'était que la conséquence du décret plus général rendu au mois de juillet : puisqu'il avait sanctionné l'un, on ne devait concevoir aucun doute sur ses dispositions quant à l'autre. Ayant cru apaiser les représentants par ces explications, le roi, en phrases de plus en plus varies, parla des difficultés d'exécution, de son

respect pour la religion, de démarches dont il attendait l'effet d'un moment à l'autre, de son désir de prendre les moyens les plus doux, afin que la tranquillité ne fût point troublée; puis il exhorta l'Assemblée à lui faire crédit de la confiance qu'il méritait. Gomme ce langage manquait de netteté, le prince condescendit à le résumer dans une note écrite qu'il remit au-président sans la signer. L'écriture n'eut d'ailleurs pas plus de clarté que les paroles : car l'équivoque était au fond des choses, et aucun art de rédaction ne la pourrait dissiper.

Le soir, la séance se rouvrit au milieu d'une affluence plus grande qu'à l'ordinaire. Le président rendit compte de sa visite aux Tuileries. Derechef Camus se leva. C'était par excellence l'homme des motions acerbes. De son accent le plus aigre, il discuta la prérogative royale, puis il observa que le roi parlait à tort des difficultés d'exécution; car on ne pouvait exécuter que les lois sanctionnées et précisément celle du 27 novembre ne l'était pas. La moindre allusion au pape avait le privilège d'irriter. Camus ne manqua pas de le nommer et, soit entraînement de paroles, soit rancune de janséniste, alla jusqu'à refuser tout chef à l'Eglise, hormis Jésus son fondateur. La gauche applaudit la négation hardie. « Quel décret, continua Camus, pourrions-nous rendre si nous devions toujours attendre la décision du souverain pontife? » Il conclut en proposant une nouvelle démarche auprès du roi. — L'attaque avait été osée. La défense fut timide avec le représentant Toulongeon qui sollicita en termes très humbles un ajournement jusqu'au 1« janvier. Elle se releva avec l'abbé Maury, mais en un discours sans espoir. A une heure tardive de la soirée, l'Assemblée vota la motion suivante : « L'Assemblée nationale décrète que son président se retirera demain vers le roi pour le prier de donner, sur le décret du 27 novembre dernier, une réponse signée de lui et contresignée par le secrétaire d'Etat. »

L'attitude des représentants ne laissait au roi d'autre

alternative que la résistance ouverte ou l'entière soumission. Aux Tuileries, la journée du 24 décembre fut pleine de confusion. Les conseils contradictoires se croisaient. A plusieurs reprises, Madame Elisabeth supplia son frère de refuser la sanction. En sens inverse, le ministre de la justice, M. Duport-Dutertre, subissant lui-même la pression de l'Assemblée, harcelait le prince de ses obsessions, l'adjurant de céder, de céder au plus vite (1). Une conduite tendait à prévaloir qui serait la pire de toutes parce qu'elle serait la moins royale : elle consisterait à tout concéder dans le présent, avec la restriction mentale de tout reprendre en cas de meilleure fortune. Cependant des avis qui semblaient fondés prédisaient une prochaine démonstration populaire, et l'image d'un nouveau 6 octobre, le souvenir des périls de la reine en cette journée, achevait de troubler l'âme du monarque.

En cette détresse, Louis XVI recourut de nouveau à l'archevêque d'ALx. Le prélat s'entoura lui-même de conseils, lut et relut les débats de l'Assemblée, puis il formula sa réponse. Celle-ci, qui fut retrouvée plus tard au château des Tuileries, ne porte point de date, mais on ne peut douter, d'après le contexte, qu'elle n'ait été écrite dans la soirée du 24 décembre ou dans la matinée du lendemain.

L'archevêque commençait par une critique aussi juste qu'inutile des décrets de la représentation nationale. Il exprimait le regret que la « sage et vertueuse réponse » du prince n'eût point obtenu la confiance qu'elle méritait si bien. Il déclarait ensuite que « les évêques sages seraient forcés de refuser le serment si les formes n'étaient point remplies ». Cette profession de foi semblait la préface de conseils virils. Il n'en était rien, et ce même prélat, attentif à sauvegarder sa propre conscience, ne portait au pied du trône que des conseils timides, indignes d'un monarque qui veut régner. En un langage torturé, comme l'était la pensée

(1) Mémoires de Mme la duchesse de Tourzel, t. I, p. 218.

elle-même, il semblait absoudre par avance l'acceptation du décret, mais à la condition que cette acceptation parût 0 un acte forcé ». On reconnaîtrait que la liberté du roi n'existait plus s'il avait à subir à plusieurs reprises les instances de l'Assemblée, si ses ministres étaient impuissants à le défendre contre ces obsessions, si des menaces d'émeute inspiraient quelque crainte pour la sûreté de la famille royale. L'archevêque d'Aix jugeait que la violence morale résulterait, non seulement, d'une sédition ouverte, mais de simples signes de révolte. « Il ne faut pas attendre, poursuivait-il avec un grand raffinement de prudence, que les chefs recourent à des attroupements. » Ressaisissant sa pensée, il ajoutait : « L'insistance opiniâtre de l'Assemblée devient, dans l'état actuel, la loi de la contrainte. » Cependant il serait urgent de reporter sur le pape cette contrainte que l'Assemblée exerçait sur le roi. M. de Boisgelin n'hésitait pas. fl Un second courrier, disait-il avec tranquillité, devra arracher au pape un consentement forcé. » Sans doute Pie VI ne refuserait pas de prévenir « les tristes effets dont son refus serait la cause ». « Il se passerait, continuait l'archevêque, quelque temps entre la destitution des évêques et l'élection de ceux qu'on voudrait leur substituer, et pendant ce temps on pourrait recevoir la réponse de Rome. » M. de Boisgelin fortifiait son avis en l'appuyant sur celui d'un autre personnage que, sur l'ordre du roi, il avait consulté : « Voilà, concluait-il, le résultat de notre conférence. » Gomme si un vague remords l'eût saisi, il se hâtait de s'amnistier lui-même en s'abritant sous l'intérêt public, sous l'intérêt de la dynastie. Il finissait parl'expression de son dévouement à la personne royale. « Je suis prêt, disait-il, à donner ma vie pour être utile au roi. » Et cette chevaleresque protestation qui s'associait à de timides avis était sincère : car les révolutions, qui obscurcissent l'esprit et troublent toutes les clairvoyances, mettent parfois des conseils pusillanimes dans la bouche d'hommes vaillants. J'ai tenu à reproduire en entier ce document. Quelle ne

devait pas être la perplexité du malheureux roi quand il voyait la lumière vaciller dans la main même de ceux qui tenaient le flambeau! Il lut, relut cette lettre. Il avait un répit de quelques heures, car c'était le jour de Noël, et l'Assemblée ne siégeait pas. Tandis que les cloches, célébrant la grande fête, appelaient pour la dernière fois les vrais fidèles dans les églises bientôt livrées au schisme, le monarque, chargé de soucis au milieu de l'allégresse chrétienne, put, en une méditation suprême, mettre en balance le péril de l'énergie et le péril, plus grand peut-être, de la faiblesse. Le soir, un rassemblement de quatre ou cinq cents personnes, formé autour des Tuileries, vint pousser des clameurs jusque dans le jardin et sous les fenêtres du château. On eût dit que la Révolution, agissant comme à point nommé, apportait au prince juste ce degré de contrainte qu'exigeait la casuistique de M. de Boisgelin. La nuit s'écoula pleine de trouble. Le lendemain, 26 décembre, dès le matin, un dernier message arriva au souverain. Il émanait de l'un de ses plus loyaux serviteurs, M. de Saint- Priest, qui venait de quitter le ministère. En termes d'une tristesse résignée, M. de Saint-Priest exhortait le monarque à accueillir les vues du garde des sceaux Duport-Dutertre, « si Sa Majesté n'y trouvait rien qui fût trop contraire à ses principes. » Il ajoutait, en homme qui sentait le prix du temps, qui subissait, lui aussi, la terreur de l'Assemblée : « Je supplie en grâce Votre Majesté de finir ce matin, si cela est possible, l'affaire de l'acceptation (1). » Que pouvait le malheureux roi? Eperdu sous les avis dissolvants, affamé de paix publique, troublé, non pour lui-même mais pour les siens, par les sinistres images de l'émeute, Louis XVI se dit qu'après tout il ne pouvait pécher en marchant dans les traces d'un archevêque, et il se résigna à consommer la grande humiliation. Le message qui abaissait devant l'Assemblée la vielle

(1) Pièces trouvées au château des Tuileries, 3* Recveil, pièce CLXXV.

royauté chrétienne et menaçait de briser quatorze siècles d'unité religieuse était conçu en ces termes : « Je viens d'accepter le décret du 27 novembre dernier; en déférant au vœu de l'Assemblée nationale, je suis bien aise de m'expliquer sur les motifs qui m'avaient déterminé à retarder cette acceptation et sur ceux qui me déterminent à la donner en ce moment. Je vais le faire ouvertement, franchement, comme il convient à mon caractère : ce genre de communication entre l'Assemblée nationale et moi doit resserrer les liens de cette confiance mutuelle si nécessaire au bonheur de la France. J'ai fait plusieurs fois connaître à l'Assemblée nationale la disposition invariable où je suis d'appuyer par tous les moyens qui sont en moi la constitution que j'ai acceptée et juré de maintenir. Si j'ai tardé à prononcer V acceptation sur un décret, c'est qu'il était dans mon cœur de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par ceux de la douceur; c'est qu'en donnant aux esprits le temps de se calmer, j'ai dû croire que l'exécution de ce décret s'effectuerait avec un accord qui ne serait pas moins agréable à l'Assemblée nationale qu'à moi. J'espérais que ces motifs de prudence seraient généralement sentis; mais puisqu'il s'est élevé sur mes intentions des doutes que la droiture coimue de mon caractère devait éloigner, ma confiance en l'Assemblée nationale m'engage à accepter. Je le répète encore, il n'est pas de moyens plus sûrs, plus propres à calmer les agitations, à vaincre toutes les résistances, que la réciprocité de ce sentiment entre l'Assemblée nationale et moi; elle est nécessaire, je la mérite, j'y compte. » Quand le 26 décembre, à la fin de la séance, le président fit connaître cette lettre, la gauche de l'Assemblée acclama bruyamment, non le roi, mais sa propre victoire. Si nous en croyons le journal de Camille Desmoulins, les applaudissements se prolongèrent pendant dix minutes (1). Il fut

(1) Révolutions de France et de Brabant, n° 57.

décidé que le document serait imprimé, qu'il serait envoyé aux municipalités. Puis, à la chute du jour, à travers la Ville, les colporteurs se répandirent, clamant la sanction. Dans les masses qui plus tard seraient profondément remuées, l'émotion, sur l'heure, fut médiocre. Dans une correspondance du temps. Je lis ces mots : « Il n'y a que les gens de bien qui soient désolés. » Il restait à notifier au Saint-Père la résolution. Le message ne laissait pas que d'être délicat : car deux fois on avait consulté le pape, et deux fois on s'était décidé avant que le temps matériel pour sa réponse fut écoulé. M. de Montmorin se tira d'embarras en invoquant l'impatience publique. II ajouta brièvement et sans autres explications : t Sa Majesté, considérant cet état de choses, s'est décidée à sanctioimer le décret sur l'état du clergé (1). »

Louis XVI avait cédé, et misérablement, avec la seule excuse des conseils timorés qui avaient circonvenu sa faiblesse. Il avedt montré par là à ses ennemis qu'ils pouvaient tout entreprendre, à ses amis qu'il étêiit vain de compter sur lui, et il retrouverait plus menaçante l'émeute qu'il avait refusé a'affronter. Ce n'est pas sans confusion qu'on lit aujourd'hui cette lettre embarrassée, diffuse, humiliée, où le pauvre prince a consigné sa capitulation. Heureusement la destinée, clémente jusque dans ses plus grandes rigueurs, réservait une revanche à l'honneur du roi de France. Deux ans plus tard, jour pour jour, en cette même fête de Noël, non plus dans un palais mais dans une prison, non plus au bruit des cloches joyeuses, mais dans le silence morne d'un cachot, non plus au milieu de conseillers dissolvants, mais dans la solitude visitée seulement par Dieu, Louis XVI reprendrait la plume, et n'ayant plus d'issue que vers les choses éternelles, abandonné de tous excepté de Celui qui ne trompe jamais, tirerait soudain de son cœur

(1) Dépêche du 2S décembre 1790. (Archives du ministère des affaires étrangères.)

des accents si sublimes qu'ils arracheront des larmes à nos plus lointains descendants. Dans une des vitrines des Archives est conservé pieusement en une place d'honneur le testament royal, et avec raison; car aucun des joyaux de la couronne n'égale celui-là. Aux yeux des âges futurs, tous les écrits équivoques, maladroits ou vulgaires s'effaceront dans la radieuse beauté de l'écrit suprême. Devant l'image terne, indécise, souvent attristante de Louis XVI roi, s'interpose l'image presque surhumaine de Louis XVI captif. Dans la lumière épurée où se détache le prince déjà touché de la marque divine s'évanouissent toutes les ombres dont le monarque s'enveloppa. Et à celui qui cueillit la palme du martyre, la postérité pardonnera de n'avoir pas su, quand il le fallait, saisir l'épée de justice

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