LIVRE SIXIÈME
SOUMAIRB
I. — Le serment à V Assemblée : l'abbé Grégoire; Talleyrand; Gobel; signes d'intolérance dans l'Assemblée; Barnave; Cazalès.
II. — La séance du 4 janvier 1791 : l'agitation au dehors; les dispositions du clergé; dernière tentative de l'abbé Grégoire : Barnave. — L'appel nominal; l'appel collectif. — Serments prêtés ou refusés parmi les membres ecclésiastiques de l'Assemblée.
in. — Le serment à Paris. — Manœuvres et pression. — La journée du 9 janvier 1791 : l'église Saint-Sulpice : les gardes nationaux officient dans certaines églises. — Proportion des serments prêtés et refusés dans le clergé de Paris. — L'Assemblée nationale : quelles craintes percent sous son assurance : loi du 7 janvier 1791 : Instruction du 21 janvier.
IV. — Le serment dans les départements. — Les curés : quels sentiments contradictoires éveille en eux la Révolution : l'homme de Dieu et l'homme de la terre. — Comment l'année 1789 est, malgré certains signes troublants, l'année des espérances : l'année 1790 et ses désillusions. — La Constitution civile : impressions des curés de campagne.
— Comment le décret du 27 novembre détruit tout espoir d'entente.
— Terrible crise morale : quelles raisons poussent à prêter ou à refuser le serment. — Serments et refus purs et simples : serments restrictifs : par quelles formules variées à l'infini les prêtres essayent de satisfaire à la fois à la loi civile et à leur conscience. — Quelle a été la proportion des ecclésiastiques assermentés et des prêtres fidèles : épiscopat : clergé desvilles: clergé rural; quels éléments complexes rendent toute supputation difficile : quels chiffres paraissent devoir être adoptés.
V. — Première organisation de l'Eglise nouvelle. — Elections épiscopales. — De l'Institution canonique et du sacre; quel embarras met un instant en périll 'Eglise constitutionnelle. — Talleyrand : le sacre dans l'Eglise de l'Oratoire (24 février 1791) : les consécrations qui suivent.
— Les élections des curés : comment, à Paris, le recrutement du clergé
constitutionnel est assez aisé : comment, en province, on peut dèsl'abord deviner toutes les divisions qui éclateront.
VI. — Installation des évêques constitutionnels. — Les catholiques non conformistes : leurs critiques, leurs épigrammes : où réside le vrai danger.
VII. — Les populations des campagnes : comment jusqu'ici elles ont été peu atteintes par les innovations religieuses. — Comment la loi sur le serment scinde en deux le clergé : quelles contrées sont particulièrement troublées. — Les deux curés, les deux cultes : mise en quarantaine de l'assermenté. — Les brefs du pape {10 mars et 13 avril 1791). — Premiers symptômes de lutte civile.
VIII. — Les modérés : Bailly; La Fayette; les membres du directoire de Paris : comment ils craignent d'être débordés. — Symptômes croissants d'intolérance religieuse : Mesdames, tantes du roi, arrêtées à Araayle-Duc : scènes honteuses dans les chapelles où oiïicient les non-conformistes.— Arrêté mémorable du département de Paris (11 avril 1791): en quoi il empire et améliore la situation des catholiques fidèles, et comment il établit, quoique avec d'inquiétantes restrictions, la liberté des cultes. — Scènes de violence à l'église des Théatins. — L'arrêté du département de Paris devant l'Assemblée : théorie de Treilhard : discours de Talleyrand et de Siéyès: loi du 7 mai 1791 : au prix decpiels sacrifices elle accordait la liberté : quelle pourrait être, sous le régime de cette loi, la condition des catholiques romains.
IX. — Comment tout conspire pour rendre impuissant tout essai de liberté des cultes. — L'Assemblée : nouveaux décrets rigoureux. — Désordres et violences : scènes du Palais royal; nouvelles scènes à l'église des Théatins. — Impuissance de l'autorité et surtout des ministres. — Le roi : sa faiblesse : comment sa conduite offre un curieux mélange d'hommages et de résistances à la Constitution civile.
X. — Le personnel de l'Episcopat constitutionnel : les hommes : les caractères : les premiers actes. — Tournées pastorales : déceptions et avanies de toute sorte : les fidèles; les prêtres; les religieuses : comment, sous l'accumulation des mécomptes, les évêques intrus, d'abord bien intentionnés, s'exaspérèrent : comment s'affermit en eux l'idée de faire appel au bras séculier. — Où est le bras séculier de la Révolution.
XI. — Les clubs : leur origine; clubs de village ou de petite bourgade; clubs dans les villes; clubs à Paris. — Les clubs et la religion. — Comment les clubs sont attirés vers la constitution civile : comment les prêtres constitutionnels sont à leur tour attirés vers les clubs. — Comment les membres des clubs, dans les provinces, reçoivent les évêques, les haranguent, organisent les fêtes en leur honneur. — Comment ils deviennent, de thuriféraires, dénonciateurs, et provocateurs de mesures persécutrices. — Essais d'intimidation ou d'émeute : les religieuses; les Carmélites des Couëts.
XII. — L'événement de Varennes (21 juin 1791). — Quelle en fut la répercussion sur les affaires religieuses. — Idée de soumettre à un régime d'exception les prêtres assermentés. — Arrêtés départementaux internant ou éloignant les réfraciaires. — Comment l'Assemblée constituante
homologue l'arrêté du département du Bas-Rhin (17 juillet 1791). — De diverses mesures prises ou réclamées par les autorités locales. -~ Quel est le sort de la loi libérale du 7 mai. XIIL — La fin de l'Assemblée constituante. — De quelques symptômes de crainte ou de repentir : idée de fortifier un peu le pouvoir royal : répression du Champ-de-Mars, et mesures de réaction. — Impuissance des constituants : comment la principale cause de cette impuissance réside dans la constitution du clergé. — De quelques mesures où se marque un léger retour de tolérance religieuse : l'amnistie. — Le roi accepte la Constitution (13 septembre 1791): sous quelle impression l'Assemblée se sépare.
Un délai de huitaine était accordé pour le serment aux membres ecclésiastiques de l'Assemblée. Le 27 décembre 1790, on venait de discuter un projet sur l'organisation de la force publique, quand l'abbé Grégoire parut à la tribune. C'était un prêtre ardent jusqu'au fanatisme pour la révolution, d'un esprit très sujet à l'erreur ou aux entraînements, dépourvu des dons éminents qui font le philosophe, le politique ou l'orateur, mais désireux de garder la foi chrétienne, très pénétré de ses devoirs sacerdotaux, et entouré de l'estime qui s'attache à la droiture, au courage, à la régularité de la vie. Il n'approuvait point la Constitution civile, mais satisfait que le dogme demeurât sauf, il jugeait que le parti le plus sage était la soumission. Son discours écouté en un profond silence — car on sentait que plusieurs y chercheraient une direction — fut une défense plutôt qpi'une apologie. Il commença par attester « son inviolable attachement aux lois de la religion aussi bien qu'à celles de la patrie ». « De cette religion divine nous serons, dit-il, constamment les missionnaires; nous en serions, s'il le fallait, les martyrs. Il ajouta : « Après le plus mûr, le plus sérieux examen, nous déclarons ne rien apercevoir dans la Constitution qui puisse
blesser les vérités saintes que nous devons croire et enseigner. » En homme qui ne met dans les lois que ce qu'il y veut voir, il présenta des nouveaux décrets une glose fort adoucie; il garantit, non sans quelque témérité, le zèle religieux de l'Assemblée; puis il exprima ses vœux pour la paix du royaume, pour l'union entre les ouailles et les pasteurs. Enfin il prononça la formule du serment. Il eut soin d'adhérer non seulement à la Constitution en général, mais très explicitement à la Constitution civile du clergé. La variante d'ailleurs importait peu, la Constitution contenant la Constitution civile comme le tout contient la partie. Gomme Grégoire achevait son discours, un assez grand nombre de prêtres se détachèrent de leur banc et à leur tour se disposèrent à jurer. On en compta soixante-deux. Il y avait cinquante et un curés et trois ou quatre professeurs; le reste se composait d'ecclésiastiques qu'excitaient les superfluités du zèle ou la poussée de l'ambition, car ils n'étaient pas fonctionnaires, et on ne leur demandait rien. Dans les tribunes, les spectateurs se chuchotaient les noms. Il y avait l'abbé Gouttes, naguère président de l'Assemblée; Dumouchel, recteur de l'Université de Paris; Expilly, qui venait d'être nommé évêque de Quimper; puis les curés Jallet, Balard, Lecesve, qui avaient eu naguère leur heure de célébrité, car les premiers, en 1789, à l'époque de la réunion des Ordres, ils s'étaient ralliés au tiers-état.
En rendant compte de cette journée, le représentant Lindet écrivait, avec quelque dépit : « Aucun évêque ne s'est laissé entraîner (1). » Le 28 décembre, la séance venait à peine de s'ouvrir quand on vit paraître M. de Talleyrand. Dans la salle, encore presque vide, il y avait à peine cent personnes. Il semblait avoir à dessein choisi ce moment, en homme de goût affiné qu'eussent humilié des acclamations vulgaires. Il était un peu plus pâle qu'à l'ordinaire, avec ce
(1) Correspondance, p. 254.
sourire mystérieux où l'on pouvait à volonté tout lire. II avait, contre l'habitude, revêtu ses insignes et portait la croix pectorale. Il gravit la tribune, marchant moins lentement que de coutume et comme pressé d'acquitter une importune corvée. Les rares assistants s'attendaient à un discours. Il se garda d'en faire, soit que la rhétorique des harangues l'excédât, soit que, croyant encore un peu moins à l'Eglise constitutionnelle qu'à l'autre, il jugeât indigne d'un gentilhomme l'hypocrisie du dévouement. Avant que l'enceinte ne se remplîf, il se retira à la dérobée, comme sur la pointe des pieds, un peu honteux de la palinodie, heureux en même temps d'être libéré. Eglise ancienne, Eglise nouvelle, il se hâterait d'échapper à l'une et à l'autre, les jugeant toutes deux condamnées à mort et n'aimant pas les agonies.
Du 28 décembre au 1®' janvier, il y eut encore quatorze serments. Les masses, jusque-là ignorantes ou inertes, commençaient à s'éveiller un peu. « Il y aura bientôt, disait-on, du nouveau dans les Eglises. » Beaucoup de brochures circulaient pour ou contre les décrets. Cependant les religieuses, dans les chapelles de leurs couvents, élevaient vers le ciel de ferventes supplications. Des mains invisibles propageaient dans les rues ou glissaient sous les portes des feuilles de protestation, des formules de prières, de pieuses efligies du Sacré-Cœur; et toute cette propagande clandestine, à la fois timide et ardente, offrait les premières images d'une religion qui se cachait (1).
Le dimanche 2 janvier, un personnage parut à la tribune, décoré comme Talleyrand de la croix pectorale. Etait-ce bien un évêque? S'il y avait des degrés dans l'épiscopat, il y eût occupé le dernier rang. Simple coadjuteur de l'évêque de Bâle, il n'exerçait sa juridiction que sur les parties françaises de ce diocèse. Ce prélat s'appelait Gobel et portait le titre d'évêque de Lydda. Ses amis le disaient chari-
[i) V. FBEErÈBBB, Mémoires, t. II, p. 204.
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table, bon, de foi un peu molle mais non sérieusement entamée. Il était d'esprit médiocre, de goûts fastueux, d'âme vaniteuse, à la fois ambitieux et débile, pusillanime autant que vain, et perpétuellement partagé entre deux craintes, celle de Dieu et celle des hommes. Pour écarter tout reproche de tiédeur, il excusa par son état de santé son retard à rendre hommage à la loi; puis il jura, mais avec un préambule qui insistait sur les droits de la juridiction spirituelle et exprimait la persuasion que l'Assemblée n'avait rien voulu décider de contraire au salut des âmes. On eût dit que, par ce langage, il voulût, tout en prêtant le serment, le retenir en partie, et cumuler, avec les applaudissements du public, le pardon de sa propre conscience. Ce manège ayant été éventé, il reprit la parole, protesta de son attachement à la Constitution civile, expliqua que le seul but de ses ménagements avait été de calmer les scrupules de ses prêtres d'Alsace, fort troublés par les lois nouvelles. Ainsi se peignitil doublement en ces deux harangues, avec la foi tremblante Qui avait soufflé ses restrictions et avec la lâche faiblesse qui rétractait les restrictions elles-mêmes.
Quatre nouveaux serments furent prononcés le 2 janvier. On en recevrait, en outre, vingt-deux autres le lendemain. Quoique les défaillances fussent assez nombreuses, elles étaient loin du chiffre espéré. Sous le dépit de l'insuccès, la gauche et avec elle le centre s'emportèrent dans une grande montée d'intolérance. On le vit bien quand, peu après l'intervention de Gobel, M. de Bonal, évêque de Glermont, se leva pour proposer une formule de serment, très explicite sur les droits de la puissance civile mais restrictive sur tous les objets spirituels. Dans le public, dans l'Assemblée, les murmures éclatèrent : « Nous ne voulons, dit Treilhard, qu'un serment pur et simple. » Ces âpres paroles furent couvertes d'applaudissements. Sous les invectives, M. de Bonal dut quitter la tribune. Pendant la nuit il fit imprimer son d:3cours. Le lendemain, autour de l'Assemblée, on le distri-
buait sous ce titre : Opinion que M. Vévêque de Clermont a voulu prononcer, mais que le despotisme du côté gauche Fa forcé de déposer simplement sur le bureau (1).
La séance du 3 janvier s'ouvrit sous cette impression irritée. Le lendemain expirerait le délai de huitaine imparti pour le serment. Plusieurs éprouvaient quelques scrupules d'appliquer à la lettre les rigueurs de la loi, et de déclarer forclos ceux qui n'avaient pas juré. Barnave se chargea de vaincre les dernières pudeurs des modérés. Protestant, il assouvissait les rancunes de ses coreligionnaires; ambitieux, il poussait à tout hasard sa réputation et, en saisissant la première place en un débat mémorable, caressait l'espoir d'égaler enfin ce Mirabeau insupportable à son envie. En cet homme destiné à se montrer bientôt si courageux, si clairvoyant, se personnifia, en ces jours, l'esprit d'âpreté qui creuse les dissentiments irrépai'ables. En un langage précis, sans flamme, sans objurgation mais sans pitié, il adjura l'Assemblée de ne rien ajouter à cette huitaine stricte après laquelle il y aurait deux clergés, deux Eglises, deux Frances aussi.
La décision n'alla pas sans une suprême défense. Cazalès eut l'honneur de ce noble effort. Il fut habile, persuasif, véhément sans violence, attristé sans amertume, clairvoyant sur les maux futurs et, malgré les clameurs hostiles, attentif à ne rien exaspérer. Il représenta que les évêques ne désiraient que la paix, et que leur résistance n'avait d'autre origine que les obligations de leur conscience. Il puisa dans leur conduite même la preuve de leur modération : ils auraient pu, après avoir rédigé VExposition des Principes, y faire adhérer le clergé de second ordre : c'eût été la guerre : ils s'étaient gardés d'agir de la sorte et, loin d'élargir le conflit, n'avaient cherché que la conciliation : ils attendaient la réponse du pape; fallait-il leur refuser un délai? Cazalès
(1) L'Ami du roi (de Royou), 3 et 4 janvier 1791.
poursuivit : « Ce n'est pas, dit-il, aux représentants du peuple français à mettre des citoyens dans l'alternative d'être impies ou rebelles. » Il rappela les attaques contre le clergé et combien elles avaient rencontré de crédulité dans les masses : « Il est certain, observa-t-il, que les ministres du culte ont de nombreux ennemis, qu'on a voulu les rendre odieux au peuple et qu'ils seraient les premières victimes des troubles si une guerre civile ou religieuse se déclarait. » Le discours se termina en une invocation à la bonté, à la prudence, à la sagesse de l'Assemblée, c'est-à-dire en termes presque humbles, mais de cette humilité des vaillants qui peuvent supplier sans s'abaisser.
Gazalès avait pour lui le talent et, avec le talent, le renom d'estime qui s'attache au courage. Mais l'Assemblée, enivrée du pouvoir de tout faire, subissait ces accès d'intolérance collective qui rendent le despotisme parlementaire plus brutal qu'aucun autre. Elle se refusa à écouter cet homme à l'âme droite, au cœur chevaleresque, surgissant au dernier moment pour épargner une faute irréparable à son pays. Comme Gazalès avait observé que si l'Assemblée agissait avec rigueur, elle destituerait peut-être soixante ou quatrevingts de ses membres : « Tant mieux! avait répliqué aussitôt une pai'tie du côté gauche. » Ce parti pris d'iniquité prédisait le vote, et la motion de Barnave fut adoptée.
Ce jour du 4 janvier serait donc le dernier jour de grâce, celui où les membres ecclésiastiques de l'Assemblée devraient se soumettre ou abdiquer leur ministère.
Dès le matin, dans la clarté sombre de l'hiver, la Révolution mobilisa ses troupes. Des hommes résolus, quoique
en petit nombre, occupèrent les abords de l'Assemblée. Des pamphlets, des journaux circulaient; des cris de mort étaient vociférés contre ceux qui ne se conformeraient point à la loi. Une circonstance attisait les passions. L'avantveille, la municipalité avait fait placarder le décret du 27 novembre. Or, par suite d'une violence de subalterne ou d'une erreur, les placards dénonçaient comme perturbateurs du repos public quiconque se refuserait à jurer. La diffamation était flagrante, car on flétrissait comme criminels ceux qui, par le refus de serment, n'encouraient, ne pouvaient encourir que la perte de leurs fonctions. Bailly, maire de Paris, prévenu, s'était empressé de faire poser de nouvelles afïïches. Mais le remplacement n'avait pu s'opérer partout; d'ailleurs, le souvenir de la première lecture subsistait. De là, dans les masses, une impression qui ne s'effacerait pas, celle d'une mise hors la loi contre les ecclésiastiques fidèles, celle d'une sorte de solidarité entre les prêtres non conformistes et les ennemis de la patrie (1).
Dans l'intérieur de la salle avait été aménagé le même appareil d'intimidation. Une organisation, qui se perfectionnerait sous l'Assemblée législative, avait déjà créé des bandes soudoyées, composées en grande partie de soldats licenciés ou déserteurs, et dont l'office était de peser, par clameurs ou violences, sur les délibérations. Bien avant la séance, les galeries se garnirent de ces hommes de désordre, peu nombreux encore mais disciplinés, et tout prêts à la manœuvre des applaudissements ou des vociférations. Ce qui restait de places vides fut bien vite assailli par les gens des clubs, et tout ce monde, grouillant dans les tribunes, s'apprêta par avance à déconcerter les résistances, à saluer les défections.
(1) Voir déclaration de Bailly, maire de Paris {séance de l'Assemblée constituante, 4 janvier 1791) et lettre du garde des sceaux {séance de V Assemblée constituante, 5 janvier). — V. aussi Febrièebs, Mémoires, t. IL p. 208.
Dans le clergé, les faibles avaient déjà succombé; il ne restait que les forts. Quoique agités d'un certain trouble — car ils n'étaient point encore façonnés à la persécution — ils s'encourageaient virilement à ne pas fléchir. Le mérite serait moindre pour les évêques, stimulés par le point d'honneur, que pour les curés, poussés vers la Révolution par les contacts d'origine, menacés par la misère, soutenus seulement par leur foi. Parmi ceux-ci plusieurs manifestèrent des sentiments admirables. Quelques heures avant la séance, un des curés du Ponthieu écrivait à l'évêque d'Amiens : « Je vivrai et mourrai inviolablement attaché au corps des évêques, ayant pour chef le chef même de l'Eglise universelle. » Et il ajoutait : « Quant à la vie matérielle, il est une Providence qui me dit et me démontre que les lys ne filent pas et que les oiseaux ne font pas de provisions (1). »
Un débat inécouté sur le jury occupa le commencement de la séance. A deux heures, l'ordre du jour fut interrompu pour les prestations de serment, et au bruissement des voix succéda soudain le silence. L'abbé Grégoii'e, en politique homme de combat, en religion homme de paix, tenta un dernier effort sur ses collègues ecclésiastiques. Par un raisonnement si subtil qu'il s'accommoderait mal avec l'entière sincérité, il ^tablit que l'Assemblée « ne jugeait point les consciences, qu'elle n'exigeait pas même un assentiment intérieur ». Puis ressaisissant sa pensée et assimilant la loi du serment aux lois civiles, il traça une distinction entre l'obéissance légale, seule chose qui pût être demandée, et l'entière adhésion intellectuelle et morale qui ne relevait que du for intérieur. Devenu sophistique à. force de vouloir être conciliant, il développa en termes peu intelligibles cette thèse très obscure, se défendit d'ailleurs de favoriser les restrictions mentales et, sur l'extrême hmite de la sou-
(1) Lettre de M. RoHin, curé de Verton, 3 janvier 1791 (Dehamecoubt, Hittoire du diocèse d'Arras pendant la Résolution, t. II, p. 96).
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mission et de la résistance, essaya de définir un minimum d'adhésion qui préviendrait la guerre. Il termina son discours par ces mots : a Attaché par une union fraternelle, pai' un respect inviolable à mes respectables confrères les curés, à nos vénérables supérieurs les évêques, je désira qu'ils acceptent cette explication, et si je connaisscds une manière plus fraternelle, plus respectueuse de les y inviter, je m'en servirais. »
Ce terrain d'accord était trop mouvant, trop instable pour ne pas s'écrouler aussitôt. Barnave d'ailleurs veillciit. II fut le mauvais génie de ces jours funestes. Avec lui, l'homélie apaisante devint impérieuse mise en demeure. De sa voix jeune, nette, froidement tranchante, il somma ses collègues de mettre un terme aux paroles et d'en venir aux actes. Puis, se hâtant vers la conclusion, il requit du président l'appel nominal de tous les membres ecclésiastiques de l'Assemblée qui étaient fonctionnaires publics : ils seraient interpellés un à un sur leur volonté de prêter ou de refuser le serment.
Forts de leur majorité, décidés à cet écrasement que permet le nombre, les députés, cette fois encore, obéirent au geste de Barnave. Le président annonça l'appel nominal. Cependant, aux abords du manège et dans le jardin des Tuileries, les rassemblements avaient grossi et étaient devenus fort tumultueux. On y suivait, par les émissaires venus de l'intérieur, tous les incidents de la séance. A la nouvelle que l'instant était venu pour le serment, les clameurs redoublèrent. On vociférait : A la lanterne les rebelles/ A la lanterne ceux qui ne jureront pas/ Le bruit arrivait jusque dans la salle. Cazalès, se tournant vers le président : t Entendez-vous, dit-il, les cris qu'on pousse autour de cette enceinte? » Quoique plus contenu, le public des galeries achevait de se discipliner pour les murmures ou les acclamations. C'est dans cet appareil que commença l'appel nominal.
"Le premier appelé fut l'évêque d'Agen. « Je ne donne, dit-il, aucun regret à ma place, aucun regret è ma fortune; j'en donnerais à la perte de votre estime que je veux mériter; je vous prie donc d'agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pouvoir prêter le serment. » Après l'évêque, on appela un simple prêtre, l'abbé Fornetz, curé de Puymiclan. Il s'exprima en ces termes : « Je dirai, avec la simplicité des premiers chrétiens : je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque, comme Laurent suivit son pasteur. » Après l'abbé Fornetz, l'abbé Leclerc s'avança : « Je suis enfant de l'Eglise catholique... » Jusque-là le respect, la surprise, une certaine estime accordée bon gré mal gré au courage avaient contenu les murmures, mais la continuité des refus tournait à la manifestation. La courte tolérance des Constituants était à bout. Violemment ils interrompirent. Ils avaient double pouvoir pour tout oser, étant le nombre et en outre se parant de la liberté. On avait laissé toute licence à l'abbé Grégoire qui prêchait la soumission : on décida de ne permettre qu'un non sans phrases à ceux qui se dérobaient au serment. On avait décidé l'appel nominal : sans souci de se contredire, puisqu'on était tout puissant, on décréta que, l'appel nominal ne tournant pas bien, il n'y aurait pas d'appel nominal. « La majorité seule fait la loi », clamait impérieusement le président, M. Emery. Une inextricable confusion, fermant ou rouvrant les débats, laissait s'entrecroiser les motions contradictoires. « Frappez, mais écoutez, avait dit quelques instants auparavant l'abbé Maury. » On frapperait, mais, par-dessus tout, la résolution était de ne rien écouter.
A l'appel nominal qui avait mal réussi, l'Assemblée substitua l'interpellation collective. « En conséquence des ordres de l'Assemblée, dit le président, j'interpelle les ecclésiastiques fonctionnaires qui n'ont pas prêté serment de monter è la tribune pour se conformer aux décrets. » Nul ne bougea, hormis un curé qu'on appelait Landrin et qu'incontinent les
tribunes canonisèrent. Ce serment, ajouté à trois autres prêtés au début ou au cours de la séance, élevait à quatre pour cette journée du 4 janvier le nombre total des jureurs. « L'Assemblée, observa M. Emery comme pour convier aux défections, a déclaré à plusieurs reprises qu'elle n'entendait point toucher au spirituel. » « Que l'Assemblée consigne cette déclaration par un décret! » s'écria impétueusement Cazalès. Le président, promenant son regard sur les bancs : « Ne se présente-t-il plus, dit-il, personne pour prêter serment? » A cette interrogation, la seule réponse fut un long silence, les prêtres demeurant cloués à leur place dans une muette confession de leur foi. L'attente durait depuis un quart d'heure, plus impressionnante qu'aucun bruit de paroles, quand un vieillard, se levant, gravit la tribune. C'était l'évêque de Poitiers. Les spectateurs des galeries se préparèrent à applaudir, escomptant une faiblesse : « J'ai soixante-dix ans, dit l'évêque, j'en ai passé trente-cinq dans l'épiscopat, où j'ai fait tout le bien que je pouvais faire. Accablé d'années, je ne veux pas déshonorer ma vieillesse, je ne veux pas prêter serment. » Sous le mécompte de ce langage, les murmures firent explosion. Le prélat ajouta, avec un accent d'humilité chrétienne : « Je prendrai mon sort en esprit de pénitence. > Et il regagna sa place, acclamé de la droite qui, réconfortée par cette constance, ressaisissait un peu son courage abattu. Le temps s'écoulait. Derechef Cazalès demanda que l'Assemblée consignât dans un décret sa volonté de ne point toucher aux choses spirituelles. La motion fut repoussée. Maury, qui avait à plusieurs reprises essayé de parler, tenta de nouveau de se faire entendre. Sous les protestations des tribunes, sa voix impopulaire fut étouffée. Il était cinq heures. « Pour la dernière fois, dit le président, j'invite les membres ecclésiastiques à prêter le serment. » Personne ne se leva. La proposition de Barnave portait, dans sa seconde partie, que tous les ecclésiastiques dont le serment ne serait pas consigné dans les procès-verbaux de l'Assemblée, seraient
remplacés comme le voulait le décret du 27 novembre. Au milieu des murmures de la droite, la motion fut adoptée.
Le vote du 4 janvier inaugurait l'ostracisme pour le clergé de France. « La conduite de l'Assemblée vis-à-vis du clergé, a écrit Montlosier dans ses Mémoires, ne fut pas seulement inique, mais atroce (1). » Du moins la séance qui venait de finir avait sauvegardé, et au delà, l'honneur. « Ce jour a honoré la religion, écrivait le lendemain l'évêque d'Uzès, et nous nous sommes retirés, fiers de notre glorieuse pauvreté (2). » Sur quarante-quatre évêques ou archevêques, deux seulement firent défection : Talleyrand et Gobel. Parmi les curés, quatre-vingt-onze faiblirent. A cette liste, il faut ajouter seize prêtres, les uns engagés dans l'enseignement, les autres libres de tout lien. L'addition de tous ces chiffres faisait, pour les membres ecclésiastiques de la Constituante, un total de cent neuf jureurs. Le lendemain et les jours suivants, ce nombre diminua par une vingtaine de rétractations, les unes portées à l'Assemblée qui ne voulut point les recevoir, les autres consignées en des lettres aux journaux (3). Ces défalcations ramenèrent à quatre-vingtneuf, c'est-à-dire à un peu moins du tiers de la représentation ecclésiastique, le nombre des jureurs. A ces ouvriers de la première heure, la Révolution paierait sans tarder sa dette de reconnaissance. Dix-neuf deviendraient évêques (4).
(2) Lettre de Mgr de Béthizy, évêque d'Uzès, 5 janvier 1791, lue dans la séance de l'Assemblée constituante du 22 février 1791.
(3) V. l'Ami du Roi, janvier 1791, passim.
(4) Ce furent Aubry (évoque de la Meuse); Bécherel (évêque de la Manche); Charrier de la Roche (évêque de la Seine-Inférieure); Dumouchel (évêque du Gard); Expilly (évêque du Finistère); Gausserand (évêque du Tarn); Gobel (évêque de Paris); Gouttes (évêque de Saône-et-Loire); Grégoire (évêque de Loir-et-Cher); Joubert (évêque de la Charente); Laurent (évêque de l'Allier); Lecesve (évêque de la Vienne); Lindet (évêque de l'Eure); MaroUes (évêque de l'Aisne); Massieu (évêque de l'Oise); Rigouard (évêque du Var); Royer (évêque de l'Ain); Thibaut (évêque du Cantal); Saurine (évêque des Landes).
Le 2 janvier 1791, le décret du 27 novembre avait été publié dans le département de la Seine. Après les députés ecclésiastiques, le clergé de Paris. Aux portes des églises, des avis apposés par les soins de la municipalité, annoncèrent que le serment serait prêté à la messe paroissiale, le dimanche 9 janvier.
Aussitôt un grand travail commença, pour vaincre par intimidation toutes les résistances. De petites feuilles, colportées par les crieurs publics, propagèrent, avec toutes sortes de commentaires injurieux, la liste des députés réfractaires. Dans la presse, les attaques contre les prêtres fidèles n'avaient jamais cessé; elles redoublèrent d'ardeur. Marat, dans VAmi du Peuple, prêchait le crime; Prudhomme, dans les Révolutions de Paris, soufflait la violence; Camille Desmoulins, dans les Révolutions de France et de Bradant, ne maniait que le sarcasme, mais le sarcasme cruel qui blesse et tue. Sur les affiches de théâtre, pendant les premiers jours de janvier, on relève les titres suivants : Calas ou le fanatisme, les Vœux forcés, les Rigueurs du cloître, Jean Calas, Jean- Jacques Rousseau à ses derniers moments, V Autodafé ou le tribunal de V Inquisition, puis la Liberté reconquise ou le despotisme renversé, pièce dont on donne, le 7 janvier, une représentation gratuite. Ce que le théâtre ne pouvait pas dire s'insinuait, à ce début do l'année, sous forme d'almanachs, de scènes dialoguées, de catéchismes patriotes. Les excitations se complétaient par les caricatures contre le pape, les évêques, les abbés, contre les curés aussi, mais plus rarement; car ils étaient peuple, et par un manège double, on travaillait à les réduire par peur et à les enlacer par caresses.
La municipalité, pour grossir les apparences de défection, n'hésita pas à dénaturer la loi; non seulement elle convoqua pour prêter serment les ministres du culte fonctionnaires publics, c'est-à-dire les curés, vicaires professeurs, mais elle engloba, pour chaque paroisse, dans la même invitation, tous les ecclésiastiques domiciliés dans le ressort paroissial. Cette conduite, peu légale, ne laissait pas que d'être habile. On sait combien de prêtres, les uns d'esprit laux ou mdisciplmés, les autres de mœurs ou d'orthodoxie suspecte, viennent se perdre dans l'immensité de Paris. Ces hommes, ayant souffert ou cru souffrir de l'Eglise ancienne, trouveraient naturellement l'Eglise nouvelle excellente et, tout grisés d'émancipation, se précipiteraient dans la servitude du serment. — Cependant, vis-à-vis des curés des principales paroisses, vis-à-vis de ceux dont l'exemple entraînerait, les sollicitations individuelles ne parurent ni superflues ni déplacées. Si nous en croyons les récits du temps, le maire Bailly, le garde des sceaux Duport-Dutertre, pesèrent de toute l'autorité de leurs suggestions sur l'abbé Marduel, curé de Saint-Roch (1). Le curé de Saint-Sulpice fut pareillement circonvenu (2). Le curé de Saint-Eustache, l'abbé Poupard, chef d'une paroisse immense et de plus confesseur du roi, parut encore plus précieux à conquérir; on assure même que Mirabeau ne dédaigna pas de se faire théologien pour la circonstance et passa toute une nuit à le pénétrer de ses arguments (3).
A la veille du jour décisif, l'activité redoubla. Le 8 au soir, de petites feuilles imprimées furent colportées à foison. Elles portaient ces titres : Examen pacifique du serment : Légiti-
(1) Conversation de M. le maire de Paris avec M. Marduel, son curé. Paris, Crapart, 1791 (cité par l'abbé Delarc, l'Eglise de Paris et la Révo^ lution française, t. I, p. 287). — Histoire du serment à Paris, par M... (abbé Bossard), p. 18-22.
(2) Histoire des événements arrivés sur la paroisse Saint-Sulvice pendant la Révolution, p. 36-39. Imprimerie Crapart, 1792.
(3) Mémoires de Mme Campan, t. II, p. 136.
mité du serment civique. On y répétait que l'Assemblée n'avait point touché à la religion : elle n'avait aboli aucun sacrement : elle n'avait supprimé aucune cérémonie, ni la messe, ni les vêpres, ni les processions, ni « même l'offrande du pain bénit ». On ajoutait que, si les Pères du Concile de Trente pouvaient revenir, ils approuveraient les décrets de l'Assemblée nationale.
La municipalité, si confiante en apparence, prit pourtant une précaution, celle de mettre sur pied la force publique. Le dimanche 9 janvier dés le matin, un grand nombre de gardes nationaux se rassemblèrent. Cette vigilance ne fut point inutile : dans l'une des églises, à Saint-Sulpice, une bagarre éclata, qui aurait pu devenir conflit.
Entre toutes les paroisses, celle de Saint-Sulpice était l'une des plus considérables, car vers l'ouest elle étendait ses limites jusqu'à l'extrémité du faubourg Saint-Germain. Elle était desservie par une communauté de plus de quarante prêtres, renommés pour leurs lumières et leurs vertus. Le curé, M. de Pancemont, était zélé, pieux, et surtout d'une admirable charité. « Si Saint-Sulpice succombe, disait-on, tout succombera. » De leur côté, les ennemis de l'Eglise comprenaient quel serait pour eux le prix d'un succès. Pour servir leurs desseins, les hommes de désordre ne manquaient point. Non loin de là siégeait le Club des Cordeliers.
De bonne heure des groupes suspects se formèrent sur la place. Puis, avant l'heure de la grand'messe paroissiale, la nef et les bas-côtés se remplirent d'une assistance très diverse où se mêlaient aux fidèles et aux curieux les gens avides de troubles. Dans un des coins de la vaste église s'était massé un détachement de la garde nationale dont on voyait reluire les fusils. Après l'Evangile, le curé monta en chaire, au milieu d'un grand calme apparent. Cependant on remarqua que les prêtres et les séminaristes, au lieu de se placer comme d'habitude en face de lui, se serrèrent à sa droite et à sa gauche, comme pour le protéger. Le prône fut
écouté en silence; il fut suivi d'un compte rendu sur les œuvres charitables de la paroisse. Le curé allait descendre les degrés et regagner l'autel quand des cris répétés, montant vers lui, retentirent : Le serment! Le serment! Il étendit le bras, annonça qu'il voulait parler. Les clameurs, de plus en plus bruyantes, couvrirent sa voix. L'un des vicaires, doué d'un organe très puissant, essaya de dominer le tumulte, reprocha aux manifestants leur irrévérence, et ne réussit qu'à accroître le trouble, par ses efforts pour l'apaiser. Cependant la frayeur avait poussé vers les portes beaucoup des assistants, et ils s'y pressaient au risque de s'y étouffer. Du haut de la chaire, M. de Pancemont marquait courageusement, en paroles entrecoupées par le bruit, sa volonté de se refuser au serment, et ses prêtres, par leurs signes, s'associaient à sa résolution. Le désordre croissait. Les plus animés des perturbateurs étaient montés sur les confessionnaux, et de là criaient : A la lanterne! à la lanterne! Heureusement les gardes nationaux, fendant la foule, parvinrent jusqu'au pied de la chaire, l'entourèrent, protégèrent la retraite du curé et l'accompagnèrent, avec l'aide de paroissiens fidèles, jusqu'à la sacristie. Là, sous la faiblesse de l'âge, sous le coup de l'émotion, le vénérable prêtre tomba en défaillance. Pendant ce temps éclataient, au dehors, des rixes que l'intervention de la force publique empêcha de dégénérer en bataille. Le Saint-Sacrifice s'acheva dans un calme relatif. M. de Pancemont fut reconduit chez lui. Il y trouva l'honnête Bailly, qui, prévenu du trouble, s'était empressé d'accourir. Il blâma fort les manifestants, mais plus encore le curé qui, dit-il, était cause de tout par sa désobéissance à la loi (1).
Cette matinée éclaira des scènes de fidélité vaillante et aussi de contagieuse faiblesse. Dans la petite paroisse de
(1) Histoire du serment, par M... (Bossard), 1791, p. 29-33. — Histoire des événements arrivés sur la paroisse Saint-Sulpice pendant la Révo' lution, 1792. Imprimerie Crapart, p. 40-45.
Saint- Hippolyte, à l'extrémité du faubourg Saint-Marcel, ni les dispositions hostiles ni les menaces de pillage ne purent vaincre la constance du curé et de ses vicaires. A Sainte- Marguerite, l'abbé de Beaurecueil, vieillard de près de quatrevingts ans, et doyen des curés de Paris, témoigna sa foi par des paroles tout apostoliques. A Saint-Roch, l'abbé Marduel résista à toutes les pressions, — En revanche, à Saint-Etienne du-Mont, sur vingt et un prêtres, vingt prêtèrent serment. A Saint- Jacques-du- Haut- Pas, deux ecclésiastiques seuls résistèrent. Dans la grande et populeuse paroisse de Saint- Eustache, l'abbé Poupart succomba pareillement et entraîna dans sa défaillance la plus grande partie de son clergé. A Saint-Laurent, il n'y eut que trois refus. Dans plusieurs paroisses, tout le monde jura (1).
L'après-midi, à l'office des vêpres, on vit, en diverses églises où le clergé avait refusé le serment, une scène qui touchait à la comédie. La loi du 27 novembre interdisait à tout ecclésiastique insermenté toute immixtion dans le ministère sacré. Soit crainte de poursuites, soit espoir d'impressionner le peuple par une sorte de grève du culte, plusieurs curés prirent à la lettre la prescription de s'abstenir. A l'heure accoutumée, les gens de service allumèrent les cierges, les cloches se mirent en branle, mais aucun prêtre, aucun chantre ne parut à l'autel. Les assistants, venus en grand nombre, attendirent, s'impatientèrent, et, en fin de compte, avisèrent les gardes nationaux rassemblés dans les postes voisins. Ceux-ci accoururent et puisqu'on manquait d'officiants, n'imaginèrent rien de mieux que d'officier eux-mêmes. A Saint-Jean-en-Grève, à Saint-Gervais, à Saint-Roch, à Saint-Sulpice, le chœur se remplit de « soldats citoyens sans armes » qui entourèrent le lutrin et se mirent à chanter les psaumes. Les feuilles patriotes se déclarèrent charmées du
(1) V. Histoire du serment à Paris, par M... (abbé Bossard), 1991, passim. — V. aussi l'Eglise de Paris pendant la Révolution française, par l'abbé Delaec, t. I, chap. VII.
spectacle. Le journal les Révolutions de Paris exprima sa joie par les lignes suivantes : « Qu'on ne dise pas que la religion est perdue quand les fidèles en remplissent les devoirs d'une manière si touchante! Les prêtres auront beau déserter le culte de la patrie, il restera encore de vrais adorateurs en esprit et en vérité, et les intrigues des papistes ne prévaudront pas contre le catholicisme, seule religion reconnue par l'Etat (1). »
Quelle fut, pour Paris, la proportion des serments prêtés ou refusés? On ne le saurait que plus tard, et on le saurait mal; car on ne le saurait que par une statistique faussée. La municipalité avait, comme on l'a dit, élargi le décret du 27 novembre et l'avait arbitrairement étendu à tous les ecclésiastiques. On avait donc vu arriver dans chaque paroisse, au jour du serment, non seulement les curés, non seulement les vicaires attitrés, mais beaucoup d'autres à qui la loi ne demandait rien. Au-dessous des vicaires, au-dessous des prêtres employés à des titres divers, il y avait les prêtres sans pouvoirs, puis les précepteurs, habitant dans des maisons particulières, enfin la classe assez nombreuse des prêtres interdits, la classe non moins nombreuse des moines sortis de leurs couvents. Tous, ils furent appelés à opter entre l'Eglise ancienne qui les avait médiocrement traités, qu'euxmêmes avaient médiocrement honorée, et l'Eglise nouvelle qui leur offrait l'appât d'une place à reconquérir. Quelques ecclésiastiques jurèrent, dit -on, deux fois. Pour faire nombre, on aligna à la suite du cortège des diacres, des sous-diacres, de simples tonsurés, et on jugea que, pour jurer, ils valaient bien des prêtres. Puis, pour allonger la file, se rangèrent, pêle-mêle, en plusieurs paroisses, les sacristains, les choristes, les serpents, gens qui, vivant du ;ulte, ne s'inquiétaient que de maintenir le cérémonial et estimaient que toute église où on fait de la musique est vrai- Ci) Révolutions de Pans, 09 80, p. 60.
ment l'église orthodoxe. Les relevés ainsi établis fournirent un total de six cent vingt-neuf serments tandis que les calculs qui paraissent les plus exacts ne fixent qu'à quatre cent cinquante environ le chiffre des prêtres fidèles. Mais cette statistique a été inspirée par un désir si évident de forcer les chiffres, elle a si complaisamment ajouté aux prêtres ayant charge d'âmes tout ce qui gravitait autour des autels, qu'on ne saurait attribuer à ces évaluations la portée rigoureuse d'un document historique. Combien différent serait le tableau, si l'on n'y comprenait que les prêtres investis d'un vrai ministère sacerdotal ou, pour parler le langage du temps, les prêtres fonctionnaires publics, c'est-à-dire les seuls que la loi assujettît au serment! Parmi les vicaires généraux, il n'y eut pas un seul serment. Il en fut de même au séminaire Saint-Sulpice. Parmi les directeurs ou professeurs des divers séminaires, il n'y eut que deux jureurs. Il y avait à Paris cinquante-deux curés : deux cures étaient vacantes . cinquante curés furent appelés au serment : vingt-trois le prêtèrent; vingt-sept le refusèrent. La majorité considérable inscrite dans l'état officiel ne fut obtenue que par l'adjonction des ecclésiastiques étrangers ou sans fonction, des moines en rupture de vœux et aussi de gens d'église qui n'étaient point prêtres du tout. Qu'on défalque cet appoint, et la majorité ne deviendra-t-elle pas minorité (1)?
L'Assemblée constituante suivait attentivement l'exécu-
(1) Tableau des ecclésiastiques de la ville de Pans qui ont prêté le serment ordonné par le décret de l'Assemblée nationale du 27 novembre. L'Etat se termine par cette note : « Certifié par moi, soussigné, conforme aux minutes des déclarations et procès-verbaux déposés au secrétariat de la municipalité de Paris. Le secrétaire-greffier : Dejoly. — Dans cette statistique officielle, je relève trente-trois religieux ou ci-devant religieux, vingt et un chanoines ou chapelains, quarante-deux aumôniers de la garde nationale, un ancien aumônier, un « bénéficier », un < ancien fonctionnaire » un curé du département de Versailles », et en outre cent cinquante prêtres environ dont on aimerait à connaître le ministère. — Je note en outre cinq diacres, six sous-dlacres, sept ;lercs tonsurés, un t acolyte », un i instituteur », quatre sacristains, deux « maîtres
tion de ses décrets. Il ne semble pas qu'elle ait soupçonné la statistique triomphante qui plus tard serait publiée. Elle appréhendait les refus de serment, redoutait la pénurie de sujets pour remplacer les prêtres fidèles. Dès le 7 janvier, cette pensée soucieuse avait inspiré une loi qui abaissait temporairement, pour les dignités ecclésiastiques, les conditions édictées par la Constitution civile. Tout prêtre, actuellement curé ou ayant cinq ans de fonctions publiques ecclésiastiques, pourrait être élu évêque et, quelle que fût sa résidence, serait éligible dans toute la France. Tout prêtre, ayant cinq ans de prêtrise, serait de même éligible aux cures en tous les départements sans exception, ou pourrait être nommé vicaire épiscopal. Quant aux vicaires paroissiaux, ils pourraient être pris indistinctement par les curés parmi tous les prêtres français (1). Ce relâchement des exigences primitives laissait clairement percer les alarmes. Parlant des prêtres patriotes, le curé d'Argeliers, futur évêque constitutionnel d'Autun, disait : « C'est comme une goutte d'eau dans la mer (2). »
Ce qui préoccupait le plus, c'étaient les dispositions des provinces. Sur la proposition du représentant Aîquier, il fut décidé que le comité ecclésiastique élaborerait un projet
d'école », quatre musiciens, deux choristes, un maître de musique, un serpent.
Voir aussi (mais avec quelques réserves, car on y trouve des traces de passion ou d'erreur), Tableau comparatif exact et impartial contenant les noms, offices et diocèses des ecclésiastiques de la ville de Paris qui ont prêté le serment civique les 9 e< 16 janvier et de ceux qui l'ont refusé. Paris, Girouard, 1791, p. 10. — Voir pareillement Histoire du serment à Paris, par M..., passim. — Voir enfin Pisani, l'Eglise de Paris, chap. vn.
On observera que ces calculs ne s'appliquent qu'à la ville de Paris. Dans îa banlieue, au moins dans la banlieue nord et ouest, la seule pour laquelle nous possédions des chifîres précis, la grande majorité prêta serment. (Voir Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D"», carton 44).
(1) Loi du 7-9 janvier 1791 (Duvbeqier, Collection des Lois, t. II, p. 145).
(2) Séance du 7 janvier 1791.
d'instruction sur la Constitution civile, que cette instruction serait transmise aux autorités, qu'elle serait publiée partout. La résolution devint même l'origine d'une assez vive dispute. Mirabeau présenta un projet que le Comité accueillit et que le 14 janvier il lut en séance publique. Mais, à la lecture, Camus, qui ne prisait d'autre théologie que la sienne, marqua à plusieurs reprises sa réprobation. Camus était aussi aigre que Mirabeau était emporté, et les théologies de ces deux personnages qui, d'ailleurs, se détestaient, s'entrechoquèrent très violemment. L'Assemblée se prononça pour Camus et, pour comble de disgrâce, confia quatre jours plus tard à l'abbé Grégoire la présidence qu'ambitionnait Mirabeau. Celui-ci bondit sous le procédé, dénonça ce qu'il appelait «la bûcherie de l'Assemblée (1) » et de dépit se tourna un peu plus vers la Cour (2), mais d'un retour tardif et inutile, car lui-même, deux mois plus tard, mourrait. Cependant le Comité ecclésiastique avait chargé le représentant Chasset de véàigQTV Instruction. Le 21 janvier 1791, celui-ci lut son travail en séance publique. Le projet rééditait, sans les rajeunir beaucoup, tous les arguments cent fois développés à l'appui de la Constitution civile. Il affirmait, à quatre reprises différentes, que la foi n'était point en danger. Il proclamait l'attachement de l'Assemblée à la religion catholique dont le pape était le chef visible. Il mettait en relief le zèle des représentants à placer, au premier rang des dépenses publiques, le traitement du clergé et l'entretien du culte. Un danger sur lequel Chasset se gardait d'insister, mais qui dominait tous les esprits, serait celui de remplacer en masse tous les prêtres destitués pour refus de serment. Avec une habileté fort opportune, le projet décidait que les prêtres, même réfractaires au serment, pourraient continuer leurs
(1) Lettre de Mirabeau au comte de Lamarck, 15 janvier 1791. (Oorrespondance de Mirabeau avec le comte de Lamarck, t. H, p. 370.
(2) V. Correspondance de 2>liraheau avec le comte de Lamarck, t. II, passim, et aussi Malouet, Mémoires, t. II, chap. xv.
fonctions jusqu'à ce qu'ils fussent remplacés. De la sorte, on prévenait la brusque interruption du culte, on s'assurait un répit pour le choix des nouveaux pasteurs et, en se rendant à soi-même service, on paraissait faire acte de tolérance vis-à-vis des adversaires. Cette disposition, la plus importante de toutes, était la seule qui tranchât sur la banalité du reste. U Instruction fut adoptée et aussitôt fut envoyée au Directoire, avec ordre de la propager jusque dans les villages les plus reculés. Vers les départements, en effet, tous les regards se tournaient.
Le clergé des petites villes, le clergé rural surtout, fixerait, par sa constance ou sa faiblesse, l'échec ou le succès de la Constitution civile. Il faut remonter un peu en arrière pour marquer l'état d'esprit où le trouverait la mise en demeure du serment.
L'analyse la plus subtile serait impuissante à démêler tout ce que la Révolution, apprise par rumeurs incomplètes et tardives, avait déposé d'idées contradictoires dans le cerveau des curés de campagne. En eux coexistaient deux hommes : l'homme de Dieu, façonné dans le sanctuaire et attiré vers le ciel; l'homme de la terre, bourgeois ou paysan, ramené lourdement vers le sol. La Révolution, très idéale et très matérielle tout ensemble, avait à la fois surexcité l'un et l'autre. A l'un, elle avait montré les maximes évangéliques de plus en plus rayonnantes, le pauvre devenu moins pauvre, les petits rapprochés des grands, en haut plus de fraternité, en bas moins d'humiliation; à l'autre, elle avait brutalement réjoui les yeux par la disgrâce de toiis ceux qu'il n'aimait pas. — L'homme de Dieu avait murmuré dans l'allégresse : « Il n'y aura plus d'opprimés », et
il avait rendu grâces au ciel comme de ses propres chaînes brisées : l'homme de la terre s'était dit : « Il n'y aura plus de maîtres », c'est-à-dire plus de haut clergé, et il s'était dilaté dans l'âpre bonheur de ne plus servir. — L'homme de Dieu, noyé dans la contemplation d'un avenir meilleur, avait répété les paroles de Jésus : « Bienheureux les doux, bienheureux les humbles, bienheureux ceux qui ont soif de la justice » : l'homme de la terre, paysan de race et non démarqué, avait fixé les yeux sur le banc bientôt détruit du seigneur et avait enflé sa voix au verset du Magnificat : Deposuit patentes de sede. — L'homme de Dieu, dans l'impuissance désolée de son presbytère, avait ouï, montant jusqu'à son cœur, la plainte gémissante ou sourdement irritée de ses ouailles : celui-ci pliait sous la corvée; celui-là, pour fraude sur le sel, capture de gibier, contravention forestière, retard vis-à-vis du collecteur, avait été brutalement emprisonné; cet autre avait perdu toute sa récolte foulée par l'insolente bande des chasseurs; puis il avait vu le château désert ou ne rouvrant ses portes que pour le scandale, et le scandale aussi jusque dans l'Eglise, sous le camail du chanoine inutile ou sous la robe violette de l'évêque libertin. Or, voici qu'il entendait parler d'une Assemblée réunie là-bas à Versailles, composée d'hommes éclairés, vertueux, sensibles, ayant le pouvoir comme la volonté de restaurer toutes choses, de rendre surtout à l'Eglise sa pureté primitive; et à cette éclaircie d'un ciel nouveau, il s'était soulevé sous un grand souffle d'espérance. — Tel avait été le rêve de l'homme de Dieu. Pendant ce temps, l'homme de la terre faisait, lui aussi, son rêve. Il rêvait de grandes surfaces aplanies : dans l'universel nivellement rien qui fît saillie; des évêques évangéliques qui ressembleraient aux curés, et des curés (n'était-il pas curé?) qui ressembleraient aux évêques; une fraternité qui ramènerait à l'état de frères tous les supérieurs; plus de chanoines altiers dans les hautes cathédrales; plus d'abbés dominant orgueilleusement le
sol, percevant insolemmenl la dîme et jetant au pasteur chargé du ministère l'aumône de la portion congrue; plus de ces patrons ecclésiastiques qui, sous prétexte d'un antique exercice des fonctions curiales, venaient dans la paroisse, aux jours de fête ou de procession, se faire offrir i'encens ou prendre, comme de droit, la première place. Le rêve se continuait avec cette joie démocratique qui se complaît aux grands amas de choses brisées. Bientôt le rêveur ramassait quelques-uns de ces débris et, pour son usage personnel, les reprenait. A l'âpre plaisir d'envier succédait le plaisir plus tranquille de s'arrondir soi-même. Des innombrables ai'pents de terres abbatiales on pourrait bien détacher un arpent ou deux pour le bien curial; ce serait peu de chose, une simple rectification, une simple bordure, ce qu'eût souhaité dans la modestie de ses goûts le vicaire savoyard. Il y avait tant d'ornements dans les couvents qui étaient si riches; on en poui-rait transporter quelques-uns dans les paroisses qui étaient si pauvres; on y joindrait quelques reliques, ce qui sanctifierait les convoitises. Puis la dîme, si odieuse quand elle était recueillie par les moines, prenait un aspect bien respectable quand elle était perçue par le pasteur lui-même. Ainsi rêvait, d'un rêve fort matériel, l'homme de la terre. Au réveil il fixait ses rêves. Lui aussi, il savait qu'il existait une Assemblée nationale. En des pétitions qui subsistent encore, il exposait à ceux qu'il appelait les « flambeaux du royaume » ou les « colonnes de la Liberté » le progi^amme de ses ambitions. Celui-ci souhaite l'élection des évoques par le clergé. Celui-là discute sur les émoluments; il réduit, comme de juste, le traitement des prélats qui auront bien assez avec 4 000 livres s'ils sont archevêques et 3 000 s'ils sont évêques; il déploie une égale parcimonie pour les curés de ville qui « n'ont pas besoin de cheval »; en revanche, un chiffre minimum de 1 800 livres semble à peine suffisant pour les curés de village, sujets à des déplacements, et qui doivent « faire le dimanche quelques honnê-
tetés ». Puis on disserte sur le costume : on voudrait enlever un peu de violet aux évêques, eu donner un peu aux cuiys. Cependant, le décret sur les propriétés ecclésiastiques a été rendu. Alors des presbytères ruraux les mémoires arrivent à la lin de 1789 à l'Assemblée; l'un, n'ayant pas de jardm, sollicite timidement celui du prieuré voisin; l'autre, plus hardi, flétrit les « orgueilleux égoïstes du haut clergé » et demande nettement le bien des moines (1).
Rares sont les prêtres ainsi absorbés par l'intérêt matériel ou paj l'envie. Presque aussi rares sont ceux qui ne cherchejit dans les événements que le bien des, pauvres et le lègne de Dieu. En ces âmes se mêlent le plus souvent les germes bienfaisants ou pervers, et ces germes naissent à de telles prOiOndeurs, grandissent en s'accrochant si mystérieusement qu'ils foiment un tout indivisible, pétri de bien et de mal. Qu'on se figure les curés en leurs presbytères. Lea courriers étant rares, les nouvelles leur arrivent par masses. Ils ne savent pas, ne comprennent pas. Doivent-ils applaudir ou pleurer? Toutes les lumières leur manquent : celles d'icibas, car leur savoii' est court; souvent aussi celles d'en haut, car le souffle du siècle les a touchés, et ils n'ont pas cet humble et tranquille détachement qui naît de la foi intégrale. Ils tiennent par la h.ér£uxhie cléricale à l'ordre privilégié, par la naissance au peuple; mais du privilège ils goûtent si peu, dans le peuple, au contraire, ils ont gardé de si fortes racines. Dune, en fin de compte, ils se décident à se réjouir, et d'abord sans scrupules, car la Déclaration des droits répète ce que Jésus est venu annoncer. — Cependant, ils analysent lem-s sensations, et voici qu'ils se troublent. Ils se réjouissent, mais de quoi? Est-ce bien de la charité plus abondamment répandue sur la terre? Est-ce des supériorités sociales plus âprement abaissées? — Pourtant, le prêtre, en son petit coin perdu, voit s'agréger une à une les
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D»'S carton 51 et passim.
molécules de ce qui sera la Révolution. Il voit naître les premiers conciliabules qui seront le club, les premiers rassemblements qui seront la garde nationale, les premières petites feuilles imprimées qui deviendront le journal. A ces signes sa défiance se ranime. On lui a dit que la Révolution ne ferait que propager l'Evangile, et il s'étonne, il s'effraie des ouvriers que le Seigneur envoie pour cultiver sa vigne. Il se rejette en arrière; mais à l'instant la tentation se fait plus forte, plus subtile. Ceux même qu'il soupçonne le circonviennent, l'enlacent, distinguent sa cause de celle des privilégiés; le rangent parmi les bénéficiaires de l'ordre nouveaU; et le traitent si respectueusement de « vertueux pasteur » qu'il finit par croire à la vertu de gens qui parlent si bien. Tout ce que la morgue du haut clergé a, goutte à goutte, déposé de rancune en son cœur, revient derechef à la surface avec un insupportable arrière-goût d'humiliation. Non, il n'est pas de l'ancien régime, et que lui a donné l'ancien régime pour qu'il le soutienne? Il se dit, en capitulant avec ses scrupules, que si Dieu défend de haïr, il ne défend pas de se souvenir. Puis il est infiniment flatté de passer pour un curé patriote, à l'instar de ces curés d'élite qui siègent à l'Assemblée. Peu à peu il s'habitue à l'idée des grands abatages; cette conception d'une société nivelée qui ravit son âme égalitaire charme pareillement son orgueil, car dans la destruction des hauts manoirs, des hautes abbayes, le presbytère, seule chose respectée, s'élèvera tout de même un peu au-dessus du reste, et il sera — seul — grain de sable un peu plus gros dans la poussière triturée. Alors, il paraît se décider tout à fait, orne de rubans tricolores sa chasuble, chante des messes civiques, prononce des prônes civiques, entonne des Te Deum en abondance. Cependant, quand à l'autel il se retourne vers les fidèles, il s'étonne de voir dans la nef tous ceux que jusqu'ici il n'a vus qu'ailleurs. Est-ce lui qui a converti les nouveaux néophytes ou n'est-il pas lui-même d'ores et déjà leur pri-
sonnier? Redevenu soucieux, il rentre en sa maison curiale, ouvre fiévreusement son bréviaire, cherche sans le trouver quelque verset qui l'apaise, récite le Veni creator pour demander la lumière; celle-ci ne descendant pas, il achève de s'angoisser et, là-bas, dans sa solitude, avec un premier tressaillement de terreur, il remplace le Te Deum par le Miserere.
Malgré certains signes troublants, l'année 1789 avait été Tannée des espérances. L'année 1790 fut déjà celle des mécomptes. On avait tout promis aux « vertueux pasteurs du second ordre ». En attendant, en chaque paroisse rurale, la gêne régnait, presque la misère. L'Assemblée avait, en principe, aboli les dîmes, puis avait déclaré qu'elles seraient payées à titre provisoire jusqu'à leur remplacement. De la loi, le paysan n'avait retenu que le principe et s'était, d'autorité, donné quittance plénière pour l'avenir.' Il arriva donc que les curés qui percevaient eux-mêmes la dîme et en vivaient, tombèrent dans le dénuement. Dans les paroisses où la dîme était perçue, soit par les abbés des monastères, soit par tout autre patron ecclésiastique, à charge d'abandonner, sous le nom de portion congrue, une pension fixe au desservant, la situation ne fut pas meilleure : les abbés, les prieurs, tous ceux qu'on appelait les gros décimaîeurs, ne recueillant plus rien, ne donnèrent plus rien. Aussi les pauvres desservants revenaient-ils de l'abbaye les mains vides, soupçonneux, persuadés que la dîme avait bien produit quelque chose, et médiocrement sustentés par la Déclaration des droits de Vhomme. Pour comble d'ennui, les curés subissaient eux-mêmes de pressantes doléances. Souvent ils n'avaient été mis en possession de leur titre curial que par la résignation d'un titulaire qui avait stipulé à son profit quelque petite pension. Tous ces anciens curés ne croyaient pas plus à la pauvreté de leurs successeurs que ceux-ci ne croyaient à la pauvreté des couvents et, fort aigrement, ils réclamaient le pain promis à leur vieillesse.
Donc, de haut en bas on se disputait, on s'imputait mutuellement le recel de quelques ressources inavouées. Parfois, un huissier, un procureur, se rencontrait, essayant de tondre quelque chose sur toutes ces misères. En fin de compte, les malheureux prêtres recouraient à l'Assemblée (1).
En quel humble langage, on aurait peine à le soupçonner Celui-ci s'adressait aux « régénérateurs de la patrie »; celuilà, pour se rendre plus agréable, datait sa lettre de « l'an II de la liberté ». Les membres du comité ecclésiastique se répandeiient en par-oies émollientes. Ils exhortaient les paysans à payer cette année, cette année encore, quelque chose de la dîme; puis ils promettaient aux curés de lire leurs mémoires, leur témoignaient.à défaut de faveurs tangibles, toutes sortes de menus égards, et, ne pouvant leur donner ni or ni argent, versaient sur eux des flots d'espérance. Le 30 avril 1790, ils écrivaient à l'un des curés d'Eure-et-Loir ; a Les décrets de l'Assemblée nationale relatifs aux traitements des curés vous promettent un traitement beaucoup plus heureux que celui dont vous avez joui jusqu'ici (2). » Combien de lettres pareilles ne retrouverait-on pas dans les archives! En attendant ces « heureux traitements », on s'appliquait à enlacer ou à retenir par les honneurs ces ouvriers nécessaires de la Révolution naissante, et quel honneur plus grand que celui de voir deux cents curés siéger sur les bancs de l'Assembléel L'un de ces pasteurs patriotes, l'abbé Gouttes, venait d'être appelé à la présidence; et les Constituants, par cette haute confiance, avaient voulu, disait-on, rendre hommage au corps tout entier.
Les honneurs étaient loin et posés seulement sur quelques têtes. La gêne était imminente et presque universelle. Certaines avanies très sensibles accrurent les déboires. Les municipalités procédaient à la répartition de la contribution
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D"», cartons 49, 50 et passim.
(2) Ibid., D"^", carlon 47.
patriotique, volontaire à l'origine et devenue forcée. Qui fut surchai^gé outre mesure? Souvent le curé. « On agissait de la sorte, dit un document contemporain, par pique ou dérision. » Puis le mal de la délation, ce mal qui déshonorera toute l'époque révolutionnaire, commença à sévir : l'un fut dénoncé pour excès de zèle, l'autre pour tiédeur, un troisième pour prône incivique, un quatrième pour abatage de quelques vieux pommiers sur le bien curial. Dans le même temps, on vit poindre la violence contre quiconque, parmi les prêtrea de campagne, avait déplu. Un jour, dans l'Eure-et- Loir, un curé se présenta pour voter à l'Assemblée primaire d'Anet : on lui refusa le droit de suffrage; comme il protestait, on le contraignit à s'enfuir, et bientôt se multiplieraient, en maints endroits, les exemples de cet ostracisme. Dans la Gironde, un autre curé fut chassé de sa cure et menacé de mort s'il y rentrait jamais.
Une tradition de l'ancien régime remettait au curé le soin d'annoncer aux paroissiens, par la voie du prône, les actes principaux de la puissance publique. Cette coutume, confirmée par l'Assemblée nationale, devint, pour les prêtres de conscience délicate, un sujet d'anxiété. Ils recevaient les décrets, les proclamations, avec injonction de les notifier aux fidèles. Quand eux-mêmes s'en étaient pénétrés, un grand scrupule les saisissait d'imprimer par leur lecture la consécration de la chaire chrétienne, soit à ral)ohtion des propriétés ecclésiastiques ou à la suppression des vœux religieux, soit à toutes les maximes téméraires qu'il plaisait au pouvoir civil de propager. Bientôt les autorités locales se mirent à imposer aussi la lecture de leurs arrêtés, en sorte qu'aux lois générales s'ajoutèrent toutes les élucubrations subalternes. Submergés sous l'abondance des papiers publics, aussi effrayés de se révolter qu'embarrassés d'obéir, les pauvres prêtres cherchaient misérablement quelque biais. Celui-ci ajournait les lectures ou les expurgeait; celui-là les rejetait à la fin de l'office et les étouffait de son mieux dans le brou-
haha de la sortie. Le 29 avril 1790, en un mandement à son clergé, le vieil évêque de Senez en Provence dénonça cette transformation de la chaire sacrée. « On assimile, disait-il, votre ministère à celui des crieurs publics, nos églises sont devenues des maisons de ville, et le lieu saint n'est plus distingué d'une assemblée de municipalité. » Plus tard, on pousserait la prétention jusqu'à contraindre les prêtres à publier en chaire les ventes des biens ecclésiastiques. Cette fois l'Assemblée elle-même déclarerait abusif cet excès d'asservissement.
L'Assemblée se mit à discuter la Constitution civile. Une chose plut infiniment aux curés, le traitement minimum de 1 200 livres. La dîme, décidément irrécouvrable, leur rendait urgent ce salaire. Avec une précision de calcul plus humaine qu'apostolique, ils s'appliquèrent à supputer ce qu'ils pourraient, en devenant salariés, cumuler de ressources éventuelles. Ils ne perdirent que par degrés, comme on i'a dit, l'espoir de combiner avec la dotation en argent une certaine dotation territoriale. Cependant l'ensemble de la loi, lu à tête reposée, leur dévoila toutes les innovations qui bouleverseraient les anciennes règles. C'est alors que l'inquiétude prit vraiment possession de leur cœur.
L'année 1790 s'écoula. Du chef de l'Eglise on ne savait rien; car il n'avait encore révélé sa pensée par aucun document public. Entre le haut et le bas clergé, entre les évêques et leurs subordonnés, la différence du rang s'interposait, empêchant cette confiance intime qui crée la solidarité. Dans leurs courses à la ville, les curés allaient volontiers consulter ceux qui, dans le rayon restreint du district, avaient la réputation de beaucoup savoir et d'être bien informés. C'étaient le plus souvent des légistes, très prévenus contre l'ultramontanisme quoique parfois d'âme très chrétienne, très pénétrés de la « puissance du Prince » et transportant cette toute-puissance à l'Assemblée, Ils effrayaient leurs visiteurs par le danger de braver la loi; puis.
s'ingéniant à les apaiser, ils leur récitaient quelque chose où s'entremêlaient le dictionnaire philosophique de Voltaire, l'Evangile de Jésus-Christ, et aussi ce cinquième Evangile que Rousseau avait formulé dans la profession de foi du Vicaire savoyard; enfin ils leur montraient le décret sur la Constitution civile : un roi (et quelle n'était pas la piété de Louis XVI!) l'avait signé : un archevêque l'avait contresigné. Les curés, tout affamés de lumière, lisaient, relisaient le préambule de la loi : Louis, par la grâce de Dieu, voulait et ordonnait ce qui suit. L'œuvre avait donc été ratifiée par le roi, par le roi très chrétien! Ainsi se rassuraient-ils, ignorant jusqu'à quel point le malheureux prince avait perdu la puissance d'ordonner, aussi bien que l'énergie de vouloir.
Bientôt, vers l'automne, on parla de rigueurs, mais contre qui? Contre les chanoines ricnement dotés, contre les évêques. Des autres il n'était point question. L'orage grondait, mais sur les hauteurs : en se faisant petit, on le laisserait passer; et dans leur presbytère modeste, beaucoup de curés se terrèrent, avec cette sécurité égoïste, inconsciemment envieuse, du roseau qui plie quand le chêne est brisé.
Le décret du 27 novembre 1790 ravit la dernière cnance de se dérober en s'effaçant. Des plus grands jusqu'aux plus humbles, le serment obligatoire serait la pierre de touche où se reconnaîtrait l'obéissance ou la rébellion. Pour les âmes sacerdotales, ce mois de décembre fut plein d'angoisses. Vaguement on espérait encore une entente avec Rome, une détente dans l'Assemblée. Un jour — ce fut pendant le mois de janvier 1791, à une date plus ou moins éloignée suivant les régions — le décret fut placardé, au chef-lieu du département d'abord, pxiis au district, enfin dans les villages. Ce jour-là commença le délai de huit jours imparti pour la soumission.
Alors s'ouvrit la grande crise. Il y avait certains prêtres au cœur simple, à l'esprit résolu, à la foi robuste, qui s'orientaient sans hésiter vers le devoir et, avec une intrépidité tranquille, presque joyeuse, remettaient tout à Dieu. L'éclec-
tisme avait trop désagrégé les croyances, trop amolli les volo'.ités pour que ce viril dessein de confesser l'Eglise, pour que cette sainte volupté de souffrir en son nom fût le lot du plus grand nombre. — Tout à l'inverse, d'autres prêtres, en minorité aussi, se précipiteraient dès la première heure, avec tout l'empressement du zèle, dans l'ordre nouveau. — Entre ces deux groupes, l'un et l'autre restreints, une masse immense s'agitait, composée d'hommes bons, bienveillants, sensibles aux maux d'autrui, charitables même, suQîsamment pieux, d'une culture intellectuelle sérieuse quoique trop amincie en surface, d'une foi sincère bien qu'un peu molle, d'un tempérament inaccoutumé à la lutte et qui jamais ne s'était trempé en prévision de l'épreuve. Depuis qu'avait grandi le conflit religieux, l'anxieux désir était celui d'une combinaison qui permît d'être fidèle et libérât d'être héroïque. En ces âmes, engourdies dans un train de vie paisible et jetées tout à coup en pleine tempête, allait se livrer le plus rude des combats.
Tout se coalisait pour conseiller l'obéissance. — Le serment, conçu en termes généraux, semblait s'appliquer en bloc à toute la Constitution, en sorte que le refus prendrait un aspect contre-révolutionnaire et s'appellerait dans le peuple rébellion. — L'ancien régime aboli laissait dans la hiérarchie ecclésiastique des vides immenses à combler : de là, pour quiconque plierait, l'espoir d'une promotion sans pareille. Au contraire, le châtiment de la résistance serait l'exclusion de la cure, la suspicion, l'abandon, la persécution peut-être, et une précaire existence de missionnaire, sans asile, sans place, sans pain. — Une insistance habile à prêcher la soumission osait ajouter aux mobiles humains l'intérêt de la religion elle-même : on laissait entendre que le refus de serment, en privant temporairement les fidèles de pasteur, en étalant le spectacle public de discordes confessionnelles, discréditerait le vrai christianisme loin de le servir : on partait de là pour insinuer que, s'il y avait un schisme, le
vrai schismatique serait le réfractaire : ce serait lui qui porterait la responsabilité de la scission. Il se trouvait donc que, par un audacieux renversement des rôles, on proclamait la défection, non seulement amnistiée, mais méritoire, en l'abritant sous le service de Dieu.
Par toutes les bouches, en ces derniers jours, arrivaient au prêtre ces suggestions. Elles leur parvenaient par les magistrats civils, par les administrateurs des départements, ou des districts, en majorité très ardents pour le décret et tenaces jusqu'à l'obsession. Aux utopistes, crédules et candides, ils vantaient la primitive Eglise restaurée; aux cupides ils énuméraient les gros traitements; aux ambitieux ils étalaient les honneurs; puis, montrant les suites de l'obstination, ils effrayaient les avides de bien-être par la perspective de l'indigence, les pusillanimes par la crainte du courroux populaire, les vieillards, les infirmes, par l'expulsion de leur demeure. Cependant, pour soulever les âmes, leur grand levier serait l'envie. Ils ne manquaient pas de rappeler les injustices anciennes, les démarcations insultantes jusque dans le temple de Dieu. A ces souvenirs, les meilleurs euxmêmes vibraient parfois de révolte et marquaient que, s'ils demeuraient fidèles, ce serait sans solidarité avec ceux qui les avaient humiliés.
Il y avait d'autres pressions, pression de la famille et des amis taxant d'entêtement la fidélité, pression des journaux enregistrant un à un les serments et s'efforçant de créer la contagion de l'obéissance, pression des bandes venues de la ville et essayant l'intimidation. En certains endroits circulaient de faux brefs du pape autorisant la soumission. Enfin, dans chaque région, quelques prêtres, les uns par turbulence d'esprit, ambition, rancune, les autres peut-être par conviction sincère, s'étaient faits les infatigables champions des lois nouvelles. Ils allaient, venaient, se dépensaient en paroles, répandaient leurs écrits ou ceux des autres. Les archives départementales, les annales diocé-
saines ont conservé les noms de plusieurs d'entre eux : c'est dans l'Artois, Duflos, curé d'Hesmond; en Normandie, Lefessier, curé de Bérus; dans l'Aisne, Nusse, curé et maire de Chavigny; dans le Finistère, Lecoz. A leur propagande s'ajoutaient les lettres qu'envoyaient de Paris les députés assermentés de l'Ordre ecclésiastique.
Harcelés de la sorte, les malheureux prêtres ont peine à se ressaisir. Ils cherchent à se joindre, se consultent, tâchent de combiner un plan de conduite. Dans un rapport du temps, nous lisons ces lignes : « On ne voit que des pelotons de prêtres s'aboucher, parler mystérieusement entre eux. Quelques-uns se félicitent. Le plus grand nombre tourmente sa pensée pour aviser aux moyens d'éluder le terrible décret et de déjouer les mesures des officiers municipaux... Ils réduisent en problème les chances de la fortune qui pourraient amener une contre-révolution; ils ont l'oreille au guet sur toutes les nouvelles et ne manquent pas de donner cours à celles qui peuvent leur être favorables (1) ». Le principal travail est de trouver une formule conciliatoire que l'autorité civile accepte et que l'orthodoxie ne réprouve pas. Il semble que, dans plusieurs régions, on se soit accordé sur les termes du serment; car en certains districts, comme celui de Gray, on retrouvera sur les lèvres d'un grand nombre de prêtres les mêmes restrictions renfermées dans les mêmes mots. Rentrés chez eux à la suite de ces conférences, les curés, dans la solitude du presbytère qu'ils quitteront bientôt, implorent le ciel par le jeûne, la pénitence, la prière. Quelques-uns essayent de reculer le terme fatal. Ils demandent un délai de quinzaine, de huitaine. D'autres invoquent le serment civique, prêté par eux jadis, et tentent de persuader à la municipalité que, par cet acte, ils ont satisfait à la loi. Ainsi parlent-ils, se torturant à la recherche d'un compromis; car ces hommes, qu'on englobera
{i) Rapport du maire de Saint-Florent, district d'Issoire. (Papiers du comité ecclésiastique, D*'\ carton 96.)
SOUS l'appellation de fanatiques; sont humbles à cette heure jusqu'à verser dans l'humiliation, et parfois on leur souhaiterait quelque accès de cette belle fierté humaine qui sauvegarde non seulement le salut là-haut, mais ici-bas l'honneur.
Le grand jour arrive. C'est un dimanche. La messe commence. Les officiers municipaux sont présents, souvent assis à l'ancien banc seigneurial, car généralement on ne l'a aboli que pour s'y mettre soi-même. Beaucoup de monde : outre les dévots, les curieux; puis c'est l'époque où les campagnards, libres de l'agriculture, fréquentent volontiers l'église. L'évangile s'achève. Voici le prône. Le prêtre monta en chaire. C'est l'instant du serment. Souvent rien ne fait pressentir dans le discours qui commence l'engagement décisif (jui devra le terminer. Le paysan n'aime à dire ni oui ni non et, quand son intérêt est en jeu, son intelligence épaisse se délie soudain en prodigieux subterfuges. Les curés, si épurés qu'ils soient, sont à leur manière paysans. Il en est qui font une longue homélie sur les droits réciproques de l'Eglise et de la société civile, et au milieu de la harangue, glissent négligemment, en mots précipités, ma articulés, souvent mêlés de latin, la phrase où ils enferment leurs restrictions. Puis ils prêtent le serment. Le serment, qui, espère-t-on, sera seul acte, est pour les hommes; la phrase, un peu honteusement murmurée, d'une voix volontairement tombante, est pour les oreilles de Dieu. Beaucoup de ces pauvres prêtres parlent de mourir pour l'Eglise; en quoi ils ne se doutent point par quel terrible rappel les événements prc :hains les prendront au mot; puis, pour balancer cet acte de foi, ils jurent de mourir pareillement plutôt que de souffrir la contre-révolution, et par ce sang promis des deux côtés, ils se flattent d'avoir apaisé la terre et le ciel. Il y a peu de refus purs et simples, mais des réserves qui varient à l'infini. Celui-ci jure de respecter la Consti- Wtion « quant au temporel »; celui-là promet de maintenir
de tout son pouvoir la Constitution civile du clergé « autant et comme l'Eglise et la religion catholique, apostolique et romaine le lui permet ». Un troisième limite son adhésion à « tous les articles compatibles avec la religion catholique, apostolique et romaine ». Un quatrième excepte le gouvernement spirituel des âmes « sur lequel l'auguste Assemblée 8*e8t déclarée incompétente (1) ». La latitude est grande pour les municipalités. Sont-elles bienveillantes? Elles n'enregistreront que le serment. Sont-elles mal disposées ou le prêtre est-il impopulaire? Elles souligneront toutes les réserves. Elles ne sont d'ailleurs pas tout à fait maltresses. Au fond de l'église il y a souvent des délateurs attentifs qui ont noté les paroles et argueront de faux ce qui aura été acte. — Cependant, il arrive parfois que le curé, en son prône, n'ajoute rien à la prédication ordinaire. Il remonte à l'autel, continue le sacrifice, consacre l'hostie, consomme les saintes espèces. Puis, quand l'office est fini, an moment où tout l'auditoire s'écoule, il s'avance, non vers la chaire mais vers la balustrade du chœur comme pour une annonce oubliée, et au milieu de tous les bruits de la sortie, dépêche en hâte quelques paroles mal entendues que la municipalité recueillera comme elle pourra. — Il y a une dernière épreuve pour le curé. Du serment on dressera un procès-verbal, et ce procès-verbal il devra le signer. On voit des prêtres pris tout à coup de remords; dans la nuit ils ont réfléchi; décidément ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas : au moment de tracer leur nom, la plume tremble dans leurs doigts; ils repoussent le papier, et d'un brusque bond en arrière, se rejettent dans le sein de leur mère l'Eglise. — Des municipalités les procès-verbaux seront envoyés au district, de là aux départements. L'embarras ne sera pas mince pour traduire des formules souvent ambiguës, pour peser des pensées qui à dessein se sont voilées. « Il y a des
(1) Archives nationales. Papiers du Oomité ecclésiastique, D^'S oartoTB 94, 96, 97, 98 et passim.
prêtres, écrira un peu plus tard au comité ecclésiastique le Directoire de la Mayenne, qui ont si bien entortillé leur serment qu'il ne sera possible de les juger que par leur rapprochement ou leur éloignement du nouvel évêque (1) ».
Des volontés si peu précises sont malaisées à traduire par des chiffres. Un sérieux intérêt s'attache pourtant à fixer les évaluations, c'est-à-dire à rechercher quelle fut, dans le haut et dans le bas clergé, la part de la faiblesse, la part de la fidélité.
Pour les évêques, le calcul est fort simple. Parmi les prélats préposés aux divers diocèses, quatre seulement jurèrent : Talleyrand, évêque d'Autun, Brienne, archevêque de Sens, Jarente, évêque d'Orléans, Lafont de Savine, évêque de Viviers. Il semble que l'Eghse de France se soit plutôt purgée qu'affaiblie par ces défections. On connaît Talleyrand; le cardinal de Brienné était surtout fameux par ses vices, M. de Jarente par ses dettes. Quant à Lafont de Savine, il se recommandait par des qualités attirantes, mais montrait en même temps une telle incohérence d'esprit qu'on put plus d'une fois douter de sa raison. A ces quatre personnages il faut ajouter trois coadjuteurs ou évêques in partibus, à savoir : Gobel, coadjuteur de l'évêque de Bâle, Martial de Brienne, coadjuteur de son oncle à Sens, Dubourg-Miraudot, évêque de Babylone.
Gomme on le voit, le partage est ici bien net. Il n'est guère moins aisé, si les recherches se bornent au clergé urbain et surtout aux curés des villes importantes. Dans les grands centres, la fidélité est la règle, la faiblesse l'exception. A Strasbourg, il n'y a que trois jureurs : un curé, un vicaire et le professeur Brendel qui serait évêque du Bas- Rhin. Metz, Besançon, Reims, Châlons-sur-Marne, Amiens, offrent les mêmes exemples de résistance. A Arras, les onze curés de la ville refusent le serment, hormis un seul qui,
(ij Archii'es nationales. Papiers du comité ecclésiastique, Ii^^^,C9siOT\ 84.
incontinent, reçoit la mitre. Lille, quoique au milieu de la catholique Flandre, est un peu moins fidèle; on y enregistre, parmi les curés, trois défaillances, mais la majorité tient bon. A Nantes, sur 81 prêtres, 52 se dérobent au serment. A Rennes, un seul curé, un seul vicaire obéissent aux décrets. Les villes du Midi sont, en général, encore plus fermes que celles du Nord. A Bordeaux, trois prêtres seulement se soumettent à la Constitution civile. A Montpellier, pas un curé, pas un vicaire ne jure. A Nîmes, de tous les curés de la ville, un seul faiblit. A Aix, il n'y a d'autres défections que celle d'un vicaire. Même dans les départements du Centre, où la majorité s'abandonne, on retrouve dans les grandes villes une courageuse constance; ainsi en est-il à Tours, à Limoges, à Bourges. A Nevers, sur onze curés, neuf demeurent fidèles. Une seule cité fait tache : Orléans, où, à la suite de Jarente, l'unanimité du clergé se précipite dans la soumission. Il y eut aussi, croyons-nous, beaucoup de serments à Lyon. A ne considérer que l'ensemble, les adhésions se noient dans le grand courant de la résistance. Telle est la condition des choses dans les grands centres où l'instruction plus solide met davantage à l'abri du sophisme, où les fausses nouvelles sont plus aisément démasquées, où une situation matérielle meilleure rend les âmes moins accessibles aux suggestions de l'envie (1).
Jusqu'ici l'avantage demeure, et avec une indéniable évidence, aux prêtres non conformistes. La recherche, au contraire, se complique singulièrement, si des villes importantes on descend jusque dans les bourgades, jusque dans les campagnes, si on s'efforce de dénombrer, dans la grande armée des curés et des vicaires, ceux qui faiblirent, ceux qui
(1) V. Arehioes nationales. Papiers du comité ecclésiastique, D*", cartons 21 et 22, carton 80 et passim. — V. aussi Lallié, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, p. 128; Deramecotxbt, Le clergé et le diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. II, p. 107; Vicomte de Brimont, M. de Puyiégur et l'église de Bourges pendant la Révolution, p. 91; Le Stjeub, Le clergé picard pendant la Révolution, t. II, p. 64.
furent fidèles. Les Archives nationales conservent (1) pour quarante-sept départements les états envoyés à l'Assemblée par les directoires des chefs-lieux et contenant le relevé des serments prêtés ou refusés. Cinq de ces états, ceux de l'Orne, des Bouches-du-Rhône, de la Corse, de la Dordogne, de la Marne, ne s'appliquent qu'à un seul district ou offrent de trop évidentes lacunes pour qu'il convienne d'en tenir compte. Le tableau des quarante-deux autres départements présente un total de 23 093 prêtres appelés à jurer. Sur ces 23 093 prêtres, 13 118 ont prêté le serment, 9 975 l'ont refusé, ce qui fournit pour 100 prêtres, une proportion de 56 à 57 jureurs contre 43 à 44 réfractaires (2). Cependant, deux questions s'élèvent. Cette statistique officielle méritet-elle une entière créance? En second lieu, en la supposant tout à fait digne de foi, convient-il de l'appliquer par analogie à l'universalité du territoire français?
Je crois qu'on courrait grand risque d'erreur si, pour la comparaison numérique des deux clergés, on adoptait sans examen les tableaux gardés dans les archives. Avant de les accueillir, il convient de les soumettre à une critique rigoureuse.
J'observe d'abord qu'en un assez grand nombre de communes, les officiers municipaux étaient favorables, zélés même pour la religion. De là, chez eux, le désir de conserver le calme dans la paroisse et, pour le conserver, d'éviter tout changement. Que le curé fût pieux, charitable, populaire, et ce désir s'accroîtrait de toute l'affection qu'il aurait su inspirer. En cet état d'esprit, si, à l'instant du serment, un scrupule 1 gitime suggérait au prêtre quelques réserves, la
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, cartons 21 et 22,
(2) La proportion exacte est de 56,80 contre 43,20 pour 100. — M. Ph. Sagnac, dans une intéressante étude publiée par la Revue d'histoire moderne et contemporaine, novembre 1906, arrive à la proportion de 57,6 pour 100. Cette différence tient sans doute à ce qu'il ne comprend pas dans sa statistique le département du Nord, et y fait rentrer la Marne, la Seine- Inférieure et l'Ariège.
pensée dominante des magistrats^serait d'adoucir, d'omettre même, dans leur acte officiel, des restrictions qui rangeraient le pasteur parmi les réfractaires. Le curé, en formulant ses réserves du haut de la chaire, avait lihéré sa conscience. Il signerait le procès-verbal en fermant volontairement les yeux. S'il n'y avait pas de club au village, la bienveillante omission ne serait point dénoncée, et l'autorité supérieure enregistrerait une soumission pure et simple. Ce qui tendrait à prouver la fréquence de cette demi-collusion, c'est que beaucoup de prêtres portés comme assermentés refuseraient bientôt, soit de reconnaître l'évêque constitutionnel, soit de lire son mandement. Ne serait-ce pas, au moins en partie, ceux que le zèle officieux de la municipalité aurait sauvés et qui, sur une nouvelle mise en demeure, publieraient, cette fois sans accommodement possible, leur séparation d'avec la nouvelle Eglise?
L'étude des relevés suggère une autre observation. Les états ne devraient comprendre que les prêtres fonctionnaires, seuls assujettis au serment, à savoir les évêques, les grands vicaires, les curés, les vicaires, les supérieurs ou directeurs des séminaires, les professeurs. Or, sur la liste des assermentés, on trouve des religieux ou prêtres habitués, affranchis de toute obligation, mais venus pour jurer à la suite des autres ecclésiastiques. J'en remarque 24 dans l'Allier, 91 dans le Puy-de-Dôme, 24 dans la Charente, 22 dans la Moselle, 40 à 50 dans les Gôtes-du-Nord, 9 dans l'Hérault, 4 dans la Côte-d'Or, une quinzaine dans le Var. Gomme la colonne des insermentés n'est faite que de prêtres fonctionnaires, il importe que celle des assermentés ne soit composée que des mêmes éléments. A cette condition seule, les états officiels peuvent servir à la comparaison numérique des deux clergés. Il faut donc de deux choses l'une, ou défalquer de la liste des assermentés tous les prêtres non tenus au serment, c'est-à-dire environ 230 noms, ou élargir démesurément le cadre et faire porter le calcul sur l'ensemble du
clergé séculier et régulier, mais alors la balance pencherait d'un poids énorme du côté des insermentés, car le nombre des ecclésiastiques non fonctionnaires qui ont juré par ambition ou superfluité de zèle est minime, en comparaison de tous ceux qui, n'ayant aucun engagement à prendre, se sont gardé d'en prendre aucun.
Voici une autre remarque. Bien qu'au début de 1791 les membres du clergé fussent encore en immense majorité au milieu de leurs ouailles, déjà plusieurs évêques, un certain nombre de grands vicaires, quelques curés s'étaient éloignés de leur résidence et avaient cherché un asile, soit en quelque autre partie du territoire français, soit à l'étranger. On peut évaluer à six ou sept par département ces émigrés de la première heure. De là, cinq ou six cents ecclésiastiques que les tableaux officiels ne mentionnent pas, mais qui doivent être ajoutés à la liste des insermentés, si l'on veut mesurer exactement les forces respectives des deux Eglises.
Les dates auxquelles ont été envoyés par les directoires les états départementaux, fournissent, en outre, des indications très suggestives. Sur les quarante-sept états conservés aux Archives, deux sont partis en mars 1791, seize en avril, douze en mai; dix-sept seulement ne portent point de date ou portent une date postéreure au mois de mai. Il faut calculer que ces tableaux avaient été arrêtés par les municipalités plusieurs semaines avant qu'ils ne fussent expédiés par les administrations départementales. Il en résulte que la moitié d'entre eux est antérieure au grand mouvement de rétractation qu'amèneraient les brefs de Pie VI, condamnant la Constitution civile, brefs connus seulement dans les campagnes à la fin du printemps. Au moment où elles parvenaient à la connaissance de l'Assemblée, les listes des assermentés avaient donc cessé d'être vraies tant la voix du pape provoquerait de retours vers l'ancienne Eglise! Jusque dans les rapports déposés aux
Archives on trouve la preuve de ces retours. En envoyant son tableau le 8 juin 1791, le directoire de l'Ain faisait allusion aux ré ractations récentes que l'on évaluait à cinquante environ pour le département; il ajoutait : « Nous apprenons que le nombre des refusants augmente assez sensiblement (1). » Dans le Var, la grande majorité du clergé avait accepté la Constitution civile. Quelques mois plus tard, ce qui était unanimité pour le serment devenait, en certains ( ndroits, quasi-unanimité pour la rétractation. Dans une dépêche du directoire départemental, nous lisons, en effet, ces lignes fort instructives : « Dans le district de Saint-Maximin, presque tous les prêtres ont rétracté leur serment (2). »
Un examen minutieux des tableaux statistiques euxmêmes diminue d'ailleurs un peu la confiance qu'ils devraient inspirer. D'abord, je note en quelques lettres d'envoi de remarquables aveux. Le district d'Issoire, en transmettant son état, s'exprime en ces termes : « Cette liste peut renfermer quelques inexactitudes parce que, faute par beaucoup de maires d'avoir fourni les certificats de refus ou de prestation de serment, on n'a pu se décider que sur des présomptions. » Le directoire du Haut- Rhin écrit de son côté : ■ Nous n'avons pu donner à notre état toute la régularité que nous aurions désiré, attendu que les districts ne nous ont pas indiqué nominativement les individus qui ont satisfait à la loi ou qui s'y sont refusés. » — Même dans les états réputés complets on remarque d'assez nombreuses omissions : dans le tableau de la Moselle, 34 curés ou vicaires ne sont pas mentionnés; dans la statistique du Finistère, je cherche en vain le clergé paroissial de la pieuse ville de Quimper. Si l'on songe que les autorités locales se vantent des serments comme d'un succès, s'excusent des refus comme on ferait d'un échec, on peut conjecturer avec beaucoup de
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 21.
(2) Dépêche du 15 août 17 91 (Papiers du Comité teclésiastique.carionS^).
vraisemblance que les communes qui n'ont rien envoyé n'avaient rien de favorable à transmettre et, ne pouvant communiquer de bonnes nouvelles, ont espéré par le silence se faire oublier. — Voici d'autres inexactitudes. En plusieurs endroits des statistiques, je remarque qu'on note en masse dans une colonne d'observations consacrée aux insermentés, tantôt une vingtaine de professeurs, tantôt un curé et ses vicaires; puis, dans l'addition globale, on néglige de relever les ecclésiastiques mentionnés en bloc : de là un certain nombre de prêtres fidèles indûment omis dans les tableaux. Je relève notamment cette erreur dans les états du Doubs et du Bas- Rhin. En d'autres départements, comme dans le Var, on grossit le nombre des assermentés en y ajoutant tantôt des Frères des écoles chrétiennes, tantôt un clerc ou un organiste. — On surprend aussi entre les états numériques officiels et les dépêches, pareillement officielles, de curieuses contradictions. Le directoire du département du Doubs, dans un état du 10 avril 1791, accuse pour le district de Pontarlier, 41 serments purs et simples, 55 serments restrictifs et seulement 2 refus; pour le district de Saint-Hippolyte, 54 serments purs et simples, 11 serments restrictifs et aucun refus. Cependant, on lit dans une lettre du 29 juillet : « A peine y a-t-il à présent le quart des prêtres qui soient constitutionnels dans les districts de Pontarlier et de Saint- Hippolyte. » Il faut supposer, ou que l'état du 10 avril est inexact, ou qu'entre le 10 avril et le 29 juillet, la masse de rétractations a changé le succès en échec et, dans les deux cas la liste définitive des assermentés doit subir une importante réduction. Le relevé du directoire du Jura, à la date du 12 avril 1791, énumère, pour le district d'Orgelet, 68 assermentés et 10 réfractaires. Que penser de cette statistique triomphante quand un peu plus tard le même département demande des mesures de rigueur contre les réfractaires, en se fondant précisément sur l'état du district d'Orgelet ? — D'après les rapports officiels, le chiffre des jureurs, dans le
Haut-Rhin, égala, dépassa même légèrement celui des non-jureurs. Gomment concilier ce langage aveo les lettres effarées de l'évêque constitutionnel qui ne cesse de déplorer « le petit nombre de ceux qui ont prêté serment, le grand nombre de ceux qui se sont rétractés (1) ». — Voici d'autres tableaux où la confusion apparaît en signes manifestes. Dans le dossier de la Drôme, le relevé du district de Die fournit 88 jureurs et pas un seul réfractaire. N'est-ce pas trop beau? J'entre dans le détail des chiffres et, en l'un des cantons, le canton de Die, je trouve seulement six serments mentionnés, celui du curé de la ville, de ses quatre vicaires et du principal du collège. Et, cependant, dans le canton de Die, qui comprend aujourd'hui quatorze communes, il y avait certainement plusieurs curés. Avant d'accueillir la statistique officiellement dressée, on aimerait à savoir les noms de ces curés, la résolution adoptée par eux. — Continuons. Dans le département de la Haute-Saône, nous saisissons l'inexactitude sur le vif. Nous possédons pour le district de Gray les procès-verbaux des serments prêtés par 32 prêtres avec les restrictions les plus formelles sur les droits de l'Eglise (2). Or, dans le tableau général envoyé le 13 avril 1791, huit de ces prêtres sont classés comme ayant prêté un serment pur et simple.
J'éprouve quelque embarras à prolonger cet examen, n'aimant pas à intercaler la controverse dans l'histoire. Mais pour l'honneur de l'Eglise nationale, pour l'intérêt supérieur de la vérité, il importe de ne pas laisser s'affermir l'opinion qu'au jour de l'épreuve la majorité du clergé français a faibli. Dans les tableaux déposés aux Archives, il faut, pour établir le total des ecclésiastiques fidèles, ajouter à la liste des insermentés, tous ceux dont les municipalités bienveillantes n'ont point enregistré les restrictions, tous
(1) Lettre du 12 juin 1791, lettre du 3 août {Papiers du Comité ecclésiastique, carton 86).
(2) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, D"", carton 97.
LES DEUX ÉGLISES m
ceux qui, au nombre de quelques centaines, avaient déjà quitté leur résidence, tous ceux enfin (et ils atteignent le chiffre de plusieurs milliers) qui, après avoir juré, se sont rétractés. De la liste des assermentés, il faut au contraire retrancher les ecclésiastiques non fonctionnaires qui y ont été indûment portés. Il importe enfin de revoir les états eux-mêmes et d'y réparer certaines omissions inspirées par le désir de ne présenter à l'Assemblée nationale que des statistiques agréables. Ces remaniements opérés, que reste-t-il de la majorité assermentée? Cette majorité ne se transforme-t-elle pas en minorité?
Ce n'est pas tout. Même si l'on accepte sans rectification les relevés rassemblés aux Archives, on ne saurait sans témérité en étendre par analogie les résultats et d'une enquête faite sur une moitié de la France conclure aux sentiments de l'autre moitié?
J'énumère les départements au nombre de 35 sur lesquels les statistiques manquent. En les relevant sur la carte, j'en dislingue une dizaine où les assermentés formèrent à coup sûr la majorité. Telles furent les Basses-Alpes où « un dixième des prêtres seulement refusa de jurer (1) », l'Isère où de déplorables défaillances seraient insuffisamment compensées par les rétractations postérieures (2), l'Yonne qui suivit l'exemple de Brienne, son scandaleux archevêque (3), le Cher, où à part les districts de Bourges et de Sancerre, tout le reste faiblit (4), la Nièvre où le district de Cosne fournit, sur 38 prêtres, 35 jureurs (5). La Somme, avec ses serments qui dépassèrent 60 pour 100, ne fut pas
(1) Lettre du Directoire des Basses- Alpes, 21 mars 1791 (Papiers du Comité ec'lésiastique, carton 87).
(2) A. M. DE Franclieu, La persécution religieuse dans le département de l'Isère de 1790 à 1802, t. I, chap. v.
(3) Archives nationales. Papiers du Comité eccltsiasiique, carton 98.
(4) V. M. de Puységur et l'église de Bourges pendant la Révolution, par le vicomte de Brimont, p. 91 et suiv.
(5) Archives nationale$. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 80.
non plus bien fidèle; et les prêtres, tout affolés de la pauvreté entrevue, s'excuseraient plus tard par ce dicton de Picardie : « A avoir faim, on perd ses sens (1) ». Quoique les documents positifs fassent défaut, on peut présumer, sans crainte appréciable d'erreur, que la Seine-et-Oise, la Seine-et-Marne et le Loir-et-Cher, encadrés entre des départements acquis à la Constitution civile, donnèrent pareillement une majorité aux idées nouvelles. Dans le département de Saône-et-Loire les deux parties se balancèrent à peu près : il y eut parmi les curés 345 jureurs, 313 réfractaires (2). Mais voici où la cause de l'Eglise romaine reconquiert tous ses avantages : parmi les départements dont les statistiques n'ont point été dressées ou ont été perdues, je remarque les contrées les plus attachées à l'Eglise, les plus défiantes vis-à-vis du nouvel ordre des choses. Dans les relevés officiels, on ne retrouve ni la Normandie peu entraînée, hormis l'Eure, vers la Révolution, ni la Sarthe, moins catholique que le Bas-Maine, mais pourtant si pénétrée d'influences religieuses, ni l'Ille-et- Vilaine où, d'après le propre témoignage des autorités « un quart à peine des prêtres a juré (3) », ni la Vendée où de l'aveu même du directoire départemental « il n'y eut presque pas de serments purs et simples » (4); ni l'Anjou où le pays saumurois accueillit avec faveur la Constitution civile, mais où la région au sud de la Loire ne fournit que quatre curés assermentés pour le district de Saint-Florent et deux pour le district de Cholet (5). Les tableaux statistiques font pareillement défaut, à l'est pour la Meurthe, au midi pour la Haute-Garonne. Or, la Meurthe, hormis Toul, se montra,
(1) Lb Subttb, Le clergé picard pendant la Révolution, t. II, p. 96-105.
(2) Paul MoNTAELOT, Episcopat de Talleyrand. (Mémoires de la Sociéiê Eduenne, t. XXII, p. 137.)
(3) Lettre des achninistrateurs du département, 4 février 1791 (Papiers du comité ecclésiastique, carton 80).
(4) Lettre du Directoire de la Vendée, 16 mars 1791 (Papiers du comité ecclésiastique, carton 97).
(5) Célestin Port, La Vendée angevine, t. I, p. 128-129.
à ce qu'on assure, très fidèle (1). Il en fut de même de la Haute-Garonne (2). En ce dernier département, le district de Revel ne fournit sur cent ecclésiastiques que six assermentés (3). Dans les états n'est pas compris davÊintage le Quercy où, selon un témoignage officiel, il y eut très peu de jureurs (4). On n'y retrouve point non plus les départements Cévenols : le Tarn où les cantons montagneux seraient, à l'inverse de la plaine, très fermes dans la foi; l'Aveyron aux populations si chrétiennes; la Haute-Loire, où les districts du Puy et de Monistrol compteraient sur 143 curés 32 jureurs seulement (5); la Lozère qui ferait le désespoir de son évêque constitutionnel Nogaret en attendant que plus tard elle s'insurgeât. Ainsi se détachent, — à ne considérer que les régions privées de statistiques ofTicielles et en laissant de côté les autres sur lesquels on s'est déjà expliqué, — ainsi se détachent quinze ou seize départements où le schisme eut peu de prise et qui compensent et au delà les déchets subis ailleurs.
Dans le bref du 13 avril 1791, où il condamnerait la Constitution civile, Pie VI exprimerait à deux reprises différentes, mais en termes non identiques, son sentiment sur le nombre des prêtres jureurs. En l'un des passages du document pontifical, les ecclésiastiques coupables de défaillance seraient considérés comme formant une minorité infime, presque négligeable. Ils ne seraient qu'une poignée : Perpauci. En un autre endroit, au contraire, une appréciation moins dédaigneuse prévaudrait, et le Saint-Père se contenterait d'affirmer que la majorité des pasteurs de
(1) Mabtik, Histoire du diocèse de Nancy, t. III, p. 94.
(2) Salvan, Histoire de Véglise de Toulouse, t. IV, p. 504.
(3) Lettre du procureur syndic du district de Revel, 14 février 1791 {Papiers du comité ecclésiastique, carton 81).
(4) Lettre du président de l'Assemblée électorale du district de Cahors, 23 mars 1791 {Papiers du comité ecclésiastique, carton 95).
(5) Histoire du diocèse du Puy-en-Velay, 1789-1802, par Ernest Gonî^'Et, p. 121-122.
second ordre {pastorum secundi ordinis major pars) s'était aissociée à la résistance des évêques. Volontiers je distinguerais entre ces deux jugements. Quand le pape englobe les assermentés dans l'appellation générale de perpauci, il montre que vers les souverains ecclésiastiques comme vers les souverains laïques, la flatterie ne laisse monter que les nouvelles qui plaisent, et que, même dans le malheur, les grands ne sont pas préservés de cet autre malheur d'être circonvenus par l'adulation. Non, les assermentés ne furent point perpauci; ils furent nombreux, très nombreux, et dans beaucoup de départements l'emportèrent. Mais quand, retrouvant par bon sens cette exacte mesure des choses que les complaisants lui dérobent, Pie VI donne à sa pensée un tour moins optimiste et estime que les prêtres fidèles furent simplement major pars, c'est-à-dire la majorité, il formule un jugement qui sera, je crois, celui de l'histoire. Qu'on calcule tout ce que la passion, tout ce que le désir de plaire à l'Assemblée a introduit d'omissions ou de grossissements dans les états officiels; qu'on tienne compte des accords plus ou moins avoués entre certaines municipalités et les curés pour dissimuler à l'autorité supérieure les restrictions dans les serments; qu'on suppute, si l'on peut, les rétractations qui, pendant tout l'été de 1791, viendront amoindrir l'armée des assermentés; que pour les contrées privétâs de statistiques, on mette en parallèle, en face des dix ou onze départements acquis à la Constitution civile, en factî des six ou sept autres où les deux partis se balancent, les quinze ou seize départements compacts dans leur foi; qd'on rassemble, qu'on compare tous ces éléments; et l'on recueillera l'impression très nette que la même cause qui eut pour elle le bon droit eut aussi pour elle, dans le clergé, la consécration du nombre. Quelle fut cette majorité? De la comparaison des états officiels, des déclarations consignées çà et là, de l'étude attentive des monographies provinciales, j'inclinerais à conclure que le chiffre
des prêtres fidèles, si on pouvait en arrêter la liste six mois après la loi du serment, trois mois après le bref de Pie VI, varierait entre 52 et 55 pour 100. C'est une majorité faible, trop faible, et qui autorise bien des regrets, bien des remords aussi. Mais si j'hésite sur la proportion exacte de cette majorité, si je crois qu'elle fut modeste, très modeste, je suis persuadé qu'elle existe, et si jamais le dépouillement de toutes les archives départementales livre des chiffres précis, je ne doute guère que l'enquête définitire ne confirme cette conclusion.
L'ancienne Eglise était mutilée; il restait à créer TEglise nouvelle.
Il y aurait d'abord à pourvoir aux évêchés et à presque tous, quatre évêques seulement ayant satisfeiit à la loi.
Il y avait déjà eu quelques scrutins épiscopaux, à Quimper où M. Conen de Saint-Luc était mort, puis dans ceux des départements que l'ancienne organisation ecclésiastique laissait sans évêché. Mais ce fut seulement vers la fin de janvier 1791 que l'ensemble des élections commença. Le corps électoral ne serait composé ni du clergé qui eût discerné les lumières, ni du peuple chrétien qui, livré à son sens fruste, eût peut-être, d'une inspiration émue, découvert et acclamé la sainteté. L'évêque était un haut fonctionnaire et, comme l'avaient dit les administrateurs de la Côted'Or, un « ministre supérieur de la religion ». De cette conception fausse avait découlé l'idée non moins fausse de confier les choix épiscopaux à ceux qui nommaient les hauts fonctionnaires. La loi du 22 décembre 1789 avait, comme on l'a déjà dit, conféré la qualité de citoyen actif, c'est-à-dire d'électeur dans les assemblées primaires, à ceux qui réunis-
soient les conditions suivantes : être Français et avoir prêté le serment civique, être, en outre, âgé de 25 ans, domicilié depuis un an dans le canton, non serviteur à gages, assujetti enfin à une contribution équivalant à trois journées de travail. Ces assemblées primaires nommeraient à leur tour, « dans la proportion d'un électeur par cent citoyens actifs », les électeurs de département ou électeurs du second degré. Ceux-ci, étant chargés d'élire les administrateurs de département, se trouveraient chargés pareillement d'élire les évêques.
Donc, ces électeurs d'élite furent convoqués. Le scrutin s'ouvrirait dans l'église-cathédrale un jour de dimanche. Pour se rendre au chef-lieu, l'empressement fut médiocre. C'était l'hiver. La fonction, toute nouvelle, étonnait un peu. Les plus scrupuleux parmi les catholiques se troublaient de ce vote comme d'une usurpation. Beaucoup d'entre eux se jugèrent sans mandat pour une mission si extraordinaire. Il arriverait donc que ces élections pour l'Eglise seraient surtout faites par ceux que l'Eglise intéressait le moins.
En beaucoup de cathédrales, le souci d'empêcher les offices des chanoines avait fait fermer les grilles du chœur; parfois même le portail de la nef avait été clos, et le temple déserté avait pris un aspect d'abandon. On rouvrit le sanctuaire, on arracha les scellés, on en détruisit les marques. Il importait d'effacer, pour la cérémonie prochaine, toutes les traces des sévérités récentes et de ne faire reluire aux yeux du public qu'un christianisme pacifiquement renouvelé. En plusieurs endroits, les autorités locales affectèrent une grande piété : à Lons-le-Saulnier, le procureur de la commune, jugeant que l'élection épiscopale ne pouvait se mêler d'aucun divertissement profane, éloigna de la ville une troupe d'acteurs qui étaient venus, vers ce temps-là, jouer la comédie (1). Ailleurs, les directoires de départe-
(t) Maurice Pbreod, Vie de Moïse, évêque du Jura, p 43.
ment s'appliquèrent, par une proclamation préventive, à dissiper dans les masses toute surprise, à y graver au contraire le respect de la future assemblée. Les administrateurs du Pas-de-Calais s'exprimèrent en ces termes : « Les mesures nouvelles n'ont d'autre but que de remettre le choix des ministres de la religion au plus digne organe, c'est-à-dire à la voix du peuple appelée par l' Ecriture-Sainte la voix de Dieu, à la voix du peuple qui proclama jadis les Chrysostôme, les Ambroise, les Augustin (1) ». Les Amis de la Constitution saluèrent pareillement de leur bienvenue les électeurs. Il leur arriva même, ainsi qu'ils firent à Soissons pour l'abbé Grégoire, de recommander l'un des candidats (2). Parmi les gens des clubs, la Constitution civile plaisait à tout le monde, aux modérés qui l'aimaient pour elle-même et aux violents qui n'y voyaient qu'une étape. Le grand jour vint. Dès le matin, les cloches sonnèrent à toute volée. Les délégués firent leur entrée. Ils étaient peu nombreux, un peu gênés de leur rôle, tout étriqués dans leur sévère costume noir et, quoique toute la révolution s'incarnât en eux, ils semblaient bien petits sous les hautes nefs qu'avait édifiées la foi des siècles. Dans l'assistance, il y avait très peu de catholiques zélés, beaucoup de catholiques tièdes, un nombre plus considérable d'incrédules, par surcroît, des protestants, voire même quelques juifs. Toutefois, dans le Haut-Rhin où régnaient de vieilles habitudes de bienséante tolérance, les luthériens eurent la sagesse de s'abstenir (3). Le droit de vote était subordonné à l'audition préalable de la messe. On la célébra, et très longue avec le Veni Creator, le sermon et le triple domine salvum fac pour la nation, pour la loi, pour le roi. Tous écoutèrent jusqu'au bout avec une
(1) Dkramecoubt, Le clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. II, p. 153.
(2) Fletjry, Le clergé du département de V Aisne pendant la Révolution, t. I, p. 196.
(3) VÉBON-RÉviLLE, Histoire de la Révolution française dan» le département du Raut-Rhin, p. 54.
remarquable endurance, les catholiques, parce qu'il s'agissait de la messe, les autres, parce que la religion mutilée valait bien de perdre deux heures. La suite exigerait d'ailleurs une bien autre patience. Il faudrait entendre le discours du doyen d'âge, nommer un président, un secrétaire, ouïr de la bouche de chacun des assistants le serment civique, puis le serment de choisir le plus digne, éhre les scrutateurs, subir entre temps quelques harangues supplémentaires. Bien avant qu'on eût épuisé toutes ces formalités, la nuit était tombée, et on dut le plus souvent s'ajourner au lendemain. L'inexpérience ignorait l'art d'abréger. Parfois la nécessité de recommencer l'élection prolongea aussi la durée de l'assemblée : à Arras, les opérations durèrent quatre jours; à Laon, où la surabondance des harangues dépassa toute imagination, elles ne s'achevèrent que le sixième jour.
En quelques diocèses, on put surprendre une tentative des non-conformistes pour se compter sur le nom de l'évêque insermenté. En général, la manœuvre échoua, les plus fervents des catholiques étant restés chez eux et l'ancien épiscopat étant peu populaire : à Troyes, M. de Barrai n'obtint qu'un nombre insignifiant de voix; à Tulle, M. de Saint- Sauveur en eut 30; à Besançon, M. de Durfort, quoique très respecté, n'en recueillit que 20 (1). Si les prélats de l'ancien régime ne rencontraient que tiédeur, les nouveaux candidats n'éveillaient eux-mêmes que de molles sympathies. L'élection s'accomplit par nécessité de faire un choix, par lassitude, presque jamais par acclamation. Les élus obtinrent dans le Pas-de-Calais 214 voix, 200 dans l'Aisne, dans la Gorrèze 85. Ce n'était guère plus de la moitié des suffrages exprimés. En d'autres diocèses, la proportion fut plus forte, mais sans que l'élan se marquât par une quasi-unanimité. Dans la Vendée, sur 471 électeurs, 173 seulement se présen-
(1) V. Albert BABEAtr, Histoire de Troyes, t. I, p. 414. — René Faobs, Le diocèse de Tulle pendant la Révolution, p. 21. — Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Douhs, t. I, p. 383.
tèreni; sur ces 173, 28 s'abstinrent et l'élection se fît à 77 voix; un peu plus tard, à une seconde élection, le candidat élu ne recueill* rait plus que 57 suffrages (1). Comme dans les scrutins politiques (au moins ceux d'autrefois), il y eut quelques élections multiples : Grégoire, Charrier de la Roche furent élus deux fois; Gobel, quatre fois. Les documents contemporains permettent de déterminer dans quelles proportions les diverses catégories d'ecclésiastiques concoururent à recruter l'épiscopat nouveau. On nomma 13 religieux, dont 4 oratoriens, 4 professeurs, 53 curés. Le reste se composa de chanoines ou de simples prêtres.
Sur ces formes électorales très humaines, il fallait plaquer le vernis des choses sacrées. La Constitution civile avait conféré au métropolitain la confirmation canonique. La première expérience du régime nouveau n'avait point été heureuse, et l'abbé Expilly, élu dès la fin d'octobre évêque de Quimper, avait vainement cherché qui l'instituerait. Instruite par cet échec, l'Assemblée, par une loi du 15 novembre 1790, avait organisé, en prévision des refus, une procédure bizarre autant que compliquée. Si le métropolitain refusait l'institution, l'élu, accompagné de deux notaires, se présenterait tour à tour chez chacun des évêques suiïragants, jusqu'à ce qu'il en trouvât un qui voulût bien l'instituer. Si l'exploration était infructueuse jusqu'au bout, le prélat nommé n'aurait d'autre ressource que de congédier les deux officiers publics et de s'adresser au tribunal du district qui, devenu juge de la foi, de la discipline et des mœurs, validerait ou annulerait l'opposition. Dans le premier cas, l'élection serait déclarée non avenue et les électeurs seraient de nouveau convoqués; dans le second cas, le tribunal, de plus en plus éclairé d'en haut, désignerait lui-même l'évêque chargé de donner l'institution. Le prestige des Constituants n'avait pu sauver du ridicule cette combinaison, et ce voyage
(1) Chassln', La Préparation de la guerre de Vendée, t. I, p. 176 et suiv., p. 336.
d'évêché en évêché, en compagnie de deux notaires, avait fortement éveillé la gaieté publique. L'Assemblée ne s'était nullement déconcertée, et avec l'aisance de ceux qui, pouvant tout, se déjugent à leur gré, avait en toute hâte expédié le 27 janvier 1791 un second décret aussi simple que celui du 15 novembre était compliqué. Désormais, plus de sollicitations, plus de voyages successifs et surtout plus de notaires. Aux termes de la loi nouvelle, valable pour une année, les élus, s'il n'y avait dans leur arrondissement métropolitain aucun évêque s'étant soumis à la loi, s'adresseraient au Directoire départemental, et celui-ci leur désignerait, sans aucune limitation de lieu, un prélat français assermenté qui procéderait à la fois, à la confirmation canonique attributive de juridiction, et à la consécration d'où dériverait le caractère épiscopal.
Le choix paraissait très large et était, en fait, très restreint. Il fallait un évêque assermenté. D'évêques assermentés, il n'y en avait que quatre, défalcation faite des évêques in partibus qui, décidément, manquaient de prestige. De ces quatre évêques, Lafont de Savine, évêque de Viviers, était loin et se dérobait. Le cardinal de Brienne et M. de Jarente déclinaient la fonction : à l'un et à l'autre on attribuait ce joli mot, forgé sans doute après coup : « Je jure, mais je ne sacre pas. » La conjoncture ne laissait pas que d'être embarrassante. Les élus étaient très disposés à se passer de l'institution donnée par Rome, mais ils ne pouvaient se passer du caractère épiscopal, qui ne serait valablement conféré que par ceux qui l'avaient reçu. Expilly, élu le 31 octobre évêque de Quimper, Marolles, élu le 21 janvier évêque de Soissons, s'étaient épuisés en démarches inutiles. Seul Talleyrand restait. Il consentit à prêter son ministère pour l'institution canonique, pour la consécration; par là il sauva l'Eglise nouvelle qui, sans lui, eût été condamnée, soit à dispaialtre, soit à verser dans le presbytérianisme.
La cérémonie fut fixée au 24 février. Ce fut un grand jour
pour l'Eglise constitutionnelle. Le lieu serait l'Oratoire du Louvre. Les prélats à consacrer seraient Expilly et Marolles. On a rapporté qu'à l'approche de l'acte décisif, Tallejnrand se troubla. Etait-ce remords? N'était-ce pas plutôt crainte de quelque vengeance? Car des lettres anonymes pleines de menaces lui furent envoyées. La veille, il découcha et passa la nuit à l'Oratoire. On a prétendu aussi que Marolles, travaillé lui-même par un reste de perplexité, débattait encore au dernier moment avec les casuistes la légitimité du serment. Le 24, dès le matin, l'église fut entourée par la garde nationale, garde à double fin, constituée pour l'honneur et aussi pour la sécurité. Les oratoriens n'avaient été avisés que la veille, de la cérémonie qui s'accomplirait chez eux. Leur supérieur venait de mourir. Le P. Poiret, qui les gouvernait comme père assistant, était acqui-s à la Constitution civile. Ceux d'entre eux qui étaient fidèles — et ils formaient la majorité — s'échappèrent dès le matin, de peur d'être englobés dans la scène du sacre, et ne revinrent que le soir. A neuf heures Talleyrand parut à l'autel. Il avait pour acolyte l'évêque in partibus de Babylone, M. Dubourg- Miroudot, et Gobel, qui n'était point encore évêque de Paris. Dans le chœur, peu de prêtres, mais seulement quelques frères en surplis et, dit une relation du temps, « quelques petits ecclésiastiques ». En revanche, dans la nef, se déploya tout l'appareil officiel. Ils étaient là, tous ceux qui représentaient la royauté doublement emprisonnée dans la Constitution politique et dans la Constitution du clergé, tous ceux qui, triomphateurs aujourd'hui, ne seraient plus demain que des Feuillants. Nul ne manquait, ni Duport, président de l'Assemblée, ni Bailly, ni Lafayette, ni le garde des sceaux Duport-Dutertre. Un orchestre militaire remplaça les orgues muettes. Cependant un prêtre fidèle s'était glissé dans l'enceinte. C'était M. de Sambucy, maître des cérémonies de Saint-Sulpice, envoyé à l'Oratoire par M. Emery. M. de Sambucy suivit la consécration et rapporta que le rite habituel
avait été observé. Toutefois il n'y eut pas de serment de fidélité au pape. En outre, les bulles pontificales ne furent pas lues, mais par cette raison fort simple qu'il n'y en avait pas (1). Quand la cérémonie fut achevée, Talleyrand déposa pour toujours les ornements sacrés, n'ayant plus qu'un désir, celui de quitter l'Eglise qui, décidément, ne mènerait plus a rien. Tandis qu'il rêvait de n'être plus évêque, Gobel, son ucolyte, rêvait aussi, mais de l'être à Paris. Les deux nouveaux prélats furent reconduits chez eux à pied, au son d'une musique guerrière. Dans la journée, ils parurent à l'Assemblée, dans leur costume tout neuf, avec la croix pectorale. On leur fit grande fête, et on salua en eux les ministres d'une religion arrachée au fanatisme. Une humiliation attendait le roi, celle de subir la visite des nouveaux élus. Sans plus tarder, ils lui furent présentés. Marolles fit un discours. L'attitude de Louis XVI ne fut ni celle du politique qui déguise ni celle du chrétien qui se redresse. Il entendit la harangue avec cet air brusque, embarrassé, vaguement étonné qui désolait ses amis. Aux évêques, il répondit par ces simples mots, prononcés d'un accent à la fois rude et débonnaire : « Je vous remercie de vos sentiments pour moi. » Et il leur tourna le dos.
Le grand obstacle était surmonté. Dès lors, les consécrations s'engendreraient comme un grain de blé devient moisson. Expilly et Marolles, sacrés le 24 février par Talleyrand, participèrent, le 27 février, au sacre de Saurine, évêque des Landes. Saurine, évêque des Landes, sacré le 27 février, sacra à son tour le 13 mars cinq de ses confrères. Lindet, évêque de l'Eure, sacré le 6 mars, rendit le 20 mars le même obligeant office à Bécherel, évêque de la Manche, à Maudru, évêque des Vosges, à Robert, évêque de La Charente-Inférieure. Les rites de l'Eglise complétaient la vertu des suffrages et à la voix du peuple s'ajoutait, disait-on, la voix de
(1) M. GossELm, Vie de M. Emery, t. I, p. 256.
Dieu. Talleyrand s'était éloigné, méprisant plus encore que sceptique, et laissant opérer les dii minores de i'épiscopat. Les lieux varièrent pour les cérémonies. On se réunit cinq fois à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, puis à Notre-Dame, et enfin à Saiint-Roch. Plus tard, on fonctionnerait pareillement en province. A certains jours l'huile sainte se dépensa à profusion : on sacra 9 évêques le 27 mars, 15 le 3 avril, 10 le 10 avril. Le 26 avril, il y avait 60 évêques sacrés (1). C'était assez pour le culte; il ne restait qu'à conquérir le respect. Entre tous les consécrateura, le plus actif fut Gobel. On a calculé que, du 27 février au 26 avril, il sacra à lui seul 36 évêques. En manœuvre il acheva la besogne qu'avait dégrossie Talleyrand. Entre temps il avait reçu sa récompense. Etant le plus médiocre, il fut le plus élu. Simple suffragant^de l'évêque de Bâle, il fut proclaimé évêque quatre fois, à Agen, à Colmar, à Langres, à Paris. Entre tous ces sièges il choisit très particulièrement celui de Paris.
On était amplement muni d'évêques. Il fallait trouver des curés.
A Paris, où les serments avaient été nombreux, où les ambitions étaient très éveillées, les vides purent être assez aisément comblés. Une circonstance d'ailleurs simplifia l'opération. Le remaniement du clergé coïncidait avec le remaniement des circonscriptions paroissiales. Beaucoup de paroisses, qui ne répondaient plus à aucun besoin, venaient d'être supprimées : sur 52, 33 seulement avaient été maintenues. Il se trouva donc qu'il n'y eut à élire que 17 curés nouveaux. Pendant tout le mois de février, pendant tout le mois de mars, chaque dimanche, les électeurs du district de Paris se réunirent à Notre-Dame. On put admirer leur patience. Quoique francs-maçons en assez grand nombre, ils entendaient d'abord la messe, non expédiée à la hâte mais chantée. Puis ils se rassemblaient dans
(1) PiSAKi, Répertoire biographique de I'épiscopat constitutionnel,
leurs bureaux. On votait. On dépouillait les suffrages. Souvent la dispersion des voix exigeait plusieurs scrutins. La séance s'interrompait quelques instants vers le milieu du jour, puis se reprenait pour ne finir qu'à sept heures. Le prix de cette fastidieuse fatigue était chaque dimanche l'élection de deux curés. Tout s'allongeait, par les compliments du président, par les remerciements des élus, car on n'abrégeait pas plus les harangues que la messe. Pendant neuf dimanches consécutifs les assemblées se continuèrent. L'ennui de cette servitude hebdomadaire ne se trahit que dans les deux dernières semaines où le chiffre des assistants fléchit de 550 membres à 350. Du scrutin, aucun nom ne sortit qui fût illustre ou qui dût plus tard le devenir. Le plus notable parmi les élus fut le nouveau curé de Saint-Sulpice, l'oratorien Poiret, vieillard bon, charitable, d'esprit cultivé, d'âme un peu vaine, qui mourrait plus tard dans la terreur de la Révolution grandissante. Plusieurs déclinèrent leur élévation, soit par scrupule ou pour infirmités, soit par pudeur de remplacer d'anciens amis; d'autres aussi se dérobèrent, ayïmt trouvé mieux : tel fut Minée, nommé évêque de la Loire-Inférieure. On possède les discours des élus (1). Ils sont imprégnés de sentiments généreux, d'une charité banale, mêlée d'un peu de fiel contre le passé, d'une phraséalogie où toute idée se dilue au point de se noyer. Le 27 mars, après avoir élu 17 curés, les électeurs se sépai'èrent, doublement charmés de leur besogne et surtout qu'elle fût finie. Dans leur joie, avant de rentrer chez eux, ils remercièrent un peu tout le monde, leur président, le clergé, la garde nationale et résolurent, par surcroît,, de se remercier eux-mêmes. Ils décidèrent qu'en mémoire de leurs travaux, une médaille serait créée qui porterait d'un côté la figure de Minerve, de l'autre les attributs de la Justice et de l'Eglise. Hélas! la médaille n'aurait pas meilleure
(1) V. Etienne Chabavay, Assemblée électorale de Paris, p. 475 et suiv.
fortune que la Constitution civile elle-même, car le projet serait rapporté et jamais elle ne serait frappée.
Autant il fut aisé à Paris de pourvoir aux cures vacantes, autant les remplacements susciteraient d'embarras dans les départements. Dès les premiers jours de janvier 1791, commencèrent à arriver des rapports efîarés. Ils venaient de l'Alsace, du Languedoc, du Poitou, de la région du Centre. On redoutait la pénurie de sujets pour remplacer les insermentés; on craignait les révoltes de l'esprit public. Le directoire de l'Hérault allait jusqu'à demander à l'Assemblée de surseoir à l'envoi des décrets dans les départements du Midi jusqu'à ce que ceux du Nord, moins influencés par le fanatisme, eussent donné l'exemple (1). Déjà presque achevées à Paris, les élections pour les cures ne faisaient que commencer dans les provinces. Elles s'accomplissaient une à une, péniblement, au milieu des refus, des avanies, des mécomptes. Quelques jours auparavant, Mirabeau, dans un accès de sincérité, avait dit : « Si l'Assemblée se figure que la destitution de vingt mille prêtres ne produira aucun effet dans le pays, c'est qu'elle a d'étranges lunettes. » On va voir la prévision se vérfier.
Vers la fin de l'hiver, dans les chefs-lieux de dépa tement, les populations virent arriver le nouvel évêque. Pour l'entrée solennelle toutes les pompes se déployèrent, pompe civile, religieuse, militaire. Les municipalités allèrent jusqu'à une demi-lieue de la ville à la rencontre de l'élu. Là commencèrent les harangues dont le nombre bientôt ne se
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, carton 95. — V. aussi cartons 81, 85 et passim.
compterait plus. Le canon tonna, toutes les cloches vi« brèrent, la garde nationale et la troupe firent la haie. Sur les flancs du cortège une foule compacte se pressait, le peuple étant attiré par curiosité et les officieux étant venus par ordre. Par les portes toutes grandes ouvertes de la cathédrale, se découvrait la nef, ornée comme aux grands jours et, dans le fond, le chœur tout scintillant de flambeaux. Pour embellir le temple, les gens d'église avaient parfois trouvé des concurrents très inattendus : à Troyes, les membres du club, très excités en faveur du nouveau culte, avaient revendiqué le soin de parer eux-mêmes l'autel (1). C'est au milieu de ces pompes que le cortège franchissait le portail; autour de l'évêque, des prêtres, mais en petit nombre; en revanche beaucoup de fonctionnaires; puis, au milieu d'eux, des hommes habillés de noir, humbles de costume, mais déjà dominateurs, qui représentaient la Société des amis de la Constitution et allaient, suivant le langage du temps, « rendre leurs actions de grâce à l'Eternel ». Ces actions de grâce ne furent, en style vulgaire, rien au Ire chose que la messe. Elle fut, en divers lieux, agrémentée d'une façon imprévue. Au Mans, à ce que rapporte un journal, « les musiciens citoyens et ceux du régiment de Chartres jouèrent l'air délicieux et national du Ça ira (2) », Il en fut de même à Sainte-Claude (3). Le même air, qualifié d'air de circonstance, retentit à Meaux, à ce qu'il paraît, au moment même de l'Elévation. Hormis ces singularités, rien ne manqua au rite accoutumé, et le nouvel élu reparut tout à fait évêque d'ancien régime par les hommages qu'on lui rendit. Aucun fâcheux ne troubla les fêtes. A peine remarqua-t-ou çà et là deux ou trois perturbateurs qui
(1) Babbau, Histoire de Troyes, t. I, p. 434.
(2) Journal général de la Sarthe (cité par Piouw, Histoire de l'église du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 180).
/3) Journal patriotique de Sainte-Claude (cité par M. Pebrod, Vie de Moïse, évêque du Jura, p. 68).
furent, avec une célérité discrète, emprisonnés. L'aprèsmidi fut consacré aux réjouissances, le soir à des banquets civiques. A la nuit les illuminations s'allumèrent : elle» furent superbes, d'autant plus superbes qu'en divers endroits elles furent obligatoires, sous peine de dix livres d'amende. Au chef-lieu du département les catholiques fidèles n'étaient, en général, que minorité : c'était une minorité a:dente, toute frémissante sous le joug qui s'alourdissait. Avec une malice fort aiguisée, ils se donnèrent l'âpre plaisir de scruter ceux qu'ils étaient contraints de subir. Le lendemain de la cérémonie, ils dénombrèrent ceux qui remplissaient l'église, recueillirent les bruits, notèrent après coup les gestes, les paroles, les attitudes. Celui-ci, comme Lamourette à Lyon, était entré dans sa cathédrale « en conquérant d'évêché »; celui-là, comme Porion à Arras, officiait à « la manière d'un grenadier qui fait l'exercice ». Un soin attentif épia toutes les démarches des nouveaux pasteurs. La surprise fut grande, le scandale aussi, quand on sut que quelques-uns avaient réservé pour les clubs leur première visite, à la façon des députés qui tout d'abord remercient leurs électeurs. Au Mans, Prudhomme, pourtant modéré, s'empressa de porter ses hommages au Club des Minimes. A Laval, l'évêque Villar, non moins modéré, fut appelé, dès le lendemain de son arrivée, à présider la Société des Amis de la Constitution (1). A Grenoble, les mêmes honneurs de la présidence furent conférés à l'évêque Pouchot, qui en témoigna « sa plus respectueuse reconnaissance (2) ». L'évêque de Tulle, Brival, fit mieux : ce ne fut pas lui qui alla au club : ce fut le club qui émigra chez lui et pour quelque temps s'installa à l'évêché (3).
(1) PlOLTN, Histoire de l'église du Mant pendant la dévolution, t. I, p. 202 et 204.
(2) Journal patriotique de Grenoble, 24 mai 1791 (A. M. dk Fbanclibtj, La Persécution religieuse dans l'Isère, t. l, appendice n» XVIII).
(3) Registre de la société des Amis de la Coastitution de Tulle du
La médisance s'exerçait sans remords, s'abritant sous la foi à défendre et se jugeant non péché, mais vertu. On fouilla les origines, on scruta les mœurs. Tel avait dû sa mitre aux Influences de sa famille. Tel autre n'avait été élu que sur le refus d'ecclésiastiques plus scrupuleux. Très excités, les prêtres orthodoxes épiaient tout ce qui frapperait les imaginations. A Quimper, quand Expilly fit son entrée solennelle dans la cathédrale, l'air jusque-là d'une pureté admirable s'obscurcit tout à coup; les nuages s'abaissèrent comme s'ils voulaient raser jusqu'aux tours de l'église; à travers l'atmosphère déchirée, soudain le tonnerre éclata, et dans le croyant pays de Gornouailles, cette tempête dans un ciel calme parut à plusieurs un signe divin. A Poitiers, l'évêque Lecesve venait d'être nommé. Il mourut subitement. C'était le Vendredi-Saint; et ce trépas tragique, au milieu du deuil de l'église, secoua comme d'un frisson l'âme superstitieuse du peuple.
La critique du vainqueur est la consolation des vaincus. On observa que l'ancien régime en mourant avait transfusé ses vanités dans le régime nouveau. Les élus avaient beaucoup raillé les ornements fastueux qui étaient portés par d'autres : on remarqua qu'à leur tour ils mettaient à leur rochet tout ce qu'ils pouvaient de dentelles, étalaient complaisamment leur cro'x pectorale, plaçaient leur coquetterie à faire chatoyer leur bague toute neuve en distribuant les bénédictions. — Jadis Voltaire avait raillé les évêques du dixhuitième siècle qui, par une habitude récente, commençaient à se faire, disait-il, « Monseigneuriser » : l'appellation charma les oreilles des prélats démocratiques, et parmi les ruines de tant de titres abolis, le nom de Monseigneur, gardé par un grand nombre dans l'intimité des palais épiscopaux, marquerait une prééminence qui survivrait à tous les nivellements. — On avait beaucoup jalousé les grands vicaires d'autrefois, jeunes
29 mars et du 6 avril 1791 (Comte de Seilhac, Scènes et portraits de la Révolution dans le Bas-Limousin, p. 196).
prêtres souvent fats et fastueux, laissant aux autres le travail et ne gardant pour eux que les honneurs : quand on eut vu s'installer les vicaires épiscopaux, plusieurs, et non parmi les moins clairvoyants, pressentirent les prochains scandales. Les nouveaux venus s'appelaient Ysabeau à Tours, Chabot à Blois, noms déjà suspects, bientôt sinistres, et l'on regretta ceux qui n'étaient qu'inutiles. — Les évêques de l'ancien régime s'étaient corrompus par leurs richesses : il parut bientôt que leurs successeurs ne goûteraient que chez les autres la pauvreté évangélique. Bien que leurs traitements fussent considérables pour le temps, on les vit dès le premier jour solliciter, sous le nom assez humble de gratifications ou de secours, toutes sortes d'allocations supplémentaires. Celui-ci avait dû « acheter trois chevaux et, en outre, répandre de bons ouvrages » (1). Celui-là avait dépensé tout son argent pour ses voyages et son sacre. Un troisième prétextait, sans préciser davantage, les « exigences de la décoration épiscopale (2) ». Un quatrième, comme l'évêque de Cambrai, invoquait, à l'appui d'un crédit extraordinaire, l'étendue de son diocèse (3). Puis il y avait ceux qui n'étaient point satisfaits de leur installation : l'évêque de l'Ariége demandait que son palais épiscopal fût reconstruit; celui des Basses-Pyrénées qu'il fût restauré; car il était, disait-il, « démeublé et détérioré ». Ce qui transpirait de ces exigences ne laissait pas que d'égayer dans les petites villes les entretiens des « fanatiques et des aristocrates ». — Cependant, au bout de quelques semaines, on vit s'éloigner discrètement de leur diocèse, ni plus ni moins que des prélats de cour, bon nombre des nouveaux élus. Ils se rendaient à Paris, les uns pour les séances de l'Assemblée, les autres simplement pour l'intrigue. Alors on rappela, non sans à-propos, tout ce que naguère ils avaient fulminé contre la non-résidence.
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, ca;ton93.
(2) Ihid.. carton 88.
(3) Ibid., carton 87.
Cette petite revanche des opprimés serait pour les oppresseurs médiocre péril. Au fond, les évêques importaient peu : on avait peu connu les anciens, et on ne se souciait guère des nouveaux. Ces petits ridicules demandaient, pour être saisis, une culture plus raffinée que n'était celle du vulgaire. Toutes ces colères se dissiperaient en propos de salons, en badinages élégants, en petites feuilles imprimées ou manuscrites, glissées sous les portes, en chansons surtout et qui bientôt ne se compteraient plus. Ce serait une opposition, toule étendue en surface, restreinte à ce qu'on appelait alors la bonne œmpagnie, et qui n'atteindrait pas les profondeurs de l'âme populaire. Mais voici où résiderait le vrai danger :
Les populations des campagnes jusqu'ici n'étaient point touchées. Elles voyaient, sans déplaisir, morceler les biens des monastères, et c'était tout. A peine savaient-elles qu'il y eût une Constitution civile et surtout que cette Constitution civile pût les atteindre jamais. Là-bas, le curé n'était point toujours aimé, point toujours populaire, mais jamais il n'était indifférent ou inconnu. Si un jour, subitement, il cessait de monter à l'autel, s'il cessait de célébrer par ses rites, d'authentiquer par sa plume les principaux actes de la vie, la naissance, le mariage, la mort, l'événement serait grand dans le village et la surprise aussi. Si on apprenait que le dépouillement n'était pas volontaire, et si le prêtre dépossédé descendait à l'état de suspect dans la paroisse même dont il avait été le pasteur, la surprise se nuancerait de trouble. Si ce prêtre, pourvu d'un successeur, mais encore résidant au milieu de ses ouailles, dénonçait ce successeur comme schismatique, comme séparé de l'Eglise universelle, et menaçait de damnation quiconque le suivrait, les consciences se secoueraient tout à fait, avec le frissonnement du salut éternel compromis, avec une première poussée d'irritation contre le nouveau venu, perturbateur du repos. Si l'ancien curé était aimé, si le curé nouveau était inconnu ou bien encore trop connu, l'hostilité s'accentuerait de tout ce
que l'un inspirerait de regrets, de tout ce que l'autre éveillerait de répulsion. Entre deux prédications contraires, la confiance irait à celle qu'on avait toujours entendue, et ces âmes frustes et simplistes se diraient qu'on ne saurait pécher en suivant fidèlement la voie où les ancêtres avaient marché. La puissance civile, en intervenant, intimiderait les esprits faibles, mais achèverait de buter les esprits obstinés qui s'exalteraient de la persécution même. Alors le fruit empoisonné de la Constitution civile se trouverait mûr, et alors aussi, bien loin de Paris, au fond des provinces, la résistance, la vraie résistance éclaterait.
Elle n'éclata point en tous lieux, ni à la même heure, m surtout avec la même violence.
Dans beaucoup de communes où le curé prêta serment et demeura au milieu de ses ouailles, la transition d'un culte à l'autre fut si douce qu'elle passa presque inape çue. Il y eut comme une entente tacite entre le pasteur pour jurer très bas et les paroissiens pour être inattentifs. Les consciences ont de ces subterfuges par lesquelles elles se trompent elles-mêmes et essaient de tromper Dieu. Le curé murmura à la dérobée son serment; hâtivement les officiers municipaux en prirent acte, et le procès-verbal fut envoyé au district. Le dimanche suivant, les offices se célébrèrent avec le même prêtre, les mêmes rites, les mêmes prières. Rien ne fut changé, ni aux messes, ni aux vêpres, ni aux compiles, ni aux baptêmes, ni aux mariages, ni aux enterrements. On était à la fin de l'hiver, au m lieu des semailles de mars, et les paysans avaient autre chose à faire qu'à s'enquérir de théologie. Entre temps il advint parfois qu'on
transporta, des monastères dans l'église paroissiale, quelque pieuse relique. Le transfèrement se fit avec de grandes apparences de respect, souvent avec le concours des autorités municipales; et ce supplément de dévotion acheva d'assoupir les scrupules à peine éveillés.
Même dans les communes où le clergé montra l'exemple de la fidélité, il arriva souvent que les protestations se perdirent dans l'indifférence ou furent étouffées sous la peur. En ces paroisses, on assista au changement de curé comme on eût assisté à un changement de fonctionnaire. Au nouveau ministre du culte on demanda, avec la même mollesse, les rares services qu'on réclamait de l'autre. Le maintien des formes extérieures suffisait pour des pratiques, toutes extérieures aussi, et perpétuées par l'habitude plutôt qu'inspirées par la foi. L'église demeurait ouverte, le cérémonial y était le même. Que voulait-on de plus? Le reste valait-il la peine qu'on s'inquiétât, ni surtout qu'on se compromît avec l'autorité? Ainsi pensèrent en assez grande majorité les Picards, les gens de l'Ile-de-France, ceux de la Bourgogne, de l'Orléanais, de la Touraine, du Berry. Dans le sud-est, en Dauphiné, en Provence, la même conduite prévalut, et là-bas moins par indifférence que par goût des nouveautés; car en cette terre ardente, les germes révolutionnaires avaient plus vite qu'ailleurs grandi.
Tout autre est le spectacle dans les populations de Flandre et d'Artois, point encore déshabituées de leurs anciennes franchises et plaçant au premier rang de ces franchises la liberté de leur culte; parmi les bourgeois ou les paysans d'Alsace obstinément appuyés sur le traité de Westphalie qui les garantit contre toute innovation religieuse; parmi les montagnards du Rouergue, du Gévaudan, du Vélay, protégés par l'éloignement contre les nouveautés disssolvantes, préparés par la lutte contre la nature à la lutte contre les hommes, et recueillis dans la simplicité de leur foi. Plus au sud, sur le versant méridional des Gévennes, au pays de»
garrigues ensoleillées, la même disposition, plus bruyante, un peu moins durable, domine dans le Gard, dans l'Hérault, là où la fidélité catholique s'est fortifiée par la contradiction et par la guerre. Enfin, dans la région opposée de la France, si on trace du sud au nord une ligne qui remonte de Poitiers vers Rouen, tout ce qui est à l'ouest de cette ligne appartient, sauf quelques taches, à l'antique foi.
Dans ces contrées éclate, en plusieurs miniers de communes, la révolte des consciences.
Le curé a refusé le serment, est resté dans son presbytère. Un autre curé a été élu. Un message venu du district annonce sa prochaine arrivée dans la paroisse, requiert les autorités communales qu'elles procèdent à son installation. La résistance revêt le plus souvent la forme de l'abstention. Les officiers municipaux se dérobent sous prétexte de maladie ou d'absence; s'ils prêtent leur ministère, c'est sous la contrainte et par l'unique souci d'échapper au reproche de rébellion. Dans la paroisse qui sera la sienne, nul ne vient au-devant de l'assermenté. Pour lui nul n'a sonné les cloches, nul n'a pris soin de parer l'autel. Le presbytère lui est livré vide, comme une demeure qu'on aurait dépouillée avant de l'abandonner à l'ennemi. Pour le servir, pour l'aider, personne ne s'offre, et une mise en quarantaine, à la fois calme et terrible, crée un vide inexorable entre ses paroissien et lui. Cependant, avant son départ, les autorités du district lui ont indiqué deux ou trois maisons où la porte s'ouvrira pour lui. Là habitent des fermiers, des ménagers, récents acquéreurs de biens monastiques, délégués des clubs ou délateurs attitrés, et que pour cette raison on appelle des patriotes. C'est là que le pauvre prêtre va prendre langue, un peu timidement, un peu honteusement; car il garde, malgré tout, le souvenir de son ordination sacrée. Entre ces gens et lui, la solidarité dans l'œuvre révolutionnaire crée cette liaison fragile, soupçonneuse, qui unit ensemble les complices. Mais il sent qu'on accueille en lui non le prêtre,
mais celui qui progressivement cessera de l'être. Ainsi devient-il, dès la première heure, le protégé de ceux qui ne croient pas plus à l'Eglise d'hier qu'à celle d'aujourd'hui.
Le dimanche vient. Personne pour l'aider. Lui-même il sonne les cloches; lui-même il démêle de son mieux les clefs; lui-même dans la sacristie il cherche péniblement le linge, les ornements sacerdotaux laissés souvent dans un désordre voulu. Il est le chantre, le sacristain, le bedeau, l'officiant, mais un officiant dans le désert. Pourtant quelques hommes arrivent, mais en manifestants, non en fidèles. Et cette assistance est pire que l'entière solitude; car ceux qui assistent au Saint-Sacrifice sont venus, non pour célébrer le culte nouveau, mais pour enregistrer la proscription du culte ancien.
Il n'est point de parti qui, dans l'excitation de la lutte, ne finisse par se nuire à lui-même. A l'abstention légitime s'ajoute bientôt la mesquine, l'odieuse brimade. Les honmies 8*en mêlent et bien plus encore les femmes. La nuit elles dévastent le jardin du presbytère, jettent dans le puits de la paille de blé, déposent des ordures devant la porte, introduisent du sable dans les serrures. Quand l'assermenté sort, les enfants le suivent et imitent le chant du coq, par allusion à la trahison de saint Pierre. Sur son passage, les fermiers lâchent les chiens. On refuse de rien lui vendre ou, ce qui est pis, on l'exploite. Quand il est chargé de desservir deux paroisses et se rend le dimanche d'un territoire à l'autre pour la seconde messe, on l'attend au carrefour des routes avec des quolibets, des insultes, parfois des pierres. Toutes sortes de bruits courent : on dit de celui-ci qu'il a été comédien, de celui-là qu'il est marié, de tel autre qu'il a été condamné par la justice. Sous la répétition des insultes, l'assermenté s'exaspère. Le plus souvent il n'était que faible, de doctrine peu sûre, plus ou moins travaillé de vanité et d'envie. Il est venu avec un désir, peut-être sincère, d'évangéliser les âmes; et peut-être sa confiante crédulité s'est-elle
laissé prendre de très bonne foi à la piperie de la primitive Eglise. La rancune des insultes éteint la petite flamme sacerdotale qui vacillait encore en lui. De médiocre il devient mauvais, de vaniteux il devient pervers. Il reprend, cette fois d'un pas plus assuré, le chemin des demeures suspectes où naguère il n'a frappé qu'en rougissant. Il est encore prêtre, mais avec une aspiration à le devenir de moins en moins, De temps en temps, il jette les regards vers la ville voisine où il y a les gendarmes, la garde nationale, les clubistes, tous ceux qui pourront réduire ses paroissiens rebelles. Il ne les appelle pas encore, mais déjà il y songe. Ce qu'il garde d'éducation sacerdotale retient en lui le désir de la vengeance; mais, visiblement, sa courte patience se lasse, et en attendant il met à noter dans son esprit les injures tout le soin qu'un vrai pasteur doit mettre à les oublier.
L'ancien curé est resté. A un bout du village il s'est réfugié dans une petite maison. En prévision de son remplacement, il a avancé la première communion des enfants. En certains diocèses, un évêque auxiliaire est venu pour administrer la confirmation. Le prêtre fidèle a la faculté de dire une messe basse à l'autel après son successeur; souvent il hésite à mettre à profit cette méprisante tolérance qui laisse subsister toutes les interdictions, celle de prêcher, de confesser, d'enseigner. En quittant le presbytère, il a emporté une chasuble, un calice, une pierre à consacrer, tout l'humble appareil d'un culte qui semble déjà persécuté. Le dimanche, un grand exode amène vers lui tous ceux qui ont déserté l'église paroissiale. Il dit la messe dans une grange, dans une chapelle de château, parfois même dans sa chambre; et alors au dehors la foule déborde, tous les fronts découverts, en dépit des rigueurs de l'hiver qui n'est pas encore fini. Il prêche. On l'accusera d'être factieux. Certainement il l'est ou le sera. Mais peut-il ne pas l'être? L'Assemblée ayant envahi tout le domaine spirituel, il touche, de quelque côté qu'il se tourne, au pouvoir civil qui a tout usurpé.
Cependant l'assermenté se flatte de ressaisir ses ouailles à l'heure de la naissance, du mariage, de la mort. Il les guette, les tient, croit du moins les tenir; car seul il est dans sa paroisse le rédacteur des actes qui confèrent l'état civil. Un 5oin ingénieux, subtil même, s'applique à tourner les règles, è obtenir une célébration régulière des baptêmes, des mariages dans quelque paroisse voisine, encore sous la juridiction d'un prêtre fidèle non remplacé. Pour les obsèques, l'ancien curé est appelé et récite les prières dans la maison du mort : c'est la vraie cérémonie, la seule qu'on veuille reconnaître. Quand le nouveau curé paraît pour la levée du corps, on ne le suit que jusque sur le seuil de l'église. Là le cortège se disperse plutôt que de pénétrer dans le sanctuaire désormais interdit, et on ne laisse à l'assermenté que ce qu'on ne peut lui ravir, à savoir le soin de dresser l'acte et de procéder dans la solitude à la sépulture.
On touche au temps de Pâques. L'Eglise officielle demeure à peu près déserte. Dans sa retraite, l'insermenté reçoit l'aveu des fautes, conseille, absout, admet les fidèles à la participation des divins mystères. Cependant, en grand secret, circulent les lettres pastorales par lesquelles les évêques légitimes protestent contre la nomination de leurs successeurs. Les évêques, on les connaît peu. On ne les a entrevus qu'une fois ou deux, emportés au trot de leurs chevaux, et bénissant en courant les fidèles agenouillés. Déjà plusieurs sont loin de leur diocèse, retirés en des maisons de campagne, perdus dans Paris ou réfugiés à l'étranger. Pourtant on se passe de mains en mains les petites brochures dissimulées par leur format aux regards déjà éveillés des dénonciateurs. Sous le premier souffle de la mauvaise fortune, le langage s'est épuré. Les prélats ne donnent point de regrets à leur place et passent noblement sous silence leurs richesses perdues : ils sont prêts à renoncer à leurs sièges, mais sur l'ordre du Souverain Pontife, et pour le bien reconnu de l'Eglise, non sur la sommation d'une autorité incompétente :
ils rappellent leurs titres, marquent les limites de leur juridiction, flétrissent l'intrusion sur leur siège de successeurs sans pouvoir. Déjà ont éclaté quelques troubles dans le Rouergue à Milhau, dans le Languedoc à Uzés, dans le Morbihan à Sarzeau. Mais l'heure n'est point encore aux violences; elle est aux remontrances contenues et attristées. Des plus humbles villages les prières montent, tantôt supplisintes, tantôt un peu vibrantes d'émotion, vers l'Assemblée nationale. Il en vient, non seulement des régions les plus fidèles, mais de celles qu'on croit indifférentes; il m vient, non seulement de l'Artois, de la Normandie, de la Bretagne, mais de la Bourgogne, de la Touraine, de la Champagne, de la Limagne d'Auvergne. Les uns, comme les gens d'Abilly (1), de Broglie (2), de Marnaz, de Poulain (3), d'Hasparren (4), exposent que leur curé leur a toujours servi de a maire » et que, grâce à lui, leur paroisse a toujours été bien administrée, qu'il a toujours été le • père des pauvres », que ses discours, « dictés par la charité », sont « i ou jours assaisonnés du sel de la sagesse »; les autres, comme les maires du canton de Foncquevillers, déclarent qu'ils sont prêts à perdre la vie plutôt que leur curé. En Artois, une association est projetée pour assurer la subsistance des prêtres fidèles (5). Ailleurs la sollicitude des populations se traduit sous une forme plus originale ou, pour mieux dire, plus moderne. Le 3 avril 1791, 400 citoyens actifs de la ville de Bédarieux se réunissent et, s'adressant à l'Assemblée nationale, demandent très nettement un référendum sur la question religieuse. « En qualité de citoyens, disent-ils, et de citoyens actifs, nous vous prions d'ordonner que toutes les communes du royaume s'assem-
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 83.
(2) Ibid., carton "9.
(3) Ibid; carton 85.
(4) Ibid., carton 88.
(5) Lettre de M. Theillier de Poncheville, avocat, à l'Ami du roi, (L'Ami du roi (db MosTJOia), 4 février 1791.)
bleront incessamment dans leurs municipalités respectives pour prononcer sur le sort de la nouvelle constitution du clergé (1). »
Cependant, Pie VI hésite à parler. Le 19 janvier 1791, il a reçu la nouvelle que la loi du 27 novembre était sanctionnée. Toujours modéré, il s'est contenté de dire au cardinal de Bernis : « Je sais les malheurs du Roi; pourtant il doit se souvenir à quoi l'obligent sa couronne et ses serments (2). » Puis il s'est recueilli en prières, il a suspendu encore son jugement public, par douloureuse sympathie pour Louis XVI, par égard pour la glorieuse et chrétienne nation de France. Il s'est borné à déposer sa pensée, tantôt dans une lettre de blâme à l'archevêque de Sens. M. de Brienne, tantôt dans une lettre de louanges à l'abbé de Vauxpont, qui a refusé l'évêché de Laval. Enfin il se décide à marquer en deux brefs sa réprobation. L'un, daté du 10 mars, est une réponse aux évêques signataires de VExposition des principes; l'autre, daté du 13 avril, est adressé au roi, aux évêques, aux prêtres et au peuple de France. Dans ce dernier bref, le pape frappe de suspension tout jureur qui ne se sera pas rétracté dans l'espace de quarante jours. Il déclare nulles les élections épiscopales, sacrilèges les consécrations. Il proclame peireillement nulles les élections aux églises paroissiales. Il suspend de l'ordre épiscopal les prélats consécrateurs, à savoir les évêques d'Autun, de Lydda, de Baljylone. Cependant la sévérité se tempère de mansuétude. La peine de la suspension est prononcée, mais le Saint-Siège ajourne encore les suprêmes censures. Le document pontifical se termine en exhortant les assermentés au repentir. Quant aux prélats, pr très et catholiques fidèles. Pie VI les b nit, les consolide, les encourage, et leur appliquant une parole de saint Léon :
(1) Archives nationales, AD^n.
(2) Dépêche du cardinal de Bernis à M. de Montmorin, 19 janvier 1791 {Archives des araires étrangères).
« Je VOUS félicite, dit-il, de ce que vous êtes demeurés inébranlables dans la doctrine évangélique et apostolique. »
Les brefs sont prohibés en France. En dépit des défenses, un zèle actif parvient à les propager. Clandestinement, ils sont imprimés, puis transmis par petits ballots à des adresses soigneusement choisies pour dépister les soupçons. Ils arrivent tard, souvent à deux ou trois mois de leur date, mais ils arrivent. Dans les villes, des femmes pieuses emploient, pour les répandre, toutes les ruses d'un dévouement que surexcite l'obstacle. Dans les campagnes, les prêtres insermentés les notifient aux plus lettrés, les résument pour les plus humbles; les plus hardis d'entre eux, sans crainte des poursuites, les lisent au peuple dans les oratoires privés, dans les chapelles de châteaux. Les paysans n'ont point énervé leur foi dans les discussions du siècle, qui ont contesté ou amoindri la primauté romaine. Dans les profondeurs de leur mémoire engourdie, ils retrouvent par fragments, mais intact, l'enseignement de leur catéchisme, et ils s'encouragent à la constance. Les assermentés eux-mêmes sous la parole de Pie VI, en plusieurs endroits, se rétractent en grand nombre. De plus en plus la société religieuse est di\isée en deux camps ennemis. Dans la langue, deux mot« s'introduisent, créés à point nommé pour peindre le déchirement des âmes, celui d'intrus, celui de réfractaire. Ces deux mots, mots terribles, mots maudits, traverseront la Révolution. Prêtre intrus, prêtre réfractaire! Le premier apparaît comme un excommunié hors de la loi spirituelle; le second comme un proscrit hors de la loi civile, bon aujourd'hui à interner, demain à emprisonner, après-demain à immoler; et voilà du même coup la guerre intestine déchaînée.
Cette guerre pouvait-elle encore être évitée? A Paris, des hommes se rencontrèrent, d'une confiance assez tenace pour l'espérer. De là, une tentative mémorable pour organiser l'existence parallèle des deux Eglises et assurer aux catholiques fidèles l'exercice de leur culte.
Entre le parti de la cour et le parti du désordre, tout un parti existait, probe, éclairé, passionné pour la paix civile, capable de beaucoup d'erreurs par utopie, présomption, faiblesse, inexpérience, mais pur d'intentions, ennemi non seulement du crime mais de toute violence. Ce parti avait deux représentants illustres : Bailly, Lafayette. Il dominait dans l'état-major et dans les bataillons les plus solides de la garde nationale, dans la bourgeoisie, dans la magistrature, en plusieurs des corps administratifs et, en particulier, dans le directoire du département de Paris. En ces milieux, la Révolution avait été accueillie avec enthousiasme; depuis quelques mois on recherchait, avec une pointe d'inquiétude, le mot qui la pourrait clore. En matière religieuse, la disposition générale était l'indifférence. Eglise poiu" Eglise, on préférait l'Eglise assermentée. On l'avait patronnée, on la patronnait encore. Surtout on eût souhaité que le roi donnât l'exemple personnel de l'adhésion au culte officiel. Mais quels que fussent ces sentiments, on repoussait tout aspect de persécution. A défaut de l'Evangile, on croyait à la Déclaration des droits de Vhomme, et avec une bonne foi entière on en poursuivait l'application.
Pour ces hommes à l'optimisme robuste, les récents spectacles avaient été pleins de cruels mécomptes. Ils ignorai ient
OU ne savaient qu'incomplètement ce qui se passait dans les provinces. Ce qu'ils observaient tout prés d'eux suffisait à leur ouvrir les yeux.
Ils voyaient, à l'occasion du serment, le trouble dans les paroisses, la scission dans le clergé, la discorde jusque dans les familles. Dans l'Assemblée, ils surprenaient des signes non moins inquiétants. Sous les résistances, les députés s'exaspéraient. Trop vains pour douter de leur œuvre, ils attribuaient tous les maux à l'incivisme des réfractaires et, loin d'adoucir la Constitution civile, ne songeaient qu'à étendre l'obligation du serment. Par un décret du 5 février 1791, ils l'avaient imposé aux prédicateurs; ils méditaient d'y soumettre pareillement les aumôniers des collèges ou hôpitaux et toutes les personnes préposées à l'instruction. Quelque trouble surgissait-il? Bien vite, sans examen, ils accusaient les menées sacer«Jotales. Parmi eux régnait une disposition brutale à juger les choses légitimes, non parce qu'elles étaient équitables, mais parce qu'ils les vouladent ainsi. Un jour, à propos d'une des lois religieuses, un député de l'ordre ecclésiastique reprochait à l'un de ses collègues, M. Dionis du Séjour, de l'avoir votée et lui disait : « Le décret est injuste. — Eh! qui vous dit qu'il soit juste, répliqua M. Dionis du Séjour? » Une vigilance soupçonneuse épiait partout les menées de ceux qu'on appelait les fanatiques. Le 19 février 1791, les tantes du roi, quittant leur résidence de Bellevue, partirent pour Rome. Leur dessein était de chercher à l'étranger la liberté de leurs pratiques pieuses. A la nouvelle du départ, l'émoi fut grand. Les voyageuses furent retenues quelques instants à Moret, puis arrêtées à Arnay-le-Duc, et eurent quelque peine à continuer leur route. A la manière d'une question d'Etat, ■ l'affaire vint à l'Assemblée. Un mot du représentant Menou mit en lumière la puérilité du débat : • Qu'importe, dit-il, que trois femmes aiment mieux entendre la messe à Rome qu'à Paris? » — Cependant les catholiques se portaient en foule
vers les chapelles des hôpitaux et des couvents de religieuses où les prêtres insermentés, non seulement célébraient la messe, mais prêchaient, confessaient, exerçaient, en un mot, toutes les fonctions de leur ministère. Aux abords de ces chapelles situées souvent dans les faubourgs, on voyait chaque dimanche, parfois aussi dans la semaine, de longues files d'équipages d'où descendaient des femmes élégantes. Elles s'entassaient dans la nef trop petite, débordaient sous le porche; entre les offices, elles assiégeaient les confessionnaux; car il y avait alors, suivant une expression de Madame Elisabeth, « un retour à Dieu de toute la bonne compagnie ». Dans ces quartiers pauvres, une curiosité mêlée de malveillance envieuse épia ces allées et venues. Bientôt une grande rumeur s'éleva contre ces conciliabules de dévotes et surtout contre les religieuses qui donnaient, disait-on, un asile aux réfractaires. Contre celles-ci toutes sortes de bruits furent inventés : on disait des unes qu'elles dépensaient en débauches avec leurs confesseurs l'argent reçu par elles pour le soulagement des malades; on attribuait aux autres le dessein de jeter de l'huile bouillante sur la tête du nouveau curé le jour de son installation. Toutes les calomnies, en ce temps-là, étaient crues, et plus elles étaient atroces, plus elles avaient le droit d'être niaises. Les abominables diffamations portèrent leurs fruits. Le 7 avril, au faubourg Saint- Antoine, la maison des filles de Sainte-Marie fut envahie, au milieu des messes, par une troupe de femmes encadrées d'hommes pour les soutenir. Ces femmes portaient des verges à la main; elles atteignirent plusieurs sœurs tourières et se mirent à les fustiger. Les mêmes scènes honteuses, ordonnées, dit une brochure contemporaine, par « le Sénat populaire », se répétèrent le lendemain et le surlendemain dans une quinzaine d'églises ou de chapelles de couvents. Trois cents femmes furent, dit-on, flagellées (1).
(1) Le fouet donné aux sœurs grisettes le 7 avril 1791, Paris 1791. — Liste de toutes les sœurs et dévotes qui ont été fouettées par les dames des
A Paris, l'indignation se proportionna à la lâcheté de l'attentat. Le roi, par l'organe du ministre de l'intérieur, M. Delessart, se plaignit, avec plus d'énergie que de coutume, de l'ordre public violé. La lettre était adressée au directoire du département de Paris. Justement le directoire de Paris gardait la tradition libérale et l'attachement aux principes qui avaient dicté la déclaration des droits. Là siégeaient le duc de La Rochefoucauld, Talleyrand, Sieyès. A ce^ hommes, premiers ouvriers de la Révolution mais tout effrayés de leur œuvre pervertie, l'occasion parut belle pour introduire en un texte positif les maximes proclamées en 1789 et qui semblaient oubliées. De là un arrêté pris le 11 avril 1791 et qui, sous couleur d'acte de police, visait la législation elle-même.
L'innovation législative se cachait habilement sous le luxe des mesures d'ordre. Bien plus, on traitait avec une singulière rigueur ceux qu'on voulait protéger. Les premières dispositions semblaient empirer le sort des insermentés. Un préposé laïc, nommé dans chaque paroisse de Paris, aurait pour mandat d'interdire toutes fonctions ecclésiastiques aux prêtres non munis d'une licence épiscopale. Les chapelles des collèges, des hôpitaux, des maisons de charité, des couvents de religieuses, ne seraient conservées qu'à la condition qu'elles fussent fermées au public; en outre, elles devraient être desservies par des prêtres ayant à cet effet mission de l'évêque. Seules les religieuses cloîtrées avaient l'entière liberté de choisir leur aumônier. Ainsi les catholiques fidèles se trouvaient expulsés des lieux où jusqu'ici ils s'étaient rassemblés pour leurs cérémonies. C'est sous la devanture de ces règlements comminatoires que se dissimulait tout un régime nouveau. L'article 11 de l'arrêté autorisait « tous particuliers ». voulant se réunir a en grand nombre pour l'exercice d'un culte religieux quelconque, à
Marchés dans différents quartiers de Paris, Paris, 1791. — V. aussi Annales patriotiques, journal libre dirigé par M. Mercier et M. Carra, 9 avril 1791.
louer pour cet usage tels édifices qu'il leur plairait ». Avec une opportune habileté, on donnait au texte une portée générale et, bien qu'on ne pensât qu'aux catholiques romains, on avait la précaution de ne pas les nommer. Cette liberté était subordonnée à deux conditions. On exigeait d'abord que, sur la porte principale des lieux consacrés au culte, fut placée une inscription approuvée par le Directoire et marquant la destination de l'édifice. On proscrivait, en outre, en ces réunions toute attaque, soit contre la Constitution ou les lois existantes, soit contre les autorités établies. Quant aux peines qui réprimeraient ces infractions, on s'en remettait à l'Assemblée. Tel était l'acte du Directoire. Il était modeste, car il débutait par des mesures de détail; mais en même temps il découvrait une hardiesse très osée; car il semblait l'acte récognitif de la déclaration des droits, et quelles que fussent les restrictions ou les rigueurs, il donnait un corps, une réalité à un principe toujours méconnu ou contesté dans le passé, celui de la liberté religieuse.
L'arrêté était du 11 avril. La semaine sainte allait s'ouvrir. C'était le temps des grandes solennités chrétiennes. Quelque insuffisant que fût l'octroi, les catholiques, dans le quartier Saint-Sulpice, résolurent d'expérimenter de suite le régime nouveau. L'ancien curé, l'abbé de Pancemont, était demeuré sur la paroisse. Sur le quai Voltaire, l'église des Théatins était vacante. Sous le nom d'une tierce personne, il la loua à la municipalité. Le 16 avril, la déclaration fut faite au Directoire. Il fut convenu que, sur le portail, serait gravée cette inscription : Edifice consacré au culte religieux par une société particulière : paix et liberté. Le lendemain, jour des Rameaux, l'église s'ouvrirait pour les offices (1).
On vit alors ce que pèse, pour les hommes de révolution, la liberté. Le dimanche 17, avant sept heures du matin, l'église fut entourée par les gens des clubs. Soit erreur ou malen-
(1) Histoire des événements arrivés sur la paroisse Saint-Sulpice pendant la Bévolution, p. 56. — Moniteur, 20 avril 1791.
tendu, soit à cause de l'heure matinale, l'écriteau n'avait point encore été placé. Les fidèles arrivaient; ils furent insultés, obligés de rebrousser chemin, violentés s'ils essayaient de pénétrer jusque dans le temple. Sur la porte, une poignée de verges fut attachée avec cette inscription : Avis aux dévotes aristocrates, médecine purgative distribuée gratis. Bailly survint, requit la garde nationale, fît arracher le placard. Dès qu'il fut éloigné, on le replaça en y ajoutant ces mots ; Oté par ordre de M. Bailly, replacé par celui des citoyens. Le Directoire, prévenu, rédigea en hâte une adresse qui proclamait la légalité de la réunion. L'affiche fut arrachée. Le lendemain, beaucoup de journaux justifièrent l'émeute, la colorèrent presque d'un aspect religieux : les vrais schisrnatiques étaient, disaient-ils, les sectateurs des Théâtins, et il ne devait pas y avoir deux cultes dans une même religion (1).
Si faibles (jue fussent les Constituants, leur honnêteté se révolta. L'arrêté du Directoire bénéficia de ce retour. Quand il fut déféré à l'Assemblée, on put discerner chez un grand nombre de députés le désir sincère d'une combinaison qui réglât, sans trop de vexations, le sort des non-conformistes et, par cette tolérance, prévînt la guerre civile.
Toutefois la question ne fut point résolue sans débat. En deux séances, le 18 avril et le 7 mai, elle vint à l'ordre du jour. Tout le monde s'accorda pour proclamer la liberté; seulement une doctrine surgit, perfide et subtile à la fois, qui, tout en lui rendant hommage, aboutissait à la supprimer.
Cette doctrine eut pour orateur Treilhard. Il était de ces hommes néfastes, tout imprégnés des plus despotiques maximes de l'ancien régime, et prêts à empoisonner de ces maximes tout régime nouveau propice à leur ambition ou à leur envie. A toutes les spoliations ecclésiastiques son nom
(1) V. Les Révolutions de Paris, n» 93, p. 59.
s'était associé. C'était sa manière à lui d'être libéral, car il se piquait de l'être, et jamais il n'abattrait une liberté qu'en la saluant. « La liberté des cultes, dit-il, est nécessaire parce qu'elle est une conséquence de vos décrets ». Ayant parlé de la sorte, il affecta très artificieusement de ranger dans la même foi les prêtres qui avaient prêté le serment et ceux qui l'avaient refusé. « Ils sont, continua-t-il, les adorateurs d'une même religion; seulement les uns sont fonctionnaires publics et les autres ne le sont pas. » Le plus sûr moj'en d'étouffer le culte non conformiste, c'était de nier qu'il y eût deux cultes. Les journaux démagogiques avaient déjà hasardé la thèse. Avec un aplomb osé, Treilhard la creusa : « Je ne connais, dit-il, qu'un culte dans l'Eglise catholique, apostolique et romaine; il ne peut en exister deux. Je ne puis voir une ligne de démarcation là où il n'y en a pas. » Il continua en ces termes : « Adopter l'arrêté du Directoire, ce serait dire que la nation est schismatique, ce qu'elle n'est pas, ce qu'elle ne peut pas être. » Ainsi ceux qui avaient créé la scission entreprenaient de la nier et refusaient la liberté, sous le prétexte même de cette unité qu'ils avaient brisée. Treilhard ressaisissait sa pensée en lui communiquant une forme plus tangible : « Supposons, dit-il, que le ci-devant archevêque de Paris vienne aux Théatins faire des fonctions publiques, ordonner des prêtres; vous auriez établi la scission, le schisme, vous le perpétueriez. » Aux ecclésiastiques insermentés Treilheird ne reconnaissait qu'un droit, celui de dire la messe, peut-être celui de confesser; puis ils disparaîtraient obscurément, par extinction, comme de vieux prêtres habitués qu'on enterre un à un. Mais, en abaissant les non-conformistes à l'état de parias dans le culte officiel, l'orateur les enfermait dans ce même culte et les y enserrait jusqu'à les étouffer. Avec toute l'obstination et aussi toute la hardiesse du sophisme, il répétait : la liberté des cultes suppose plusieurs cultes; et, pour être mieux proscripteur, il ne se lassait pas de redire qu'il n'y en avait qu'un. Ainsi
imposait-il l'entière servitude sous l'invocation même de l'entière fraternité.
La cause de la liberté religieuse trouva dans l'Assemblée deux champions : Talleyrand, Sieyès.
« Je m'applaudis, dit Talleyrand, d'avoir prêté serment; car mon serment me donne l'espoir d'être écouté en prononçant des paroles qui ne sauraient être suspectes en ma bouche. » Avec une hardiesse assez singulière chez un prélat d'ancien régime, il proclama comme un principe absolu l'entière liberté des cultes. Cette liberté, dit-il, est due aux protestants, aux juifs eux-mêmes; de quel droit la refuserait-on aux catholiques non conformistes? On se tromperait fort, continua-t-il, en exceptant les non-conformistes de la liberté commune sous prétexte qu'il n'existe pas de second culte catholique. C'est à la faveur de ces maximes que l'esprit de persécution renaîtrait aujourd'hui. Talleyrand s'appliqua à préciser la condition du prêtre insermenté : il n'est point un suspect; nul n'a le droit de mettre en doute son patriotisme : la seule déchéance résultant du refus de serment, c'est l'inaptitude à remplir les fonctions ecclésiastiques rétribuées par la Nation. Toute autre interprétation n'aboutirait qu'à l'intolérance et, sous prétexte d'éteindre l'ancien fanatisme, on en rallumerait incontinent un nouveau. A l'appui de l'arrêté du Directoire, Talleyrand invoqua enfin l'intérêt de la paix générale : si on proscrit les assemblées publiques des non-réformistes, on ne pourra empêcher leurs assemblées particulières : ce qui sera dangereux, ce seront les conciliabules qu'aucune autorité ne pourra surveiller, où toutes les prédications se donneront carrière et qui se transformeront en foyers de conspirations.
Ainsi parla Talleyrand. Après lui, Sieyès défendit à son tour l'arrêté du Directoire. Il flétrit les récents désordres : Les catholiques non conformistes s'étaient rassemblés pour l'exercice de leur culte : en quoi étaient-ils factieux? Quelle loi interdisait les réunicni paisibles et sans armes? L'orateur
railla la subtilité sophistique qui, tout en reconnaissant la liberté religieuse, refusait l'exercice de cette même liberté. « N'avez-vous, dit-il, proclamé la liberté qu'avec l'intention qu'on s'en privât jusqu'à nouvel ordre? Est-ce qu'une liberté peut être en principe sans être en conséquences? La liberté ne serait-elle qu'un dépôt d'abstractions dont le législateur se serait réservé la clef pour n'en laisser sortir que peu à peu, et à son gré, quelques parcelles appropriées aux circonstances? » Et résumant sa pensée en un mot, Sieyès ajouta : « Si telle est la liberté qu'on veut nous donner, elle ne vaut pas la Révolution. » En passant, il flétrit cette partie du comité^ecclésiastique qui n'avait vu dans les événements récents qu'une occasion superbe de venger les injures de Port-Royal. « Si vous voulez excepter les catholiques romains de la liberté généreJe, poursuivit Sieyès, dites-le, et faites franchement vous-même cette loi d'excep» tion. »
La tolérance l'emporta sur l'esprit sectaire. L'Assemblée homologua d'une façon générale l'arrêté du Directoire de Paris. Par un décret du 7 mai, elle reconnut aux prêtres insermentés le droit de dire la messe, mais la messe seulement, dans les églises constitutionnelles. En second lieu, elle autorisa implicitement les catholiques non conformistes à s'assembler pour la célébration de leur culte en des édifices loués par eux. Toutefois, une disposition pénale fort dure fut édictée comme une permanente menace : ces édifices seraient immédiatement fermés en cas d'attaque contre la Constitution et en particulier contre la Constitution civile du Clergé.
La droite ne prit point part au vote. On ne s'étonnera qu'à demi de cette abstention si l'on songe à tous les sacrifices qui étaient le prix de la liberté, si l'on mesure tout ce que la liberté elle-même avait de fragile et d'incertain. A ceux qui, pendant des siècles, avaient dominé, on imposait ï'abdicaiion de leur prééminence. Ils étaient chassés des
temples que la foi de leurs pères avait édifiés. Dans les églises qui portaient partout les marques de leur piété, ils ne seraient admis que par grâce, pour la messe et, disait le texte de la loi avec une vigilance ombrageuse, pour la messe seulement. A Paris, les chapelles où, depuis leur disgrâce, ils avaient cherché un asile, leur seraient fermées. C'est moyennant cette dure rançon qu'ils achetaient le droit de louer des emplacements pour leur culte et de s'y assembler. Cette liberté même serait doublement précaire par l'embarras de l'exercer, par le perpétuel contrôle du pouvoir. Il faudrait trouver des locaux, parer la nudité de l'édifice, quêter pour la décence du culte, vivre dans l'humilité des communautés religieuses aaissantes, tandis que tout à côté l'église usurpatrice étalerait tout ce qu'avait accumulé la munificence des aïeux. Ce serait le sort de l'enfant légitime frustré de l'héritage aiprofit du fils de la concubine. Quand, au prix de tant d'abnégation, on aurait cru obtenir la liberté de la prière, on sentirait la main de l'autorité toujours prête à frapper. Aux termes de la loi du 7 mai, toute parole contre la Constitution et spécialement contre la Constitution civile entraînerait la fermeture du lieu de réunion. Mais l'Eglise constitutionnelle étant née d'un déchirement avec l'Eglise ancienne, serait-il possible que les non-conformistes, par un miracle de charité, par un miracle plus grand d'adresse, s'abstinssent toujours de dénoncer ceux qui les avaient supplantés, ceux q^i'ils avaient le devoir doctrinal de condamner?
On comprend que, dominés par ces pensées, beaucoup de catholiques aient répugné au présent offert par les mains un peu suspectes de Talleyrand et de Sieyès. Si incomplet que fût le décret du 7 mai, il offrait pourtant ce grand avantage d'incarner, dans un texte positif, l'un des principes inscrits dans la déclaration des droits, et, à ceux qui étaient exclus du privilège, d'assurer du moins un minimum de liberté. La sagesse conseillait donc d'accepter l'insuffisant bienfait, de mettre à profit avec une résolution virile la parcimonieuse
bienveillance de l'assemblée. Ainsi en avaient jugé les catholiques de Saint-Sulpice qui, dès le lendemain de l'arrêté du Directoire, avaient loué la chapelle des Théatins. On avait beaucoup parlé de ressusciter la primitive Eglise. Cette primitive Eglise, elle revivrait parmi ces fidèles, ayant des premiers chrétiens la pauvreté, en ayant aussi le sort un peu incertain, et, comme eux, guettés par la persécution. Retrouveraient-ils pareillement la ferveur des premiers âges? Peut-être la pierre nue où ils s'agenouilleraient serait-elle plus saine pour eux que tout le luxe où tant d'âmes s'étaient amollies. Qu'ils fussent unis dans le recueillement de l'épreuve, inviolablement serrés autour de leurs pasteurs, aussi riches de vertus que dénués de biens terrestres, forts par leur nombre, plus forts encore par leur foi épurée, et ils déborderaient bientôt l'Eglise officielle livrée à sa pompeuse et opulente solitude. On verrait alors, sans secousse, par la force dissolvante des choses, s'effondrer d'elle-m.ême l'œuvre factice de la Constitution civile.
Je m'arrête, de peur de toucher ici à l'histoire hypothétique. A la loi manquerait l'épreuve de l'expérience. On vient de voir une tentative pour assurer aux non-conformistes un état légal. La tentative se perdrait dans le tumulte des passions. Même limitée par tant d'entraves, cette liberté paraîtrait trop large encore pour ceux qui ne voyaient dans la Révolution que le droit de proscrire. L'essai d'Eglise libre succomberait par trois grandes causes : la faiblesse de l'autorité — l'exaspération intolérante du clergé constitutionnel — la brutale intervention des clubs — et, sous ces trois influences maltresses qu'il faut maintenant décrire, la guerre civile se développerait.
Par chaque courrier les autorités départementales recevaient de vrais ballots de proclamations, de discours, de décrets. Incontinent il fallait lire, afficher, notifier tout ce qu'avait enfanté la fécondité législative. Puis les envois se faisaient aux districts qui opéraient eux-mêmes la répartition entre les communes. Dans ce volumineux bagage se glissa, vers la fin de mai 1791, la loi qu'on vient d'analyser. Tout concourait à ce qu'elle passât inaperçue ou fût ma] comprise. Elle tenait peu de place, ne se composant que de deux articles. Par ses dispositions comminatoires, elle offrai l'aspect d'une loi pénale plutôt que d'une loi de liberté. Les membres des directoires départementaux étaient d'ailleurs mal préparés pour cet état nouveau. Leur éducation leur avait enseigné la toute-puissance de l'Etat. Jamais Us n'avaient imaginé d'autre culte que le culte officiel. Ce qu'ils avaient recueilli d'idées libérales leur était parvenu par les philosophes : or, dans la bouche des philosophes, liberté voulait dire guerre à l'idée religieuse; et pour adapter ce mot à la protection des catholiques, il faudrait renverser toutes les notions dont on avait vécu jusque-là.
Ce n'était pas que les magistrats locaux fussent mal intentionnés ou pervers. Beaucoup d'entre eux ne souhaitaient que la paix. Seulement ils étaient faibles. Ils auraient besoin qu'une impulsion virile, venue de haut, stimulât leur courage et les affermît dans la tolérance, qu'en autres termes la loi du 7 mai, un peu équivoque en sa rédaction, fût soulignée, mise en relief, éclairée à leurs yeux par la glose qui l'accompagnerait. Ainsi s'habitueraient-ils peu à peu à cette idée jugée étrange, inouïe, incroyable, que les catholiques
romains pussent être les bénéficiaires de la liberté; ainsi les catholiques romains eux-mêmes, un peu étonnés d'abord, se façonneraient-ils à un régime qu'ils n'eussent jamais imaginé. Pour cette acclimatation une loi ne suffisait pas^ il faudrait le commentaire persévérant, ferme surtout, qui prêcherait le respect des droits d'autrui. Or, ce libéralisme ferme et bienfaisant, on ne le trouverait nulle part.
On ne le trouverait pas dans l'Assemblée. Elle avait voté la loi du 7 mai, mais c'était tout. Au fond la thèse sophistique de Treilhard la travaillait. Son grand soin, en matière religieuse, était alors d'intercepter les brefs du pape. De là une loi pleine de rigueur contre quiconque imprimerait, lirait, distribuerait les actes pontificaux. Une autre loi s'élaborait contre tout curé remplacé qui continuerait à exercer les fonctions ecclésiastiques. Toujours reparaissait la même idée, celle de la Constitution civile implantée par force. Visiblement la loi du 7 mai n'avait été qu'un intermède; elle ne marquait pas un point d'arrêt.
Dans les autres nouvelles venues de Paris, les autorités départementales discernaient bien une orientation, mais dans le sens de l'intolérance, non de l'apaisement. Partout elles voyaient la violence, et la violence impunie.
On a parlé des brefs du pape. Quand ils furent connus à Paris, une manifestation s'organisa. Un matin — c'était dans les premiers jours de mai — un mannequin haut de huit pieds et qui représentait le pape Pie VI fut dès six heures amené sur un tombereau, de la Porte-Saint-Bernard, et déposé au Palais- Royal, dans le passage Radziwill. A dix heures, les rassemblements commencèrent autour du Café de Chartres. Un homme monta sur un banc et lut un réquisitoire préparé de longue main, car il était imprimé depms l'avant-veille. Il dénonça dans Pie VI le « Mathan italien b et conclut en demandant que l'effigie du pape fût livrée aux flammes. Les applaudissements éclatèrent, concertés d'avance aussi bien que le discours. Les affidés allèrent
quérir le mannequin, l'étalèrent aux yeux de ceux qu'on appelait le peuple. Sur le front et sur la poitrine deux écriteaux furent fixés; on inscrivit sur l'un le mot fanatisme, auv l'autre le mot guerre civile : dans la main gauche fut placé l'un des deux brefs; dans la main droite un poignard : aucun ornement ne manqua, ni le rochet, ni la croix, ni l'anneau, ni la calotte, ni l'hermine. Puis, la mise en scène se continuant, des gens armés de cannes se précipitèrent sur l'effigie et la frappèrent avec de grandes apparences de fureur. Entre temps, un étranger, survenant comme par hasard et qui avait eu justement « des parents assassinés dans les troubles de Nîmes », se livra, dit le récit du témoin auquel nous empruntons ces détails, « à une triste mais naturelle vengeance sur la machine inanimée ». Puis le bûcher s'alluma, alimenté par un grand nombre d'exemplaires de VAmi du Roi, et au milieu de cris sauvages, le mannequin fut dévoré par le feu (1).
Durant cette longue matinée, la police avait mis sa vigilance à se trouver ailleurs. Le nonce, M. Dugnani, dénonça le scandale. M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, saisit de l'affaire son collègue, M. Delessart, ministre de l'intérieur. M. Delessart saisit à son tour le procureur général syndic du département. Pendant tout le mois de mai, la plainte voyagea de bureau en bureau, dans une grande émulation de peur. Le 26 mai 1791, le représentant du Saint-Siège renouvela ses doléances. « Je vois avec surprise, écrivait-il à M. de Montmorin, que rien n'est fait et qu'on cherche peut-être à effacer par l'oubli ce qui ne peut l'être que par une réparation convenable. » Le 29, le nonce partit pour Aix-les-Bains, s'absentant, disait-il, pour deux mois, en réalité pour toujours. Il laissa la gestion de la nonciature à M. Quarantotti, qui lui-même quitterait bientôt Paris. Comme il venait d'arriver à Aix^ une lettre l'y rejoignit, qui
(1) V. £« Courrier des 83 départemenis, par GORSAS, t. XXIV, a» 4. — V. aussi Les Révolutions de Paris, n" 95, p. 186.
était de Montmorin. Celui-ci s'excusait fort : « Les évén©« ments, disait-il, n'avaient pas permis de donner à la poursuite toute l'activité dont elle était susceptible (1). »
Quelle ne devait pas être, sur les autorités provinciales l'influence dissolvante de ces scènes scandaleuses! EUee eurent bientôt une autre occasion de s'étonner en voyarit la loi du 7 mai méconnue sur les lieux même où elle avait été promulguée.
En dépit des avanies récentes, les catholiques romains ne voulaient pas renoncer à l'usage paisible de l'église des Théatins. Le jour de l'Ascension leur parut une occasion favorable pour se réunir de nouveau. C'était le jeudi 2 juin. Dès quatre heures du matin, les messes commencèrent. Sur le quai presque désert, il n'y eut longtemps d'autres allées et venues que celles des fidèles. Vers neuf heures se montrèrent les premiers groupes de séditieux. Ils grossirent à l'aise, la force publique étant absente. Pour une manifestation hostile tout prétexte manquait, car sur le portail de l'église, s'étalait en grandes lettres l'inscription approuvée par le Directoire et voulue par la loi. Toutes sortes de bruits furent répandus sur les non-conformistes : c'étaient, disaiton, les vrais schismatiques et aussi, ajoutait-on, des profanateurs; car ils avaient, à ce qu'on affirmait, « communié, le matin même, deux ou trois fois de suite ». Pendant la célébration d'une des messes, une violente poussée jeta dans le temple une centaine de perturbateurs, suivis bientôt d'autres bandes. Soit hésitation, soit reste de respect pour les saints mystères, ils s'arrêtèrent quelques instants; mais dès rite, missa est, ils firent irruption dans le choeur, brisèrent les bancs, les chaises, dispersèrent violemment les fidèles, saccagèrent l'autel. La garde nationale arriva, mais, suivant la coutume, trop tard. L'après-midi les vêpres se dirent, cette fois, dans le calme; car la force publique proté-
(1) Archives du ministère des affaires étrangères.
geait l'église, et dans la nef avaient pris place Bailly et Lafayette, un peu confus de la surprise du matin. Le soir, les séditieux, ne pouvant faire mieux, détachèrent l'inscription posée sur la porte de l'édifice et la brûlèrent. Le lendemain au reproche d'intolérance, les feuilles jacobines ne manquèrent pas de répondre par l'argument de Treilhard : « Le peuple, disaient les Révolutions de Paris (1), voit manifestement dans le culte des réfractaires une profanation du sien. 11 ne veut pas deux religions catholiques romaines. Selon lui, c'est bien assez d'une. » Le même journal ajoutait : a C'est par amour même pour la loi que le peuple l'enfreint en ce moment. »
En tout Etat régulier, les ministres, organes du pouvoir exécutif, impriment aux autorités locales la direction, et veillent à ce que les lois soient observées. L'Assemblée avait méconnu toutes ces règles. Elle avait décidé que les ministres no pourraient être pris qu'en dehors d'elle, n'auraient pas le droit de participer à ses délibérations. En établissant partout l'élection, elle leur avait ravi le choix des fonctionnaires : les seules nominations qui leur fussent conservées étaient celles des commissaires du roi, et en partie celles aux grades militaires. Ne nommant pas les agents du pouvoir, ils ne les dirigeaient pas davantage. C'est vers l'Assemblée que se tournaient les membres des corps élus; et les représentants, par la voie de leurs comités, s'étaient habitués à transmettre partout des avis, des ordres même. Vivant dans la terreur perpétuelle des députés, les ministres souriaient aux gens de gauche et en revanche évitaient les gens de droite, de peur, dit un contemporain, de se défavoriser (2). Leui' unique ambition était de sauvegarder de leur mieux la paix matérielle : comme les catholiques non-conformistes n'avaient pour eux que leur bon droit et leurs prières, comme leurs adversaires se montraient tout menaçants de tapage, il était
(2) Mo:ntlo3IBB, Mémoires, t. II, p. 80.
aisé de deviner quels seraient les sacrifiés. Le grand souci en matière religieuse semblait être de faire taire le pape que volontiers on eût jugé le provocateur. Bernis, qui s*était démis de ses fonctions, avait pour remplaçant un simple chargé d'affaires. Le 14 juin 1791, Montmorin lui écrivait : « Je voudrais que la cour de Rome se livrât au silence lorsqu'elle a la conviction que plus elle parle, plus elle ajoute aux difficultés de ramener le calme (1). » Quand on voulait obtenir une mesure d'ordre, volontiers on la payait par quelque révérence à l'Eglise constitutionnelle. C'était comme la rançon qui permettait d'être modéré impunément. Vers la Constitution civile allaient d'ailleurs, en général, les préférences personnelles des ministres, et l'un d'eux, le garde des sceaux Duport-Dutertre, s'était môme engagé dans cette voie jusqu'à la passion.
Au sommet de la hiérarchie, la Constitution avait gardé le roi. On commençait à le désigner d'un nom où se peignait l'anéantissement de la monarchie : on l'appelait le « premier des fonctionnaires publics ». L'humiliation n'eût pas été sans avantage si le souverain, descendu à l'état de fonctionnaire, eût du moins ressaisi et exercé sa fonction. Loin de montrer à ses sujets la voie, le malheureux prince se traînait, par des chemins souvent obliques, dans l'indécision et l'impuissance. En matière religieuse, son histoire — et il faut ici la dire au risque de remonter un peu en arrière — n'était, depuis plusieurs mois, que celle de ses tortures morales.
Il avait sanctionné la Constitution civile, puis la loi du serment. En pliant sous l'Assemblée, il avait réservé, cru réserver sa conscience individuelle, et dans la chapelle des Tuileries s'étaient réfugiées toutes les pompes de l'ancienne Eglise. Pendant tout l'hiver, le monarque avait porté ce double rôle, pieux jusqu'à la dévotion dans son palais, et
(1) Dépêche de M. de Montmorin à M. Bernard, 14 juin 1791 {Archives du ministère des affaires étrangères).
au dehors couvrant le schisme de son manteau royal. Le temps pascal était venu, avec les obligations confessionnelles qu'il ramène pour les catholiques et que l'étiquette autant que la foi consacrait à la cour de France. A ce moment, un grand scrupule avait saisi le prince, celui de son indignité à participer aux divins mystères. Il regardait son acceptation des décrets comme un acte forcé, conservait au fond du coeur la résolution de rétablir, s'il recouvrait la puissance, le culte catholique. Mais ces dispositions suffisaient-elles pour l'accomplissement du devoir chrétien? Un prêtre, consulté par lui, avait entrepris de le rassurer. Non apaisé, il avait invoqué les lumières de M. de Bonal, évêque de Glermont. C'était le 15 avril. Sa lettre, quoique très humble par son objet, trahissait cependant une impatience un peu ombrageuse et une humeur où refluait un souvenir de la toutepuissance : car il exigeait que le prélat se concertât de suite avec d'autres évêques, que la réponse lui parvint sans délai, c'est-à-dire le lendemain à midi, que sa lettre lui fût renvoyée. L'évêque, bien que fort perplexe, avait conseillé, par une note du 16 avril, de surseoir à la communion pascale (1). Le prince, à la manière des irrésolus, n'aimait pas à détruire. Il déposa sa lettre et celle de M. de Bonal en une cachette qu'il croyait sûre et où, dix-huit mois plus tard, on la découvrirait pour l'invoquer contre lui.
Les partisans du décret sur le serment avaient une ambition, celle de faire de Louis XVI un constitutionnel pratiquant. Leur triomphe eût été de traîner le monarque à Saint-Germain-l'Auxerrois, de l'y agenouiller au banc de communion, de le courber sous la main du curé assermenté. Terrifié par l'image de cette apostasie publique, le pauvre prince avait imaginé de se défendre, à la façon des faibles, en fuyant. Il avait formé le dessein d'un séjour à Saint- Cloud. Le prétexte serait d'y chercher, au premier retour
(1) Pièces trouvées dans l'armoire de fer du château des Tuileries, 3» collection, pièces I.XIX, LXX.
du printemps, le repos de la campagne. Le motif réel du voyage était d'échapper aux obsessions des assermentés. Le départ fut fixé au lundi 18 avril à dix heures du matin. Le projet s'était ébruité. Toutes sortes de rumeurs s'accréditèrent. Le roi, disaient les uns, voulait aller rejoindre à Saint-Gloud les évêques réfractaires; il y réunirait, ajoutaient les autres, des troupes en vue d'une contre-révolution. Dès le matin, des rassemblements se formèrent autour du château, avec i'mtention proclamée de retenir le monarque à Paris. La matinée s'avançant, ils devinrent si compacts qu'il serait malaisé de les percer. Les voitures de la Cour tout attelées stationnaient devant le palais. Le prince manda Lafayette. Celui-ci répondit qu'il était prêt à exécuter les ordres royaux, mais qu'il ne répondait pas qu'on pût s'ouvrir un passage seins recourir à la force. Pendant quelque temps on parlementa, on hésita; puis le roi contremanda le voyage et, déjà captif, rentra dans ses appartements.
La journée se continua dans l'agitation. Au Club des Gordeliers, on dénonçait le château des Tuileries comme le refuge des prêtres révoltés; on affirmait que le roi, dans sa chapelle, avait communié des mains d'un réfractaire. « La fermentation, mandait au prince l'un de ses conseillers, M. Laporte, a toute la chaleur du fanatisme religieux ». Dans la famille royale, le trouble n'était pas moindre, par le double embarras des devoirs chrétiens à remplir et du courroux populaire à ménager. Mme Elisabeth avait vu son confesseur partir pour Rome avec Mesdames, tantes du roi. « J'aime mieux, écrivait-elle, avoir un confesseur dont on parle peu. » Et dans ce vœu si humble se marquait une dévotion déjà réduite à se cacher. C'est vers ce temps-là que la pieuse princesse se rendit en grand secret rue du Bac, à la maison des Missions étrangères, pour y chercher un prêtre à qui elle pût confier son âme. On lui indiqua un Irlandais, l'abbé Edgeworth. « Il a, écrivait-elle quelques jours plus tard, de l'esprit, de la douceur, une grande cou-
naissance du cœur humain. » Elle ajoutait, ne croyant pas dire si vrai et comme par un pressentiment : o C'est un trait particulier de la Providence qui me Ta fait connaître. »
Autour du roi les instances redoublaient pour l'amener à la pratique ostensible, publique du culte constitutionnel. Les modérés, à part le respect des formes, n'étaient guère moins exigeants que les clubistes des Cordeliers. Le directoire du département de Paris, celui-là même qui venait de rendre l'arrêté du 11 avril, dénonça au prince les hommes dont il était entouré. L'adresse où se renfermaient les avis arriva dans l'après-midi du 18 avril, au moment où les dernières bandes populaires venaient de s'éloigner des Tuileries, a On voit avec peine, disaiient les membres du Directoire, que vous favorisez les réfractaires, que vous n'êtes servi presque que par les ennemis de la révolution. » Puis ils demandaient que le souverain, par « une démarche franche », écartât de lui les soupçons (1). Quelle serait cette démarche franche? Seraient-ce les Pâques constitutionnelles? Serait-ce la disgrâce de certains personnages de Cour ou l'éloignement des chapelains insermentés? Serait-ce un manifeste à la Nation ou à l'Assemblée? Le Directoire ne s'expliquait point.
A ces appels, d'autres conseils s'ajoutèrent. Pendant la nuit du 18 au 19 avril, un conciliabule se tint chez M. de Montmorin où se trouvaient réunis quelques députés. On arrêta le projet d'une démarche d'éclat que le roi, sans être attendu, ferait sans retard à l'Assemblée (2). Dans le même temps, Laporte conseillait au prince de céder aux circonstances « qui n'avaient jamais été aussi critiques » et lui insinuait de faire un règlement sur l'intérieur de sa maison, c'est-à-dire de licencier le personnel de sa cha-
(1) Voir le texte de cette adresse dans les Annales patriotiques de Carra, 20 avril 1791.
(2) Pièces trourées dans l'armoire de fer du château des Tuileries, 3« collection, a» XXXIII.
pelle privée. Le lendemain, le même personnage, à la suite d'une conversation avec Lafayette, suppliait le roi de se rendre le jour de Pâques à Saint-Germain-l'Auxerrois; et il ajoutait cette phrase où se peignait la misérable condition du souverain: « Je ne puis dissimuler à Votre Majesté qu'Elle ne pourra s'en dispenser. C'est le seul moyen d'éviter qu'on ne La force à y faire ses Pâques (1) ».
Ainsi s'exerçait sur le malheureux prince une double pression, pression violente du peuple, pression tenace des modérés. Qu'il écoutât la voix menaçante des séditieux ou la voix moins âpre de ceux qui se disaient ses amis, Louis XVI entendait résonner à ses oreilles le même mot, celui de capitulation. Timide par nature, environné de conseils plus timides encore, le roi, torturé d'incertitudes, lisait, relisait les messages, y inscrivait plus ou moins machinalement une date, une note marginale, puis il les classait — car les indécis aiment à classer — et s'imaginait les avoir dérobés à tous les regards quand il n'avait fait que fournir des documents à l'histoire et des armes à ses ennemis. A travers toutes les perplexités du monarque surnageait la foi vivace du chrétien. Non, il ne recevrait pas la communion d'un prêtre constitutionnel. Plutôt que d'apostasier de kl sorte, il aimerait mieux mourir. Gela dit, sa provision d'énergie se trouvait épuisée, et il se demandait au prix de quelle rançon il obtiendrait, lui roi de France, le pardon de sa fidélité à l'Eglise.
C'est en cet état d'esprit que le 19 avril il reçut l'avis que ses ministres délibéraient, qu'ils lui proposaient de se rendre incontinent à l'Assemblée et d'y prononcer des paroles destinées à ramener le calme. A la chancellerie, le garde des sceaux Duport-Dutertre attendait la réponse du prince. Il avait même rédigé le projet de discours que le souverain prononcerait. Tremblant vis-à-vis
(1) Pièces trouvées dans l'armoire de fer du château des Tuileries, 3« collection, n» XLV.
d^ l'Assemblée, les ministres de Louis XVI étaient très fermes contre le roi. Leur fermeté fut presque violente, comme l'est celle qui naît de la peur. Le monarque céda. Il semble pourtant qu'il ait fait un dernier effort pour affranchir sa conscience; car, de sa propre main, il rédigea un canevas de harangue, retrouvé plus tard, où, tout en réitérant sa sanction des décrets, il réservait ses opinions religieuses personnelles. Ce que le scrupule avait suggéré au monarque fut supprimé comme inutile redondance; et la rédaction de Duport-Dutertre fut, semble-t-il, adoptée en bloc. A l'Assemblée, la séance du matin allait s'achever quand le roi, prisonnier de ses conseillers comme la veille de l'émeute, parut dans la salle du Manège. Il récita la harangue placée entre ses mains. Une seule phrase s'en détachait, le reste étant négligeable, o J'ai juré, disait le prince, de maintenir la Constitution dont la Constitution civile fait partie, et j'en maintiens l'exécution de tou mon pouvoir. »
Le roi regagna les Tuileries. Il restait à souligner la soumission. Au château, la survivance de Tancienne étiquette avait maintenu jusque-là les charges pompeuses de la grande aumônerie, décoration surannée de la royauté très chrétienne. Cet appareil était coûteux autant qu'inutile, et l'avantage serait grand à s'alléger de ces superfluités. Seulement la dignité royale voulait que, pour ces retranchements, le monarque fut juge de l'heure et se gardât de n'être réformateur que par obéissance. Brusquement et comme par l'effet d'une sommation, le sacrifice se consomma. On vit partir le cardinal de Montmorency, M. d' Roquelaure, évêque de Senlis, aumônier du roi, M. de Sabran, évêque de Laon, aumônier de la reine. Puis quelques personnages de grand nom : le duc de Duras, le duc de Villequier, s'éloignèrent aussi de la Cour.
Ce fut l'événement de la Semaine Sainte. On en attendait un autre. Le dimanche approchait. Sûrement le roi ne
communierait point de la main d'un assermenté; mais n'irait-il pas à la messe constitutionnelle? Le jour de Pâques se leva. A toutes volées les cloches sonnèrent à Saint-Germain-l'Auxerrois. A travers le Louvre, à travers l'enchevêtrement des petites rues, on les entendait jusqu'aux Tuileries. Mme Elisabeth, faisant allusion aux rumeurs qui couraient, écrivait : « Le roi ira-t-il à l'office des assermentés? Je ne le croirai que quand je l'aurai vu ». La matinée s'avançant, Louis XVI descendit des Tuileries. A Saint- Germain-l'Auxerrois, la messe paroissiale allait commencer. Comprimant son cœur, il s'y rendit, accompagné de la reine, et fournit à l'église officielle ce nouveau gage. Cependant son âme s'égarait ailleurs et, loin de Paris, cherchait une terre où il fût libre, libre comme roi, libre surtout comme chrétien. C'est en ces jours que se préparait l'entreprise de Varennes.
Quand le pouvoir défaille, la vraie liberté meurt aussi. Autorité et liberté sont les deux fruits d'un même arbre sain et vigoureux. La pauvre petite loi libérale du 7 mai, entre les mains d'autorités aveuglées par haine, troublées par faiblesse ou affolées par peur,^ ne serait plus qu'un fruit mal venu, destiné à tomber avant d'être mûr, fait pour être foulé aux pieds. Prêtres constitutionnels et clubistes, associés au moins passagèrement, allaient d'ailleurs s'unir pour l'écraser, et de leurs efforts combinés la persécution naîtrait.
Nous avons vu les évêques assermentés, entrant dans leur diocèse, au milieu de pompes bruyantes où se perdent d'abord les épigrammes de leurs ennemis. Il faut maintenant
pénétrer leur vie, marquer leurs actes, saisir leurs intentions, souvent louables, puis énumérer la longue série de leurs mécomptes, et mesurer la pente où la plupart glisseront jusqu'à devenir persécuteurs.
Quels étaient ces évêques issus du suffrage? Une quinzaine étaient indignes de l'épiscopat, indignes du sacerdoce, et dans les années suivantes, descendraient, par peur ou perversité, jusqu'à l'abjection. Ce sont ceux qui plus tard, non seulement livreraient leurs lettres de prêtrise, mais apostasieraient avec ostentation. Neuf d'entre eux souligneraient en se mariant l'abandon de leur état : plusieurs seraient aussi fameux par la dépravation de leurs mœurs que par le reniement de leur foi. Quelques-uns laisseraient dans la politique une renommée sinistre : tels seraient Lindet, évêque de l'Eure, qui oserait excuser les massacres de septembre et voterait la mort du roi; Minée, évêque de la Loire- Inférieure, qui porterait le stigmate de l'amitié de Carrier; Huguet, évêque de la Creuse, Massieu, évêque de l'Oise, Gay-Vernon, évêque de la Haute-Vienne, tous trois régicides avant d'être apostats, et tous trois ten'oristes acharnés.
Il serait injuste de juger sur cette minorité l'épiscopat constitutionnel. La plupart furent recrutés dans cette moyenne un peu terne, où le système électif cherche volontiers ses favoris. Ils n'avaient pas de superflu du côté du talent ou de la vertu, mais on n'eût pu dire qu'ils fussent dépourvus de l'un ou de l'autre. Ils avaient en général des mœurs assez régulières, et les qualités qui font les prêtres corrects, sinon tout à fait les bons prêtres. Ils ne manquaient pas de savoir; mais, à la manière du temps, ils avaient dispersé leur attention sur toutes sortes d'objets et étaient infectés de cet éclectisme qui énerve le vrai courage et dissout doucement la vraie foi. Ils croyaient à l'Eglise, juste assez pour la servir en temps calme, point assez pour accepter la souffrance en son nom. Leur cœur n'était point fermé aux généreuses inspirations; mais, comme beaucoup de leurs con-
teraporains, ils étaient sensibles plutôt que charitables, et de cette sensibilité, qui s'attendrit sur tout, semble tout réformer et ne crée rien. Ils n'étaient point méchants; mais, comme ils étaient faibles, ils pourraient le devenir par peur et, en cas de grande perturbation, prendre cet aspect violent qui est le masque de la poltronnerie. Il y avait parmi eux des jansénistes, des utopistes, des ambitieux, et surtout des vaniteux. Placés au second rang, souvent indignes du troisième, ils avaient traîné longtemps le dépit de n'être point au premier. Quoique très vains, ils étaient en même temps timides, par humilité de naissance, éducation cléricale, et aussi gêne d'affranchi qui n'ose croire à son affranchissement. Durement courbés sous l'aristocratie épiscopale, ils avaient salué avec un tressaillement d'envie joyeuse la chute de ceux qu'ils avaient courtisés et haïs. Etre évêques à leur tour, quel rêve! Plusieurs s'étaient baissés très bas pour ramasser la mitre, mais par l'effet de cette même vanité qui les avait poussés vers les grandeurs, ils s'étaient persuadé, une fois élus, qu'on leur avait offert ce qu'ils avaient imploré. Cette âpre convoitise des honneurs fut la règle générale, mais point universelle : quelques-uns, comme Séguin à Besançon, comme Lecoz à Rennes, hésitèrent, entrèrent en pourparlers avec l'ancien évêque, essayèrent de l'amener au serment, et parurent n'accepter que sur son refus. — Quelles dispositions apporteraient sur leurs sièges les nouveaux prélats? En général, ils seraient ce que l'Assemblée nationale avait voulu qu'ils fussent, à savoir des fonctionnaires dociles, des « officiers de morale » préposés au culte comme d'autres à la justice, aux finances, à l'entretien des routes. Leur titre même, qui était celui du département qu'ils devaient régir, marquait l'assimilation avec les agents de l'ordre civil, et l'évêque du Jura ou des Landes faisait naturellement pendant au président du Directoire, qui administrait la même circonscription. Ils placeraient presque à l'égal du culte de Dieu le culte du pouvoir qui les avait élevés. Un jour. Ma-
rolles, évêque de l'Aisne, ayant cité dans un de ses mandements cette parole des saints Livres : Serva mandata, en donna cette traduction : « Observez les décrets. » S'adressant à un candidat évêque, Lecoz, l'un des membres les plus honorables de l'épiscopat constitutionnel, lui écrivait en ces termes : « Venez, monsieur, installer notre bien-aimé pasteur qui, à son tour et à notre très grande joie, ira aussi vous introniser dans quelqu'un des premiers sièges du royaume (1). » Ce souhait d'avancement ne trouverait-il pas sa place dans la correspondance de deux préfets se souhaitant une classe supérieure? Ce qui rendrait piquant le contraste, c'est que ces évêques fonctionnaires, en craignant beaucoup les maîtres d'ici-bas, ne pourraient se déshabituer de craindre le Maître d'en haut. De là un perpétuel combat entre deux peurs contradictoires. Cette lutte intérieure serait surtout la torture du faible Gobel, évêque de Paris, et il la traînerait jusqu'à l'échafaud. J'ai nommé Gobel. Cet homme était le type où auraient pu se reconnaître beaucoup des évêques nouveaux. Il les résumerait assez bien en lui, avec ses lâches compromissions, ses flatteries à la plèbe, sa vanité incurable, ses alternatives de bonté touchante et d'humeur persécutrice, sa foi débile mais tenace, toujours vacillante jamais éteinte. — Ces traits ne sont pas applicables à tous les nouveaux élus, et il n'en manque point qui, par un aspect moins banal, débordent hors du cadre : tels Fauchet, évêque de Caen, et Lamourette, évêque de Lyon, tous deux déclamateurs éloquents, l'un dans le genre furibond, l'autre dans le genre mystique quoique d'un mjrsticisme parfois teinté de violence, et tous deux destinés à l'échafaud. Quelques jansénistes se détachent aussi avec une physionomie à part : ainsi apparaît Moïse, évêque du Jura, austère, instruit, traversant la Révolution sans bruit mais sans avilissement, et finissant dans une tristesse morose, avec un égal
(1) Lettre du 11 février 1791. (Li Ck>z, Correspondance, p. 2.)
dédain de l'ancien épiscopat et du nouveau. D'autres déploieraient plus tard un savoir-faire qui déconcerte et à co titre se dessinent en relief dans le tableau commun. Quel habile homme que ce Primat, évêque de Cambrai, qui, en 1793, déposerait ses lettres de prêtrise et qu'on retrouverait, aux jours de l'Empire, non seulement remis de sa défaillance, mais ne s'en portant que mieux et pontifiant magnifiquement sur le siège archiépiscopal de Toulouse. Ils auraient, tous ces évêques, des fins très diverses, épiciers comme Porion, membres de l'Académie française comme Villar, employés d'hôpital comme Marolles, chefs de bureau comme Dumouchel, maîtres de pension comme Pontard, archivistes ou professeurs comme Massieu, notaires comme Mestadier, bibliothécaires comme Torné (1). Il n'y aurait que la Révolution pour retourner ainsi les destinées. Cependant, au milieu de cette foule, trois hommes émergent un peu audessus des autres ; Charrier de la Roche, Lecoz, Grégoire. — De Charrier de la Roche, élu au siège de Rouen, on a pu dire avec justesse : « Il eût été digne de sa charge s'il ne l'eût usurpée. » Il avait la naissance, la haute culture intellectuelle, la droiture du caractère, la dignité de la vie. Il déposerait au bout de quelques mois l'épiscopat, quitterait l'Eglise nouvelle Bans rentrer dans l'ancienne, et demeurerait intrus honoraire, jusqu'au jour où le Concordat le ferait évêque de Versailles. — Lecoz, par comparaison avec ses collègues, a été trop vanté, car il se montrerait plus d'une fois faible, intolérant, servile; du moins il se préserverait des grandes lâchetés, pratiquerait vis-à-vis des pauvres la charité, et, plutôt que d'apostasier, souffrirait la prison : dans le culte réorganisé il deviendrait archevêque de Besançon. — De tous ces évêques, Grégoire serait le plus important par les efforts qu'il tenterait plus tard pour perpétuer à travers la Révolution et même après le Concordat l'Eglise constitutionnelle.
(1) V. PiSAKi, Répertoire biographique de l'Epiteopat constitutionnel, patsim.
C'était un personnage d'esprit étroit et entêté, médiocre orateur, médiocre écrivain, en outre exalté pour la révolution jusqu'au plus déraisonnable fanatisme; en revanche, il avait le courage, l'esprit de foi, la fermeté du caractère, et c'est par quoi il se distingue dans la tourbe où dominent surtout les médiocres, les faibles, les ambitieux.
Ces nouveaux prélats arrivèrent presque tous dans leur diocèse avec un désir très sincère d'y apporter la paix. Une fois évêques, ils jugeaient la Révolution très bien terminée et ne demandaient qu'à rétablir le respect à leur profit. Ils étaient d'ailleurs animés de cette bienveillance un peu banale qu'inspire aux hommes le succès. Leur premier devoir serait, comme le voulait la Constitution civile, d'écrire au pape pour lui marquer qu'ils étaient en communion avec lui. La lettre était malaisée à écrire. Par excès d'illusions, ila sentirent à peine cet embarras. Ils reprirent à leur usage les plus onctueuses formules de vénération, et ils arrivèrent à se convaincre qu'ils n'étaient point schismatiques du tout; tout au plus laissèrent-ils percer, par intervalle, vis-à-vis de r « évêque de Rome » une petite pointe d'égalité dégagée, mais si comique, si naïvement vaniteuse, qu'elle cessait de choquer. Ils n'en voulaient à personne du trouble qu'ils jetaient dans l'Eglise et étaient tout prêts à se montrer cordiaux, même vis-à-vis de ceux qu'ils remplaçaient. Porion, évêque d'Arras, parla d'aller rendre ses devoirs à Boulogne à l'ancien évêque, M. Asseline, et on eut quelque peine à lui persuader qu'une telle démarche marquerait plus d'inconscience que de bon vouloir. Pontard, évêque de Périgueux, publia une exhortation pour convier à l'accord les jureurs et les non-jureurs (1). Au Mans, un chanoine très connu pour sa fidélité étant mort, l'évêque ordonna qu'il lui fût fait de solennelles funérailles (2). L'évêque de Sainte-Claude se
(1) Dh Boysson, Le Clergé périgourdin pendant la Révolution, p. 135.
(2) PiOLiN, Histoire de l'église du Mans pendant la Révolution, t. 1, p. 225.
proclama, dans ses actes publics, évêque par la Providence divine et dans la communion du Saint-Siège (1). L'évêque de Fréjus recommanda très expressément à ses prêtres de ne pas oublier dans les prières liturgiques l'oraison pro papa (2). L'un des meilleurs moyens de persuader aux populations que rien n'était changé, ce serait de maintenir, d'accroître même, s'il se pouvait, la splendeur du culte. Rien ne fut négligé pour le cérémonial. Les églises se montraient très jalouses de recueillir les objets d'art, les reliques des abbayes (3) : les nouveaux prélats employèrent leur crédit pour grossir, au profit de leurs diocésains, la part de dépouilles. Certaines villes avaient demandé avec beaucoup d'instances l'achèvement de leur cathédrale, l'achèvement de leur séminaire : de nouveau, le long des murailles, les échafaudages se dressèrent. Quelques documents épiscopaux abondent en effusions pieuses : c'est ainsi que, dans une lettre pastorale, Tévêque de Troyes, Sibille, s'efforce de ranimer la dévotion envers la Vierge et invite « tous les Français à marcher sous l'étendard de Marie ».
Il apparut bientôt que toutes ces avances seraient vaines. Dans une quarantaine de départements, c'est-à-dire dans la moitié de la France, l'histoire des mois qui suivirent ne fut pour les évêques constitutionnels que celle de leurs désillusions.
Ils officièrent pontificalement. Ce jour-là, ils purent voir dans l'Eglise les fonctionnaires, quelques jansénistes obstinés, quelques acquéreurs de biens nationaux venus, à leur façon, remercier Dieu. Puis, dans un coin de la nef, rendue plus grande par la solitude, quelques délégués des clubs, transformés en délateurs volontaires, notaient ceux qui étaient là pour les classer parmi les patriotes, et aussi ceux
(1) Maurice Perrod, Vie de Moïse, évêque du Jura, p. 96.
(2) Laugier, L'Eglise constitutionnelle et la Persécution religieuse dans le Var, p. 100.
(3) V. Papiers du comité ecclésiastique, cartons 83, 96 et passim.
qui étaient absents pour les ranger parmi les fanatiques.
Ils se montrèrent en parvenus dans la magnificence de leurs insignes. Ils recueillirent dos reproches presque autant que des compliments. Un jour, Villar, évêque de la Mayenne, qui avait appartenu à la congrégation des Pères de la Doctrine, étalait complaisamment devant un de ses confrères sa belle croix pectorale toute neuve. « Ah! mon Père, lui répondit le religieux, que d'alliage n'y a-t-il pas dans cette croix! » Dans le même temps, comme Prudhomme, évêque du Mans, et docteur en théologie, se prévalait de son titre épiscopal, la réponse fut une décision qui effaçait son nom sur la liste des membres de la société de Sorbonne.
Les nouveaux venus voulurent marquer par un mandement la prise de possession de leur siège. Ce qui devait consacrer leur pouvoir ne fit qu'en marquer la fragilité. Parmi ces mandements, il y en eut de déplorables, mais aussi d'excellents. En beaucoup de diocèses, le même sort atteignit les uns et les autres. Les paroisses étaient gouvernées, soit par les prêtres insermentés non remplacés encore et maintenus en fonctions, soit par les curés conformistes. Généralement les insermentés se dispensèrent de publier l'œuvre de l'évêque intrus. Cette conduite était logique et n'étonna point. Quelle ne fut pas la surprise quand on apprit que, même parmi les assermentés, plusieurs se dérobaient à la lecture de la lettre,pastorale! Ces prêtres étaient ceux qui avaient prêté serment, avec des restrictions non comprises par les municipalités peu lettrées ou volontairement ignorées par les municipalités bienveillantes. A la faveur de cette équivoque, ils avaient continué leur ministère. Mis en demeure de prendre parti pour le schisme en lisant le mandement épiscopal, ils se décidaient, peut-être avec un grand déchirement, à affirmer leur fidélité à l'Eglise. Ainsi la même instruction pastorale, destinée à ramener les réfractaires, n'aboutissait qu'à grossir le déchet du culte constitutionnel. — En beaucoup d'endroits, ce furent les gendarmes qui dis-
tribuèrent le mandement. A Pontarlier, la lettre pastorale de l'évêqne Séguin fut lue en chaire, dans l'une des églises par un avocat, dans l'autre par un procureur (1). Dans la plupart des communes d'Alsace, elle fut simplement affichée à la Maison commune. A Ribeauvillé, dans le Haut-Rhin, non seulement le clergé, mais aucun des membres de la municipalité ne voulut se charger de la publication, et un huissier fut envoyé par le Directoire du département pour lire à l'issue de la messe le document épiscopal (2).
Les évoques intrus, — car on les désigne déjà sous ce nom, — ne sont pas au bout de leurs mécomptes. Ils jugent que le devoir de leur charge les oblige à visiter leur diocèse. Ils sont accueillis avec grande pompe. La garde nationale est sur pied; les autorités civiles leur rendent hommage, les corps de musique jouent le Ça-ira. Si les rues sont pleines, l'église est vide ou ne se remplit que d'incroyants. Souvent la journée s'achève par une séance à la Société des Amis de la Constitution. Ainsi en est-il à Boulogne. Parfois la scène est encore plus suggestive. Dans l'une des petites villes de la Sarthe, Prudhomme, évêque du Mans, personnage d'opinions modérées et de renom intact, ne peut éviter un banquet offert par les membres du club. A l'issue du repas, on lui offre des fleurs; puis un curé entonne des chansons à boire. Ces fêtes trop joyeuses ne sont qu'exception très rare; mais c*est un signe des temps qu'elles puissent se produire, même une fois.
Très confus de semblables alliés, les prélats poursuivent leur voyage. A chaque étape de leur tournée pastorale, ils éprouvent une double humiliation, et de ceux qui s'attachent à leurs pas, et de ceux qui obstinément se détournent de leui cortège.
(1) Saxtzay, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. I. p. 544.
(2) VÉRON-RÉviLLE, Histoire du département du Haut-Rhin pendant la Réçolution, p. 58.
Ceux qui se détournent, ce sont les plus recommandeiblefl parmi les prêtres, ce sont les plus notables parmi les laïques. Parfois les religieux viennent à eux par ambition d'honneurs; mais d'autres se dérobent, ne voulant pas, disent-ils, « révérender » l'intrus. Celles qui se détournent surtout, ce sont les religieuses.
Rien ne marque mieux la première résistance au schisme que la sainte et unanime révolte de toutes ces pieuses filles consacrées à Dieu. Dans la scandaleuse défection de tant de religieux, elles se sont gardées, elles, dans une courageuse constance. Elles ne pleurent guère leurs biens perdus. Si l'on excepte quelques Ordres tièdes ou dissolus, elles sont audessus de la richesse. Puis ont-elles des richesses? Dans certains chapitres, dans certaines abbayes, elles ont connu l'opulence. Partout ailleurs elles sont presque pauvres ou grevées de dettes, soit par leurs constructions, soit par leur charité. Souvent leur avoir est si modeste qu'il est inférieur aux pensions votées par l'Assemblée, en sorte que, matériellement, elles gagnent au change (1). Seulement elles sont à la fois outrées et désolées. Ce qui les a outrées, ce sont les visites des magistrats du département ou du district qui ont fouillé leur couvent, recensé leur mobilier, interrogé à plusieurs reprises, ensemble et séparément, les membres de la communauté. Ce qui les désole, c'est la perspective de leur ordre aboli pour l'avenir, et, dans le présent, conservé par grâce. Dans leur détresse, elles se sont tournées vers Dieu. Depuis plusieurs mois, leur prière ne cesse pas. Elles ont redoublé leurs austérités. Dans la contemplation continue des choses divines, leur cœur s'est peu à peu affranchi de tout ce qui est matière. Elles ont embrassé toutes les images mystiques qui figurent une douleur pareille à leur douleur, l'image de Jésus persécuté, flagellé, mis à mort; et dans un abandon, à la fois résigné et héroïque, ardent et tranquille, elles se sont anéan-
(1) Archive* nationales. Papiers du comité teclisiastique , cartoa 17 6t passim.
lies au pied de la Croix. C'est dans cet état d'âme qu'on leur a annoncé la visite de l'intrus venu pour exercer son ministère pastoral. Tantôt il se présente seul, tantôt, soupçonnant la résistance, il se fait précéder par un de ses vicaires. Parfois, comme Thibaut dans le Cantal, comme Minée à Nantes, il est accompagné, soit par les officiers municipaux, soit par les membres du Directoire départemental, en sorte qu'à côté du prélat qui bénit, il y a le magistrat civil prêt à punir l'insoumission. — A Aurillac, à l'arrivée de l'évêque, toutes les religieuses quittent le choeur. Les commissaires du département tentent de vaincre leur refus. Leur réponse ne varie pas : « Nous aimons mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (1). » — A Nantes, comme l'évêque Minée essaie les caresses, puis les menaces, elles répliquent avec fermeté : « Nous sommes attachées à l'Evêque légitime, M. de la Laurencie, nous ne vous reconnaîtrons jamais (2). » Même refus à Saint-Omer, à Besançon, à Rouen, à Caen, à Châteauroux, en Bretagne, en Lorraine, dans le Périgord. Parfois les pauvres filles essaient d'échapper par un prétexte. Ici elles font dire qu'elles sont couchées, là que leur supérieure est à l'office. Mais en général elles dédaignent ces subterfuges. Quand on les sollicite de recevoir le nouveau venu : o Notre évêque, disent-elles, n'est ni mort ni déposé. » Les formes de leur résistance varient : elles s'abstiennent, tantôt de sonner les cloches pour le Te Deum en l'honneur de l'intrus, tantôt de décorer leur façade ou de participer par un reposoir aux processions schismatiques. Il y a la protestation humble des Glarisses, il y a la protestation un peu haute des chanoinesses; telle cette abbesse de Baume, Mme de Laubespin, qui, sommée par les magistrats du district de reconnaître l'évêque Séguin, répond fièrement : « Quelle est la loi qui vous autorise à m'interroger? » Et, au nord comme au midi, dans les régions indifférentes comme dans les pays fidèles, les évê-
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 88.
(2) Ibid. carton 83.
ques, d'un bout à l'autre de leur diocèse, sont accueillis par ce calme et doux mépris de femme qui vient souffleter leur grandeur récente et leur rappeler par contraste tout ce qu'ils ont oublié.
La tournée pastorale est finie. Les évêques sont rentrés dans leur palais épiscopal. Ils retrouvent leur bureau encombré de dossiers, et chaque dossier représente un mécompte. On a commencé le remaniement des paroisses; or, chaque paroisse réclame et veut être conservée. Voici les brefs du pape; on essaie, mais vainement, de les déclarer apocryphes; puis voici les messages effarés des districts qui annoncent les rétractations de serment. Les soucis s'accumulent. Un grand nombre de curés fidèles sont restés en fonctions; on ne sait comment ni par qui les remplacer, et, en attendant, dans leur presbytère conservé, ils entretiennent l'esprit de rébellion. En certaines provinces comme en Alsace, cet embarras est inextricable, t Je ne saurais, écrit l'évêque du Haut- Rhin, employer les prêtres ignorants ou de mauvaise conduite. Quant aux autres, ajoutet-il ingénument, j'ai l'honneur d'observer qu'aucun ne veut se prêter (1). » Les solennités de l'Eglise, nombreuses au printemps, sollicitent les fidèles à s'assembler. Ce sont les Rogations, ce sont les processions de la Fête-Dieu. Derrière l'officiant, peu de fidèles, et une haie de curieux plutôt que de fervents. — La loi du 7 mai est décrétée. En beaucoup d'endroits les catholiques l'ignorent; en d'autres, ils dédaignent une liberté si incomplète, si chèrement achetée, sujette à tant d'embûches. Mais ailleurs ils louent quelque chapelle, quelque église désaffectée, et dans le sanctuaire improvisé souvent la foule déborde. — Ce qui porte jusqu'à l'affolement le trouble de l'évêque, ce sont les messages qui lui arrivent de ses prêtres. Tous ils dépeignent leur église vide, leur confessionnal déserté, leur presbytère suspect,
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, carton 86.
l'indifférence des hommes, les insultes des femmes, les quolibets des enfants. Désolées d'abord, leurs lettres, par une gradation naturelle, se pénètrent bientôt de colère. Leur amouppropre se refuse à discerner la vraie cause de leur défaveur, et ils appellent ligue, coalition, conspiration, ce qui n'est que révolte spontanée de la foi. A leurs ennuis très réels, ils ajoutent toutes les persécutions imaginaires qu'invente leur esprit soupçonneux ou frappé. Celui-ci se persuade qu'on a empoisonné l'eau de son puits, celui-là a cru voir des inconnus pénétrer la nuit dans son presbytère les armes à la main. Ils demandent des gendarmes, des gardes nationaux, des soldats. Tel ce curé d'Alsace qui écrit : « Quelques punitions extraordinaires des coupables mettraient tout à la raison (1). » Tandis que les plus fanatiques s'exaspèrent de la sorte, les faibles se découragent et offrent leur démission. Toutes ces dénonciations, tous ces appels plaintifs ou irrités aboutissent au palais épiscopal comme à leur naturel confluent. Quel n'est point l'embarras! Parmi les prélats, il en est qui, dans une confusion profonde quoique secrètement cachée, rougissent de leurs amis, sont envahis par le remords. « Depuis mon serment, dirait plus tard l'un d'eux, je ne consacre plus. » D'autres s'en prennent à leurs ouailles, à leur esprit obtus, à leur ignorance. Parlant de son diocèse, Lindet, évêque de l'Eure, écrit : « La morgue est l'apanage d'une certaine classe; l'imbécillité est l'apanage de tous (2). » Il s'en trouve qui accusent la loi du 7 mai, s'indignent des essais d'Eglise libre, et reprennent à leur usage l'argument de Treilhard. De Pamiers, l'évêque Front écrit à l'Assemblée : c La loi a autorisé la liberté religieuse; mais elle n'a pas entendu autoriser et reconnaître comme légitimes les démembrements de l'Eglise catholique. Les réfractaires ne peuvent pas former une société particulière. En effet, l'Eglise catholique est essentiellement une, et une loi qui favoriserait sa
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 86.
(2) Correspondance de Lindet, p. 278.
division la détruirait (1). » Cependant la plupart rééditent pour leur compte et portent à l'administration départementale, au comité ecclésiastique, à l'Assemblée, les plaintes de leur clergé. A Lyon, Lamourette mande au Directoire de Rhône-et-Loire : « Nous sommes dans l'impossibilité de faire aucun bien et nos jours sont en danger (2). » « Je suis hué et insulté publiquement », écrit Nogaret, évêque de la Lozère (3). L'évêque du Haut-Rhin, Arbogast Martin, pousse un cri de détresse : « Aidez-moi, dit-il, je ne puis plus tenir (4). »
Le temps s'écoule. Chez les évêques comme chez les curés, la même accumulation des mécomptes engendre la même amertume croissante dans les pensées. Par nature, ils sont timides plutôt qu'impérieux, vains plutôt que vindicatifs. Voici que, sous le redoublement des injures, sous l'excès des embarras, ce qui dort en eux d'instinct mauvais se dégourdit, s'étire et s'éveille. Ils subissent ces accès d'emportement qui parfois rendent pervers les vaniteux et violents les faibles. De là l'idée, d'abord repoussée, puis accueillie, de rendre coup pour coup, d'imposer par coercition ce qui ne peut s'établir par douceur. Par eux-mêmes ils ne peuvent rien, n'ayant ni la force matérielle qui ne relève point d'eux, ni la force morale que leurs adversaires ont gardée. Mais quoique se réclamant de la Révolution, ils tiennent assez à l'ancien régime pour se souvenir des antiques appels au bras séculier. Le bras séculier, pendant dix siècles, s'est personnifié dans le roi, avec ses juges, ses officiers, ses soldats. Aujourd'hui le roi est impuissant. Il ne nomme plus les juges, n'arme plus les soldats, et bientôt le plus grand danger sera celui de sa faveur. La puissance séculière repose dans l'Assemblée; mais l'Assemblée, esclave autant que despote, dépend des
(1) Lettre du 11 juillet 1791. {Papiersdu comité ecclésiastique, carton 88.)
(2) Archives nationales. Papiers du comité des recherches, carton 22.
(3) Ibid., carton 96.
(4) Ibid., carton 86.
autorités locales; les autorités locales se résument dans les municipalités; les municipalités dépendent elles-mêmes des sociétés populaires qui, sous le nom d^Amis de la Constitution, de Jacobins, ou sous tout autre vocable, commencent, dès 1791, à couvrir la France. Là, pour la Révolution qui débute, est le vrai bras séculier, encore un peu inexpérimenté à porter les coups, mais de jour en jour s'enhardissant. Là, c'est-à-dire dans les clubs, réside le pouvoir anonyme et despotique, celui qui arme les gardes nationaux, réquisitionne les soldats, domine les juges ou les casse, commande les manifestations, crée le trouble ou l'apaise. Jadis l'ancienne Eglise s'était appuyée sur le bras séculier royal. L'Eglise nouvelle va s'appuyer sur le bras séculier populaire qui la soulèvera, l'aidera, la soutiendra jusqu'à ce que, la jugeant inutile, il la laisse dédaigneusement tomber.
Le comte Beugnot raconte dans ses Mémoires que, t. ut au début de la Révolution, étant entré un jour dans une auberge de petite bourgade, il y vit une dizaine d'hommes rassemblés autour d'une table et discutant d'un ton très animé. Au milieu des verres et des bouteilles, on distinguait une écritoire, des plumes, et aussi une sorte de registre que l'un des assistants, un peu moins rustique que les autres, tenait entre ses mains. Un peu surpris, Beugnot prit à part la maîtresse de l'auberge, et celle-ci lui dit à voix basse : « Je ne sais pas ce que font ces gens-là. Ils sont ici du matin au soir à boire, à jurer, à tempêter contre tout le monde; ils disent qu'ils sont un comité. »
La petite scène que Beugnot venait de surprendre sur le vif aurait pu être observée partout. Les hommes récemment affranchis après une longue servitude sont à la fois très enivrés de leur liberté, et retenus dans la timidité par accoutumance du joug. Même libérés, ils hésitent à secouer leur chaîne. Pour se sentir vraiment libres, ils ont besoin de se crier les uns aux autres qu'ils sont les maîtres, de se communiquer mutuellement l'assurance, de resserrer leurs rangs comme pour faire face aux retours offensifs de l'adversaire vaincu. Ainsi sont-ils amenés à s'associer. Par instinct spontané, d'un bout de la France à l'autre, dès 1789, petits bourgeois et paysans, à la fois ravis et ahuris de leur subite fortune, se liguèrent pour protéger leurs conquêtes et pour les accroître, pour se prémunir aussi contre leurs propres défaillances. Que deux ou trois hommes parmi eux fussent de plume un peu moins rebelle à l'écriture, de verbe plus retentissant, de stature plus commandante, de geste plus dominateur, et voilà des chefs tout trouvés pour cette foule d'êtres isolément timides mais prêts à s'enflammer, et qui ne cesseraient de subir la crainte que pour l'imposer. Le plus souvent le hasard fit les premières rencontres : on se rassembla pour signer une pétition, pour protester contre un impôt jugé vexatoire, pour aller en troupe demander une remise au seigneur. S'étant vus une fois, on se revit souvent. On se retrouvait à l'arrivée des courriers, à l'attente des diligences, à la Maison commune où se formait la garde nationale, à l'auberge où on lisait les journaux. D'habitude en habitude, les réunions devinrent périodiques, et l'on prit racine dans le lieu où tout d'abord on s'était rejoint fortuitement. Un jour on acheta une table, le lendemain des chaises, le surlendemain un registre. Les autorités anciennes s'effondraient; les autorités nouvelles n'existaient point encore. Dans cet interrègne, la place était nette pour quiconque avait l'audace. Les plus osés parmi les membres de ces associations embryonnaires saisirent l'occasion d'usurper et, sous leur
uniforme tout neuf de garde national, se mirent à interroger les voyageurs, à demander les passeports, à opérer des perquisitions, à arrêter ou à relâcher à leur gré. Le soir on rendait compte de la journée. Aux actes succédaient les paroles, paroles avidement écoutées, car l'abondance des discours n'avait encore engendré aucune satiété d'entendre. Il ne manquait pas de greffier ou d'homme de loi pour tracer le procès-verbal. Et voilà bien à son origine la société populaire ou si l'on veut le club, bien que ce nom tout nouveau, récemment emprunté aux habitudes élégantes de l'Angleterre, fût alors ignoré de ceux qui devaient le rendre si fameux.
A peine ai-je tracé ce tableau d'ensemble que je voudrais le retoucher. La Révolution se manifesta par des phénomènes si variés qu'une peinture trop générale pèche toujours par quelque endroit. L'organisation rudimentaire qu'on vient de décrire ne s'applique qu'aux villages, aux bourgades, aux petites villes. Dans les centres populeux ou d'importance moyenne, l'aspect change. Ce qui est là-bas conciliabule d'auberge devient ici réunion d'hommes du monde, moitié assemblée politique, moitié cercle. Les cadres sont empruntés, tantôt aux sociétés savantes ou aux académies, alors très nombreuses dans les provinces, tantôt, comme à Perpignan et à Lyon, aux loges de francs-maçons. Parmi les affiliés, on compte à Strasbourg et à Metz beaucoup d'officiers d'artillerie, à Besançon beaucoup de gentilshommes. On aime aussi à s'orner de quelques chevaliers de saint Louis. Partout les hommes de loi dominent, formant le trait d'union entre la bourgeoisie et le peuple, et attentifs à s'aider des uns et des autres pour se pousser. Ce n'est pas toujours la politique seule qui conduit au club. Ainsi à Lyon, les procureurs, les notaires s'y affilient, dans l'espoir d'y combattre certaines réformes professionnelles très redoutées par eux. Au-dessous des hommes aux manières distinguées, au costume recherché, il y a tout un personnel inférieur, mais
dissimulé comme dans la coulisse, et attendant avec une patience très politique le moment de faire irruption. Le programme, loin d'être teinté de violence, n'a rien en général qui puisse effaroucher : il ne s'agit, dit-on, que d'assurer les réformes, de déjouer la contre-révolution, de soutenir l'œuvre de l'Assemblée nationale. Les déviations ne viendront que plus tard. L'appellation répond à ces rassurantes apparences : les nouveaux associés ont adopté en beaucoup de lieux le nom d^Amis de la Constitution.
Ce nom débonnaire, ils ne l'ont pas inventé; le plus souvent ils l'ont copié. C'est la capitale qui le leur a fourni, de même qu'elle a fourni parfois un règlement, des sujets à débattre, des doctrines à propager. Les petites sociétés populaires répandues dans les bourgades sont en général nées spontanément. Dans les clubs des grandes villes, on retrouve au contraire, à un degré très visible, l'imitation de Pai'is, qui a devancé les initiatives locales ou les a perfectionnées au point de les estampiller à sa marque. Au siège même du gouvernement, l'instinct de s'associer s'est développé avec la Révolution. Dès les premiers jours des Etats généraux, il s'est manifesté parmi les députés de Bretagne qui ont formé à Versailles le club appelé Club breton. Quand l'Assemblée vient à Paris, les députés bretons se rejoignent, démarquent bientôt leur origine provinciale en se fusionnant avec leurs collègues des autres départements, élargissent leurs cadres par l'adjonction de magistrats, d'avocats, de savants, d'hommes notables à des titres divers; puis tout absorbés déjà dans leur association agrandie, ils s'installent, après diverses migrations, tout près de la Salle du manège^ au couvent des Jacobins. Ainsi se forme la société dite des Amis de la Constitution, qui plus tard empruntera au lien même de ses séances son nom définitif. Rien dans l'aspect extérieur ne révèle les entreprises futures. L'apparence est celle d'un parlement par la nature des motions, d'une académie par l'apprêt des paroles, d'un concile par le dogma-
tisme des discours. La scène peut assez aisément se recomposer : une salle froide et nue, un bureau, un ordre du jour, un règlement comme à l'Assemblée : pour auditeurs ou pour orateurs, des députés dont on doit admirer la patience, car ils ajoutent à l'ennui des harangues du Manège l'ennui de harangues supplémentaires prolongées souvent jusque dans la nuit; beaucoup de lettrés et de légistes voulant se donner l'illusion d'un rôle; des bourgeois, compassés, sévèrement vêtus de noir, tout gonflés de phrases apprises; puis quelques aristocrates novateurs, fourvoyés en ces lieux par ambition, amour du peuple, désir de progrès, coquetterie démocratique. Volontiers on leur fait fête et ils tiennent les fils que d'autres font mouvoir. Sur la liste des présidents on trouve, en février 1790 le duc d'Aiguillon, en juillet le vicomte de Noailles, en janvier 1791 le prince Victor de Broglie, et ainsi en va-t-il jusqu'à ce que l'on glisse, au mois d'août dans Péthion, au mois de décembre dans Gouthon.Très au-dessous de ces importants personnages qui siègent aux Jacobins, il y a le bas-chœur, petites gens admis par tolérance, envieux mais patients, terrés dans leur coin en attendant qu'ils émergent. Le programme, au moins celui qu'on montre, n*a rien de factieux. II consiste à pousser l'Assemblée vers les nouveautés, mais non vers celles où percerait trop visiblement le désordre. Les exhortations apaisantes ne manquent' pas. On parle de la Cour avec mépris, mais du roi avec déférence; on respecte les notions fondamentales sur Dieu, la famille, la propriété. Tout rassure, jusqu'à l'ennui qui se dégage des discours et sûrement étouffera sur place les mauvaises doctrines. Les formes sont correctes, et même avec une sorte d'affectation pédante et gourmée; en quoi on se distingue d'un autre club, le Club des Cordeliers, qui piétine les convenances sociales avec ostentation. Cependant l'ambition s'accroît et suggère le désir d'une propagande qui suscitera des succursales en province ou reliera à la société des Amis de la Constitution, comme à une société maîtresse, les associa-
lions déjà existantes. La tentative réussit. Au mois d'août 1790, on compte 152 affiliations; huit mois plus tard, on en compte plus de 400 (1). Vis-à-vis des sociétés départementales, la Société des Jacobins agit à la manière d'une puissance régulatrice, modérant les uns, poussant les autres, e1 commençant à mettre une sorte d'unité à travers le chaos où, dans les provinces, la Révolution s'est agitée jusque-là.
Entre tous les traits multiples, un peu confus, qu'offrent à leur début les clubs, je voudrais noter les indices où se révèlent leurs tendances religieuses.
Il ne semble pas qu'en général le dessein primitif, au moins le dessein ostensible, ait été de combattre ou de bannir les croyances catholiques. Sur les listes d'adhérents qui ont été conservées, l'on trouve, en beaucoup de lieux, des prêtres. Il y en a, vers la fin de 1790, 18 aux Jacobins de Paris. En plusieurs villes, ce sont des ecclésiastiques que l'on appelle à présider l'assemblée. Parmi les assidus des sociétés populaires, combien ne compterait-on pas d'oratoriens! Beaucoup de ces prêtres sont suspects, mais non tous. En Bretagne, en Périgord, ailleurs encore, quelques curés excellents, destinés à déployer la plus louable fidélité, sont, à la premièro heure, attirés vers le club. En maints endroits, on a soin de placer les séances hors des heures d'offices. A Mayenne, on inaugure le club par la célébration d'une messe et le chant du Veni Creator (2). A Montpellier, les clubistes. en 1790, sont tellement charmes des sermons de la Pentecôte prêches aux Pénitents blancs, qu'ils les font imprimer à leurs frais. Ces sermons sont au nombre de quatre; le quatrième est un panégyrique du roi (3). A Colmar, le registre des procèsverbaux porte à la première page cette inscription : In
(1) AULABP, La Société des Jacobins, t. I, p. LXXXI et suiv.
(2) PiOLiN, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I, p. 193.
(3) Saurel, Histoire ecclésiastique du département de l'Hérault pendant la Révolution, t. I, p. 228.
nomine redemptoris nostri Jesu Christi. Au-dessous une autre écriture tracerait beaucoup plus tard ces mots : Au nom de la République une et indinsihle (1).
La Constitution civile vint. Il se trouva qu'elle était juste à la taille des clubs. Elle dépouillait de leur pouvoir les superbes, en quoi elle plongeait dans le ravissement les envieux : or, les clubs avaient été fondés sur l'envie. Elle satisfaisait les esprits, moitié émancipés moitié timides, qui, n'étant pas assez alTranchis pour l'entière indépendance, étaient trop vains pour l'entière soumission : or, les clubs étaient pleins de ces demi-esprits forts, pétris tout ensemble d'incrédulité et de foi. Elle semblait légitimer les sécularisations en célébrant le dépouillement évangélique et en étendant partout le niveau du salaire; par là elle charmait les acquéreurs de biens nationaux, gens rivés à la révolution par leur propriété récente, comblés mais non rassurés, et en quête d'une religion qui louât l'Eglise d'être pauvre et les disculpât eux-mêmes d'être riches : or, les bourgeois, premiers acquéreurs des biens nationaux, remplissaient les clubs. Dans les clubs des villes, il y avait encore les voltairiens joyeux du catholicisme diminué, les légistes jaloux d'emprisonner le clergé dans l'Etat, les amoureux de ligne droite charmés par le plan régulier de l'Eglise constitutionelle, les théoriciens en goût de nouveautés, et, au milieu de tout cela, quelques âmes excellentes rêvant un Evangile épuré. Dans les sociétés populaires rurales, il y avait aussi les robins, révoltés d'avoir jadis salué trop bas, les fermiers du clergé, s'indignant après coup des humiliantes redevances, les paysans, se remémorant les longues attentes sous le porche des monastères, les scribes de village et les déclamateurs d'auberge, poussant d'instinct à la révolution religieuse pour avancer la révolution politique. Pour les modérés des clubs,
(1) VÊBON-RÉviLLB, Histoire de la Révolution dans le département du
Haut-Bhin, p. 37.
l'Eglise constitutionnelle représentait ce degré de religion que la France moderne avait besoin de garder à l'usage du peuple : pour les autres, c'était un palier à mi-chemin de l'incroyance et par où Ton descendrait jusqu'à ne plus avoir de religion du tout.
Par une curieuse conjonction des choses, le clergé nouveau serait amené à demander au club tout ce que les clubs étaient disposés à lui offrir. Il irait à ceux qu'on appelait les Amis de la Constitution, non par goût naturel, non par confiance sans réserve, mais par nécessité de trouver un point d'appui. Visiblement les plus zélés parmi les catholiques lui échappaient. Cependant il lui fallait une clientèle. Cette clientèle, il ne la trouverait ni dans les classes élevées acquises en majorité à l'ancien régime, ni dans le bas peuple qui, une fois déchaîné, dédaignerait l'Eglise constitutionnelle aussi bien que l'autre. En cette pénurie, il aperçut dans les villes à mi-dcgré de la hiérarchie sociale, dans les campagnes un peu plus bas, des bourgeois plus ou moins notables, des paysans plus ou moins aisés, disposés à lier la cause de la Constitution civile à celle de la Constitution politique, à les défendre en bloc toutes deux. Or, ces bourgeois, ces paysans avaient pour lieu de ralliement le club. Les évêques, les prêtres assermentés demeurèrent d'abord un peu perplexes. Involontairement et avec un cuisant regret, ils suivaient du regard le peuple fidèle et pieux qui les abandonnait. Peu à peu, sans beaucoup d'entrain, faute de mieux, ils allèrent à leurs nouveaux alliés. Une chose contribua fort à les décider : parmi les Amis de la Constitution, ils distinguèrent des administrateurs de département et de district, des magistrats, des juges de paix, puis, en grand nombre, des gens qui portaient le fusil. Au club se fusionnaient à la fois les officiers municipaux qui requéraient la force publique et la garde nationale qui la composait. Dès lors l'hésitation cessa. L'Eglise a toujours eu quelque complaisance pour le bras séculier. Pour le clergé assermenté l'attrait serait double;
car la coercition serait nécessaire précisément dans la mesure où le prestige manquerait.
Donc la communauté d'intérêt fit l'union. A Paris, les Amis de la Constitution se portent garants pour le culte conformiste; le jour même du serment, ils protestent par une circulaire contre l'idée que les patriotes veulent abolir la religion chrétienne. — En province, les clubs interviennent presque partout dans le choix des évêques. Ici, ils ont un candidat; là, ils propagent des brochures. A Périgueux, comme le procureur général syndic essaie d'ajourner l'élection épiscopale dans l' arriére-espoir d'un arrangement, ils pèsent violemment sur l'autorité et lui arrachent la convocation du collège électoral (1). — Quand l'évêque est nommé, les Amis de la Constitution entrent en grande liesse. A Besançon, ils écrivent au nouveau prélat, M. Séguin : « Qu'elle nous sera chère, cette religion prêchée par vous, qu'elle sera chère à toute la France! » Gomme Séguin retarde son installation solennelle, ils le gourmandent, l'invitent à se hâter (2). A Glermont-Ferrand, les clubistes reçoivent eux-mêmes l'évêque à son arrivée, et le président le harangue : « Vous ferez revivre, lui dit-il, les beaux jours de l'Eglise naissante; dignes émules des fidèles de Gorinthe et de Rome, nous verrons le pasteur et le troupeau ne faire qu'un corps et qu'une âme (3). » Transformés en maîtres de cérémonie, les clubistes, en maints endroits, préparent les arcs de triomphe, organisent le cortège, surveillent les illuminations, stimulent le zèle, notent la négligence et, suivant l'expression d'un contemporain, « règlent les élans de la sensibilité publique ». A Tulle, les fêtes se multiplient, fête pour Brival nommé évêque du département, fête pour l'abbé Gouttes appelé au siège d'Autun et qui est un enfant de la Gorrèze. A Albi, les
(1) Db Boysson, Le Clergé périgourdin pendant la Révolution, p. 37.
(2) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs, t. I, p. 398.
(3) Archives nationales, AD»"', carton 33.
Amis de la Constitution font imprimer à leurs frais le procèsverbal d'installation de l'évêque Gausserand. La brochure porte ce titre : le Triomphe de la Vertu, avec cette devise : Silet terra in conspectu ejus. Cependant les gens de Castres sont jaloux de ceux d'Albi et invitent Gausserand à leur club, a Son entrée, dit le Procès-verbal des Délibérations, a été celle d'un père chéri qui se jette dans les bras de ses enfants. On cria : Vii>e notre évêque constitutionnel/ Vive le , libre choix du peuple/ Au milieu des élans de la joie la plus pure, l'évêque a été conduit à la place qui lui était réservée et M. Fossé, homme de loi, a prononcé un discours... La séance fut suivie d'un banquet civique, où retentirent, au milieu des couplets en l'honneur du prélat chéri, les tendres noms d'amis et de frères. » Le banquet fut lui-même couronné par des danses; puis les réjouissances se prolongèrent pendant trois jours, qui furent, dit le Procès-verbal, « pour les Amis de la Constitution, des jours de délices et pour sea détracteurs des jours de désespoir (1). »
Les mêmes hommes qui ont acclamé l'évêque garnissent dans les jours qui suivent les nefs de la cathédrale. A Troyes, les Amis de la Constitution font chanter un Te Deum pour la tentative avortée des Chevaliers du poignard (2). A Perpignan, ils provoquent des prières publiques pour demander la pluie (3). Cependant Mirabeau — Riquetti-Mirabeau, comme on l'appelle dans le langage du temps, — vient de mourir. L'occasion est sans pareille pour la piété civique; presque partout on organise des services funèbres en l'honneur du « Démosthènes français », et de magnifiques assemblées d'incrédules se pressent autour de l'autel, tandis que gémit sous les voûtes la plainte sublime et terrifiante du Dies iras. Parfois le zèle pour la nouvelle Eglise confine à la dévotion : ici, les clubistes ouvrent une souscription pour
(1) Archives nationales, AD»"™, carton 33.
(2) Babeau, Histoire de Troyes, t. I, p. 434.
(3) ToRREiLLES, Perpignan pendant la Révolution, t. I, p. 273.
l'achat de douze flambeaux destinés au sépulcre du jeudi saint (1) : là, ils organisent la procession du Saint-Sacrement et ornent le dais, l'ostensoir même, de rubans tricolores (2). — Le clergé constitutionnel serait bien ingrat s'il ne rendait en éloges ce qu'on lui prodigue en hommages. A Nantes, l'évêque Minée, dans son mandement d'installation, célèbre la société des Jacobins « illustre dés sa naissance par ses lumières et son énergie ». Quant aux curés assermentés, peuvent-ils ne pas patronner à leur tour ceux qui les protègent si bien! Ils n'y manquent point, et en certaines paroisses une annonce nouvelle s'intercale dans le prône, celle du club qui se tiendra, dit le « vertueux pasteur », « les dimanches et fêtes après vêpres ».
Nous n'avons vu jusqu'ici que les congratulations. Voici J'envers de l'idylle. La résistance contre les intrus s'est affirmée. Evêques et prêtres assermentés sont à la fois éperdus et exaspérés. Alors, ils se retournent vers le club, non plus avec un geste de bénédiction, mais avec un grand signe de détresse. Au club, il y a les administrateurs qui disposent de la force publique; il y a la force publique ellemême avec les gardes nationaux, dont on a tant admiré les beaux fusils tout neufs; tout au-dessous, il y a les cadres inférieurs, les gens de main, non admis aux séances mais grondant à la porte, contenus encore mais prêts à mordre si on les démuselé. Voilà le bras séculier de l'ère nouvelle. Les clubistes, thuriféraires du culte constitutionnel, changent de rôle et deviennent, par degrés successifs, dénonciateurs, provocateurs de mesures violentes, émeutiers.
Dénonciateurs d'abord. Ils le sont par goût, peut-être aussi par obligation, car il ne manque pas de clubs, comme ceux de Tulle et de Lorient, qui imposent dans leur règle-
(1) ToREBiLLBS, Perpignan pendant la Révolution, t. I, p. 273.
(2) Sauebl, Histoire eccl/siastique du département de l'Hérault pendant la Révolution, i. II, p. 166.
LES DEUX ÉGLISES 47i
ment la délation (1). Donc, les voici qui, pour le compte du clergé nouveau, rabattent le clergé fidèle. Ici, ils dénoncent les prêtres réfractaires qui, au mépris des lois, se hasardent à confesser dans les églises nationales; jà, ils signalent les châtelains qui imposent à leurs fermiers la messe de l'insermenté. Puis il y a les curés insermentés, mais non remplacés, et, à ce titre, conservés dans leurs fonctions. Sur eux s'acharne la délation. Celui-ci ne chante ni le Domine salvam fac legem ni le Domine salvam fac gentem, « ces versets patriotiques que tout citoyen doit avoir dans le cœur »; celui-là omet au prône les annonces officielles; un troisième ne les omet pas, mais les lit mal, si mal que dans les Gôtes-du-Nord le district de Rostrenen est autorisé à instituer pour chaque commune « un lecteur patriote appointé à trois livres par semaine (2) »; un quatrième ne fait suivre « les actes de l'autorité d'aucune réflexion propre à vivifier le civisme »; un cinquième se refuse à notifier le mandement de l'évêque; un sixième consent à le lire mais le fait « d'une voix insouciante, pour ainsi dire dédaigneuse, en outre d'un ton si bas que les assistants ne peuvent saisir les vérités évangéliques et constitutionnelles qui s'en dégagent ». Ceux qui ont paru se soumettre à la loi sont eux-mêmes surveillés. « Il y a, disent les jacobins de Glermont-Ferrand, des prêtres qui ont prêté leur serment de manière à se tirer d'affaires de toute façon. » Un intrus qui a sujet de se plaindre de ses paroissiens s'adresse aux magistrats s'il est d'âme simple; mais s'il est avisé, c'est au club qu'il recourt. Au club s'affilient les autorités, moitié par entraînement, moitié par peur : telle la municipalité de Troyes qui, un jour, s'y agrège en masse. Devant les clubs même les plus modestes, les évêques parfois n'hésitent pas à se courber. Dans les Deux-Sèvres, en la petite commune de
(1) DUCHATELIEB, la Révolution en Bretagne, t. Il, Appendice, p. 240.
Comte DE Seilhac, Scènes de la Révolution dans le Bas-Limousin,
(2) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastiqu*, carton 80.
La Mothe-Sainte-Héraye, qui reçoit d'abord le mandement d'installation de l'évêque? C'est le club : celui-ci le passe à la municipalité, et le curé ne vient qu'après (1).
La dénonciation prend bientôt corps et conclut aux rigueurs. A Moissac et un peu plus tard à Saint-Flour, le club demande l'extension du serment, même aux prêtres non fonctionnaires (2). A Brioude, il invite « les augustes législateurs, pères de la patrie » à retirer tout pouvoir aux réfractaires, hormis celui de célébrer la messe, et « à vouer ces têtes coupables à l'anathème civil et politique (3) ». A Vannes, il sollicite l'abolition du costume que certains religieux conservent pour a attirer la commisération et exciter conlre les lois ». A Fleurance, il réclame la suppression de toute pension pour les prêtres rebelles (4). A Tulle, dès la fin de février 1791, il demande que I^s prêtres insermentés soient obligés de quitter leur paroisse. Les Amis de la Constitution formulent un vœu pareil à Béziers, à Arles, en maints autres endroits. Dans le seul district de Morlaix, on compte plus de 50 dénonciations contre les prêtres non conformistes (5). A Blois, les membres du club se réunissent le 6 avril, décident de demander l'éloignement de l'évêque, M. de Thémines : « Il faut, disent-ils, des mesures vigoureuses qui entraînent les subalternes. » Le lendemain, 7 avril, ils envoient aux « Très chers frères et amis de Nantes » un message triomphal : car ils ont parlé, ont été obéis, et le prélat a été éloigné (6).
Cependant, il arrive que les autorités résistent ou que les victimes sont obstinées. Alors les dénonciateurs changent de rôle et, à leur aide, appellent l'intimidation, se hasardent
(1) Archives nationales. Papiers du eomité ecclésiastique, passim.
(2) Jbid., cartons 95 et 93.
(3) Ibid., carton 83.
(4) Ibid., carton 94,
(5) Ibid., carton 83.
(6) Archives nationales, AD"", carton 33. — Voir aussi Gazcsr, Etudeê d'histoire religieuse, p. 62-64.
même jusqu'à l'émeute. Cette métamorphose coïncide avec ftne déviation dans les clubs eux-mêmes. Peu à peu les éléments les meilleurs s'éliminent. Bourgeois lettrés, théoriciens de cabinet, philanthropes sincères, novateurs par mode ou curiosité d'esprit, presque tous se retirent par degrés. En général, par crainte de vengeance ou terreur de passer pour aristocrates, ils se gardent d'une séparation publique. Mais ils se relâchent de leurs assiduités, deviennent graduellement inexacts afin de pouvoir s'éclipser sans se compromettre, puis cessent de venir, et, sans rompre leur affiliation, silencieusement se terrent chez eux. Le champ reste libre, non pas encore aux hommes de désordre — car la Révolution épuise plusieurs couches avant de les subir tout à fait — mais à ceux qui laissent faire ou grondent si doucement que la gronderie semble caresse. Même après la disparition de leurs membres les plus qualifiés, les clubs gardent encore en général un certain aspect de modération. Mais ils ont, comme on dirait aujourd'hui, leurs sociétés filiales. Ce sont tantôt de petits conciliabules, tantôt des clubs inférieurs. Là, on décide les actes : là on se met en rapport avec cette minorité ardente qu'on décore du nom de peuple, qu'on tient par les déclamations, et qu'on commence à démuseler. On n'est qu'au début, et pour l'expérience médiocre encore, pour les courages peu aguerris, il faut des expéditions peu dangereuses. Justement il y a les religieuses. Ce ne sont que des femmes, calomniées depuis longtemps, n'ayant personne pour les défendre. Justement il se trouve que ces femmes, en refusant de reconnaître l'évêque intrus, se sont donné l'apparence de contrevenir à la loi. Donc, on aura une situation enviable entre toutes : l'émeute s'appellera pression légale, le perturbateur pourra se dire gendarme et réclamer non seulement l'impunité mais la récompense.
Le printemps de 1791 fut plein de ces incursions contre les couvents. Dans les archives, dans les papiers publics, on en
recueille pour toutes les régions les traces. Ces expéditions, non sanglantes encore, mais où s'essaie l'esprit persécuteur, se ressemblent toutes. On n'en racontera qu'une ici par laquelle les autres se peignent, celle du peuple nantais contre le couvent des Gouets.
A l'ouest de Nantes, sur la rive gauche de la Loire et sur la paroisse de Bouguenais, s'élevait le monastère des Gouets. Il appartenait à l'ordre des Garmélites et abritait 32 religieuses. Rien ne s'y était perdu de la ferveur antique. La prieure était Mme de la Bouxière, de foi ardente et de cœur vaillant.
Le 3 mai 1791, l'évêque diocésain Minée s*était présenté pour la visite pastorale. Devant lui les portes du couvent étaient demeurées closes. Sur de nouvelles instances, la supérieure s'était résignée à l'accueillir dans le parloir, meiis n'avait point permis qu'il pénétrât plus loin. L'évêque avait prié, exhorté, menacé, puis, de pasteur devenant policier, avait dressé un procès-verbal et l'avait transmis au Directoire du département.
Le Directoire était modéré, mais faible et sous la domination des clubs. Le 10 mai, il députa l'un de ses membres t pour chapitrer, disait-il, les religieuses sur la grandeur de leur faute ». Aux exhortations du délégué, la supérieure répliqua : a J'ai fait mes vœux entre les mains d'un autre évêque, j'y persisterai jusqu'à la mort. » Le magistrat voulut interroger les religieuses. « Qu'à cela ne tienne », répondit Mme de la Bouxière. Les sœurs de chœur comparurent et aussi les sœurs converses. Unanimement elles répondirent comme la prieure. Invitées à signer leur déclaration, elles s'y refusèrent, ne se jugeant point accusées, et ne voulant reconnaître en rien une autorité usurpatrice (1).
Le Directoire délibéra. La perplexité était extrême. Aucun décret n'obligeait les religieuses, soit à prêter ser-
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, cartoa 83
ment, soit à recevoir l'évêque et, dans leurs monastères provisoirement conservés, elles demeuraient maîtresses. « Nous ne voyons point de loi », répétaient les magistrats avec une timide équité. A tout hasard le procès-verbal dressé par l'évêque Minée fut expédié à l'Assemblée constituante.
Dans le bas peuple nantais et aussi dans une partie de la bourgeoisie, une certaine fermentation régnait. Minée, évêque indigne, en imposait par son assurance osée, son affectation de zèle démocratique. Parmi les carmélites des Gouets, plusieurs étaient de noble famille, et, à ce titre, suspectes. Le 27 mai, une réunion se tint, provoquée par les sociétés populaires et spécialement par le club des Capucins. Une pétition fut lue, pleine de déclamations contre « les fanatiques qui déchiraient l'unité de notre sainte religion » : on y demandait l'éloignement des prêtres non conformistes, l'extension du serment, la fermeture des chapelles des maisons religieuses. On assure que le texte primitif disait, en parlant des prêtres : « Qu'il soit permis de courir dessus comme sur l'ennemi (1). »
Avant de courir sus aux prêtres, on courrait sus aux religieuses. Le 1«' juin, vers cinq heures du soir, un rassemblement, composé surtout de femmes, se dirigea vers les Gouets. Le maire de Bouguenais survint. « Que voulez-vous? » dit-il à ceux qui se pressaient aux portes du monastère. Plusieurs voix répondirent : « Nous voulons obliger les Garméhtes à se soumettre aux décrets. » La supérieure persista dans son refus. Il était tard; le. manifestants s'éloignèrent, mais avec la menace de revenir plus nombreux.
Le lendemain était le jour de l'Ascension. Aux Gouets, il se passa dans la prière et l'ango sse. Mme de la Bouxière avait demandé secours au Département. Le Directoire se réunit. Son embarras était cruel, car il craignait à la fois
(1) Alfred Laixiê, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, t. I> p. 137.
l'émeute et les émeutiers. Cependant il décida de défendre par la force publique l'accès du monastère.
Le 3 juin, vers dix heures, on vit donc arriver aux Couets douze soldats d'infanterie, puis une vingtaine de gardes nationaux. Peu après, soit par la Loire, soit par la route de terre, plusieurs centaines d'hommes et de femmes, venus de Nantes, se dirigèrent vers le couvent. Aux gens du peuple se mêlaient quelques bourgeois et aussi, dit un rapport, des dames fort bien mises. On entendait répéter ces mots : 0 Nous fermerons les issues; si les religieuses ne se soumettent point, elles s'en repentiront. » Aux premiers groupes d'autres groupes succédèrent et le rassemblement prit un aspect de foule. Devant la porte fermée stationnaient la troupe et la garde nationale, mais passives l'une et l'autre et se contentant de n'être point débordées. Plusieurs heures se passèrent de la sorte, la force publique gardant l'entrée, les manifestants allant, venant, s'agitant, et cherchant par où ils feraient irruption.
Le maire de Bouguenais était arrivé. Vers trois heures de l'après-midi, trois ou quatre hommes, armés de pistolets, l'abordèrent et le mirent en demeure d'admettre dans le couvent quelques femmes qui porteraient aux religieuses les sommations de la foule. Le magistrat obéit. Quatre « dames », de tenue fort correcte, mais dont aucune enquête n'a livré les noms, furent introduites dans le parloir. L'une d'elles portait sur la poitrine un écriteau avec ces mots : Mme la présidente : « Nous venons, dit-elle à la supérieure, au nom de 600 femmes de Nantes. Nous savons qu'il se tient chez vous des conciliabules pour égorger nos maris et nos frères. Reconnaissez l'évêque, soumettez-vous aux lois, prêtez serment. » La prieure redit la fîère réponse, répétée tant de fois : « N'êtes-vous pas bonne citoyenne? reprit celle qu'on appelait la présidente. — Nous n'avons à recevoir de leçons de patriotisme de personne », répliqua vivement Mme de la Bouxière. Les déléguées se retirèrent. Elles étaient fort
irritées. Elles disaient : « Nous camperons ici quarante jours plutôt que de céder. » Des gens arrivèrent des villages voisins pour prêter main-forte aux Carmélites. Les soldats et les gardes nationaux les écartèrent assez rudement. La fermentation croissait et aussi le nombre des manifestants. Contre les religieuses, les menaces redoublaient : « Il faut, disait-on, les fustiger. » Vers quatre heures, le chef de l'escouade écrivit à Coustard, commandant de la garde nationale : « Venez avoc M. l'évêque; peut-être sa présence et la vôtre amèneront les religieuses à la raison (1). »
Les Carmélites s'étaient retirées à la chapelle. En habit de chœur, dans leurs stalles, elles se tenaient en prières. Soudain, vers six heures du soir, elles entendirent de grandes clameurs dont le bruit se rapprochait. Tout éperdues, elles se serrèrent autour de l'autel. Elles ne se trompaient pas dans 1 i}ur terreur, car l'invasion venait de se consommer. Les plus hardis des manifestants, en s'aidant des branches d'un arbre, avaient fini par escalader la muraille de l'enclos et, ou\Tant à l'intérieur une porte non gardée, avaient introduit par là leurs compagnons. Les envahisseurs, fracturant tout, brisant tout, n'avaient pas tardé à trouver le chemin de la chapelle. De plus en plus distinctement on entendait leurs cris. Ils s'engouffrèrent dans le sanctuaire, hommes et femmes mêlés, avec des bâtons et des pistolets. Les religieuses n'avaient point interrompu leur prière. Ils les sommèrent de prêter serment, de reconnaître l'évêque. A quoi elles répliquèrent, tremblantes mais héroïques, qu'elles aimaient mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. A ces mots, on les arracha des bancs, on les traîna hors de la chapelle. « Il faut les fustiger », répétaient de nombreuses voix. Subirent-elles vraiment le supplice de la flagellation? Longtemps après la Révolution, de nombreux survivants l'affirmaient encore, et à plusieurs femmes de Nantes le surnom de fouetteuses des Coueis de-
(1) Archives nationalet. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 83.
meura comme une flétrissure (1). Pourtant, parmi les Carmélites, il n'en est que deux qui se soient plaintes d'avoir été frappées ou maltraitées; les autres n'ont parlé que de menaces ou d'outrages. La tradition a-t-elle grossi l'événement? Les victimes ont-elles espéré par leur silence désarmer leurs ennemis? ou bien, par une naturelle pudeur, ont-elles répugné à doubler leur honte par l'humiliation de la raconter? Cependant les gardes nationaux demeuraient massés devant le grand portail, faisant un simulacre de police. « Nous essayâmes d'arrêter les violences, a dit dans l'enquête le chef de poste. Mais bientôt nous aperçûmes dans la cour une très grande quantité d'hommes armés de sabres et de pistolets. Alors, a-t-il ajouté naïvement, nous jugeâmes toute résistance inutile. » Les religieuses furent re jetées hors du couvent; au milieu de toutes les insultes, elles furent entraînées vers la Loire; à la nuit close, elles arrivèrent à Nantes et furent enfermées au château (2).
Les membres du Directoire étaient demeurés inactifs. Vers neuf heures du soir, ils invitèrent Coustard, commandant de la garde nationale, « à faire entendre aux personnes rassemblées que leur zèle pouvait les avoir égarées, que les religieuses, quelque répréhensibles qu'elles fussent, ne devaient être jugées et punies que légalement ». Le Directoire ajoutait : « Ces considérations présentées par vous avec l'éloquence et le zèle qui vous sont naturels, ne peuvent manquer de produire les plus heureux effets sur les citoyens dont vous êtes aimé à si juste titre v3). » Coustard n'eut pas le loisir d'être éloquent. Déjà les bandes, de plus en plus « égarées par leur zèle », s'étaient portées, pour achever la soirée, vers le Sanitat, avaient envahi la maison des sœurs hospitalières, en avaient saisi plusieurs et les avaient flagellées. Le
(1) Mbllinet, La Commune et la milice de Nantes, t. VI, p. 321.
(2) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 83, — Lallié, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, t. I, p. 147 et suiv.
(3) Archive» nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, cartoa 83.
lendemain, le Directoire retrouva son énergie, mais contre les victimes. Les Carmélites, écrouées d'abord au château, puis réclamées par leur famille, ayant demandé à réintégrer leur couvent, la seule réponse fut l'apposition des scellés sur le monastère. Auparavant, une perquisition fut faite : car on croyait recueillir aux Gouets des papiers qui prouveraient les menées des « aristocrates ». « On ne récolta, dit un rapport, que des chapelets, des reliques, des disciplines et autres bagatelles. » Les jours suivants, quelques-unes des religieuses essayèrent de se glisser, une à une, dans leur maison. Aussitôt le Club des Capucins protesta. Sur cette dénonciation,le Directoire prescrivit aux Carmélites rentrées de s'éloigner de nouveau jusqu'à ce que l'Assemblée eût statué. « C'est dans votre intérêt, leur dit-il; autrement vous vous exposeriez à une nouvelle invasion, peut-être à l'incendie. ■ Le 19 juillet, un délégué fut expédié aux Couets pour notifier aux religieuses Tordre qui derechef les expulsait pour lea mieux protéger.
En cette faiblesse de Tautorité, en cette excitation du clergé constitutionnel, en cette effervescence des clubs, que vaudrait la précaire promesse de liberté religieuse, enfermée dans la loi du 7 mai? Sur ces entrefaites, un événement survint qui acheva de tout troubler.
Le 21 juin 1791, Paris, en s'éveillant, apprit la plus stupéfiante nouvelle : les Tuileries étaient vides, le roi, la famille royale étaient partis. On connaît l'aventure lamentable: le départ à minuit dans le plus secret mystère, les angoisses commençant aux portes mêmes du château, les premières étapes la nuit sur la route de Champagne, l'aurore se le-
vant brillante d'espoir dans l'air frais et sonore, la double et courte joie de l'espace libre et des chaînes allégées; puis la journée s'avançant; la lourde voiture se cachant et se trahissant tout ensemble; le roi soupçonné à Châlons mais par des amis; la cavalerie de Bouille à chaque village attendue; le monarque reconnu à Sainte-Menehould, épié à Glermont, dénoncé à Varennes, sommé de descendre, interrogé en suspect, arrêté, contraint de rétrograder; puis les commissaires de l'Assemblée arrivant de Paris et, comme on ferait d'un prisonnier dans une conduite de gendarmerie, prenant livraison du roi de France; le retour dans l'appareil humiliant et tragique que l'histoire a rapporté : Péthion grossier, fat et niais, Latour-Maubourg, Mathieu Dumas, corrects, confus et attristés, Barnave attendri et se donnant pour ne plus se reprendre; enfin sur le déclin d'une étouffante journée d'été, le terme du voyage : dans la ville une haie continue de peuple, partout des têtes couvertes, un silence méprisant plus injurieux que l'insulte, les Tuileries retrouvées, non comme un palais, mais comme une prison. Mirabeau avait par avance qualifié la tentative quand, peu de temps avant sa mort, il avait dit, à propos d'un projet pareil : « Un roi ne part qu'en plein jour quand c'est pour être roi. »
La religion avait été, pendant de longs siècles, associée à la monarchie. Ce qui était pour l'une effondrement deviendrait catastrophe pour l'autre. Louis XVI, dit-on, avait tenté de chercher un asile à l'étranger : il avait médité d'y retrouver, avec les émigrés, les prêtres : tous ensemble y eussent ourdi la contre-révolution. Dans les cerveaux étroits, obtus et surchauffés, cette pensée s'enfonça à des profondeurs telles qu'on ne la pourrait plus déraciner. De là une maxime bientôt passée à l'état d'axiome, celle qu'on faisait acte de bon citoyen en courant sus aux réfractaires
Atroce était la calomnie qui transformait les non-conformistes en ennemis de leur pays. Pourtant le jugement populaire ne s'égarait pas quand, à travers les événements
politiques, il discernait les affaires religieuses. Sur le bureau de Louis XVI, une lettre fut trouvée après son départ, lettre adressée au peuple français, et où le prince expliquait les motifs de son voyage. Pourquoi s'éloignait-il? C'était pour remplir sans entraves son métier de roi; c'était surtout pour accomplir ses devoirs de catholique fidèle. Qu'on lise la fin du mémoire. On y trouvera l'obsession de la Constitution civile. Le roi énumère ses tristesses chrétiennes : Mesdames, parties pour trouver à l'étranger la libre pratique de leur culte, ont été inquiétées, arrêtées dans leur traversée de France : lui-même, tout récemment, n'a pu se rendre à Saint-Cloud : on l'a obligé à congédier les prêtres de sa chapelle privée : on l'a contraint, le jour de Pâques, à assister aux offices de Saint-Germain-l'Auxerrois. Et le prince continue en ces termes : « Quel plaisir votre roi n'aura point à être au milieu de vous, quand une Constitution qu'il aura acceptée librement fera que notre sainte religion sera respectée ! » Ce remords aigu des décrets sur le clergé assiège encore l'esprit de Louis XVI, même au milieu des angoisses de la captivité qui commence. Comme, au retour de Varennes, il loge à l'évêché de Meaux et comme l'évêque s'excuse du délabrement de son hôtel, le prince, si peu porté par nature au persiflage, lui répond avec une ironie marquée : « Vous avez tort de vous excuser, monsieur; quand on n'est pas chez soi, il est bon de ne pas multiplier les dépenses. » Ainsi, au-dessus du monarque qui a cherché l'espace pour régner, il y a le chrétien repentant qui a fui pour se mieux rétracter.
L'affaire de Varennes est donc une date dans l'histoire religieuse comme dans l'histoire politique. Elle fournit une apparence aux calomnies. Elle exaspère l'esprit persécuteur, A Paris, à la nouvelle de la fuite de Louis XVI, la foule se porte aux bureaux de VAmi du Roi, journal de l'abbé Royou, et en brise les presses. Le jour de la procession du Saint- Sacrement, le séminaire des missions étrangères est menacé;
En province, les autorités, sous prétexte de salut public, se croient tout permis. On voit des officiers municipaux opérer des visites domiciliaires, violer le secret des lettres, suspendre le départ des courriers, ordonner des arrestations. Dans cette recherche de l'incivisme, les premiers proscrits sont les prêtres. A Lisieux, à Bayeux, les évêques insermentés sont assaillis et menacés de mort. Au mois de juillet, tout au fond de la Provence, l'évêque de Senez est arrêté, transféré à Digne, puis au fort de la Seyne, et traité en malfaiteur. A Laval, sur le bruit de la fuite du roi, la populace excitée se jette sur un prêtre qu'elle veut pendre à une lanterne et qu'on ne sauve qu'en l'enfermant; à Mamers, à La Flèche, les insermentés sont l'objet des mêmes avanies. Tout est mis en œuvre pour paralyser l'action de la justice. A Albi, un prêtre ayant porté plainte pour violences exercées contre lui. les Amis de la Constitution, au nombre de 300, se portent la nuit chez l'accusateur public, puis chez le greffier, se font remettre de force la procédure et la livrent aux flammes.
Tandis qu'éclataient çà et là, suivant le caprice, l'exaltation ou la peur, ces accès de violence, un dessein général s'affermissait, celui de régulariser l'arbitraire en lui imprimant l'estampille législative. On créerait, à l'encontre du prêtre insermenté, un régime à part; on le frapperait d'une présomption légale d'incivisme, et on conférerait aux autorités locales le droit de l'interner ou de l'éloigner à leur gré. Ce serait l'envers de la loi du 7 mai. Quoique sous une forme ambiguë, elliptique, incomplète, timide, la loi du 7 mai disait en substance : « Le prêtre, et, avec lui, les catholiques non conformistes sont des citoyens à l'égal des autres, admis comme les autres à bénéficier de la déclaration des droits de Vhommej admis comme les autres à se réunir, à jouir de leur liberté individuelle, à choisir leur temple, à y pratiquer leur culte. » Telle était la théorie libérale. A l'inverse de cette théorie, une autre théorie naissait qui, retournant les couches sociales comme le fer de la charrue retourne la terre, ferait du
privilégié de l'ancien régime le suspect du régime nouveau. En vertu do cette théorie, il n'y aurait pour le réfractaire point de loi, ou plutôt une loi serait faite qui le mettrait hors la loi, et par cette loi d'exception, toute autorité locale aurait, suivant son caprice, le droit de lui dire : « « Partez! » et de le reléguer bien loin de sa demeure, ou de lui dire : « Restez! » et de le jeter en prison.
Cette doctrine où se condensaient toutes les persécutions futures avait déjà en divers lieux jeté sa semence. Çà et là, les germes levaient, malfaisants, mais chétifs encore. Dés le printemps de 1791, on les voit poindre en deux contrées tout opposées, en Franche-Comté et dans l'Ouest. Là, quelques curés fidèles, tantôt sont expulsés hors de leur paroisse, tantôt au contraire y sont internés. Trois administrations départementales, celles du Finistère, du Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure, ont recueilli l'idée, s'en imprègnent et, sous la pression des clubs, la généralisent. A Quimper, le Directoire, dès le 21 avril 1791, prescrit à tout prêtre non conformiste de s'éloigner à quatre lieues de la paroisse où il a exercé son ministère (1). A Angers, les autorités départementales, par une décision du 24 mai, s'arrogent le droit de réunir au chef-lieu ceux des réfractaires qui auraient été dénoncés (2). A Nantes, où l'arrêté est rendu le 7 juin, les nonconformistes ont l'option entre l'éloignement à trois lieues de leur paroisse et l'internement au chef-lieu (3). La résolution ne va pas sans quelques scrupules. « Ce n'est pas trop légal », écrit, le 14 mai, Choudieu, substitut du procureur général syndic d'Angers; mais il ajoute aussitôt : « Cette précaution me paraît impérieusement commandée par les circonstances (4). » Et, en effet, la Constitution civile a, dans certaines contrées, produit de tels déchirements que le seul
(1) Dtjchatblleb, La Récolution en Bretagne, t. I, p. 411.
(2) Célestin Port, La Vendée angecine, t. I, p. 177.
(3) Lalixé, Le diocèse de Nantes pendant la Révolution, t. I, p. 153.
(4) Célestin Pobt, La Vendée angevine, t. I, p. 165.
moyen d'étouffer les protestations est d'éloigner ou d'interner les victimes.
Ces mesures partielles sont adoptées par les magistrats locaux sous leur responsabilité. Le pouvoir central est censé ne pas les connaître ou les réprouver. Officiellement la loi du 7 mai subsiste et, si incomplète qu'elle soit, elle est la charte des dissidents. Sous la violente poussée née de l'affaire de Varennes, l'Assemblée constituante va être conduite à homologuer l'un des arrêtés départementaux; et par cet acte elle prendra à son compte la persécution.
L'événement vaut la peine d'être rapporté. Entre tous les départements, l'un des plus remués par la Constitution civile était celui du Bas-Rhin. Nulle part, même dans le Morbihan, les refus de serment n'avaient été plus nombreux. La proximité de la frontière, les premiers rassemblements d'émigrés de l'autre côté du Rhin, inspiraient la crainte, que l'obstinée résistance des catholiques romains ne fournît un point d'appui aux intrigues étrangères. A la fm de mai, l'Assemblée avait expédié en Alsace trois commissaires. Dès le début de leur enquête, ils avaient été atterrés. Dans les campagnes il n'y avait, disaient-ils, « presque pas de partisans de l'heureuse régénération de la France ». Ils jugecient que le grand mal venait des prêtres. Ils en interrogèrent un assez grand nombre yt de leur bouche recueillirent cette réponse péremptoire : a Nous ne nous soumettrons pas aux décrets sur le clergé. » A Strasbourg, comme en tout le reste de la France, la Société des Amis de la Constitution poussait aux rigueurs. Le 27 juin, sous l'impression toute chaude de l'événement de Varennes, elle réclama des mesures contre les réfractaires. Les commissaires de l'Assemblée, revenus de leur tournée dans les districts et réunis au chef-lieu, recueillirent le vœu. Le 12 juillet, ils rassemblèrent les membres du Directoire, ceux du district, ceux du conseil général de la commune. Tous les faits où se marquait l'hostilité du clergé furent groupés, grossis, commentés. On prétendit que « huit jours avant le départ du roi.
les prêtres annonçaient en public un événement qui se produirait entre le 20 et le 24 juin et aurait pour suite le massacre des patriotes. » Un arrêté fut adopté qui imposait à tout curé, vicaire, ou professeur non assermenté et, en outre, à tous religieux, quels qu'ils fussent, de se rendre dans la huitaine en la ville de Strasbourg. Ils ne pourraient échapper à cette obligation qu'en fixant leur résidence à quinze lieues de la frontière.
Jusque-là les administrateurs de Strasbourg n'étaient que les copistes un peu attardés de leurs collègues de Quimper, d'Angers, de Nantes. Ce qui aggravait la décision, c'est qu'elle était prise en présence des commissaires venus de Paris et empruntait à cette circonstance une sorte de consécration officielle. Une confirmation plus complète ne tarda pas.
Le 17 juillet, l'affaire vint à l'Assemblée. L'un des secrétaires lut le rapport des commissaires envoyés en Alsace, puis la délibération du Directoire du Bas- Rhin. A l'appui de l'arrêté, un long exposé de motifs formula contre les réfractaires l'accusation de semer le désordre, de paralyser les lois, de conspirer avec les ennemis de la patrie. L'Assemblée fut doublement impressionnée, et par l'accumulation des griefs, et par le témoignage des commissaires qui, après enquête poursuivie sur place, inclinaient aux rigueurs. Quand la lecture des pièces fut achevée, plusieurs députés intervinrent en faveur de l'arrêté, notamment le représentant Victor de Broglie, qui connaissait bien l'Alsace et ne pouvait être rangé parmi les démagogues. « Il n'y a pas, dit-il, d'autres moyens de déjouer les complots des réfractaires que d'adopter les mesures proposées par le département. » Si prévenu que fût l'auditoire, Malouet rappela les maximes inscrites dans la déclaration des droits, proclama l'injustice de proscrire pour ses opinions toute une classe de citoyens. Sur l'assemblée impatiente la remontrance tomba sans émouvoir, et l'arrêté du dénartement fut approuvé.
Dans le grand tumulte des événements, le vote passa presque inaperçu. Sans doute il ne consacrait pas une mesure universelle et se bornait à homologuer pour un seul département le régime du bon plaisir. Même restreint de la sorte, il marquait une étape mémorable dans la politique révolutionnaiire. En autorisant — fût-ce pour une seule région — une classe de suspects, l'Assemblée ouvrait la fissure par où l'arbitraire déborderait. Ayant édicté la loi du 7 mai, qui voulait dire liberté, elle se déjugeait par une autre loi, localisée d'abord, mais destinée à s'étendre, qui voulait dire arbitraire. Les gens des clubs venaient de recevoir des lettres de marque pour un seul département. Ils sauraient gratter le nom, y inscrire à la place toute région où il leur plairait de proscrire; et l'Assemblée, qui venait de déclarer les prêtres bons à interner en Alsace, serait impuissante — le voulût-elle — à les proclamer inviolables ailleurs.
On le vit bien par ce qui suivit. Le Doubs, la Mayenne imitent le Bas- Rhin. A Toulouse, les curés ou vicaires remplacés sont contraints à s'éloigner à quatre lieues de leur paroisse ou à se retirer dans leur famille (1). Les autorités qui n'osent agir par elles-mêmes sollicitent de l'Assemblée une loi générale (2). Les districts pèsent sur les départements, les municipalités sur les districts, et les municipalités elles-mêmes obéissent à la poussée des clubs qui, d'en bas, maîtrisent tout. Même dans les départements les plus attachés à l'ordre perce l'esprit d'intolérance. Le directoire de la Seine- Inférieure fournit à cet égard un exemple suggestif. Le 28 juillet 1791, à la suite de quelques troubles dans le pays de Gaux, il prend un arrêté qui éloigne à dix lieues de leur domicile les prêtres remplacés. Ayant sacrifié à la passion antireligieuse, il tente, par exceptions successives, de res'reindre son propre décret. L'arrêté ne s'appliquera pas aux septuagénaires : il ne s'étendra
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, carton 94.
(2) Archives nationales. Papiers du Comité des recherches, carions 22 et passim.
pas davantage aux prêtres que les communes jugeraient paisibles et non dangereux : sur les dispositions comminatoires un article se greffe pour recommander aux municipalités toute la modération, toute la bienveillance possible : enfin le directoire répudie toute idée d'un internement qui aurait un air de captivité. Une autre crainte l'agite, qui montre en lui plus de prévoyance que d'optimisme. «t II faut, dit-il dans une lettre à l'Assemblée, se garder de réunir les prêtres en un même lieu, parce que, dans un moment de crise, les ecclésiastiques non assermentés pourraient, dans un seul instant, devenir les victimes de la fureur du peuple (1). »
Ces temps qui suivent Varennes se remplissent dans les provinces de toutes les images de la persécution qui commence. Il y a des suspects aussi dénoncés que les prêtres, ce sont les religieuses. On a vu l'envahissement des Gouets. Des religieuses contemplatives, les vexations s'étendent aux religieuses enseignantes, qui d'abord ont pu se croire à l'abri. Elles se refusent à inculquer aux enfants les principes de la Constitution civile; il arrive alors que les autorités locales, s'armant d'une loi récente et jugeant fonction publique leur ministère, prétendent leur imposer le serment; elles ne s'y résignent point, et les voilà qui, une à une, dispai'aissent. Dans la contagion de l'intolérance, il n'est pas jusqu'aux religieuses hospitalières qui, çà et là, ne soient déjà inquiétées. A Rouen, elles ne consentent pas à recevoir les chapelains insermentés; par représailles, le directoire propose de les considérer comme fonctionnaires publiques et de les astreindre elles-mêmes au serment. A Strasbourg, les soeurs qui desservent l'hospice des enfants trouvés se refusent à reconnaître le nouvel évêque; la municipalité veut les y contraindre et plutôt qpie d'obéir, elles quittent l'hospice. Au Mans, les religieuses de l'hôpital sont circon-
(1) Archives nationales. Papiers du comité des recherches, carton 22.
venues pour qu'elles se soumettent aux intrus : « Nous voulons bien, répondent-elles, reconnaître l'évêque comme administrateur temporel, mais non recevoir les sacrements des mains des assermentés. » Sur ces entrefaites, la populace organise une manifestation contre elles, et elles abandonnent leur service (1).
Il y a d'autres catholiques que les religieuses, et on peut imaginer des victimes qui se défendront. De là, dans les bas-fonds des clubs, l'organisation d'une gendarmerie officieuse au service du désordre. L'institution se généralisera plus tard; on en peut, dés l'été de 1791, saisir la trace dans l'Hérault. Elle s'établit là-bas sous le nom de société patriotique ou de pouvoir exécutif. L'objet avoué est de soutenir la Constitution; l'objet réel est de rechercher les prêtres réfractaires et de terrifier quiconque les défend. Les inscriptions sont reçues à Montpellier à la Maison commune. Le signe de reconnaissance est une médaille attachée par un ruban tricolore avec la légende : Vivre libre ou mourir, et cet exergue : Montpellier, 14 juillet 1791. Les affiliés provoquent, reçoivent ou formulent eux-mêmes les dénonciations contre les catholiques. Celui-ci s'est, dit-on, moqué de l'évêque constitutionnel, celui-là a fait baptiser ses enfants par un réfractaire. Ainsi se dressent les listes de suspects. Les associés sont armés de bâtons ou de fortes lanières en cuir. Ils marchent d'ordinaire en bandes, de façon à défier toute police. Ils opèrent surtout le soir. Tantôt ils attendent dans les rues et rouent de coups ceux qu'on leur a désignés, tantôt ils enfoncent les portes. Les victimes préférées sont, outre les prêtres, les femmes, les vieillai^ds convaincus de favoriser les prêtres. L'un des membres du directoire s'indigne contre ces excès. Aussitôt 300 membres de la société patriotique se portent sur sa demem'e et le somment de se démettre. Cependant les gens d'ordre
(1) Archives nationales. Papiers du Comité ecclésiastique, cartons 86, 87. — PiOLTNr, Histoire du diocèse du Mans pendant la Rcvolution, t. I, p< 282.
B'cmeuvent. En une pétition au roi, ils dénoncent toutes ces indignités; ils font mieux et, sous le nom de contrepouvoir, forment entre eux une ligue de défense. Qui poursuit-on? Non les démagogues, mais les catholiques qui ont, dit-on, le 25 août, jour de la Saint-Louis, tenu une réunion illégale et inconstitutionnelle (1).
Dans cette montée de violence, que devient la loi libérale du 7 mai?
Elle est un peu équivoque en ses termes, méconnue par les passions révolutionnaires, en outre mal comprise parfois ou dédaignée par les catholiques qui n'y voient qu'un pis-aller. Elle est l'œuvre des modérés, c'est-à-dire de ceux qu'ont coutume de broyer les r^^volutions. Elle se réclame de la liberté, mot auguste, mais souvent perverti et jamais plus qu'au temps que nous racontons. Pourtant il se trouve quelques autorités assez viriles pour opposer à la persécution grandissante la faible barrière de leur bonne volonté et de leur courag'.
Il faut les nomiiier, car cette vaillance fut rare. Dans le département de la Somme, le Directoire fait imprimer un extrait du Rapport de Talleyrand. Gomme le conseil général de la commune d'Amiens réclame des rigueurs, il s'y oppose et saisit cette occasion pour formuler la doctrine la plus large, celle qui autorise le culte, non seulement dans les lieux loués, mais dans les églises de monastères (2). — Dans r Indre-et-Loire, les administrateurs du département constatent que « le parti des non-conformistes grossit de jour en jour, que les temples destinés au culte national deviennent déserts, que les fonctionnaires publics murmurent ». Loin de conclure de cet état de choses à un déploiement de
(1) Mémoire historique sur la horde de Brigands qui se fait sacrilègement appeler le pouvoir exécutif, 1791. — V. aussi Sacrel, Histoire religieuse du département de V Hérault pendant la Révolution, t. II, p. 170 et suiv. — Dtjval-Jottvb, Montpellier pendant la Révolution, t. I, p. 176-177.
(2) Archives nationales, AD"", carton 34.
sévérités, ils jugent que le parti le plus sage est de laisser les catholiques romains célébrer leur culte où il leur plaira, à la condition de respecter l'ordre public. « Il nous semble même, ajoutent les magistrats, que le meilleur moyen de conserver le calme est de maintenir cette parfaite liberté 80U3 la surveillance de l'administration (1). » — La même doctrine prévaut dans la Saône-et-Loire, dans la Charente, dans la Charente-Inférieure. Et cette tolérance n'est pas sans mérite; car il faut, pour la pratiquer, braver les clameurs des clubs. A Autun, les Amis de la Constitution protestent contre l'application de la loi du 7 mai, et parmi les signataires de l'adresse on remarque quatre des vicaires épiscopaux (2). A La Rochelle, un peu plus tard, les clubistes dénoncent ceux qui ne sont que des « factieux couverts sous le prétexte de la religion (3) ».
J'ai noté les exemples de courage. En combien d'endroits la doctrine libérale n'apparalt-elle pas comme une pauvre flamme débile, qui jette à peine quelques lueurs et s'éteint! Dans le Haut-Rhin, les catholiques demandent la concession de l'une des églises fermées. Le département leur loue l'église des Capucins. Deux mois plus tard, sur les instances du procureur général syndic, l'autorisation est retirée; le seul motif est le dépit que l'église ofTicielle demeure déserte. Les non-conformistes se rabattent sur une autre église : nouveau retrait d'autorisation. Plus tard, ils se réfugieront dans deux granges d'où ils seront pareillement expulsés (4). — Dans le Cher, les catholiques prennent à bail l'église des Jacobins et remplissent jusqu'au scrupule toutes les conditions légales. Le 20 août 1791, l'autorisation est donnée par le dépai^tement. Sous la pression de la société populaire
(1) Archives nationales. Papiers du comité ecclésiastique, caiton 83.
(2) Ibid., carton 84.
(3) Chassin, La préparation de la guerre de Vendée, t. II, p. 82-83. [k) VÉRON-RÉvnxE, Histoire de la Révolution dans le département du
Hait-Rhin, d. 62 et suiv.
et aussi de l'évêque Torné, la municipalité refuse d'exécuter l'arrêté. De sa propre autorité, elle ferme, le 6 septembre, l'église et y met les scellés. Le directoire départemental essaie d'être énergique, décide que les scellés seront enlevés. Cependant, on annonce une émeute et sous cette menace sa courte énergie s'abat (1). — Dans le Doubs, certaines municipalités rurales tentent de créer des sociétés religieuses dissidentes et demandent au curé constitutionnel ses heures, afin de célébrer les offices non conformistes aux moments que lui-même ne choisira pas. Que font les districts? Ils suspendent les municipalités qui ont formulé les demandes. Quant au directoire départemental, il refuse tout exercice du droit de réunion (2). — Dans l'Ariége, les catholiques louent à Pamiers la chapelle des ci-devant Carmes. Voici que l'évêque intervient, proteste contre la coexistence de deux cultes, porte ses plaintes à l'Assemblée, s'appuie sur la municipalité (3). — Dans la Vendée, le directoire départemental, par une délibération du 30 juillet, semble admettre les non-conformistes à l'usage de la liberté. En plusieurs paroisses, notamment à Fontenay, les catholiques demandent à bénéficier de la loi du 7 mai. Mais, sur l'opposition des commissaires civils envoyés, vers ce temps-là, en Poitou par l'Assemblée, les pétitions demeurent sans suite. Dumouriez, alors maréchal de camp et pourvu d'un commandement dans l'Ouest, approuve fort cette conduite. Son langage est trop suggestif pour n'être point reproduit, a II serait, dit-il, conséquent au système de liberté qui fait la base de notre constitution d'accorder une église aux non-conformistes dans les lieux où ils le demanderont... Mais... si on accordait des paroisses aux non-conformistes
(1) Vicomte de Brimont, M. de Puységur et r église de Bourges pen. dant la Révolution, p. 127.
(2) Sauzw, Histoire de la persécution r volutionnaire dans le dé par* tcment du Doubs, t. II, p. 291.
(3) Archives nationales. Papiers du Comit- ecclcsiastique, carton 88.
OU des églises qui en tinssent lieu, bientôt les prêtres assermentés resteraient sans fonctions. »
C'est au bruit de ces discordes grandissantes que l'Assemblée constituante terminait sa carrière. Elle avait fait les lois constitutionnelles, voté les lois organiques, fourni un travail immense, beaucoup créé, beaucoup détruit. Il ne lui restait plus qu'à disparaître. Sur ses derniers jours, elle fut visitée de ces lucides lueurs que Dieu met quelquefois dans les yeux des mourants. Ces lumières, qui suffisaient à la troubler, réclaireraient-elles assez pour lui montrer les moyens sauveurs?
Au lendemain de Varennes elle avait saisi le pouvoir, condition nouvelle pour elle, redoutable autant que nouvelle. Jusque-là elle avait recueilli tous les bénéfices de la puissance et rejeté sur le roi toutes les charges de la responsabilité. Louis XVI venait d'être déclaré suspendu de ses fonctions. Seule exposée aux coups, elle commença à comprendre aux frémissements du peuple qu'il y avait d'autres périls à redouter que les retours offensifs de l'ancien régime.
Il se trouva que, dans le funeste voyage, la monarchie avait gagné un ami. Barnave, l'un des commissaires de l'Assemblée, avait pénétré la bonté du roi, admiré la sérénité de Mme Elisabeth, subi surtout la fascination de la reine. La lumière qui se fit dans son esprit se compléta par la pitié qui amollit son cœur. Il fut touché. Qui ne l'eût été de telles infortunes? C'est en ce temps-là que Marie-.Ajitoinette envoya à la princesse de Lamballe une bague dans le chaton de laquelle elle avait enfermé la première mèche
de ses cheveux blancs. Sur le cercle, elle avait gravé ces mots : a Blanchis par la douleur (1) ».
Gomme le roi rentrait en prisonnier dans les Tuileries, un mot se propageait, celui de déchéance. On l'imprimait dans les journaux, on le traçait sur les affiches, on le clamait dans les cafés, on le vociférait dans les clubs. A ce mot, les Constituants sentirent passer en eux un frissonnement de terreur. Depuis deux ans, de leurs mains imprévoyantes, ils travaillaient à détruire l'abri monarchique. Quand ils virent l'édifice sur le point de crouler, ils reculèrent dans une immense frayeur d'avoir trop réussi.
On vit alors une chose singulière : Barnave, cet adversaire implacable, devenant l'avocat de la royauté. Les comités de l'Assemblée s'étaient réunis, au nombre de sept, pour débattre la question qui naissait de l'événement de Varennes, à savoir celle de la mise en jugement ou de l'inviolabilité de Louis XVL Ils avaient conclu à ce que les auteurs ou complices de la tentative fussent poursuivis; mais ils n'avaient pas nommé le roi et, en ne le nommant pas, le sauvaient. Ainsi la royauté se trouvait maintenue, mais un peu honteusement, par l'effet implicite d'une sorte d'arrêt de non-lieu. La discussion publique s'étant ouverte le 13 juillet, il fut visible que le projet des comités rallierait le plus grand nombre des suffrages. Les seuls adversaires furent Robespierre, Prieur, Grégoire, c'est-à-dire une infime minorité. Le reste de la gauche voulait maintenir la suspension du roi jusqu'à ce que la Constitution fût présentée au prince et acceptée par lui, mais en revanche entendait garder la monarchie et l'inviolabilité royale. Cependant il importait de grandir le débat, de relever Louis XVI audessus de la condition d'un accusé épargné mais avili, de substituer à l'image d'un replâtrage imparfait celle d'une reconciliation nationale. Ce fut Barnave qui, le 15 juillet,
(1) Madame Campas, Mémoires, t. II, p. 150-511.
entreprit cette tâche. Ses convictions nouvelles, faites de sagesse, faites aussi de générosité, de remords peut-être, animèrent sa parole d'ordinaire sèche et froide autant que lucide, et lui inspirèrent des accents que jamais il n'avait rencontrés, que jamais non plus il ne retrouverait. Il proclama que la Constitution, pour être bonne, devait assurer, au même titre que la liberté, la stabilité dans le gouvernement. Il repoussa le système fédératif et l'assimilation de la France aux Etats-Unis. Il montra qu'on ne répudierait l'ancienne royauté inviolable que pour se livrer à des dictatures de circonstance ou d'entraînement. La Révolution est faite, continua-t-il; il ne reste plus qu'à la fixer; car la seule aristocratie qui resterait aujourd'hui à détruire serait celle de la propriété. Le discours se termina par un touchant et grandiose appel à la modération, à la sagesse, à la paix. « Barnave,a écritMontlosier,fut, en cette séance,sublime(l).» Et en l'entendant, on put se rappeler un mot que Mirabeau, souvent dédaigneux, avait un jour dit de lui : « C'est un jeune arbre qui pourra devenir mât de vaisseau (2). » Puis il avait ajouté comme en se reprenant : « Si on le laisse croître. »
Une minorité, insignifiante par le nombre, redoutable par la turbulence, travaillait à précipiter le courant que l'Assemblée voulait contenir. Une pétition pour la déchéance du roi fut déposée au Champ-de-Mars. Tous les citoyens furent conviés à la signer. C'était le dimanche 17 juillet. Ce jour-là, dès le commencement de l'après-midi, l'esplanade se remplit d'une foule ardente, toute prête pour l'émeute. L'autorité se décida à sévir. Vers six heures du soir, la garde nationale, avec Bailly, La Fayette, les officiers municipaux, se porta sur le lieu du rassemblement. Du miheu des groupes partirent des pierres suivies d'un coup de feu. Les gardes nationaux tirèrent d'abord en l'air, puis
(1) MoNTLOSUCB, Mémoires, t II, p. 242.
(2) Etienne DtrMONi, Souvenirs, p. 248.
tout de bon. Terrifiée, la foule se dispersa. Suivant les rapports officiels, peut-être un peu atténués, il y eut une douzaine de morts (1). Le lendemain, le peuple de Paris parla de mille, de deux miUe et même de quatre mille tués. Ainsi se grava, dans l'imagination des masses, le souvenir du massacre du Champ-de-Mars. L'événement ferait, trois ans plus tard, une autre victime, Bailly lui-même, condamné pour cette répression à l'échafaud.
Cette fois, on ne pouvait accuser ni la Cour qui était impuissante ni le roi qui était captif. Désormais les suspects n'étaient plus seulement les monarchistes purs comme Maury et Gazalès, ou les modérés comme Malouet. Dans la même appellation seraient enveloppés tous les constitutionnels, c'est-à-dire toutes les idoles d'hier, La Fayette, Bailly, Barnave, Duport, Alexandre de Lameth. Réduite à la dure nécessité de réprimer, l'Assemblée, sans exercer comme on l'a prétendu o une terreur bourgeoise », déploya contre le désordre une énergie inattendue. Une information fut commencée contre les instigateurs ou complices des troubles récents. Robespierre se cacha. Danton se réfugia à Arcis-sur-Aube, puis partit pour Londres. Une loi fut rendue contre les attroupements. Les plus modérés parmi les Jacobins allèrent fonder tout près de l'Assemblée un nouveau club qui emprunta au nom du couvent où il fut installé le nom bientôt fameux de club des Feuillants. On allait coordonner les décrets constitutionnels. Plusieurs se flattèrent que cette revision fournirait un prétexte pour fortifier un peu le pouvoir royal trop désarmé. Des pourparlers s'engagèrent à cet effet entre Malouet, Barnave, Le Chapelier (2). Attentif à ces symptômes, le ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, écrivait à M, de Noailles, ambassadeur à Vienne : a Les meilleurs esprits
(1) Procès-verbal lu par Bailly à l'Assemblée constitusuate, séance du 18 juillet 1791.
(2) Malouet, Mémoires, t. H, p. 151 et suiv.
de l'Assemblée nationale, ceux qui jusqu'à présent y ont eu le plus d'influence, se sont réunis et se concertent avec les véritables serviteurs du roi pour soutenir la monarchie et rendre à Sa Majesté l'autorité nécessaire pour régner. » Cependant une puissance, d'abord flattée comme un moyen de régne, celle des clubs, effrayait par ses incroyables usurpations. Le 21 août 1791, le garde des sceaux, Duport- Dutertre, et après lui le ministre de l'intérieur Delessart, dénoncèrent les excès des sociétés populaires. Un peu plus tard, un décret serait rendu qui interdirait aux clubs de « mander à leur barre les fonctionnaires ou les citoyens, de contrarier les actes de l'autorité légale, de présenter des pétitions en nom collectif, d'usurper à leur profit la puissance publique »; et rien n'égalerait la prévoyance de la loi, hormis l'audace tranquille avec laquelle elle serait violée.
Je ne note que fort en abrégé ces signes de retour, car je ne veux emprunter à l'histoire générale d'autres lumières que celles qui sont indispensables pour éclairer l'histoire religieuse. Ce repentir était sincère mais tardif. Tout conspirerait pour qu'il fût stérile.
L'Assemblée, usée comme toutes les assemblées vieilles, avait perdu l'autorité. A l'entrée même de la salle du Manège se colportaient contre elle les plus méprisants pamphlets. L'un d'eux, distribué au milieu des éclats de rire, portait ce simple iiire : Rendez-nous nos 18 francs et f... -nous le camp (1).
Les députés avaient, de leurs propres mains, détruit ce qui leur restait d'influence. Dès le mois de mai, ils s'étaient déclarés non rééligibles. Ainsi, au moment où la pratique des affaires leur apportait en savoir ce qu'elle leur ôtait en présomption, ils renonçaient aux fruits chèrement acquis de leur expérience, et laissaient la place à des hommes nouveaux, sûrement inférieurs à eux, qui recommenceraient en les aggravant leurs vanités et leurs fautes.
(1) Babèbe, Mémoires, t. I, p. 319.
Tout se liguant contre le bien public, quand la gauche se repentit, la droite manqua. Depuis deux années, sous le découragement multiplié des échecs, elle s'était effritée par démissions, émigrations, absences. En des accès de colère souvent motivés mais impolitiques, on la voyait sortir en masse de la salle au moment du vote, puis rentrer quand tout était consommé. Après le retour de Varennes, sous l'indignation du pouvoir royal suspendu, elle avait décidé de ne plus prendre part aux débats, hormis à ceux qui intéresseraient directement la monarchie; et l'acte qui enregistrait cette abdication avait été revêtu de 293 signatures. Le résultat fut de laisser sans appui les modérés de la gauche. Il arriva donc que la revision des décrets constitutionnels, poursuivie pendant le mois d'août, au lieu de réparer un peu les brèches de l'autorité royale, ne fut qu'une opération vaine. D'après des calculs qui paraissent exacts, sur 650 députés qui, en 1791, siégeaient au côté gauche, 300 pouvaient être ralliés à la politique d'ordre. De leur coalition avec la droite pouvait encore sortir le salut. Il n'en alla pas de la sorte. Barnave repentant se trouva seul aux prises avec la faction de Robespierre. Et ce fut le sort du malheureux Louis XVI, après avoir été abattu par la haine de ses ennemis, d'être achevé par l'impolitique abstention de ses amis.
Cette tardive alliance n'eût pu s'obtenir au surplus qu'au prix d'une abnégation bien rare parmi les hommes. Il eût fallu que la droite cessât de voir en Barnave l'homme qui, en juillet 1789, avait excusé le sang versé; il eût fallu qu'elle oubliât la séance toute récente où Thouret avait été le rapporteur du projet suspendant le pouvoir royal. Un chef autorisé eût seul pu commander cette douloureuse discipline. De chef il n'y en avait pas, mais seulement beaucoup d'hommes distingués. Cette abondance de talents secondaires était elle-même un danger, car elle multipliait les prétentions sans assurer la direction.
Je n'ai pas encore indicfué la nlus grande causo d'irap'»is^ ssince. Pour endiguer la révolution, il fallait pratiquer h politique d'union, non seulement dans PAssemblée, mais dans le pays. Dans les provinces, les éléments sages ne manquaient pas. On trouverait appui dans beaucoup dt directoires qui ne demandaient qu'à être orientés vers la modération : on rencontrerait adhésion presque unanime dans la magistrature, généralement bien recrutée : on serait secondé par la meilleure portion de la garde nationale, excédée de corvées ennuyeuses et assoiffée de tranquillité beaucoup de nobles, façonnés à l'idée de leurs privilèges» perdus, apporteraient eux-mêmes à l'œuvre leur approbation résignée. Seulement ce serait un état-major sani troupes. Il y avait bien une armée, mais elle était scindée en deux par une grande coupure. La grande cause de division, c'était la Constitution civile du clergé. Les catholiques fidèles formaient la majorité, non du pays peut-être, mais du parti de l'ordre. Pour la politique de modération, il fallait leur concours, leur neutralité tout au moins; on n'obtiendrait l'un ou l'autre qu'en amendant les décrois . sur le clergé; et nul ne fonderait la paix civile s'il ne ramenait la paix reli^euse.
A travers leurs désillusions, les Constituants discernèrent-ils la plaie profonde qu'il faudrait tout d'abord guérir si l'on voulait, suivant l'expression de Barnave, fixer la Révolution? Ici apparaît. le grand malheur. Les artisans de la demi-restauration royale avaient été les ouvriers les plus acharnés de la Constitution civile. Ceux qui, de très bonne foi, travaillaient à étayer l'édifice politique persistaient à saper l'édifice religieux. Le jour même où Louis XVI fuyait des Tuileries, une loi contre les prêtres remplacés qui continuaient leur ministère sacerdotal ajoutait des sévérités supplémentaires à toutes les rigueurs des précédents décrets. Vingt jours plus tard, le 11 juillet, le transfèrement des restes de Voltaire au Pan-
théon, au milieu de toutes les pompes officielles, fut pour les catholiques fidèles un nouveau sujet d'amertume. Le 17 juillet, à l'heure où les pétitionnaires se rassemblaient au Ghamp-de-Mars pour réclamer la déchéance du roi, l'Assemblée homologuait l'arrêté proscripteur du département du Bas-Rhin.
Plus tard à la vérité, pendant les mois d'août et de septembre, un peu de clémence descendrait jusqu'aux catholiques roraaiiis, et ils recueilleraient, comme on recueille les miettes de la table, l'aumône de quelques adoucissements. Trois actes marquèrent cette malveillance un peu amollie. Mais combien ne furent-ils pas incomplets, timides, disproportionnés aux fautes qu'il fallait réparer!
Le 4 août 1791, le représentant Legrand, au nom du comité ecclésiastique, du comité des rapports et du comité des recherches, sollicita l'Assemblée de convertir en loi générale l'arrêté du directoire de Strasbourg. Aux term?g de la motion, tous les prêtres non assermentés seraient tenus de s'éloigner à dix lieues de l'endroit où ils avaient rempli leurs fonctions. La mesure s'étendrait non seulement aux ecclésiastiques fonctionnaires, mais aux chanoines et aux religieux eux-mêmes. Devant cet édit d'universelle persécution, les députés reculèrent, mais avec une timidité lâche qui, n'osant repousser les rigueurs, se contentait de s'y dérober. Sur l'avis de Le Chapelier, ils renvoyèrent le projet au comité de Constitution. C'était une façon de l'écarter jusqu'à ce qu'ils se séparassent, et de laisser à leurs successeurs la responsabilité d'être à leur gré tolérants ou sectaires. Telle fut la première concession, concession toute négative et à peine digne de ce nom; car elle se bornait à ne rien aggraver.
A quelque temps de là, comme les Représentants travaillaient à codifier la Constitution, ils décidèrent de n'y point faire entrer la Constitution civile. Les lois religieuses auraient donc le sort des autres lois et pourraient être, comme elles,
rapportées. Ce fut la deuxième concession. Louis XVI fut, à ce qu'on assure, charmé du succès. A bien juger les choses, la victoire était mince; car si les décrets sur le clergé n'étaient point incorporés dans la Constitution, celle-ci en consacrait l'un des principes fondamentaux et, dans son titre premier proclamait pour les citoyens le droit d'élire ou de choisir les ministres de leur culte.
Cependant beaucoup de poursuites avaient été, depuis six mois, entamées contre les ecclésiastiques insermentés; en outre, les arrêtés arbitraires des autorités locales avaient tantôt interné, tantôt éloigné les réfractaires. Des prêtres, les sévérités étaient descendues jusque sur les fidèles. Un assez grand nombre de laïcs se trouvaient en prison, les uns en vertu de jugements, les autres à titre préventif et en attendant les ordres des comités parlementaires à qui on avait transmis les procédures. A cet égard, les Archives nationales fournissent des indications fort suggestives. C'est ainsi qu'on constate qu'à Montauban, des citoyens, arrêtés sous prétexte de trouble apporté au culte constitutionnel, furent détenus arbitrairement pendant plus de quatre mois, tandis que leur dossier demeurait comme oublié dans les bureaux de l'Assemblée. Les Constituants, avant de se séparer, décrétèrent une amnistie générale pour « tous les faits relatifs à la Révolution ». Les catholiques non-conformistes bénéficièrent de la mesure. Ce fut la troisième manifestation de la clémence parlementaire Mais on se fût trompé en se pressant de remercier. La bienveillance qui effaçait le passé n'eût été efficace que par la prévoyante sagesse qui eût assuré l'avenir. Cette sagesse dépassait fort les tenaces préjugés des Constituants et peut-être aussi leur courage. La Constitution civile subsistait avec toutes les lois qui l'avaient aggravée. Les mêmes lois maintenues éterniseraient donc les mêmes protestations. La page des sévérités grattée aujourd'hui se recouvrirait demain. Dans les départements, les autorités ne se firent pas illusion. En rouvrant aux prêtres
internés les portes du château de Brest, les gens du district leur disaient ironiquement : au revoir, certains qu'ils étaient de les retrouver bientôt.
Ce n'est pas que quelques représentants n'aient eu la vision d'une politique moins mesquinement généreuse. Malouet, le 29 août, réclama pour les catholiques la liberté de reconnaître à leur choix l'autorité spirituelle de leurs anciens ou de leurs nouveaux pasteurs. Un peu plus tard, Martineau demanda que tous les serments fussent abolis hormis celui de maintenir la Constitution. Mais ces pensées réparatrices se heurtèrent aux hednes sectaires ou se perdirent dans l'indifférence. Des timides velléités des Constituants les catholiques recueilleraient un seul bénéfice celui d'une accalmie, et cette trêve, courte comme les jours de grâce accordés à l'Assemblée expirante, n'aurait pas mêm'e les apparences d'une pacification.
Le 3 septembre, la Constitution fut présentée au roi. En la lisant, Louis XVI put mesurer sa décadence. Tout pouvoir résidait en une assemblée unique que rien ne modérerait. Au-dessous d'elle s'agiteraient, au département, au district, à la commune, de petites assemblées subalternes, créées comme à souhait pour receler l'anarchie o'- la subir. Au prince, aucun attribut ne restait. Il ne pourrait ni rien entreprendre, car l'initiative des lois lui échappait — ni rien interdire, car il n'avait point le droit de t^eio, au moins de i>eto absolu, et point daveintage le droit de dissolution — ni rien gouverner, car la force publique n'était pas à ses ordres, et le système électif, introduit partout, lui ravissait le choix des fonctionnaires. Une seule chose lui demeurait, une opulente liste civile de 25 millions, et tant d'argent, allié à tant d'impuissance, achevait l'avilissement. La conséquence inévitable de cet abaissement serait que le souverain, s'il était faible, disparaîtrait et, s'il savait porter l'épée, renverserait tout.
Cet acte informe, où l'Assemblée, si grande par d'autres
créations, avait accumulé comme à plaisir toutes les imprévoyances, fut, pendant plusieurs jours, autour de Louis XVI, anxieusement débattu. Les ministres conseillèrent l'acceptation; toutefois M. de Montmorin pencha d'abord vers la résistance et ne se rallia à ses collègues qu'avec une résignation contrainte. La Fayette, Barnave, Duport, Lameth, Thouret, après une longue conférence, conclurent à l'oppor tunité de sanctionner l'œuvre de l'Assemblée. L'opinion contraire se formula en des lettres de Maury et de Gazalès. Parmi les gens de cour, plusieurs envisageaient la résolution avec indifférence, ne comptant plus que sur l'imprévu, l'excès du mal ou l'intervention étrangère. L'archevêque d'Aix et l'évêque de Glermont demeuraient perplexes à cause des affaires religieuses, et souhaitaient en tous cas que celles-ci fussent expressément réservées. Malouet, à qui l'on doit en partie ces détedls, jugeait malaisé le refus, mais proposait que le roi, tout en adhérant à l'acte des constituants, en montrât les lacunes, les dangers, et de la sorte dégageât sa dignité, sa responsabilité. D'autres allaient plus loin que Malouet et voulaient que le monarque, après avoir accepté la Constitution, s'efforçât dans la pratique de la rendre impossible. Dans un mémoire non signé retrouvé aux Tuileries, on lit ces lignes : « Le roi, comme un musicien habile, doit toucher l'instrument qui lui est confié, et à force d'en tirer de faux accords, bien prouver qu'il est mauvais et en dégoûter la France (1) ». Le conseil, tout ingénieux qu'il fût, avait un tort, celui de faire à Louis XVI crédit d'habileté et de croire que, pour jouer o de faux accords », le pauvre prince avait besoin de s'appliquer. Excédé d'avis, le roi jugea le péril de la soumission moindre que celui de la résistance et cette fois encore se décida à plier. Le 13 septembre, il formula dans un message son accep-
(1) Pièces trouvées dans l'armoire de fer du château des Tuileries, 3" collection, Q. 26.
talion et la rwwuvela solennellement le lendemain en venant lui-même à l'Assemblée (1).
L'allégresse éclata, aussi bruyante qu'était imparfaite l'œuvre accomplie. Les réjouissances commencèrent le 13 septembre, elles se renouvelèrent le dimanche 18, puis le dimanche suivant. Il y eut illuminations, salves d'artillerie, danses et rondes civiques. Te Deum à Notre-Dame, et en outre lancement d'un aérostat chargé, disent 1^ journaux du temps, d'attributs allégoriques. Louis XVI avait été relevé de sa suspension comme un sous-lieutenant de ses arrêts. Délivré comme captif, pardonné comme souverain, il se montra dans les lieux publics, dans les promenades, au théâtre, et fut acclamé, peut-être par ceux-Jà même qui, avec une curiosité insultante, avaient fait la haie au retour de Varennes. Le prince était calme, semblait insouciant, et regardait tout ce spectacle d'un air détaché comme si le sort d'un autre se fût joué. La reine affectait un visage souriant, mais avec des yeux qui avaient pleuré. Cependant, au milieu de la foule, on reconnaissait quelques membres de l'Assemblée constituante. Ils ressemblaient, a écrit Mme de Staël qui a raconté ces journées, à des rois détrônés fort inquiets de leurs successeurs.
Sous la surface de cette allégresse l'inquiétude en effet dominait. Parmi les députés, il s'en trouvait qui, déjà désespérant de leur pays, ne feraient qu'une traite de la salle du Manège jusqu'à l'étranger. L'Assemblée avait voté, au profit des représentants, des fonds pour leur voyage de retour. Quand l'employé du bureau des finances demanda à Montlosier l'état de ses frais de poste, celui-ci les calcula, non pas jusqu'à Glermont, son pays natal, mais jusqu'à Coblentz. « Je ne suis pas chargé de savoir où vous allez, répliqua en souriant l'employé. » Et courtoisement il établit
(1) V. Malouet, Mémoires, t. Il, p. 158-161. — Mme Campan, Mé» moires, t. Il, p. 160-161. — Pièces trouvées eac château de* Tuileries, 3" collection, passim.
le compte comme on le lui demandait (1). L'anecdote no laisse pas que d'être suggestive, Montlosier étant d'esprit souvent faux, mais non de petit courage ni de facile désespérance. Ce découragement, fort explicable à droite, se remarquait, à titre presque égal, à gauche. « Sire, avait dit Thouret à Louis XVI, en acceptant l'acte constitutionnel, vous avez fini la Révolution. » Jamais les paroles officielles n'eurent moins de rapport avec les pensées intimes. « Je regarde, disait Barnave à l'un de ses collègues, je regarde comme impossible l'établissement d'aucune liberté en France. » Chez Sieyés, chez bien d'autres, on rencontrait la môme crainte d'un inconnu redoutable, la môme impression de quelque chose de violent qui commençait. Ceux mêmes qui recueillaient les témoignages d'une popularité non encore altérée n'échappaient point à quelques constatations mélancoliques. La Fayette a raconté complaisamment les pompes de son retour vers l'Auvergne : Bourges illuminé, Clermont en fête, Issoire, Brioude et jusqu'aux moindres bourgades retentissant d'acclamations. Quand toute cette fumée de vanité se fut dissipée autour de lui, quand il se retrouva dans sa demeure héréditaire, il fut consterné des images de lutte civile qui remplissaient même ses montagnes paisibles. La discorde régnait, et la plus malaisée à guérir, la discorde religieuse. Elle secouait violemment les âmes simples qu'aucune autre cause n'eût émues. Dans ce contact rural, La Fayette, quoique partisan de la Constitution civile, sentit, pour la première fois peutêtre, le danger des funestes décrets. Sous l'étreinte douloureuse cette phrase tomba de sa plume : « Les paysans, débarrassés d'entraves, payant moitié moins qu'ils ne faisaient, osent à peine se réjouir d'être libres de peur d'être damnés (2). »
(1) Montlosier, Mémoire», t. II, p. 344.
(2) Lafaybttb, Mémoires, t. III, p. 189.
Entre tous ces députés qui regagnaient leur province, il y eut pourtant un triomphateur. Dans les traditions de l'Artois, un récit s'est conservé, que les vieillards ont transmis aux enfants, que ceux-ci à leur tour ont retenu, celui de Robespierre rentrant à Arras, après l'expiration de son mandat. Il était parti, dédaigné de ceux mêmes qui l'avaient nommé, pauvre de tout, riche seulement de ténacité et d'envie. A l'Assemblée, sa vanité irritable avait subi toutes les tortures, celle de son nom défiguré par les journaux qui l'appelaient Robertspierre, celle de ses discours, abrégés, travestis ou omis, celle d'une opinion méprisante qui le jugeait trop ennuyeux pour être jamais redoutable. Par une force de volonté inouïe, il était monté par degrés au rang de ceux qu'on écoute, qu'on observe et qu'on craint. Après l'émeute du Champ-de-Mars, il s'était caché, puis deviucmt une répression débonnaire, avait reparu avec éclat. Il méditait de rentrer dans sa ville natale en un appareil qui le vengeât des mépris passés. Un jour d'octobre 1791, on annonça qu'il allait arriver de Paris par la route de Bapaume. Par ses affîdés, il avait répandu, mais discrètement, le bruit de son retour afin que la réception, quoique éclatante, gardât un aspect improvisé. Sur le chemin, des gardes nationaux à cheval l'accompagnaient, venus avec lui depuis Bapaume. Quand au bout de la longue chaussée toute droite on aperçut le beffroi d' Arras, les mieux montés le devancèrent et, comme le jour déclinait, commandèrent partout les illuminations. Pour les rendre plus générales, ils brisèrent quelques vitres chez les récalcitrants. A la porte des Remparts, Robespierre trouva un cortège venu au-devant de celui que déjà on appelait l'homme t vertueux et incorruptible ». Il y avait des vieillards portant une couronne civique, un chœur de femmes vêtues de blanc, des enfants qui répandaient des fleurs. Des couplets furent chantés, des compliments furent récités, avec un curieux mélange de paroles sensibles et aussi d'imprécations contre
les ennemis de M. de Robespierre. A travers de longs détours» le cortège se déroula dans la ville afin que tous pussent se rassasier du grand homme. Par crainte bien plus que par empressement, beaucoup de fenêtres s'étaient ornées d'illuminations. Cependant de vastes murailles noires marquaient comme des taches dans l'aspect de fête. Robespierre notait, dit-on, les façades indécorées et, habitué à emmagasiner les rancunes, il les classait en sa mémoire implacable. De fait, de plusieurs de ces demeures sortiraient plus tard les victimes promises à la Mort. On passa par les deux places qui détachaient, aux lueurs des flambeaux, leurs maisons à pignon, puis par cette autre petite place, près du théâtre, où pendant de longues semaines, serait plus tard dressé l'échafaud. Le triomphateur atteignit de la sorte son logis, modeste quoique d'aspect bourgeois, et qu'à aucun prix il n'eût voulu autre; car il avait l'orgueil de l'austérité plus que jamais on n'eut celui de la richesse. Pendant quelque temps les acclamations se prolongèrent en son honneur» Puis dans la nuit redevenue silencieuse, on n'entendit plus que le carillon du beffroi qui cadençait les heures. Robespierre n'était pas l'homme de demain, — car demain appartiendrait encore à l'humanité — mais l'homme d'aprèsdemain; et si les courtes visées le dédaignaient, déjà les prévoyances plus longues frissonnaient à la pensée du jour où peut-être sa puissance s'égalerait à sa perversité. Dans sa ville natale, il rentrait en dominateur, et cette ovation, comparée au dédain des années précédentes, disait mieux que tous les développements quel chemin on avait parcouru.
FIN DU TOME PREMIEa