LIVRE DIX-NEUVIEME
SOMMAIBE
I. — L'armée catholique sur la rive droite de la Loire. — La Rochejaquelein nommé général en chef. — Quel plan adoptera-t-on î Nantes? Rennes? Laval? — La marche de l'armée : arrivée à Laval (22 octobre 1793).
H. — La poursuite par les troupes républicaines. — Combat de la Groix- Batille (nuit du 25 au 26 octobre) : grande bataille d'Entrammes (27-28 octobre).
in. — Après la bataille d'Entrammes : désorganisation des forces républicaines. — Les Vendéens : quelle confusion règne dans leurs conseils ; marche vers Fougères : mort de Lescure (4 novembre 1793).
IV. — Les Vendéens à Fougères : quel plan adopter ; quels avantages pourrait offrir l'invasion de la Bretagne. — Messagers venus d'Angleterre ; suggestions des fédéralistes ; conseils trompeurs de d'Obenheim. — Marche sur Granville.
V. — Attaque infructueuse de Granville (14-15 novembre 1793).
VI. — Comment se résume, après Granville, l'histoire de l'armée catholique et royale ; comment les Vendéens n'aspirent plus qu'à une chose, repasser la Loire et retrouver leur pays.
VIT. — Les armées républicaines : effort pour barrer aux Vendéens le chemin du retour : les généraux et les soldats ; les proscripteurs.
VIII. — Combat de Pontorson (18 novembre 1793). — Batailles de Doi et d'Antrain (21-22 novembre 1793).
IX. — La marche des Vendéens vers la Loire. — État de l'armée catholique : les gîtes d'étape ; les subsistances ; les chefs ; rigueurs et représailles ; maladies épidémiques.
X. — Comment les Vendéens attaquent Angers (3-4 décembre 1793), et comment ils échouent.
XI. — Affreuse confusion qui suit : comment les Vendéens se dirigent vers le Mans. — Entrée au Mans.
XII. — La bataille du Mans (12 et 13 décembre 1793). — Comment les Vendéens sont chassés de la ville.
XIII. — Poursuite et massacres : comment les restes de l'armée vendéenne atteignimt la Loire.
XIV. — Comment et pour quelles raisons il est impossible de repasser le fleuve. — L'armée oathoïique, réduite à l'état de débris, est rejetée sur Nort, Blain, Savenay.
XV. — Bataille de Savenay (23 décembre 1793) ; horribles massacres qui suivent : comment cette bataille marque la fin de la « grande guerre » et l'anéantissement de l'armée catholique et royale.
Le 19 octobre, à Varades, dans la chambre où l'on avait déposé Lescure blessé, ce qui demeurait d'officiers tint conseil. Au dehors, les paysans vaguaient, tout rassurés de la Loire traversée, mais déjà envahis par le regret du Bocage abandonné. Dispersés sur la plage ou éparpillés dans les maisons, ils recueillaient ce qu'ils pouvaient de vivres, réparaient leurs vêtements ou leurs armes, soignaient de leur mieux leurs blessés ; puis de temps en temps, leurs regards se portaient vers le sud ; et ils se montraient, de l'autre côté du fleuve, les lointaines colonnes de fumée qui marquaient les villages brûlés, les métairies incendiées. A cette foule émigrante il fallait un conducteur. D'Elbée, hors d'état de commander, n'était plus là. Bonchamps était mort. Bien qu'il participât encore aux délibérations de l'armée, Lescure allait mourir. Stolïlet, par son extrême brusquerie, le général de Donnissan et le prince de Talmont par leur qualité d'étrangers, semblaient peu propres au rang suprême. En dépit de ses vingt ans, La Rochejaqueloin fut choisi. Il n'accepta qu'avec terreur. « Je suis trop jeime, dit -il, et je ne sais que me battre. »
Sur quelle route diriger ces paysans, à la fois conquérants et fugitifs, envahisseurs et vaincus, redoutables et dénués de tout? Un dessein bien hasardeux, mais d'une audace héroïque, fut proposé, suivant les uns par Lescure, suivant
Jes autres par La Rochejaquelein. A dix lieues était Nantes. La grande cité se trouvait alors très dégarnie de forces, les meilleures troupes étant encore dans le Bocage. Que, sans perdre une minute, une seule, l'armée se dirigeât de ce côté, qu'elle fondît, à la manière d'un torrent, sur la ville toute paralysée par l'excès de la surprise ; et le succès, s'il couronnait la tentative, effacerait le revers de Cholet, rendrait au soulèvement toute sa vigueur, rétablirait les communications avec les gens du Marais. L'entreprise, si risquée qu'elle fût, avait de quoi séduire. Mais les Vendéens, tout entravés de non-combattants, tout alourdis de bagages, tout harassés de se battre et de marcher, s'accommoderaient mal de la célérité prodigieuse qu'exigerait un tel coup de main ; puis Nantes rappelait un récent échec, et l'on craignait que ce souvenir, surtout au lendemain d'une défaite, n'ébranlât les courages. Ainsi fut abandonné le projet. — Une autre résolution fut agitée, celle de marcher sur Rennes. La conquête de cette ville procurerait de grandes ressources et permettrait de propager l'insurrection en Bretagne. Il semble que ce plan rencontra faveur ; mais il ne fut accepté qu'avec une retouche qui en retarderait fort et peut-être en compromettrait la réalisation. En franchissant la Loire, on s'était rapproché du Bas-Maine, région où la famille du prince de TaJmont avait possédé d'immenses propriétés et comptait encore de nombreux chents. Talmont se persuada à luimême et entreprit de persuader aux autres que son influence réussirait à soulever cette province. La suggestion fut accueiUie quoique sans une entière confiance ; et il fut décidé que, sans renoncer à la Bretagne et à Rennes, on se détournerait de la route directe pour passer par Laval.
Dès le lendemain, le cortège s'ébranla, moitié émigrants, moitié soldats. Il occupait un espace de plusieurs lieues. Autant qu'on peut reconstituer l'ordre de la marche, l'avantgarde fut formée, dans les premiers jours, par ceux qu'on appelait les Vendéens du centre, c'est-à-dire les gens de la
région des Herbiers et de Chantonnay sous la conduite de M. de Royrand (1). Les Angevins, les Poitevins du haut pays suivaient. Puis s'allongeait l'interminable file des noncombattants, femmes, enfants, vieillards, prêtres, malades éclopés, blessés, pauvres gens enroulés dans la fuite sans savoir où la fuite les conduirait. Les hommes des mêmes paroisses cherchaient à se rassembler, mais souvent sans y réussir, les vicissitudes de l'exode ayant tout mêlé. A travers les rangs s'intercalaient, en une inexprimable confusion, les chars à bœufs, les voitures d'approvisionnements ou de munitions, et aussi quelques carrosses, pauvre luxe reluisant au miheu de cette misère. On avait réussi à sauver une trentaine de pièces d'artillerie (2). Stofïlet, qui plus tard prendrait la tête de l'armée, se tenait alors à l'arrièregarde, poussant devant lui les traînards, protecteur mais protecteur rude, comme serait un chien de berger derrière un troupeau. Henri de La Rochejaquelein, — M. Henri, comme l'appelaient les paysans poitevins avec une famiharité respectueuse et ardente, — circulait à travers les colonnes, populaire pour sa jeunesse, admiré pour sa vaillance, mais portant son commandement avec une modestie triste, un peu accablée, qui ne s'éclairerait que sous les illuminations du champ de bataille. Cependant, à l'un des derniers rangs, une voiture s'avançait, conduite avec précaution pour éviter les cahots et les ornières de la route. A l'intérieur une prévoyance attentive avait allongé un matelas et relevé les coussins. Là gisait Lescure blessé à mort.
Tout l'effort des répubhcains s'était concentré sur la rive gauche de la Loire. Au nord du fleuve, peu de troupes et nulle prévoyance de l'extraordinaire invasion. Au premier bruit de l'irruption, quelques-uns des patriotes essayèrent de voiler le pérJ ; les administrateurs de la Sarthe écri-
(1) Amédée db Bétarey, Souvenirs vendéens, p. 104,
(2) GiBERT, Précis de la guerre de Vendée, publié par M. BAQUEJaER» DiSOBMEAUX, p. 98.
valent : « II ne s'agit plus que de contenir un instant quelques brigands dispersés. Leur dernière heure est venue (1). » D'autres, plus clairvoyants, se montrèrent plus effrayés : tels les représentants Choudieu, Francastel, Bourbotte, Esnue-Lavallée (2). Mais ceux qu'on nommait les brigands portaient en eux la double force de leur nombre et de leur valeur. Ils refoulèrent sous leur poussée quiconque entreprit de les contenir. Le 20 octobre, ils étaient à Candé, le 21 à Château-Gontier, le 22 à Laval. Talmont avait annoncé que cette ville se soulèverait et aussi la région environnante. L'espoir ne se réalisa point. Cependant quelques milliers de paysans arrivèrent, venant des confins de la Bretagne. En signe de ralliement, ils élevaient de grands mouchoirs blancs au-dessus de leurs bâtons et criaient : Vii>e le roi! Ils étaient reconnaissables à leurs cheveux longs et à leurs vêtements de peau de chèvre, tout garnis de poils. A ce rassemblement on donna le nom de petite Vendée (3).
Précaire et troublé fut le repos de Laval. La barrière de la Loire n'avait assuré qu'une courte sécurité. Déjà les fugitifs étaient poursuivi».
Le 19 octobre, dans la matinée, Kléber, cantonné dans Beaupréau, avait appris, à n'en pas douter, le passage du fleuve. Plusieurs auraient voulu que de suite on s'élançât
(1) Proclamation du 1" jour de la V* décade du 2« mois de l'an II. {Archives nationales, AF", 119.)
(2) Archives nationales^ AF", 119.
(3) Mme de la Roche jaquelein, Mémoires, p. 288, édition de 1889. — GiBERT, Précis de la guerre de Vendée, publié par M. Baquenieb- DÉSORMEAUX, p. 104.
sur les traces de l'ennemi. L'opération fut jugée impossible : nul équipage de ponts et même nulle embarcation, les insurgés ayant détruit les bacs ou les ayant ramenés sur l'autre rive. En cette occurrence, le général en chef Leschelle, — ou plutôt Kléber qui commandait sous son nom, — décida de diriger le gros des forces républicaines vers Nantes, d'y franchir la Loire, de marcher ensuite contre les Vendéens. Deux jours plus tard, la plus grande partie de l'armée était étabhe soit dans la ville, soit aux environs. Le 22 octobre, on coucha à Oudon, le 23 à Ancenis, le 24 à Gandé. Le 26, on atteignit Château-Gontier (1).
On n'était plus qu'à sept lieues des rebelles. Mais déjà la lutte avait commencé.
Fort en avant de l'armée marchait avec sa légion l'impétueux Westermann. A côté de lui était Beaupuy avec une fraction des Mayençais. L'ordre général, très bref, et qui ne comportait que peu de science militaire, était de poursuivre les <( brigands sans relâche et sans les perdre de vue (2)». Cette simphcité répondait tout à fait au tempérament de Westermann. Le 25 octobre, dans l'après-midi, comme il était à Château-Gontier, il alla à Beaupuy, lui proposa de marcher de suite sur Laval. Celui-ci formula des objections : il invoqua l'heure déjà tardive, la brièveté des jours en cette saison d'automne, la lassitude des troupes. « Ne vaudrait-il pas mieux, ajouta-t-il, attendre le gros de l'armée que de hasarder une attaque de nuit sur un terrain mal reconnu?» Ardent à s'approprier le succès, Westermann insista ; puis se jugeant inhabile à convaincre, il invoqua, pour ordonner, l'ancienneté de son grade. On s'avança donc vers Laval. Chemin faisant, les ténèbres s'épaississaient. Cependant les Vendéens avaient eu l'éveil. A leur tour, ils sortirent de la ville. Le choc se produisit en une lande qu'on appelait
(1) Voir la carte a* 1 à la fin du volume.
(î) Savaby, Guerre des Vendéens et des Chouans, t. II, p. 296.
LA FIN DE L'ARMÉE CATHOLIQUE ET ROYALE i99
la Croix- Bataille. C'était en pleine nuit. Westermann se battit avec la furie féroce qui lui était habituelle. Mais sa cavalerie refusa de charger, et cette défaillance, semblet-il, perdit tout. A l'aube, il fut rejeté vers Château-Gontier^ ayant expérimenté que l'audace ne suffit pas pour la victoire.
Ce combat ne fut que la préface d'une grande bataille.
Tandis que l'avant-garde, très meurtrie de son échec, rétrogradait vers Château-Gontier, le gros de l'armée y arrivait. C'était le 26 octobre, vers le miheu du jour. Westermann, puni de sa témérité, mais non découragé d'être téméraire, proposa une immédiate revanche : il fallait, disait-il, se reporter aussitôt dans la direction de Laval et surtout s'emparer des hauteurs d'Entrammes, situées à deux lieues au sud de cette ville. Le conseil ne laissait pas que d'être sage, les hauteurs d'Entrammes formant une position excellente. Mais l'état de l'armée, lassée d'une longue étape et privée en outre de distributions régulières, ne permettait pas ce supplément de fatigue. C'est ce que fit observer Kléber ; et sur l'heure, les troupes répubhcaines ne dépassèrent pas Villiers, village situé à trois lieues au nord de Château-Gontier. 11 semble que la soirée se soit consumée en débats sur les opérations du lendemain. Cependant Leschelle était à titre officiel le général en chef et, si inepte qu'il fût, il fallait bien le consulter quelquefois. Il se trouva qu'il dormait. Il eut un tort, celui de se réveiller. Quand il sortit de son sommeil, ce fut pour donner un ordre si extraordinaire que son imbécile activité fit regretter son inertie. Il prescrivit la marche sur Laval, mais sur une seule colonne bien qu'on pût utihser plusieurs chemins, et sans aucune fausse attaque, sans aucune diversion. En dépit de tous les avis, il maintint ses dispositions. C'est ainsi que, le lendemain 27 octobre, les répubhcains se mirent en marche, en un ordre qui était non celui d'un combat, mais bien plutôt « celui d'une procession ».
De bonne heure, les Vendéens connurent les projets d'attaque, soit qu'ils fussent informés par leurs éclaireurs, soit qu'ils eussent, comme on l'a prétendu, quelques intelligences dans le camp ennemi (1). A neuf heures du matin, ils commencèrent à se rassembler et bientôt se portèrent au-devant des patriotes. En dépit de ses souffrances, Lescure voulut se lever, monter à cheval. Ses forces le trahirent. Revenu chez lui, il se tint à sa fenêtre, à la sortie de la ville, du côté de Cliâtcau-Gontier, encourageant ses fidèles Poitevins qui criaient en passant : Vive Lescure! Deux heures plus tard, les soldats de l'armée catholique gravissaient les hauteurs en face d'Entrammes. Dans le même temps, les républicains débouchaient, Beaupuy en tête, puis Kléber, enfin Chalbos. Les Vendéens étaient médiocres dans la défense, merveilleux dans l'attaque. Suivant leur tactique habituelle, leur seule tactique, ils dispersent à droite et à gauche leurs tirailleurs et s'avancent silencieusement de tous côtés. Le terrain, très couvert en cet endroit et assez semblable au Bocage, favorise leurs progrès. Bientôt ils débordent l'ennemi. Leurs chefs les plus illustres ont disparu, mais d'autres ont surgi, instruits de la guerre par la guerre elle-même. Les soldats de Beaupuy, ceux de Kléber, parviennent à se déployer et soutiennent énergiquement la lutte. Mais en arrière, les bataillons de Chalbos, ramas de troupes mal disciphnées, fié chissent et lâchent pied. Quoique tout affaibhs de cette défection, les Mayençais ne perdent pas courage ; ébranlés plusieurs fois, plusieurs fois ils se reforment. Sur ces entrefaites, l'un des officiers vendéens, Dehargues, les attaque de flanc et les contraint à pher. Kléber, impuissant et désolé, voit le recul : « Pour la première fois, écrira-t-il plus tard, je vois fuir les soldats de Mayence. »
Ils fuient, mais d'une fuite pleine de retours et comme de remords. Ils repassent la petite rivière de l'Ouette. Chemin
(1' Chassin, la Vendée patriote, i, III, p. 241-243.
faisant, les plus solides se retournent, font halte pour tirer. Ainsi rétrogradent-ils pendant plusieurs lieues. La nuit est venue. Au milieu des ténèbres, ils atteignent la Mayenne et le pont qui défend l'entrée de Château-Gontier. Là quelques bataillons se rallient et sont renforcés par les grenadiers de Blosse. Aux abords du pont, le combat recommence. Blosse est tué ; un peu plus tard est blessé Beaupuy. La Rochejaquelein survient, encourage, presse ses hommes. Sur de nouveaux efforts, le pont est emporté, puis après une dernière lutte, la ville elle-même ; et le gros de l'armée patriote s'écoule en désordre dans la direction de Segré et du Lion d'Angers.
Une fois encore, par valeur et par fortune, les Vendéens avaient reconquis la liberté de leurs mouvements. Combien n'eussent-ils pas été réconfortés s'ils avaient pénétré l'état de confusion où la défaite d'Entrammes venait de plonger leurs ennemis !
Toute la nuit, la fuite s'était continuée. A l'aube du 28 octobre, près du Lion d'Angers, les officiers essayèrent de rallier leurs troupes. Au bord de la petite rivière de l'Oudon, sous l'humidité glaciale du matin, on procéda à un appel. L'armée comptait la veille plus de vingt mille hommes ; à peine réussit-on, à cette heure, à en rassembler sept mille. Ce n'était pas que tous ceux qui manquaient eussent été atteints par le feu ; car celle des divisions qui avait le plus souffert n'avait perdu, si nous en croyons Kléber, qu'un millier d'hommes. Mais au delà, vers le sud, la route regorgeait de fuyards. Tous, en une hâte éperdue, ils couraient vers Angers.
Les plus fidèles au drapeau se sentaient eux-mêmes tra-
vailles d'indiscipline. Les Mayençais criaient : A bas Leschellel puis, en souvenir de leur ancien chef, ils ajoutaient : Vice Aubrrt-Duhmjet ! Kléber les contenait, sévère par devoir, au fond ponsant comme eux. Cependant l'ineptie du général en chef avait éclaté. Usant de leurs pouvoirs, les Représentants du peuple le destituèrent. Il se retira à Nantes. Il y mourut quinze jours plus tard, d'une maladie si subite qu'on crut, à tort d'ailleurs (1), à un suicide. Carrier fit son éloge funèbre en ces termes : « Leschelle n'avait aucun talent militaire ; mais quel bon républicain ! quel excellent sansculotte (2). »
Il fallait remplacer Leschelle. Il fallait surtout préciser la conduite future. Sur le refus de KJéber, les conventionnels en mission déférèrent, à titre provisoire, à Chalbos le commandement en chef. C'était un homme malade et, de plus, un homme médiocre, connu surtout jadis comme excellent écuyer. Kléber exercerait l'autorité sous son nom comme il l'avait fait sous Leschelle. La question la plus grave était celle du plan à adopter. Merlin de Thionville et plusieurs autres eussent souhaité que, sans perdre une heure, on se reportât sur Château-Gontier et, de là, sur Laval. Kléber abattit cet excès d'illusion : les soldats étaient, disait-il, sans habits, sans souliers, sans tentes, sans ustensiles, et, par-dessus tout, démoralisés. Il eût pu ajouter que dans la journée d'Entrammes, on avait perdu une vingtaine de pièces de canon et la plus grande partie des approvisionnements. Merlin et ses collègues interrompirent violemment : « Quelle est ta conclusion? » s'exclamèrent-ils avec le tutoiement du temps? — Je conclus, répliqua Kléber, qu'il faut nous replier sur Angers. Là seulement noui. pourrons nous réorganiser. » On se récria fort ;
(1) Rapport de Carrier à la Convention nationale, séance du 3 ventôse an IL
(2) Rapport de Carrier au Comité de Salut public (Revue rétrospective, 2«série. t. V. p. 119).
puis on se résigna; et le lendemain la marche rétrograde commença (1).
Cette retraite rendait une chance aux Vendéens. Comment useraient-ils du répit que leur laissait leur victoire?
Autant ils avaient été vaillants dans le combat, autant ils se montrèrent indécis dans le conseil.
Ils auraient pu regagner la Loire, la franchir, rentrer en leur pays. Qui se fût opposé à leur marche? Nulle force imposante n'existait, si ce n'est l'armée de Kléber, toute meurtrie de sa défaite. Le succès paraissait vraisemblable, à la condition de se hâter ; et tout de même que la défaite de Cholet avait chassé les Vendéens de leur province, tout de même la victoire d'Entrammes leur eût rouvert le chemin de leurs demeures.
Toutes les préférence? de La Rochejaquelein l'inclinaient vers ce dessein. Cependant l'armée catholique, dans sa poursuite jusqu'à Château-Gontier, avait laissé dans Laval, c'està-dire à sept lieues au nord, non seulement les bagages, mais les femmes, les enfants, les malades, les blessés. L'humanité commandait de ne pas les abandonner. Donc, au lieu de s'orienter résolument vers le sud, on remonta vers le nord, afin de rallier toute cette foule faible et souffrante. Une fois à Laval, était-il possible de reprendre de nouveau le chemin de la Loire, surtout en une marche rolentie par la masse des non-combattants? Ne tronverait-on pas l'ennemi revenu de sa consternation, les bords du fleuve défendus? Ainsi s'écoula, sans qu'on la saisit, l'heure propice pour le retour dans la patrie.
Les paysans demeurèrent cinq jours à Laval, consommant les approvisionnements du pays, se reposant de leurs fatigues, visitant pieusement les églises, et d'ailleurs s'enivrant quand ils le pouvaient. Dans l'entrefaite on sut qu'un parti républicain venait de paraître à Craon ; et ce fut pour La Roche-
(1) Kléber en Vendée, p. 259.
jaquelein l'occasion d'un nouveau succès. Cependant l'obsédante question subsistait, celle de la marche ultérieure de l'armée.
Sur les délibérations, on ne sait que des choses obscures ; et ce serait remanier après coup l'histoire que d'introduire la clarté là où l'on ne rencontre que confusion. A défaut du retour en Vendée, on parla de nouveau de se jeter en Bretagne ; ce plan, déjà débattu à Varades, fut chaleureusement soutenu par l'un des chefs de l'artillerie. Poirier de Beauvais (1). A ce moment, un avis survint d'un agent de l'émigration, nommé Prigent, qui laissait entrevoir comme probable le secours des Anglais, si l'on parvenait à conquérir un port sur la Manche, par exemple Granvillo : de là la pensée de marcher vers la Normandie. Rennes ou Granville, de quel côté se porterait-on? A la manière des irrésolus, on choisit une route à deux fins. Il fut décidé qu'on se dirigerait vers Fougères : de là on pourrait à volonté, ou se rabattre vers Rennes pour donner la main aux Bretons, ou remonter vers la Normandie dans l'attente des Anglais.
Par cette conduite, on ne pourvoyait qu'au lendemain. Un seul eût pu conseiller la jeunesse de La Rochejaquelein, c'était Lescure, son cousin et son ami, personnage réfléchi, d'esprit un peu étroit mais studieux, sage quoique avec des accès d'entêtement, de conscience délicate jusqu'au scrur pule, dévoué à l'intérêt pubhc jusqu'à lui tout sacrifier. Mais celui que les gens du Haut-Poitou honoraient pour son courage, révéraient pour sa vertu, n'était plus qu'un mourant.
Un instant, sous le canon d'Entrammes, son âme s'était réveillée ; et, comme secoué par une vision guerrière, il avait demandé ses armes et son cheval. Cet effort avait été le dernier. Tantôt la fièvre le soulevait, et se croyant encore au milieu de la bataille, il haranguait, en paroles incohé-
(1) Mémoires de Bertrand Poirier de Beauvaia, p. 165.
rentes et enflammées, ses gars de Courlay ou des Échaubroignes ; tantôt, vaincu par l'abattement qui suit le délire, il tombait dans une telle faiblesse que déjà on eût dit l'agonie. Un matin, en l'un des rares instants de calme lucide, il appela Mme de Lescure : « Le jour est-il venu? demanda-t-il. — Oui, mon ami. — C'est donc que j'ai devant les yeux un voile, car je ne vois plus. » Il ajouta : « J'ai toujours cru ma blessure mortelle, je n'en doute plus. Ma douleur, c'est de te laisser ; je te laisse au milieu d'une guerre civile, grosse et avec un enfant. Déguise-toi, tâche de te sauver. » Il continua : « J'emporte un regret, c'est de n'avoir pas vu mon roi rétabli sur le trône. » Puis sa pensée, au moment où elle allait se recouvrir d'ombre, se replia vers l'autre roi, celui qui ne trompe jamais ; « J'ai péché, dit-il, mais j'ai toujours servi Dieu ; j'ai combattu et je meurs pour lui ; j'espère en sa miséricorde. » Et la confidente de ce suprême entretien ajoute en son récit : « Il me sembla que déjà il était dans le ciel (1). »
Je n'ai pas résisté à reproduire ces ultimes paroles ; car on y retrouve en raccourci toute la Vendée elle-même, résolue jusqu'à se montrer dure et, par intervalles, impitoyable, mais gardant au fond du cœur toutes les délicatesses de ses tendresses domestiques, prête au sacrifice, mais avec le regret bien humain de la vie, jalouse, par-dessus tout le reste, d'être jusqu'au bout le soldat de Dieu. Le 2 novembre, l'armée quitta Laval, emmenant avec elle Lescure ; car tout destin semblait meilleur que le risque de tomber aux mains de l'ennemi. On coucha le soir à Mayenne, le 3 à Ernée. Ce ne fut qu'au prix d'un court combat qu'on entra dans l'une et l'autre ville, mais sans que le bruit de la fusillade éveillât désormais la torpeur du moribond. Le lendemain le voyage se poursuivit, les rudes cahots de la route se mêlant aux sursauts de l'agonie. Vers le miheu de la journée, autour de
(1) Mémoires de Mme de La Roche jaquelein, p. 298, édition de 1889.
la voiture où gisait le blessé, on entendit un déchirant bruit de sanglots. Le long du chemin venait d'expirer celui que la renommée publique avait proclamé le Saint du, Poitou! L'étape se continua, car on était contraint à ne pas s'arrêter et à tout abréger, même le temps des larmes. Quand on déshabilla le glorieux mort pour l'ensevelir, on trouva sur son corps les traces d'un cilice. Ce qui suivit le trépas peint bien l'horreur de ces guerres civiles. On ne voulut point laisser le cadavre au lieu où il était tombé, tant on craignait les outrages des répubhcains ! Dans un cercueil on déposa ce qui demeurait de Lescure ; et, porté sur un chariot, le lugubre fardeau fut associé longtemps à l'exode de l'armée. Ce fut bien loin, du côté d'Avranches, en un endroit où l'on espérait que les hleiis ne chercheraient pas, qu'on confia à la terre les pauvres restes. Le triste office s'accomplit comme furtivement, à l'insu de la veuve. Par une arrière-crainte des profanations républicaines, on ne marqua par aucun indice l'emplacement de la sépulture, et le souci du secret fut même poussé si loin que l'endroit où repose Lescure ne fut point retrouvé.
Le 4 novembre, les Vendéens, après un vif engagement, pénétrèrent dans Fougères. La ville offrait d'assez abondantes ressources et la population ne se montrait point hostile. Au sud, l'armée de Kléber n'avait point achevé de se réorganiser. A l'ouest, une autre armée se formait autour de Rennes, mais composée de troupes médiocres rassemblées sous un chef plus médiocre encore, l'incapable Rossigiiol. De là, pour les insurgés, ime courte halte au milieu de leurs misères.
La sagesse commandait d'utiliser ce bref répit, le dernier peut-ôtre, pour fixer les résolutions qu'à Laval on avait ajournées.
Pour cette foule arrachée au sol natal et vaguant au hasard, n'y avait-il d'autres perspectives qu'une destruction plus ou moins lente sous les épidémies, les froids de l'hiver, les privations, les combats? Il serait téméraire de croire qu'aucune prévoyance, fût-elle celle du génie, eût réussi à conjurer la ruine de la Vendée. Cependant, si une chance, une infime chance de salut subsistait encore, il semblait qu'on dût la rencontrer en s'en fonçant dans cette terre de Bretagne où l'on venait de pénétrer.
Cette terre était, comme la Vendée, terre catholique : dans le Finistère en 1792, dans le Morbihan et dans le district de Savenay en mars 1793, des prises d'armes partielles avaient marqué déjà la révolte des consciences. En Bretagne comme en Vendée se rencontraient des bois, des chemins creux, des haies vives, de vastes espaces couverts de genêts ou d'ajoncs, des métairies dissimulées loin des route^ et malaisément accessibles, en un mot tout ce qui favorise la guerre de partisans. Là aussi, comme en Vendée, habitait une population forte et rude, ignorante des aises de la vie, trop croyante pour s'effrayer de la mort, accoutumée à travailler, à peiner, à souffrir, aguerrie par une double lutte contre un sol souvent ingrat et contre les flots. Cette population était réfléchie, lente à se décider, d'apparence froide ; mais, la résolution une fois prise, elle mettrait son énergie, son entêtement même, à vouloir jusqu'au bout ce qu'elle aurait une fois voulu. Jusqu'en ces derniers temps, en Bretagne comme en Vendée, un profond antagonisme avait séparé les paysans et les citadins, ceux-ci acclamant la révolution, ceux-là ne l'accueillant qu'avec défiance et surtout craignant pour leur foi. Mais la proscription des Girondins avait soulevé contre la Convention une partie de la bourgeoisie urbaine, en sorte que les Jacobins, s'étant ahéné les villes et n'ayant jamais
conquis les campagnes, n'auraient plus d'autre force que la terreur qu'ils inspiraient.
D'esprit simpliste, et d'ailleurs trop occupés à se battre pour avoir le loisir de se renseigner, les Vendéens ignoraient ou connaissaient mal ces opportunités de s'allier. Bonchamps, si ardent pour l'union avec les départements bretons, avait seul pénétré toutes ces similitudes. Mais, si les chefs de l'armée catholique avaient pu saisir, dans les courriers venus de Bretagne, quelques-unes des dépêches répubhcaines, de quelles lumières n'eussent-ils pas été éclairés !
Ces dépêches respiraient la colère et plus encore l'inquiétude. Vers le milieu d'octobre 1793, de nouveaux rassemblements avaient été signalés dans le Morbihan. L'un des représentants en mission à Brest, Prieur de la Marne, était accouru dans Vannes, y avait amené ce qu'il avait pu ramasser de troupes. L'émeute à peine ébauchée s'était apaisée ; mais, sous le calme tout extérieur, couvaient d'intimes et profondes révoltes. Prieur de la Marne, en ses rapports au Comité de Salut public, ne déguisait rien : Lorient était patriote ; mais Vannes était la portion honteuse du département : le fanatisme pervertissait les paysans et l'esprit fédéraliste les administrations : plus de deux cents prêtres réfractaires infestaient les campagnes : « Je leur donne la chasse, ajoutait Prieur (1). » En cet état des esprits, les levées militaires étaient impossibles ; les jeunes gens ne répondaient pas aux convocations ; s'ils y répondaient, ils désertaient de suite. Certaines communes comme Saint-Jean-Brévelay, Bignan, Guchenne subissaient à un degré incroyable le joug sacerdotal. La pensée de Prieur se résumait en ces mots : « Pourvu que les Vendéens ne viennent pas de ce côté ! » « Le Morbihan, ajoutait-il un peu plus tard, est une seconde Vendée (2). » Et l'un des agents officieux de la répubhque,
(1) Dépêches de Prieur, 3« et 8« jour du 2« mois de l'an II (Archivet nationales, AF", 276).
(2) Dépêche du 25 brumaire an II {Archives nationales, AF", 276).
enchérissant sur ces craintes, écrivait avec toutes les exagérations de la peur : « Si les brigands se portent en Bretagne, ils y trouveront cent mille hommes réunis (1). »
Que se passa-t-il dans le conseil des Vendéens? Je répugne à recomposer ce qu'aucun récit authentique ne nous a livré. Je me figure que Poirier de Beauvais dut répéter à Fougères ce qu'il avait dit à Laval. II n'est guère douteux qu'à défaut du retour en Vendée, StofFlet n'ait aussi préconisé l'entrée en Bretagne. Sur ces entrefaites, plusieurs circonstances concoui'urent pour détourner les esprits vers un autre dessein.
Déjà, à Laval, on avait parlé de la Normandie, du secours anglais, de Granville à occuper. A Fougères, on vit arriver, déguisés en paysans, deux émigrés, MM. Freslon et Bertin. D'un bâton creux ils tirèrent de petits papiers. C'étaient les réponses aux dépêches confiées, vers le milieu d'août, à M. de Tinténiac (2). II y avait deux lettres. La première émanait du roi Georges et offrait, semblait offrir le concours de l'Angleterre aux armées royales. La seconde était du ministre Dundas et laissait pressentir la prochaine arrivée de troupes de débarquement, au lieu que les Vendéens désigneraient. Quel serait ce point de la côte que les royalistes pourraient saisir? Dundas indiquait particulièrement Granville.
Ces messages, qui auraient dû réconforter, semblent avoir éveillé quelque perplexité. Au fond ces hommes au cœur très français, même en sollicitant l'aide britannique, y répugnaient. L'ardeur se refroidit encore quand les deux messagers, ayant pratiqué dans leur bâton une seconde cassure, en tirèrent une lettre très secrète d'un émigré, M. du
(t) Archives nationales, AF", 27?>.
(2) Les dépêches confiées à M. de Tinténiac paraissent n'avoir été remises qu'assez tard aux destinataires; c'est ainsi que la lettre pour le comte d'Artois ne parvint au prince que le 7 octobre. (Dom Chamabd, Correspondance inédite concernant la Vendée militaire, p. 28.)
Dresnay. Celui-ci mandait en substance que les Anglais préparaient un débarquement, mais avec une désespérante lenteur. Il ajoutait que, parmi les émigrés qui se trouvaient à Jersey, aucun n'obtenait l'autorisation de passer en Vendée. De nouveau MM. Bertin et Freslon furent interrogés. Ils confirmèrent, au moins en partie, l'opinion de M. du Dresnay. Les Anglais, disaient -ils, étaient peut-être de bonne foi ; mais certainement leur zèle était médiocre, et médiocre aussi leur activité.
En dépit des répugnances ou des soupçons, la détresse était trop grande pour qu'on négligeât les suggestions britanniques. Par l'occupation d'un port, on s'assurerait les communications qui avaient manqué jusqu'ici. Une considération surtout frappait. A la suite de l'armée se traînait une foule de femmes, d'enfants, de vieillards, de blessés. Sur le sol français, ces malheureux étaient voués à une mort presque inévitable, soit qu'ils périssent de fatigue ou de misère, soit que, demeurés en arrière, ils fussent immolés par l'ennemi. Si toute cette masse non combattante pouvait être recueillie sur les navires anglais, combien la marche ne serait -elle pas plus rapide et les opérations plus aisées ! C'est ainsi que, malgré bien des arrière-pensées, les regards se portèrent de plus en plus vers cette partie de la côte normande qui avoisine les îles anglaises.
Dans le même temps, un hôte assez inattendu arriva dans Fougères. C'était l'ancien procureur syndic du département du Calvados, M. Bougon. Pour l'armée catholique, il figurerait un allié d'occasion plutôt qu'un ami ; car c'était pour la cause du fédéralisme qu'il s'était levé. Mais l'on était arrivé à ce point d'infortune où la communauté des haines suffît à fonder l'union. M. Bougon fut introduit dans le conseil. Il plut par la dextérité de son esprit, la facilité de son élocution ; et l'on ne douta point qu'il n'exerçât une grande influence dans sa province. Il vanta les avantages d'une marche vers la Normandie qui ne manquerait pas,
disait-i], de s'insurger ; et en cela il parla comme les Anglais. Seulement il conseillait, non de se porter sur Granville, mais de s'enfoncer dans le Cotentin et d'attaquer Cherbourg qui était dépourvu de défenses du côté de la terre.
Messages venus des émigrés et du gouvernement britannique, suggestions émanées des fédéralistes, tout conviaià marcher vers le nord. Un avis, qui aurait dû être bien suspect, acheva de décider les Vendéens.
Parmi les prisonniers faits à Fougères se trouvait un officier du génie qu'on appelait d'Obenheim. C'était un homme instruit, modéré d'idées, un peu dépaysé dans les horreurs de la guerre civile. Les Vendéens étaient parfois impitoyables. Quand ils ne l'étaient point, il leur arrivait de se montrer confiants jusqu'à la naïveté. L'un des chefs, M. de Marigny, se souvint qu'il avait rencontré jadis d'Obenheim à Brest, Il se constitua son répondant et l'introduisit même dans le conseil de guerre. D'Obenheim ne laissa pas que d'être surpris de ce traitement privilégié. « Une fois entre les mains des brigands, a-t-il écrit plus tard, il me fallait ou les servir, ou les tromper, ou mourir (1). » Il se décida à les tromper. Interrogé sur la valeur des ouvrages qui défendaient la côte, Il se garda de révéler la faiblesse de Cherbourg, mais déclara au contraire que ce serait folie de se diriger de ce côté. En revanche il encouragea fort à porter l'attaque sur Granville : « Cette place, disait-il, était facile à surprendre. «D'Obenheim avait des façons engageantes ; en outre, il était ingénieur, et sur ces hommes un peu frustes, très étrangers à l'art des fortifications, ce titre exerçait un prestige singulier. Ayant mesuré la crédulité vendéenne, d'Obenheim redoubla d'assurance, prédit un succès facile, et multiplia les renseignements qui achèveraient de tromper. Il fut d'autant plus écouté que ses suggestions répondaient au vœu d'un parti déjà assez
(1) Mémoire fait par le citoyen Dobenheim, capitaine du génie, lors de son retour parmi ses frères. (Publié par M. Baguenier-D^sormeaux. Mémoires et documents concernant les guerres de Vendée, p. 239.)
fort, très soutenu par le prince de Talmont, et que, dans l*armée, on appelait le parti anglais. Ce n'était pas que la confiance ne se mêlât de quelques soupçons. Poirier de Beauvais fut frappé de certaines contradictions dans le langage de d'Obenheim. Il fit part de ses doutes à La Rochejaquelein, mais celui-ci négligea l'avis. Ce même Poirier de Beauvais redoutait aussi l'insuffisance du matériel et des ressources : « S'il y avait des fossés à passer, aurait-on des fascines? Les pièces ne sont-elles pas bien faibles pour battre des murailles? Pour les escalades, où trouverait-on des échelles? » Un jour, tout obsédé de ces craintes, il en fit part à l'un des officiers, le chevalier Des Essarts. Celui-ci l'interrompit : « Il nous suffira, dit-il, de paraître pour que la ville ouvre ses portes. » Puis il ajouta sur un ton de badinage : « Pensez-vous que nous allons attaquer une place comme Berg-op-Zoom? (1). » On aurait dit qu'en se rapprochant des émigrés, on en eût déjà pris la légèreté.
Et c'est ainsi que, sous les intempéries croissantes de l'hiver, l'armée s'éloignant de la Bretagne et tournant le dos au sol natal, fut entraînée, un peu murmurante, sur la route de Granville.
Le 14 novembre, Granville apparut, ne tenant à la terrft ferme que par un isthme étroit, et doublement close par ses fortifications et par l'Océan. Les Vendéens ne laissaient pas que de contempler avec quelque trouble cette ville singulière qui semblait comme posée sur les flots. « Serait-ce donc là, se disaient-ils, ce qu'U faudrait attaquer? » Et se sentant bien dépaysés, bien loin de leur Bocage, ils s'émouvaient.
(1) PotBiEB DB Beauvais, Mémoires, p. 178-179.
non du péril, mais de ce que le péril recelait de nouveau et d'inconnu.
Ce qui était pour les soldats surprise mêlée de crainte se transformait pour les chefs en cruelle perplexité. Non, Granville n'était pas tout à fait Berg-op-Zoom. Cependant, tout saisis d'une prévoyance tardive, ils supputaient la pénurie de leurs moyens, la faiblesse de leur artillerie ; ils mesuraient leur propre inexpérience pour la guerre de siège. D'Obenheim, en qui ils avaient mis toute leur confiance, les aurait-il trompés?
Il parut d'abord que la fortune voulût leur ménager une chance favorable. La garnison se composait d'un peu plus de 5 000 hommes (1) sous un chef médiocre qu'on appelait le général Peyre. Celui-ci se persuada que la véritable sagesse n'était pas de se renfermer sous l'abri des remparts, maiis de marcher à l'ennemi. Le 14, vers le milieu du jour, il fit sortir de Granville la plus grande partie de ses forces et les porta sur la route de Saint-Pair, au-devant des colonnes assaillantes. Les Vendéens, très supérieurs en nombre (2), ne pouvaient rien souhaiter de plus heureux. D'une poussée vigoureuse, ils refoulèrent leurs adversaires. Les assiégés n'eurent que le temps de regagner l'enceinte. Encore un peu, les Vendéens fussent entrés à leur suite, et du même coup, Granville eiU été conquise.
Ce fut un éclair de bonheur, mais le seul. Pour une attaque régulière, tout manquait. On employa l'artillerie ; les pièces étaient trop faibles. Privés de tout moyen d'escalade, on vit les plus braves se glisser jusqu'aux remparts, enfoncer dans
(1) .î. Launaî, Histoire du siège de Granville, p. 53-54.
(2) D'après le mémoire justificatif du pénéral Peyre (Voir CniSsiN, la Vendée patriote, t. II, p. 290), ils étaient quinze mille. Mme de La Rochejiquclein (M.^moiVeî, p. 312, édition de 1889^, parle de trente mille hommes. Le premier chiffre, quoique un peu faible, me paraît plus rapproché de la vérité ; en effet, une portion des effectifs était demeurée à Avranches, et l'on n'avait emmené, suivant l'expression de Poirier de Peauvais (Mémoires, p. 177), que l'élite de l'armée.
2i4 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
le iixur leurs baïonnettes, les lier de leur mieux avec des cordes, façonner ainsi des sortes d'échelles, hardiesse impuissante autant qu'héroïque. Cependant les Vendéens, en repoussant vers la ville les troupes républicaines, s'étaient rendus maîtres de la rue des Juifs, longue rue formant faubourg et serrant de près l'enceinte à laquelle elle semblait comme accolée. Embusqués dans les toits des maisons, ils guettaient les canonniers et, dés qu'ils les apercevaient, les abattaient sous leurs balles. Ainsi se retrouvait le paysan du Bocage, inhabile pour un siège, merveilleux pour le tir. Pour conjurer ce péril, le représentant Le Carpentier, qui était muni de pouvoirs illimités, ne recula point devant un expédient farouche. Sur la motion du général Peyre, il prescrivit de mettre le feu dans le faubourg (1). Il était alors sept heures du soir. Toute la nuit on rougit des boulets, puis on lança des bombes. Le jour reparut. Des deux côtés le canon tonnait, mais à coups ralentis chez les royalistes dont les pièces à courte portée causaient décidément peu de dommage. Au contraire, l'artillerie des assiégés, de bien autre puissance, était servie par d'anciens marins granvillais, bons tireurs et gens intrépides, détestant d'ailleurs les Vendéens en qui ils voyaient les alliés des Anglais. En outre, les assaillants étaient menacés de perdre les abris de la rue des Juifs. Ce n'était pas que les bombes ou les boulets rouges eussent produit beaucoup d'efïet ; mais parmi les patriotes, quelques-uns des plus résolus étaient parvenus à se glisser jusque dans la rue et, en y répandant des matières combustibles, avaient propagé l'incendie.
Même en cette mauvaise fortune, les Vendéens se refusaient à désespérer. Au delà de la ville close, vers l'ouest, la presqu'île se prolongeait en une sorte d'esplanade qu'on appelait le Rocker et qui, en s'abaissant vers l'Océan, offrait en certains endroits, entre les intervalles des marées, quelques
(1) Archives nationales, AF>>, 279, dossier 2385
passages praticables. La mer était basse. Les Vendéens imaginèrent un dessein d'une héroïque témérité : c'était celui de tourner la ville et d'aborder la forteresse, non du côté de la terre, mais du côté de l'Océan. Ils se flattaient de rencontrer sur ce point des défenses moins formidables et surtout de surprendre leurs ennemis. Les plus intrépides se rassemblèrent, au nombre de quelques centaines, et s'aventurèrent au pas de course sur les sables vaseux que la mer avait abandonnés. A une certaine distance, des voiles apparaissaient : seraient-ce les Anglais? L'illusion fut courte. C'étaient deux canonnières venues de Cancale et de Saint-Malo et qui bientôt couvrirent la grève de projectiles. Au feu des navires se joignit celui des batteries de Granville. Sous la double canonnade les assaillants plièrent, tandis que le gros de l'armée refluait déjà sur la route d'Avranches. Sur le bord de la mer et autour de la place, les Vendéens laissaient plus de 600 morts, et leur perte totale dépassait 1 500 hommes (1). Les pertes des assiégés étaient de 150 hommes, tués ou blessés (2). Mais, en cet instant, parmi les victorieut régnait l'inquiétude autant que la joie. Sous la poussée d'un vent impétueux, l'incendie allumé dans la rue des Juifs menaçait la ville elle-même ; et, pendant plusieurs heures, les gens de Granville craignirent de perdre par les flammes la cité qu'ils venaient de sauver glorieusement.
(1) Rapport du chef d'état-major par intérim Coff.y aux Représentants du peuple dans le département d'IHe-et-Villaine. {Archives nationales, AF", 276. dossier 2311)
(2) Rapport du représentant Le Carpentier au président de la Convention nationale (AF", 276, 2316>. — Ce chiffre paraît être au dessous de la vérité (Voir du Coudray, le Siège de Granville, Bulletin de la Société kittorique du paya de Granville, septembre 1912, p. 196.)
A partir de l'échec de Granville, toute l'histoire de l'armée catholique et royale se résume en deux choses : — un effort désespéré des Vendéens pour repasser la Loire et ragagner leur pays ; — une coalition féroce de toutes les forces républicaines pour fermer aux rebelles l'accès du fleuve et les détruire jusqu'au dernier dans les lieux mêmes où ils se sont portés.
Cette passion du retour, elle éclate après Granville. Jusque-là, la victoire a coloré les misères. Le grand triomphe d'Entrammes a relevé les courages. Puis à Craon, à Erné, à Mayenne, à Fougères, de petits combats, tous heureux, ont entretenu l'espoir. Voici, devant Granville, bien loin du pays natal, la défaite. Alors, dans tous les rangs, retentit le même cri, à la fois impérieux et angoissé : A la Loire! A la Loire!
Ceux qui se flattent d'être les conducteurs tentent encore de discipliner toute cette foule. Ils n'ont pas renoncé à l'occupation de la côte, à la conquête de la Normandie. Ils tentent d'entraîner l'armée vers Villedieu. Mais le gros des troupes ne suit pas. On rétrograde vers Avranches, c'est-àdire vers le sud. Et c'est toujours la même clameur : « Nous voulons entrer dans Angers, disent les paysans, et nous y entrerons, les portes fussent-elles de fer. »
Que peuvent les chefs, sinon céder? Tous ces Vendéens sont les plus indépendants des hommes, les moins façonnés aux passivités de la vie militaire. Sur ces entrefaites, un bruit se répand, bien propre à ébranler ce qui reste d'obéissance. On raconte que le prince de Talmont et quelques autres ont été surpris sur le bord de la mer, au moment où
une barque allait les conduire à Jersey, et qu'ils ont été ramenés au camp par les ordres de Stofflet. La rumeur se confirme et provoque toutes sortes de conjectures. Talmont a-t-il voulu (ce que son honneur et son courage rendent bien invraisemblable) se dérober à ses compagnons d'armes et au péril? N'a-t-il eu, comme on le prétend, d'autre dessein que d'accompagner jusqu'au rivage quelques femmes de qualité partant pour l'Angleterre? Doit-on ajouter foi à une autre version (1) qui rattache toute l'aventure à un roman d'amour dans lequel Talmont vient de sacrifier son inclination à son devoir? Ou bien encore le prince, en méditant de s'embarquer pour la Grande-Bretagne, a-t-il eu pour unique but de hâter les secours anglais? Sur l'heure on ne sait rien, et dans l'avenir l'événement ne sera jamais bien éclairci. Mais l'ignorance même où l'on se trouve laisse flotter tous les soupçons.. Un mot terrible se murmure, celui de désertion ; et parmi les paysans, plusieurs, se jugeant abandonnés, s'affermissent dans la pensée de ne plus regarder que vers leurs foyers.
A défaut de l'influence des chefs, il reste l'influence des prêtres. Mais, parmi les prêtres, la plupart sont peuple et veulent, eux aussi, le retour en Vendée. Cette influence sacerdotale, la plus puissante de toutes, est d'ailleurs ellemême un peu ébranlée. Les soldats de l'armée catholique, reportant de cinq mois en arrière leurs souvenirs, se rappellent l'évêque d'Agra, officiant dans la cathédrale d'Angers et y célébrant, par des actions de grâces, la prise de Saumur. Or, sur cet évêque, révéré comme un pontife, des récits étranges, confirmés par les uns, contredits par les autres, se propagent : il n'a point reçu, dit-on, la consécration épiscopale, et un bref du pape vient de le démasquer ; c'est un simple prêtre, de morahté douteuse ; il a été curé à Dol et, tout récemment, comme l'armée passait par cette
(1) Voir CBéTiNBATJ-JoLY, t. I", p. 416. édition Drochon.
ville, plusieurs des habitants qui l'avaient connu ont confirmé la supercherie. Que veut le pseudo-prélat? Mystificateur, il l'est à coup sûr, et le plus extravagant, le plus audacieux qu'on puisse rêver. N'est-il pas en outre un traître? On le soupçonne quoique à tort. Au fond, ce n'est qu'un pauvre cerveau suggestionné par une griserie de grandeur et de vanité. Maintenant cet homme marche à la suite de l'armée, non chassé mais tenu à l'écart, triste quoique retenant ses aveux, doux, bonhomme, dit-on, timide autant qu'il a été naguère osé, attendant pour le délivrer de son rôle la mort qui ne tardera pas.
Si loin de leur pays, tout est pour ces paysans sujet de défiance. Talmont les a édifiés sur les grands seigneurs, et l'évêque d'Agra sur les gens à robe violette. Cependant ceux qu'ils soupçonnent par-dessus tout, ce sont les Anglais. Une logende se forme parmi eux et qui sera bientôt indéracinable ; les Anglais, en la journée de Granville, ont, dit-on, entendu la canonnade ; ils pouvaient venir ; ils ont préféré à l'assistance l'abandon. L'accusation est injuste; car la marche dos Vendéens a devancé les préparatifs de l'Angleterre ; et ily a eu malentendu, peut-être médiocrité de zèle, non tromperie. Mais dans l'âme du paysan le soupçon se grave. Et désormais, excédé de lassitude, désabusé de tout excepté de croire en Dieu et d'être héroïque, il n'imagine plus qu'une chose dans ses marches, il ne rêve plus qu'une chose en son sommeil : retrouver ses champs, fussent-ils dévastés ; revoir sa métairie, fût-elle ruinée par l'incendie ; aborder le sol natal, dût-il, en y posant le pied, mourir.
On a dit l'accès de nostalgie. Mais, sur le chemin, il y a tous ceux qui s'apprêtent à barrer la route du retour. Les émigrants, las d'émigration, vont trouver tout à la fois, rangés sur leur passage, les généraux qui organisent la guerre, les Représentants du peuple qui organisent la proscription.
Les généraux d'abord. Il y a, en premier lieu, l'ancienne armée des Côtes de la Rochelle^ dite armée de VOuest. Elle est commandée nominalement par Ghalbos, en réalité par Kléber, C'est celle qui a été vaincue à Entrammes. Elle s'est reformée à Angers. Elle se compose maintenant d'une avantgarde légère sous le commandement de Bouyn-Marigny, de deux divisions actives et d'une division de réserve, en tout dix-sept à dix-huit mille hommes. En cette armée qu'on a souvent appelée Varmée de Mayence, il n'y a plus de corps mayençais. Les vaillants soldats, fort réduits à force de se battre, ont été jugés républicains tièdes et, en outre, fidèles à l'excès à leurs anciens chefs. On vient de les amalgamer — c'est l'expression officielle — dans les autres régiments où ils formeront d'ailleurs d'excellentes têtes de colonnes. Le 6 novembre, le travail de réorganisation a paru assez avancé pour qu'on se remît en marche vers le nord. On a, le 10 novembre, atteint Laval, le 13, Vitré (1).
En remontant vers la Bretagne, Varmée de VOuest s'est rapprochée d'une autre armée, celle des Côtes de Brest, Celle-là est très importante par le nombre de recrues, mais ne peut, dit-on, mettre en ligne que six mille hommes
(1) Voir Kléber en Ver.dée et Ordres de Varmée de VOuest, publiés par M. Baqueniee-Désormeacx, passim. — Voir aussi Sava&y, Guerre de Vendée, t. II, p. 322 et suiv.
en état de combattre (1). Elle est placée sous les ordres de l'incapable Rossignol, conseillé à la vérité par un chef d'état-major instruit, le général Vergnes. Le 15 novembre, les deux armées se réunissent à Rennes, formant un effectif total de vingt-trois ou vingt-quatre mille combattants.
En dehors de ces deux armées, il y a quelques autres corps : quatre mille hommes à Dinan sous un chef du nom de Tribout ; en outre, quelques milliers d'hommes dans la Mayenne et l'Orne ; puis, sous le nom d'armée de Cherbourg, cinq ou six mille hommes tirés du Calvados et de la Manche. Enfin l'ordre est donné d'emprunter dix mille hommes à Yarmée du Nord et de les diriger vers l'ouest.
Toutes ces troupes sont fort inégales par l'instruction, la discipline et le courage. Les chefs, eux aussi, diffèrent beaucoup entre eux. 11 faut nommer un généralissime pour les deux armées réunies : armée de VOuest^ armée des Côtes de Brest. Le favoritisme jacobin choisit Rossignol. Il y a les généraux malades : tel Chalbos qui ne cesse de demander son rappel et, une fois à Rennes, retourne à Angers. Il y a les généraux féroces et en outre téméraires jusqu'à tout compromettre : tel Westermann qui, après une courte absence, vient de rejoindre l'armée de l'Ouest et de reprendre sa place à l'avant-garde. Il y a surtout les généraux indignes : tel Mûller, ancien danseur à l'Opéra, disent les uns, ancien comédien, prétendent les autres (2), ivre d'ordinaire et d'ordinaire aussi fuyard ; tel Tribout qui se fait appeler Tribout- Libre ^ ancien tambour-major, incapable, vantard, cruel par surcroît. Cependant Kléber est là qui tente de corriger les incohérences de Rossignol. A côté de lui est Marceau qui vient d'être nommé général de brigade. Et au-dessus de la tourbe ignorante, ces deux hommes émergent, les seuls dont l'avenir doive garder les noms.
(1) Rapport du général Vergnes au Comité de Salut public. (Savart, Guerre de Vendée, t. II. p. 330.)
(2) Chassin, la Vendée patriote, t. HT, p. 195, note.
Tels sont les soldats, les généraux. En arrière, il y a les prescripteurs.
L'excès de la peur a déchaîné en effet toutes les férocités. Le 1" novembre, un décret de la Convention a décidé que toute ville qui secourrait les rebelles ou ne les repousserait pas serait rasée et que les biens des habitants seraient confisqués. A la menace du châtiment, se joint l'appât du profit. Le 16 novembre, à Rennes, un ordre du jour est publié qui promet une récompense de oent mille livres à qui apportera la tête de La Rochejaquelein ou de Stofflet ou bien encore celle de Charette. A Tours, à Angers, à Rennes, ailleurs encore, des commissions militaires ont été instituées qui attendent le lendemain de la victoire pour précipiter les immolations. La violence a ses promoteurs officiels : les Représentants en mission. Dans la Basse-Normandie, la Mayenne, l'ille-et- Vilaine, ils s'appellent Le Carpentier, Garnier de Saintes, sans compter deux ou trois autres plus obscurs. Si zélés qu'ils soient, le Comité de Salut public les juge tièdes et envoie de Brest à Rennes, avec des pouvoirs supérieurs, Prieur de la Marne, sorte de maniaque emphatique et brouillon, tout hypertrophié de rêves malsains, qui orne de métaphores chacune de ses iniquités et se proclame le romancier de la Révolution. Cependant, tout en arrière, sur les bords de la Loire, deux hommes attendent, immobiles et sinistres, que la défaite rabatte vers eux les victimes. Ils s'appellent : dans Angers Francastel, à Nantes Carrier.
Vaincus, les Vendéens ne le sont pas encore. Voici le prodige de l'impétuosité et de la valeur. Refoulés de Granville et coupés de leur ligne de retraite, déjà travaillés par les mala-
dies, excédés par les fatigues, affaiblis par la perte des plus braves, les brigands — ainsi qu'on les appelle — vont encore une fois foncer à travers l'ennemi.
Le 18 novembre, ils commencent leur marche vers le sud, se dirigeant d'Avranches vers Pontorson. Cependant, à Rennes, les généraux républicains et les Représentants ont, dans un conseil tenu le 15 novembre, décidé de se porter au-devant des rebelles. L'espoir est de les acculer à la côte et, suivant le langage figuré du temps, « de leur donner la mer pour tombeau ». Le 17, le gros de l'armée patriote est arrivé à Antrain. De son côté Tribout, avec son corps de troupes, s'est porté de Dinan vers Pontorson (1).
Ainsi marchent l'un contre l'autre les deux adversaires. Le 18 novembre, ils se touchent presque, les Vendéens achevant leur étape et s'approchant de Pontorson, Tribout venant de s'établir dans la petite ville. Rossignol bivouaquant à trois lieues au sud, autour d' Antrain.
On se touche si bien qu'on se heurte. Tribout se trouve sur le passage de l'armée catholique. Contre un ennemi venant d'Avranches, Pontorson est facile à défendre. Mais Tribout, l'ancien tambour-major, porte en lui, avec toutes les ardeurs de l'ambition, toutes les infatuations de l'ignorance. Il écrivait trois jours auparavant : « Si jamais les rebelles me tombent dans les mains, j'en rendrai bon compte. » Loin de se retrancher dans la bourgade, il s'avance à découvert. Vers trois heures de l'après-midi, les premières colonnes vendéennes l'atteignent. Il résiste d'abord avec énergie ; mais plus tard sa cavalerie prend la fuite ; il perd une portion de son artillerie ; et il court tout meurtri se réfugier dans Dinan, comme un chien, atteint par la dent d'un sanglier, va s'abattre dans un hallier, les entrailles décousues.
Les Vendéens traversent Pontorson et, trouvant la route libre, pénètrent dans Dol. Le succès n'a point diminué pour
(1) Voir la carte n» 1 à la fin du volume.
LA FIN Dlî L'ARMÉE CATHOLIQUE ET ROYALE 223
eux le péril. Au bivouac d'Antrain, Kléber propose un plan qui, s'il est exécuté, consommera, selon toute apparence, la ruine de l'armée catholique.
Ce plan consiste à former de fortes avant-gardes légères qui, battant le pays depuis Pontorson jusqu'à Dinan, harcelleront les rebelles et intercepteront tous les convois de vivres. Quand on aura, par cette conduite, lassé en des combats de détail et affamé l'ennemi, plusieurs colonnes seront organisées qui, convergeant toutes vers Dol, pousseront sous leur masse les insurgés et les refouleront jusqu'à la mer.
L'imprudence d'un des généraux républicains prévint, cette fois encore, l'anéantissement. De même que naguère dans la Mayenne, le combat heureux de la Croix-Bataille avait été suivi du grand triomphe d'Entrammes, de même en Bretagne le combat de Pontorson fut complété pour les Vendéens par une victoire signalée.
Ici encore le général imprudent fut Westermann.
Toujours au premier rang, toujours obsédé d'initiatives audacieuses, il se persuada qu'un coup de main pourrait tout achever. Le 20 novembre, à une heure avancée de la soirée, il expédia des environs de Pontorson vers Antrain au général en chef un courrier annonçant qu'il comptait à minuit se porter sur Dol, que le succès était certain, qu'il ne doutait point qu'on le secourût. Justement le conseil de guerre venait d'adopter le sage plan de Kléber. Sous l'ardente suggestion, les Représentants du peuple, et en particulier Prieur de la Marne, s'enflammèrent. Mort aux brigands! s'écrièrent-ils. Ils entraînèrent bon gré, mal gré, les militaires ; et tout le monde se déjugeant, il fut décidé que Marceau se mettrait en marche pour soutenir Westermann.
Dans Dol, les Vendéens se reposaient, excédés de fatigues et de combats, quand, vers neuf ou dix heures du soir, une patrouille de hussards républicains s'approcha de la ville et, en provoquant prématurément l'alerte, sauva peut-être l'armée catholique. Les paysans, mis en éveil, se tinrent à
2il UISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
portée de leurs armes ; dans la longue et large rue qui traverse Dol, artilleurs et cavaliers se rangèrent ; sur les portes et dans l'intérieur des demeures, les femmes se mirent à réciter le chapelet. L'attente se prolongea. Enfin à trois heures du matin parut Westermann qui, par une première mauvaise chance, trouva l'ennemi non plongé dans le sommeil, mais prêt à soutenir le choc.
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Ainsi commença aux portes de Dol, bien avant l'aube du 21 novembre, la bataille, une des plus fameuses de cette effroyable guerre civile. Tout concourut à la grandir : l'importance des effectifs, vingt à vingt-cinq mille hommes de chaque côté : l'étendue du champ de bataille se prolongeant le long des deux routes qui, partant de Dol, se dirigent à gauche vers Pontorson, à droite vers Antrain : l'obstination de la lutte, inaugurée dans la nuit et que les ombres de la nuit suivante n'apaiseraient pas : l'enjeu du combat qui était poiir les républicains la fin de la guerre, pour les Vendéens la mort ou la vie. Peu de combinaisons, les Vendéens n'en étant point coutumiers et les plus instruits des Patriotes n'étant que peu écoutés ; en revanche des hasards tragiques, des alternatives extraordinaires d'ardeurs et de
paniques, des heurts furieux suivis de lassitudes anéanties. Westermann, qui a commencé le combat, est repoussé, revient à la charge, et enfin est rejeté vers Pontorson. Sur ces entrefaites, Marceau arrive par la route d'Antrain, mais trop tard pour soutenir Westermann qui lui-même s'est engagé trop tôt, en sorte que les attaques des patriotes s'échelonnent au lieu de se combiner. De là pour les rebelles un surcroît de chances inespéré. — Mais, l'imprévu dominant de plus en plus, tout à coup les Vendéens fléchissent. Ils ont vu passer, lancés au galop, des cavaliers qui retournent vers Dol pour chercher des munitions. Cette célérité leur a paru commencement de fuite. Et les voici qui rétrogradent à leur tour, entraînant à leur suite ceux qu'ils rencontrent en chemin. Tous ensemble ils reculent, semant la peur ; et, en annonçant faussement la défaite, ils vont peut-être la consommer. Un brouillard épais, voilant les clartés matinales, s'élève subitement des basses terres V^oisines et accroît la confusion. Les chefs ne peuvent ni se faire voir, ni rallier leurs hommes, ni dissiper la méprise. Tous les survivants ont conservé dans leur mémoire le tragique épisode : les paysans refluant vers la ville ; la longue rue de Dol s'empHssant d'une foule éperdue ; les blessés essayant de se traîner, puis s'abattant dans l'impuissance et foulés aux pieds ; partout des voitures qu'on attelle, des chevaux qui se cabrent, des pleurs, des imprécations ; un égoïsme féroce primant tout, et les forts culbutant les faibles ; les plus effarés s'évadant vers le nord, sous la brume intense, et sans souci de la mer qui, à deux Ueues de là, barrera la route ; plusieurs, même parmi les plus braves, subjugués sous la terreur et gardant à cette heure une ambition unique, celle de se trouver à la tête de la fuite. — Cependant, en avant de Dol, cinq ou six cents hommes sont restés, le brouillard masquant leur petit nombre et leur calme courage contenant l'ennemi. Talmont est avec eux et aussi La Rochejaquelein, mais celui-ci désespéré et cherchant la mort. A l'entrée de Dol, au confluent T. III. 15
des deux routes de Pontorson et d'Antrain, M. de Donissan tâche de recueillir et d'arrêter ceux qui ont abandonné les rangs. Au-devant des hommes débandés, Marigny se précipite, de voix tonnante, de stature colossale, et cherchant à vaincre la terreur de l'ennemi par la terreur plus grande qu'il inspire. Parmi les femmes, plusieurs font honte de la fuite : telle Mme de Bonchamps évoquant auprès des Angevins le souvenir de son mari ; telle une simple paysanne des environs de Bressuire qui saisit un cheval, empoigne un fusil et s'en va criant :-4u jeu, les Poitevines! La. lenteur de l'ennemi laisse un répit sauveur. Le brouillard peu à peu se dissipe, et sous la lumière qui renaît, se rassérènent les esprits affolés. La guerre est guerre sainte, et on le voit bien dans cette détresse. Rarement on surprend dans la guerre vendéenne l'intervention directe du prêtre. Elle apparaît en cette journée. Un prêtre, — le curé de Sainte-Marie de Rhé, dit-on, — monte sur un tertre, élève un grand crucifix et se met à exhorter les paysans. Quelles paroles prononce-t-il? Nul ne saurait le dire après coup, même celui qui a parlé. Mais toute la tradition vendéenne a gravé ce qui suivit : les hommes se jetant à genoux, puis se relevant et se tournant de nouveau vers l'ennemi : « Vive le Roi », s'écrient-ils, et ils ajoutent, en un élan de foi plus fort que la mort : « Nous allons en paradis ! »
Il était temps. Déjà Westermann, ramené d'abord vers Pontorson, avait repris l'offensive et uni ses efforts à ceux de Marceau. Entre les deux partis, le combat se prolonge avec des chances balancées. Du côté d'Antrain arrive Muller avec sa division. C'est peut-être pour les Vendéens la perte, pour les républicains la victoh-e. Muller est ivre et pareillement son état-major (1) ; aussi nulle disposition militaire, et une surabondance d'hommes qui accroît non les forces, mais le désarroi. A l'appel de Marceau, Kléber survient, est
(1) Kléber en Vendée, p. 291.
stupéfié du spectacle ; car le désordre se propage par contagion, et tout se débande et fléchit. Il tente de ramener les troupes républicaines en une position favorable, couverte en face par un ravin, à gauche par un marais (1). Une nouvelle attaque dcg rebelles achève de tout gâter. L'armée patriote se replie vers Trans, à deux lieues en avant d' Antrain. Soit excès de fatigue, soit prudence, les Vendéens ne poursuivent pas. Au déclin du jour, ils rentrent dans Dol. De nouveau le curé de Sainte-Marie de Rhé élève au-dessus de leurs têtes son grand crucifix, mais cette fois en signe d'action de grâces, et entonne avec eux l'hymne : Vexilla Régis.
La lutte recommencerait-elle le lendemain? Au bivouac de Trans, on décida d'abord de reprendre l'offensive ; puis les esprits s'étant rassis, on revint au plan de Kléber qui était de temporiser et d'affaiblir les brigands en détail, avant de leur porter le dernier coup. Cependant Westermann était à Pontorson. Avec son incorrigible ardeur, il se porta le 22 novembre, dès le matin, jusqu'à une lieue de Dol. Il s'y heurta aux avant-postes vendéens. Comme on ne pouvait l'abandonner, on se décida à le soutenir. Ainsi se ralluma le combat. Ce fut comme la veille une bataille double, bataille livrée par Westermann sur la route de Pontorson, bataille soutenue par le gros de l'armée républicaine sur la route d'Antrain. Bien qu'excédés de lassitude et sans vivres — car les ressources de Dol étaient épuisées — les Vendéens portaient en eux l'exaltation du succès. Promptement La Rochejaquelein refoula Westermann. Puis il se reporta sur la route d'Antrain où combattait Stofïlet. Là, l'intervention de la brigade Canuel, où les anciens Mayençais avaient été incorporés en grand nombre, raviva la résistance. Les vaillants soldats ne reculèrent que pied à pied, utilisant les levées de terres qui, en certains endroits, entouraient les
(1) Kléber en Vendée, p. 292.
champs et s'y abritant pour faire feu. Mais le découragement et la fatigue avaient gagné le reste de l'armée patriote. Quoique lentement, quoique avec des retours ofïensifs, toute cette masse reflua vers Antrain. La petite ville était située sur la rive droite du Gouesnon et un peu à l'est de cette rivière. Sur le pont qui défendait l'accès de la bourgade, Marceau se plaça avec quelques hommes résolus ramassés dans tous les bataillons, dans toutes les compagnies. Après une dernière résistance, le passage fut forcé. Dès lors, la retraite dégénéra en déroute, et les Vendéens firent irruption dans Antrain, cueillant par bandes les prisonniers.
Une fois encore, la Bretagne semblait s'ouvrir pour les rebelles. Si misérables qu'ils fussent, ils portaient avec eux le prestige de la victoire. Devant eux fuyait vers Rennes l'armée patriote, les mauvaises troupes entraînant les bonnes. Le Morbihan toujours frémissant, jamais soumis, s'agitait de nouveau. Chez tous les agents de la Convention ou du Comité de Salut public, la perspective de cet envahissement provoquait des alarmes poussées jusqu'à l'angoisse. Ils craignaient non seulement pour le Morbihan, mais pour h Finistère (1). Ils ajoutaient que « les exécrables préjugés des campagnes » rendaient certaines régions, certains districts plus accessibles que la Vendée elle-même à l'esprit de rébellion. « Ces gens-là, disaient-ils en parlant des paysans bas-bretons, auront la liberté à coups de baïonnettes puisqu'ils ne la veulent pas autrement. » Et en ces
(1) Lettre de Jean-Hector Barère, commissaire du Pouvoir exécutif, 2 frimaire an II [Archives nationales, AF", 126. dossier 969).
paroles féroces se peignait moins encore la cruauté que l'excès de la terreur (1).
Nulle persuasion, nulle contrainte n'eût désormais détourné les Vendéens de leur pays. A la Loire! avaient-ils clamé en s'éloignant de Granville. Ils ne voulaient plus autre chose.
Donc, à la fois glorieux et dignes de pitié, ils continuèrent en sens inverse (2) le chemin que naguère ils avaient parcouru. Chaque matin, dans les ténèbres mal éclaircies de l'hiver, Stofïlet, accompagné d'une vingtaine de tambours, parcourait la ville ou la bourgade où l'on avait couché. C'était le signal du départ. Puis, ralliant autour de lui quelques hommes d'élite, troupe à toute épreuve mais chaque jour diminuée, il s'engageait le premier sur la route qui serait celle de l'étape commençante. Cependant, aux battements du rappel, toute la foule émigrante sortait des maisons, des granges, des hangars : on rassemblait ce qu'on avait de hardes ; on saisissait les armes. Les blessés, les malades faisaient des efforts infinis pour se lever, pour suivre ; car tout valait mieux que l'abandon. Alors, sous la pluie ou le givre, toute cette masse, combattants ou non-combattants, se mettait en marche, de cette marche morne, régulière, presque mécanique, à la fois lassée et persévérante, qui est celle de l'homme qui marche jusqu'à ce qu'il tombe. De temps en temps, sur le bord du chemin, l'un de ces malheureux s'abattait. Le plus souvent, c'était un homme perdu.
Le repos lui-m^ême au gîte d'étape ne s'achetait pas sans beaucoup de disputes. Les premiers arrivés se précipitaient sur les logements ; aux autres il ne restait que les porches, les halles, les écuries. Pendant le premier séjour à Fougères, les chefs avaient essayé de créer un maréchal des logis qui fixerait les emplacements, au moins pour les blessés et les
(1) Rapport de Vérité-Corbigny à Prieur de la Marne, 8 frimaire an II. Lettre de Jullien. délégué du Comité de Salut public, aux représentants Prieur et Bourbotte. 8 frimaire (Archives nationales, AF^', 216, dossier2313).
(2) Voir pour l'itinéraire la carte n° 1 à la fin du volume.
malades. Dans le désarroi général, la prescription était demeurée vaine (1). Et c'était ".haque soir une lutte nouvelle pour conquérir un lit ou du moins un asile abrité.
Le grand embarras était de subsister. Cette route qu'on suivait, on l'avait déjà parcourue. Dans l'intervalle, les bleus étaient venus, en sorte que les ressources du pays étaient épuisées. Pour se procurer des vivres, il fallait s'écarter à longue distance et parfois se livrer à la maraude : de là le double danger d'être capturé par l'ennemi et d'exaspérer les populations.
Ce qui était rapine n'allait que bien rarement jusqu'aux grands pillages. Les réquisitions générales se soldaient en bons royaux portant intérêt à 4 1 /2 pour 100 et remboursables à la paix (2). Quant aux paysans, dans les lieux où ils logeaient, ils échangeaient parfois leurs vieux souliers ou leurs vêtements en lambeaux contre un habit un peu meilleur ou des chaussures moins usées. Dans les fermes, ils sollicitaient des pommes de terre et les faisaient bouillir en de grands chaudrons au bord du chemin. Souvent ils se contentaient de pommes à cidre, récemment récoltées et rassemblées en tas, suivant la coutume des métairies du Maine. Quand ils obtenaient un quartier de porc, c'était grande liesse. S'ils découvraient de la farine, ils la pétrissaient en hâte, puis retiraient du feu la pâte à moitié cuite et la mangeaient toute chaude, au risque que cette voracité fût pire que la pénurie. Le plus grand abus parmi les Vendéens était celui de l'eau-de-vie ; ils l'aimaient par goût et aussi parce qu'ils y puisaient l'oubli.
Chaque jour ramenait la même lutte pour la vie. Et ce perpétuel éveil du corps était à certains égards bienfait ;
(1) Voir GiBERT, Précis de la guerre de Vendée, publié par M. Baguenier-
DÉSORMEATJX, p. 111.
(2) Sur ces bons royaux créés par décision du 1*' novembre 1793, voir Beatjchamt, Histoire de la guerre de Vendée, t. II, p. 443 ; voir auscî Chasoin, Guerre de Vendée, t. III, p. 272.
car il épargnait l'horreur de penser. Pendant les marches, on voyait circuler à travers les colonnes, des hommes un peu moins misérables, et qui portaient les uns un brassard blaiic, les autres une ceinture de même couleur : ceux-ci étaient les officiers principaux, ceux-là les officiers inférieurs. Ces marques distinctives avaient été établies récemment; car les paysans, qui, au début de la guerre, se groupaient par paroisses à la suite de leurs conducteurs, s'étaient trouvés tout mêlés sur l'autre rive de la Loire : de là l'opportunité d'un signe matériel qui marquerait la hiérarchie. Cette autorité ne laissait pas que d'être précaire, ne reposant que sur la confiance. Les premiers chefs, ceux des journées heureuses, avaient disparu : Cathehneau,Bonchamps,Lescure. D'Elbée, tout près de mourir, était à Noirmoutiers, au miheu des soldats de Charette. Le vieux Royrand, atteint à Entr'ammes d'une blessure sans espoir, se traînait comme jadis Lescure à la suite de l'armée. Parmi les officiers secondaires, beaucoup avaient déjà succombé : Dommaigné à Saumur, Fleuriot l'aîné à Nantes, La Guérinière à l'entrée de Laval, Forêt à Pontorson, puis Dehargues capturé à Antrain. Que dire de ceux qui restaient? Le général de Donnissan avait pour lui le prestige de son ancien grade et contre lui sa qualité d'étranger. Talmont était, lui aussi, étranger à la \'endée ; en outre, il déplaisait comme bien grand seigneur ; de plus on l'accusait de luxe, grief singulier, comme si le luxe eût pu se glisser en cette universelle misère ; enfin sa récente aventure au bord de la mer — tentative de fuite, disait-on, — n'avait pas laissé que de le discréditer, et il n'avait fallu rien moins que son admirable bravoure à la bataille de Dol pour effacer le reproche de désertion. Marigny, chef de l'artillerie, cruel pour l'ennemi, dur pour les siens, était redouté pour ses brutalités, mais inspirait par sa force matérielle et son énergie une sorte de crainte admirative. Quelques noms se prononçaient avec honneur : Piron, le vainqueur de Vihiers, et que, dans les jours de combat, on
apercevait au premier rang monté sur son cheval blanc; d'Autichamps sur qui reposait le reflet de Bonchamps, son cousin et son ami ; Lyrot, homme de vaillance et de vertu, qui commandait les contingents de la Basse-Loire. Des grands chefs de jadis, deux seuls demeuraient : Stofflet, La Rochejaquelein. Stofflet, d'habitude à l'avant-garde, galopait quelquefois en arrière, distribuant les encouragements, les coups de plat de sabre aussi ; et, comme il était du peuple, on souffrait ces brutahtés comme rudesse entre égaux. Cependant La Rochejaquelein, général insuffisant au jour le jour, mais transfiguré à l'appel du combat, gardait en ce déclin du respect son prestige ; et, dans la morne lassitude des routes, on voyait les paysans relever la tête avec un renouveau de courage quand ils apercevaient le panache blanc de Monsieur Henri.
On revit en cet appareil les villes que naguère on avait traversées : Fougères, Mayenne, Laval. Point d'ennemis, l'armée de Rossignol étant refoulée vers Rennes ; mais en revanche partout les traces d'une répression farouche. A Fougères, au premier séjour, on avait laissé des blessés : on apprit qu'ils avaient été massacrés (1). A Laval, au premier passage, on avait trouvé des anais : or, toute marque de sympathie pour les rebelles était devenue titre de proscription.
Cruels, les Vendéens l'étaient aussi, au moins par accès. Au début de la guerre, ils avaient souvent déhvré ceux qu'ils capturaient, moyennant le simple engagement de ne plus servir contre eux. Puis, pour reconnaître les parjures, les paysans avaient imaginé de raser ceux qu'ils relâchaient. On ne gardait que les plus dangereux, et l'on avait même nommé à Châtillon un commissaire général pour l'élargissement des prisonniers (2). La première immolation en masse fut, si je
(1) Voir, sur ces massacres, lettre du chirurgien Gainon (Papiers trouvés thez Robespierre, pièce 65).
(2) BouTiLLiER DE Saint-Andeé, Mémoires d'un père; une famill pendéenne pendant la Révolution, p. 113 et 158.
ne me trompe, celle des soldats du bataillon le Vengeur, faits prisonniers à Chantonnay et que l'on accusait de crimes affreux. C'était en septembre 1793. D'autres exécutions avaient suivi, quoique avec de magnanimes retours d'humanité, témoin la délivrance des prisonniers de Saint-Florent. On parle ici de la grande armée, non du Marais où l'insurrection avait commencé par les horribles massacres de Machecoul et où s'exercèrent le plus souvent d'impitoyables rigueurs. Après le passage de la Loire, l'embarras avait été grand, l'armée émigrante ne possédant aucun dépôt et n'ayant d'autre alternative que de tuer ou de remettre en liberté ceux qu'elle saisissait. Rarement on avait immolé hors du champ de bataille, hormis ceux qu'on reprenait après les avoir relâchés : c'est ainsi qu'à Antrain les blessés républicains, ayant été reconnus, furent massacrés. Cependant, entre les deux partis, une difîérence existait qui ne s'effacerait pas : chez les républicains l'immolation était système, chez les autres représaille ou emportement.
On atteignit La Flèche. Point de combats, mais, avec la prolongation de la marche, un surcroît de misères. Les vêtements, amincis par l'usure ou tordus sous la pluie, ne protégeaient plus ; les pieds se meurtrissaient en des souliers de hasard, maraudes en un des gîtes d'étape. Voitures, chariots, canons, s'embourbaient; et les chevaux, lassés comme les hommes, ne parvenaient pas toujours à les dégager. De là des retards, des à-coups. Les hâtives ténèbres de décembre enveloppaient les colonnes bien avant que la marche ne s'achevât ; et c'était à tâtons, en des localités inconnues, que chacun cherchait un abri. Autour de soi, une population effarée, torturée entre deux craintes, — celle des blancs qui arrivaient, celle des bleus qui reviendraient, — et se terrant, le cœur rétréci d'épouvante. Souvent au réveil, plusieurs qui s'étaient levés, tout grelottants de fièvre, retombaient terrassés. Dans l'armée la petite vérole régnait et, le froid entravant l'éruption des boutons, la terminaison
i34 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
était fréquemment la mort. Puis l'abus du cidre auquel les Vendéens n'étaient pas habitues, les pommes mangées vertes, les intempéries, les privations, l'excès de la fatigue, engendrèrent le tj'phus. Comme les hommes, soit faute d'espace, soit pour se réchauffer, s'entassaient souvent à vingt ou trente sous le même hangar, ils se transmettaient le mal par contagion. S'étant contaminés entre eux, ils commençaient à contaminer les lieux où ils passaient. Et quand ils tomberaient aux mains de leurs ennemis, ce serait bientôt leur vengeance, leur terrible vengeance, que de communiquer le germe de mort aux soldats qui les escorteraient, aux geôliers qui les garderaient, aux juges qui les interrogeraient, à ceux surtout qui, par rapacité, s'approprieraient après leur trépas leurs dépouilles infectées.
Au milieu de tous ces maux, une espérance demeurait : chaque pas rapprochait de la Loire. Le 3 décembre au matin, Angers apparut. Au mois de juin, on y était entré sans coup férir. Plusieurs se flattèrent du même bonheur. On ne se dit pas que, même la ville prise, il faudrait gagner les Ponts-de-Cé, qu'au sud des Ponts-de-Cé se dressait là Roche-d'Érigné, position dominante faite comme à souhait pour défendre la rive gauche du fleuve. Non, on ne se dit pas toutes ces choses. Mais, dans l'élan du retour, une pensée unique absorba tout le reste : Angers était là, sous les yeux, et au delà, la terre natale.
Un grand échec, à la manière d'un grand coup de tempête, rejeta les Vendéens loin de leur pays.
Angers, qu'on croyait une conquête facile, avait eu le loisir de réparer ses vieux remparts, d'élever aux endroits
faibles des ouvrages en terre, et en arrière, de construire des barricades. Sous ces abris se tenaient les défenseurs de la place, renforcés de deux brigades, venues de Laval et de Rennes, les brigades Boucret et Danican. C'était donc un siège qu'il fallait entreprendre : or entre toutes les guerres, la guerre de siège était celle que redoutaient le plus les Vendéens. Une sortie, en permettant une lutte en rase campagne, eût rendu aux paysans leurs chances : les républicains se gardèrent de cette témérité qui avait failli perdre les gens de Granville. Postés, comme naguère à Granville, dans les maisons des faubourgs, les assaillants se mirent à tirailler, mais sans résultat très efTicace, leurs ennemis étanf. à couvert. Les plus hardis parvinrent à se glisser jusqu'à l'une des portes, la porte Saint-Michel, et, pendant la nuit, tentèrent de démolir pièce à pièce un pan de muraille en pierres sèches ; le travail fut découvert et presque tous périrent (1). Les chefs essayèrent de pousser leurs hommes à l'assaut en leur promettant, à ce qu'on assure (2), le pillage : appât du butin, exhortations, menaces, tout fut impuissant. Immodérément, fiévreusement, on avait aspiré vers Angers. Devant l'obstacle inattendu, en face d'un genre de guerre inaccoutumé, il y eut, en cette armée si intrépide, un fléchissement des volontés et des cœurs. Le 4 décembre, à la chute du jour, après trente heures de tirailleries, de tâtonnements autour de la place, d'attaques violentes suivies de lassitudes accablées, l'armée catholique s'éloigna, laissant, dit-on (3), autour de la ville plus de huit cents morts.
(1) Rapport du département de Maine-et-Loire (Chassik, la Vendée patriote, t. III, p. 344-346). — Voir aussi rapport du capitaine Ménard (Savary, Guerre des Vendéens, t. II, p. 410).
(2) Mémoires de Mme de La Rochejaquelein, p. 340, édition de 1889 ; — Récit de d'Obenheim (Savary, Guerre des Vendéens, t. II, p. 408-409).
(3) Rapport de Chalbos au minisire de la guerre, 15 brumaire (Mémoires et documents sur la Vendée recueillis par M. Baquenier-Désormeaux, p. 370-371).
Ce ne serait pas la retraite ordonnée et tranquille, mais le recul sous l'une des poursuites les plus implacables qui furent jamais.
Tandis que les paysans commençaient à s'écouler, ils furent assaillis par quelques patrouilles de hussards : c'était Bouin-Marigny conduisant l'avant-garde de l'armée républicaine.
Cette armée, après les défaites de Dol et d'Antrain, s'était repliée sur Rennes. Après plusieurs jours de complet désarroi, elle était parvenue à se reformer. L'incapable Rossignol avait été maintenu comme général en chef. Mais, par une retouche heureuse, Marceau lui avait été adjoint. La jeunesse de Marceau serait aidée par l'expérience de Kléber. Comme les renseignements recueillis annonçaient que les insurgés se dirigeaient vers la Loire, Marceau et Kléber — car on ne peut séparer l'un de l'autre ces deux hommes — avaient porté leurs forces vers Châteaubriant. Là ils avaient été retardés deux jours par l'absence et l'inertie de Rossignol. Enfin, dans la nuit du 3 au 4 décembre, ils s'étaient remis en marche. Le 4, bien avant dans la nuit, ils étaient entrés dans Angers, au moment où les assiégés célébraient leur délivrance.
A ceux qui arrivaient trop tard pour la défense de la ville, il ne restait qu'à s'élancer à la suite des rebelles.
Où iront les Vendéens que talonnent les hussards de l'avant-garde, suivis eux-mêmes par le gros de l'armée patriote? Le 4 au soir, ils ont commencé leur mouvement rétrograde, sous les ténèbres de la nuit, sous le froid intense de l'hiver, dans les angoisses de la défaite. En chemin,
quelques ruées contre les hussards trop pressants, et une balle qui tue l'intrépide chef républicain, Bouin-Marigny. Deux routes s'embranchent, l'une à gauche vers le Mans par la Flèche, l'autre à droite vers Tours par Baugé. On prend celle de Baugé. On espère par là échapper à l'ennemi ; puis, par ce chemin, on ne s'éloigne pas trop de la Loire que toujours on aspire à passer, fût-ce du côté de Saumur, fût-ce même au delà. C'est le 5 décembre. Le lendemain on se ravise, et l'on décide de remonter vers le Mans. On y trouvera des vivres, les ressources d'une grande ville, en tout cas un peu de repos. De là on verra à se rapprocher de la Loire, cette large barrière invinciblement attirante qui sépare de la patrie. Y a-t-il d'ailleurs un plan? Qui oserait le dire? Si les chefs avaient survécu, auraient-ils pu euxmêmes noter après coup leurs fugitifs desseins? Donc on s'engage sur la route du Mans, sans souci de l'incohérent zigzag. Cependant beaucoup ne se résignent pas à s'éloigner du fleuve ; ils s'échappent, essayent, isolément ou par petites bandes, de se rapprocher de la Loire et de la repasser. Mais la plupart sont capturés et fusillés.
L'armée catholique continue sa route. C'est une course sans repos ; car l'avant-garde répubhcaine suit ses traces. A la tête de cette avant-garde, on ne voit plus Bouin-Marigny mais le féroce Westermann.
De temps en temps, les paysans se retournent et, d'un coup fait de colère et de valeur, rejettent au loin ceux qui tentent de les enserrer. Ainsi font-ils à Baugé. Ils arrivent en vue de la Flèche. En arrière, Westermann les presse. En face d'eux et en avant de la ville, le pont sur le Loir est coupé. Dans la ville elle-même est le général Chabot avec un corps de troupes. La Rochejaquelein ne désespère pas. Il trouve en amont un gué, passe la rivière avec les plus résolus de ses hommes, se jette sur Chabot, le défait; puis il rétablit le pont et se porte sur Westermann qu'il refoule à son tour. II rentre alors dans la Flèche vide d'ennemis ; et
les paysans, un instant ranimés, se précipitent dans l'église pour y chanter le Te Deum.
C'est encore l'heure dos prouesses, ce n'est plus celle des victoires. L'aspect est navrant. De toute cette foule qui, six semaines auparavant, a passé la Loire, il reste environ trente- 'cinq mille personnes ; mais qu'on défalque les non-valeurs de toutes sortes, et le nombre des hommes à peu près valides se réduit, suivant les uns, à quinze mille, suivant les autres, à dix-huit mille (1). Affamés, les malheureux s'introduisent dans les fermes et y dévorent tout ce qu'ils peuvent, jusqu'à la tourte de chènevis et de son, préparée pour les porcs (2). Parmi eux, la dysenterie fait rage ; ils ont rempli de leurs malades l'hôpital de la Flèche; ils jalonnent de cadavres le chemin qu'ils parcourent (3) ; et, en les suivant à la trace, on trouve des femmes, des enfants étendus sans vie autour des feux éteints (4). Puis il y a ceux qui s'écartent ou demeurent en arrière, et tombent sous le sabre des républicains : « Près de Foulletourte, écrit Westermann sur un ton de sinistre rodomontade, je fis égorger plus de six cents brigands qui avaient couché dans les villages et les fermes dispersées (5). »
Encore quelques lieues et l'on sera au Mans. Là on aura des vivres, du feu, peut-être même un lit. Par le long faubourg de Pontlieue, on atteint la ville. C'est le 10 décembre. Un combat vif, mais très court contre une faible garnison ; et l'on est maître de toutes les issues. Les paysans se préci-
(1) Rapport des commissaires de la Flèche, 21 frimaire (Archives nationales, AF", 276, dossier 2314). — Rapport de Meignan, commissaire du Comité révolutionnaire institué à Saumur, 19 frimaire (Chassik, la Vendée patriote, t. III. p. 408). — Voir aussi Chardon, les Vendéens dans la Sarthe, t. l". p. 370-371.
(2) Rapport du commissaire Meignan, 21 frimaire.
(3) Ibid.
(4) Mémorial du général Decaeh (revTie la Révolution française, novembre 1906, p. 415).
(5) Mémoire de Westermann, déposé à la Convention le 28 nivôse an II et publié par M. BaqtjenierDésoemeaxxx.
pitent dans les maisons; les retardataires s'entassent dans les vestibules, sous les hangars, ou bien encore occupent en grand nombre les halles, vastes bâtiments situés sur la place principale. Point de pillage, si ce n'est dans les édifices publics ou chez quelques fonctionnaires, mais une recherche hâtive des vivres, du pain blanc surtout dont on n'a pas goûté depuis quelques charretées prises dans le butin de Pontorson. Les habitants contemplent avec stupeur ces hôtes extraordinaires, à la fois minables et conquérants. Ils les reçoivent avec im mélange de sympathie, de pitié, d'horreur, de crainte aussi ; car toute cette armée porte avec elle le typhus. Cependant ces malheureux, une fois repus, ne songent qu'à s'étendre, à dormir et, en dormant, à oublier. Et pendant deux jours, c'est la même torpeur hébétée, la même indifférence brutale de la nature surmenée et excédée. Nulle garde, nul avant-poste, nulle patrouille ; mais une jouissance profonde, intense, que connaissent seuls les pauvres, celle de n'avoir pas faim, de n'avoir pas froid, de ne pas marcher. Un seul souci, et qui peint bien l'âme vendéenne : ces paysans rouvrent une des églises et en foule y viennent prier. Les chefs essayeraient vainement de secouer cette somnolence. Ils se réunissent le 11 décembre à V Hôtel de la Biche, et discutent des plans. Que faire? Remonter vers la Normandie? Essayer de redescendre vers la Loire? De la rue, on entend des bruits de dispute, des éclats de voix (1) ; car l'excès du malheur aigrit. On ne peut demeurer dans la ville du Mans, ville toute ouverte. Mais encore une fois, que faire? Partout apparaissent les obstacles. Fatigués de combinaisons toutes impossibles, les généraux se replient, comme les soldats, dans une sorte de fatalisme indifférent et anéanti. Ils attendent les événements, lassés de penser, mais résignés à mourir. Un seul espoir leur reste, un arrière-espoir bien
(1) Enquête sur le séjour des Vendéens dans le département de la Sarthe (Chardon, les Vendéens dans la Sarthe, t. III, p. 420-422).
•40 HISTOIRE RELIGIEUSt: DE LA RÉVOLUTION
faible, bien fragile, celui qu'au jour de rattat^ue, ils retrouveront quelque chose de rheuieuse fortune qui a valu les journées d'Entrammes, de Dol et d'Antrain.
L'armée poursuivante approchait : en tête — seul à l'avant-garde depuis que Bouin-Marigny est mort — Westermann, puis la division Muller ; plus loin, la division Tilly, formée de l'ancien corps de Cherbourg qui a été récemment relié à l'armée de l'Ouest ; plus en arrière encore, Marceau ; enfin Kléber qui d'abord s'est porté vers Saumur afin c!e défendre, à tout événement, le cours de la Loire, et qui vient seulement de quitter la Flèche.
Le 12 décembre, vers le milieu du jour, sur la route d'Angers, se montrent les hussards de Westermann. Déjà les plus entreprenants vont atteindre ce long faubourg qui, du côté du sud, du sud-est, du sud-ouest, donne accès dans la ville, et qu'on appelle le faubourg de Pontlieue. Au premier avis du péril, La Rochejaquelein fait battre le tambour pour rassembler ses hommes. Beaucoup sont malades, beaucoup d'autres en cet état de lassitude excédée où le repos vaut mieux que la vie. Ils croient, afi'ectent de croire à une simple alerte. Depuis deux mois, il y en a eu tant ! et ils demeurent couchés sous les halles ou attablés dans les cabarets.
Trois mille hommes à peine suivirent La Rochejaquelein. Ce fut assez pour écarter Westermann et surtout pour repousser les soldats de Muller qui, saisis de panique et coutumiers de la fuite, se sauvèrent à toutes jambes jusqu'à Foulletourte. Profitant de l'avantage, les Vendéens s'avancèrent jusque près d'Arnage. Qu'ils eussent en plus grand
nombre répondu à l'appel de leur chef et, en dépit des apparences désespérées, peut-être eût-on cueilli le succès.
Il n'en alla pas de la sorte. La journée s'avançait. La Rochejaquelein demeurait seul avec sa petite troupe fidèle. Un renfort arriva, mais aux républicains : ce fut la division de Cherbourg, composée en partie d'excellents régiments, le régiment d'Aunis, le régiment d'Armagnac. Ces vieux soldats laissent passer, à travers leurs rangs, les fuyards de Muller. Quant à eux, ils ressaisissent le terrain perdu, refoulent leurs adversaires qui se sont un peu trop dispersés dans la poursuite, se relient à Westermann et arrivent à l'entrée du faubourg, c'est-à-dire à une place demi-circulaire où viennent aboutir les routes d'Angers et de Tours et que l'on appelle la lune de Pontlieue.
Monté sur un cheval d'emprunt — car le sien a été tué — La Rochejaquelein rentre au galop dans la ville. Derechef, il tente de rassembler ses troupes. La plupart demeurent inertes, ayant fourni tout ce que la nature peut fournir d'efforts, affamés de repos, dussent-ils mourir. Quelques-uns seulement, au bruit de la fusillade, saisissent leurs armes.
Sur ces entrefaites, Marceau arrive. L'insuccès de Dol et d'Antrain l'a rendu prudent. Le jour décline. Il redoute les surprises d'une bataille de rues, au milieu des ténèbres. Il voudrait attendre Kléber et sa division. Son dessein est de réunir ses bataillons, de bivouaquer, de suspendre la lutte jusqu'au jour. Westermann se récrie : « Notre vraie position, dit-il, est dans la ville. — Tu joues gros jeu », reprend Marceau ; puis il ajoute, entraîné lui-même : « Mais je te suivrai. » Il décide la continuation du combat. Cependant il envoie un courrier à Kléber qui est à quatre lieues en arrière près de Guécelard, pour le presser d'accourir, d'accouru" au plus vite.
Les répubhcains marchent donc vers la ville. Au delà de Ja lune de Pontlieue est la rivière de l'Huisne; ils la franchissent. Ils traversent le faubourg, s'emparent du couvent
de la Mission, s'engagent dans la rue Basse. Les Vendéens s'enabusquent dans les jardins ou derrière les murs de clôture de ces quartiers peu habités et essayent d'arrêter les progrés de l'ennemi. Mais leurs efforts sont vains. Les assaillants atteignent la rue du Puits-de-Quatre-Roues. Encore un effort et ils seront sur la place des Halles, c'est-à-dire au cœur de la cité.
Dans la ville les nouvelles se sont répandues, précipitées, sinistres : les bleus approchent : ils arrivent : leurs éclaireurs ont passé le pont de l'Huisne : ils ont été vus à la Mission. Blessés, malades, femmes, enfants, vieillards, toute cette foule ahurie sort des maisons, cherche une issue. L'ennemi vient de Pontheue. A l'extrémité opposée est le pont de la Sai'the ; au delà, la route de Laval. C'est de ce côté que se rue le torrent des fuyards.
Tout accroît la confusion, la pluie qui tombe à torrents, l'obscurité de la nuit, et par-dessus tout l'embarras de s'orienter en une ville inconnue. Piétons, conducteurs, cavaliers remplissent la vaste place des Halles, puis, par la rue du Cornet, atteignent ime autre place, de forme irrégulière, à pente très prononcée, qu'on appelle la place de l'Éperon. Là commence, dans le trouble né de la peur, une recherche affolée des issues pour fuir. A droite, à travers l'obscurité, on distingue une rue, c'est la rue des Vieilles-Boucheries, puis un escarpement rapide : malheur à ceux qui s'orienteront de ce côté ; car ils se heurteront au grand escalier qui conduit vers la haute ville et y seront acculés. En face, l'œil n'aperçoit qu'un épais paquet de maisons coupé de petites rues étroites et tortueuses, obscures même pendant le jour, à peine reconnaissables pendant la nuit : ces rues, qui pour la plupart subsistent encore, s'appellent la rue Vieille- Porte, la rue Dorée, la rue Porte- Sainte- A une, la rue Saint- Benoit. C'est le chemin, le seul chemin pour atteindre la Sarthe. Dans ces rues, dans ces ruelles, la foule s'amasse, se bouscule, tournoie sur elle-même. On gagne enfin la
rivière : un seal pont, au moins dans celte partie de la ville. Et c'est une lutte féroce, une bousculade sans nom, pour atteindre le pont, s'y maintenir, aborder sur l'autre rive. La mullitude grossit, car la fuite est contagieuse. Aux noncombattants, aux hommes faibles ou affaiblis se mêlent beaucoup de soldats aguerris qui ont été héroïques hier, qui le seront demain, mais que roule à cette heure l'irrésistible torrent. La Rochejaquelein, Stofïïet ont jusque-là essayé de rallier leurs contingents. Voici qu'ils se mêlent eux-mêmes à la troupe des fuyards, avec l'arrière-espoir de la discipliner un peu. Au bout du pont, sur la rive droite de la Sarthe, une large voie s'ouvre : puis, c'est un carrefour avec une auberge, l'auberge de la Croix d'or : là, s'embranchent deux routes, à gauche celle de Laval, à droite celle d'Alençon. Les heux sont mal connus, la nuit profonde, et immense l'effarement. Un assez grand nombre s'engagent sur la route d'Alençon. Ils seront capturés demain, et sont voués à la mort. Le gros des fuyards s'écoule par la route de Laval. Une fois sur cette route, c'est une course affolée, la course à pas prodigieux qui a pour enjeu la vie. A Saint- Denis d'Orques, à neuf ou dix lieues du Mans, on voit, dès le milieu de la nuit, passer les premiers fugitifs qui réveillent les iiabitants épouvantés et réquisitionnent en hâte quelques vivres.
Contre toute attente, l'armée poursuivante ne paraît pas encore. C'est que, dans le Mans, les républicains sont tenus en haleine, presque mis en échec. La bataille, qui a été défaite, et défaite sans grande résistance, s'achève là-bas en un épisode héroïque.
Tous ne sont point partis. Dans la ville, quelques-uns sont demeurés — sept ou huit cents à peine — soit qu'ils aient ignoré la fuite de leurs compagnons, soit que, là connaissant, ils aient répugné à l'imiter. Ils ont installé une batterie à l'entrée de la rue de Quatre-Roues. Quand cette batterie est emportée, ils s'introduisent dans les maisons, montent
LA FIN DE L'ARMÉE CATHOLIQUE ET ROYALE 2i5
aux étages et, de là, fusillent leurs adversaires. Point de chefs, si ce n'est quelques officiers obscurs qui s'imposent par bravoure et sang-froid : tel Aliard, tel surtout M. de Sccpeaux. Marceau ne laisse pas que d'être anxieux. Il ne sait pas que le gros de l'armée vendéenne est déjà en retraite. Il redoute d'être pris à revers et, pour conjurer en partie ce danger, il fait occuper la route de Paris. Surtout il attend impatiemment Kléber. La nuit s'écoule. Vers deux heures, une lassitude plus forte que la colère ralentit des deux partis, puis suspend presque l'action. Parmi les Vendéens qui sont restés, plusieurs, se sachant abandonnés, profitent de la trêve tacite pour accomplir, eux aussi, leur retraite. Par petites bandes, ils passent la Sarthe, toute encombrée de débris, et s'élancent à leur tour sur la route de Laval. Combien demeurent dans la ville? Quatre cents à peine, mais soutenus par l'intrépide volonté de mourir. Cependant Kléber s'est mis en route, un peu murmurant contre la promptitude de Marceau, mais bien résolu à le soutenir. Il arrive à quatre heures du matin. Il décide d'attendre l'aube. Dès la petite pointe du jour, ayant fait avancer des troupes fraîches, il s'élance sur la place des Halles. Les Vendéens font feu de leur dernière pièce, puis définitivement refoulés, se replient sur la place de V Eperon. Là se livre, sous le jour encore incertain, un suprême combat, combat presque corps à corps, suite de faits d'armes obscurs destinés à demeurer à jamais ignorés. Beaucoup sont rejetés vers le grand escaher qui conduit à la haute ville et immolés sur les degrés. Les autres, réduits à une simple poignée, gagnent la Sarthe, passent le pont et, après s'être retournés pour faire feu et contenir l'ennemi, s'échappent par la route de Laval. A ce moment le soleil — un soleil d'hiver — achevait de se dégager des nuages, et la bataille était finie.
Après la bataille, la battue.
Dès le matin, sur les traces des fugitifs, s'élança, avec son avant-garde légère, Westermann, l'homme à deux fins : général et bourreau. La route était encombrée de paysans tombés sous la fatigue, de femmes qui n'avaient pu suivre, de blessés qui s'étaient affaissés sous la perte de leur sang. L'homme impitoyable alla, sabrant tout, massacrant tout et tirant gloire de tuer. Les meurtres furent étalés avec d'atroces vanteries. Dans une dépêche adressée au comité révolutionnaire de Saumur, on lit ces mots : « La route de Laval est jonchée de cadavres. Femmes, prêtres, moines, enfants, tout a été livré à la mort. Je n'ai fait grâce à personne (1). » Parmi les fugitifs, beaucoup demandèrent asile dans les fermes. La peur avait paralysé la pitié. Le plusouvent les malheureux furent arrêtés, conduits aux auto rites ; parfois même ils furent tués sur place (2), Une proclamation de Garnier df Saintes fut pubhée, qui imposait, sous peine de mort, la cruauté : les municipalités étaient tenues d'appeler aux armes les citoyens pour courir sus aux brigands dispersés : quiconque recevrait les brigands, les aiderait à s'échapper ou leur fournirait des subsistances serait jugé comme comphce (3).
Combien de morts? Pendant la bataille de rues, il semble que les pertes républicaines aient égalé, surpassé peut-être celles des Vendéens (4). Mais qui pourrait supputer les vieil) Dépêche du commissaire Meignan (Chassie, la Vendée patriote, t. III, p. 417).
(2) Voir Chassiv, la Vendée patriote, t. III, p. 423.
(3) Archii-es nationales, AF", 268, dossier 2261.
(4) Savaby, Guerre des Vendéens, t. II, p. 436.
times immolées dans la poursuite? GiLert, le compagnon de StOiflet, a parlé de dix mille paysans tués, soit pendant le combat, soit dans les répressions qui ont suivi (1). Mme de La Rochejaquelein a évalué à quinze mille le nombre total des morts de l'armée catholique (2). Ce chiiïre est aussi celui qui a été fourni par les administrateurs de la Sarthe (3). Si nous en croyons un rapport de Garnier de Saintes au Comité de Salut public, la défaite du Mans coûta aux brigands au moins dix-huit mille tués. Garnier de Saintes ajoute : « Sur quinze lieues de terrain, il ne se trouve pas une toise où il n'y ait un cadavre étendu. » Et il poursuit en ces termes : « On amène les prisonniers par trentaines ; dans trois heures on les juge ; la quatrième on les fusille (4). »
Je voudrais espérer qu'en ces lignes sinistres, il y a quelque amplification ; car dans l'histoire on trouve les vanteries du crime aussi bien que les hypocrisies de la vertu. Ceux que la poursuite avait jusque-là épargnés marchaient avec une rapidité stupéfiée, sans faire halte, sans se retourner, sachant bien que s'arrêter, c'était mom-ir. De temps en temps, chez Stofflet, un véhément accès de colère ou bien encore une exhortation brutale, un coup de plat de sabre pour ranimer ceux qui faiblissaient. A la sortie du Mans, La Rochejaquelein avait longtemps essayé de rallier ses soldats. Maintenant il marche, courbé sous un désespoir accablé. « Je croyais que vous aviez péri, puisque nous sommes battus », lui dit en le retrouvant la veuve de Lescure. Et lui de répondre ces seuls mots : « Ah ! je voudrais être mort (5). »
(1) GiBEKT, Précis de la guerre de Vendée, publié par M. Baguenieb-
DÉ50RMEATJX, p. 122.
(2) Mémoires de Mme de La Rochejaquelein, t. II, p. 101, édition de 1815,
(3) Adresse des administrateurs de la Sarthe, 27 frimaire (Chardon, les Vendéens dans la Sarthe, t. III, p. 387).
(4) Dépêche de Garnier de Saintes au Comité de Salut public, 29 frimaire {Archives nationales, AF", 268, dossier 2261).
(5) Mémoires de Mme de La Rochejaquelein, t. II, p. 353, édition de 1889.
Le 13 au soir, les premiers fuyards entrèrent dans Laval. Cotto ville avait jadis offert aux Vendéens sympathie et assistance. Cette fois, l'excès de la peur triompha de toutou les affections. Puis cette horde en haillons, affajnée, toute saignante de ses blessures, portant avec elle la contagion du typhus, effrayante à force d'être misérable, inspirait une horreur répulsive qui paralysait la pitié. On s'arrêta juste le temps d'un repos précaire et d'une pauvre nourriture gloutonnement consommée. De quel côté s'orienterait-on? Un seul dessein subsistait, gagner la Loire ; et cette pensée obsédait les âmes comme le désir immodéré d'un mourant.
Donc on gagna Craon, puis Pouancé. Tout donnait des ailes : le désir de la patrie et la peur de l'ennemi. Westermann en effet continuait son implacable poursuite. Son infanterie haletante, épuisée, n'avait pu le suivre, et il marchait avec sa seule cavalerie, égorgeant les blessés, les traînards, et lassé de chevaucher non d'immoler. A chaque halte, il expédiait, comme bulletin de victoire, un bulletin de tuerie. Il mandait de Saint-Denis d'Orques qu'il avait déjà égorgé quatre mille hommes. Il écrivait de Craon tout triomphant : « Bientôt la fin du monde ; le nombre des morts d'hier, de cette nuit, de ce matin, est incompréhensible (1). » Cependant en cette tragique lutte de vitesse, les Vendéens gardaient quelques heures d'avance. Le 16 décembre, à dix heures du matin, ils entrèrent dans Ancenis. Après cinquantehuit jours d'exode, deux grandes victoires, deux sièges infructueux, un nombre infini de combats, près de deux cents lieues parcourues à pied, ils se retrouvaient, tout glorieux de vaillance et tout dévorét de misère, sur les bords de cette même Loire que jadis ils avaient quittée.
1) Dépêches de WestermanD, 23, {25, 26 frimaire [Ârchiçes nationales, AF», 276. dossier 2314).
Elle n'apparaissait plus, comme naguère à Saint-Florent, dans le cadre d'un beau jour d'automne, calme, unie et lente, avec des grèves qu'une longue sécheresse avait agrandies, et des gués tout ménagés pour le passage. Non, elle s'étalait, gonflée par les crues de l'hiver, roulant d'une course hâtée ses flots jaunes et rapides, débordant bien au delà de ses rives, et submergeant ses îles, au point de ne laisser dépasser que les têtes des saules et les pointes des aulnes. Ainsi elle s'étendait, large et sinistre barrière que pourtant il fallait à tout prix franchir ; car, suivant l'expression de La Rochejaquelein, on n'avait plus que cette issue ou la guillotine.
Pourrait-on passer? La veille, à Saint-Mars-la-Jaille, on avait, sur un étang, saisi à tout hasard un canot qu'on avait transporté sur un char à boeufs. On trouva en outre, oublié sur le rivage, un petit bateau. Mais des ordres avaient été donnés pour que toutes les embarcations fussent, ou détruites, ou ramenées de l'autre côté du fleuve, ou bien encore rassemblées sous la protection des batterie». En fouillant l'horizon, on aperçut, cachées dans un pli de la rive opposée, quatre grandes barques chargées de foin. Si l'on pouvait aller chercher ces barques, les décharger, les amener sur la rive droite, quel ne serait pas le secours ! La Rochejaquelein, agissant en éclaireur d'avant-garde plutôt qu'en général en chef, mit à l'eau le petit batelet pris à Saint-Mars, s'y aventura et, de plus en plus oublieux d'assurer le commandement, emmena avec lui Stofllet. Une vingtaine de soldats 86 confièrent à l'autre embarcation. Le voyage s'accomplit heureusement ; et en toute hâte on se mit à décharger le foin.
Pendant ce temps, ceux qui étaient restés sur la rive droite rassemblaient tout ce qu'ils pouvaient trouver de futailles, de madrier.^, de pièces de bois, afin de construire des radeaux. Il semble que plusieurs de ces radeaux purent être lancés ou qu'on trouva d'autres barques ; car on a estimé à trois ou quatre cents le nombre des Vendéens qui passèrent (1) ; l'un des survivants (2) a même affirmé, — à la vérité sans grandes preuves et en termes bien généraux — qu'une «infinité de soldats » franchirent le IJeuve. Déjà luisait un rayon d'espoir quand tout se détruisit. Sur la rive gauche, un parti de républicains survint et contraignit La Rochejaquelein et ses compagnons à se disperser. Puis de Nantes débouchèrent des chaloupes-canonnières qui se mirent à tirer sur ceux qui tentaient de passer ou façonnaient les radeaux. Enfin VVesttrmann s'approcha avec sa cavalerie, son artillerie légère ; et de ses projectiles il couvrit le rivage.
Pour les Vendéens, plus de chances d'atteindre la terre natale, et pour comble de mauvaise fortune, plus de chefs. Ce fut le moment de la grande débandade. Quelques-uns se blottirent dans les roseaux, dans les huttes de pêclieurs, attendant une occasion de gagner l'autre rive. D'autres s'enfoncèrent dans l'intérieur des terres, cherchant les fermes les plus écartées et y quêtant un peu de pitié. Il en est qui, au risque de périr de faim, gagnèrent les bois. Sur ces entrefaites, le bruit se répandit d'une amnistie pour quiconque se livrerait spontanément. Sur cette rumeur, beaucoup se rendirent, isolément ou par petites bandes. Ils furent transférés, les uns à Nantes, les autres à Angers. A Nantes les attendait Carrier, à Angers Francastel. Presque tous ils furent fusillés.
Ceux qui demeuraient se groupèrent comme ils purent
(1) Rapport des administrateurs du district de Saint-Florent (Chassin, la Vendée patriote, t. III, p. 428). — Voir aussi Deniau, Histoire de la guerre de Vendée, t. III, p. 434.
(2) PoffiiEB DE BEAUVAI3, Mémoires, p. 218.
SOUS des chefs de rencontre. Après la bataille du Mans et les grands massacres qui avaient suivi, après les dispersions des derniers jours, après les pertes récentes par épuisement ou maladie, que restait-il de la grande armée? Il serait téméraire de fixer un cliiiïre précis. Mais, d'après les évaluations qui paraissent les plus exactes, le nombre total des rebelles ne devait pas à cette heure dépasser dix mille (1) : la moitié à peine était en état de porter les armes.
Où aller? La nécessité marquait la direction à suivre. Au sud était la Loire. Du côté de l'est et du nord-est s'avançait l'armée poursuivante : Westermann d'abord, puis en arrière et du côté de Saint-Julien-de-Vouvantes, la division de Cherbourg, la division de Kléber, en un mot toute l'armée 80US les ordres de Marceau. A l'ouest était la grande ville de
(1) Mémoires de Mme de La Roche jaquelein, t. II, p. 109, édition de 1815. La comparaison des divers témoignages ne permet guère de douter que ce chifïre de dix mille ne soit le plus rapproché de la vérité. D'après d'Obenheim (voir 8avary, Guerre des Vendéens, t. II, p. 338) qui suivit longtenipe les rebelles et dont le témoignage, qui est celui d'un homme compétent, mérite d'ôtre retenu, le rassemblement vendéen comprenait au premier passage à Fougères, le 5 ou le fi novembre, c'est-à-dire avant le siège de Granville, quarante-cinq mille personnes environ dont un peu plus de trente mille combattants. Après les pertes de Granville, de Pontorson, de Dol et d'Antrain, après les pertes par maladie durant la route de Granville à Angers, après les pertes du siège d'Angers et les départs de ceux qui, après l'échec d'Angers, tâchèrent de passer isolément la Loire, ce chiffre ne dépassait guère trente-cinq mille personnes dont dix-huit mille combattants (voir ci-dessus, § 11). De ces chiiïres il faut défalquer : 1° quinze mille individus, hommes ou femmes, tués ou massacrés, soit au Mans, soit dans l'affreuse retraite qui suivit (voir-ci-dessus § 12) ; 2° les volontaires de la Mayenne qui s'étaient joints à l'armée, au nombre de plusieurs milliers, au moment du premier passage à Laval (voir ci-dessu? § 1"' in fine) et qui, n'ayant aucun intérêt à se diriger vers Ancenis et à franchir la Loire, se séparèrent du gros de l'armée ou 86 désagrégèrent après les défaites; 3" enfin ceux des Vendéens qui, au nombre de trois ou quatre cents, parvinrent à franchir la Loire ; ceux qui furent tués à Ancenis et au départ d'Ancenis par l'avant-garde de Westermann ; tous ceux qui, après l'infructueuse tentative de passage, se dispersèrent, se cachèrent ou, sur le bruit trompeur d'une amnistie, se rendirent aux autorités républicaines. Toutes ces défalcations opérées, on retrouverait à peu près le chiffre indiqué par Mme de La Rochejaquelein.
2o2 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
Nantes, à cette heure mal garnie de troupes, mais que l'armée catholique, dans la détresse où elle se trouvait, ne pouvait songer à assaillir. Une seule route restait encore libre, celle du nord-ouest, celle qui par Nort, par Blain, conduisait vers Redon et vers la Bretagne.
On s'y engagea. Le 18 décembre, on atteignit Nort ; le 19, Blain. L'armée républicaine continuait son implacable poursuite, Westermann marchant directement sur la trace des rebelles et égorgeant les traînards, Marceau, avec le gros de l'armée, s'apprêtant à déboucher de Châteaubriant. Cependant la célérité prodigieuse des Vendéens leur avait valu quelque avance. Ils profitèrent du répit pour une halte, que l'extrême lassitude rendait indispensable. Il fallait, à défaut de La Rochejaquelein, nommer un commandant en chef. On désigna Fleuriot de la Flcuriaye, frère de ce Fleuriot qui avait été tué à Nantes, non qu'il fût le plus habile ou le plus connu, mais parce que son obscurité désarmerait la jalousie. Ainsi, même l'excès de la détresse n'avait pas étouffé l'esprit de rivalité. Talmont avait espéré le premier rang, comme si en ces conjonctures affreuses, l'exercice de l'autorité fût autre chose que dévouement. Il s'emporta et quitta l'armée avec quelques cavaliers (1). Sur ces entrefaites, on sut que les bleus approchaient. On prit les armes, on se porta à leur rencontre et, la colère ranimant les courages, on bouscula d'un vigoureux élan leur avant-garde.
Ce précaire succès assurait un sursis, mais de quelques heures seulement. Il fallait pourvoir au lendemain. Il n'y avait plus de choix qu'entre le mal et le pire. Le parti le moins dommageable était de continuer la marche au nordouest vers Redon, de tenter le passage de la Vilaine, de demander aux Bretons du Morbihan une aide ou du moins un asile. Il fut observé que la route vers Redon ne consistait
(1) Il tomba un peu plus tard entre les mains des républicains et fut exécuté à Laval le 27 janvier 1794.
qu'en une chaussée fort étroite où l'on serait aisément coupé ; et sur cette objection ce plan fut écarté (1). Au fond, même après tant d'efforts inutiles, un arrière-espoir restait, celui de regagner la Vendée. Ne pourrait-on pas saisir un navire à l'embouchure de la Loire, et par ce moyen passer à Paimbœuf? Ainsi pensaient ceux qui, se refusant à plier sous le malheur, embrassaient les conceptions les plus folles, escomptaient les chances les plus chimériques. Dans cet esprit, on répugnait à s'écarter du fleuve. L'ennemi, éloigné pour un instant, se rapprochait de nouveau, et il y avait urgence à se décider. Savenay n'était qu'à cinq lieues. On se persuada, on parvint à se persuader que de là on pourrait, suivant l'occurrence, saisir les occasions de franchir le fleuve ou passer en Bretagne. Ce fut vers cette ville qu'on se dirigea. Après une marche de nuit, on y entra le 22 décembre au matin.
La petite ville, où se livrerait la dernière bataille de la « grande guerre », s'etage à deux l'eues au nord de la Loire, à mi-pente de cette ligne de coteaux qui domine de loin les basses rives du fleuve et qu'on appelle dans le pays le Sillon de Bretagne. Savenay, avec ses rues étroites et tortueuses, présentait quelques ressources pour la défense. De plus, vers le nord, c'est-à-dire du côté par où arriveraient les républicains, elle était couverte par des bois, propices à cette guerre de tirailleries où excellaient les Vendéens : ces bois, aujourd'hui à peu près défrichés, étaient le bois des Amourettes, tout voisin de la ville ; un peu au delà, le bois de la Touchelais ; enfin, plus loin encore et vers le nord-ouest, le
(1) Mémoires de Mme de La Rochejaquelein, t. II, p. 111.
254 îlISTOfRR RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
bois du Matz. A côté de ces avantages, quelles n'étaient pas les infériorités! Située sur le flanc des coteaux qui dominaient la plaine basse, Savenay était elle-même dominée par les pentes supérieures du plateau, dit Sillon de Bretagne. De Blain, on y accédait par un chemin direct qui, descendant des hauteurs et coupant la chaussée de Nantes à Vannes, offrait une voie commode à l'ennemi pour fondre sur la ville. Le plus grand danger résidait dans la privation de toute ligne de retraite. En cas d'échec, les vaincus,
pressés au nord et à l'est par les troupes républicaines seraient acculés, au sud vers la Loire aussi infranchissable en cet endroit que l'Océan lui-même, et à l'ouest vers les marais de Montoir transformés en lac par les pluies de l'hiver.
Les rares récits des survivants marquent l'impression navrante qui saisit les Vendéens quand, à l'aube du 22 décembre, ils arrivèrent en ces lieux. La morne tristesse d'une marche de nuit, une pluie continuelle, le froid, la faim, une accumulation de fatigues inouïes, et par intervalles un sommeil plus fort que toutes les misères, tout contribuait à déprimer. Au bas du coteau apparaissais la plaine basse, et au delà, bien loin sous la brume — non plus fleuve mai véritable estuaire — la Loire, toujours la Loire, cette barrière désespérante qui interceptait la patrie. Visiblement, nulle
issue en cas de défaite ; et, môme en cas de victoire, nul chemin pour rentrer en Vendée.
Le découragement fut-il poussé à tel point qu'on ait songé à engager des pourparlers avec l'ennemi? L'un des officiers vendéens l'a prétendu (1), mais en une déclaration bien suspecte et qu'aucun autre témoignage n'a confirmée. Ces hommes, de nature bien saine, à l'âme forte et à l'esprit droit, étaient trop sensés pour croire à la clémence républicaine. Ayant secoué leur fardeau de douleurs, ils se mirent en quête de vivres et d'abri. Savenay offrait quelques ressources. Ils prirent ce qui était nécessaire, mais sans déprédations, sans pillage (2), soit qu'ils voulussent ménager une ville où la terreur des représailles contenait seule les sympathies (3), soit qu'en hommes de foi qu'ils étaient, ils eussent à cœur de ne souiller par aucune violence un jour qui était peut-être pour eux le dernier.
Selon toute apparence, on devançait de quelques heures seulement les troupes patriotes. Malgré l'extrême lassitude, plusieurs ouvrages défensifs furent commencés sur les hauteurs en avant de la ville. Les meilleurs tireurs s'embusquèrent dans les bois, comme jadis dans les fourrés du Bocage. Enfin quelques hommes se glissèrent jusque dans les landes, aux abords de la route de Nantes à Vannes.
Vers une heure, on entendit les premiers coups de feu. C'étaient les républicains qui approchaient : Westermann d'abord ; puis Marceau et Kléber devançant le gros de l'armée ; enfin quelques-unes de ces valeureuses compagnies de grenadiers, qu'en souvenir de leur chef tué à Château- Gontier, on appelait encore les grenadiers de Blosse. Après avoir infligé à leurs adversaires des pertes cruelles, les Ven-
(1) Rapport de Jaudonet de Laugrenière h Prieur de la Marne. ' nivôse (voir CHASSfN, la Vendée patriote, t. III, p. 442).
(2) Ledoux, Histoire de Savenay, p. 176.
(3) Sur l'état d'esprit des habitants de Savenay, voir LrDOUx, Histoire de Savenay, p. 148.
déens furent refoulés au delà de la chaussée, puis débusqués du bois du Matz, du bois de la Touchelais, et rejetés vers le petit bois des Amourettes.
La nuit venait, prompte comme en cette saison. Pousserait-on plus loin l'avantage? Les représentants Prieur, Bourbotte, Turreau arrivèrent. Avec une violence emphatique et commandante, ils réclamèrent l'attaque immédiate ; Prieur surtout se dépensa en fougueuses paroles. Kléber protesta : il connaissait la valeur vendéenne et observait que l'engagement de l'après-midi avait déjà rempli l'ambulance de morts et de blessés; il jugeait imprudente une bataille de nuit ; iî estimait nécessaire qu'on attendît le reste des troupes. Comme il ne parvenait point à convaincre, il prit à part Marceau : « Si tu ne réussis pas, dit-il, à apaiser ces criailleries, tu seras demain à Nantes et l'ennemi nous y suivra (1). »
Marceau calma les intempérantes ardeurs, mais pas pour longtemps. Pendant la nuit, arriva la brigade Canuel, puis la division de Cherbouig. Le quartier général était établi sur la route de Vannes à Nantes, en un lieu dit la Moère et en une auberge dite A uberge de la Poste dont les murailles subsistent encore. Un bref conseil s'y tint. S'autorisant de l'arrivée des renforts, les Représentants demandèrent derechef qu'on attaquât de suite. Ils furent soutenus par Westermann qui, disait-il, se chargeait de tout. Volontiers, Marceau eût cédé. Kléber tint bon ; et grâce à lui, il fut décidé qu'on attendrait le lever du jour (2
Tandis que parmi les républicains régnait cette impatience, les Vendéens puisaient leur unique force dans l'excès même de leur disgrâce : ayant atteint l'extrémité du malheur, ils pouvaient tout oser. De cette grande armée qui avait fait trembler la République et remporté tant de victoires, que
(1) Kléber en Vendée* p. 338-339.
(2) Ibid., p. 339.
demeurait-il ? Un rassemblement de femmes, d'enfants, de vieillards, de malades et, au milieu de cette foule misérable, quatre ou cinq mille hommes à peu près valides, quoique affaiblis pour la plupart par des blessures récentes. Les rangs tout confondus, les distinctions effacées, les vêtements usés, les costumes d'emprunt, les couvertures au lieu de manteaux, les figures hâves de privations, les yeux brillants d'insomnies, parfois les grelottements de fièvre dans les mains qui tenaient encore le fusil, tout imprimait l'idée d'une horde expirante, non d'une troupe prête pour la bataille. Peu de repos en cette nuit suprême. On répara les armes, on se distribua les munitions ; il restait sept ou huit pièces de canon (1) ; on en fixa l'emplacement. Dans les intervalles, beaucoup récitaient des prières ou se mettaient en quête de prêtres pour l'aveu de leurs fautes. Les chefs, ou ceux qui se croyaient tels, exhortaient leurs hommes ; c'étaient Fleuriot, élevé à la première place, à l'heure où tout s'égalisait sous l'infortune ; Piron, l'homme de Vihiers ; Donnissan, étranger à la Vendée et jamais tout à fait adopté; Lyrot, respecté de tous ; Marigny, emporté, cruel, mais destiné à tout racheter à force de courage. Les paysans écoutaient en un silence morne, ne croyant plus ni au talent des conducteurs, ni aux retours de fortune, mais seulement à la mort qui allait les prendre et à Dieu qui les recevrait. Les vrais chefs, ils étaient morts, ou comme Monsieur Henri, — et c'est de quoi les Vendéens ne laissaient pas que de murmurer — avaient passé la Loire sans eux. Ceux qui essayaient de réveiller l'espoir l'avaient eux-mêmes perdu- Marigny, en un moment où il put s'échapper, alla jusqu'à la veuve de Lescure ; il l'entraîna dans un coin de la place de Savenay et, lui parlant à voix basse : « C'en est fait, lui dit-il ; il est impossible de résister à l'attaque de demain ; dans douze heures, l'armée
(1) Rapport de Prieur de la Marne (Convontion nationale, séanc« du 6 nivôse an II).
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sera exterminée ; j'espère mourir en défendemt votre drapeau. Tâchez de fuir. Adieu (1). »
Le jour allait se lever. « C'est aujourd'hui la fin de la guerre », dit joyeusement Westermann, Et en effet, les patriotes avaient tous les avantages, le nombre, la position, l'armement. A la petite pointe du matin, Kléber, véritable chef qi:o que sous l'autorité de Marceau, quitta V Auberge de la Poste, et, sous les clartés grandissantes, acheva de reconnaître les positions autour de la ville. Il était accompagné de Westermann et du général Canuel. II fit occuper tous les débouchés de Savenay, marqua le chemin que chaque colonne devrait suivre : il s'avancerait — lui, Kléber — vers la droite avec quelques-unes de ses troupes, et serait appuyé par la division de Cherbourg. Il fut convenu que Marceau se chargerait du centre ; à gauche, Canuel attaquerait la droite ennemie et s'efforcerait de tourner la ville.
Les Vendéens étaient sortis de Savenay, les blessés, les malades tâchant de se lever et cherchant une arme pour le combat. Ils appuyaient leur droite au petit bois des Amourettes et prolongeaient leur gauche dans la direction du bois du Matz. S'il leur restait quelque chance de salut, ils ne pouvaient la puiser que dans l'excès d'audace. Brusquement, ils se portèrent en avant, se jetèrent sur un bataillon de grenadiers et, une lueur de fortune traversant encore leur misère, ils le culbutèrent, firent des prisonniers, s'emparèrent même de deux pièces de canon.
Ce ne fut qu'un éclair. Le bonheur avait fui pour ne laisser que le courage. Kléber a vu le recul de ses troupes. Il court aux grenadiers, leur reproche leur faiblesse ; puis il les renforce par un bataillon de la division de Cherbourg et les ramène au combat. Vaillamment, les Vendéens disputent le bois des Amourettes. Bientôt, pliant sous le nombre, assaillis de tous côtés, ils sont refoulés dans Savenay. Dans
(1) Mémoires de Mme de La Rochejaquelein, p. 365, édition de 1889.
les petites rues étroites, Je combat continue, combat corps à corps avec des assa'its furieux. Les paysans reculent, mais pied à pied. Deux ou trois pièces sont mises en batterie sur la place, près de l'église, et prolongent un peu la résistance désespérée. Lyrot et La Roche Saint-André sont tués. Piron, blessé, tombe de son cheval, est fait prisonnier, et bientôt est massacré (1). Enfin les vaincus — car on ne peut plus les appeler d'un autre nom — dévalent les pentes du coteau et sont rejetés dans la plaine. Cependant Marigny, de voix tonnante, de forte stature, d'énergie sauvage, se flatte, malgré tout, de retarder la déroute. Il fait flotter audessus de lui, en signe de ralliement, le drapeau blanc qu'a brodé Mme de Lescure et qui a été béni jadis dans Saint- Pierre de Cholet, la veille de la victoire de Torfou. Plusieurs fois, à la tête d'une poignée d'hommes, il essaye de rentrer dans la ville. Impuissant à reconquérir Savenay, il tente encore de contenir l'ennemi. Il a sauvé deux canons. II les place sur la route de Guérande, et le tir continue jusqu'à ce que les canonniers soient hors de combat En cette extrémité de détresse, le suprême service sera d'assurer, au moins pour quelques-uns, la retraite. A une demi-lieue de la viile, dans la plaine, un bois s'offre : celui de Blanche-Couronne. Marigny s'y arrête, s'y embusque avec quelques hommes, gagne de la sorte une heure pour procurer un peu d'avance aux fuyards. L'effort est héroïque plus encore qu'efficace. La route est barrée, au sud par la Loire, au sud-ouest par les marais de Montoir. Les fugitifs tournoient en pays inconnu, par petites bandes, poursuivis, traqués, sabrés par les hussards. Plusieurs remontent jusqu'à la forêt du Gavre et parviennent à s'y cacher. Quelques-uns aussi réussissent à gagner les villages et sont recueillis par les paysans bretons : de ce nombre est Marigny (2).
(1) Rapport de Westermann (Archives nationales, AF", 276. dossier 2315, pièce 4'i).
(2) Voir sur la bataille de Savenay, Archives nationale" A.F", 276,
Que dire du reste de l'armée? Dans l'histoire des barbaries humaines, rien n'est plus horrible que ce qui suivit. Parmi les vaincus, plusieurs, en dépit des apparences contraires, se persuadent que pour ceux qui se rendent il peut encore y avoir pitié. D'ailleurs, dans le pays, a couru le bruit d'une amnistie. Plusieurs des officiers patriotes, consternés du carnage, encouragent cette illusion. A portée de la voix, ils interpellent les fugitifs : « Rendez-vous, leur crient-ils, il ne vous sera point fait de mal. » Quelques-uns s'approchent, puis d'autres; enfin un grand nombre afflue : femmes, malades, blessés. Tout ce monde — douze cents, a-t-on dit, — est ramené vers Savenay. Le lendemain, on entendit tout près de la ville un bruit de fusillade qui se prolongea longtemps. C'étaient les malheureux, qu'au mépris des promesses de la veille. Prieur de la Marne faisait massacrer (1).
Combien y eut-il de victimes dans le combat, dans la poursuite, dans les exécutions qui suivirent la victoire? a Plus de six mille personnes, dit Westermann, furent enterrées aux environs de Savenay. » Prieur écrit de même : « Plus de six mille rebelles sont tombés sous les coups de nos soldats (2). » Carrier, dans une dépêche lue à la Convention, fixe ru même chiffre le nombre des morts (3). Ainsi près des trois quarts de l'armée catholique périt. Cette immolation fut célébrée à la manière d'un triomphe. « Quelle joie, dit celui-ci, de voir tomber les soldats de Jésus. » — « Nous avons vu à bas, dit celui-là, toute la horde abominable des pieux catholiques. » — « Ils s'abattent, ajoute un autre, comme des
dossier 2315; rapport de Marceau au ministre de la guerre (Savabt, Guerre des Vendéens, t. IT, p. 454 et suiv.) ; rapport de Prieur de la Marne et de Marceau, Convention nationa'.e, 7 nivôse an II. — Ledoux, Ifistoire de Savenay, p. 173 et suiv. — Mémoires de Mme de La Rochejaquelein, t. II, p. 122 et suiv. — Dekiatt, Guerre de Vendée, t. III, p. 453 et suiv.
(1) Mémorial du général Decaen (revue la Résolution française, novembre 190fi, p. 422).
(2) Archives nationales, AF", 271. dossier 2282.
(3) Dépêche du 4 nivôse (24 décembre), séance de la Convention nationale, 6 nivôse an II.
mouches en un jour d'automne. » — « Nous leur avons fait passer le noir fleuve du Styx, » écrit un quatrième, pédant cruel tout hanté de mythologie. Marceau lui-même s'associe à ces férocités ; lui aussi il parle de « l'engeance fuyarde, de la race maudite », juge la République vengée « des criminels, des fanatiques et des traîtres ». Il est vrai que, quelques jours plus tard, en une lettre à sa sœur, il exprime ses pensées intimes, bien différentes de ses opinions publiques. Il repousse toute félicitation pour des batailles qui ne sont, dit-il, que des carnages. Et il ajoute : « Je ne reviendrai pas en Vendée. Je veux combattre à l'étranger ; là seulement est l'honneur et la gloire (1). »
Je n'ai pas le courage de prolonger ce tableau. Aucun mot ne saurait égaler l'horreur des choses. Aussi bien ce jour de Savenay est le dernier de la grande guerre. De Varmée catholique il ne reste plus que quelques hommes épars. Les seuls qui soient rassemblés sont les morts, les uns tues dans l'action, les autres abattus sous la fusillade. Ils sont amassés en monceaux sur la route de Guérande ; et beaucoup, dans leurs doigts raidis, tiennent encore leur chapelet oj l'image du Sacré-Cœur, en signe de la cause à laquelle ils ont sacrifié leur vie.
(1) Voir Noël Parfait, le Général Marceau, p t76.