LIVRE VINGTIEME
L — La Terreur : ses lois; ses institutions; ses instruments ; ses victimes. — Les lois de la Terreur : décrets et délits nouveaux. — Quelles lois spéciales atteignent le clergé et les catholiques.
IL — Les institutio?is de la Terreur. — La Convention : l'esprit qui l'anime : comment elle est souveraine en apparence, et en réalité asservie. — Le Comité de salut publie : sa composition ; comment se sont étendues ses attributions, et comment il est le vrai maître. — Le Comité de sûreté générale : ses attributions de police ; ses auxiliaires. — Le tribunal révolutionnaire de Paris : quels décrets restreignent et finissent par détruire toutes garanties pour les accusés.
III. — Les instruments de la Terreur : comment les principaux instruments de la Terreur sont les représentants du peuple en mission dans les départements. — Leur voyage ; leur arrivée ; leurs pouvoirs et comment tout concourt à ce que ces pouvoirs soient illimités. — Leur état d'esprit : quelles passions bouillonnent en eux et s'exaspèrent jusqu'au délire.
IV. — Des actes des Représentants du peuple : arrestations ; spoliations ; présomption qui naît de l'extrême ignorance : ingérence universelle ; comment les pouvoirs arbitraires se délèguent à des sous-agents. — Comment la loi de centralisation du 14 frimaire an II, en consolidant la toute-puissance du Comité de salut public, essaye de limiter les attributions des Représentants du peuple en mission. — Médiocres effets de cette loi. — Comment les Représentants gardent toute liberté de proscrire et commont, pour proscrire, ils ont à leur service les tribunaux.
V. — Les tribunaux : tribunaux criminels, tribunaux révolutionnaires, commissions révolutionnaires, commissions militaires ; action des Représentants et comment toute justice est asservie : Lyon, Marseille, région du Midi ; région cévenole, région des Pyrénées ; Bordeaux ; région de l'Est; région parisienne; Artois; Basse-Normandie; région de l'Ouest : traits divers de la justice révolutionnaire.
VI. — Entre toutes les haines des Représentants en mission, la plus vio- I«ate est celle de la religion : comment s'explique cet état d'esprit.
VII. — La Fô*,e de la Raison dans les départements : de quelles manifestations ces fêtes furent l'occasion.
VI II. — L'expropriation de l'Église : comment est aboli tout ce qui rappelle le christianisme : les appellations anciennes ; les établissements de bienfaisance; les convois funèbres et les cimetières; les croix et emblèmes. — Les monastères et les chapelles : le mobilier des anciennes églises et des couvents ; les ventes, les gaspillages, les dilapidations. — Comment de nombreuses mesures sont prescrites pour la conservation des monuments, et comment ces mesures demeurent inefficaces ou inexécutées. — Comment les dévastations s'étendent aux églises des constitutionnels eux-mêmes. — Comment, les temples étant vides il ne reste plus qu'à les souiller : blasphèmes et profanations.
IX. — Robespierre : son discours du 1*' frimaire an II au Club des Jacobins, et comment il réprouve les violences antireligieuses. — Comment il est appuyé, à la Convention, par Danton. — Dispositions qui régnent à la Commune de Paris et à la Convention. — Comment, sous l'inspiration de Robespierre, est votée la loi du 16 frimaire an II, réprouvant toute violence contraire à la liberté des cultes.
X. — Comment la loi du 16 frimaire est interprétée par ceux mêmes qui l'ont soutenue ou votée; le Comité de salut public; la Convention; la C immune de Paris.
XI. — Les Représentants en mission reçoivent la loi du 16 frimaire. — Pir quels commentaires ils la dénaturent et comment cette loi est ouvertement violée.
Je n'ai pas cru qu'en racontant l'histoire religieuse de la Révolution, il fût possible de taire l'héroïque Vendée ; autant vaudrait du récit des Uvres saints supprimer l'histoire des Macchabées.
Il faut maintenant marquer le destin des cathohques français pendant la période qui commence avec l'hiver de 1793 pour finir à la chute de Robespierre.
Toute cette époque a reçu des contemporains un nom qui lui restera : on l'a appelée la Terreur.
De la Terreur je n'ai à retracer qu'une partie, à savo'r la lutte contre le christianisme. Mais ce domaine lui-même est mal défini, et à tel point que l'histoire générale, au moins
dans ses traits principaux, peut seule aider à bien comprendre l'histoire religieuse. Griefs religieux, griefs politiques, qui se flatterait de séparer les uns des autres? Quand la terrible justice du temps ne réussissait point à confondre ceux qu'elle voulait perdre, elle ajoutait aux accusations générales l'accusation subsidiaire de fanatisme. « Tu es un fanatique », clamait l'accusateur public. « Tu es un fanatique », répétaient automatiquement les juges ; et à la manière d'une pierre pesante attachée au cou, cet inexpiable crime de rehgion précipitait au fond de l'abîme les malheureux qui avaient espéré le salut.
A l'imitation d'un régime régulier, la Terreur eut ses lois ; elle eut pareillement ses institutions ; elle eut aussi ses instruments ; elle eut surtout ses victimes.
Et d'abord la Terreur eut ses lois.
Qu'on se figure, vers le milieu de 1793, les méditations d'un simple citoyen, ayant vécu sous le régime ancien, et ayant omis, soit par indépendance d'esprit, soit par regret du passé, de donner des gages à l'ordre nouveau. Dans la solitude où il se terre, il se consume en surprises effarées. Il se souvient que jadis la révolution commençante a proclamé l'adoucissement de la législation criminelle ; il peut même, en fouillant ses souvenirs, revoir Robespierre à la tribune de l'Assemblée constituante et demandant l'abolition de la peine de mort (1). Or voici que se succèdent des décrets plus rigoureux que tous ceux qu'a imaginés le despotisme des rois. Il s'étonne ; puis, par un retour sur lui-même, il se sent secoué par un tressaillement d'effroi. Entre tous ces décrets, n'en est-il pas qui puissent l'atteindre? Furtivement inquiet, n'osant montrer ses alarmes, il entreprend, à voix basse, son examen de conscience. N'a-t-il pas par paroles, par brochures, par lettres, exprimé des vœux pour le rétablissement des institutions
(1) Assemblée constituante, séance du 30 mai 1791 (Moniteur, t. VIII p. 545).
anciennes? Malheur à lui s'il a de la sorte livré ses pensées ; car une loi du 4 décembre 1792 punit de mort o toute tentative pour rétablir la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple (1) ». Dans ces dernières années, n'est-il pas sorti de France? S'il lui est arrivé de franchir la frontière, le voyage ne pourra-t-il pas être taxé d'émigiation, crime puni de mort aussi par la loi du 25 octobre 1792 (2)? Et si la terrible accusation se dresse contre lui, parviendra-t-il à fournir les certificats de résidence qui seiils le sauveront? Les yeux sur les décrets, il continue à s'interroger sur les lacunes de son civisme, comme un dévot sur ses péchés. N'a-t-il point pris part à des émeutes contre-révolutionnaires? N'a-t-il pas été associé aux protestations contre les lois de recrutement ? N'a-t-il point affiché quelque signe de rébellion? N'a-t-il pas imprimé ou composé des ouvrages factieux? Dans tous ces cas, c'est encore pour lui la peine de mort, surtout s'il a le malheur d'être noble ou bien encore régisseur ou domestique de noble : ainsi le veulent les décrets des 20 et 29 mars 1793 (3). Cependant le voici qui tient en main le Code pénal de 1791. Ne lui est-il pas arrivé, en un jour d'égarement ou d'exaspération, de porter vers l'étranger ou vers les révoltés de l'intérieur un regard de complaisance? Et la haine ou la passion des délateurs ne réussira-t-elle pas à transformer ces pensées, ces desseins fugitifs, en « intelligences avec l'ennemi » ou « en complots contre l'État »?
Ceux que menacent tant de périls essayent pourtant de s» rassurer. Ils espèrent, à force de se blottir, échapper à la tourmente. Mais un jour l'inquiétude devient angoisse, tant est terrible le nouveau décret que la Convention vient de voter !
C'est le 17 septembre 1793. Depuis quelque temps, on fait
(1) DuvERGiEB, Collection des lois, t. V, p. 66
(3) Id., ibid., p. 202 et 230.
valoir dans l'Assemblée la nécessité de tenir en réclusion les aristocrates, les fanatiques, les gens de cour et aussi, ajoutet-on, les hommes de loi, les agioteurs, les banquiers. Ainsi parlent Amar, qui sera demain l'accusateur des Girondins ; Basire,tant de fois délateur ; Billaud-Varennes, qui flaire avec un appétit de carnassier toute proscription. L'exemple a d'ailleurs été donné par les Représentants en mission qui, dans un grand nombre de provinces, ont emprisonné sans jugement quiconque leur déplaisait. Il ne reste plus qu'à fixer dans un texte de loi ce qui, en bien des lieux, est déjà coutume. Le Comité de législation vient d'y pourvoir. En son nom, Merlin de Douai, légiste consommé, âme servilese présente à la tribune, il lit un bref rapport que le lendemain la plupart des journaux dédaigneront de reproduire. Il détaille ensuite les articles du projet. Sont réputés suspects les partisans de la tyrannie et du fédéralisme, et aussi les nobles ou leurs parents, à moins qu'ils n'aient manifesté un attachement constant à la Révolution ; puis tous ceux qui ne peuvent justifier de l'acquit de leurs devoirs civiques ou à qui le certificat de civisme a été refusé ; puis encore les fonctionnaires civils suspendus ; puis enfin tous ceux qui ont émigré dans les premiers temps de la Révolution, encore bien qu'ils soient rentrés dans les délais prescrits. Qui dressera les listes ? Ce seront, en chaque circonscription, les Comités de surveillance; et ce seront ces mêmes comités qui procéderont aux arrestations (1). Ayant parlé de la sorte, le rapporteur s'assied. Billaud-Varennes préside, féroce autant que Merlin est lâche. Nulle observation, nulle critique, nul soubresaut de la conscience, mais un simple vote par assis et levé, rapide, honteux et morne, comme si la peur eût engourdi ce qui reste de clairvoyance, de justice ou de fierté. Le soir, les crieurs publics répandent la nouvelle. Et pendant la nuit, toutes portes closes, l'examen de conscience sa
(1) DUV£RGIER, Collection des lois, t. VI, p. 213.
refait, de plus en plus songeur et anxieux. Royalistes purs, monarchistes constitutionnels, feuillants de jadis, girondins désabusés, jacobins d'hier devenus modérés, tous comptent silencieusement leurs tares, comme on compte les taches sur un vêtement : celui-ci a servi dans la maison du roi ; celui-là se rappelle des lettres imprudentes, peut-être interceptées; cet autre a signé les pétitions contre l'attentat du 20 juin ; un quatrième s'est associé aux protestations fédéralistes. A tous les péchés par action, par paroles, par désir, viennent se joindre les péchés par omission ; car Chaumette, aux acclamations des gens de la Commune de Paris, propose de ranger parmi les suspects non seulement ceux qui ont combattu la Révolution, mais ceux qui n'ont rien fait pour elle (1).
Le temps s'écoule, et comme un tissu à mailles serrées, le réseau des lois répressives se rétrécit. Avec une profusion inouïe, la peine de mort s'inscrit dans les décrets : crime capital que de vouloir entraver la Révolution républicaine ; crime capital que d'exciter des inquiétudes sur l'arrivée des denrées à Paris ; crime capital que de donner asile aux émigrés ; crime capital que de receler chez soi ou ailleurs les auteurs de complots ; crime capital que de porter atteinte directement ou indirectement à la sûreté de l'Assemblée nationale ; crime capital que de résister au gouvernement répubhcain et de tenter en quoi que ce soit de le détruire, de l'avilir, ou de l'entraver ; crime capital pour les nobles que d'habiter soit Paris, soit les places fortes ou les villes maritimes (2).
Qui pourrait évoluer en sûreté à travers le dédale de ces décrets violents, captieux, perfidement imprécis ! Cependant aux lois générales s'ajoutent les lois spéciales. Outre les persécutés de droit commun, il y a les privilégiés de la proscription. Entre ces privilégiés, les principaux sont les prêtres.
Le régime de la Terreur, qui s'inaugure pour les autres
(1) Commune de Paris, séance du 10 octobre 1793.
(2) Décrets du 22 frimaire an II, du 23 ventôse an II, du 27 germinal an II (Moniteur, t. XVIII, p. 648, t. XIX, p. 692, et t. XX, p. 234).
citoyens, a depuis longtemps commencé pour eux. Dès 1792, la loi du 26 août a condamné à la déportation tous ceux d'entre eux qui ont exercé des fonctions ecclésiastiques, c'està-dire qui ont été curés, vicaires, professeurs, instituteurs, prédicateurs. S'ils rentrent en France, ils sont punissables de mort ; ainsi l'a réglé le décret du 18 mars 1793. Cependant beaucoup, par fidélité à leurs ouailles, se sont refusé à partir. Le 30 vendémiaire an II (21 octobre 1793), une loi est intervenue pour fixer le sort de ces obstirés. Elle a décidé qu'ils devraient se présenter dans le délai de dix jours devant les administrations locales pour être transportés dans les colonies d'outre-mer ; passé ce délai, ils seraient punissables de mort. Telle est la condition de ceux qu'on appelle les prêtres fonctionnaires. Quant aux autres, chanoines, prêtres habitués, anciens religieux, le législateur, par un décret du 23 avril 1793, les a divisés en deux parts : ceux qui ont refusé le serment Liberté-Egalité et ceux qui au contraire l'ont prêté. Les premiers ont été déclarés passibles, eux aussi, de la transportation dans les colonies ; les seconds ont été autorisés à demi jier en leur domicile, mais à titre précaire ; car s'ils sont dénoncés pour incivisme, ils subiront, comme leurs confrères, la transportation.
Je m'excuse de ces détails. Mais, au risque d'être fastidieux ou de paraître obscur, je voudrais ne rien omettre de cette législation atroce. Quelles que fussent les rigueurs, il était malaisé de soumettre à l'exil ou de transplanter dans les régions d'outre-mer les vieillards et les malades. Il a été décidé que le voyage leur serait épargné ; mais on ne les a dispensés de la déportation qu'en leur imposant la réclusion. Seuls sont demeurés chez eux ceux que l'excès de leurs infirmités ou les certificats de municipalités complaisantes ont fait juger intransportables. Encore ne tarderont-Us point à être recherchés ; car un décret du 22 floréal (1) ordonnera
(1) 11 mai 179i.
bientôt de démasquer toutes les fraudes, de dépister toutes les indulgences, en sorte qu'il ne restera en liberté que les incurables, les paralytiques, les moribonds.
Ainsi ont été englobés dans la proscription tous les insermentés. Les assermentés eux-mêmes sont-ils épargnés? Jusque vers le milieu de 1793 ils ont pu, au prix de beaucoup de complaisances, garder quelques restes de leur ancien crédit. Maintenant, en vertu de l'article 12 de la loi du 30 vendémiaire an II, ils sont rangés parmi les suspects; et s'il se trouve dans leur canton six citoyens pour les accuser d'incivisme, ils pourront être, comme de simples réfractaires, transportés dans les colonies (1).
Après les prêtres, les fidèles, et aussi les serviteurs modestes qui gravitent autour de l'autel. Tous ceux qui touchent à l'ordre ecclésiastique, tous, jusqu'aux frères convers, sont sujets à la déportation s'ils n'ont pas prêté le serment civique ou s'ils l'ont rétracté : ainsi le décide l'article 10 de la loi du 30 vendémiaire. Le même zèle inquisitorial va chercher les religieuses jusque dans leur retraite ; une loi du 9 nivôse an II (29 décembre 1793) leur impose, sous peine d'être suspectes, le serment de Liberté- Egalité (2) ; et l'on verra bientôt certains tribunaux s'autoriser de leur refus pour les envoyer à l'échafaud. Les laïcs eux-mêmes n'assurent leur sécurité qu'à la condition de renier leurs prêtres : aux termes de la loi du 30 vendémiaire, ils recevront cent livres s'ils les dénoncent, et seront déportés si, au contraire, ils les recèlent. Un peu plus tard, le 22 germinal (11 avril 1794), une autre loi, plus impitoyable encore, édictera la peine de mort contre quiconque, homme, femme, jeune fille, aura, fût-ce une seule nuit, prêté asile à un ministre de Dieu (3).
(1) Voir pour les lois sur les prêtres : Dxtvergieb, Collection des lois, t. IV. p. 361, t V, p. 201-202 et p. 256, t. VI, p. 298, et t. VII, p. 199.
(2) Mavidal, Archives parlementaires, t. LXXXII, p. 453.
(3) DUVEEGIEB, Collection des lois, t. VII, p. 199.
LA TERREUR tU
Toutes ces lois sont votées par la Convention. Officiellement elle incarne en elle la suprême puissance. Mais n'est-elle pas esclave autant que souveraine?
Une légende, longtemps incontestée, nous a représenté sous un aspect mouvementé, tragique et terrible, les séances de la fameuse Assemblée. Des débats véhéments, des interpellations passionnées, beaucoup d'ardeur sur les visages, des tribunes débordant de monde, des scrutins attendus avec une curiosité haletante, tel est le tableau que de nombreux récits ont gravé dans nos mémoires. Il s'en faut que la réalité, au moins la réalité habituelle, réponde à ces images. Cette apparence fut celle de quelques grandes séances : ainsi en fut-il quand, en janvier 1793, s'agita le sort de Louis XVI ou quand, aux approches du 31 Mai, les girondins tentèrent de briser le joug de la Montagne. Les mêmes émotions angoissantes se retrouveront aussi aux approches de Thermidor, quand l'excès de la peur galvanisera les plus timides et leur inspirera le courage d'oser. A l'époque où nous sommes, c'est-à-dire vers la fin de 1793, la Convention, décapitée par la proscription des girondins et non encore en révolte contre ceux qui ont empire sur elle, se replie dans une silencieuse lassitude. Elle est, depuis le mois de mai, installée aux Tuileries, dans la salle de théâtre du château. Officiellement les séances sont fixées à neuf heures ; c'est à peine si, une heure plus tard, les gradins commencent à se rempHr. Les bancs de la droite demeurent vides, à moins que quelque bande de pétitionnaires ne vienne s'y asseoir. On compte rarement dans la salle plus de 200 députés, bien que le chiffre total atteigne 750 : des rapports plutôt qu«
des discours ; des décrets votés le plus souvent sans débat ; et, même dans le public des tribunes, une certaine satiété d'entendre et de regarder : autour des Tuileries, des crieurs de nouvelles, mais peu de journalistes, la rigueur des temps excluant toute indépendance ; un seul émerge, naguère gamin cjmique et sinistre, mais devenu tout à coup vengeur éloquent du droit ; c'est Camille Desmoulins qui, en flétrissant la loi des suspects, vient d'illustrer son nom et de se vouer à la mort. — Si l'on cherche des doctrines, la déception est grande. A travers les apparentes audaces, beaucoup de routine. De l'ancien régime on a retenu l'arbitraire, l'on se contente de l'appliquer ; la seule originalité est de renforcer les doses et de changer les noms. Pour la religion, les plus fanatiques travaillent à l'abolir, les plus modérés se contenteraient de l'asservir ; tous d'ailleurs, en la persécutant, la proclament libre ; ce qui est obtusion d'esprit plus encore qu'hypocrisie, nul n'ayant la notion de la liberté. Peu de luttes pour des programmes, mais des inimitiés personnelles sans merci, et une course féroce à qui se proscrira le plus vite et le mieux. Beaucoup de mesures cruelles, mais qu'on excuse par les périls à surmonter, par les ennemis à vaincre ; on n'abdique pas l'humanité, mais on l'ajourne ; on demeure sensible, mais sensible à terme ; et de la sorte on se rassure ; que dis-je? on s'amnistie. En cet obscurcissement des esprits et des consciences, quelques scrupules obstinés subsistent : on ne touche qu'à regret à la famille, à regret aussi à la propriété à moins qu'il ne s'agisse de celle des corporations, des émigrés ou des prêtres ; c'est soHdité du foyer français, le mieux cimenté du monde ; c'est passion de bourgeois pour sa bourse, de paysan pour sa terre, robuste conservatisme que rien ne détruira. Un autre instinct sauveur domine, celui de la patrie à conserver. Les yeux voilés de ténèbres deviennent clairvoyants sur le péril national. Si tous ces hommes servent moins qu'on ne l'a cru et qu'on ne l'a dit, du moins ils n'entravent rien. C'est la part de
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sagesse qu'au milieu de leurs égarements. Dieu leur a gardée. — Quelle est la composition de l'Assemblée? Sur les bancs de la Montagne je distingue une soixantaine de scélérats ; qu'on ne soit pas trop indulgent, il y en a bien le double ; mais les autres sont dispersés dans les provinces à titre r'e commissaires. Autour des scélérats se rangent les badauds, les illuminés, les fanatiques. Le reste, c'est-à-dire la majorité, est surtout lâche. Beaucoup de Représentants ne font que traverser la salle, se tiennent debout, causent peu, évitent qu'on les regarde, ne se fixent nulle part, s'évadent autant qu'ils peuvent à l'heure des mauvais votes. Ces timides, instables par prudence et afin qu'on ne puisse les classer, ne sont pas toujours des inactifs ou des inutiles. Plusieurs d'entre eux, quand ils ont disparu par les portes latérales, se réfugient dans les bureaux. Là ils s'absorbent dans le travail, se terrent dans leur spéciahté et, à force de se cantonner dans leur labeur, finissent par se persuader que ce qui se passe dans la salle ne les regarde plus du tout. Ce sont pour la plupart des avocats, magistrats, administrateurs, gens instruits, apphqués, généralement probes, généralement de mœurs privées très douces. Tous ces hommes connaissent les institutions de la monarcliie, en ont pénétré les vices, savent en quoi on peut les corriger. De là, en matière civile, économique, financière, une foule de projets très sages sortis de leurs mains, et destinés les uns à se libeller en décrets, les autres à demeurer à l'état d'ébauche. Les législateurs de l'époque consulaire, de l'époque impériale, puiseront plus tard dans ces notes, dans ces rapports, comme en des archives toutes classées. C'est ainsi que l'ancien régime transformé s'infusera dans la Révolution, puis dans l'Empire, en sorte que la tradition se maintiendra, même par ceux qui proclament avec ostentation leur volonté de la détruire. - Que si tous ces modérés se hasardent à rentrer dans l'enceinte, leur peur, un instant domptée, les ressaisit. C'est que la Convention est le lieu le moins sûr du monde T. III. 18
pour la liberté et la vie. Ils comptent avec stupeur ceux qui ont disparu : les vingt et un girondins guillotinés, les autres fugitifs ou proscrits ; puis les députés du côté droit, mis en arrestation pour avoir protesté contre les violences du 31 mai. Parmi ceux qui siègent encore, combien sont promis à l'échafaud ! Alors, l'esprit tout enténébré de lâcheté, le cœur tout rétréci d'épouvante, ils se décident à tout pour leur salut. Oui, ils voteront tout ; oui, ils prodigueront la mort autour d'eux, pourvu qu'à ce prix lears tôtes soient sauves. — Cependant, au milieu de cette Assemblée, à la fois figée de terreur et souillée d'miquité, on observe, à certains moments, de grands silences faits d'attention, de curiosité et de crainte. Des hommes viennent d'entrer sur les pas de qui se précipitent les complaisants, les flatteurs. Les gens des tribunes tendent le cou pour mieux les voir. On cherche à lire sur leurs visages la paix ou la guerre, la proscription ou la clémence. Il n'y a de regards que pour eux et l'on a raison. Ce sont les membres du Comité de salut public ou, «omme on dit, du Grand Comité. Les vrais maîtres, les voilà.
Voici bientôt huit mois que ce Comité fameux a été créé. C'était le 6 avril 1793. Ce jour-là, il a succédé au Comité de défense générale, trop nombreux pour les délibérations secrètes et qui n'avait pas su conquérir l'autorité. Danton a semblé d'abord attirer à lui l'influence, puis il a disparu, maître vigoureux, de rehef puissant, surabondant de vie, mais à l'activité trop intermittente pour les longues dominations. Le nombre de membres a été d'abord de neuf, puis de seize, il a été ensuite ramené à neuf ; il est maintenant de douze. Peu à peu ont été élus tous ceux qui siègent aujourd'hui : Barère d'abord, assez souple pour plaire à tous, et Robert Lindet ; puis le 10 juillet Couthon, Prieur de la Marne, Jean Bon-Saint-André, Saint-Just, Hérault de Séchelles. Le 27 juillet, a été nommé Robespierre, le 14 août
Carnot et Prieur de la Côte-d'Or, le 6 septembre Billaud- Varennes et Collot d'Herbois.
En tous temps, mais surtout en temps de révolution, l'essentiel est de s'établir. Les pouvoirs ne valaient que pour un mois. A chaque échéance, la Convention les a renouvelés par une reconduction silencieuse. Jusqu'au 9 Thermidor, la composition ne vai-iera point. Un seul disparaîtra, Hérault de Séchelles, beau, élégant, riche, dissolu, homme d'ancien régime égaré dans le régime nouveau, et qui sera guillotiné avec Danton, son ami.
Pour se tailler un pouvoir absolu, rien ne vaut une démocratie. De vrai, le patriotisme lui-même eût conseillé d'usurper. L'heure où le Comité de salut public s'installe avec son personnel définitif est aussi pour la France l'heure des suprêmes dangers. Il y a trois grands ennemis à combattre : la coalition, la Vendée, le fédéralisme. L'urgence des périls exige des décisions rapides ; comment les prendre si l'autorité ne se resserre en peu de mains et ne s'y fortifie? La centralisation est d'ailleurs dans les habitudes nationales, et tous les ressorts sont prêts qui ont été de longue main aménagés par la monarchie. Enfin le peuple ne répugne pas à sentir une main ferme, un peu dure même, à la condition que le maître ne s'appelle point roi.
Tout près de la Convention, au pavillon de Flore, les membres du Comité se sont installés. C'est là que, deux fois par jour, ils se rassemblent. De par le titre même de leur investiture, ils sont préposés au salut public; et ce titre, à lui seul, indique ce que le pays attend d'eux. La Convention ne leur marchande rien. Le 29, juillet 1793, elle leur confère le droit de décerner des mandats d'arrêt (1). Le 2 août, elle met à leur disposition pour fonds secrets, pour missions diverses, une somme de 50 milhons (2). Le 25 septembre, elle
(1) Moniteur, t. XVII, p. 268.
(2) Ibid.. p. 310.
276 HISTOIRK RELIGIKUSE DE LA RÉVOLUTION
leur vote un solennel témoignage do sa confiunce (1). Le 10 octobre, elle proclame que le gouvernement sera révolutionnaire jusqu'à la paix ; or, qui tiendra les fils de ce gouvernement révolutionnaire^ sinon le Comité de salut public? Le 5 frimairn (25 novembre), un nouveau décret intervient qui subordonne à ce même Comité les Représentants du peuple en mission (2). Ces attributions, déjà si larges, sont encore étendues par la loi du 14 frimaire an II (4 décembre 1793). Cetle loi poursuit un objet général, celui de fortifier la centralisation. Dans ce but, elle dépouille les administrations départementales, suspectes d'indépendance, entachées de fédéralisme, et grandit au contraire les administrations de district, plus modestes et mieux faites pour servir. Au chef-lieu de chaque district, elle crée, sous le nom d'agent national, une sorte de fonctionnaire qui sera le représentant et le délégué docile du pouvoir central. Mais ce pouvoir central, n'est-ce pas le Comité de salut public lui-même? C'est lui qui est le bénéficiaire, l'unique bénéficiaire du décret ; c'est à lui que tout aboutit ; c'est lui qui, par les agents nationaux, transmet jusqu'aux extrémités du pays ses suggestions, ses avis, ses ordres. Ce redoutable Comité reçoit en outre des pouvoirs nouveaux : désormais la direction des affaires diplomatiques lui appartient ; désormais aussi il est autorisé à changer et à destituer les fonctionnaires : enfin toutes les affaires militaires sont ramenées en ses mains ; car aucun général ne peut être nommé sans qu'il l'ait voulu, et si la Convention s'est réservé le choix des généraux en chef, c'est sur sa présentation qu'elle les nomme (3). Ainsi se fonde, suivant l'expression de Michelet, la monarchie des comités. Et dans les temps qui vont suivre, cette « monarchie ') s'affermira encore. Un décret du 23 ventôse (13 mars 1794) conférera au Comité le droit de remplacer, au moins à"
(1) Moniteur, t. XVII, p. 755-756.
(2) DtrvEBGiEB, Collection des lois, t. VI, p. 374,
(3) Id., ibid.. p. 391.
titre provisoire, les fonctionnaires destitués (1) : c'est ainsi que sera virtuellement aboli le système d'élection, consacré par la constitution de 1791. Cependant les ministres subsistent : c'est encore trop pour qui veut tout absorber, et un décret du 12 germinal (l^"" avril 1794) les remplacera par de simples commissaires (2).
Ces nouveaux venus puisent leur force dans les décrets qui les grandissent ; mais ils la puisent surtout dans leur propre audace et dans l'orgueilleuse conviction qu'ils sont nécessaires ' Ils ne flattent point, ils rudoient ; ils ne caressent point, ils fustigent ; ils ne s'insinuent pas, ils dogmatisent. A chaque accroissement de pouvoir, ils se gardent de remercier, mais s'installent si bien dans leurs attributions nouvelles que la Convention craint de n'en avoir point fait assez et ne songe qu'à se dépouiller davantage. Aux séances ils arrivent, non en délégués qui rendent des comptes, mais en souverains. C'est avec un pas de maître qu'ils entrent dans la salle, avec un pas de maître aussi qu'ils gravissent la tribune. Voici Saint- Just qui vient lire son rapport sur le gouvernement récvlutionnaire ou un peu plus tard son autre rapport sur la police générale. Son visage, à la fois juvénile et sombre, semble figé dans une immobilité glacée ; quand ses grands yeux consentent à se lever, ils se promènent de côté et d'autre avec une expression inquiète, ardente et froide tout ensemble ; et l'on ne sait ce qui trouble le plus, son regard replié sur lui-même, ou son regard mobile qui cherche une proie. Ses discours sont longs, médiocres quoique non sans prétentions Httéraires, remarquables par une sorte de délire calme, tout surchargés de déclamations féroces aux désinences uniformes et lugubres, monotones et impressionnants comme roffîce des morts. De temps en temps une haute pensée, triste et grandiose, mais incomplète et arrêtée
(1, Moniteur, t. XIX, p. 692, (2) Ici. t. XX, p. m
à demi, à la manière d'une colonne funéraire brisée. Et l'auditoire contemple avec stupeur, avec effroi aussi, cet adolescent d'hier qui jadis n'était que lubrique, maintenant lubrique devenu sanguinaire sans cesser d'être lubrique, rêvant mort pour les autres, peut-être aussi pour lui, maniaque qui deviendra fou s'il ne finit jeune. En attendant on tremble, et il y a de quoi trembler, tant sont terribles les sentences qui tombent de la tribune ! « Ce qui constitue une république, dit Saint-Just, c'est la destruction totale de tout ce qui lui est opposé. » Et ailleurs : « Ceux-là seulsveulent briser les échafauds qui ont peur d'y monter. » Et ailleurs encore : « La pitié qu'on témoigne aux traîtres est un signe éclatant de trahison. » Cependant Saint-Just est souvent en mission, et sa main ne tient que par intervalles les rênes. Voici Robespierre, celui qui est toujours là, qui ne s*éloigne jamais ; celui dont Saint-Just n'est que le lieutenant ; celui qui observe, épie, scrute ; celui qui s'avance tantôt à pas précipités, tantôt par voie oblique, mais toujours en une ambition sans repos. Le 5 nivôse (25 décembre 1793), en son rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, il proclame cette maxime : « Le gouvernement de la République ne doit aux ennemis du peuple que la mort. » Et il énumère les ennemis du peuple : les généraux, les banquiers, les spéculateurs, les corrompus ; puis il y a ceux qui combattent la République, c'est-à-dire les modérés, et ceux qui la compromettent, c'est-à-dire les violents. Modérés ou violents, qui faut-il proscrire d'abord ? Entre les uns et les autres Robespierre semble tenir la balance égale, en une indécision cruelle, en une impartialité atroce. Et les Représentantaspplaudissent,plus enchaînés par la peur que par aucune caresse. Quiconque se sent le plus menacé est aussi le plus servile ; et dans ce Comité terrible, tous, à des degrés divers, obtiennent l'obéissance, tous jusqu'au méprisable Billaud-Varennes et jusqu'au cul-de-jatte Couthon. Tant de soucis exclut tout loisir. Quelle officine de travail
que ce pavillon de Flore qu'on appelle en ce temps-là le papillon de Végalité! Il y a les spécialistes : Carnet, Prieur de la Côte-d'Or, Jean Bon-Saint-André, Robert Lindet, hommes infatigables qui se consacrent aux opérations militaires, au matériel de l'armée, à la marine, aux subsistances. Il y a les politiciens : BJllaud-Varennes et CoUot d'Herbois, accolés le plus souvent l'un à l'autre et dignes l'un de l'autre ; puis Robespierre qui traîne après lui Couthon. Saint-Just vit replié en lui-même, trop concentré pour aucune amitié hormis celle de Robespierre, et promenant volontiers dans les camps sa rigidité inquisitoriale, sa taciturne omnipotence. Je ne parle pas de Prieur de la Marne, presque toujouts en mission, et trop occupé à proscrire dans l'Ouest pour être redoutable à Paris. Si domestiquée que soit la Convention, elle est officiellement souveraine, et U faut de temps en temps feindre de lui rendre compte. Barère — au début de la Révolution Barère de Vieuzac et maintenant Barère tout court — Barère est l'homme de cette charge, orateur disert, aux manières élégantes et à la conscience éteinte, avocat d'office qui ne sait que parler, mais peut parler toujours. Chaque soir, au pavillon de Flore, toutes les décisions de la journée, tous les arrêtés sont rassemblés, arrêtés de salut public, arrêtés de mort. Spécialistes et politiciens, tous, au bas des feuilles, apposent leurs noms pêle-mêle ; les modérés tels que Carnot font comme les autres, soit qu'ils jugent, dans l'aveuglement de leur conscience, que la signature est simple formalité, soit qu'ils estiment, en un aveuglement plus grand encore, que les responsabilités se diluent en se partageant et que les crimes collectifs ne tachent pas.
Tel apparaît le Comité de salut public. Il est le vrai maître, non cependant le seul maître : un peu au-dessous de lui, mais non loin de lui, un autre comité fonctionne ; le Comité de sûreté générale.
La Révolution a perfectionné l'art de dénoncer, comme la Prusse a, de nos jours, perfectionné l'art de la guerre. De même que le Comité de salut public tient les fils du gouvernement, le Comité de sûreté générale tient les fils de la délation. C'est le 14 septembre 1793 qu'a été fixée, après divers remaniements, sa composition définitive. Le plus actif est Amar : c'est le grand prescripteur de ses collègues : c'est lui qui accuse le 3 octobre 1793 les girondins, le 30 octobre Dulaure, le 28 novembre Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers, Julien de Toulouse, le 15 frimaire Rabaut-Saint-Étienne et Rabaut- Pommier, le 24 nivôse Fabre d'Églantine. Non loin de lui, très actif aussi, se montre le vieux Vadier, attentif à ses rancunes comme d'autres au bien public et attirant, depuis l'Ariège son pays natal jusqu'à Paris, ses ennemis personnels pour les pousser sous le couperet de la guillotine. D'autres émergent : Lebon qui ne fait que passer, ayant hâte d'être criminel ailleurs ; puis le peintre David et le représentant Lebas. Je me lasse de nomicer les autres, obscurs autant que malfaisants. Ces obscurs, ces malfaisants ne laissent pas d'ailleurs que d'être en crédit. Quiconque est le plus craint est aussi le plus influent. Je compte que, sur les douze membres du Comité nommés le 14 septembre, six ont été appelés, avant le 9 Thermidor, à présider la Convention.
Le Comité a dans les départements des auxiliaires à l'infini. Il y a d'abord en chaque commune les Comités de surveillance qu'on appelle aussi Comités révolutionnaires. Ils ont été institués au début (1) pour contrôler le passage et le séjour des étrangers. Bientôt la loi du 17 septe:nbre est venue qui les a chargés de dresser la hste des suspects : de là des droits prodigieusement agrandis, celui de conduire des enquêtes, d'ordonner des perquisitions, de saisir les correspondances, de rechercher les actes, les tendances, les amitiés
(1) Loi du 21 mars 1793 {Duvebgiee, Collection des lois. t. V, p. 207),
et, en fin de compte, de moltre en arrestation quiconque n'est ni assez pur, ni assez justifié. Outre les Comités de surveillance, il y a, pour aider le Comité de sûreté générale, les districts et les municipalités. Il y a encore les sociétés populaires qui vivent d'épurer les autres et de s'épurer ellesmêmes. Depuis la loi du 14 frimaire an II, il y a de plus, au chef-lieu de chaque district, les agents nationaux. Il y a enfin toute la légion des agents officieux répandus dans tout le pays et que, par un euphémisme ingénieux, on appelle les observateurs.
Tout favorise les dénonciations : les délateurs ont franchise postale avec l'accusateur public ; ils s'assurent par la dénonciation des autres l'impunité pour leurs propres méfaits ; ils sont stimulés par des primes, primes à qui, dans les pays révoltés, dénoncera les chefs de rebelles, primes à qui découvrira un émigré, primes à qui découvrira un prêtre. Nul discrédit pour l'espionnage ; bien au contraire des récompenses honorifiques : un jour, un tribunal, en condamnant deux prêtres à mort, décide qu'une expédition du jugement sera transmise, à titre d'hommage, au Comité de surveillance qui a dénoncé la victime (i). De Paris, le Comité de sûreté générale entretient et réchauffe le zèle. Il envoie des questionnaires aux administrateurs des districts : les autorités sont-elles à la hauteur? La loi du 17 septembre est-elle exécutée? Le fanatisme exerce-t-il encore son empire (2)? Sous ces excitations tout un peuple de délateurs surgit, entre- croisant les pièges où trébucheront les suspects, comme à la guerre, aux approches d'une forteresse, s'enchevêtrent les fils de fer perfides. La délation, on la retrouve partout. Si bas qu'on descende, on la reconnaît; si haut qu'on remonte, on la rencontre aussi. Un jour vient où le Comité de salut public est jaloux de l'autre Comité ; il entre en con-
(1) Jugement du tribunal criminel de Mirecourt, 25 brumaire an II {Archii'es nationales, BB', carton 15).
(2) Wallon, Histoire du tribunal révolutionnaire, t. II, p. 329,
t8i hisïoirl: keligieusk de la révolution
currence avec lui ; et, lui aussi, au pavillon de Flore, il organise un bureau de police.
On a décrit la Convention qui légifère, le Comité de salu'c public qui gouverne, le Comité de sûreté générale qui dénonce. La dernière des institutions de la Terreur est le tribunal révolutionnaire qui frappe.
Il a été établi par décret du 10 mars 1793, C'est à Paris qu'il siège. Il a été institué pour '.( punir toutes les entreprises contre-révolutionnaires, tous les attentats contre la liberté, l'égalité, l'unité, l'indivisibilité de la République, la sûreté intérieure et extérieure de l'État, tous les complots pour rétablir la royauté ou pour établir toute autorité attentatoire à la souveraineté du peuple ». Les jugements sont définitifs : nul appel, nul recours en cassation. A côté des juges siègent des jurés, mais plus propres à accroître l'anxiété qu'à rassurer. Ils sont nommés par la Convention, mais sur la présentation des deux Comités, renseignés eux-mêmes par l'accusateur public. Ils sont tenus d'opiner à haute voix ; ce qui les livre à toutes les influences extérieures et à toutes les suggestions de la crainte. Ils sont salariés à dix-huit livres par jour; ce qui les transforme en fonctionnaires et, comme la place devient enviable, les convie à toutes les servilités pour se perpétuer. Cependant, jusque vers l'automne de 1793, la procédure est à peu près réguHère quoique sommaire à l'excès, et les règles sont à peu près observées quoique les peines soient atroces. Dès cette époque, tout concourt à effacer par degrés toutes les traces d'humanité. Pour chaque affaire, il doit y avoir un tirage au sort des jurés ; mais, d'après de nombreux témoignages, à la désignation par le sort se substitue un choix arbitraire, fait suivant le besoin de chaque cause dans le cabinet du président. C'est non un tirage mais un triage, pour employer un mot qui, sous la réaction thermidorienne, fera fortune. Les mesures législa-
LA TERREUR iS3
tives se succèdent, avec une grande émulation de férocité. Un décret du 7 brumaire (1) autorise les jurés, quand un débat a duré trois jours, à se déclai'er suffisamment instruits et à clore les débats. Un décret du 17 ventôse (2) ravit aux accusés le bénéfice du partage des voix. Un peu plus tard, un décret du 15 germinal (3) décidera que tout accusé, coupable d'avoir manqué de respect à la justice nationale, sera mis hors des débats qui continueront sans lui. Enfin sera rendue la fameuse loi du 22 prairial (4) qui abolira l'instruction préparatoire, supprimera les défenseurs, déclarera superflus les témoignages et transformera les procès en une simple constatation d'identité.
Le régime de la Terreur est consacré par les lois, est organisé dans les institutions. Qui l'établira sur toute la France? Les principaux agents de propagande sont les Représentants du peuple en mission.
Les missions confiées aux représentants du peuple se référèrent, suivant les époques, à des objets divers : en mars 1793, la levée de 300000 hommes ; un peu plus tard, l'inspection et la surveillance des armées ; enfin, en nivôse an II, l'organisation du gouvernement révolutionnaire. Quelle que fût l'étiquette, le principal souci fut, je ne dis pas pour tous, mais pour un grand nombre d'entre eux, la politique intérieure à conduire et la Terreur à consolider.
(1) 28 octobre 1793.
(2) 7 mars 1794.
(3) 4 avril 1794.
(4) 10 juin 1794.
284 HISTOlRi: RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
Leurs pouvoirs sont illimités. Quelle analyse serait assez subtile pour pénétrer tout ce que ce mot éveille en eux? Sur les bancs de la Convention, confondus dans la foule de leurs collègues, ils étaient enveloppés d'obscurité, courbés sous beaucoup de servitudes. Maintenant ils sont souverains, vraiment souverains, souverains comme nul ne l'a été. Chemin faisant ils ont ruminé ces pensées, tandis qu'à chaque relais les maîtres de poste, avec une crainte révérentielle, les saluaient. Les voici arrivés. Dans l'hôtellerie où ils sont descendus, tout est en rumeur. Les autorités s'agitent effarées, ne sachant ce qui plaira le mieux, l'étalage de la pompe ou l'austérité républicaine. A tout hasard, la garde nationale a pris les armes. Magistrats, administrateurs, tous attendent, assurés de visage, tremblants de peur. L'homme qui suscite tant d'émoi ne laisse pas que d'être lui-même troublé, et l'embarras s'accroît par les efforts pour affecter l'aisance : de là l'outrance, le convenu, quelque chose qui est d'un rôle appris, non de la vie réelle. Celui-ci fait parade de rigidité et refuse de recevoir ou de rendre aucune visit-3 : tel en Alsace Saint- Just ; celui-là au contraire s'indigne pour la pénurie des hommages : tel Lequinio à Fontenay (1). Il y a ceux qui, comme Lecarpentier dans la Manche, affectent dès l'abord de se montrer satisfaits, bénins, presque débonnaires. Il y a ceux qui, comme Lebon à Cambrai, débutent par la fureur, brisent les meubles et font voler en éclats les lustres (2). Il y a ceux qui entrent dans les villes en conquérants : ainsi pénétrent dans Bordeaux, par une brèche ouverte, les représentants Ysabeau, Baudot, Chaudron-Rousseau, Tallien (3). D'autres, sans s'inquiéter du reste, vont bien vite au plus pressé qui est de proscrire : tel se montre Prieur de la Marne qui n'arrive dans le Morbihan
(1) Chassin, la Vendée patriote, t. IV, p. 48.
(2) Deramecoukt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution t. III, p. 213.
(3) Aurélien VniE, la Terreur à Bordeaux, t. I*', p. 409.
que pour mettre (ce sont ses propres expressions) la Terreur à l'ordre du jour et pour emprisonner administrateurs et magistrats (1).
Pouvoirs illimités ! A l'oreille des nouveaux maîtres résonne sans cesse ce mot troublant et tentateur. Ils se le disent, se le répètent, comme pour bien s'assurer que c'est d'eux qu'il s'agit. Pour s'en mieux convaincre, ils revêtent leur uniforme : un chapeau à plume montant toute droite, une large ceinture tricolore, des pistolets, un grand sabre, des culottes blanches, de hautes bottes. Ainsi s'afîublent-ils, huissiers, procureurs, avocats, marchands. Et personne ne sourit, tant la peur a tué l'ironie ! Oui, ils peuvent oser. Nul frein en eux-mêmes, ni celui des lois puisqu'ils sont au-dessus des lois, ni celui de la tradition puisqu'ils se jugent appelés à la briser, ni celui de l'opinion puisqu'ils sont venus pour la diriger non pour la subir, ni celui de la religion puisqu'ils se sont persuadé qu'elle n'est qu'imposture. Au dehors, nul obstacle. Toute force organisée est pour eux ; tout ce qui serait contre eux a été anéanti par la mort, dispersé par l'exil, énervé par la persécution, réduit par la peur. Bien mieux, l'ancien régime leur prête son cadre, comme une maison déménagée, mais encore debout, prête l'appui de ses gros murs à qui l'a saccagée ; dans les bureaux des départements, de vieux modèles, qu'il n'y a qu'à copier, leur fournissent les formules de l'ancienne servitude. Dans leurs discours ils invoquent le salut public comme jadis on invoquait la volonté royale. « Laissez passer la justice du roi, disait-on jadis, y Et le peuple se courbait, docile, doucement gémissant, à moins que tout à coup il ne s'exaspérât. Il se courbe encore aujourd'hui, docile comme autrefois, plus docile même; car il retient son murmure, tant il sent que les nouveaux dominateurs sont plus impitoyables que les anciens.
Donc c'est la toute-puissance et sans contrepoids. La
(1) Pierre Bliard, Prieur de la Marne, p. 31 et 98.
plupart de ces nouveaux venus sont d'esprit étroit, violent et court. Une élévation si subite exalte leur cerveau et le surcliauffe jusqu'à éclatement. Ils sont à la fois enivrés de ce qu'ils peuvent tout vouloir, et perplexes pour choisir ce qu'il faut vouloir d'abord. Envie, haine, orgueil, luxure, appétit de bonne chère, tout ce que ces hommes portent en eux de perversité bouillonne, chaque vice aspirant à s'échapper le premier. L'envie est ce qui gonfle le plus, et c'est la grosse pustule qui crève d'abord. Souvent ces parvenus se retrouvent en leur propre pays. Avec une implacable fidélité de rancune, ils revoient les lieux. La longue absence a comme fixé et solidifié les images, tant celles-ci se retrouvent avec une netteté que n'auraient pas les choses non quittées ! Ici est la demeure d'un haut magistrat qui a eu le malheur de les couvrir de son ombre, eux les petits bourgeois en quête de profits, eux les menus gens de loi que la justice royale ne faisait vivre qu'à demi, eux les huissiers du présidial ou du Parlement. Plus loin, voici un porche et des fenêtres qu'ils reconnaissent bien : là se réunissait l'Académie de la province : là ils ont lu des vers ; pendant qu'ils lisaient, celui-ci a souri, celui-là a ri, un troisième s'est levé d'ennui ou de dédain. Plus loin encore, voici, toute recueillie à l'ombre de la cathédrale, une maison modeste, confortable cependant, d'aspect recueilli et bien clos : là habitait un vieux chanoine qui jadis a pourvu à leur éducation, et le souvenir même du bienfait les brûle de honte. Ils haïssent en leur nom, au nom de leurs pères aussi ; à des humiliations héréditaires répond l'envie héréditaire, amassée en trésor, demandant à se dépenser en une seule fois ; et si d'aventure quelque scrupule les prend, ils s'amnistient d'envier par la pensée qu'ils vengent ceux qui ne sont plus. Leur haine s'étend aux choses : seigneuriales demeures, hautes tours, clochers, ces choses semblant symbole. Devenus grands (ils le cruii'ut du moins), ils aspirent à abattre tout ce qui était déjà grand quand ils étaient, eux, humbles et petits. El qui
les empêcherait de 'léti-uire, de niveler, de raser? Ils incarnent en eux la Convention qui, oile-môme, incarne le peuple ; et le peuple — qui est Dieu et môme le seul Dieu — peut tout. — L'envie est à l'avant-garde de leurs vices. Le reste suit, marchant en troupes comme des bandes de loups. Plusieur3 jugent qu'il y a quelque chose de plus opportun que d'abattre les belles demeures, c'est de s'y établir. Voici Carrier à Nantes à l'hôtel de la Villestreux, en attendant qu'il cherche dans la banlieue une villa propice à ses débauches : voici, à Dijon, Bernard de Saintes qui se carre dans le somptueux log's du premier président. Le départ des nobles, des riches bourgeois, a laissé sans emploi beaucoup de maîtres d'hôtels ou de cuisiniers ; le jour, on célèbre Sparte dans les banquets populaires ; le soir, à huis clos, les fourneaux s'allument, et l'on s'enivre du vin des aristocrates. — Bientôt la chair repue se gonfle et se raidit de désirs. Cependant, au rang où l'on est monté, plusieurs sont travaillés de lubricités ambitieuses. Ils regardent bien au-dessus d'eux, à des hauteurs où leurs yeux n'auraient osé se porter. Il y a là des grâces, des élégances jusqu'ici insoupçonnées, qui surexcitent à la fois leur fatuité de parvenus et leurs appétits de polissons. Décidément, pensent-ils, il y a des cas où il vaut mieux posséder que proscrire. C'est l'heure des intimidations atroces. Ils se montrent ce qu'ils sont, brutaux et roués, agressifs et suffisants, sensibles et goujats. La résistance les exaspère. Tout allumés de passion, ils lancent au loin leur hennissement de luxure. N'ont-ils pas — là aussi — des pouvoirs illimités? Lubricité, férocité, les deux instincts se rejoignent, bien faits pour se comprendre et se compléter. — A travers l'envie, la haine, la gueulerie, les débauches, se retrouve la peur. Ces tyrans sont troublés presque autant que gi'isés de leur grandeur. Ils ressentent le vertige d'être seuls, si haut : au-dessous d'eux rien que des victimes, puis toute une troupe d'aboyeurs, prêts — s'ils veulent revenir en arrière — à les dénoncer. Ne pouvant s'arrêter, ils se
précipitent, talonnés eux-mêmes par quiconque est pire qu'eux ; et, après avoir été féroces à force d'envier ou de haïr, ils continuent de l'être à force de trembler. En leur extraordinaire destin, une image, par intervalles, les obsède, celle de la précarité de leur domination. Ils tressaillent sous la vision terrible, puis ils se ressaisissent. Ils ont appris le latin — jadis chez les Oratoriens — et ils répètent ce mot des anciens : Carpe diem. Oui, ils cueilleront tout ce que le jour présent peut leur apporter de voluptés; oui, ils bourreront leur vie puisque aussi bien elle doit être courte ; et alors, en une sorte de frénésie qui n'est plus d'un esprit sain, d'autant plus violents qu'ils sont moins assurés, ils hâtent tout, précipitent tout, condensent tout, débauche, ivresse, excès de pouvoirs, vengeance. — Tels apparaissent les maîtres de la Terreur. Mais, à travers ces traits généraux, combien ne se révèlent pas de types divers ! Il y a les fanatiques farouches, comme Saint-Just, figés dans leur fanatisme, et bien résolus à ne recevoir et à n'accorder aucun pardon. Il y a les grisés de mots, et ceux-là sont légion. Il y a les âmes sombres, tristes et violentes, sortes de maniaques mal venus, vivant dans un rêve funèbre et sanglant. Il y a les contempteurs de la vie humaine, théoriciens sinistres qui sont parvenus à se persuader que l'unique fin des êtres est de communiquer le jour à d'autres êtres destinés euxmêmes à périr. Il y a les inconscients qui poursuivent leur route, impassibles, les yeux sans regard quoique ouverts, avec une tranquillité de somnambule. Il y a enfin les scélérats tout court et qui ne méritent pas qu'on ajoute rien à ce mot. — Ce qui confond le plus, c'est, chez plusieurs de ces hommes, une aisance singulière à conduire tout de front, grands débordements de jouissances et petites aises, cruautés inouïes et effusions sensibles. Qu'on lise leur correspondance. Ils n'oublient rien, leurs chevaux, leurs bagages, leurs indemnités. Ils ont leurs exigences de santé, leur dilettantisme. Couthon, prescripteur en Auvergne, puis à Lyon, écrit à Saint-
Just le 20 octobre 1793 : « Je voudrais aller respirer un peu l'air du Midi (1). « Ces frénétiques ont leurs heures de détente ou de loisir : celui-ci demande qu'on lui envoie Horace, celuilà qu'on lui prête un volume d'Helvétius. Plusieurs de ces Représentants, même parmi les plus impitoyables, se montrent époux et pères très tendres. Ils appellent leur femme leur « chère moitié «, parlent avec attendrissement de leur fils Brutus ou de leur fille Cornélie. Quelques-uns se montrent aussi d'excellents calculateurs domestiques : c'est ainsi qu'ils envoient chez eux des provisions, des étoffes, do la chandelle, prises, dit-on (mais la chose n'est pas toujours prouvée), dans les demeures des aristocrates. Dès que ces grands proscripteurs ne tuent pas, aussitôt ils embrassent. Ecrivant à Couthon, Châteauneuf-Randon, l'affreux tyran des Cévennes, finit en ces termes. « J'embrasse ta chère femme, si elle le permet la bonne amie, les bons amis et Maignet (2). Et Maignet luimême, celui qu'on a nommé le bourreau du Midi, à la suite de la lettre où il sollicite de Couthon la création d'un tribunal révolutionnaire, ajoute ce post-scriptum où s'entremêlent la prévoyance pratique et le sentiment : « Ton sucre, ton café, ton huile sont en route. Tu recevras le tout sous peu de jours. Rappelle-moi au souvenir de ta chère moitié ; une embrassade à ton petit Hippolyte (3). »
II faut ressaisir ces hommes-, car c'est en eux que s'incarne le Terreur provinciale, bien plus terrible en beaucoup de lieux que la Terreur parisienne.
(1) Papiers trouvés chez Robespierre, pièce n" 62.
(2) Attlard, Recueil des actes du Comité de salut public, t. IX, p. 27 ' .
(3) Papiers saisis chez Robespierre, pièce n° 108.
T. iir. 19
Ils ont le droit d'arrestation ; ils l'ont en vertu de leurs pouvoirs illimités, ils l'ont en vertu de la loi des suspects. Donc les voici qui, dès le premier jour, recherchent les malveillants, les aristocrates, les fanatiques. Leur mission les a-t elle ramenés dans leur pays? Ils fouillent à travers leurs souvenirs, à travers leurs rancunes aussi. Arrivent-ils en étrangers? Ils ont pour auxiliaires les Comités de surveillance. La délation, les propos recueilhs par la rumeur pubhque fournissent les premiers renseignements. Puis il se trouve souvent que les intéressés, se sentant surveillés, croient habile de solliciter un certificat de civisme ; or, en sortant de leur cachette, ils s'offrent à leurs ennemis. Le Comité les interroge. « Que faisais-tu sous le tyi-an? Que fais-tu aujourd'hui? Quelle était ta fortune avant la Révolution? Quelle est-elle aujourd'hui? Depuis quand fréquentes-tu les sociétés populaires? Quelles preuves de civisme as-tu données? » Les malheureux se taisent, balbutient, s'évadent en hâte, puis, tout tremblants, tout repentants aussi, s'efforcent de se faire oublier. Mais désormais ils sont connus. ils sont notés, ils sont enserrés dans des griffes qui ne lâchent point leur proie. Cependant les enquêtes se poursuivent : celui-ci n'a « payé sa contribution patriotique qu'à la troisième sommation » , celui-là n'a pas paru aux assemblées de section ; un autre « a refusé avec dédain sa paye de garde national » ; un quatrième n'a pas fréquenté les clubs ; un cinquième les a fréquentés, mais « s'est permis de causer pendant les discours ». Les paroles sont incriminées et pareillement le silence : celui-ci «n'a jamais manifesté qu'une indifférente froideur pour la liberté et l'égalité » ; celui-là a n'a jamais formulé en public aucune opinion sur les événements de la Révolution ». L'opulence est coupable, et non moins la misère ; l'un est suspect « parce qu'il est le plus riche de la commune » ; l'autre, dans le même district, est suspect aussi « parce qu'il est pauvre » et par suite capable de tout. Suspects, les roturiers aussi bien que les nobles : un marchand
f a porté un craipe à la mort de Louis XVI », suspect ! Un maître à danser a, dit-on, témoigné sa joie de la perte de Mayence, suspect 1 Un coiffeur de Besançon a été jadis « Vhomme de frisure des conseillers du Parlement », suspect I Il y a des gens suspects par profession : tels en Alsace les anciens baillis, les anciens gardes forestiers et seigneuriaux- II y a aussi, il y a surtout les suspects pour fanatisme : un paysan d'Alsace « parce qu'il a prié le chapelet », un tailleur « parce qu'il doit avoir allumé la sainte lampe », un journalier « parce qu'il n'a pas dénoncé un prêtre réfractaire qui disait sa messe dans la commune ». Les femmes ne sont point exemptes : celle-ci est arrêtée parce qu'elle est « babillarde et aime à causer avec les personnes de sa caste », celle-là parce qu'elle « a favorisé l'émigration de son époux et est aussi spirituelle que son mari est simple ». Ainsi statuent les Comités de surveillance (1). — Les Représentants les stimulent, les gourmandent. En une instruction du 19 nivôse, Maignet, envoyé dans les Bouches-du- Rhône et le Vaucluse, s'exprime en ces termes : « La dénonciation est pour le simple citoyen une vertu ; pour les fonctionnaires publics elle est un devoir rigoureux. » « Il importe, ajoutet-il, de surveiller non seulement les suspects, mais ceux qui jusqu'ici ont échappé à la loi en cachant leur inclination contre -révolutionnaire ou en s'envcloppant d'obscurité. Demandez-leur ce qu'ils ont fait pour la Révolution ; et, s'ils en ont été les froids spectateurs, assurez-vous de leur personne (2). » « Courage, écrit de son côté Prieur de la Marne, continuez la surveillance la plus active, et ça ira (3). » Ces
(1) Voir sur les motifs de la suspicion : Duchatkliee, la Révolution en Bretagne, t. III, p. 128, 144, 150 et passim. ■ Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. IV, p. 505-511. — Archives nationales,KF^^, 135. — Recueil des pièces authentiques sur la Révolution àStrasbourg, t. I", p. 224, pièce n° 110. — Bliard, Prieur de la Marne, p. 168 et suiv., et passim, etc.
(2) Collection des arrêtés du Représentant Af a igneJ, Bibliothèque nationala.
(3) BOARD, Prieur de la Marne, p. 181.
proconsuls — car on peut les appeler de ce nom — ne se contentent pas d'exhorter, ils opèrent eux-mêmes : celui-ci ne s'est pas levé quand le Représentant est entré au théâtre ; celui-là n'a pas assisté à la fête do la Raison ; cet autre, qui est un ancien receveur des tailles, y a assisté, mais « avec un maintien irrespectueux, un air sec et plein d'arrogance » : de là autant de metifs de suspicion. En Normandie, une femme, la marquise de Rubelle, est déclarée suspecte par 1? député Siblot, sous prétexte que, de ses deux fils, l'un a été incarcéré dans une maison d'arrêt, et l'autre « a été tué à l'Abbaye (1) ». Parfois la proscription s'applique à toute une catégorie de citoyens : c'est ainsi qu'Albitte dans l'Ain (2) et Dartigoeyte dans le Gers (3) décident que tous les anciens nobles, de dix-huit à soixante-dix ans, seront incarcérés. Cependant ces nobles laissent à leur domicile des enfants : Albitte décrète que les garçons seront remis aux soins et à la surveillance d'instituteurs choisis par les districts ; quant aux filles, elles seront confiées, « soit collectivement, soit séparément, à une ou plusieurs citoyennes, mères de famille, généralement distinguées par leurs mœurs et leur patriotisme ». Albitte qui n'oublie rien ajoute, par un article complémentaire, que le prix de la pension et de l'instruction sera prélevé sur les biens des détenus (4).
Parmi les suspects, quelques-uns obtiennent, soit d'être détenus chez eux avec ou sans gardiens, soit d'être internés dans l'enceinte de la ville. Est-ce humanité? N'est-ce pas aussi que les prisons sont trop petites? On est obhgé de créer de nouveaux lieux de détention. Beaucoup de couvents sont là, encore sans appropriation. En hâte on s'en empare. En combien de villes n'y a-t-il pas la prison des
(t) Arrêté du 28 ventôse an II, reproduit par Scioxtt, Histoire de la constitution civile du clergé, t. IV, p. 255.
(2) Archives nationales, AF", 83, registre 613.
(3) Arrêté du 14 germinal [Archives nationales, AF", 105, registre 775).
(4) Archives nationales, AF", 83, registre 612.
Vrsiilines, la prison des Carmélites, la prison des Annonciades, la prison du Petit-Couv>ent, la prison des Grands- Carmes! Dans le réfectoire, dans la salle capitulaire, des matelas sont jetés ; à défaut de matelas, on sème la paillt dans les cloîtres ; on abat les murs qui séparent les cellules. Les lieux sont étranges, les hôtes aussi. Les royalistes purs ont été rejoints par les Feuillants, les Feuillants par les amis des Girondins, les prêtres insermentés par les prêtres constitutionnels. Puis il y a ceux que poursuivent des haines privées, ceux qui, injustement accusés, n'ont pas daigné descendre à se justifier, ceux qui n'ont pu prouver qu'ils n'étaient pas suspects, ceux qui, étant savants, vertueux, intègres, ne sont plus faits pour demeurer libres, ceux qui ont été arrêtés sans savoir pourquoi et ne le sauront jamais. Plusieurs qui étaient naguère en crédit, reconnaissent les lieux : hier ils sont venus ici en magistrats qui proscrivent ; ils revoient sur les armoires des sacristies les traces des scellés qu'ils ont posés ; ils croient entendre encore, à la porte de la chapelle, la protestation de l'abbesse ; ils retrouvent les parloirs, les escaliers que jadis, eux marchant en tête, la force publique a envahis ; et ils demeurent stupéfaits de ce que, venus naguère en confiscateurs, ils n'aient fait que se préparer à eux-mêmes une prison. Cependant les Représentants exultent. Ils créent des mots pour classifîer les rigueurs. L'ennemi, c'est à Nantes et à Lyon le négociantisme ; à Bordeaux le fédéralisme; à Dijon, à Rennes, ces villes parlementaires, la rohinocratie ; et partout c'est le sacerdoiisme.
"Vers les redoutables envoyés de la Convention montent les cris suppliants des mères, des filles, des épouses. Les nouveaux venus se sont cuirassés contre la clémence. A Arras, sur la porte de son cabinet, Lebon trace cette inscription : « Celui qui viendra ici pour solliciter un élargissement ne sortira que pour aller en arrestation (1). » A Poitiers
(1) Rapport fait à la Convention nationale au nom de la Commission des 21 établie pour examiner la conduite de Lebon, pièce 6 et pièce 39.
e94 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTIOiV
est placardée une affiche pareille. Cependant la corruption obtient parfois ce que n'arrache point la pitié : à Bordeaux, Tallien vend les grâces ; à Strasbourg, des mises en liberté 30Dt accordées à prix d'argent (1). Et l'on ne sait qui est le plus odieux, celui qui fait commerce de faveurs, ou celui qui 3hâtie la prière.
Rien ne sert d'emprisonner si l'on ne dépouille. Ainsi pensent en général les proconsuls. Ce qu'ils pensent, ils le font. A Strasbourg, le 10 brumaire, Saint-Just décrète une contribution de 9 millions à prélever sur les suspects, sur les riches, et qui devra être acquittée dans les vingt-quatre heures (2) ; dans le même temps, des commissaires civils, agissant au nom des Représentants, se répandent dans le Bas-Rhin et taxent arbitrairement ceux qu'ils jugent aisés : les gens de Stutzheim donneront 150000 livres ; ceux d'Offenheim 30 000 livres, ceux de Molsheim 367 000 livres, ceux d'Oberhenheim 402000 livres, ceux de Rosheim 507 000 livres, ceux de Mutzig 114 000 livres (3). Les Juifs là-bas passent pour riches. « Ne serait-il pas convenable, écrit le Représentant Baudot, de s'occuper d'une législation guillotinière à leur égard (4) ? » En attendant la législation « guillotinière », on proclame la prééminence des assignats sur la « vile monnaie de métal qui corrompt le cœur et glace l'âme des riches ». Le métal étant déclaré vil, on ne garde aucun scrupule à le confisquer. Le 6 pluviôse, Baudot et Lacoste ordonnent l'échange de 10 millions en or contre 10 millions en assignats ; le 6 ventôse, nouvel arrêté ordonnant l'échange de 5 millions en numéraire contre 5 millions en papier (5). Telles sont les mesures prises en Alsace. Le même système
(1) Recueil de pièces authentiques sur la Révolution à Strasbourg, t. !•', p. 221, pièces 105 et 106.
(2) IbùL, p. 13, pièce 12.
(3) Ibid.. p. 174, pièce n" 96.
(4) lettre du Représentant Baudot, 29 brumaire {Recueil authentique, etc.. t. II, p. 127).
(5) Archives nationales, AF", 135.
prévaut dans le Berry où le Représentant Laplanche, agissant par ses sous-ordres, lève 249 000 Ii\Tes dans le district de Vierzon, 313 000 dans le district de Sancerre (1). Dans le département de l'Ain, Albitte frappe d'amende ceux qu'il élargit (2). Le Midi n'est pas plus épargné que l'Est et le Centre. En Provence, Maignet, par arrêté du 22 pluviôse, confère au tribunal révolutionnaire des Bouches-du-Rhône la faculté de condamner, même en cas d'acquittement, à une amende qui sera proportionnée à la fortune, au nombre des enfants, à la gravité des fautes et des négligences. Et docilement le tribunal, le 29 ventôse, répartit entre neuf prévenus une contribution de 56 550 livres (3). Un peu plus tard, Maignet, plus inventif encore, imagine un impôt sur les détenus riches : le produit servira à indemniser le Comité de surveillance, à acquitter le traitement du concierge et des employés de la maison d'arrêt, à payer la nourriture des détenus pauvres, à solder les frais de conduite des prisonniers et, ajoute Maignet en ironiste sérieux, à « couvrir les dépenses des nouvelles arrestations (4) y.
A force d'être ignorant, on se croit capable : de là, chez tous ces proconsuls, une fatuité omnipotente qui ne doute de rien. Ils changent les circonscriptions administratives ou judiciaires : ainsi font le Représentant Javogues dans la Saône-et-Loire, et le Représentant Mallarmé dans la Moselle. Ils édictent des peines en des arrêtés d'une brièveté tranquille : ainsi fait en Touraine le Représentant Guimberteau ; ainsi fait un Provence Maignet qui déclare punissable de mort quiconque pétrira du pain chez lui ou détiendra des aimes sans être muni d'un certificat de civisme (5). Ils
(1) Campaqnac, les Délégués du Représentant Laplanche dans le départe ment du Cher (revue la Révolution, octobre 1902).
(2) Archives nationales, AF'', 83, registre 613.
(3) Ibid., BB'. 9.
(4) Arrêté du 26 germinal an II (Collection des arrêtés du Représentant Maignet).
(5J Arrêtés des 8 et 23 ventôse an II {ibid.).
déportent de leur propre autorité des populations entières : ainsi décident les Représentants Pinet et Cavaignac qui prescrivent la transportation à l'intérieur des habitants de plusieurs communes basques soupçonnés de complaisance pour les Espagnols (1). Ils départagent les juges avec une omniscience infaillible : tel est le cas des Représentants Baudot et Lacoste qui viennent d'instituer en Alsace un tribunal ambulant. « Les peines seront déterminées, disent-ils, par les décrets, ou par les arrêtés des Représentants; » puis ils ajoutent : « En cas d'insuffisance ou de contradiction, le tribunal s'en référera aux Représentants qui statueront de suite (2). » Pour compléter les usurpations, il ne reste plus qu'à lever des troupes. Les délégués de la Convention n'y manquent point : à la fin de l'automne, une armée révolutionnaire parade dans Strasbourg : vers le même temps, Garnier de Saintes, dans le Maine, décrète la création d'un corps dit « corps des dragons de la Montagne » : à Nantes, Carrier organise une compagnie soldée qu'on appelle la compagnie Marat.
Les rois, sous l'ancien régime, étaient censés tout savoir. Eux aussi savent tout, comme les rois. C'est un touche-àtout universel, avec toutes les témérités de l'incompétence. Ils proscrivent les nobles ; mais qui est noble? Et les voici juges de noblesse. Certaines femmes d'émigrés ont recouru au divorce pour éviter la confiscation, puis, pour assurer leur salut, se sont unies à des roturiers. Que vaut cette nouvelle union? Et du même coup voici les proconsuls juges de la sincérité des mariages. Le lendemain, les voici économistes ; et ils règlent les conditions du travail, les rapports entre patrons et ouvriers, l'approvisionnement des marchés, les salaires des domestiques. Ils fixent à leur gré la résidence des citoyens : c'est ainsi qu'Albitte dans l'Ain (3), Lefiot dans
(1) Arrêté du 13 ventôse an II Archives nationales, AF", 133, registre 1014).
(2) Arrêté du 6 pluviôse an II {Archives nationales, AF", 135, liassei038).
(3) Arrêté du 15 pluviôse {A/chives nationales, AF" 83, registre 610).
la Nièvre et dans le Cher (1), afin de tenir dans la main tous ceux qui possèdent, prescrivent que les propriétaires qui se sont retirés à la campagne depuis le commencement de la Révolution, seront tenus de rentrer sans délai dans les villes. — En tous ces hommes, il y a du metteur en scène et de l'histrion, du déclamateur et de l'agité. Ils arrêtent, ils confisquent, ils terrifient, mais ils amusent aussi. Ils sont organisateurs de fêtes : il y a les fêtes graves, fêtes de la fraternité, fêtes de la pliilosophie où pontifient les jacobins, sortes de doctrinaires qui remplissent dans la Révolution le rôle de la tribu de Lévi dans le peuple juif : il y a les fêtes folâtres, terminées par des repas dont « les frais sont pris, comme l'annonce un jour Maignet, sur les biens des aristocrates » : il y a aussi les représentations théâtrales ; mais peut-on les appeler des fêtes? Malheur si la salle est vide, car on imposera aux absents une contribution ; malheur si on n'écoute pas, car on deviendra suspect ; malheur si l'on conteste au Représentant le droit d'avoir une loge grillée, car incontinent l'on sera arrêté.
Qui pourra se dégager de toutes ces malfaisances ? Parmi les magistrats, parmi les administrateurs, plusieurs, tout écœurés, voudraient s'éloigner, sauver ce qui leur reste d'honneur. Hélas ! ils sont rivés. Non seulement il y aurait péril à démissionner, mais il y a danger à refuser les fonctions publiques quand elles sont offertes. Quelques-uns essayent de se dérober. Ils invoquent leur santé, leur âge, leurs occupations, leurs soucis de famille, leur inexpérience ; mais la volonté péremptoù-e des proconsuls rejette toutes les excuses ; et tout citoyen désigné est tenu de se rendre à son poste, sous peine d'être déclaré suspect et détenu jusqu'à la paix (2).
(1) Rapport fait par Lefiot, député de la Nièvre, è la Convention sur sa mission dans la Nièvre, le Cher et le Loiret {Archives nationales, AF", 128).
(2) Arrêtés, 13 ventôse et 13 floréal an II {Collection des arrêtés du Représentant Maignet).
C'est qu'il faut aux Représentants en mission beaucoup d'auxiliaires ; car il y a beaucoup de mal à faire et ils ne peuvent l'accomplir tout seuls ; aussi, pour être funestes à souhait, ils se sont pourvus de sous-agents.
Ils ont d'abord à leur service les Comités de surveillance. Nous en avons déjà parlé, mais on ne saureiit trop y revenir. Tout ce que font les proconsuls, les Comités de surveillance le font en sous-ordre. Ils enquêtent, ils perquisitionnent, ils arrêtent. En certains départements comme la Haute-Vienne, ils dressent, à coté des listes de suspects, des listes de modérés. Et à ces modérés ils imposent des taxes, taxes obligatoires, car si on ne les acquitte, on passera du rang de modéré à celui de suspect. Ces taxes, désignées d'un nom à la fois sentimental et comminatoire, s'appellent « taxes fraternelles et correctionnelles ». Des documents authentiques permettent d'établir à quel taux, à Limoges, les modérés se feront pardonner d'être modérés : celui-ci qui s'appelle Muret fils payera 10 000 livres : celui-là qui s'appelle Grellet- Desprades payera 25 000 livres ; cet autre qui se nomme Colomb payera comme Muret 10 000 livres (1). Parfois l'impôt se prélève sous une forme plus brutale. Un jour, le Comité révolutiormaire de Thionville envoie cet avis : « Sous peine d'être traité révomtionnairement, le nommé CoHignon, aubergiste, payera dans les trofs heures entre les mains du commissaire Remoissenet la somme de 1 000 livres (2). » Cependant les membres des Comités de surveillance ont, entre toutes leurs charges, celle d'ouvrir les lettres. Loin de répugner à la besogne, ils s'en vantent ; en l'un des rapports datés de la frontière suisse, je lis ces mots : « L'ouverture des lettres se fait toujours ici avec la plus scrupuleuse fidélité. »
(1) Rapport de la mission de Chauvin, Représentant du peuple, sur les désordres des déparlements de la Vienne, de la Haute-Vienne et de la Creuse pendant Van II de la République, p. 56-59.
(2) Wallon, les Représentants en mission, t. V, p. 27.
Outre les Comités de surveillance, les proconsuls ont d'autres instruments : les membres des municipalités, ceux des districts, ceux des sociétés populaires. En outre, un décret du 30 avril 1793 les a autorisés à confier leurs pouvoirs à des délégués. Le plus osé à pratiquer cette substitution est Laplanche. Vers la fin de septembre 1793, il partage le département du Cher entre six agents. Et ces hommes aussitôt se répandent dans le pays. Au hasard, ils abattent les croix, les chapelles. Un jour, ils ordonnent la démolition d'une église pour donner du travail aux ouvriers. Ils répartissent les contre-révolutionnaires en quatre classes : les aristocrates, les modérés, les riches égoïstes, les patriotes froids ; et ils les taxent tous. Chemin faisant, on leur désigne la maison d'un ancien fermier général, et ils lui imposent en passant une contribution de 20 000 livres. Ils continuent leur route : ici ils suppriment une paroisse ; là ils nomment un curé que d'ailleurs ils emprisonnent le lendemain ; plus loin ils prescrivent la démolition de deux tours qui ont des airs de château fort. Au bout d'un mois, ils reviennent à Bourges, rendent compte à Laplanche ; et l'un d'eux termine son rapport par ces mots : « Mes opérations paraissent avoir obtenu l'assentiment du peuple (1). »
Aux Représentants, tout vient aboutir. En leur cerveau étroit et surchauffé, des idées informes s'agitent, avec un bourdonnement de guêpe dans une courge vide. Ils ont lu quelques livres, retenu quelques formules, et appellent cela avoir des principes. Au désordre des pensées correspond une langue désordonnée aussi. Nulle proportion entre les choses et les mots, mais dans les expressions une redondance à la fois terrifiante et grotesque. On n'accepte pas une mission, on y « vole ». On n'abat point ses ennemis ; on leur fait « mordre la poussière ». La liberté apparaît comme « une
(1) Camfagnac, les Délégués du Représentant Laplanche dans le départe» ment du Cher (revue la Révolution, octobre 1902),
vierge à laquelle il ne faut d'autre appui que le bras de sa sœur l'égalité ». On appelle cela faire des discours « analogues aux circonstances ». Tout se gonfle en expressions métaphoriques. Le canon se nomme « l'organe tonnant de la liberté ». Les couteaux deviennent des poignards et même, de préférence, le poignard de Brutus. Les bataillons de Tyrannicides se comptent par milliers. Un simple piquet de garde nationale figure une « forêt de baïonnettes ». Puis l'antiquité fournit ses réminiscences : le brasier de Scœvola, la trahison de Manlius, l'exil de Cicéron. Ainsi parlent les délégués de la Convention. Ce qui n'empêche pas le Représentant Baudot d'écrire un jour : « Les phrases longues appartiennent aux monarchies : le laconisme est le propre d'une république. » Et il ajoute que quiconque fera une pétition de plus de deux lignes « sera suspect de vouloir mettre des longueurs à la Révolution (1) ».
Au milieu de leur omnipotence, tous ces proconsuls ressentent tout à coup une grande inquiétude. Dans les liasses de papiers que le courrier leur apporte, ils peuvent lire le décret du 14 frimaire. Ce décret fameux, en fortifiant le Comité de salut public, limite en plusieurs manières les pouvoirs des Représentants en mission : ils ne pourront désormais ni lever de taxe, ni organiser de forces révolutionnaires, ni se réunir en conciliabule, ni prononcer de sentences de mort, ni prolonger leur mandat, ni étendre leur compétence territoriale. Au fond de leur province, les proconsuls lisent, relisent les documents officiels. Quelques-uns s'irritent ou même, comme Javogues, sont tentés à se révolter. Mais la réflexion tempère les craintes et calme les colères. De combien d'éloges le Comité n'enveloppe-t-il point ses blâmes 1 Il loue les Représentants pour « leur infatigable zèle et leur énergie courageuse (2) ». En suggérant des avis pour l'avenir,
(1) Notedu 29 frimaire an II {Archioes miPonafes, AF", 135, liasse 1038). (9.) Monùeur, t. XIX, p. 39-40.
LA TERREUR 3d<
il n'entend pas blâmer le passé. Puis les plus farouches euxmêmes ont reçu de Paris et tiennent en mains des lettres d'absolution. Tous ont été approuvés, et Lebon dans l'Artois, et Francastel en Anjou, et Laplanche dans le Berry. Enfin une considération rend aux plus compromis toute leur assurance : ce que le Comité a entendu limiter, c'est le droit de faire des actes de gouvernement, mais il a laissé intacte la liberté de proscrire.
Pour proscrire il y a les tribunaux, et il ne reste qu'à leur jeter en proie le trop-plein des prisons.
Vers la fin de 1793, en dehors du tribunal révolutionnaire de Paris, on distingue, réparties sur la surface de la France, quatre sortes de juridictions. Il y a les tribunaux criminels Je droit commun, institués au chef-lieu de chaque département, et qui jugent ou du moins doivent juger suivant la procédure édictée par le code criminel de 1791. Il y a les tribunaux révolutionnaires, créés, à l'instar du tribunal révolutionnaire de Paris, pour le jugement des délits de conspiration ou autres délits politiques, et qui sont dispensés des formes ordinaires, mais statuent avec assistance de jurés. Il y a les Commissions révolutionnaires, également dispensées des formes habituelles et qui jugent sans jurés. Il y a enfin les Commissions militaires qui se bornent le plus souvent à une simple constatation d'identité, et qui Lont établies surtout dans l'Ouest, c'est-à-dire dans les contrées ravagées par la guerre civile.
Or les proconsuls de la Convention ont, comme tout le reste, asservi la justice.
Les commissions révolutionnaires et les commissions militaires ont été le plus souvent créées par eux ou à leur insti-
gation. En outre, un décret du 22 nivôse (11 janvier 1794) les a autorisés à transformer les tribunaux criminels en tribunaux révolutionnaires. Voilà le droit d'ingérence, exorbitant déjà, que les lois leur confèrent. — Voici maintenant tout ce qu'ils usurpent. II arrive qu'ils se prémunissent par avance contre l'indépendance des jurés ou contre l'intégrité des juges en les nommant eux-mêmes: ainsi font-ils à Arras (1), à Brest (2), à Rochefort (3). Que si, malgré tout, les magistrats demeurent soucieux de la justice, on les chasse : Borie, dans le Gard, change le tribunal des Nîmes (4) ; Raynaud, dans la Haute-Loire, épure le tribunal du Puy (5) ; Ingrand, dans la Haute-Vienne, « monte le tribunal de Poitiers, — ce sont ses propres expressions, — à la hauteur des circonstances (6) ». La destitution s'accompagne quelquefois de châtiments : le Représentant Bô décrète l'arrestation des jurés du Cantal ; Prieur de la Marne fait incarcérer le président et l'accusateur public du tribunal du Morbihan (7). Les juges, même dociles, ont besoin d'être surveillés ou intimidés : à Arras, Lebon se fait remettre les actes d'accusation, les retouche, les rature à son gré (8) : à Saint-Malo, Le Carpentier couvre de ses notes les dossiers (9) : en Vendée, Lequinio interdit à la commission de Fontenay de tenir
(1) Arrêté de Lebon, 25 pluviôse [Rapport fait à la Convention nationale au nom de la Commission chargée d'examiner la conduite de Lebon, par le Représentant Quirot, p. 59, 60, et pièce 26 bis).
(2) DucHATELiER, la Révolution en Bretagne, t. III, p. 381.
(3) Lettre de Lequinio au Comité de salut public, 7 novembre 1793 (AtTLARD, Actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 280).
(4) Fajon, Pièces et documents officiels pour servir à l'histoire de la Terreur à Nîmes, p. 46.
(5) Arrêté du 8 pluviôse an II [Archives nationales, AF", 115, registre 865 ).
(6) Lettre au Comité de salut public, 20 nivôse an II (12 janvier 1794) (AULARD, Actes du Comité de salut public, t. X, p. 205).
(7) Berriat-Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, t. I", p. 258.
(8) Rapport fait à la Convention nationale au nom de la Commission de.t 21 établie par décret du 18 floréal an III pour examiner la conduite de Lebon.
(9) Vicomte de Brachet, le Conventionnel Lecarpentier, p. 191 192.
compte des attestations à décharge (1), Sur la réquisition des Représentants, les tribunaux deviennent ambulants : le tribunal de Tulle se transporte à Rrive, celui de Blois à Mondoubleau, celui de Cahors à Figeac, celui de Rouen à Dieppe. Le tribunal du Morbihan tout renouvelé siège tour à tour à Lorient, à Josselin, à Auray. Je ne parle pas des commissions militaires, à la fois meurtrières et peureuses, qui, dans tout l'Ouest, avancent ou fuient suivant les échecs ou les progrès de l'insurrection. En dépit de toutes les pressions, il arrive parfois qu'un jugement soit prononcé qui déplaît ; alors on le casse : ainsi fait le Représentant Monestier dans les Hautes-Pyrénées (2) et dans la Côte-d'Or le Représentant Bernard de Saintes (3). Quant au Représentant Châteauneuf-Randon, il estime que les tribunaux de la Lozère et de l'Aveyron sont trop faibles ; en conséquence il demande que toutes leurs sentences d'acquittement soient re visées par le Comité de sûreté générale (4).
Sous cette ingérence, tout se courbe. Il y a eu longtemps, très longtemps, jusque vers l'automne de 1793, des magistrats dignes de ce nom. Maintenant des ordres comminatoires imposent les dénonciations, commandent les poursuites ; et tantôt isolément, tantôt par fournées, les accusés sont poussés vers les juges. — A Lyon, en octobre 1793, après la reprise de la ville qui s'est insurgée contre la tyrannie jacobine, une Commission de justice militaire est constituée, qui prononce cent condamnations à mort (5) ; puis une Commission de justice populaire qui en prononce cent treize (6). Enfin est établie la fameuse Commission révolutionnaire qui, dans la malheureuse ville, sera le vrai tribunal
(1) Arrêté du 11 frimaire an II (Chassin, la Vendée patriote, t. IV, p. 73).
(2) Wallon, les Représentants en mission, t. I", p. 54-55, note.
(3) Id., ibid., t. III, p. 327, et Appendice, pièce 22.
(4) Convention nationale, séance du 28 prairial an II.
(5) Fayard, Histoire des tribunaux révolutionnaires de Lyon et de Feurs, Appendice, p. 257-259.
(6) ID., ibid...f. 261-264.
de sang. Pendant quatre mois elle siège, frappant indistinctement militaires, artisans, bourgeois, nobles, prêtres, parents ou serviteurs de nobles ou de prêtres. Couthon, le proscripteur des premiers jours, est parti ; mais Collot d'Herbois est là, plus impitoyable encore, qui raille les ménagements de celui qu'il appelle le « respectable Couthon (1) «; et quand Collot d'Herbois regagnera Paris, Fouché demeurera pour présider aux massacres. De toute la région les suspects affluent ; il en vient de Villefranche ; il en vient de l'Isère ; an jour arrivent trente-deux notables de Moulins qui, le l^r janvier 1794, sont immolés en bloc (2) ; puis non loin de là est Albitte qui envoie les gens de l'Ain à la Commission révolutionnaire de Lyon (3), comme en d'autres parties de la France on envoie les accusés au tribunal révolutionnaire de Paris. L'hiver s'écoule ; l'on continue à tuer. On a mitraillé, on a fusillé; maintenant on se contente de guillotiner. En février 1794, on compte encore, en certains jours, plus de trente condamnations capitales (4) ; et la sinistre commission ne se séparera qu'après avoir abattu 1 682 victimes (5). Toi est Lyon ou, comme on l'appelle maintenant, Commune affranchie. Tout à côté, à Feurs, sous l'inspiration de Javogucs, deux commissions successives prononcent 64 sentences de mort (6). — Qu'on descende vers le Sud. Dans Marseille tout enfiévrée de fédéralisme, les troupes républicaines sont entrées le 25 août, et avec elles Barras, Fréron, que Maignet remplacera quelques mois plus tard. Un tribunal révolu-
(1) Lettre à Robespierre, 23 novembre 1793 (Aulaed, Recueil des actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 668).
(2) Dénonciation à la Convention nationale de l'assassinat commis à Lyon sur trente-deux citoyens de Moulins, le il nivôse an II.
(8) Tableau succinct de la conduite publique et privée qu'ont tenue les Représentants du peuple en mission dans le district de Belley.
(4) Salomon de la Chapelle, Histoire des tribunaux révolutionnaire» de Lyon et de Feurs, p. 216-297.
(5) Fayakd, Histoire des tribunaux révolutionnaires de Lyon et de Feurs, p. 168.
(6) Id., ibid.. Appendice, p. 338-340.
tionnaire est créé qui, du 28 août 1793 au 29 nivôse an II, rend plus de 157 arrêts de mort (1) ; puis une Commission militaire est organisée qui, pendant les mois de pluviôse et de ventôse, fait périr, en dix séances, 123 citoyens (2) ; enfin le tribunal révolutionnaire, remis en fonctions, envoie, en deux périodes distinctes, 93 personnes à l'échafaud (3). Le Var n'est pas moins ensanglanté : dans Toulon reprise sur les Anglais, on fusille en masse, tandis qu'à la frontière italienne, dans la petite ville de Grasse, un tribunal s'est installé, sinistre et cruel quoique demeuré obscur (4). Avignon a pareillement son tribunal révolutionnaire qui immole 47 victimes (5) ; et la petite ville d'Orange, paisible encore, attend le sien qui ne viendra que tard, mais surpassera tout le reste en horreur, — De l'autre côté du Rhône, à Nîmes, un certain ordre règne jusqu'ici ; mais bientôt de nouveaux juges seront installés, vrais pourvoyeurs d'échafaud. Montpellier a aussi ses victimes, prêtres surtout et pieux chrétiens immolés pour leur foi. — Au nord du Gard et de l'Hérault s'étend la région cévenole qui se prolonge avec le massif central. Là sont venus ou viendront Roynaud dit Solon, Guyardin, Bô, Châteauneuf-Randon, Taillefer, gens demeurés obscurs quoique chargés de méfaits ; car, dans la grande surenchère d'infamies, il faut beaucoup de crimes pour devenir célèbre. A l'époque où nous sommes, la sédition de la Lozère a été vaincue ; et d'ailleurs la neige, les mauvais chemins, les obstacles de l'hiver entravent les perquisitif.tns, gênent la recherche des suspects. C'est quand le printemps viendra que se développera la grande persécution, persécution religieuse surtout ; car, en ces contrées, et en particu-
(1) Archives nationales, BB', CcU'ton 9.
(2) Ibid., BB^ carton 7.
(3) Ibid., BB\ carton 9.
(4) Voir Archives nationales, BB', carton 15.
(5) Abbé BoNNEL, Les trois c^nt trente-deux victimes de la Commission populaire d'Orange, t. I", p. 97.
li<^r dans les pieux districts de la Haute-Loire, c'est pour Dieu qu'on se révolte et c'est pour Dieu qu'on meurt. — Dans le Sud-Ouest, la Commission extraordinaire de Bayonne promène sa justice sommaire, à Saint-Sever, à Dax, à Auch, puis revient à Bayonne et en vingt-neuf séances prononce soixante-deux condamnations à mort (1). — Dans le département de la Gironde, qui est devenu le département de Bec d^Ambès^ sévit aussi une Commission révolutionnaire. Après avoir tué à Bordeaux, elle est allée tuer à Libourne ; elle vient de rentrer à Bordeaux pour y tuer de nouveau ; mais c'est plus tard qu'on assistera aux grandes immolations qui porteront à plus de trois cents le nombre des suppliciés. Ainsi se montre la région du Midi, et aussi la région montagneuse du Centre. — Qu'on regarde vers l'Est. Dijon appartient à Bernard de Saintes, « être petit et immoral m, écrit de lui Robespierre jeune (2) ; car il n'y a rien de tel que tous ces Conventionnels pour se bien juger entre eux. En Franche-Comté, dès 1793, plusieurs prêtres immolés ; puis au mois de septembre, dans la région montagneuse de Maiche, im essai d'émeute et une répression sans pitié (3). En Alsace, beaucoup de proconsuls, beaucoup de tribunaux, beaucoup de victimes aussi, moins cependant que ne le ferait croire l'abondance des déclamations, la redondance des arrêtés et le nombre des détenus : c'est qu'on est à la frontière, et la lutte contre l'étranger ne laisse point toujours le loisir de persécuter. On peut passer rapidement à travers la Lorraine, pays sensé, modéré par nature, qui répugne aux passions et aux mesures extrêmes. On ne comptera que onze condamnations capitales dans la Meurthe (4) et neuf dans
(1) Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, t. I", p. 318 (d'après les registres de la Commission).
(2) Lettre de Robespierre jeune à son frère, 3 ventôse an II (Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 89).
(3) Voir Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs, t. IV, p. 377 et suiv.
(4) BeEEIAT-Saint-Pbix, Carnet historique, t. XI, p. 283.
les Vosges (1). Pourtant les promoteurs de violences ne manquent pas. Tel le représentant Mallarmé que l'abbé Grégoire, son compatriote, a dépeint en un jugement sommaire : «C'est, dit-il, un brigand de mon pays (2).» — Dans les départements voisins de la Seine, le tribunal révolutionnaire de Paris évoque les procès et attire à lui les accusés ; ce qui communique à ces régions une trompeuse apparence de calme. — En Picardie, le Représentant Dumont vomit plus d'imprécations qu'il ne verse de sang. La Flandre maritime a été, elle aussi, à peu près épargnée et pareillement la ville de Lille. Tout autre est l'Artois. La malheureuse province est livrée à Lebon. Le l^*" novembre 1793, il est entré dans Arras où une première fois déjà il a été envoyé en mission. C'est son pays, comme c'est le pays des deux Robespierre, comme c'est le pays de Lebas, comme c'est le pays d'Hermann, le président du tribunal révolutionnaire de Paris ; et il caresse un rêve qu'il réalisera, celui de les dépasser tous. — Pour trouver pareil zèle à proscrire, il faut, à travers la Seine-Inférieure et le Calvados, passer jusqu'aux limites du Cotentin et du pays malouin. En ces régions, règne un ancien huissier bas-normand, revenu comme proconsul en son pays natal. On l'appelle Le Carpentier, et ce nom que nous avons déjà tracé est digne d'être inscrit à côté de celui de Lebon. Il a proscrit à Gran ville. Maintenant il proscrit à Saint-Malo où il est le grand pourvoyeur de la Commission militaire. Bientôt cet homme reviendra dans la Manche. Toujours possédé par l'ardeur de tuer, il y tendra perfidement ses pièges comme une araignée sa toile. Attentif aux délations, implacable en ses propres rancunes, il dressera pour le tribunal révolutionnaire de Paris des listes de victimes. Déjà il a envoyé à Fouquier-Tinville 28 habitants de Saint-Malo. Voici qu'il fait partir d'autres
(1) Bouvier, les Vosges pendant la Révolution, p. 212.
(2) GaÎQOiBE, Mémoires, t. I«', p. 424.
fournées d'accusés : 9 de Cherbourg, 19 de Valognes, 23 de Coutarices, 32 d'Avranches, plus de 40 du district de Carentan et do la commune de Gonfrevilie (1); et ceux qui seront sauvés ne le seront que par le 9 Thermidor. — Du Cotentin, la porte s'ouvre sur la Bretagne. Là-bas un tribunal est surtout sinistre, le tribunal révolutionnaire de Brest, proscripteur de marins, de prêtres et plus encore de modérés, car le 2 prairial, il enveloppera dans la même sentence vingt-six magistrats ou administrateurs du Finistère, suspects de fédéralisme. — Mais c'est surtout sur les deux rives de la Loire, dans la région naguère insurgée, que le spectacle est atroce. Sur les Vendéens vaincus s'abattent les proconsuls. Entre un grand nombre, trois surtout sont demeurés fameux : à Fontenay Lequinio, à Angers Francastel, dans le Maine Garnier de Saintes. Je passe sous silence Carrier dont on parlera plus tard. Cependant, depuis les limites de la Normandie jusqu'aux plages de l'Océan» depuis Alençon jusqu'à Noirmoutiers, partout des Commissions militaires. Celle-ci qui siège le plus souvent à Laval, mais avec des sessions supplémentaires à Ernée, à Mayenne, à Craon, à Lassay, à Château-Gontier, rend du 3 nivôse au 24 thermidor 450 arrêts de mort (2). Celle-là, qui fonctionne le plus souvent à Rennes et est présidée par Brut us Magnier, prononce du 1^^ frimaire au 16 prairial 268 sentences capitales (3). Entre ces Commissions, deux surtout apparaissent, de cruauté plus mémorable encore. Les contemporains les ont désignées sous le nom de leur président, et cette appellation les distingue aujourd'hui. C'est dans la Loire-Inférieure la Commission Bignon qui, à Savenay, à Nantes, au Château d'Aux, prononce plus de 2 900 condamnations à mort (4). C'est en Anjou la Commis-
(1) Sakot, la Terreur dans la Manche, passim. — Voir aussi Wallon, les ReprésTiiants en mission, t. I*', p. 402.
(2) VoirBEP.RiAT-SAiNT-PEiz, la Justice révolutionnaire, t. I",p. 187-202.
(3) Id.. ibid., p. 228.
(4) Id., ibid., p. 13-29.
sion Félix. Elle siège d'ordinaire à Angers, mais elle se montre aussi à Chinon, à Laval, aux Ponts-de-Cé, à Doué, puis à Saumur où elle revient deux fois. Elle procède d'abord par jugements sommaires et rend 1169 arrêts de mort (1) ; puis, fatiguée même de ce simulacre de procédure, elle se borne à recenser les détenus et à les marquer d'une initiale comme on ferait d'un bétail. Celui qui est marqué d'un F doit être fusillé, celui qui est marqué d'un G doit être guillotiné ; et ainsi sont précipitées dans la mort, à titre d'holocauste supplémentaire, plus de 700 victimes (2).
Cette justice est sinistre toujours, grotesque souvent, avec des aspects de tragédie mais de tragédie scélérate, avec des intermèdes de comédie mads de comédie grimaçante et hideuse. Voici que montent sur leur siège ceux de qui dépendent la liberté et la vie. Les souvenirs des contemporains, les estampes, permettent de reconstituer leur costume. A Nîmes, dans le tribunal épuré, ils siègent en carmagnole et en bonnet rouge ; à Lyon, ils portent un chapeau à panache rouge, des épaulettes, un large baudrier soutenant un grand sabre, et à leur cou pend une petite hache, en signe de leur puissance souveraine ; à Arras, ils se montrent en chemise décolletée, avec un sabre traînant à terre. Ainsi apparaissent-ils, terribles et ridicules, ricanants et funèbres, moitié brigands moitié histrions. — Souvent les lieux sont étranges comme l'appareil des juges : ici la Commission est installée dans la salle des fêtes de l'hôtel de ville ; et les peintures des murailles figurent les grâces, les jeux, les amours, les roses toutes fleuries sur le sein des bergères : là, la prison elle-même sert de prétoire, et dans le préau les fusilleurs attendent ; ailleurs l'audience se tient en un ancien couvent, et la boiserie du panneau principal reproduit encore en creux l'image du Christ récemment arrachée. Les accusés
(1) Queruatt-Lamerie, la Commission Parein- Félix, p. 13.
(2) Bebriat-8 vint-Prix, la Justice révolutionnaire, t. I^', p. 161 et suiv.
sont amenés ; souvent nul débat et une brièveté qui confond ; on calcule qu'à Lyon, dans les jours de grand massacre, deux minutes sufïisent en moyenne pour expédier chaque prévenu (1), Parfois, dans la précipitation des sentences, les malheureux, tout ahuris, écoutant sans entendre, comprennent à peine leur sort. A Lyon, ceux qu'on vient de juger sont entraînés dans les souterrains de l'hôtel de ville ; il y a là une cave à droite, la bonne cave comme on l'appelle, où sont conduits les acquittés, puis à gauche une autre cave, la mauvaise cave qui est celle des condamnés (2) ; et ainsi se répartissent, comme dans le partage des élus et des réprouvés, la vie et la mort. — On commence à connaître quelques-uns de ces assassins travestis en juges. Il y a à Bordeaux Lacombe, président de la Commission révolutionnaire, sorte de maniaque furibond, qui ne cessera de pourvoir l'échafaud que pour marcher lui-même à la mort : il y a à Rennes Brut us Magnier ; il y a à Brest Ragmey qui proscrit dans le Finistère en attendant qu'il soit admis, comme par avancement, à proscrire à Paris ; il y a Parein qui naguère tuait à Angers et qui maintenant tue à Lyon ; il y a Fernex qui maintenant tue à Lyon et que bientôt on retrouvera tuant à Orange. — La cruauté se détaille en rafBnemonts sinistres : parmi les victimes il y a des jeunes filles, des adolescents, presque des enfants. La mort elle-même ne met point à l'abri : le 29 nivôse, la Commission révolutionnaire de Saint-Malo condamne à la peine capitale vingt-cinq Vendéens qui ont déjà succombé ; c'est passion atroce, mais rapacité aussi, car la condamnation à mort permet de confisquer les biens (3). Tout est bon quand il s'agit de proscrire. Un jour vingt-huit Vendéens arrivent à Alençon. Ils
(1) Delandine, Tableau des prisons de Lyon pour servir à rhistoire de la tyrannie de 1792 et de 1793. Paris, 1797, p. 31.
(2) Id , ibid.
(3) Jugement du 29 nivôse (Bebmat Saint- Peix, la Justice révolution' naire, t. I", p. 218 d'après les archives de la mairie de Saint-Malo).
sont atteints du typhus. On craint la contagion. En hâte un juge va les interroger. Puis le lendemain, le tribunal, sans qu'ils soient amenés, les condamne ; et dans un terrain vague, attenant à l'hôpital, ils sont fusillés (1). — Cependant, en certains endroits, l'ardeur de la répression est retardée par l'embarras de dresser l'échafaud. Au début il n'y a pas assez de guillotines : il n'y en a ni dans le Var ni dans les Alpes- Mai'itimes ; il y en a une à Marseille, mais elle y fonctionne trop activement pour qu'on puisse la déplacer (2). Et les condamnés attendent, se berçant d'illusions, croyant peutêtre à la pitié. En quelques régions, le bourreau manque aussi. Il n'y en a qu'un pour l'Hérault, le Gard, le Vaucluse, la Lozère. En d'autres endroits, il n'y en a pas du tout. En cette pénurie, on se dispute l'exécuteur des hautes œuvres ; puis on se passe l'instrument du supplice, comme les écoliers se passent un crayon ou les couturières un dé à coudre. Le 8 octobre 1793, Barjavel, l'accusateur public dans le Vaucluse, écrit à l'accusateur public du Gard : « J'ai appris avec plaisir que, grâce à vos démarches, le département m'accordait la guillotine pour quinze jours. « Et il ajoute courtoisement, comme pour souligner le menu service : « Je regrette la peine que vous prenez : mais, comme moi, vous travaillez pour la République (3). » — Qu'est-il besoin d'ailleurs de guillotine? A Lyon on mitraille ; dans tout l'Ouest on fusille ; à Nantes on noie ; en Vendée, pour économiser la poudre, on abat les paysans à l'arme blanche. Quel a été le crime de tous ces morts? Pour ceux que le fleuve engloutit, pour ceux qui, dans les Mauges ou le Bocage, sont lardés à coups de baïonnette, il n'y a pas de jugement. Pour les autres, on trouve dans les archives de petits dossiers, tout minces, tout
(1) De Robillakd de Beaubepaibe, le Tribunal criminel de VOrne pendant la Révolution, p. 83.
(2) Fajon, Documents sur la Révolution dans le département du Gard, p. 1 à 8.
(3) Id., ibid., p. 8.
plats, ou bien des listes nominatives avec des notes marginales, ou bien encore des noms intercalés après coup dans une décision préparée d'avance, sorte de documents aussi monstrueux que la justice elle-même dont ils perpétuent le souvenir. — Dans les tribunaux criminels, même dans certains tribunaux révolutionnaires, on peut découvrir encore quelque souci des règles. II y a un interrogatoire, souvent une audition de témoins, un jugement précédé de considérants; on peut à toute rigueur discerner les délits : accaparement, cmbaucbage, émigration, correspondance avec les émigrés, propos contre-révolutionnaires, écrits contre la représentation nationale, infraction aux lois de déportation. Celui qui meurt sait à peu près pourquoi il meurt et, dans la foule des innocents qu'on condamne, se glisse même parfois un vrai coupable. Mais ailleurs nulle trace de procédure, nul vestige de justice. Les désignations les plus habituelles sont, à Lyon celle de contre-révolutionnaire, dans le Midi celle de fédéraliste, dans l'Ouest celle de brigand de la Vendée. Que l'accusation de fanatisme s'ajoute par surcroît, et la cause est entendue, si bien qu'il ne reste plus qu'à faire signe au bourreau. — A travers l'odieux, le grotesque se glisse, la barbarie n'ayant pas de limite, mais le ridicule n'en ayant pas non plus. Des juges, à la fois grossiers et subtils, inaugurent des inculpations inattendues. A Marseille, la Commission révolutionnaire imagine le délit de nullité : c'est le délit de celui qui, « n'ayant rien fait contre la Révolution, n'a cependant rien fait pour elle ». Le châtiment cette fois n'est pas la mort, mais l'amende et souvent par surcroît la réclusion (1). — Cependant cette justice qui a ses fureurs a aussi, qui le croirait? ses accalmies. De temps en temps les juges, tout brûlés d'insomnie et d'eau-de-vie, tour à tour fiévreux et assoupis, s'amollissent à la manière des bêtes repues ou cèdent à un accès de compassion animale. Alors les acquittements se
(1) Archives nationales, BB', carton 9,
LA TERRKUR 313
succèdent, parfois même ils sont nombreux, et au point de dépasser les condamnations. Mais la clémence est bruyamment hideuse autant que la cruauté est atroce. A Angers, ceux qu'on vient d'élargir sont promenés dans les rues au son de la musique. A Granville, le président inflige aux accusés qu'il met en liberté, l'accolade fraternelle (1). Plusieurs fois, Lacombe, le président de la Commission de Bordeaux, impose les mêmes embrassements. A Bayonne, la Commission manifeste à ceux qu'elle acquitte « sa vive sensibilité, sa joie profonde (2) ». — Qui pourrait dire les caprices de ces hommes de sang, transformés soudain en gens de justice? Il y a dans leur colère des ressauts inattendus, dans leur tyrannie des revirements qui déconcertent. Quand, à Lyon, les juges de la Commission populaire eurent achevé leur tâche, une pensée funèbre et tragique les saisit : ils se ressouvinrent que les deux bourreaux qui venaient d'immoler tant de victimes avaient aussi, sous le court règne des modérés, dressé, en fonctionnaires obéissants, la guillotine pour le patriote Chalier. Justiciers étranges et terribles, ils résolurent, avant de se reposer, de compléter l'holocauste. Ils s'emparèrent des deux misérables, expédièrent leur procès et les poussèrent jusqu'à l'échafaud. Ce fut le dernier acte de leur sanglante judicature ; après les victimes, les bourreaux, comme on fait d'un outil qu'on brise quand il ne sert plus.
Je me suis appliqué à dépeindre, sous leurs traits principaux, ces redoutables délégués de la Convention en qui se
(1) Archives nationales, BB', carton 8.
(2) Berriat-Satnt-Pkix, la Justice révolutionnaire, t. I", p. 320.
3i4 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
personnifie la Terreur. Entre toutes les haines qu'ils portent en eux, la plus violente est celle de la religion.
C'est la plus tenace aussi. Plusieurs, entre les moins compromis, transformeront plus tard leur carmagnole en manteau de cour. Valets du peuple ou valets de César, toujours pour les choses religieuses ils demeureront jacobins ; et cette horreur de Dieu sera même la seule fidélité de leur vie.
Comment expliquer cette persistance à haïr? Le plus souvent ils n'ignorent pas la religion ; on pourrait plutôt dire qu'ils la connaissent trop, car ils la connaissent mal, La plupart sont issus des classes moyennes, fils de fermiers, de médecins, de procureurs, de marchands. Presque toajours, dans la famille, il y avait un ecclésiastique, chanoine ou curé, chapelain ou hebdomadier. Le prêtre a discerné dans l'enfant un certain éveil de l'esprit, un certain babil précoce qui a paru signe d'intelligence et, un peu vite, il a conçu le dessein de le pousser dans l'Église. Il lui a appris à servir la messe, à s'agenouiller à propos, à présenter à l'offertoire les burettes. Pour réciter les répons, un peu de latin ne pouvait nuire. De la bibliothèque on a tiré un De viris qui a permis à l'enfant de connaître à fond la République romaine. Entre temps, on ne manquait pas d'insinuer aux parents les avantages d'un bon bénéfice, à savoir une vie paisible parmi les hommes, avec quelques avantages du côté du ciel. Du saint Évangile peu de chose, ni des grâces indispensables pour l'éminente dignité de prêtre. Un jour le précepteur s'est aperçu que son disciple avançait en latin plus qu'en vertu. Souvent la lumière est venue tard, le maître étant peu pénétrant et l'élève dissimulé. On a grondé ; puis, une première fois, on a pardonné. Bientôt force a été de convenir que cette jeune âme qu'on voulait façonner pour les ordres sacrés était la moins ecclésiastique du monde. On s'est séparé mal, celui-ci s'indignant de l'ingratitude, celui-là se cabrant sous le bienfait reproché. Et voilà la première goutte d'amertume déposée dans la poche de fiel qui plus tard se gonflera jusqu'à crever.
Je ne prétends pas diro que cette histoire soit celle de tous; elle fut certainement celle d'un grand nombre. L'enfant est devenu adolescent. Souvent il achève ses études chez les Oratoriens. Y trouvera-t-il de quoi calmer ses premières révoltes? Cette belle et sage congrégation s'est trouvée, par la suppression des jésuites, maîtresse presque absolue de l'enseignement. Elle a dû élargir ses cadres à la proportion de son rôle agrandi. De là une tentation qu'elle n'a point assez écartée, celle de rechercher, dans le recrutement de ses membres, les qualités qui font les maîtres profanes plutôt que les vertus qui font les prêtres. Une perversion singulière s'en est suivie. A travers les murailles du collège, le philosophisme s'est introduit par larges JBssures. Officiellement la religion tient la première place, mais la seule passion est celle de l'antiquité. Les vrais martyrs s'appellent Mucius Scsevola et Caton d'Utique. Nul n'égale Brutus, cet ennemi des rois. Une seule étude ne lasse jamais, celle du livre des Conciones; et, au jour des récompenses, le premier n'est pas celui qui est le plus vertueux ou pense le mieux, mais celui qui déclame le plus abondamment.
Cependant, aux rayons les plus apparents de la bibliothèque, s'étalent bien en vue, dans presque toutes les familles, les livres troublants. Il n'y a qu'à prendre. On les trouvera peut-être chez l'oncle prêtre, si l'on n'est pas tout à fait brouillé avec lui. Celui dont la jeunesse est déjà enténébrée d'incertitudes ou travaillée de rancunes a saisi un jour VÉmile. Rapidement il a sauté les premiers livres. Le voici qui lit la profession de foi du Vicaire savoyard. Ce qui paraît aujourd'hui déclamation un peu vide l'émeut jusqu'au fond du cœur. Avec le prêtre de Rousseau, il pleure, il doute, il se reprend, il doute encore ; puis il prie, mais d'une prière qui tantôt s'évapore à force de s'élever, tantôt est ramenée brusquement vers la terre comme une fumée que le vent rabat. Il poursuit. Et le livre, le livre fatal le pénètre, dangereux parce qu'il est à la fois poison et parfum, dange-
reux parce qu'il brise avec des retours d'adoration, dangereux par une certaine ferveur à la fois désespérée et maladive qui s'obstine à travers les déperditions de la foi. Le volume se ferme. L'impression reste. Celui qui vient de lire s'en va méditant, à la manière du vicaire savoyard rêvant sur sa montagne. Lui aussi, il interroge la nature, se défie des tromperies des hommes, proclame l'existence de Dieu, se fixe avec une admiration mêlée de trouble sur la face de Jésus qu'il place à tout hasard entre ciel et terre ; pour le reste, il ne retient que des images vagues, toutes prêtes à se volatiliser. Puis il se répète les mots sonores, et tour à tour s'en berce ou s'en exalte ; car, en cette fin du dix-huitième siècle, tout se dilue en déclamations, comme en certaines maladies tout le sang tourne en eau. Cependant la bibliothèque a plusieurs rayons. Voici Voltaire qui explique que la rehgion n'est bonne que pour le vulgaire, à titre de frein. Mais ces adolescents aiment mieux Rousseau qui les captive par une certaine rébellion douloureuse, en harmonie avec leurs propres instincts déjà révoltés. Après VÉmile^ldi Nouvelle Héloïse, puis les Confessions. Maintenant ce n'est plus le cerveau qui travaille, mais c'est la chair qui s'allume ; et du même coup la foi s'affaiblit de tout ce que les sens, avec leur poussée impérieuse, réclament de liberté.
La plupart de ces jeunes gens sont destinés à remplir ces modestes charges de judicature que l'ancien régime a multipliées à l'excès. Ils trouveront là de quoi vivre mais à demi : bon terrain pour l'envie. Cependant, au moment de ramasser leurs miettes de privilège, la religion intervient qui leur impose son joug. Pour être admis, il faudra qu'ils fassent profession « d'être de bonne et fidèle religion catholique ». Sous l'exigence officielle ils se plient avec un léger frémissement, avec une sourde rancune contre ceux qui commandent la foi. Mais bien vite, la petite honte bue, ils se redressent. Ils jettent les yeux autour d'eux. Qui donc s'obstine à croire? Sont-ce les nobles, les parlementaires.
les hauts bourgeois? Sont-ce même les prêtres? Parmi les évoques, on cite ceux qui doutent, ceux qui sont incrédules, ceux qui sont débauchés, ceux qui s'amnistient d'être libertins en se montrant intolérants. Telle est en ce siècle la confusion des choses que, pour entrer dans la carrière, il faut se courber sous la religion, mais que pour réussir il faut s'en dégager.
Avant de s'en dégager, plusieurs hésitent : c'est calcul, routine, ou bien petites lueurs de croyance qui vacillent avant de s'éteindre. Il en est qui, à tout hasard, fournissent des gages contradictoires : ainsi apparaît en Auvergne Couthon qui, dans le même temps, est, à sa paroisse, membre du bureau de charité, et surveillant à la loge des francsmaçons (1).
Cependant à ces jeunes hommes, tout nouveaux venus dans leur profession, un spectacle s'offre, bien propre à désagréger tout ce qui déjà est ébranlé. Dans leur officine d'homme d'affaires ou de procureur, ils voient naître les procès. Or ils énumèrent ceux qui viennent vers eux : c'est un curé en querelle avec ses paroissiens pour la dîme ; c'est un autre curé — à portion congrue celui-là — qui dénonce la parcimonie ou la mauvaise foi des abbayes ; ce sont les moines qui réclament pour leur subsistance contre le commendataire, ou bien le commendataire qui se refuse à entretenir les biens dont il perçoit les revenus. Voici maintenant d'autres litiges en germe : les chanoines nobles contre les chanoines roturiers, les chapelains contre les chanoines, les prébendiers ou les hebdomadiers contre les chapelains, puis à certaines heures tous se liguant contre les riches monastères. Les confidents de ces plaintes écoutent. On ne se gêne pas devant eux, soit que la colère étouffe la clairvoyance, soit qu'on juge inutile de se déguiser en face de gens si chétifs. Eux cependant saisissent sur le vif les luttes pour l'ar-
(1) Marcellin Boudbt, les Conventionnels d'Auvergne, p. 106-109.
gent, les préséances, les privilèges; ils interceptent, pour ainsi dire au passage, les insinuations de l'envie, les éveils de la cupidité. On leur laisse le dossier ; ils le lisent, le relisent, s'imprègnent des lettres, des mémoires, notent tout pour se souvenir de tout. Et dans leur âme une double ruine s'accumule : après celle de la croyance, celle du respect.
On arrive à 1789. A la porte des assemblées de bailliage, ils prêtent l'oreille. L'assemblée de la noblesse est bruyante et pareillement celle du tiers état. Mais quel n'est pas l'émodans la chambre ecclésiastique ! A travers les murailles, ils perçoivent le bruit violent des disputes : c'est le haut clergé qui veut tout retenir, c'est le bas clergé qui veut tout usurper. Ostensiblement ils vilipendent les évêques, applaudissent les curés. Au fond, ils méprisent pareillement l'orgueil qui raidit les uns, l'envie qui dévore les autres ; et ils s'encouragent dans la pensée que la vraie sagesse est de se passer de tous.
Provisoirement il faut avoir l'air de réformer plus que de détruire. La constitution civile du clergé est publiée. Elle a ses dévots sincères. Pour les hommes dont nous décrivons l'état d'âme, elle n'est qu'une arme de combat. Cependant les élections qui, à la fin de 1791, renouvellent les pouvoirs locaux, font glisser l'influence jusqu'à eux. A bas les hauts bourgeois ! A eux l'autorité ! Désormais ils forment la majorité dans les corps administratifs. Qu'on les suive au département, au district. Une dépêche arrive, annonçant qu'une commune est en feu. Pourquoi? A cause de V insermenté qui est resté. Ailleurs a éclaté une sédition ; une enquHe est ouverte : ce sont les populations qui s'insurgent pour le culte. Sur le bureau s'accumulent les rapports de police, les mémoires des délateurs; or, presque toujours la conclusion est la même : tout irait bien sans les prêtres. En ces chétifs hommes d'affaires devenus magistrats, la croyance est partie, le respect aussi : voici que la haine s'affermit et que décidément la poche de fiel se gonfle par doses continues. C'est en cet état de rancuneuse amertume qu'ils se rendent le soir à
la Société populaire. De qui parle-t-on? des prêtres, toujours des prêtres. Nul esprit de crjtique, nul contrôle pour démêler la vérité et l'imposture, mais une déclamation universelle, une vraie folie de crédulité, une prodigieuse griserie en commun. Les accusations les plus absurdes se fraient irrésistiblement leur chemin, se rejoignent et font masse, à la manière de ces torrents qui, en se réunissant, deviennent fleuves. Et peu à peu on s'accoutume à voir dans le prêtre une sorte d'être à part, « incivique », « insociable >i, vrai îrouble-fête de la Révolution, qui ne mérite pas la tolérance puisqu'il est l'apôtre de l'intolérance, qui ne mérite pas l'appui des lois puisqu'il ne reconnaît pas les lois, et qu'à tout prix il faut extirper comme on extirpe une mauvaise herbe dans un champ.
On atteint l'automne de 1792. Ces hommes, qui ont monté avec la Révolution, sont appelés à siéger parmi les conventionnels. Dans les troubles qui ont agité leur province, ils ont discerné, cru discerner partout la main des fanatiques. Les voici mêlés à la politique générale. Or, dans les grands événements aussi bien que dans les petits, le prêtre apparaît comme le complice de tout ce que la Révolution combat. Au printemps de 1793, la Lozère s'est soulevée : c'est à l'instigation des prêtres. Quelques semaines auparavant la Vendée s'est insurgée : c'est à la voix des prêtres. Un peu plus tard, Lj'^on s'est révoltée : quand la ville est réduite, Fouché dénonce les riches, les aristocrates, mais plus encore les prêtres. Et ce ne sont pas seulement les réfractaires qui sont bons à proscrire, mais pareillement les assermentés. Ne les a-t-on pas vus mêlés aux agitations fédéralistes, en Normandie, dans le Finistère, à Marseille, à Toulon? D'ailleurs, en dépit de leur serment, ils demeurent orêtres, et, à défaut d'autre grief, c'est assez.
Ce qui rend les haines plus implacables, c'est le rappel des souvenirs. Ces hommes ont touché de trop près à l'Église pour que l'Église leur soit indifférente, et ils sont condamnés,
3iÛ HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
s'ils n'embrassent l'autel, à le briser. Un sentiment les obsède, à savoir le regret, à la fois honteux et révolté, de ce qu'ils ont été. Ils se replient vers leur enfance : ils se retrouvent en surplis au choeur et faisant fumer l'encens : un jour, l'évêque a passé — ils le voient comme s'ils y étaient — et en passant, d'un geste protecteur, leur a donné sur la joue une petite tape qui les brûle encore d'humiliation. Pour leurs études, ils ont été les boursiers d'un chapitre ou d'une abbaye ; et dans telle armoire, dans tel secrétaire qu'ils connaissent bien, subsistent encore peut-être, soigneusement classées, les lettres où ils ont remercié. Dans les archives du collège, on retrouverait d'eux des stances à la Vierge aussi bien qu'une ode sur la naissance du dauphin. S'ils savent disserter, déclamer, gesticuler, monnayer l'histoire romaine, qui le leur a appris sinon les prêtres? Pour apaiser ce qui leur reste de conscience, ils grossissent les reproches, s'ingénient à trouver des griefs qui les transformeront d'obligés en victimes. Mais non, ils ont beau faire, ils sont les débiteurs de l'Église. Et il ne leur reste qu'un moyen d'effacer les bienfaits, c'est de frapper, c'est d'anéantir les bienfaiteurs.
Ils les frapperont d'autant mieux qu'ils auront euxmêmes participé de plus près aux mystères de l'autel. Parmi les Représentants qui arrivent tout hypertrophiés de fiel et ne demandant qu'à se dégorger, je distingue des proscripteurs de choix : ce sont ceux qui ont non seulement grandi par l'Église, mais ont reçu l'onction sainte et en ont gratté la trace. Ce qui reste du peuple fidèle les flétrit déjà du nom à^apostais. Ceux-là sont les plus implacables, ce sont aussi les mieux armés ; car prêtres eux mêmes, ils connaissent les prêtres et, les connaissant bien, sauront les atteindre au bon endroit.
Une occasion s'offrit aux proconsuls de la Convention pour décharger leur fardeau de haine, ce fut la fête de la Raison.
Elle s'était célébrée à Paris le 20 brumaire ; dans les temps qui suivirent, elle se célébra dans les départements.
Ce fut le même cérémonial, le même programme et, si l'on peut p?crler ainsi, la même liturgie.
Le lieu choisi fut le plus souvent l'église principale. Ainsi furent profanées, après Notre-Dame de Paris, les grandes cathédrales : Strasbourg, Metz, Chartres, Reims. En général nulle protestation, le clergé constitutionnel étant ou courbé sous la terreur, ou déshonoré par l'apostasie, ou dispersé par la persécution. Cependant, à Metz, l'évêque Francin, en une lettre courageuse, tint à marquer ses résistances : « J'ai reçu, écrivit-il, le monument des mains de la nation pour y faire célébrer le culte catholique reconnu par la loi. Je ne l'abandonnerai que quand on me l'aura ôté par décret (1). »
La décoration fut à peu près la même qu'à Paris : un autel orné de flambeaux et assez semblable aux autels catholiques ; puis à profusion des bustes, des statues, des inscriptions, des emblèmes. A. Chartres, en représenta des images symboli(iues, l'humanité, la force, la liberté, l'égalité (2). A Bordeaux on proposa à la vénération du peuple Marat, Lepeletier, Brutus et Rousseau (3). A Tours, on tint à canoniser tout le monde : la Grèce s'incarna en Socrate, Harmodius, Aristogiton, Pélopidas ; la République Romaine en Mucius Scae-
(1) J. Floranoe, Francin, évêque de la Moselle, p. 40.
(2) AuLARP, le Culte de la Eaison et de l'Etre suprême, p. 188.
(3) ViviE, la Terreur à Bordeaux, t. II, p. 129.
T. III tl
382 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA Ri^VOLUTION
vola et Brutus ; la République Helvétique en Guillaume Tell ; on n'oublia personne, ni Jésus qui était, disait-on, le premier des sans-culottes, ni An<',karstrœm qui naguère avait assassiné Gustave III (1). Les figurants avaient d'avance été commandés pour remplir le temple. En beaucoup de villes, de? places d'honneur furent réservées pour les vieillards et les mères de famille. A Bordeaux, on convoqua, comme on eût fait pour un piquet de garde nationale, quarante femmes qui devaient se tenir debout, tenant leurs enfants à la mamelle (2). Ailleurs on appela les aveugles, les sourds-muets, et on les plaça au premier rang pour représenter, disait-on, ( le malheur honoré (3) ». Cependant, en province comme à Paris, le rôle principal appartenait à la déesse Raison. A qui échut cette royauté? A Bordeaux, la déesse fut une actrice, à Laon et à Abbeville une fille de mauvaise vie, en beaucoup de lieux l'épouse quelconque, souvent très honnête, d'un petit fonctionnaire, d'un cafetier ou d'un marchand, en quelques endroits une jeune fille de bonne maison qui achetait par ce sacrifice la vie de son père, la sécurité de sa famille, et qui s'offrait au peuple avec des yeux qui avaient pleuré.
A l'heure convenue, on chanta des hymnes, on déclama des discours et, suivant la formule prescrite, on tonna contre le fanatisme Nul cri hostile. On rapporte pourtant qu'à Strasbourg, un ministre d'une des communions réformées osa, dans la cathédrale, s'élever, au nom de l'Évangile, contre la profanation. Sa voix fut étouftee ; et de tous côtés l'on vociféra : A bas le calotin protestant (4) !
La cérémonie accomplie dans le temple se continua au dehors sous des formes diverses. AAutun, elle s'accompagna lie processions avec groupes symboliques : l'hiver fut repré-
(1) Victor Jeanvbot, Pierre Suzor, évêque de Tours, p. 51-52.
(2) ViviE, la Terreur à Bordeaux, t. II, p. 129.
(3) DuRENGUES, r Église d'Agen pendant la Révolution, p. 383.
(4) Seinqurblbt, Strasbourg pendant la Révolution, p. 198.
sente par quatre vieillards à cheveux blancs, le printemps par quatre jeunes filles, l'été par quatre jeunes femmes portant des couronnes d'épis et do bleuets, l'automne par quatre autres femmes dont on néglige d'indiquer les attributs et dont on se borne à dire qu'elles étaient d'âge plus mûr. A Foix, on alla, comme en pèlerinage, baiser l'écorce de l'arbre de la liberté. A Abbeville, on honora, comme des dévots eussent fait d'un saint local, le chevalier de la Barre. A Chartres, la cathédrale se transforma en salle de spectacle ; et l'après-midi, une pièce de circonstance fut jouée qui n'était autre qu'un dialogue entre Voltaire et Rousseau, et qu'on avait intitulé : la Raison victorieuse du Fanatisme. Philanthropie, cruauté, sensiblerie, tout se mêla. A Bourges, on dota sur les fonds de la taxe révolutionnaire plusieurs jeunes filles pauvres : à Angers, on guillotina, en manière de délassement, quelques Vendéens, quelques prêtres, et aussi, nous apprend Francastel, un superbe Anglais de six pieds qui avait la tête de trop (1). A Agen, on passa à s'embrasser le temps qu'ailleurs on passa à verser le sang. A Montpellier la fête donna lieu à une manifestation grandiloquente : l'idée fut émise d'élever un temple gigantesque bâti aux frais des riches avec les matériaux d'une ou plusieurs églises. On décida que ce temple serait élevé sur la ci-devant place du Peyrou, au lieu d'où « l'œil du voyageur découvre trois États (sic) soumis à l'esclavage » et « sur les débris de l'insolente figure du quatorzième Capet (2) ».
Les ténèbres hâtives d'une journée d'hiver voilèrent un peu toutes ces folies, mais sans ramener le silence. Bien avant dans la nuit, en presque toutes les villes, des hommes avinés parcoururent les rues, parodiant les chants sacrés et simulant, comme on l'avait fait à Paris, les cérémonies de l'Église.
(i) Chardon, les Vendéens dans la Sarthe, t. II, p. 212.
(2) AcTLARD, Actes du Comité de salut public, L XI, p. 205. Voir aussi Savkel, Histoire religieuse de l'Hérault pendant la Révolution, t. III< p. 58-59.
Le lendemain, le courrier partit, emportant les rapports des Représentants. Tous se félicitaient du coup porté au fanatisme ; tous promettaient d'abattre bientôt ce qui restait de la « vermine sacerdotale » : a Je proclamerai, ajoutait l'un d'eux, l' insurrection de la terre contre le ciel. »
Méprisable par elle-même, la fête de la Raison demeure digne de mémoire parce que, dans les départements plus encore qu'à Paris, elle débrida toutes les impiétés. C'est alors que s'acheva, d'un bout de la France à l'autre, l'expropriation de l'Église.
Comme tout ou presque tout avait été marqué à l'estampille religieuse, il se trouva que tout ou presque tout fut frappé.
La première proscription fut celle des noms. Plus de trois mille communes se désignaient par des appellations empruntées au vocable religieux. On a calculé qu'il y avait plus de deux cents villages qui se nommaient Saint-Jean ou Saint- Pierre, plus de quatre cents qui se nommaient Saint-Martin. Des désignations nouvelles, toutes purifiées de fanatisme, furent imaginées : on emprunta les unes à la géographie locale, les autres à l'antiquité ou à la Révolution. Saint- Germain-en-Laye s'appela Montagne du Bon-Air, Saint-Denis Franciade, Saint-Etienne VilU-d' Armes. Il y eut Loup-Libre, Val-Libre, Paul-le-Montagnard, Thémistocle, Brutus-le-Magnanime, Emile, Bonnet-Rouge, sans compter plus de Marats qu'il n'y avait jamais eu de Saint-Martin ou de Saint- Jean. La confusion fut telle que le service des postes protesta, et une circulaire invita les suscripteurs des lettres à inscrire l'ancien nom à côté du nouveau.
Après les noms des communes, ceux des rues. La Révolution n'avait point tellement bouleversé l'aspect extérieur des choses qu'il ne subsistât, en beaucoup de villes, des rues silencieuses bordées de grands enclos ou, aux abords des ci-devant églises, de petites maisons toutes recueillies dans la paix et comme faites exprès pour la prière. Ces enclos avaient été naguère ceux des couvents, ces demeures celles des chanoines, des chapelains, ou bien encore des béguines. A cet aspect clérical répondaient des noms, cléricaux aussi. La débaptisation avait depuis longtemps commencé. A l'époque où nous sommes arrivés, elle s'acheva. Où il y avait eu la rue des Sœurs- Grises, la rue des Carmélites^ la rue des Capucins^ la rue de VÉçêché, la rue du Crucifix, il y a maintenant la rue des Préjugés-Vaincus, la rue des Hommes-Libres, la rue Lepeleiier, la rue de la Mitre-Renversée, la rue Scaevola.
Certains usages de la vie civile se marquaient par des désignations empruntées au calendrier ecclésiastique. Ainsi y avait il, pour les louages d'ouvrage les locations de la Saint- Jean, pour l'affermage des terres les baux de la Saint-Michel, pour l'estimation des produits ruraux les prisées de la Saint-Rémi. Des règlements proscrivirent ces locutions comme inciviques et défendirent qu'on les employât, soit dans les conventions écrites, soit dans le langage habituel. Le même souci de laïcisation s'étendit aux foires : telle foire qu'on appelait la foire de la Saint- Romain s'appela foire de la Montagne ; telle autre qu'on appelait foire de la Chandeleur ou foire de la Saint-Gervais s'appela foire de la République ou foire de la Fraternité.
En presque toutes les villes importantes subsistaient plusieurs établissements de bienfaisance, hospices ou hôpitaux. Presque toujours ils avaient été fondes sous une inspiration religieuse. Au fronton de l'édifice, le patronage chrétien s'affirmait, tantôt par une croix ou un bas-reUef, tantôt par l'inscription d'un texte évangélique. Le plus souvent le vocable était celui d'un saint : il y avait ici Vhospice Saint- Jacques, là Vhospice Saint-Louis, ailleurs Vhospice
Saint-Joseph. Enfin les maisons spécialement consacrées aux malades portaient le nom générique d' Hôtel-Dieu. Voici que de nouvelles appellations sont inventées ; on aura désormais Vkospice de la Montagne, Vhospice des Sans-Culottes, Vhospice de V Humanité, Vhospice Marat.
L'Église avait pris coutume d'accompagner les morts jusqu'au lieu du repos et avait peuplé de croix les cimetières. Fouché, ancien préfet des études chez les Oratoriens de Juilly, puis devenu Conventionnel et envoyé en mission dans la Nièvre, avait dénoncé le premier les obsèques chrétiennes. Par un arrêté du 19 vendémiaire an II, il interdit à tout ministre du culte d'accompagner les convois funèbres. Il prescrivit que « tous les morts, à quelque secte qu'ils eussent appartenu, fussent conduits au lieu de la sépulture commune, couverts d'un voile sur lequel serait peint le sommeil ». Le cortège se composerait uniquement d'un officier public, puis des amis ou des compagnons d'armes du défunt. Au milieu du cimetière « s'élèverait une statue représentant le sommeil. Tous les autres signes seraient détruits ». Les seuls emblèmes tolérés pour l'avenir seraient, « pour ceux qui avaient bien mérité de la patrie, une pierre figurée en couronne de chêne ». A cette réglementation des funérailles, le proconsul ajouta une profession de foi matérialiste. L'article 6 de l'arrêté s'exprimait en ces termes : « On lira sur la porte du champ consacré aux mânes des morts cette inscription : La mort est un sommeil éternel. «Ainsi légiféra Fouché, et parmi ses collègues beaucoup l'imitèrent : tel Couthon dans le Puy-de-Dôme (1), Dartigoeyte dans la région des Pyrénées (2), Albitte dans l'Ain (3), et plus tard Maiguet dans le Vaucluse et les Bouches-du- Rhône (4).
(1) ScioUT, Histoire de la constitution civile du clergé, t. IV, p. 192.
(2) Arrêté du 16 brumaire an II {Archives nationales, AF", 133, registre 1013).
(3) Arrêté du 17 nivôse an II {Archives nationales, AF" 83, registre 615).
(4) Arrêté du 9 germinal an II {Archives nationales, AF", 145t registre 1157).
L'Église avait de temps immémorial introduit dans les nœurs la coutume du repos dominical. A la fin de 1793 fut publié le nouveau calendrier. A cette date remontent les premiers arrêtés qui déclarèrent suspect quiconque se reposerait le dimanche ou travaillerait le décadi. A cette époque aussi commença la longue lutte entre les populations fidèles à l'antique tradition et les pouvoirs publics obstinés à imposer par rigueur les fêtes décadaires.
L'Église avait partout étalé ses emblèmes comme en une terre qu'elle jugeait son domaine. A l'entrée ou à la sortie des villages, des croix ; au bord des chemins, des chapelles ; le long de quelques routes, des bas-reliefs échelonnés de distance en distance et figurant les stations du calvaire ; aux coins des rues, des madones ou des statues pieuses autour desquelles des cierges s'allumaient. La destruction avait déjà commencé. Dans les jours qui suivirent la fête de la Raison, les gens des clubs se partagèrent par escouades et partirent en expédition pour achever de profaner. On se rua d'abord sur les croix qu'on appelait dédaigneusement 0 des morceaux de bois traversés par un autre ». Le plus souvent on les scia au pied. En certains départements comme l'Aveyron, on se contenta d'abattre les bras ; puis les plus grandes furent conservées, soit pour servir de poteaux, soit pour guider les voyageurs sur les routes ; et afin de les purifier, on grava sur le bois les noms des martyrs de la liberté (1). Les chapelles furent démolies, et ce qu'elles contenaient de pieux souvenirs fut jeté au vent. Le même sort fut réservé aux chemins de croix. On s'acharna surtout contre les madones les vierges noires ou, comme on les appelait, les vierges à miracles. Avec rage, on les descendit de leur piédestal, en les adjurant ironiquement de se sauver si elles le pouvaient.
Les monastères d'hommes avaient été évacués en 1791, et en 1792 les couvents de femmes. Ils avaient été utilisés
(1) Sabatié, Debertier, évéque constitutionnel de Rodez, p. 319.
pour les administrations, pour la justice, ou avaient été transformés, soit en casernes, soit en magasins militaires. Beaucoup étaient devenus prisons. Cependant certains édifices demeuraient, qu'il était malaisé d'approprier pour les services publics. Telles étaient les chapelles des communautés ; telles étaient les églises non comprises en 1791 dans la nouvelle répartition des paroisses. Ce qu'on ne pouvait utiliser, on décida de le vendre aux enchères. Les résultats furent le plus souvent misérables : telle chapelle fut adjugée 55 livres, telle autre 31 livres (1). Quand on ,ne trouva pas d'acquéreur, on dépeça ce qu'on ne réussissait point à aliéner : on descella les grilles et les balustrades ; on détacha les boiseries, on arracha le plomb des toits. Le reste servirait de carrière à qui voudrait des matériaux pour construire, ou se parerait peu à peu de l'aspect des ruines.
Églises, chapelles, oratoires, sacristies, réfectoires, salles capitulaires, il fallait tout vider pour les nouveaux occupants. C'est alors que s'acheva le grand démeublement. Tout fut mis à l'encan : les buffets d'orgues, les confessionnaux qu'on appelait des guérites, les bancs qui pouvaient servir pour les marchés ou les clubs, puis les stalles, les armoires, les prie- Dieu, les chaises, puis encore les croix, les chandeliers, les missels, les étoffes, les tapis, les linges, les nappes d'autel, enfin les chaires, « chaires d'imposture, disaient les affiches, qu'on nommait ci-devant chaires de vérité ».
Les témoignages des contemporains permettent de recomposer quelques-unes de ces ventes. Au premier rang, tout près de celui qui adjuge, il y a deux ou trois fripiers, habiles quelquefois et presque toujours fripons. Ceux-ci se sont souvent entendus avec les experts chargés de faire les estimations et de répartir des lots ; parfois ils ont été eux-mêmes experts, et tout à leur aise ont déprécié, dépareillé, afin de pouvoir acheter à vil prix. Derrière ces habitués, il y a les curieux,
(t) Abbé PaS;oors, Douai pendant la Révolution, p. 183.
LA TIlRREUR 359
venus là, par hasard, pour passer une heure : voici qu'un objet les tente, un émail, une étoffe, un morceau de tapisserie ou bien encore une bible à gravures qui sera bonne pour les enfants ; ils jettent quelques assignats, emportent leur butin ; et ainsi se retrouveront plus tard, en des maisons pauvres ou presque pauvres, dans un grenier, au fond d'un bahut, des pièces d'art, des fragments précieux venus on ne sait plus d'où et que nul ne pourra identifier. La vente se poursuit au milieu des ricanements impies. On hâte les enchères, car l'obscurité vient ; on a d'autres ventes pour le lendemain et les jours sont courts en frimaire. Cependant, au fond de la salle, se cachent deux ou trois femmes pieuses, saintement passionnées pour ravir quelque chose du grand pillage. Toutes silencieuses, à la fois attentives et consternées, elles guettent les enchères. Timidement elles élèvent la voix. Il leur est adjugé un missel, une croix ou bien encore un reliquaire de médiocre apparence, mais qui a pour elles un prix singulier, car elles savent qu'il contient les ossements d'un saint ou bien encore une parcelle de la ivraie croix... Et elles s'enfuient, emportant précipitamment leur trésor comme on ferait d'un vol : dans le coin le plus secret de leur demeure, elles cachent leur proie ; et plus tard, avec la joie de reconstituer quelque chose du patrimoine détruit, elles reporteront dans le temple réconcilié ce qu'elles auront sauvé de la spoliation. :
Le démeublement — je dirais volontiers le déménagement — continue. Rien ne doit rester. Plutôt que de garder, on brise. Depuis longtemps ont été grattées les fleurs de lis, les armoiries, les attributs féodaux. Maintenant c'est l'heure de mutiler les emblèmes religieux et de décapiter les effigies des saints. Parmi les saints, il en est un qui est doublement odieux, car il a eu le malheur d'être roi ; et dans le Var on abat solennellement la statue du « ridicule, fanatique et ci-devant saint Louis (1) ». A côté de ceux qui détruisent,
(1) ACLÀSD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 514,
il y a ceux qui brûlent. Paris a eu, comme on l'a dit, ses feux do joio, alimentés avec les livres et les attributs du fanatisme. Dans les départements aussi, les bûchers s'allument ; on y jette les bibles, les missels, les paroissiens, et aussi, comme à Nancy, les bulles de celui qu'on appelle le « très fripon Saint-Père (1) ». Dans la Vendée, Lequinio se vante fort d'un de ces incendies qui a été allumé à dix heures du matin et qui le lendemain à midi n'était pas encore éteint (2). On a beau faire ; on ne parvient pas à vider cette grande maison de l'Église, toute remplie de ce que les siècles y ont accumulé. Alors on gaspille, alors on se remet à brûler ; puis à tout hasard on donne. A Tours, les plumes du dais de l'église Saint-Martin sont attribuées au tambour-major de la garde nationale ; et il est décidé que les grilles du chœur serviront à entourer la statue de la liberté (3). A Bordeaux (4), à Agen (5), ailleurs encore, les costumes des suisses ou des bedeaux, les galons, les hallebardes sont abandonnés aux acteurs du théâtre. Çà et là restent de gros lots de boiseries et de bancs d'œuvre. On est en plein hiver. En beaucoup d'endroits, les clubs les réclament pour leur feu. Je sais bien que, dans la collection des lois, on trouverait, et en assez grand nombre, des décrets, des instructions pour prévenir et même pour réprimer les destructions ou les pillages. L'Assemblée législative a jadis créé à cet effet une Commission des monuments. Après le 10 Août, on s'est préoccupé de préserver les statues, les tableaux dépendant du mobilier de la couronne. A peu de temps de là, l'on a prescrit une sorte de triage entre les objets qui ne sont bons que pour être vendus et ceux qui valent la peine d'être gardés (6).
(1) Rapport du Représentant Faure, 11 novembre 1793 (AuiuàBD, Actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 353).
(2) AULARD, Recueil des actes du Comité de salut puhlic, t. VIII, p. 601-602i
(3) ARNAtTLT, le Clergé de Touraine pendant la Révolution, p. 228.
(4) ViVTE, la Terreur à Bordeaux, t. II, p. 115.
(.5) DuRENGUES, l'Église d' Agen pendant la Révolution, p. 371. (6) Décrets des 16 septembre et 18 octobre 1792 {Duveeoier, Coller tion des lois, t. IV, p. 457, et t. V, p. 23).
LA TKHREUU 331
Plus tard, une sanction rigoureuse paraissant nécessaire, il a été décidé que quiconque dégraderait les monuments provenant des propriétés nationales serait puni de deux ans de fers (1). Le 28 frimaire an II a été établie une nouvelle Commission, dite Commission des arts (2), qui n'épargne ni les instructions ni les conseils. Des décrets sont rendus le 21 nivôse an II pour la conservation des inscriptions, le 8 pluviôse pour la conservation deslivres, gravures, dessins, médailles (3). En des rapports très sages se manifestent tout à la fois le regret des dégâts déjà commis et le désir de sauver ce qui serait encore sauvable. — Mais une cause générale rend presque vaine toute réaction contre le vandalisme. Gens des clubs, membres des comités révolutionnaires, Représentants, n'acceptent les décrets qu'en les mettant au juste point de leurs passions : les mesures conservatoires ne s'appliquent, prétendent-ils, qu'aux seules productions de l'art qui ne portent ni aucune empreinte du régime féodal, ni aucun emblème de la royauté, ni aucun signe de fanatisme. S'étant ainsi mis bien au large, ils continuent à détruire, avec une conscience joyeuse et toute nantie d'absolutions. Tel manuscrit porte sur le plat de la reliure des fleurs de lis ; tel émail est orné d'armoiries. A Grenoble, le 27 octobre 1793, on brûle les tapisseries du Parlement : qui se fût étonné? La plupart des panneaux figurent des dauphins, des magistrats, des évêques. Un peu plus tard, à Lisieux, on fait un autodafé de gravures en tailledouce, de vierges sur parchemin ou sur ivoire : mais qui eût osé s'intéresser à ces vestiges de la superstition? Dans l'Ain, Albitte, par arrêté du 21 pluviôse, demeuré d'ailleurs inexécuté, ordonne la destruction des merveilleux tombeaux de l'église de Brou ; puis il ajoute, avec toute la sérénité de la bêtise malfaisante : « Tous les morceaux d'architecture ou de sculpture étrangers à la féodalité, à la royauté ou au
(1) Dérret du 6 juin 1793 (Duvergier, Collection des lois, t. V, p. 319).
(2) Duvergier, Collection des lois, t. VI, p. 428,
(3) ID., ibid., t. VI, p. 477, et t. VII. p. 23.
culte seront déposés à la bibliothèque nationale du district de Bourg- Régénéré (1). — » Lorsque l'ardeur de mutilation s'attaquait à des monuments fameux, parfois les villes se hasardaient à formuler une plainte. Mais la protestation ne s'élevait que timide ; car se montrer homme de goût était déjà un signe d'aristocratie. Puis ceux qui, dans l'extrémité des périls, conservaient quelque crédit n'aimaient pas à le gaspiller, et volontiers sacrifiaient les édifices pour essayer de sauver les vies.
De proche en proche l'ardeur de dévastation s'est étendue jusqu'aux églises des conformistes. Un examen attentif scrute en qu )i l'on peut les dégrader. Il y a les cloches qu'on peut descendre, là aussi bien que dans les couvents ou dans les paroisses supprimées. Il y a les hauts clochers qui sont une insulte à l'égalité. Il y a les façades sculptées, avec leurs statues coupables de porter, les unes la mitre, les autres la couronne. On calcule tout ce qui reste de matière propre à la fonte ou à la monnaie : dans l'intérieur de l'église, il y a le lutrin dont le grand aigle est en bronze ; il y a les pièces d'orfèvrerie ; il y a les orgues dont on peut dégager le métal ; il y a les ornements dont on peut extraire les parcelles d'or. Il y a surtout les calices, les ciboires qui tentent par le double attrait de la rapine et de la profanation. Le 13 novembre 1793, le Représentant Roux, en mission dans la Dordogne, écrit : « J'ai nommé des missionnaires d'un nouveau genre. Ils vont dans les campagnes pour recueillir les vases ci-devant sacrés. » Et en un langage badin, le délégué de la Convention ajoute : « Le vin se change aussi bien en sang dans un vase d'étain que dans un vase d'or (2). »
Quand le temple est vide, il reste à le souiller. C'est alors que redoublent les grandes bravades. Dans l'Ain, les agents d'Albitte pénètrent à cheval sous les portiques et font boire
(1) Archives nationales, AF", 83, registre 614.
(2) AuLAED, Recueil des ac'»s du Comité de salut public, t. VIII, p. 406.
leurs chevaux dans les bénitiers (1). A Besançon, pendant la nuit de Noël, se dressent en f'eux églises les tables d'un banquet (2). Les vases consacrés aux mystères divins fournissent surteut matière aux parodies. On en a expédié beaucoup à la Monnaie ; on en garde assez pour les sacrilèges. Le représentant Bernard (de Saintes) écrit : « Nous buvons gaiement et sans craindre les châtiments célestes dans les coupes jadis sacrées. » A Dijon, on cite une auberge où quelques blasphémateurs de choix ont chacun pour boire un calice (3). A Quimper, à la ci-devant cathédrale, le jour de la Saint-Corentin, un homme du nom de Dagorne monte à l'autel, s'empare d'un ciboire et se livre à une profanation pire encore (4). Combien d'autres forfanteries d'impiété ne pourrait-on pas citer ! Mais à quoi bon détailler ces scandales et en prolonger le dégoût ?
Même en cette extrémité d'oppression, une loi fut votée qui proclamait une fois de plus la liberté des cultes.
La surprise est grande d'entendre encore ce mot. Elle s'accroît quand on songe à qui le prononça.
L'avocat des catholiques fut Robespierre.
Les grossières impiétés des derniers jours l'avaient rempli de dégoût : il avait le culte de la décence et n'aimait à proscrire qu'avec gravité. Puis les professions de foi matérialistes avaient excité ses colères : car, à l'imitation de Rousseau,
(1) Annales de la religion, t. I*', p. 451.
(2) Sauzay, Histoire de la persécution religieuse dans le Doubs, t. VI, p. 39.
(3) Louis Passy, Frochot, p. 181.
(4) DUCHATELLIEB, la Révolution en Bretagne, t. III, p. 389.
il croyait à un Etre suprême. Une autre considération — celle-là d'ordre extérieur — ne laissait pas que de le toucher : il craignait que les récentes manifestations, avec leur débraillement cynique, n'achevassent de ruiner au dehors ce que la République française gardait d'autorité. Enfin, dans les ennemis les plus acharnés du catholicisme, il voyait, croyait voir ses ennemis personnels : que voulaient Ghaumette, Hébert et les gens de la Commune, sinon créer une nouvelle faction extrême qui ferait paraître tiède la Convention, suspects les jacobins, et battrait en brèch« le parti que luimême, Robespierre, aspirait à dominer?
Autant qu'on peut pénétrer les secrets d'une âme qui ne se livrait guère, tels furent les mobiles qui transformèrent cet homme en modérateur.
Au club des jacobins, le 1^' frimaire (1), en un discours très étudié, il développa ses vues. Il commença en désavouant toute complaisance pour le fanatisme. Il parut même approuver, au nom de la philosophie et de la raison, ceux qui renonçaient à tout rite religieux. « Mais, ajouta-t-il, de quel droit voudrait-on troubler, au nom de la liberté, la hberté des cultes, et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? » « On a dénoncé, poursuivit-il, les prêtres pour avoir dit la messe. Ils la diront plus longtemps si on les empêche de la dire. Celui qui veut empêcher la messe est plus fanatique que celui qui la dit. » Dédaigneusement il flétrit les récentes manifestations d'impiété, et railla ceux qui avaient attaché « les grelots de la folie au sceptre de la philosophie ». En des paroles vaguement menaçantes où beaucoup pouvaient se reconnaître, il attaqua les usurpateurs de fausse popularité. Puis, éclairant sa pensée plus qu'il n'avait coutume, il proclama qu'un seul fanatisme était à craindre, celui des hommes pervers « soudoyés par les cours étrangères » pour porter toutes choses à l'excès, « imprimer à la
(1) 21 novembre 1793.
Révolution le caractère de l'immoralité et avilir la nation française elle-même. >■- A plusieurs reprises, il ressaisit et développa cette accusation, comme pour mettre d'avance hors la loi, par un soupçon général de trahison, ceux qu'il jugeait ses ennemis. Entre la religion catholique qu'il étayait dédaigneusement comme une ruine qu'on veut laisser tomber sans fracas, et l'irréligion intégrale qui semblait indécence grossière ou manœuvre antinationale, Robespierre proposait au peuple l'idée d'un grand Être qui « veillait sur l'innocence et punissait le crime triomphant ». « Si Dieu n'existait pas, ajoutait-il en copiste de Rousseau, il faudrait l'inventer. »
Qui l'emporterait, le protecteur équivoque et méprisant qui s'appelait Robespierre, ou les persécuteurs aveugles qui se nommaient à Paris Chaumette ou Hébert et s'incarnaient, hors de Paris, dans les Représentants en mission?
Sur l'heure Robespierre rencontra un allié : Danton. Cet homme, tour à tour ardent jusqu'à l'extrême violence ou clairvoyant jusqu'à l'extrême lucidité, était revenu récemment à Paris après un long séjour à Arcis-sur-Aube, son pays natal. Le maniement des affaires l'avait assagi , la vie de famille loin de la capitale avait détendu et calmé ses passions. Quand il se retrouva dans l'Assemblée et y vit défiler les honteux cortèges des blasphémateurs ineptes et des briseurs d'images, ce qu'il portait en lui de bon sens et de prévoyants instincts se réveilla. Le 2 frimaire, il proclama à la Convention des maximes de tolérance qui contrastaient fort avec sa vie passée. Il exhorta ses collègues à ne pas fournir d'armes à Pitt qui comptait sur les excès de la Révolution pour éloigner à jamais de la Répubhque française les peuples voisins et spécialement les Belges. — Quatre jours plus tard, il remonta à la tribune. « Le peuple, dit-il, veut, et avec raison, que la terreur soit à l'ordre du jour, mais contre les égoïstes, les aristocrates, les conspirateurs, les traîtres. » Ayant de la sorte marqué sa fidélité à son parti
et à SOS amis, il s'éleva contre les « mascarades antireligieuses » et demanda qu'on ne les supportât plus.
Même avec un tel secours, serait-il possible de tempérer les ardeurs de la Commune de Paris et d'obtenir que la Convention ralentît un peu la guerre aux catholiques?
A l'Hôtel de ville, il sembla d'abord que les haines religieuses, loin de s'amollir, redoublaient ; car le 3 frimaire, deux jours après le manifeste de Robespierre aux Jacobins, le conseil général de la Commune vota l'arrêté qui fermait dans Paris toutes les églises, et comme on l'a déjà dit (1), déclarait suspect quiconque demanderait qu'elles se rouvrissent. Ce ne fut que le 8 frimaire que Chaumette vint exprimer, à propos de cette mesure, des regrets qui touchaient à la palinodie. Il désavoua, parut désavouer le vote du conseil. « Si je méprise la superstition, dit-il, je ne me crois pas en droit de persécuter celui qui en est atteint. » Il déclara que la volonté des sections qui avaient entendu renoncer au culte serait respectée, mais ajouta aussitôt que les citoyens pourraient à leur gré louer des locaux pour y célébrer leurs cérémonies religieuses. Quoique non sans une vive opposition, cette conclusion fut adoptée.
Telle fut l'attitude de la Commune. Quant à la Convention, rien ne lui agréait plus que les décrets contre les prêtres ; et persécuter les catholiques était pour elle un délassement toujours fort goûté au milieu de ses soucis. En dépit de l'invitation de Robespierre, il ne parut pas, au début, qu'elle voulût rien abdiquer de ses haines ou de ses rancunes. Le 1^' et le 4 frimaire, elle reçut, comme les jours précédents, les délégués qui apportaient les dépouilles des églises. A quelques jours de là, comme la jète de la liaison se célébrait à Saint- Roch, elle se fit représenter à la cérémonie par une députation. Le 14 frimaire, Couthon put tout à son aise annoncer l'anéantissement du culte dans le Puy-de-Dôme,
(IJ Voir suprà, livre XVII, 1 7.
bafouer les dévotions des fidèles et étaler la pluî cynique impiété.
En ces dispositions peu propices, ce fut l'habileté de Robespierre de colorer sous un aspect de patriotisme et d'intérêt national le projet qui rendrait un peu moins intolérable le sort des catholiques. Le 15 frimaire (5 décembre 1793), il vint lire, au nom du Comité de salut public, une Réponse au manifeste des rois ligués contre la République. En cette sorte d'adresse, longue et fastidieuse déclamation, il glissa ces mots : « On dit que la nation française proscrit toutes les religions. C'est un mensonge. Le peuple français et ses représentants respectent la liberté de tous les cultes et n'en proscrivent aucun. Ils honorent la vertu des martjTS de l'humanité, sans engouement et sans idolâtrie ; ils abhorrent l'intolérance, de quelque prétexte qu'elle se couvre. Ils condamnent les extravagances du philosophisme, comme les folies de la superstition et comme les crimes du fanatisme. » L'Adresse fut adoptée. Le terrain étant ainsi préparé, Robespierre remonta à la tribune. Justement on venait de lire une lettre de M. de Calonne saisie sur un navire anglais, et tous les esprits étaient tendus vers les intrigues étrangères. En outre, on savait, par une déclaration de Barère, que le Comité de salut public inchnait à punir les extrêmes impiétés. — Le mouvement contre le culte catholique, dit en substance Robespierre, est l'œuvre de nos ennemis. Ils veulent par là nous discréditer. Vous devez prémunir les patriotes sincères contre les pièges qu'on leur tend ; vous devez protéger ceux qui veulent un culte qui ne trouble point la société. — Ayant parlé de la sorte, Robespierre développa un projet de décret déjà formulé par Barère. Aux termes de cette motion, toute violence ou menace contraire à la liberté des cultes était défendue : tous les bons citoyens étaient invités à s'abstenir de disputes rehgieuses ou théologiques : toutes les lois répressives, soit contre les prêtres réfractaires ou turbulents,
Boit contre ceux qui, sous prétexte de religion, fomentaient des troubles, étaient d'ailleurs maintenues. Cambon vint appuyer la proposition. Et le lendemain le décret fut voté.
Les catholiques constitutionnels, — car c*est d'eux surtout qu'on veut parler, la proscription des autres étant irrévocable, — les catholiques constitutionnels auraient-ils vraiment cette douteuse fortune de devenir les protégés de Robespierre?
A peine ai-je achevé d'analyser la loi du 16 frimaire que je me reproche d'y avoir trop insisté. Non seulement cette loi ne sauverait pas la liberté religieuse, mais elle ne taillerait même pas un palier sur la pente où glissaient les persécuteurs.
La loi avait été adoptée silencieusement. Une fois adoptée, incontinent on l'oublia. Ceux qui en gardèrent mémoire n'eurent qu'un souci, celui de la restreindre ou de la frapper de caducité.
Le Comité de salut public se l'était appropriée par la voix de Barère. Il semble qu'il ne tarda pas à se repentir. Le 18 frimaire, Barère revint à la Convention et proposa un article additionnel ainsi conçu : « La Convention n'entend pas improuver les arrêtés pris par les Représentants du peuple. » Docilement les députés levèrent les mains. Mais, en consacrant toutes les injustices du passé, n'abdiquait-on point toute autorité pour réprimer les abus de l'avenir? Quelle ne serait point l'anarchie, si, dans certains départements, le culte demeurait suspendu en vertu des arrêtés antérieurs des Représentants, et si, dans les départements voisins, il subsistait en vertu de la loi de frimaire 1 La réac-
tion contre le décret se marqua, en outre, par la lenteur à le pul^lier. Il ne fut promulgué que le l^'" nivôse (1); et l'envoi dans les départements semble avoir été retardé davantage encore (2). Dans les dépêches du Comité aux Représentants en mission, on put noter sans doute quelques paroles moins âpres. Mais la protection se couvrait de tant de mépris qu'un droit de vivre si précaire et si dédaigneusement accordé semblait dérision plus encore que tolérance. On invitait les délégués de la Convention « à laisser les idées religieuses s'aiïaisser et tomber d'elles-mêmes »; on jugeait certain « le triomphe de la vérité sur le mensonge » ; on estimait que « le simple bon sens aurait dû balayer le fanatisme en même temps que les débris du trône ». Puis le Comité établissait une distinction subtile autant que redoutable entre les « citoyens égarés, victimes d'antiques préjuges, et les scélérats obstinés qui ne prêchaient le ciel que pour mieux dévorer la terre ». Les premiers seulement méritaient la tolérance ; les seconds — et à quel signe les reconnaîtrait-on ? — étaient indignes de toute pitié (3).
Dans la Convention, les dispositions n'étaient pas meilleures que dans le Comité de salut public. On eût dit qu'elle n'avait voté la liberté des cultes que par inadvertance. Nul apaisement réel, nulle protestation contre les violences ; nul répit dans les mesures vexatoires ou persécutrices : c'est à quelques jours de là, le 9 nivôse (29 décembre 1793), qu'un décret imposa à toutes les religieuses le serment civique, sous peine de suspicion.
Quand la Convention ignorait la loi qu'elle avait votée, comment la Commune de Paris, comment les Comités révolutionnaires s'en fussent-ils souvenus? On le vit bien à ce
(1) AULARD, le Culte de la Raison et de l'Être suprême, p. 27"), note.
(2) Séance du Comité de salut public, 8 nivôse (Aulard, Recueil des actes du t'omile de salut public, t IX, p. 720).
(3) Circulaire du 4 nivôse an II aux Représentants en mission (Aitlabi\^ Recueil des actes du Comité de salut public, t. IX, p. 630).
qui suivit. Dès la promulgation du décret, quelques réunions cultuelles furent organisées rue d'Enfer, rue Saint-Honoré, rue de l'Ourcine, ailleurs encore. Aussitôt les comités de section, chargés de la surveillance et de la police, feignirent de s'émouvoir pour l'ordre public. Au bout de trois ou quatre semaines, les initiateurs furent arrêtés, les prêtres aussi qunnd on les put saisir ; le plus souvent les actes de location furent résiliés ; et les chapelles fermées ne se rouvrirent plus.
Tel fut, si l'on ne considère que Paris, le sort de la loi de frimaire. Serait-elle plus efficace dans les départements?
Les Représentants évoluaient en pleine persécution quand les courriers leur apportèrent le décret. Ils s'étonnèrent d'abord. Quelques-uns exprimèrent des regrets : ils avaient été trop loin, disaient-ils, ils avaient manqué de prudence. D'autres au contraire s'irritèrent. Bientôt la réflexion suspendit les excuses, étouffa les révoltes. Et presque tous comprirent qu'ils n'avaient qu'à continuer.
Et pourquoi s'arrêteraient-ils? Ils savent qu'il n'est pas de bon proscripteur qui ne parle de liberté. Et incontinent, plus passionnés qu'inventifs, — car ils se contentent de réchauffer les sophismes des clubs, — les voici développant le commentaire qui, de la liberté même, saura extraire la persécution.
Qu'on recueille les gloses diverses. Celui-ci qui s'appelle Châteauneuf-Randon et tyrannise la région des Cévennes écrit le 17 nivôse au Comité de salut public : « La liberté des cultes est un des plus beaux attributs de la constitution républicaine ; mais elle ne peut exister pour de vrais charlatans » Celui-là qui se nomme Le Carpentier et domine en
Basse-Normandie rend pareillement hommage à la liberté ; mais il ajoute : « La Convention nationale qui a décrété la liberté des cultes n'a pas décrété la liberté des conspirations. » Il y a d'autres distinctions : en Franche-Comté, celle de Lejeune qui juge licites en principe les cérémonies religieuses, mais les interdit comme rassemblements aristocratiques ; en Provence, celle de Maignet qui déclare que la Convention a rétabli les cultes, mais a voulu que « les citoyens en fussent eux-mêmes les ministres » ; dans la Sarthe, celle de Garnier de Saintes qui estime que la fermeture des églises ne viole pas du tout la liberté des opinions religieuses, car, dit-il, « l'univers est un temple et l'on peut adorer Dieu partout ». — Les plus audacieux fixent leur pensée en des arrêtés. Tel Lequinio à Saintes. Quinze jours après la loi de frimaire, il proclame qu'il faut se défier des prêtres, de tous les prêtres, y compris les ci-devant ministres protestants qui « s'imaginent que leur culte est un peu moins chargé d'inepties que celui des autres ». En conséquence, nul ne pourra, sous peine d'être traduit devant le tribunal révolutionnaire, prêcher ou écrire en faveur de quelque doctrine que ce soit ; en outre, les ministres ou ci-devant ministres des cultes demeureront responsables de la tranquillité de leur commune et, au premier trouble, seront mis en détention ; de plus, toute pétition des citoyens en faveur des prêtres rendra ces prêtres suspects et les fera mettre sur-le-champ en arrestation. Ayant parlé de la sorte, Lequinio ne néglige pas d'annoncer que chacun sera libre de rendre, comme il lui plaira, hommage à l'Éternel ; il ajoute — ce sont ses propres expressions — que son arrêté n'a d'autre but que « d'assurer la liberté des cultes dans toute sa plénitude (1) ».
Tous abrites sous ces gloses diverses, les Représentants peuvent à loisir continuer la guerre. Il y a double tâche à remplir : les églises à fermer, les prêtres constitutionnels à
(1) Arrêté du 1" nivôse an II [Archives nationales, AF", 146)
réduire. Et, à peine interrompues, les deux besognes se poursuivent.
Pour fermer les temples, les Représentants peuvent, en certains endroits, compter sur les communes. La Convention, par son vote du 16 brumaire, ne leur a-t-elle pas reconnu le droit de renoncer au culte? Si les municipalités hésitent, on pourra, par l'entremise du Comité de surveillance ou du club, exercer sur elles une opportune pression. Il sera pareillement loisible de confisquer l'église, en l'envahissant sous le prétexte d'utilité pubhque ; puis, quand les fidèles se réuniront en quelque local de fortune, on dénoncera le rassemblement comme factieux et on le dispersera. Ceux des proconsuls qui gardent quelque retenue s'abritent volontiers sous un prétendu vœu populaire ; en annonçant que toutes les églises de Bordeaux sont fermées, Tallien qui est plus jouisseur encore qu'impie ajoute : « C'est le peuple qui l'a demandé (1). » D'autres, plus audacieux, procèdent par mesures générales. C'est ainsi que dans le Calvados et la Manche, les Représentants Bouret et Frémanger prescrivent, par arrêté du 30 nivôse an II, la fermeture de toutes les églises. Comme l'exécution, en quelques villages, soulève des résistances, Frémanger se met lui-même en route pour clore tous les sanctuaires : « Quelques femmes ont pleuré, écrit-il, mais tous les hommes raisonnables ont ri de ces pleurs. » Et il ajoute : « Encore quelques promenades patriotiques, et le tison du fanatisme s'éteindra devant le flambeau de la raison (2). » Cependant les temples fermés peuvent se rouvrir, par le vœu des populations, par la complaisance des municipalités. Combien ne serait-il pas plus sûr de les détruire ! Ainsi pense Carrier. De Nantes il étend sa surveillance sur la Bretagne : « Je voudrais, écritil, qu'un député à triple poil y fît une ronde révolutionnaire,
(1) AULABD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. X, p. 146.
(2) ÏD., ibid., t. XII. p. 243.
accompagné de douze à quinze cents hommes de cavalerie. Il commencerait par révolutionner les grandes communes... et de là parcourant les campagnes, il ferait incendier, par des accidents bien amenés, toutes les églises (1). »
Après les églises, les prêtres. Depuis longtemps les insermentés sont hors la loi. Bien que suspects, bien que persécutés en beaucoup de lieux, les assermentés ne sont pas officiellement proscrits. Pour les réduire, les moyens varient, suivant les régions et le bon plaisir des proconsuls. Les plus modérés parmi les Représentants se contentent de procéder par mesures individuelles et de frapper quiconque est dénoncé. D'autres plus ardents étendent leur sévérité sur tous les perturbateurs, et appellent perturbateurs tous ceux qui « veulent entraver la marche de la philosophie ou éteindre le flambeau de la raison ». A côté de la persécution qui s'étale, il y a celle qui se dissimule. C'est ainsi que le Représentant Ruamps engage un jour Le Carpentier à faire enfermer une vingtaine de prêtres ; mais, ajoute-t-il, a faites-les enfermer comme suspects et sans parler de religion (2) ». Cependant les plus farouches jugent inutile de dissimuler davantage : ils sstiment que tout prêtre, fût-il assermenté, est bon à frapper par cela seul qu'il est prêtre, et doit être transféré sans déhii à la maison d'arrêt du district.
Le Comité de salut public n'ignore rien ; car chaque jour, des dépêches lui arrivent où les proconsuls se glorifient des églises fermées, du fanatisme anéanti. Quand les violences de langage sont trop scandaleuses, il se hasarde jusqu'à formuler une remontrance. C'est ainsi que le 12 nivôse (l®'" janvier 1794), il blâme l'arrêté de Lequinio (3). Puis le 28 nivôse, en une circulaire aux autorités constituées, il rappelle que « l'intolérance et l'oppression font des martyrs, que la voix
(1) Lettre du 12 nivôse au Comité de salut public (Bliabd, le Représentant Prieur de la Marne, p. 347).
(2) AuLARD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. XI, p. 278.
(3) Id., ibid.. t. X, p. 12.
seule de Ja raison fait des prosélytes >>. Mais les appels à la modération sont eux-mêmes accompagnés de tant d'injures qu'ils ne peuvent que suggérer la tentation de désobéir. Le fanatisme est représenté comme « un squelette réduit en poussière qui doit insensiblement tomber sans effort, si on est assez sage pour ne pas en remuer les restes impurs », Qu'on ne lui permette pas « d'exhaler les miasmes pestilentiels et orageux qui porteraient en tous lieux la contagion ou la mort (1) ».
Ainsi s'expriment les membres du Comité de salut public. A lire ces lignes, qui ne comprendrait qu'il y a plus de danger à observer la loi de frimaire qu'à la violer? Et en effet le vrai suspect, c'est l'homme assez naïf pour en garder mémoire. Plusieurs menus faits consignés dans les papiers des Archives attestent le péril d'invoquer le prétendu édit de liberté. On ae bornera à en citer un seul. Le 1^' ventôse an II (2), en Touraine, un vicaire constitutionnel de Cussay est condamné par la Commission militaire révolutionnaire de Tcjrs à être détenu jusqu'à la paix. Ce n'est pas im prêtre fanatique, loin de là ; car il a poussé l'esprit de concession jusqu'à abattre la croix dans le cimetière de sa paroisse. Quel est donc son débt? Le jugement le dit en termes exprès : le 10 pluviôse, jour de la fête pour la reprise de Toulon, <« loin de prêcher à ses concitoyens le langage de la Raison, il s'est plu à les entretenir dans l'erreur ; à cet effet, il est allé chercher et leur a lu la loi de frimaire sur la liberté des cultes (3)... »
(1) ÂTJi^ABD, Recueil des actes du Comité de salut publie, t. X, p. 287
et suiv.
(2) 19 février 1794.
(3) Jugement de la Commission militaire révolutionnaire siégeant à Tours {Archives nationales, BB^ carton 7).