LIVRE VINGT ET UNIÈME
I. — Les victimes de la Terreur. — Les prêtres assermentés : leur condition à la fin de 1793. — Mélange de courage et de faiblesse. La déprHri' salion et les premières défaillances ; comment elles se multiplient. — Violente pression des Représentants du peuple : Albitte et sa formule. — Formes habituelles de la déprêtrisation. — Les degrés dans la chute : blasphémateurs ; apostats silencieux ; abdirataires qui livrent leurs lettres de prêtrise et abdicataires qui évitent de les remettre ; prêtres qui renoncent simplement à leurs fonctions. — Calculs subtils; consciences qui se livrent et se ressaisissent. — Déprêtrisés qui se reprctrisent. — Comment la grande majorité du clergé constitutionnel a cédé devant la persé'iution, mais comment les nuances sont infinies, depuis l'apostasie jusqu'à la simple faiblesse.
II. — Çuelle condition seule assure aux prêtres la sécurité. — Le mariage. — Pression des autorités ofTicielles et surtout des Représentants. — Mobiles divers : mariages contractés sous la crainte ; efforts pour ménager Dieu et les hommes ; curieux mélange de terreur, de vulgarité et d'inconscience.
IIL — Effondrement de l'Église constitutionnelle au début de 1794. — Fin obscure de plusieurs évêques. — Les procès devant le tribunal révolutionnaire : Lamourette, évêque de Lyon (22 nivôse an II). — Gouttes, évêque d'Autun (6 germinal an II). — Gobel, évêque de Paris (21-24 germinal an 11).
IV. — Les prêtres fidèles : reclus, déportés, prêtres demeurés à leurs risques en liberté. — Les reclus. — Leur vie ; comment les règlements, d'abord assez débonnaires, se resserrent. — Comment, en plusieurs départements, les reclus sont transférés de prison en prison. — Double drame qui se rattache à l'histoire de la réclusion des prêtres. — Nantes : les reclus sur la galiote la Thérèse, puis sur la galiote la Gloire; Carrier, ses ÏQstruments; première noyade de prêtres (î*" •" 27 brumaire an II), seconde noyade (19 au 20 frimaire an II). — La M i/3nne : les reclus, les quatorze prêtres guillotinés à Laval (2 plu\iôse . i II, 21 janvier 1794).
V. — Les déportés : voyages vers Rocbefort et Bordeaux : les quatre catégories de prêtres sujets à la déportation. — Du sort de tous ces prêtres : comment on se trouve dans l'impossibilité de les transporter, soit à la
Guyane française, soit en Afrique. — Bordeaux : sort des prêtres emprisonnés, soit à Bordeaux, soit à Blaye ou au fort Pâté. — Rochefort : les prêtres détenus sur les vaisseaux aux bouches de la Charente : les Deux-Associés, le \Vashini;ton : incroyables souffrances, surtout sur les Deux- Associés, • efïtayanie mortalité; les harques-hôpital; Vile Madame. VI. — Les prêtres restés en France ou rentrés : comment ils parviennent à exercer leur ministère. — Paris : les cachettes, les ruses, les audaces.
— Les départements : sous quel déguisement et au prix de quels périls s'y accomplissent les fonctions sacerdotales.
Vil. — Quel concours le prêtre rencontre dans le peuple chrétien. — Persistance du sentiment religieux. — Petites émeutes locales : comment ces émeutes sont presque toutes des protestations en faveur de la liberté r'îligieuse. — Comment, en certains lieux, les œuvres de charité chrétienne subsistent jusque sous li Terreur. — Résistance passiv*; : églises qui subrepticement se rouvrent; un Te Deum en Normandie en 1794.
— Petites villes pieuses et provinces fidèles. — De quelques héroïques confessions chrétiennes. — Le dimanche et le décadi. — Amis ou ccmplices inattendus, craintes superstitieuses; quels sont les mécomptes chez les persécuteurs.
VIII. — Quelle force le prêtre puise en cette fidélité : persistance du culte; la messe sous la Terreur; comment la persécution se resserre encore; comment la plupart des prêtres sont arrêtés.
IX. — La prison : comment certains prêtres y poursuivent leurs pratiques et leur apostolat.
X. — Les tribunaux : comment, en beaucoup de lieux, les juges effrayés par l'atrocité des lois essayent, au début, de sauver les vies. — Comment les scrupules s'effacent et comment la jurisprudence se fixe. — De quelques régions où sévit surtout la proscription. — Paris : le tribunal révolutionnaire; assermentés et insermentés. — Lyon. — Maine, Vendée, Anjou. — Arras : les atroces proscriptions de Lebon.
XI. — Les femmes chrétiennes; comment elles s'associent aux prêtres et souvent les dépassent en courage — Leurs services, leur héroïsme. — Quelles colères elle^ excitent chez les persécuteurs ; comment les répressions sont d'abord un peu indécises, puis deviennent impitoyables. — Femmes condamnées à mort pour leur foi. — Admirable constance de la plupart d'entre elles. — Le jour de Pâques de l'année 1794.
On a décrit l'appareil de la Terreur^ c'est-à-dire les lois qui l'ont établie, les institutions qui l'ont affermie, les instruments qui l'ont propagée. Un a marqué surtout qutls
terribles agents d'exécution elle a rencontrés dans la personne des Représentants du peuple.
On connaît les dominateurs. II faut maintenant parler des victimes : victimes qui, sous ia peur, s'abaissent jusqu'à l'apostasie ; victimes qui, sous la grâce d'en haut, s'élèvent jusqu'à la confession du nom divin.
Entre les persécutés, je distingue d'abord les privilégiés d'hier, c'est-à-dire les prêtres assermentés.
Parmi ces prêtres, plusieurs, en cette fin de 1793, demeurent encore en leur paroisse ; mais savent-ils le matin ce qui, le soir, adviendra d'eux? Souvent leur église a été fermée ; s'ils la gardent, c'est à titre précaire, et jusqu'à ce qu'un usurpateur quelconque, municipalité, société populaire, Représentant, juge bon de la confisquer. A l'intérieur, la sacristie est vide, les murs nus, les armoires forcées; c'est que de la- ville voisine, les clubistes sont venus : en beaucoup de lieux, plus de cloches, et au cimetière la grande croix abattue : une messe basse encore, mais à la dérobée, et les saintes espèces consommées en un calice qu'on est parvenu à cacher. Le malheureux curé erre parmi les ruines, ne sachant pas, ne comprenant pas. Tout lui est supplice : il confère un baptême ; or on lui impose des noms qu'aucun calendrier, même le plus réformé, n'a prévus : il célèbre un mariage, et voici qu'il redoute que l'une de ses formules ne paraisse empiétement sur l'autorité civile : il administre un malade, mais tout obsédé d'une arrière-crainte, celle qu'on ne l'accuse de fanatiser les mourants. Où consignerat-il les actes de son ministère? Aux registres il a substitué de petits carnets, puis aux petits carnets des feuilles volantes Ces feuilles volantes, il les cache de son mieux, comme on ferait de papiers factieux. Je sais un prêtre qui les dissimule entre les pages d'un volume de Y Emile : du moins, pense-t-il, on n'ira pas les chercher là. Cependant, à certaines jours, on signale, aux abords du village, les chevaux des gendarmes ou les habits bleus des gardes nationaux. Alors le pauvre
curé se met à trembler. Il connaît la loi des suspects ! N'est-ce pas lui qu'on vient arrêter? Car, bien que de piété un peu terne et d'âme un peu vulgaire, il se sent assez de vertu et de foi pour n'être pas à l'abri.
Du dehors il sait peu de chose. Ce qu'il apprend le terrifie. Parmi les évêques constitutionnels, les plus respectés, les plus intégres sont en prison : tels Le Coz à Rennes, Desbois de Rochefort à Amiens, Sermet à Toulouse, Barthe à Auch, Le Masle à Vannes. Il voudrait se rassurer, se persuader que les curés sont indemnes. Mais non, ils ne le sont pas ; et déjà pour plusieurs l'échafaud s'est dressé.
En même temps qu'ils sont tout glacés d'effroi, ces prêtres sont tout ahuris de scandales. Les mêmes journaux, qui leur annoncent le supplice de leurs confrères, leur portent les noms de quelques-uns de ceux qui, dans les départements, proscrivent. Or, parmi ces hommes, combien n'y en a-t-fl pas qui ont été les ministres de Dieu 1 Ils comptent, recomptent avec une stupeur horrifiée : en Artois, Lebon qui a été curé et Duquesnoy qui a été moine ; dans le département du Nord, Chasles qui a été chanoine ; dans la région de l'Est, Massieu qui fut évêque ; dans le Centre, Laplanche qui a été bénédictin ; à Bordeaux, Isabeau, un ancien prêtre ; dans la Dordogne, Lakanal, un ancien prêtre aussi ; dans la région des Pyrénées, Paganel et Monestier du Puy-de-Dôme, tous deux anciens vicaires épiscopaux. A cette profanation du caractère sacré, ce qu'ils gardent de foi se révolte. Ils s'indignent,mais ils tremblent aussi. En ces apostats ils redoutent les pires ennemis ; car ils savent qu'il n'y a rien de tel qu'un prêtre pour rechercher, découvrir et perdre un autre prêtre.
Ainsi songent-ils, et avec une sincère réprobation. Cependant une crainte les envahit, celle de leur propre faiblesse. Ils s'interrogent. Sont-ils prêts pour la persécution, pour l'immolation peut-être ? Ils n'osent répondre ; et un frisson, qui secoue tous leurs membres, atteste les révoltes de leur
chair. Ce n'est pas l'élite ; l'élite est ailleurs. Eux, ils ont gardé toutes les croyances extérieures, toutes les gesticulations du sacerdoce, mais avec le souci d'un minimum dans la foi et dans le sacrifice : de là une grande sécheresse intime, et dans le sol profond de leur conscience un terrain où la grâce ne coule plus. Puis leur esprit est confus autant que leur cœur est aride, et ils ont caressé ou ménagé tant de doctrines contradictoires que leur intelligence, tout alourdie de sophismes, monte malaisément vers le vrai Maître, celui qui veut tout sans partage. En outre, ils portent le poids d'une première faute, celle du serment ; et la faiblesse attirant la faiblesse, ils inclinent du côté où ils ont une fois penché. Enfin, parmi eux, il y a ceux qui ont été ordonnés dans les dernières années, sans préparation, à la manière de fonctionnaires improvisés, en une hâte qui a fait en quelques mois, parfois même en quelques jours, d'un tonsuré un sous-diacre, d'un sous-diacre un diacre, d'un diacre un prêtre : ceux-là seront une proie.
Déjà, dans ce clergé à la foi un peu molle, on a pu noter d'assez sensibles défections. Quelques-uns blasphèment, moins encore par impiété que par excès de peur. D'autres, en plus grand nombre, s'éloignent silencieusement, furtivement ; ils disparaissent, avec un seul souci, celui de brouiller leurs traces, et ils les brouilleront si bien que de beaucoup on ne saura plus rien.
C'est alors que s'introduit dans la langue un mot que nous avons déjà eu l'occasion d'écrire, celui de déprêtrisation. Le mot est barbare. A-t-il du moins un sens précis? Le déprêîrisé est-il seulement le prêtre qui s'est dépouillé en termes explicites de son caractère sacré? Est-ce pareillement celui qui s'est borné à abdiquer ses fonctions? Sur l'heure on ne lésait pas bien. Les mots flottent comme les idées elles-mêmes. Cependant le peuple, simpliste jusqu'à l'excès et qui ne s'attarde pas à marquer les nuances, confond dans un même vocable les renégats, les lâches, les faibles ; et il désigne sous
le nom de déprêtrisé quiconque, par une dégradation plus ou moins complète de son honneur sacerdotal, s'applique à sauvegarder sa liberté et sa vie.
Avec le mois de brumaire an II, a commencé dans Paris la grande désagrégation. On se souvient de Gobel et de sa mémorable lâcheté. Pendant ce temps, que se passe-t-il dans les départements? Là-bas s'échelonnent, à l'imitation de Paris, dans les derniers jours de brumaire et pendant tout le mois de frimaire, les fêtes en l'honneur de la Raison. Comme à Paris, des prêtres arrivent, emphatiques et affolés. La plupart appartiennent au clergé constitutionnel ; d'autres sont des chanoines ou d'anciens religieux n'ayant pas prêté serment parce qu'ils n'y étaient pas astreints, mais tout démoralisés de peur et prêts à tout pour la vie. Tous, mêlés les uns aux autres, ils prononcent les paroles de reniement ; puis ils sont englobés dans le cortège de la cérémonie, comme les trophées vivants de la superstition vaincue. Parfois, par leur nombre, ils prennent un aspect de bande. C'est ainsi qu'à Nancy ils se rencontrent au nombre de soixante et onze et solennellement déposent leurs lettres d'ordination au pied de la statue de la liberté (1).
Malgré tout, dans les provinces, il y a des scrupules, des remords et, même à travers les défaillances, des remontées de courage. C'est la tâche des Représentants en mission de réduire à l'état de poussière ceux qui résistent encore.
A l'avilissement du prêtre ils travaillent presque tous : tel en Picardie Dumont, en Auvergne Maignet et Couthon, en Bourgogne Bernard de Saintes. Mais entre tous le plus acharné est Albitte.
C'est à cet homme qu'il est réservé de fournir un modèletype aux persécuteurs.
(1) I.'abbé Martin, la Persécution et Vanarchie religieuse en Lorraine, p. 111. — Adlabd, Recueil des actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 609.
Il est arrivé dans l'Ain le l^^" pluviôse (1). Aussitôt, de Bourg-en-Bresse, — Bourg-régénéré comme il l'appelle, — il se met à légiférer. Il a passé par Lyon où ses yeux se sont rassasiés de proscriptions. 11 abomin»^ les aristocrates, mais plus encore les fanatiques. Dans cet esprit, il juge que rien ne sert de fermer l'église si l'on ne se débarrasse de ceux qui célèbrent à l'autel. II estime en outre que le meilleur moyen de supprimer le prêtre, ce n'est pas de l'enfermer ou de le tuer, mais d'obtenir que de lui-même il se dégrade. Plein de ces pensées, il compose de toutes pièces, le 8 pluviôse (2), une formule où il quintessencie tout ce qui peut flétrir un homme d'honneur et un ministre de Jésus-Christ. Cette formule, il essaiera, par ruse ou par force, de la faire signer. Il faut reproduire en entier, tant il est révélateur, ce document conservé en plusieurs expéditions aux Archives :
Je soussigné... âgé de..., né à ..., commune de .... district de..., département de..., faisant le métier de prêtre depuis l'an..., sous le titre de..., convaincu des erreurs par moi trop longtemps professées, déclare, en présence de la municipalité de..., y renoncer à jamais, déclare également renoncer, abdiquer et reconnaître comme fausseté, illusion et imposture, tout prétendu caractère et fonctions de prêtrise, dont j'atteste déposer sur le bureau de ladite municipalité tous brevets, titres et lettres ; je jure en conséquence, en face des magistrats du peuple, duquel je reconnais la toute-puissance, de ne jamais me prévaloir des abus du métier sacerdotal auquel je renonce, de maintenir la liberté, l'égalité de toutes mes forces, de vivre ou de mourir pour raffermissement de la république une, indivisible et démocratique, sous peine d'être déclaré infâme, parjure, ennemi du peuple, et traité comme tel. Fait double et enregistré sur le registre de la municipalité de..., le..., de l'an... de la république une, indivisible et démocratique, dont copie sera délivrée au requérant (3).
Il reste à trouver des hommes assez avilis ou assez affolés pour signer cette infamie. Le proconsul se flatte de réduire
(1) 20 janvier 1794.
(2) 27 janvier 1794.
(3) Archives nationales, AF", 83, rrgistre 610.
par l'étalage de la terreur. Les prisons de Bourg sont pleines ; il en extrait un convoi que, le 11 pluviôse, il dirige sur Lyon ; les malheureux seront traduits devant la fameuse Commission qui siège aux Terreaux, et plusieurs seront immolés. Ayant ainsi prouvé comment la République traite ses ennemis, le Représentant montre la récompense réservée à qui se soumet : quelques prêtres déjà incarcérés se sont courbés à souhait ; Albitte aussitôt les fait élargir. Quel est le nombre de ceux qui faiblissent sous la violence ou capitulent dans l'espoir de la liberté et de la vie? Du 10 au 20 pluviôse, Albitte recueille quatre-vingt-trois adhésions (1). Tout fier de la réussite, il décide que la liste sera imprimée, publiée et affichée, pendant trois décades consécutives, dans toutes les communes où il exerce ses pouvoirs. Au bas du fatal papier d'autres signataires apposent leur nom : 37 du district de Trévoux, 24 du district de Pont-de-Vaux, 36 du district de Nantua, 31 du district de Châtillon-sur-Chalaronne, 47 du district de Mont-Fermé (Saint-Rambert), 25 du district de MontlueJ, 18 du district de Gex, 60 du district de Belley (2). Sur le département du Mont-Blanc, également soumis à Albitte, pèse la même tyrannie : là aussi le honteux engagement est imposé : le district d'Annecy compte 14 défaillances, celui de Moutiers 12, celui de Cluses 7, celui de Thonon 5, celui de Saint-Jean-de-Maurienne 5, celui de Carouge 14, celui de Chambéry 95 (3). Albitte triomphe, et sa formule devient classique pour quiconque veut obtenir la destruction du sacerdoce par le sacerdoce lui-même.
Plusieurs des proconsuls s'approprient ce modèle, mais non pas tous, ni même le plus grand nombre, soit qu'ils répugnent à un tel excès de passion, soit qu'ils redoutent une suprême révolte. La déprêtrisation revêt le plus souvent la
(1) Archives nationales, F", liasse 872.
(2) Ihid., AF'i, 83, cartons 610, 612, 613, et AF", 124, registre 941.
(3) Ibid., AF", 124, registres 941 et 942.
forme d'une lettre adressée aux administrateurs du district. Parfois elle s'accomplit de façon plus bruyante, en l'une des séances de la Société populaire. Parfois aussi, mais beaucoup plus rarement, elle résulte d'une déclaration devant le Comité de surveillance. Les défections, qui semblent, à certaines heures, se ralentir, se précipitent tout à coup : ainsi arrive-t-il à la nouvelle qu'un Représentant en mission va passer. Alors les malheureux prêtres se ruent en troupe dans la soumission. Cependant, pour les ecclésiastiques de marque, curés de ville ou vicaires épiscopaux, la déprêtrisation s'accompagne volontiers d'une petite fête. Ainsi en est-il à Rouen, à Rennes, ailleurs encore. Là-bas les autorités s'assemblent. Le récipiendaire est introduit. On se met à discourir, juste assez longtemps pour allumer le flambeau de la raison et pour éteindre le cierge du fanatisme. Souvent la cérémonie s'agrémente d'un peu de musique, et dans la salle retentissent quelques-uns des « airs chéris des patriotes ». C'est en ce cadre de pompe civique que s'intercale l'abdication. A l'usage du public et des journaux, un procès-verbal est dressé. La séance se termine en un échange de baisers fraternels. Puis on renvoie chez lui, tout flétri d'éloges, tout maculé d'accolades, celui qui fut prêtre de Jésus-Christ.
Variées sont pour les prêtres les formes de la défection. Mais tombent-ils tous de la même chute et surtout à la même profondeur? Entre l'entière sincérité et l'entière imposture, il y a des nuances infinies. De même entre l'entière fidélité et l'entier reniement, il y a des refuges et comme des paliers où s'accrochent les âmes faibles, à la fois attirées vers l'abîme par pauvreté de courage et retenues à michemin par obstination de scrupule. Telle est la condition des malheureux prêtres. Sur les lèvres tremblantes de beaucoup d'entre eux se croisent les paroles qui blasphèment et en même temps les prières implorantes qui demandent pardon. Dans leur misérable descente, ils se taillent des degrés, s'y établissent en un équilibre instable et s'y tiennent T. III. 23
désespérément. En ces sortes de cachettes, ils voudraient se blottir, ignorés de la terre, et du ciel aussi. De là des raffinements de pensées, des complications de mobiles qui déconcertent; de là des calculs, à la fois hypocrites et sincères, profonds et puérils, qu'aucune analyse ne peut pénét:'er à fond, tant se mêlent l'incroyance avec les retours de foi, la lâcheté avec les ressauts de courage, la faiblesse à io it livrer avec la subtilité à tout reprendre, et la recherche intense, presque maladive, pour apaiser Dieu dans l'acte même où on le méconnaît !
Des dispositions si malaisées à saisir rendent difficile un dassement 6Ûi\ Pourtant on a conservé en partie aux Archives (1) les déclarations de ces prêtres, c'est-à-dire celles qu'il? ont écrites en 1794 pour obtenir la vie, et celles qu'ils ont tracées huit ans plus tard pour se justifier devant rÉghse. Ces documents, bien qu'incomplets, permettent qu'on se hasarde à doser les fautes, à établir des catégories dans les défailiances m.êmes.
Je mets d'abord à part les blasphémateurs. Pour l'honneur du nom chrétien, ceux-là furent peu nombreux. Je ne crois pas que pour la France entière on en puisse compter beaucoup plus d'un millier. Celui-ci se félicite d'avoir « hikv. ses chaînes mystiques «; celui-là proclame qu'il n'a jamais été prêtre ni de cœur ni d'esprit ; cet autre se vante d'avoir depuis longtemps livré aux flammes les « patentes du métier ». Plusieurs annoncent qu'ils se « débaptisent » ou bien encore qu'ils ne veulent plus faire & l'arlequin ou le farceur ». Un prêtre de Parthenay, en livrant ses lettres d'ordination, ajoute : « Je ne tiens pas à ces bucoHques. » — « Je suis prêtre, dit un ecclésiastique d'Arles, mais je déclare me séparer nettement de ces ennemis du genre humain. » — « Je viens, dit un religieux joséphite de Belley, abjurer le charlataniame d'un culte dont j'ai été le ministre. » Chez quelques-uns
' <1) Fi», liasses 872 à 893, et série AF«».
APOSTATS ET C0NFE6SEUBS 855
l'incohérence du langage laisse soupçonner un esprit dérangé. Un prêtre nommé Herland prend à témoin « la Montagne trois fois sainte » et signe « Herland, citoyen du globe ». Un autre, qui s'appelle Accard, écrivant au président de la Convention, lui notifie qu'il est époux et père. Il ajoute : « Mon épouse t'embrasse et toute la Convention nationale ainsi que moi, et te donne l'accolade de frère et de concitoyen (1). « Dans cette surenchère de platitude et d'impiété, les vicaires épiscopaux tiennent en général le premier rang. Placés auprès de l'évêque, non pour le conseiller ou l'aider, mais pour le paralyser s'il est bon, pour le rendre pire s'il est mauvais, ils ont été le plus souvent les corrupteurs de leur diocèse ; et pour beaucoup l'apostasie est comme la fin naturelle de leur carrière cléricale.
Parmi ceux qui blasphèment, plusieurs ont depuis longtemps abandonné le sacerdoce. Au nom de quelques-uns, les tableaux déposés aux Archives accolent des désignations qui ne laissent pas que de surprendre : celui-ci qui est de l'Ain est indiqué comme ayant été prêtre et depuis canonnier; celui-là qui est de Saône-et-Loire est noté comme cavaUer jacobin pour Autun ; un troisième est enrôlé dans les chasseurs à cheval ; un quatrième sert sur les vaisseaux de la république ; un cinquième est à Paris où 0 est employé à la Commission des subsistances (2). Quel est Je passé de ces hommes? On l'ignore. Quel sera leur sort futur? On ne le saura pas davantage. Entre deux, ils se souviennent de leur titre sacerdotal et, comme on ferait d'une chose négligeable, ils viennent s'en dépouiller.
Au-dessous des abdicataires blasphémateurs, il y a — et c'est un second degré dans le reniement — les abdicataires silencieux. Ceux-cd se contentent de déclarer qu'ils cessent d'être prêtres. La plupart se limitent à ce bref désaveu de
(1) Archives nationales, F'», liasse 882.
(2) Ibid., F", liasse 872 et suiv.
leur état. Quelques-uns, comme pour mieux marquer que la séparation est irrévocable, ajoutent ces mots : « Pour toujours. »
A côté de ceux qui précisent leur résolution et se coupent tout chemin de retour, il y a ceux, bien plus nombreux, qui, loin de fuir l'équivoque, la cherchent. Tous ensemble, ils forment une troisième catégorie de prêtres, dévoyés eux aussi, mais dont il est malaisé de graduer l'infidélité, car il faut drait pour cela pénétrer jusqu'au tréfonds des âmes. Ceux là se gardent de prononcer le mot d'abdication : le plus souvent ils se bornent à déclarer qu'ils renoncent à leurs fonctions. Dans le même temps, très en secret, ils se forgent, pour leur usage personnel, une glose intime qui, espèrent -ils, les absoudra : « La loi, se disent-ils, qui nous a conféré le soin d'une paroisse, peut nous ôter ce qu'elle nous a confié. » Ils arrivent par là à se persuader à demi que leur renonciation est un acte d'ordre civil, et que l'Église n'a rien à voir en ce qui ne concerne que l'État. Que si, malgré tout, ils ne réussissent pas à se convaincre eux-mêmes, ils se fabriquent incontinent une autre excuse : « Notre église, se répètent-ils, était vide, sur le point d'être fermée ; et nous n'avons fait qu'abandonner un sanctuaire déjà délaissé. » Les perplexités de leur conscience les rendant ingénieux, ils accumulent les subterfuges ; l'un dit : je suis vieux et impotent ; l'autre : je suis martyrisé par la goutte ; un troisième : j'ai besoin d'aller cultiver mes terres laissées incultes par mes neveux partis pour l'armée. Et de la sorte ils s'efforcent de communiquer un air de retraite légitime à leur désertion. — Cependant, si les persécutés sont subtils, les persécuteurs sont soupçonneux. De ceux qui se présentent ils exigent un gage, c'est la remise des lettres d'ordination. Beaucoup cèdent. Ils apportent leurs lettres de prêtrise et souvent, par luxe de servilité, y ajoutent leurs diplômes, leurs brevets, les papiers de leurs bénéfices. Et ainsi prennent -ils rang parmi ceux que, par flétrissure, on appellera plus tard les traditeurs. D'autres
hésitent à fournir Iû signe matériel de leur défection. Mais que faire en la timidité de leur courage? Alors, un peu de comédie égayant subitement la tragédie sombre, ils viennent, comme des écoliers en faute, s'excuser : leurs lettres, ils les donneraient bien volontiers, mais ils n'ont pas réussi à les retrouver : ils les ont perdues : elles ont été consumées dans un incendie ; ou bien encore : les Vendéens les ont emportées dans une de leurs incursions. Parfois on dit : « Jeles apporterai prochainement » ; puis on rentre chez soi et l'on enfouit en terre ce qu'un reste de scrupule empêche de livrer. — Les magistrats des districts ne sont pas toujours dupes. Plusieurs, en envoyant les tableaux, remarquent, avec une surprise inquiète, combien peu de pièces y sont annexées. En tel district comme celui de Bar-sur-Aube, sur vingt -huit prêtres qui ont comparu, six seulement se sont dépouillés (1). De ceux dont les lettres manquent on se méfie ; et l'on juge, non sans raison, que la remise des titres de prêtrise est la vraie, la seule preuve de l'abdication.
Les déviations de conscience sont variées, autant que sont tortueux les replis de l'âme humaine. Il y a les pauvres qui ont peur de la misère ; car ils savent que la Convention vient de voter une pension pour les abdicataires (2) et que sûrement elle abandonnera les autres. Il y a les abusés qui croient faire acte de patriotisme en se déprêtrisant : tels ces prêtres, qui, en abdiquant, joignent à leur lettre un don « de vête^ ments ou de chemises neuves » pour « leurs frères armés ». II y a les illogiques que hante le souvenir de leur dignité, mcme dans l'acte où ils s'en dépouillent : tel Prudhomme, évêque de la Sarthe, qui, au bas de la lettre où il résigne son titre épiscopal, appose, à côté de sa signature, une croix (3). Il y a les indécis : tel ce curé de la Charente qui refuse d'abord de signer son acte d'abdication, revient, s'éloigne, et enfin,
(1) Archives nationales, F", 873.
(2) Décret du 2 frimaire an II.
(3) PiOLiN, l'Église du Mans pendant la Révolution, t. II, p. 414,
au bout d'une heure, se décide à tracer son nom. Il y a surtout ceux que subjugue la \'iolence; et en effet qfuelle n'est pas la pression ! Ceux qui déjà ont été écroués sont menacés du tribunal révolutionnaire s'ils ne se déprêtrisent : ceux qui ont gardé jusqu'ici leur liberté sont tenus, en beaucoup de lieux, s'ils n'abdiquent le sacerdoce, de se rendre sur-lechamp à la maison d'arrêt du district. A défaut de mesure générale, des arrêtés individuels interviennent : ainsi en est-il d'un prêtre des environs d'Agen qui est jeté en prison « pour n'avoir pas cessé ses fonctions comme les autres (1) ». Quant à ceux qui se dérobent ou se cachent, ils risquent un sort pire encore ; car souvent il arrive qu'ils sont portés sur la liste des émigrés.
Ainsi apparaissent, avec des degrés divers dans l'abaissement, les apostats blasphémateurs qui s'étalent dans leuchute, les apostats silencieux, les renégats honteux qui livrent en gémissant leurs lettres de prêtrise, les demirenégats qui gémissent aussi, mais plus retors ou plus fermer, les annoncent, les marchandent, les promettent et ne les donnent pas ; puis se montre la foule des déviés, des irrésoîus, des affolés.
En remontant encore, nous atteignons les limites indécises Ofù se mêlent tellement la fidélité et la faiblesse qu'on ne sait si l'on doit louer l'une ou flétrir l'autre. Les lettres déposées aux Archives noias révèlent, et en grand nombre, des prêtres, d'âme droite peut être, mais faits pour des temps paisibles, qui cherchent avec anxiété un minimum dans la soumission et se débattent entre deux désirs intenses, celui de ne pas se souiller, celui de n'être pas non plus martyrs. De cette double et obsédante sollicitude naissent des formules d'une imprécision savante, qui paraîtraient lâches aux époques ordinaires, mais qui, dans l'extrême péril des temps, sont presque courageuses. Les uns cherchent à se libérer par une
(1) DtlBBKaTTSS, VEglùe d'Agen pendant la Révolution, p. 346.
déclaration générale d'obéissance ; de là des phrases comme celle-ci : « J'abandonne les fonctions de ministre du culte pour tout le temps que le jugera bon l'Assemblée nationale. » Ou encore celle-là : « Je me soumets à toutes les lois civiles de la république. » Les autres, sans détailler davantage, annoncent simplement qu'ils s'abstiennent ou bien qu'ils se décident à la retraite. Dans l'Ardèclie, l'un des vicaires épiscopaux:, M. de Baruel-La-Baume, envoie à Vxm de ses amis do la Convention ses lettres d'ordination, mais ajoute en substance : « Je m'en remets à vous ; surtout ne les déposez pas si vous croyez que ce dépôt peut impliquer l'abdication du caractère sacré (1). » Ainsi le scrupule perce à travers la défaillance. Il arrive même que ce qui commence en acte de faiblesse finit en acte de foi. Dans l'Yonne, au district de Joigny, un prêtre déclare renoncer à ses fonctions. Cependant on lui demande ses lettres de prêtrise ; alors, au milieu des obscurités où sa pauvre conscience se débat, une belle lueur d'honneur sacerdotal brille tout à coup, comme la rayure d'un phare sur une plage enténébrée ; et, de timide devenant brave, il répond qu'il ne peut les livret • parce qu'il les tient de Dieu ».
De même qu'il y a des chutes irrémédiables, il y a des remontées inattendues. Sur le passage des Représentants, les pauvres prêtres, tout aplatis de terreur, se sont courbés en masse. Le proconsul a passé ; il est loin ; peut-être ne reviendra-t-il pas. Alors quelques-uns d'entre eux se relèvent, tout meurtris, tout craintifs encore, comme des blessés sur le champ de bataille après une charge de cavalerie. Ils sondent leur conscience, à la manière de blessés qui tâtent leurs membres. Ils ont honte d'eux-mêmes, et, comme ils sont encore croyants, ils tremblent d'être traités par Dieu en grands pêcheurs. Pourtant une pensée les calme : les engagements contractés sous la violence ne lient pas. S'ils ne
(1) Archives nationales, AF", 1897.
sont pas détenus ou s'ils ont recouvré leur liberté, ils essayent de se ressaisir. Sur ces entrefaites, il arrive qu'ils retrouvent quelques-uns de leurs paroissiens. Ceux-ci leur dépeignent l'état du village : plus de culte ; et il y a des mariages à bénir, des malades à administrer. Ils écoutent. Ce qui subsiste en eux de grâce sacerdotale se réchauffe et se réveille. Ils ont tremblé; ils cessent de trembler, en attendant que d'ailleurs ils tremblent de nouveau. Les voilà qui suivent leurs ouailles, et voilà les déprêtrisés qui deviennent des reprêlrisés. Tous les documents du temps attestent ces retours, timides d'ailleurs, fragiles, dans le mystère et dans la peur. En Corrèze, dans la Dordogne, dans le Gers, dans les Basses-Alpes, dans la Seine-et-Oise, dans la Saônc-et-Loire, les correspondances des Représentants, des administrateurs, des agents nationaux signalent la « duplicité des prêtres » qui n'ont abjuré leurs erreurs que pour les prêcher de nouveau. De là un regain de rigueur. Dès le mois de pluviôse, Albitte a décidé, pour les départements de l'Ain et du Mont-Blanc, que tous les abdicataires, loin de devenir libres par le fait de leur abdication, seraient rassemblés au chef-lieu du district, seraient tenus de s'y fixer, et devraient se présenter tous les cinq jours devant la municipalité qui surveillerait leur conduite (1). Devant le péril des reprêirisations, cet arrêté, qui a été jugé trop sévère, reprend faveur, et beaucoup de Représentants le copient : tels Mallarmé en Lorraine, Vernerey dans la Creuse, Reynaud dans la Haute-Loire, Lefiot dans la Nièvre, Monestier (du Puy-de-Dôme) et Dartigoeyte dans la région de la Garonne. Ceux même qui répugnent à cet excès de rigueur proclament qu'aucun prêtre, fût-il abdicataire, ne devra demeurer à proximité de la paroisse où il a exercé son ministère. 11 faut, disent les rapports des districts, « les faire déguerpir des communes où ils ont prêché
(1) Arrêtés du 12 et du 21 pluviôse [Archices nationales, AF", 83> registres 610 et 611).
leurs dogmes absurdes ; autrement ils seraient aussi dangereux après leur abdication qu'avant (1) ».
Combien de prêtres se déprêtrisèrent? Il semble que les pouvoirs publics aient marqué, sur l'heure, un extrême souci d'être exactement informés ; car un décret du 23 brumaire enjoignit aux autorités de tenir note de toutes les défaillances sacerdotales et de les consigner en des états nominatifs qui seraient adressés tous les quinze jours à l'un des Comités de la Convention, le Comité d'instruction publique. Mais le décret est-il demeuré, en beaucoup de lieux, inexécuté, ou bien encore les documents ont-ils été perdus? Dans les vingt-deux liasses qui, aux Archives nationales^ sont consacrées aux abdications ou renonciations, je ne trouve de listes que pour 148 districts. Encore ces listes offrent-elles de grandes lacunes ou même se présentent-elles sous un aspect tout à fait informe. En certaines liasses on trouve aussi des lettres d'envoi qu'aucun état n'accompagne. Pour 20 ou 25 districts seulement, les tableaux paraissent complets.
Cette insuffisance de documents interdit toute statistique rigoureuse. Mais, même à travers ces lacunes, on peut, je crois, pénétrer la vérité. Rien que pour ces 148 districts, les tableaux, si fragmentaires qu'ils soient, révèlent plus de 5 600 renonciations ou abdications sacerdotales (2). Or, le nombre total des districts étant de 562, ces 148 districts, pris indifféremment dans toutes les régions de la France, et les uns très populeux, les autres peu importants, ne représentent guère plus du quart de tout le territoire français. Et encore faut-il considérer que, si les tableaux étaient com-
(1) Voir notamment rapport des administrateurs du district de Saint- Dizier, 5 ventôse an 1 1 ; rapport de l'agent national du district de Bellevue- Jes-Bains(Bourbon-Lancy),13ventôse(^/-cAiVesnaao/iaZ<'s,AF",873et891).
(2) Dans ce chiffre de 5 600, je ne comprends pas les abdications ou renonciations individuelles, mentionnées par lettre alphabétique dans les relevés des archives (F'», liasse 872-893) et qui sont au nombre de 17 à 1 800. Ces renonciations individuelles se retrouvent d'ailleurs le plus souvent dans les tableaux d'ensemble.
30i HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
plets, le chiffre de 5 600 serait, à coup sûr, considérablement dépassé. Il n'est donc pas téméraire de présumer que ce chiffre de 5600 pour 148 districts représente, pour l'ensemble du pays, un chiffre au moins quadruple de défaillances. Ces défaillances, bien qu'elles portent sur un certain nombre de chanoines ou d'anciens religieux non astreints au serment, doivent être mises, pour la plupart, au compte des assermentés. C'est dire que le clergé constitutionnel, qui n'a jamais compté, tout compris, plus de 27 ou 28000 membres, a, dans sa très grande majorité, plus ou moins fléchi devant la persécution.
Je dis plus ou moins, et à dessein ; car il y a un élément immatériel qu'aucune statistique, fût-elle très parfaite, ne saurait révéler : c'est, comme on vient de le dire, l'état des âmes. Si l'on pouvait interpréter les listes et à chaque nom ajouter une annotation, alors seulement on pourrait graduer les fautes. On ne saurait trop le répéter, dans le clergé constitutionnel les apostats furent assez rares, les confesseur» assez rares aussi. Mais les pusillanimes, les éperdus, les faibles furent légion. Ces pusillanimes, ces éperdus, ces faibles, on les retrouvera plus tard, sortant en foule de leurs cachettes avec le calme rétabli, se réconciliant avec l'Église et obtenant en grand nombre de reprendre leurs fonctions. Replacés dans un cadre au niveau de leur courage, ils se montreront (Castes de mœm-s, fidèles à leurs devoirs quotidiens, pieux en général, et cherchant à gagner, par la menue monnaie de leurs prières, le ciel que jadis, d'un seul coup, Os am^aient pu conquCTir glorieusement. Ainsi vivront-ils d'une existence paisibl , honorée même, évitant à la fois de parler de la Révolution et de lire les actes des martyrs. En remontant jusqu'à mon enfance, je me rappelle les traits de deux ou trois de ces prêtres. Ils étaient alors parvenus à l'extrême vieillesse. Ceux qui auraient pu porter témoignage contre eux étaient morts. Eux-mêmes avaient eu le loisir d'effacer de leur mémoire ce que les contemporaiens ne savaient plus.
Quel que fût l'oubli, n'ont -ils pas très secrètement, dans les méditations de leurs derniers jours, comparé leur longue et banale carrière à la vie courte et radieuse de leurs confrères, introduits depuis longtemps dans la gloire des bienheureux? 11 ne m'appartient pas de condamner ou d'absoudre. Je me figure cependant qu'un petit frisson de regret, de remords même, devait saisir ces vieux prêtres quand, le dimanche des Rameaux, récitant devant les fidèles assemblés l'évangile de la Passion, ils arrivaient à ce reproche doux, triste et profond de J^us à ses disciples endormis : Eh quoi 1 vous n'avez pu veiller et prier une heure avec moi I
En cette ombrageuse suspicion qui n'épargne pas toujours même les abdicataires, un prêtre pourtant demeure libre. Dans les tableaux des déprêtrisations, on trouve assez souvent en note marginale cette mention : marié. Parfois on ajoute comme un supplément d'éloges : marié ai^ec une cidevant religieuse. De temps en temps aussi, la petite note revêt un aspect de gaieté polissonne, et l'on ne néglige pas d'annoncer que, de cette allionce quoique récente, est né déjà un fruit précoce; on pousse même le détail jusqu'à préciser le sexe et les qualités de l'enfant qui est, dit-on, « un jeune mais vigoureux républicain ».
La déprêtrisation, c'est la rade avec ses risques de bourrasques ; le mariage, c'est le port avec sa sécurité. On a dit ailleurs la série des décrets rendus pour protéger le mariage des prêtres. Le prêtre marié, non seulement on le tolère, mais on le juge bon à montrer, et l'on a raison ; car en cet hiver de 1793 à 1794, il incarne^ à lui tout seul, la liberté des cultes.
A quel prix a-t-il acheté le droit d'être libre? Parfois le
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scamlale s'étale bien au large ; et le prêtre prend publiquement à témoin l'Église le matin et le club le soir. Entre plusieurs scènes, l'une des plus suggestives, et qui dispense de; décrire les autres, est celle qu'offre le 24 septembre 1793 l'église cathédrale de Poitiers. On célèbre ce jour-là le mariage d'un ancien chanoine, noble d'origine, l'abbé de Pignonneau. Presque toutes les autorités constituées sont présentes et aussi le corps des vétérans ; car le clergé constitutionnel, déjà suspect, redevient privilégié dès qu'il se déshonore. L'épouse entre dans la nef, donnant le bras au vice-président du département. Tous les prêtres mariés aiment à marier d'autres prêtres ; c'est pourquoi l'abbé Planier, marié depuis peu et futur président du tribunal révolutionnaire, donne à son confrère, en manière de menu service, la bénédiction nuptiale, prononce un discours analogue à la fête, et ajoute même, dit-on, une messe à la cérémonie. Un grand repas suit. Le soir, par surcroît de ipompe^lA Société populaire fie rassemble. Beaucoup de monde. Plus de chandelles que de coutume, et une curiosité égrillarde qui s'allume dans les yeux. L'abbé de Pignonneau fait son entrée. Le président lui décerne une couronne civique, en offre pareillement une à sa femme et, en outre, aux femmes de deux autres prêtres mariés. Les trois femmes sont solennellement affiliées à la Société^ et reçoivent l'accolade. Il y a un discours ; puis la séance s'achève par le chant de couplets patriotiques, et après avoir rendu hommage à la nature dégagée du fanatisme, l'on se sépare, non sans verser de douces larmes (1).
Je puis abréger ces scènes ; car cette ostentation dans la chute est chose rare, et la plupart se cachent pour tomber.
Je cherche les mobiles. Il y a ceux qui, en pleine jeunesse et mal armés de la grâce divine, se sentent transpercés par
(1) Journa du département de la Vienne (Biblioth. munie, de Poitiers), Rpcistre de la Société des Jacobins de Poitiers. — Voir aussi Thibau- DEAtr, Mes souvenirs sur les éi>énements de la Révolution, principalement dans le déparlement de la Vienne, p. 118.
l'aiguillon de la chair ; puis il y a ceux qui, arrivés au milieu de leurs jours, sont secoués par les grands orages de la maturité déjà déclinante, et, tout révoltés de n'avoir pas joui, tout affamés de jouir, se précipitent dans la faute comme par regret de leur vertu. Jeunes encore ou déjà vieillissants, ces pécheurs par concupiscence sont peu nombreux. Qu'on rassemble les témoignages, qu'on s'applique à scruter les replis intimes des âmes, et l'on verra que, pour la grande majorité, la peur est la principale conseillère de défaillance.
Misérables sont ceux qui subissent la violence, plus misérables sont ceux qui l'exercent.
Pour les autorités officielles, le mariage est la garantie et comme le complément de la déprêtrisation, en sorte que, pour l'entier triomphe de la Raison, l'œuvre par excellence est de marier un prêtre.
A cette œuvre tous s'emploient ; et dans les documents contemporains, il n'y a qu'à puiser. Ici ce sont les membres de la Commission de surveillance qui disent à un prêtre détenu : « Marie-toi ou tu seras envoyé au tribunal révolutionnaire de Paris. » Là c'est un agent national qui s'adresse à un prêtre constitutionnel récemment rétracté ; il lui lit la loi du 29 vendémiaire : « Tu le vois, ajoute-t-il, c'est la mort certaine » ; puis il poursuit : « Tu as un moyen de salut, c'est de te marier. » Telles sont les menaces des autorités locales. Mais le plus souvent, le grand tentateur, c'est le Représentant en mission.
Je sais bien qu'on doit tenir pour un peu suspectes les déclarations des prêtres qui, à la reprise du culte, ont essayé de s'amnistier en accusant leurs persécuteurs. Mais, même en tenant compte des exagérations intéressées ou du grossissement des souvenirs, combien de faits ne s'accumulent-ils pas qui établissent la pression ou la violence ! Dans le Nord, le représentant Florent Guyot, qui est pourtant un modéré, fait dire par un de ses agents à un ancien bénédictin qui est en prison : « Marie-toi ou fais-toi soldat ; sinon tu risques
d'être envoyé au tribunal de Lebon (1). » En Seine-et-Oise, le représentant Couturier mande auprès de lui les jeunes prêtres et leur impose le mariage ; il en marie lui-même, à ce qu'on assure, cpielques-uns sur la place poiblique ; puis la cérémonie s'agrémentant d'un peu de farce, il les fait asperger d'eau en leur disant : Voilà l'eau b^iite (2). En Seine-et-Marne, le représentant Maure s'adresse à un prêti qui a été incarcéré : « Je te ferai mettre, lui dit-il, en liberté ; mais il faudra que tu rapportes ton acte de mariage (3). » Dans le Loiret, même alternative entre le maxiage et la prison (4). Dans l'Ain, le représentant Gouly, homme non cvnel et enclin au contraire aux mesures de clémence, fait élargir, par arrêté du 3 nivôse an II, trois ecclésieistiques ; mais comme condition, il leur impose de se marier ou d'adopter l'enfant d'un patriote (5).
Les pauvres gens, tout émaciés sous la terreur, s'aplatissent et s'eJEfondrcnt. Ils se débattent en une double obsession : celle de sauver leur tête, celle de ne pas trop pécher. Dans leur anxiété, ils recherchent, à travers leurs souvenirs, le peu qu'ils savent d'histoire et se rappellent avoir lu, avoir entendu raconter que l'Église, dans les premiers siècles, ne réprouvait pas le mariage des clercs. Puis, des profondeurs de leur intelligence engoiu^die, ils parviennent à extraire un peu de théologie : devenus subtils à force d'être embarrassés, ils se disent que le mariage civil, à lui seul, ne lie pas aux yeux de la loi canonique : que si, après le mariage civil qui n'est rien canoniquement, ils gardent la continence, que restera-t-il sinon un acte vain, qui sera ici-bas leur sauvegarde et demeurera caduc aux yeux de Dieu ! Ainsi raisonnent-ils, en hommes en qui s'est éteinte la belle flamme de la fierté
(1) Archives nationales, AF", 1897,
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid., AF', 84, registre 620.
chrétienne et qui se consolent d'être déshonorés par l'espoir qu'ils ne seront point damnés. Et ils épousent, celui-ci sa vieille servante, celui-là une femme disgraciée de la nature, cet autre une pauvre religieuse^ bornée, innocente, à qui on a promis la virginité et qui s'est persuadée qu'elle faisait œuvre pie en sauvant de la mort un prêtre.
La double crainte de Dieu et des hommes suggère des stratagèmes singuliers. Il y a des prêtres qui, en s'engageant à se marier, obtiennent d'être élargis : une fois en liberté ils essayent de se terrer, de se faire oublier ; le club, le Comité de surveillance les épient et lenr rappellent leur promesse ; ils font alors publier leurs bans, puis tentent encore de différer : nouvelle mise en demeure des autorités jacobines. C'est alors qu'à bout de subterfuges, ils se traînent jusqu'à la municipalité et en rapportent l'acte qui leur permettra de vivre. — Les consciences toutes déviées se consument en recherclies subtiles pour se tromper elles-mêmes. Un curé de Seine-et-Oise épouse une femme de soixante ans : c'est, dit-il, qu'il ne veut pas, en allant en prison, abandonner ses ouailles. — D'autres s'entourent de conseils, comme pour s'étayer dans leur faute et la rendre moins lourde en en partageant le poids : tel curé qui est de l'Agenais consulte ses parents, ses amis ; tel autre qui est Picard recueille les avis de ses paroissiens; un troisième qui est réfugié à Paris se confie aux députés du Calvados qui naturellement l'exhortent à se marier de suite. — Dans certains départements comme celui de Seine-et-Oise, quelques-uns qui sont jeunes s'excuseat par l'exemple de Jeurs confrères plus âgés : « Une dizaine de vieux, disent-ils, se sont mariés avant nous. » — Cependant, à travers la faute même, apparaît parfois un désir si intense d'en effacer aussitôt la trace qu'on hésite à condamner. Tel est le cas d'un ecclésiastique de l'Aisne nommé Morenval. C'est un insermenté, il est incarcéré à Soissons, et sa fidélité l'expose à une mort presque ceitaine. Ses parents, dans l'anxiété, veillent autour de la prison. Un jour ils s'avisent
qu'une loi garantit la sécurité à quiconque se marie. Près d'eux se trouve une vieille gouvernante âgée de cinquantehuit ans ; elle a élevé le prêtre, l'a entouré d'affection et se laisse convaincre de l'épouser afin de le rendre libre. On obtient ainsi l'élargissement du prisonnier. Celui-ci résiste d'abord ; enfin le mariage est célébré. Dans la journée, l'abbé Morenval appelle un notaire et, par acte régulier, assure le sort de celle qui s'est dévouée pour lui. Puis, avant le soir, il part, rejoint l'armée, est employé dans un bureau militaire et, à quelque temps de là, se retire à Aix-la-Chapelle (1). Les lettres que, six ou sept ans plus tard, beaucoup écriront au cardinaJ Caprara pour solliciter leur pardon éclairent bien l'état de ces pauvres gens. Il en est qui racontent tout au long leur histoire ; d'autres au contraire se gardent, disent-ils « d'entrer dans un détail ennuyeux ». Quelques-uns confessent sans détour leurs égarements. C'est ainsi qu'un prêtre des environs d'Auxerre écrit : « Je me déshonorai à la face de toute l'Église, et cela par crainte d'une mort prochaine. » Mais cet humble langage est rare, et une vanité tenace masque le plus souvent le regret, en sorte qu'on devine plus de repentirs qu'on ne saisit d'aveux. Beaucoup semblent inconscients, tant ils publient, comme chose toute naturelle, les défaillances de leur courage ! Celui-ci s'exprime en ces termes : « Pour me mettre à l'abri des poursuites du gouvernement d'alors, je n'ai cru mieux faire que de contracter mariage. » Celui-là expose sa crainte d'être soumis aux réquisitions militaires : « Je ne savais, ajoute-t-il, quelle résolution prendre pour éviter de partir. On me conseilla de me marier ; ce parti, dans le moment, me parut le plus doux, et je m'y suis décidé. » Un autre demande pardon de ce qu'il appelle « une faute involontaire ». — Souvent le langage des formules finales déconcerte. Un ancien prêtre marié, qui est
(1) Pétition du 14 juillet 1802 au cardinal Caprara {Archives nationales, AF'\ 1897).
d'ailleurs employé au contentieux du ministère des finances, termine, en se disant « l'apôtre le plus fidèle de Jésus-Christ et du Saint-Siège apostolique » ; d'autres, par compensation, se contentent de cette salutation un peu brève pour qui écrit à un cardinal : Salut et fraternité, — En général, point de perversité, mais des intelligences pauvres, des âmes sans courage, et cet orgueil à la fois débile et entêté qui voi» une humiliation en tout acte d'humilité. L'inconscience achève de se peindre par les sollicitations qui accompagnent les demandes de pardon. Un prêtre, qui s'est marié et a trois enfants, déclare qu'il se sépare de son épouse et demande à reprendre, avec un simple changement de diocèse, le ministère sacerdotal. Un autre qui a contracté mariage afin d'éviter le double risque « de pourrir en prison ou d'être enrôlé pour l'armée » voudrait être aumônier dans un régiment afin de gagner — ce sont ses propres expressions — « une subsistance honnête ». Un troisième prêtre qui s'est marié avec sa servante ne perd, pour cette infraction aux règles, rien de son assurance ; il demande, comme on ferait de la chose la plus simple, à reprendre les fonctions ecclésiastiques ; puis en un post-scriptum à la fois dévot et impudent, il ajoute : « Cea fonctions sont les seules que j'aime à remplir (1). >
C'est au milieu de cette confusion que commence, pour l'Église constitutionnelle, l'année 1794. Un certain nombre — deux ou trois mille peut-être — gardent avec un méritoire courage le souci de la dignité sacerdotale. La plupart
(1) On peut supputer à ppu près le nombre des abdications ou des renonciations sacerdotïiles. Il est bien plus malaisé d'apprécier combien il y eut de mariages ecclésiastiques. L'évêque Grégoire, et après lui M. Gazier (Études iur Vhisloire religieuse de la Révolution, p. 229), en a estimé le nombre &
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se terrent, s'abrilant comme ils peuvent contre ïa tempête. Quelques-uns apparaissent cyniques, méconnaissables, doublement hideux par tout ce qu'ils sont et par tout ce qu'ils ont été. A Bourges, on voit chaque jour sortir de l'auberge de la Tête Noire, rue d'Auron, un homme en carmagnole de toile grise, et un bonnet rouge sur la tête (1). C'est Torné, sous l'ancien régime prédicateur du roi et naguère encore évêque métropolitain. Le 22 brumaire, il a abdiqué en grande pompe l'épiscopat. Dans le même temps, en une lettre à la Convention, il a tracé ces lignes : « Et moi aussi j'étais philosophe quoique évêque. Si je ne disais pas autrefois mon secret, c'est que le peuple était trop superstitieux et le gouvernement trop inquisiteur (2). » Maintenant, quoique sexa-
2 000. Cette évaluation, bien qu'elle émane d'un contemporain en mesure d'être informé, semble bien au-dessous de la vérité. Les monographies provinciales fournissent, à ma connaissance, pour une douzaine de départements d'importance inc.çaîe et pris dans toutes les parties de la France, des chiffres qui paraissent exacts, et on relève, rien que pour ces départements, 650 mariages environ. Si l'on adoptait cette proportion pour la France entière, on arriverait à un total de 4 600 mariages. Je ne serais point étonné que ce chiffre fût très rapproché de la vérité. Je ne l'inscricependant qu'avec une extrême hésitation, comme vraisemblable bien plutôt que certain et sous le béu;.nce de toute rectification future, tant sont grandes les différences suivant les régions ! Il semble au premier abord que le patient dépouillement des registres de l'état civil, commune par commune, puisse fournir les précisions qui manquent jusqu'ici. Mais je doute que de cette recherche elle-même surgisse une complète lumière. En effet, beaucoup d'ecclésiastiques, au moment où ils se sont mariée, avaient déjà déserté le sacerdoce pour embrasser une profession qui les ferait vivre. Sur les registres de la mairie, c'est cette profession seule qu'en bien des cas, ils ont inscrite. D'autres fois, ils n'ont indiqué aucune qualité Pour ne citer qu'un seul exemple, l'acte de mariage de Porion, évêque d'Arras, dressé à Saint-Omer le 3 nivôse an II, le désigne simplement sous le nom de a citoyen demeurant en cette commune «. Les recherches les plus minutieuses demem:^raient donc souvent décevantes ; car en compulsant les actes, on n'y trouverait point toujours les quahfications révélatrices de l'état sacerdotal.
(1) De Robillakd de BEAtTEEPAlBE, la Justice révolutionnaire dans le Cher, p. 123-124(tiré des Mémoires de TÊglise métropolitaine de Bourges, par B.-M., trésorier fabricien).
(2) Convention nationale, séance du l»' frimaire an H [Moniteur,\. XVIII, p. 488).
génaire il se marie, en attendant que d'ailleurs il divorce. Bientôt, tout submergé sous le mépris, il se retirera dans son pays natal. Ce qiu'on écrit ici de Torné pourrait s'écrire d<e plusieurs autres. Mais je n'ai ni le goût, ni le courage de détailler ces misères.
Quelques-uns sont frappés par la mort. La tristesse des choses se peignit dans l'étrangeté des funérailles. A la fin de 1793, mourut Avoine, évêque de Versailles, homme bon, indulgent, charitable. Nul appareil aux obsèques, mais une solitude où l'on put voir l'image du cuite constitutionnel finissant (1). — A quelque temps de là suocomba MaroUes, jadis évêque de l'Aisne^ mais abdicataire et descendu au rang d'employé d'hôpital. Le cortège traversa la viUe de Soissons sans que personne parût se souvenir que celui qu'on conduisait à la sépulture avait jadis, en ces lieux, ceint la mitre et porté la crosse. Deux prêtres suivaient en habit lajque ; du reste nul concours et même nulle curiosité ; seulement, comme l'ex-prélat était devenu capitaine de la garde nationale, un piquet avait été rassemblé qui, en escortant la pauvre dépouille, masqua vm peu l'abandon (2). — Un peu plus tard, les obsèques d'Arbogast-Martin, évêque du Haut- Rhin, se célébrèrent en la ville de Colmar, au miliew de la même indifférence. Aucun cérémonial, aucunes prières non plus, hormis les pieux suffrages de deux ministres protestants qui marchaient derrière le cercueil et figuraient un reste des rites chrétiens (3).
A côté de ceux que la maladie saisissait, il y avait ceux que réclamait l'échafaud.
Le 22 nivôse an II (4), monta de la Conciergerie au tribunal révolutionnaire Lamourette, évêque métropolitain de
{1} Aluot, le Clergé de Versailles pendant la Révolution française, p. 146.
(2) Fleury, le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, t. II, p. 120.
(3) D'OcHSENPELD, la Terreur à Colmar (Bévue de la Révolution, février 1886, p. 126).
(4) 11 janvier 1794.
Lyon et ancien protégé de Mirabeau. Un jour, à sa voix, vers la fin de l'Assemblée législative, les députés de tous les groupes s'étaient embrassés, et ceux qui ne le connaissaient point n'avaient pas douté que son éloquence ne fût extraordinaire puisqu'elle provoquait une si grande effusion de baisers. De vrai, cet homme, d'esprit médiocre et de foi débile, semblait de ceux que les révolutions dédaignent de frapper. Mais, au mois de juin 1793, comme les modérés étaient maîtres de Lyon, Lamourette avait, en un discours public, flétri courageusement les « agitateurs, attentifs à tout bouleverser », et célébré les partisans de la vraie liberté. Cette franchise le perdit. La ville étant retombée au pouvoir de la Convention, il avait été arrêté et transféré à Paris. Devant les juges, il se défendit avec une brièveté indifférente, comme si déjà il eût été résigné à son sort. Le célèbre avocat Chauveau-Lagarde plaida pour lui. Pendant ce temps, dit un rapport de police, il semblait immobile « à la manière d'une statue d'église », et l'on eût dit que le procès fût celui d'un autre, tant il paraissait impassible ! En entendant l'arrêt qui le condamnait à la peine capitale, il traça sur sa poitrine le signe de la croix (1). Réintégré dans sa prison, il manifesta en quelques paroles un peu vulgaires son mépris de la mort : « Qu'est-ce, dit-il, que le couperet de la guillotine? une chiquenaude sur le cou. » Puis, devenu plus grave, il s'entretint du suprême jugement. Ainsi finit-il, aussi ferme à sa dernière heure qu'il avait été ondoyant dans la vie. Cependant l'un de ses compagnons de captivité avait été l'abbé Émery. On sut plus tard par lui que, plusieurs jours avant de paraître devant ses juges, il s'était réconcilié avec l'Église romaine et avec Dieu (2).
(1) Paris pendant la Terreur, rapports des agents secrets du ministère de rintérieur, recueillis par Pierre Gabon, t. II, p. 300 et 309.
(2) Lettre de l'abbé Émery au pape Pie VI, 13 octobre 1795 (Bibliothèque du séminaire Saint-Sulpice). — Voir aussi Annales catholiques, t. II, p. 43.
Sur le même banc du tribunal révolutionnaire, un autre prélat, l'évêque Gouttes, vint, deux mois plus tard, s'asseoir. Il n'avait pas occupé, comme Lamourette, le siège illustre de Lyon, mais avait remplacé à Autun Tallcyrand. Son devancier l'avait servi, et on lui avait trouvé par comparaison un grand aspect de vertu. Nul plus que lui ne s'était complu dans l'argent, les honneurs, les insignes extérieurs de sa charge. Neuf fois, dit-on, il avait fait recommencer son portrait, comme si aucune image n'eût assez étalé les plis de sa robe violette et tous les ornements dont il était vain. Comme les temps s'assombrissaient, il avait souffert cruellement par les avanies de la Société populaire^ le mauvais vouloir des autorités civiles, et plus encore l'hostilité de ses vicaires épiscopaux. Quoique de tempérament irascible, Gouttes s'était humilié, mais sans profit. Chassé de son palais épiscopal, il s'était logé dans une dépendance du monastère des Ursulines, puis s'était retiré au prieuré du Val-Saint-Benoît, un bien national que jadis il avait acheté. Chez lui pourtant la foi subsistait et aussi le respect de son caractère sacré ; c'est pourquoi, malgré toutes les instances, il refusa non seulement d'apostasier, mais d'abdiquer sa charge (1). Dès lors il fut jugé bon à immoler, et l'on rechercha ce qui, dans sa vie passée, pouvait le perdre. Le 18 nivôse, il fut arrêté. Il fit son examen de conscience et reconnut qu'il n'était pas sans péché. Un jour — c'était à Saint-Didier-sur- Arroux, le 9 avril 1793 — il s'était oublié, la colère aidant, jusqu'à des paroles téméraires : il avait dit que la constitution de 1791 convenait bien à la France, que le pays n'était pas fait pour la république, que la Constituante avait été supérieure à la Législative et que celle-ci l'étciit à la Convention. Une autre fois, s'adressant à l'un des membres du Comité révolutionnaire, il avait contre lui formulé de vagues menaces (2) .
(1) Anatole de Charmasse, Gouttes, écêque d' Autun, paasim.
(2) Archives nationales, W, 340.
Gouttes fut traîné jusqu'à Paris et, le 6 germinal (1), comparut devant les juges. Il sembla d'abord qu'il voulût relever sa cause au niveau de son rang : « Je dois dire, observa-t-il, que le motif de mon arrestation prend sa source dans mon refus de donner ma démission d'évêque. » Ainsi s'exprima-t-il, en homme qui s'apprête à confesser Dieu. La flamme chrétienne ne s'alluma un instant que pour s'éteindre. En tous ces prêtres constitutionnels, il y avait deux âmes, une âme sacerdotale» une âme fonctionnaire, et même aux approches de la mort, celle-ci étouffait celle-là. Gouttes, tout à coup ressaisi de bassesse, reprit, comme repentant de son courage : « Si je n'ai pas donné ma démission, c'est que le peuple seul pouvait me renvoyer » ; puis s' aplatissant davantage, il continua : « Il en eût été de moi comme du valet renvoyé par son maître (2). » Celui qui se disait le valet du peuple n'obtint pas plus de pitié que le confesseur n'eût obtenu de justice. Et quelques heures plus tard, le successeur de Talleyrand comparut devant le juge souverain.
Lamourette, Gouttes, avaient été jugés seuls. Quinze jours après,, un autre prélat fut dédaigneusement englobé dans un de ces procès collectifs qu'on commençait à désigner sous le nom de journées. Le 21 germinal (3), à l'heure accoutumée de l'audience, vingt-six accusés furent amenés au Palais de justice et introduits dans la salle qu'on appelait salle de la liberté. L'huissier appela les noms : Chaumette, l'ancien procureur de la Commune, le comédien Grammont, la veuve d'Hébert, puis la veuve de Camille Desmoulins, cette Lucile doublement touchante par sa beauté et son récent malheur. La même voix continua à lire la liste : le général Dillon, Anglais de naissance ; le général Beysser, Alsacien d'origine, naguère pourvu d'un commandement en Vendée ; avec eux deux ou trois marchands, un gendarme, un porte-clefs,
(1) 26 mars 1794.
(2) Bulletin du tribunat rétrolutionnaire, t. II, 4» partie, tfi 9.
(3) 11 avril 1794,
quelques autres non moins obscurs. Sur les bancs chacun prit place. Entre Dillon et Beysser, vint s'asseoir un homme âgé, de belle prestance encore, vêtu d'habits laïques : c'était Gobel, évèque de Paris.
Ainsi celui qui avait occupé le premier siège épiscopal de France n'était plus qu'un comparse, confondu dans un procès obscur qu'on appela — à tout hasard et sans qu'il y ait eu l'ombre d'un complot — le procès de la conspiration de la prison du Luxembourg. Entre la plupart des accusés, aucun lien. Dumas présidait, brutal autant que son prédécesseur Hermann était doucereux. Le langage de l'acte d'accusation souligna l'étrangeté du procès. L'ancien évêque était mis en cause, non pour avoir conservé sa foi, mais pour l'avoir reniée. Son crime n'était pas le fanatisme de la religion, mais le fanatisme contraire, et c'était comme athée qu'on le déclarait ennemi de la république. L'inculpation s'insinuait par un raisonnement subtil au point d'être presque insaisissable : Gobel, disait-on, de concert avec Chaumette, avait, de propos délibéré, sapé toute notion morale et même détruit la notion de la divinité, dans l'espoir qu'en poussant les choses à l'extrême, il donnerait aux gouvernements étrangers un prétexte pour calomnier le peuple français (1). Il fallait retourner contre le prélat son abdication. Le président n'y manqua point. Avec une habileté vulgaire, maiaccablante, il s'empara des déclarations formulées naguère par Gobel lui-même : « II est impossible, dit-il, qu'un prêtre d'origine, constitué en dignité, qui faisait cause commune avec le ci-devant haut clergé, ait dit de bonne foi qu'il ne reconnaissait d'autre culte que celui de la liberté (2). »
Terrible était la leçon, et elle se gravait par l'inconscience de l'homme misérable qui, présidant ce tribunal d'iniquité, opérait à son insu la justice de Dieu. Gobel se défendit mal,
(1) Archives nationales, W, 345.
(2) Bulletin du tribunal réeolutimnaire, t. II, 4* partie, a» 35.
en faible qu'il était. Mais à cette heure suprême, son âme, autant qu'on peut en pénétrer les secrets, valait mieux que ses paroles. Déjà il appartenait à l'autre vie, quoique ne pouvant se dégager des terreurs de celle-ci. De la Conciergerie, à la veille même du procès, il avait réussi à envoyer à un prêtre, l'abbé Lothringer, le désaveu de ses fautes, et lui avait demandé de se trouver, s'il le pouvait, à la porte de la prison pour lui donner l'absolution. II avait ajouté par terreur des jugements divins : n'oubliez pas le préambule Ah omni çinculo excommunicationis. Puis, comme pour bien marquer l'abdication de l'illustre charge épiscopale tant convoitée et si funeste, il avait, dans sa signature, repris son titre ancien : v J.-B.-J., évêque de Lydda (1). »
La sentence fut la mort. L'exécuteur attendait. L'évêque eut-il la joie de reconnaître, au départ du cortège, celui à qui il avait demandé de prononcer sur lui les paroles de pardon? On ne le sait. Placé sur une des charrettes, à côté de Chaumette, Gobel demeurait la tête baissée, dans l'attitude du repentir, tandis que ses compagnons vociféraient ou affectaient l'indifférence : a On apercevait, dit l'un de ceux qui ont observé le funèbre voyage, ses lèvres remuer avec une grande rapidité, et l'on a pensé qu'il récitait les prières des agonisants. « On atteignit la place de la Révolution. Au moment de gravir l'échafaud, Gobel rassembla ses forces comme pour effacer ses fautes en une confession suprême : « Vive Jésus-Christ I » s'écria-t-il, et il se livra au bourreau.
(1) Lettre de l'abbé Lotbricger, 11 mars 1797 [Annalea catholiquett t. III. p. 470).
Vive Jésus-Christ/ Ce mot, dans la bouche de Gobel, n'est que le cri suprême d'une âme coupable, affamée de se racheter. Ce même témoignage, nous allons le retrouver sur bien des lèvres, mais sur des lèvres exemptes de souillures. Après les apostats, après les renégats ou les demirenégats, après les indécis et les pusillanimes, après les subtils chercheurs d'accommodements avec le Ciel, voici enfin, dans toute la simplicité généreuse de leur sacrifice, les vrais confesseurs de la foi.
Ils appartiennent pour la plupart au clergé insermenté. Je dis : pour la plupart, et non pas tous ; car il fut donné à plusieurs prêtres conformistes eux-mêmes de fournir, en ces temps difficiles, les plus nobles exemples de courage. Parmi les ecclésiastiques fidèles demeurés sur le sol de France, on peut discerner, au début de cette année 1794, plusieurs catégories. — Je distingue d'abord les prêtres âgés ou infirmes qui sont enfermés dans les maisons de réclusion. — Je remarque ensuite d'autres prêtres, d'origine et de condition très diverse, destinés à la transportation dans les pays d'outre-mer et qui, en attendant, sont détenus, soit sur les vaisseaux amarrés aux bouches de la Charente, soit dans les prisons ou les forts de la Gironde. — J'aperçois enfin, disséminés dans toutes les provinces, un assez grand nombre de curés, de vicaires, d'ecclésiastiques de toute sorte, demeurés en liberté et continuant, au risque de leurs jours, le ministère sacerdotal.
Prêtres reclus, prêtres déportables, prêtres cachés, tous ensemble sont les témoins de l'Église, offrant à Dieu leur captivité, leurs souffrances ou leur vie.
Les Reclus j c'est-à-dire les vieillards et les infirmes que Thumanité défendait de jeter en exil, ont été rassemblés, en exécution de la loi du 26 août 1792, au chef-lieu du département. On a approprié pour eux, tantôt le séminaire, tantôt un ancien collège ou un ancien couvent ; en quelques villes comme à Mende, une maison d'émigré a été aménagée pour leur usage. Dans les premiers temps, la rigueur s'est, en beaucoup de lieux, tempérée d'atténuations : de là de larges tolérances, celle de dire la messe, de recevoir des visites, de posséder de» livres, de sortir à certains jours. La police intérieure a été confiée à l'un des reclus, choisi par ses confrères, et responsable lui-même vis-à-vis de l'autorité. Il a été admis que les plus âgés fussent assistés de serviteurs. Plusieurs ont réussi à garder contact avec leurs anciens paroissiens qui, les jours de fête ou de marché, parviennent, sous divers prétextes, jusqu'à eux. Quelques allocations pécuniaires allègent la détresse des plus nécessiteux. Il semble qu'en certains endroits, ces vieillards aient même conservé un peu de superflu ; car, à Laon, au milieu des misères d'un hiver rigoureux, ils ont, sur leurs modiques ressources, prélevé quelques aumônes pour les indigents et les ont envoyées à la municipalité (1). Si l'on consulte les registres de présence, l'on est frappé du petit nombre de ces prêtres : l'effectif moyen varie entre quarante et cinquante ; sauf dans les départements les plus peuplés, le chiffre dépasse rarement soixante. C'est que des certificats complaisamment délivrés ont permis à beaucoup de rester chez eux, sous prétexte qu'ils étaient impotents ou atteints d'infirmités aiguës.
Cet état de demi-tolérance s'est prolongé jusqu'au milieu de 1793. A l'époque où nous sommes, les Proconsuls ont passé, et la peur a rendu féroces même les plus humains. Tous les règlements se sont resserrés. Visites, sorties, aide de serviteurs, exercices religieux, tout a été supprimé ou
(1) FI.EX7BY, le Clergé de l'Aisne pendant la Révolution, t. II, p. 12.
rigoureusement limité. En outre, des enquêtes ont été prescrites pour rechercher tous ceux qui, à prix d'argent ou par connivence des autorités, auraient réussi à éluder la loi ; et ces perquisitions supplémentaires ont fort augmenté le nombre des reclus.
Ce qui gardait un aspect de maison de retraite est donc devenu prison, et même prison dure. Dès lors a commencé une vie pleine de souffrances. Plus de culte : peu de communications avec le dehors et, sur les événements publies et privés, une ignorance pleine d'anxiété ; des privations maté>rielles : nulle hygiène : un internement étroit ; par suite, des maladies, des épidémies, et bientôt beaucoup de morts.
Il semblait que la Convention, en enfermant ces vieux prêtres, leur eût du moins garanti la paix dans leur captivité. Il n'en fut rien. Il y eut pour plusieurs des changements de prison, comme il y a pour les troupes des changements de garnison : dans l'Ouest, à l'approche des Vendéens, les reclus d'Alençon, de Laval et ceux de Chartres eux-mêmes furent, en octobre 1793, repliés sur Rambouillet : le 14 février 1794, soixante et un prêtres de la Nièvre, la plupart âgés ou infirmes, furent embarqués sur la Loire à destination de Brest et, chemin faisant, le convoi se grossit de quinze prêtres d'Angers : enfin les reclus de Besançon furent transférés à Dijon, ceux de Strasbourg à Besançon, et plus tard ceux de Mende à Nîmes.
Cruels furent ces voyages par les privations, les insultes, les menaces, les intempéries. Souvent les conducteurs, par la dureté de leurs procédés, furent plus semblables à des bourreaux qu'à des gardiens. On a calculé que, sur les 61 prêtres de la Nièvre, plus de la moitié succomba, soit sur les embarcations, ou aux étapes de la route, soit dans les hôpitaux (1) ; quant à ceux de leurs confrères qu'on leur
(t) Récit purement historique d'un voyage de soixante et un prêtres de la Nièvre, de Nevers à Brest en 1794 (Bulletin de la Société niverncuse des sciences, lettres et arts, 2« série, t. VII).
avait adjoints à Angers, ils moururent tous, à l'exception d'un seul qui ne survécut que peu (1). Mais à ces misères obscures s'ajoutèrent des infortunes plus tragiques, A l'histoire de la réclusion des prêtres se rattachent deux des épisodes les plus sombres de la Révolution : de ces deux drames, le premier se déroula dans Nantes ; le second se consomma dans Laval.
A Nantes, les ecclésiastiques âgés ou infirmes du département avaient d'abord été enfermés à l'ancien couvent des Carmélites^ non loin de la cathédrale. Ils s'y étaient retrouvés très nombreux, plus de soixante : car, soit par le bon plaisir des autorités, soit par suite de dénonciations, des chapelains, bénéficiers, chanoines, anciens religieux avaient été mêlés aux prêtres fonctionnaires — curés, vicaires, professeurs — que visait seuls, en principe, la loi de réclusion (2). Bientôt le nombre s'était encore accru par de nouvelles arrestations, puis par l'arrivée de quelques ecclésiastiques venus, les uns de la Sarthe, les autres du Maine-et-Loire, et l'on avait compté plus de quatre-vingts détenus.
Pendant six mois, tous ces prisonniers avaient vécu dans une anxiété mêlée d'espérance. Par intervalles, des nouvelles arrivaient jusqu'à eux, annonçant l'approche des Vendéens qui seraient sans doute des libérateurs. Le 29 juin 1793, jour du grand effort des rebelles contre Nantes, ils avaient pu, derrière les murailles de leur couvent situé au centre de la ville, percevoir les bruits de la bataille. Vers le déclin du jour, la fusillade qui s'éloignait et les cris de triomphe des Nantais leur apprirent la victoire des patriotes.
Dès ce moment, leur sort qui était mauvais devint pire. Pour le logement des troupes, on eut besoin du couvent des Carmélites. Où renfermerait-on ceux que, dans le langage
(1) QuBRUAtr-LAMERiE, la Rossignolerie pendant la Révolution, p. 40,
(2) Loi du 2€ août 1792.
des clubs, on appelait les « monstres du fanatisme »? Il y avait, amarrés dans le port, de vieux bâtiments désignés sous le nom de galiotes, qui jadis servaient au commerce avec la Hollande et qui se trouvaient sans emploi, les Anglais ayant la maîtrise des mers. On se convainquit que l'une de ces galiotes, la galiote Thérèse, serait bien bonne pour y garder les prêtres. Dans la nuit du 5 au 6 juillet 1793, on les fit descendre vers le fleuve. Les malheureux partirent sans qu'ils pussent emporter leurs vêtements ou leur linge ; en outre, on les dépouilla de tous les objets qui servaient au culte. Dans les flancs du navire on les empila. L'un d'eux qui tenta de s'évader se noya. Cependant la chaleur extrême, les miasmes qui s'élevaient de la rivière, l'entassement, les privations, tout semblait rendre ce séjour mortel, surtout pour des vieillards ; et, dès lors, parmi les habitués du port, il ne manqua pas de gens pour dire : Si l'on a amené ici les prêtres, c'est pour les faire périr.
Sur l'heure, la municipalité elle-même eut pitié. Elle décida que les captifs seraient reclus aux Petits Capucins de V H ermitage. Vers la fin de juillet, ils y furent transférés. Le couvent était exigu, malsain, mal aéré. Mais toute mcommodité s'effaçait devant la joie d'avoir échappé à la galiote. Pour tous ces prêtres, cette prison flottante représentait le comble de l'infortune, soit que vraiment la captivité y fût horrible, soit qu'ils eussent le pressentiment du sort qui les attendait là-bas.
C'est vers les bords du fleuve qu'un destin fatal devait les ramener. La municipalité avait pris compassion d'eux. L'une des Sociétés populaires les dénonça. Elle prétendit que d'une des fenêtres de VHermitage, les détenus communiquaient par des signaux avec les insurgés qui battaient le pays de l'autre côté de la Loire. L'accusation fut reconnue calomnieuse ; quoique mensongère, elle subsista. Le bruit courut que les captifs allaient être internés de nouveau dans l'une des galiotes, la galiote la Gloire. En une lettre
émne et grave, les reclus protestèrent : ils n'étaient eanpables d'aucun délit, et le refus de prêter serment n'avait pu les dépouiller de leurs droits de citoyen ; soumis aux lois même les plus rigoureuses, ils ne murmuraient p©int, mais demandaient comme seule faveur qu'on lem* épargnât des translations inutiles et qu'on leur permît d'achever leurs jours en paix. La supplique fut accueillie par les administrateurs du département, par les officiers municipaux. Puis, sous la pression du Comité révolutionnaire, les uns et les autres cédèrent. Donc, le 7 brumaire (1), les prêtres redescendirent de nouveau vers le fleuve. Ils étaient quatre-vingt-six. Plusieurs, presque octogénaires, se traînaient avec peine. Sur les traits de tous se peignait la consternation, tant était redouté le séjour de la ga^wie/ Cependant, comme on approchait de la Loire, l'un des prisonniers, pour relever les courages, entonna l'un de ces cantiques du Père de Montfort que volontiers chantaient les Vendéens à la veiDe de la bataille ou à l'heure du martyre.
Le Comité révolutionnaire avait forcé la main aux administrations locales. Mais déjà toutes les autorités, régulières ou autres, sont subordonnées à un seul homme. La ville est livrée au conventionnel Carrier. C'est un procureur auvergnat, âgé de trente-sept ans, ardent au mal, mais jusqu'ici obscur. Il a naguère traversé Rennes où il s'est exercé à proscrire ; puis on l'a vu à Cholet, mais pas longtemps, car il s'est enfui au bruit de la bataille vendéenne. Le void au terme de son voyage. C'est le 19 octobre 1793. Les Nantais contemplent avec curiosité, avec crainte aussi, leur nouveau maître, de haute taille, maigre, le teint ohvâtre, avec une barbe rare, des cheveux noirs tout plats, de grands bras agités de gestes faux. Son visage, juvénile encore, est déjà tout ravagé de débauches. Son regard, encadré dans des paupières toutes rouges, est fuyant et comme timide ; puis tout à coup
(1) 28 octobre 1793,
APOSTATS ET CONFESSEURS a83
il se fixe avec des impudences de charlatan ou se promène de tous côtés avec des lueurs féroces ; dans sa physionomie une expression rouée et irritable tout ensemble, et, par intervalles, quelque chose de convulsif et d'égaré. Tel il se montre, avec un aspect de corps malsain, enveloppant un esprit malsain aussi. Lui-même est arrivé, savourant par avance la volupté d'écraser et de réduire. Avant même d'atteindre la ville qui sera sa proie, il a, dans une des haltes de Ja route, tracé ces lignes : « Je ne quitterai pas la Bretagne que je n'aie livré tous les conspirateurs a la vengeance nationale (1). »
Son plan se précise, autant du moins que cet homme peut former et suivre un plan. Nantes est une ville riche : il conquerra toute la clientèle des misérables en abattant non seulement les fanatiques, les royalistes, les fédéralistes, mais quiconque possède. Le négocianlisme, voilà l'ennemi. Il débute en furieux, insultant les autorités, gesticulant avec son sabre, menaçant à tout propos de la guillotine ; et nul n'ose le trouver grotesque, tant, dès l'abord, on le craint 1 Cette crainte qu'il devine l'affermit. Il s'encourage de toute la terreur qu'il inspire. Puis lui-même a peur, peur des royalistes que la ville recèle encore, peur des modérantistes qui naguère étaient puissants et peuvent le redevenir, peur des Vendéens qui, au nord de la Loire, ne sont point encore tout à fait abattus, peur des insurgés du Marais (jui, au sud du fleuve, montrent parfois leurs avant-gardes non loin de Pont-Rousseau ; et il n'a qu'un moyen de se sauver de sa propre peur, c'est d'inspirer autour de lui une peur plus grande. Tout d'aiUeurs offre un aspect de ruine : nul commerce dans le port, peu de vivres dans la ville, pour comble de maux le typhus ; et il ne peut échapper à la difficulté de prévoir et de gouverner qu'en se montrant si furieux qu'on oubliera combien il est incapable.
(1) Dépêche du 11 septembre 1793 (WAiiON, le$ Représentants en mission, t. I*', p. 405),
Il rassemble ses instruments : un ouvrier carrossier Lamberty, un ouvrier tonnelier Fouquet, l'un et l'autre si abjects que le gouveinement de la Terreur lui-même les jugera bons à guillotiner ; puis quelques-uns des membres du comité révolutionnaire : Chaux, Goullin et un ex-gentilhomme, repris de justice, du nom de Grandmaison. Pour la besogne journalière des perquisitions, il lève une compagnie dite compagnie Marat, qui opérera dans Nantes, puis une autre compagnie, composée d'étrangers, la plupart gens de couleur, qui opérera dans la campagne. Les prisons se remplissent : le Bouffa'j, VEntrepôt, le Sanitat, les Saintes Claires, le Bon Pasteur, VEpcronnière. Elles se remplissent de suspects saisis dans la ville ou dans la banlieue. Elles se remplissent surtout de Vendéens, les uns refoulés par la défaite, les autres attirés dans Nantes par le faux bruit d'une amnistie.
Tout est prêt. Mais comment précipiter les immolations? Il y adans la ville deux tribunaux, mais l'un et l'autre gâtés par des restes de scrupules : surtout pour présider l'un d'eux, il y a un magistrat de carrière, Phélippes- Tronjolly, qui garde comme une trace affaiblie, non effacée, la notion de la justice. Entre les commissions, celle qui sera la plus sanglante, la commisnon Bignon, ne fonctionne pas encore. Que fera le proconsul? Il n'a rien à craindre du Comité de salut public ; car il tient en poche une lettre ainsi conçue : « En continuant à purger le corps politique des mauvaises humeurs qui y circulent, vous accélérerez l'heureuse époque où la liberté, assise sur les ruines du despotisme, fera goûter aux Français le vrai bonheur (1). » Donc Carrier songe. N'a-t-il pas lu dans ses études classiques — car il a fait ses humanités et a même étudié pour être prêtre — les conseils suggérés à Néron par ses familiers, quand l'Empereur veut se débarrasser d'Agrippine. Nihil tam capax for-
(i) Voir Waixon, les Représentants en mission, t. I«', p. 408.
tuiiorum quam mare. « Rien ne comporte plus les accidents que la mer ; » et les courtisans du César Romain insinuent que ce qui sera crime pourra se nommer naufrage. Carrier lit, relit, médite. Or la Loire est tout près qui est un gouffre aussi. Les hommes de main sont là que nul crime n'effraiora : tels Fouquet, Lamberty et les gens de la compagnie Marat. En cherchant bien, on trouvera, parmi les charpentiers du port, des hommes empressés à obéir, en feignant à demi de ne pas comprendre, et prêts à percer des sabords ou à ouvrir des soupapes aussi bien qu'à les boucher. Noyer ne fait pas de bruit ; le fleuve est discret, et les nuits sont longues en novembre.
Mais sur qui étrenner le nouveau supplice? Justement il y a les prêtres, ces fanatiques détestés. Ils sont là, sur la galiote la Gloire^ séparés du fleuve par le simple plancher de leur navire, et comme à pied d'œuvre pour être silencieusement submergés.
Carrier n'aimait pas à écrire ; car il gardait, à travers ses fureurs de despote, ses roueries de procureur. Il se plaisait aux ordres ambigus qui permettent les désaveux. De là certaines lacunes ou certaines obscurités. Lamberty semble avoir été, avec Fouquet, le principal exécuteur de l'horrible dessein. Il acheta, moyennant deux cents livres, un vieux chaland ou sapine : c'était un de ces bâtiments légers qui servaient à la navigation de la Basse-Loire et qui, vu la stagnation presque totale du commerce, pouvaient être acquis à bas prix. Le plus diflîcile serait d'approprier discrètement l'embarcation pour le sinistre projet. Sur le port, un entrepreneur du nom de Baudet fut requis de fournir des ouvriers charpentiers : le travail consisterait à ouvrir des sabords an peu ai>dessous de la ligne de flottaison : les ouvertures seraient ensuite fermées mais très légèrement, de façon ô ce qu'on pût, en pleine eau, les déboucher et livrer les victimes aux flots. La tâche était suspecte et transpirait le crime. On persuada à Baudet et sans doute aussi à ses aides que le T. III. 25
but était d'amener l'embarcation dans l'un des affluents du fleuve, puis de la couler en travers du courant et d'intercepter ainsi les convois des Vendéens (1). L'explication manquait de vraisemblance ; mais, entre tous les périls de cette époque, l'un des plus redoutables était de paraître deviner. Dune les misérables manoeuvres, soit qu'ils fussent plus ou moins complices, soit qu'ils fussent crédules par nature ou silencieux par peur, se prêtèrent à tout. Le travail se poursuivit, non loin de la ga'iote la Gloire où gémissaient les détenus, et sans que ces préparatifs parussent éveiller les soupçons. Cependant une femme qui tenait un cabaret tout près de là, en un lieu qu'on appelait la Sécherie, pressentit la vérité : Tout cela, pensa-t-elle, c'est pour noyer les prêtres.
On atteignit le 26 brumaire (2). Ce jour-là fut marqué dans Nantes par une fête civique. Le prétexte fut le transfèrement, dans la ci-devant église Sainte-Croix, du club Vincent la Montagne. L'évêque Minée abdiqua sa charge, et à sa suite plusieurs prêtres apostasièrent. Puis contre les fanatiques se déversa un torrent d'injures. On les accusa de tous les crimes, et même — ce qui était inédit — on leur imputa les « horreurs du siègp de Jérusalem ». Carrier prit la parole : « Tous les maux qui infectent la race humaine sont nés, dit-il, du trône et de l'autel, » Le discours fut suivi de chants patriotiques; et chacun, dit le procès-verbal, manifesta « le désir de voir exterminer les derniers des prêtres (3) ».
Pour l'extermination, les hommes de main veillaient. En cette soirée du 26 brumaire, tandis que les clubistes regagnaient leurs demeures, Lamberty et Fouquet s'acheminaient
(1) Déclaration Baudet. Procès du Comité révolutionnaire de Nantes et de Carrier {Bulletin du tribunal révolutionnaire, 6» partie, p. 382).
(2) 16 novembre 1793.
(3) Voir A. Lallib, le Diocèse de Nantes pendant la Révolution, \. l**» p. 382
▼ers la Sécherie. Ils y établirent un corps de garde et y installèrent quelques-uns des gens de la compagnie Marat. Les ouvertures de la sapine avaient été bouchées avec des tnffeaux, sorte de blocs très friables que les exécuteurs enlèveraient dès que l'embarcation serait au milieu du fleuve puis ceux-ci sauteraient dans leur canot, et il ne resterait qu'à abandonner les victimes à leur destin. La nuit s'avançait, nuit faite à souhait, assez claire pour guider les derniers pré paratifs, assez obscure pour voiler le crime.
Entassés sur la galiote la Gloire, les prêtres ignoraient tout, hormis leurs souffrances présentes. Tout à coup, les suppôts de Lamberty, munis sans doute d'un ordre fictif destiné à couvrir la responsabilité du geôlier, desoemlent dans la prison flottante. Ils annoncent aux reclus qu'ils vont être transférés au château de La Musse en Chantenay. L'avis s'accompagne de paroles rassurantes : ce sera, leur dit-on, la fin de leur captivité. En attendant, on saisit leur argent, leurs montres, tout ce qu'ils ont de précieux : ce n'est qu'un dépôt, prétend-on, et qui sera restitué. Les malheureux obéissent, troublés mais avec une ombre d'espoir, car on a prononcé le mot de délivrance ; et d'ailleurs ils n'imaginent p .s qu'ils puissent perdre à changer de prison. Au moment de quitter la galiote, des cordes sont amenées et on les lie deuxàdeux. On fait l'appel : ils sont quatre-vingt-quatre (1). Ils sont poussés jusqu'à la sapine, pauvres vieillards ne sa'^hant pas, ne comprenant pas. Pourtant l'un des captifs, M Hervé de la Bauche, l'ancien curé de Machecoul, a remarqué les ouvertures mal bouchées par les tufTeaux et» à travers les interstices, l'eau qui filtre déjà. C'est la subite révélation de l'horrible supplice. Les confesseurs — on peut les appeler de ce nom, car c'est pour Dieu qu'ils souffrent et le serment les eût sauvés — les confesseurs
(1) Voir A. L ALLIÉ, le Dioeise de Nantes pendant la Révolution, t. !•', p. 392 et suiv.
tombent à genoux et à tout hasard prononcent les uns sur les autres les paroles d'absolution. La sapine s'éloigne du rivage, accompagnée du canot destiné à ramener les exécuteurs. Cependant, un peu plus loin, au ponton dit de la Samaritaine, un poste a été établi, chargé de surveiller les allées et venues sur le fleuve. Le factionnaire, un canonmer du nom de Wailly, interpelle ceux qui conduisent le bateau et leur intime l'ordre de s'arrêter. Ceux-ci répondent que leur gabareau — ainsi appellent-ils l'embarcation — est chargé de quatre-vingt-dix brigands. Wailly invoquant sa consigne, ils le menacent d'abord, puis finissent par produire un ordre de Carrier. A ce nom redouté, la sentinelle cède. « Un quart d'heure après, a déclaré plus tard Wailly, j'entendis de grands cris, et, à la faveur du silence et de la nuit, je compris parfaitement que ces cris étaient ceux des individus renfermés dans le gabareau et que l'on faisait périr de la façon la plus atroce. Je réveillai mes camarades du poste, lesquels, étant sur le pont, ont entendu les mêmes cris jusqu'à ce que tout fût englouti (1). » Et, en effet, sur les quatre-vingt-quatre prêtres, il n'y en eut que quatre qui parvinrent à gagner le rivage. Trois furent repris et mis à mort. Seul, le quatrième, l'abbé Landeau, curé de Saint-Lyphard, fut recueilli par des pêcheurs, parvint à se cacher, survécut même six années à la catastrophe et, bien qu'il ait peu parlé et encore moins écrit, c'est par lui qu'on sait quelques détails sur les derniers moments des victimes (2).
Carrier, en quittant le club Vincent la Montagne, était rentré à l'hôtel de la Villestreux où il avait établi sa demeure. Le lendemain, nul émoi dans Nantes, les ténèbres ayant enveloppé le crime, et ceux qui devinaient se gardant de parler. Ce que les Nantais jugeaient dangereux de savoir,
(1) Pièces annexées au rapport de la Commission des Vin^t et un, p. 25.
(2) Voir LalliÉ, le Diocèse de Nantes pendant la Ré^olutwn. t. I", p. 384-387. — Voir aussi Lbnotbe, les Noyades de Nantes, p. 65 80.
le proconsul le publia. Le 27 brumaire, en une dépêche à la Convention, il rendit compte de la fête du club, résuma son propre discours, annonça l'abjuration de l'évêque Minée et de cinq curés. Puis il ajouta négligemment ce post-scriptum : I Un événement d'un autre genre semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres : quatre-vingt-dix (1) de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient enfermés dans un bateau sur la Loire. J'apprends à l'instant, et la source en est très sûre, qu'ils ont tous péri dans la rivière. Quelle triste catastrophe (2) ! » La dépêche était extraordinaire. Ce qui suivit ne le fut pas moins. Le 8 frimaire, la dépêche fut lue à la Convention. L'Assemblée écouta. Comprit-elle bien? Nulle réprobation, nulle marque de surprise, mais au contraire, et comme à titre d'éloges, l'insertion au Bulletin. Sans transition, on passa à des adresses diverses, puis à une pétition d'un industriel de Carouge qui proposait une horloge adaptée au nouveau calendrier.
Vraiment Carrier peut continuer. Non seulement il se rassure, mais il est en gaieté. A quelques jours de là, sur le navire la Gloire, un banquet lui est offert par ses acolytes. On est tout à la joie ; tout en ripaillant, on s'amuse fort des grimaces de » ceux qui ont bu à la grande tasse » ; et en témoignage de satisfaction, le proconsul donne le bateau à Lamberty comme on jette quelques louis à un entremetteur avisé qui a bien servi. — Cependant à Angers, à l'approche des Vendéens, cinquante-huit prêtres, âgés ou infirmes pour la plupart, ont été évacués sur Nantes. Ils y arrivent le 15 frimaire (5 décembre 1793). On les enferme à la prison de VEntrepôL Tous les lieux de détention sont encombrés. Que faire de ces fanatiques? Le Comité révolutionnaire fait prendre les instructions de Carrier. « Embarquez-moi tous ces gens-
(1) Ainsi qu'on l'a dit, la liste nominative, établie avec beaucoup de foin par M Lailié, ne porte que quatre-vingt quatre noms.
(2) Mavidal et Laurent, Archives parlementaires, t. LXXX, p. 200,
là, répond-il, et que je n'en entende plus parler (1). » A ui. autre individu du nom de Richard, il donne un ordre plus brutal encore : « Il faut, dit-il, f... à l'eau tous ces b... là (2). • Dans la nuit du 19 au 20 frimaire, les malheureux su] t Qoycs, cette fois à la pointe d'Indret. Le lendemain, Carrier annonce l'événement à la Convention et s'enhardissant, il ajoute avec une gouaillerie cynique : « Quel torrent révolutionnaire que la Loire! (3). »
Ce torrent révolutionnaire, bon pour submerger les prêtres, est bon aussi pour engloutir quiconque est suspect de modérantisme. Il est bon surtout pour anéantir les Vendéens. Et les baignades — ainsi appelle-t-on d'un nom adouci l'affreux supplice — les baignades continuent. Combien de noyades? On ne le sait pas bien. Le plus consciencieux des historien» nantais en a évalué le nombre minimum à onze (4). Combien de noyés? Le même historien, par des déductions très rigoureuses, en a fixé le chiffre total à 4 800 environ (5). Submerger n'empêche pas de proscrire autrement. Tout dernièrement, 132 Nantais ont été dirigés sur Paris, à destination du tribunal révolutionnaire. Puis, à partir du 9 nivôse, siège la commission Bignon, venue de Savenay, qui se charge, le typhus aidant, de vider les prisons.
Enfin, le 20 pluviôse (6), en partie sur les suggestions d'un agent de Robespierre, Carrier est rappelé. Fst-ce bien une disgrâce? Le Comité de Salut public l'invite à revenir « pour prendre soin de sa santé altérée ». Tout au plus, remarquet-il qu'il a eu des formes « un peu dures et pourrait bien
(1) Déposition Trappe (Bulletin du tribunal révolutionnaire, 7« partie, p. 315).
(2) Déposition Richard {Bulletin du tribunal révolutionnaire, 7^ partie, p. 29).
(3) Convention nationale, séance du 25 frimaire an II (Moniteur, t. XVni, p. 670).
(4) Lallié, les Noyades de Nantes, p. 84.
'•) 8 février 1794.
être usé (1) ». Le misérable s'apprête à partir, mais pleinement rassuré. Avant de s'éloigner il reçoit la municipalité, et le maire lui donne l'accoladi' (2). Une fois revenu à Paris, il se d -spose à vivre — c'est lui même qui nous Tapprond — « dans la douce satisfaction d'avoir rendu les plus grands services à la patrie (3) ». Loin de pallier les rigueurs, il les glorifie : ainsi fait il en un discours du 3 ventôse (4). Il justifie tout, jusqu'aux meurtres d'enfants. La Convention, non seulement ne châtie point le malfaiteur, mais tient à lui marquer solennellement sa confiance. Le l^"" prairial (5), comme elle est appelée à renouveler son bureau, l'un des secrétaires qu'elle élit est Carrier.
Tel fut le drame de Nantes. A Laval, l'iniquité revêtit les formes de la justice, mais d'une justice aussi perverse que jamais ne fut le crime.
Quand, le 22 octobre 1793, à l'approche des Vendéens, l'on avait fait partir les Reclus pour Rambouillet, quinze prêtres avaient dû être exceptés du convoi, tant leur âge ou leurs infirmités les rendaient inaptes aux fatigues d'une longue route ! Les rebelles, ayant occupé la ville, les avaient mis en liberté ; puis les républicains, redevenus les maîtres, les avaient réintégrés dans leur prison. De l'abbaye de Patience — ainsi nommait-on le lieu de leur captivité — ces vieillards avaient recueilli par bribes les rumeurs de la grande lutte qui tour à tour éloignait ou rapprochait d'eux les soldais de l'armée catholique. La défaite des insurgés avait étouffé dans le Maine la guerre civile, mais inauguré des
(1) Dépêche du Comité de salut public à Prieur de la Marne, 20 pluviôse.
(2) Alfred Lallté, le Conventionnel Carrier, p. 260.
(3) Rapport de Carrier sur les diflérentes missions qui lui ont été déléguées.
(4) 21 février 1794.
(5) 20 mai 1''94.
représailles bien plus cruelles que la guerre elle-même. Les pauvres prêtres, réduits à quatorze par la mort d'un d'entre eux, parurent d'abord à l'abri, soit que les prescripteurs eussent trop à faire pour songer à eux, soit qu'eux-mêmes désarmassent les haines à force d'être innocents. De vrai, tous étaient des hommes inoiïensifs, étrangers à toute intrigue, n'ayant gardé de force que juste assez pour prier.
Cependant à Laval fonctionnait, depuis le 16 nivôse (1), une Commission révolutionnaire, faite seulement pour légaliser le meurtre, et pareillement ignorante de la justice et de la pitié. Un homme y dominait, l'accusateur public Volcler, ancien prêtre, et insatiable ouvrier de crime. Les premières victimes avaient été des Vendéens. En douze jours, on en avait abattu plus de quatre-vingts (2). Il parut opportun de varier les rigueurs, comme un débauché varie ses voluptés C'est alors que l'attention se porta sur ceux qu'on appelait les « vieux calotins de l'abbaye de Patience ». L'embarras aurait été extrême pour quiconque eût gardé quelques notions du droit. A la charge de ces vieillards, aucun déht ; bien plu8, aucune apparence de délit. On ne pouvait même leur imputer leur influence ou leur rang ; dans la trame obscure de leur vie qui s'achevait, rien n'apparaissait qui eût fixé l'attention des hommes. Seul l'abbé Turpin du Cormier, ancien curé de la Trinité à Laval, issu de famille notable et théologien distingué, émergeait un peu au-dessus du niveau commun.
Une coïncidence de dates qui parut piquante et joyeuse semble avoir précipité l'immolation. On touchait à l'anniversaire du 21 janvier. Quelle plus belle commémoration que de s'offrir pour victimes une fournée de fanatiques ! Ainsi pensèrent, en un caprice de despotes, ceux que l'horreur des temps avait constitués juges. Ce fut, à ce qu'on assure (3), en un souper dans un restaurant de la ville, qu'allègrement,
(1) 5 janvier 1794.
(2) PlOLiN, rËglise du Maine pendant la Révolution, t. II, p. 523-525. isj Théodore Peebin, les Martyrs du Maine, p. 40.
APOSTATS ET CONFESSKURS 393
comme on eût fait pour une fête, on décida les poursuites. Le l^'" pluviôse — 20 janvier d'après l'ancien style — les ordres furent donnés à la force publique et aussi aux agents chargés d'amener les prévenus. D'acte d'accusation, de signification d'acte, de témoignages, de défense, il ne reste aux Archives de la Mayenne aucune trace ; et selon toutes les apparences, rien ne fut observé de ce qui eût simulé la justice.
Réunis à l'abbaye de Patience, tout impotents et se soignant les uns les autres, les prêtres ne savaient rien. Un seul, l'abbé Pelle, reçut peut-être un avis secret ; car dans la journée du 20 janvier, il fit tenir à ses nièces sa montre ainsi qu'un écu de trois livres et à tout événement leur transmit ses adieux (1). Le 21, à huit heures du matin, les captifs furent extraits de la prison. Ils se rassemblèrent avec toute l'émotion de la surprise et aussi avec toute la lenteur de la vieillesse : car trois d'entre eux approchaient de quatrevingts ans. Comme on allait se mettre en route, on constata que, parmi les reclus, quatre étaient si infirmes qu'ils ne pouvaient marcher. On les hissa sur une charrette de paysan qui stationnait dans le voisinage et qu'aussitôt on réquisitionna. Cependant de l'abbaye de Patience le bruit s'était répandu dans la ville qu'on allait juger les prêtres. La rumeur se confirma quand on vit l'appareil de la force pubhque et les patrouilles qui parcouraient les rues. Vers le tribunal affluèrent les gens des clubs, et aussi quelques cathohques, tout émus d'une curiosité douloureuse, saintement indignés quoique contenant leur cœur, et jaloux de fixer dans leur mémoire les suprêmes réponses des confesseurs.
La Commission se rassembla ; et sur les bancs les accusés s'assirent. Nulle matière à poursuite, et nuls malfaiteurs hormis les juges. A chacun des reclu trois questions furent posées : As-tu fait le serment de 1791 prescrit par la cons-
(1) Isidore Bouillier, Mémoires concernant l'Église de Laval et ses environs pendant la Révolution, p, 204
titution civile du clergé? As- tu fait le serment de libertéégalité? Veux-tu prêter ces serments? Une seule réponse fut, si je suis bien informé, un peu ambiguë. Les autres, quoique diverses dans la forme, marquèrent toutes la même constance. Celui-ci se borna à un simple non laconique ; celui-là déclara qu'il ne salirait pas sa vieillesse ; un troisième qui était connu pour la singularité dç ses manières et la brusquerie de son langage se contenta de ces mots : « Vou» m'ennuyez avec votre diable de serment ; je ne le ferai pas, je ne le ferai pas. » D'autres proclamèrent, et avec un accent digne des martyrs, qu'ils seraient fidèles à Jésus-Christ jusqu'à leur dernier .-ouflle. Les juges, dont plusieurs paraissaient ivres, s'irritaient, parlaient tous ensemble, en une excitation qui contrastait avec le calme des victimes. C'est du moins ce qu'on a rapporté plus tard (1). Volcler, l'ancien prêtre, conclut pour la mort. S'éleva-t-il dans l'auditoire quelques murmures? On peut le conjecturer. Car, si l'on en croit les souvenirs des contemporains, iî ajouta ces mots : « Quiconque protestera ou pleurera sera emmené avec eux. » Cette menace glaça. Sans plus tarder, le tribunal décida comme le voulait Volcler. Le seul motif allégué était le refus opiniâtre de serment, lequel constituait, aux termes de la sentence, une conspiration secrète contre la souveraineté du peuple français. Nulle autre accusation, nul autre grief, en sorte que la confession de la foi chrétienne apparaissait dégagée de tout alliage humain. Ainsi arriva-t-il que les mêmes juges qui croyaient châtier rédigèrent de leurs propres mains l'acte authentique du martyi'e.
Le procè sommairement conduit avait peu duré. Aux juges il restait du loisir, juste assez pour expédier avant midi quelques Vendéens. De la prison on en tira six; on en condamna cinq, on acquitta le sixième. Pendant ce temps,
(i) Enquête sur les terroristes de la Mayenne, 44'' témoin. Marie Ménard, 12 nivôse an III.
pour les prêtres, les derniers préparatifs s'achevaient. Vers le milieu du jour, le cortège s'achemina vers la place aux Bleds, lieu des exécutions. La guillotine y était en permanence. La garde nationale avait été requise, mais plusieurs s'étaient dérobés à l'affreux service. Quelques catholiques suivirent, partagés entre l'horreur et l'admiration, et voulant, comme dirait plus tard une femme pieuse, apprendre comment mouraient les saints. L'abbé Turpin du Cormier avait été considéré comme le plus important, comme le plus dangereux parmi ces fanatiques. Aussi Volcler, habitué à tout régler, avait-il décidé que, par surcroît de châtiment, il serait exécuté le dernier. Il vit donc monter sur l'échafaud ses treize confrères ; pendant ce temps on l'entendait, dit-on, réciter le Te D um. Quand vint son tour de mourir, il baisa à plusieurs reprises, comme par un suprême témoignage aux martyrs, la planche toute teinte du sang des prêtres ; puis il s'abandonna au bourreau.
La tradition rapporte que les juges s'étaient transportés du prétoire sur la place aux Bleds et, à chaque tête qui tombait, clamaient : Vive la République (1). Non loin de la guillotine, deux tombereaux stationnaient, prêts pour l'enlèvement des dépouilles. Les cadavres furent emmenés à une demi-lieue de la ville, au territoire d'Avenières, et enterrés sans cercueil, mais dans une fosse particulière facilement reconnaissable, à l'entrée de la lande de la Croix-Bataille. Presque de suite la dévotion du peuple de Laval honora d'u» culte pieux les quatorze prêtres ou, comme on disait déjà, les quatorze martyrs; et dès que le régime de la Terreur se fut adouci, beaucoup prirent coutume de se rendre en pèleri' nage au lieu où ils reposaient. Plus tard les restes, ayant été exhumés, furent transportés dans l'église d'Avenières ; et une inscription y rappelle encore les noms de ceux qui, dan»
(1) Isidore Botjillier, Mémoires concernant VÊglise de Laval et ses environs pendant la Révolution, p. 214.
39fi HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
leur vie, demeurèrent obscurs, mais qui, au jour de leur morf , furent les témoins de Dieu.
Vers la fin d'avril 1793, un convoi de quatre-vingt-quatorze prêtres se forma à Tours, et bientôt fut rejoint par un autre composé de vingt ecclésiastiques, venus partie du Blaisois, partie du Maine. Les voyageurs furent répartis sur dix-huit charrettes, puis, sous la conduite de gendarmes ou de gardes nationaux, furent mis en route dans la direction de l'ouest. Sur le parcours, les gens des bourgs et des villages regardaient étonnes : ce sont des prêtres fanatiques, leur disaient les hommes de l'escorte ; on les conduit vers la mer pour les embarquer et en délivrer la patrie.
Pendant huit ou neuf mois, il n'y eut guère d'autre convoi. Mais, dès le début de 1794, ces sortes d'expéditions devinrent très fréquentes. De tous côtés les prêtres furent rassemblés. Il en vint du nord de la France, de la Lorraine, de la Franche- Comté, du Dauphiné, du Languedoc, de la région cévenole, des départements du centro. Sur les routes, les convois s'allongèrent, assez semblables aux chaînes des galériens, et, en dépit de quelques détours, s'orientant tous, soit vers Bordeaux, soit vers Rochefort.
Les relations qui furent écrites plus tard permettent de reconstituer ces exodes. Les voyageurs, souvent liés deux à deux, étaient entassés sur des chariots. C'était l'hiver : de là de très réelles souffrances, surtout quand on dut traverser les départements de la France centrale, aux chemins neigeux et à l'âpre climat. Au milieu du jour une halte, et un repas chétif chèrement payé. A l'étape, le gîte était le plus souvent la prison communale ; quelquefois aussi une auberge,
une écurie, une grange, ou bien encore l'église. Bientôt des maladies, et plusieurs laissés à l'hôpital pour y mourir. Parfois, au croisement des routes, les bandes se rejoignaient, comme deux rivières à leur confluent; et le cortège grossi reprenait sa marche, tandis que les prêtres, réunis en un seul convoi et inconnus les uns aux autres, mettaient en commun leur misère. Chemin faisant, beaucoup d'avanies : comme les prêtres lorrains traversaient à Toul le pont de la Moselle, des groupes les assaillirent, menaçant de les noyer ; à Limoges, les charrettes furent amenées au pied de l'échafaud au moment d'une exécution, et lentement, au milieu de toutes sortes d'invectives, on leur fit faire le tour de la place (1). Cependant les témoignages de sympathie ne manquèrent pas ; et il arriva plus d'une fois que des femmes, des enfants, des artisans, s'approchant à la dérobée au moment d'une halte, demandèrent à ceux qui passaient leur bénédiction. Il ne semble pas que toutes ces souffrances, prélude de tant d'autres épreuves, aient abattu les voyageurs. Sur la route, quand leurs gardiens leur laissaient un peu de liberté, ils priaient en commun. La plupart avaient conservé leur bréviaire et y puisaient la résicmation. Parfois, à travers la tristesse, perçait un éclair de gaieté : « Je suis heureux, disait un chartreux ve::u du D luphiné, de f .ira mon s dut en gros, n'ayant pas eu jusqu'ici le loisir de le faire en détail (2) ». Quelques-uns, pour tromper l'ennui du voyage, composèrent des vers latins, et plusieurs de ces pièces, enjouées et tristes, pénétrées à la fois de dévotion et de mythologie, ont été conservées. D'autres obtenaient, comme par faveur, d'écrire à ceux qu'ils avaient quittés. En ces lettres, ils ne surent pas toujours mesurer le péril d'être sincère. Un jour, un prêtre
(1) Récit abrégé des souffrances de près de 800 ecclésiastiques fra ^rnis condamnés à la déportation, par un curé du diocèse de Paris qui a été associé à leurs souffrances (Bouin), p. 6.
(2) A. -M DE Fraxclieu, la Persécution religieuse dans le dépanemnt de l'Isère, t. II, p. 124.
de rAveyron, l'abbé Delbès, comme il séjournait à Moissac, écrivit à l'une de ses paroissiennes, en homme qui se figurait que les cachets ne se violaient point : « Le chemin le plus dur, lui disait-il, sera le plus sûr chemin du paradis. Nous emmenâton aux extrémités du monde, nous voulons vivre et mourir dansnotre sainte foi... J'espère et je vous assure que je reviendrai. L'abomination aura sa fin... Il faut un Dieu ; la nation ne l'a pas fuit et ne peut le détruire. Règne ce Dieu éternellement ! Amen, amen, amen! » Ainsi parlait l'abbé Delbès. La lettre fnt saisie, parut signe de conspiration et, le 14 germinal, Delbès fut mis à mort (1).
Quel est le crime de tous ces hommes enlevés à leur domicile et traînés sur les routes de France? La clarté est ici malaisée : car les lois, en se surajoutant les unes aux autres, ont fort obscurci le code de la persécution. Si l'on saisissait au passage tous ces voyageurs et si on les interrogeait séparément, on pourrait, d'après leurs réponses, les répartir en quatre catégories. — Beaucoup sont des chanoines, chapelains, anciens religieux : comme ils n'avaient pas rempli de ministère paroissial, comme ils n'avaient pas été, suivant le langage du temps, fonctionnaires, ils se sont trouvés exemptés du serment à la constitution civile et tout d'abord ont pu se flatter de vivre obscurs et tranquilles. Bientôt un décret a été rendu, celui du 23 avril 1793, qui les a astreints, sous peine de déportation, à prêter le serment liberté-égalité. Bien que ce serment ne fût pas en lui-même schismatique, ils ont jugé qu'il entraînait une sorte d'adhésion implicite à toutes les mesures passées ; ils s'y sont donc dérobés et c'est ainsi qu'ils se trouvent aujourd'hui enveloppés dans la proscription. Telle est la première et la plus nombreuse catégorie. — Dans ces misérables convois qui défilent d'étape en étape, je distingue d'autres prêtres. Ceux-là se sont soumis
(i) L'abbé Henri Leliêvre, Une nouvelle page au martyrologe de 1793, d'après les Archives de la Commission révolutionnaire de Bordeaux, p. 155 et suiv.
au serment liberté-égalité, ne l'estimant pas contraire à leur conscience. Mais cette soumission n'a garanti leur sécurité qu'à la condition qu'ils ne fussent pas dénoncés pour incivisme (1) : or, ils l'ont été, et par là sont descendus au même rang d'infortune que les plus intransigeants de leurs confrères.— Au milieu de ces ecclésiastiques étrangers au ministère paroissial, se retrouvent aussi un certain nombre de curés ou vicaires qui forment une troisième série de proscrits. Ces curés et ces vicaires pourraient tous raconter la même histoire : ils ont été, à titre d'insermentés, frappés, dès 1792, par la première loi de déportation ; ils sont restés dans leur pays pour y exercer leur ministère ; ils ont été arrêtés : les voici maintenant qui, ayant été extraits de la prison, sont joints aux convois qui se dirigent vers la côte. Doivent-ili se plaindre? Ne doivent-ils pas plutôt se féliciter? La loi du 29 vendémiaire an II a récemment déclaré passible de mort tout prêtre insermenté trouvé sur le sol de France ; et c'est seulement à la date déjà ancienne de leur arrestation qu'ils doivent d'avoir la vie sauve. — Sur les charrettes, pêle-mêle avec les autres, je distingue enfin une quatrième et dernière catégorie de proscrits. Ce sont des assermentés, soumis aux lois et jadis peut-être en faveur. Seulement ils ont été dénoncés comme inciviques et à ce titre déclarés suspects (2). « Ils ne valent pas mieux que les autres, ont clamé les gens des clubs. » Et les voici, dans le triste cortège, confondus avec ceux que, hier encore, ils considéraient comme des adversaires.
A quel sort sont voués tous ces proscrits? J'ouvre la loi du 23 avril 1793, et j'y trouve qu' « ils doivent être embarqués et transférés sans délai à la Guyane française ». De là le nom de déportés sous lequel on les désigne. Un peu plus loin, je lis la loi du 29 vendémiaire an II où l'on parle « d'une
(1) Décret du 23 avril 1793 et décret du 29 vendémiaire an II.
(2) Loi du 29 vendémiaire an II, art. 12.
transpurtation — également sans délai — à la côte ouest de l'Afrique depuis le vingt -troisième degré sud jusqu'au vngt-huitiéme ». Afrique ou Guyane, il semble qu'on ne sache pas bien, et que les notions de géographie soient aussi flottantes que les maximes de justice. Un seul souci se dégage, celui de choisir le climat le plus meurtrier : on donnera aux prêtres quelques ustensiles, quelques semences ; puis les vaisseaux qui les auront amenés s'éloigneront du rivage, et ce sera aux fanatiques à sauver, s'ils peuvent, leur vie.
Il n'est pas toujours loisible d'être malfaisant à souhait. Quand les prêtres furent arrivés les uns à Bordeaux, les autres à Rochefort, on dut reconnaître qu'un double obstacle s'opposait au départ pour la Guyane ou l'Afrique : d'abord la pénurie des moyens de transport, puis l'état de la mer où dominaient en maîtres les Anglais. Une seule ressource restait, celle d'opprimer sur place ceux qu'on ne pouvait expulser.
L'oppression s'organisa, savante, minutieuse, brutale. Un zèle infatigable se dépensa pour rendre la terre natale plus cruelle que ne l'eût été aucune terre étrangère. La captivité fut dure dans la Gironde, elle fut horrible dans la Charente.
Dans la Gironde, on utilisa pour les déportables, à Bordeaux le séminaire et le fort du Hâ, puis à Blaye la citadelle et, en face de Blaye, un fort appelé le fort Pâté, bâti sur un îlot au milieu de l'estuaire. Quand arriva le premier convoi qui était celui de la Touraine, l'administration départementale était encore aux mains des fédéralistes, c'est-à-dire des modérés ; et la rigueur se tempéra de pitié. Bientôt, le fédérahsme étant vaincu, tout ménagement disparut. C'est en pleine recrudescence de la tyrannie jacobine que se succédèrent, pendant les premiers mois de 1794, les bandes de prêtres venues du Centre et du Midi. 11 en arriva do plus de quarante départements. Les contingents les plus nombreux furent ceux du Lot, du Puy-de-Dôme, de la Haute-Loire et
surtout de rAveyron (1). Bientôt le chiffre des déportés dépassa mille. Les captifs eurent à endurer toutes sortes de misères : au fort Pâté le séjour malsain des casemates, et pour lit un peu de paille : à Bordeaux les insultes, les menaces, le dénuement, l'ignorance de toute nouvelle, hormis celle des exécutions capitales qu'ordonnait dans la ville la Commission révolutionnaire : « Ce sera bientôt votre tour », répétaient aux détenus les geôliers. Le principal tourment fut, à ce qu'il semble, celui de la faim (2). Le représentant Ysabeau, étant venu visiter la citadelle de Blaj^e, demanda aux détenus ce qu'ils désiraient. « Nous demandons du pain », répondirent-ils. Parmi les prisonniers, beaucoup étaient arrivés, tout exténués du voyage, tout brisés d'émotions. L'insalubrité des lieux, l'inquiétude, les privations abattirent bien vite les moins robustes ; et, avant que l'automne de 1794 ne s'achevât, on comptait déjà une centaine de décès.
Bien plus pitoyable encore fut le sort des malheureux que leur destin conduisit aux bouches de la Charente.
Les convois se sont succédé pendant l'hiver de 1793 à 1794. Quelle est la condition des nouveaux arrivants? D'après le texte des décrets, d'après les décisions du pouvoir exécutif, ils ne sont à Rochefort que des hôtes de passage. A tout hasard, on les enferme à la prison Saint- Maurice et au couvent des Capucins. Prison et couvent sont bientôt combles, et rien n'annonce le prochain départ pour la Guyane ou l'Afrique. Bien au contraire, de plus en plus l'Océan est aux Anglais. Deux navires, le Borée et le Bonhomme-Richard^ sont transformés en lieu de détention et reçoivent le trop-plein des captifs (3). Enfin un autre
(t) L'abbé LeliÈVRE, Une nouvelle page au martyrologe de 1793 d'après les Archives de l'archevêché de Bordeaux, p. 58, 138, 149, 153-155.
(2) Pétition de 208 prêtres détenus au fort de la Montagne (fort du Hâ), 11 mai 1794 (Archives départementales de la Gironde).
(3) L'abbé Manseaxj, curé doyen de Saint-Martin-de-Ré, les Prêtres
40a HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
transfèrement répartit le plus grand nombre des prêtres entre deux vaisseaux pareillement transformés en prison : les Deux- Associes, puis le Washington.
Ces deux bâtiments, et surtout les Deux-Associés^ ont mérité de demeurer fameux. C'est que les agents de la Terreur inaugurèrent là-bas un nouveau genre de supplice, celui qui consiste à tuer sans verser le sang.
Les survivants ont raconté leurs douleurs et dit ce que fut cette prison flottante, l'une des plus terribles où se soit exercée la barbarie des hommes.
D'après les évaluations officielles, le vaisseau les Deux^ Associés ne pouvait contenir que deux cent cinquante déportés (1). Dans les flancs du navire, plus de quatre cents prêtres furent entassés. Le jour, ils étaient parqués sur le pont, mais si serrés que le plus souvent ils ne pouvaient ni marcher ni trouver assez de place pour demeurer assis. Quand venait le soir, on les faisait descendre dans l'entrepont ; mais la nuit, loin de leur apporter avec le sommei] l'oubli, ne marquait pour eux qu'une aggravation de souffrances. L'unique couchage était pour les uns des planches, pour les autres des toiles tendues. Nul objet de literie, en sorte qu'ils étaient contraints de reposer tout habillés. Nulle séparation entre eux, mais un espace si étroitement mesuré qu'ils se touchaient de toutes parts, ne pouvaient ni s'étendre ni se redresser, et étaient condamnés à se pelotonner sur le côté, les bras et les jambes plies ; au moindre mouvement, ils se heurtaient sans pouvoir se reconnaître à travers les ténèbres ; et ce supplice de l'immobilité se prolongeait jusqu'au matin. — L'espace manquait, l'air encore plus. Il ne pénétrait que par une étroite écoutille, recouverte elle-même
et religieux déportés sur les côtes de la Charente, t. I*', p. 134 et suiv. — L'abbé Lemonnier, Étude historique sur Rochefort pendant la Révolution, p. 88.
(1) Dépêche au commissaire de la marine et des colonies, 25 fructidor an II. (La Déportation ecclésiastique à Roche fort d'après Ces documents officiels, par l'abbé LEMOimiEE, p. 139.)
d'un treillage en bois. Vieillards et jeunes gens, malades et hommes sains, empaquetés les uns à côté des autres, engendraient à Tenvi les miasmes : de là une atmosphère promptement viciée, toute chaude et humide de ces souffles humains, tout imprégnée des transpirations de ces pauvres corps anémiés. Les baquets, placés aux extrémités et sans aucun souci d'hygiène, achevaient la corruption. A mesure qu'on avançait dans la nuit, l'air s'épaississait jusqu'à se transformer en une vapeur presque opaque. Ceux qui se trouvaient près des parois du bâtiment approchaient leurs lèvres des fentes de bois dans l'espoir d'attirer jusqu'à leurs poumons quelques effluves plus pures ; d'autres, enjambant leurs compagnons, se rapprochaient, comme ils pouvaient, de l'écoutille. Cependant beaucoup se débattaient en une demi-asphyxie. Pour combattre l'horrible méphitisme, les geôliers imaginèrent de pratiquer dans l'entrepont, au lever du jour, des fumigations au goudron. Mais l'opération, accomplie grossièrement, provoquait des accès de toux, pénibles pour tous et pernicieux pour les plus débiles. Enfin, vers sept ou huit heures du matin, les verroux s'ouvraient et les captifs remontaient sur le pont. Là un autre danger les attendait ; car le passage subit de la lourde atmosplière à l'air libre glaçait la transpiration. Tout d'abord les malheureux se flattèrent qu'un peu d'humanité adoucirait cet excès de tourments. Bientôt ils comprirent que la mort seule, en creusant des vides, pourrait mettre un peu plus à l'aise les survivants.
A l'horreur de l'entassement les privations s'ajoutèrent. La ration journalière, fixée par l'État, était celle des matelots. Mais les déportés semblant en dehors de toute justice, nul ne se gênait pour prélever sur leur part. Sur les Deux- AssocirSy les prêtres étaient partagés en escouades de dii. A chaquf escouade était attribuée une gamelle qu'au milieu de l'encombrement du pont, on essayait de poser en etjuilibre, tantôt sur une planche, tantôt sur un vieux coffre ;
puis, en une rebutante promiscuité, chacun y puisait ce qu'il pouvait. Dans les premiers temps, il arriva que les infortunés reçurent par commisération quelques vivres supplénienthires. Bien vite les règlements défendirent, sous les peines les plus rigoureuses, cette pitié. « Nous enragions la faim », a écrit plus tard l'une des victimes.
Tout offrait l'aspect du dénuement. La plupart des prêtres avaient emporté quelques hardes. Mais plusieurs, aux diverses étapes de la route, avaient été dépouillés d'une partie de leurs bagages (1). Ce qui avait échappé aux larcins ou aux rapines était devenu minable par le voyage, la pluie, la malpropreté des gîtes. Puis l'horrible existence des pontons avait rendu sordide ce qui n'était qu'usé, et infect ce qui n'était que misérable. Les mêmes vêtements portés jour et nuit commençaient à prendre un aspect repoussant, et dans le linge non renouvelé se logeait la vermine. Sur le pont, les plus adroits cousaient, rapiéçaient, utilisant les moindres restes de fil, les moindres lambeaux d'étoffe ; pendant ce temps, d'autres puisaient, à force de bras, l'eau de mer et lavaient, nettoyaient de leur mieux. Mais beaucoup étaient inhabiles à ces besognes ou trop affaiblis pour y vaquer, et se résignaient, tout passifs, à vivre dans leurs abjects haillons. Nul souci des gardiens pour rendre moins hideuses ces infortunes, mais au contraire une barbarie systématique, à la manière de ceux qui font périr sans tuer. Plusieurs des inventaires établis après le décès des prisonniers ont été conservés et montrent le peu qui restait à ceux que saisissait la mort. Seuls, quelques-uns ont gardé jusqu'au bout, ainsi que l'attestent les listes funèbres, un peu de misérable superflu : un mouchoir de soie, un encrier, une paire de gants, un miroir, pauvres débris qui seront vendus à l'encan au profit de l'État ; car ces prêtres, à titre de déportés, ont été déclarés
(1) Lettres et Journal de la déportation, par l'abbé Rollet (Semaine religieuse de Saint-Dié, 1882 et 1883). — M'moirfs de l'abbé Michel Soudais {Semaine religieuse de Sens et d" Auxerre, 1866).
morts civilement; d'avance leur héritage a été confisqué, et rien de Ipurs pauvres reliques n'ira à ceux qu'ils ont aimés.
Ce que gardent les vivants, ce qu'on trouve sur les morts n'a d'ailleurs été conservé que par hasard ou p^ir ruse. C'est que des fouilles successives se sont appliquées à ravir aux captifs tout ce qui serait trace de l'ancienne aisance. Les assignats ont été pris et, à plus forte raison, le numéraire. Les montres ont été enlevées, pareillement les tabatières, les boucles de souliers ou de jarretières, et tous les objets qui, par le prix du métal, ont éveillé la cupidité. A ces petites vexations s'est ajouté un plus cruel déplaisir : bréviaires, crucifix, traités de dévotion, tout a été confisqué. Dans l'impuissance de distinguer les ouvrages pieux et les autres, on a même décidé de proscrire tous les livres. Un prêtre du diocèse de Limoges, l'abbé de Labiche, a raconté qu'il avait conservé, sous un format très exigu, les Colloques d'Erasme dont il goûtait fort, disait-il, l'élégante latinité. Incontinent le petit volume fut détruit, en haine de la superstition.
Une crainte hantait les officiers et les gens du bord celle que les déportés, même désarmés et tout affaiblis de privations, ne tentassent de se révolter. Le 14 floréal (3 mai 1794), un chanoine de Limoges fut fusillé : on l'accusait — bien qu'il niât le propos — d'avoir dit que les prisonniers pourraient aisément se rendre maîtres des matelots (1). Un peu plus tard, un carme du diocèse d'Angoulême, tout miné de souffrances, fut pris de folie furieuse ; et on le vit, s'agitant sur le pont en poussant de grands cris. Aussitôt on crut, on feignit de croire que ces clameurs étaient signal de rébellion ; et peu s'en fallut que, sur ce seul indice, de nouvelles rigueurs ne fussent exercées (2). Cependant, en
(1) Manseau, les Prêtres et religieux déportés sur les cotes de la Charente, t. 1", p. 188 (d'après les Archives de la marine). — Lemonnier, la Déportation ecclésiastique à Rockefort d'après les documents officiels, p. 83. — L'abbé de Labiche de Retoxefort. Relation très détaillée de ce qu'ont toujferi pour la religion les prêtres détenus en 1794 et 1795, p. 29 et suiv.
(2) De Labiche de Reignefort, Relation très détaillée, etc., p. 88.
l'excès de leurs misères, les malheureux prêtres se refusaient à croire que toute notion de justice fût effacée. Ils se disaient, lis se répétaient qu'ils n'étaient point des coupables et que leur seul délit — si c'en était un — résidait dans leur fidélité à l'Église, Deuis cet esprit, l'un d'eux, M. de la Romagère, ancien grand vicaire de Châlons-sur-Marne, osa s'adresser à la Convention et demanda, sous forme de pétition, que les déportés fussent débarqués et gardés à terre ; autrement, disait-il, ils périraient tous. La requête ayant été déposée entre les mains du capitaine des Deux-Associés^ celui-ci fit mettre aux fers tous les signataires.
J'hésite à poursuivre ce tableau, tant je crains que ceux qui me liront ne le jugent sombre à l'excès ! Mais les témoignages des victimes sont si nombreux et offrent un tel caractère de sincérité, les pièces officielles elles-mêmes sont si accablantes pour les geôliers, que les rigueurs, même les plus invraisemblables, ne peuvent guère être mises en doute. Les tortionnaires savaient que les prêtres n'avaient rien tant à cœur que leur foi. C'est dans leur foi surtout qu'ils prirent plaisir à les atteindre. Toute prière en commun fut défendue. Défense fut pareillement intimée aux captifs d'échanger une seule parole en langue latine. Défense aussi aux lèvres de remuer, ce signe extérieur d'oraison ayant un air de bravade et de complot. Tout fut interdit, même de se souvenir : on assure qu'un déporté fut un jour mis aux fera pour avoir, dans une lettre, cité un passage des textes sacrés (1).
Nulle entrave humaine ne pouvait enchaîner les pensées dans leur ascension vers Dieu. Les prisonniers devinrent ingénieux pour la prière comme d'autres pour le crime. Lee bréviaires avaient été enlevés, mais il en était resté un; puis de nouveaux ai-rivants en apportèrent un ou deux autres. Dans l'entrepont on se les passait ; puis, à la faveur du demi-
(1) Manseau, Prêlres et religieux déportés sur les côtes de la Charente, t. I", p. 197.
jour qui, le matin ou le soir, filtrait jusqu'en ces lieux, on lisait, en se cachant des gardiens, quelques parties de l'office liturgique. Il arriva aussi que, parmi les déportés, plusieurs, doués d'une excellente mémoire, savaient par cœur les textes de la Bible ou du Nouveau-Testament ; alors en se rapprochait d'eux, si près que les visages se touchaient ; et, en un ton très bas, ils récitaient pour leurs voisins ks paroles saintes, tandis que d'autres faisaient le guet ou se tenaient en avant du groupe afin de masquer la factieuse dévotion. Le zèle à se sanctifier suggéra une autre industrie. Les livres pieux, une fois confisqués, avaient été parfois abandonnés aux matelots : ceux-ci, désespérant d'en tirer parti, se plurent à les lacérer : souvent des feuilles détachées volèrent sur le pont. Les prêtres se baissaient, les ramassaient, les cachaient sous leurs habits. Puis, épiant le moment propice, ils dépliaient les pages éparses, les dissimulaient entie leurs doigts tout recourbés, et lisaient, en y cherchant un sens pour leur condition présente, ce que le hasard — ou plutôt, pensaient-ils, la volonté divine — venait de placer dans leurs mains. Et la même prière, qui jadis était la tiède prière des lèvres, devenait pour eux la prière brûlante du cœur. C'est alors sans doute que de leur âme consolée sortirent ces paroles qu'on retrouve à plusieurs reprises sous la plume des survivants : « Nous étions les plus maJheureux des hommes, mais les plus heureux des chrétiens. »
Quiconque est captif apprend l'art de cacher. Entre ks trésors dérobés aux geôliers se trouvait une pixyde qu'un des détenus était parvenu à garder contre sa poitrine et qui contenait toute une réserve d'hosties consacrées. Puis aux perquisitions un flacon d'huile sainte avait pareillemei t échappé. Ceux qui s'étaient munis de ces viatiques pieux avaient cru d'abord à une longue traversée jusqu'à la côte d'Afrique ; et c'était dans ce but qu'ils s'étaient assuré ce quoi affermir, en danger de mort, leurs confrères, les passcigers ou eux-mêmes. Décidément le voyage, jadis si redouté.
et qui maintenant eût semblé bonne fortune, ne s'accomplirait pas. Mais bien des fois déjà, dans l'entrepont, la nuit et en grand mystère, tandis que les geôliers dormaient, l'hostie, tirée de la pixyde, avait été posée sur les lèvres d'un des prêtres malades. Bien des fois aussi, dans le même mystère, le signe de la croix avait été tracé, avec l'huile consacrée, sur les membres des agonisants ; et si fréquents même avaient été les coups de la mort que, par esprit de prévoyanc-e, on avait décidé de ne tracer qu'une seule onction.
C'est que les forces s'épuisaient sous l'intensité continue des souffrances. Les premières manifestations morbides furent le scorbut. La transition subite entre la chaleur méphitique de l'entrepont et le vent qui soufflait sur le pont fut funeste à plusieurs. Puis éclatèrent des fièvres putrides, des fièvres inflammatoires. Les uns, sous l'excès du malheur, s'exaltaient jusqu'à la folie ; les autres, au contraire, tout prostrés, demeuraient immobiles, le corps rephé, rebelles
tout espoir, à peine attentifs aux consolations divines, et ressentant une sorte de douceur à se laisser glisser dans la mort. Chaque matin, quand les geôliers ouvraient l'entrepont, quelques-uns qu'on secouait bougeaient à peine ou, après avoir fait quelques pas, s'abattaient lourdement. Du 15 mai au 15 juin 1794, on compta parmi les déportés deî> Deux- Associée quatorze décès; du 15 au 30 juin, il y eut seize morts. Puis le mal s'accrut : presque tous les jours deux décès, quatre le 10 juillet, quatre le 14, dix le 16 (1). Tout d'abord, les gardiens ne se troublèrent guère, les « charlatans du fanatisme » n'étant bons que pour mourir. A la longue, la réflexion leur suggéra la crainte que l'épidémie ne gagnât l'équipage. Alors seulement on commença à s'émouvoir, non pour les prêtres, mais pour la contagion qu'ils pourraient, en mourant, répandre autour d'eux.
(1) État dressé d'après les pièces officielles par M. LmoimiEB (la Déportation ecclésiastique à Rochefort, p. 257-258).
C'est en ces conjonctures qu'un chirurgien en chef fut désigné pour visiter les deux vaisseaux-prison : le Washington^ les Deux- Associés. Le Washins,ton avait été aménagé récemment : parmi les déportés au nombre de 220, six seulement étaient morts, 17 étaient malades ; le reste était valide. Tout autres furent les constatations pour les Deux- Associés. On rapporte que quand le médecin, chargé de l'inspection, descendit dans l'entrepont où les déportés étaient entassés la nuit, il remonta bien vite tout suffoqué et laissa échapper cet aveu : « Si l'on mettait là 400 chiens pendant une nuit seulement, on les retrouverait le lendemain morts ou enragés » (1). Dans son rapport, il signala l'air épais et méphitique du lieu, marqua les fâcheuses conséquences du manque d'espace et de l'immobilité forcée qui en résultait, énuméra quelques-unes des affections qu'il avait observées, érésypèles, scorbut et autres maladies qui annonçaient, disait-il, 0 une dissolution prochaine des humeurs ». Il osa faire allusion au système de sévérité, de dureté même, pratiqué sur le navire. Entre toutes les constatations, la plus suggestive était celle des chifîres : le vaisseau les Deux-Associés était, depuis trois mois, transformé en prison et avait reçu un peu plus de 400 déportés ; sur ce nombre 87 étaient malades, 112 étaient morts (2).
Deux chaloupes, dites chaloupes-hôpital^ furent amenées près du navire les Deux- Associés, afin de recevoir les malades. Sur chacun de ces deux petits bâtiments, qualifiés infîrnieries, une cinquantaine de prêtres furent transférés, avec quelques-uns de leurs confrères valides destinés à les assister. Mais rien n'avait été organisé ni pour les soins, ni pour
(1) De Labiche de Reionefort, Relation très détaillée, etc.. p. 96. — Mémoires de l'abbé Soudais (Semaine relif^ieuse de Sens). Journal de l'abbé ROLLET (Semaine religieuse de Saint-Dié, 1883).
(2) Rapport du chirurgien chargé de visiter le Washington et les Deux- Associés, juillet 1794 (reproduit par Manseau, Prêtres et religieux déportés $ur les cotes de la Charente, t. I", p. 214-217). — Voir aussi Lbmonnieb, la Déportation ecclésiastique à Rochefori, p. 116-120.
l'hygiOnc, en sorte qu'on déplaça le foyer du mal plutôt qu'on n'y remédia. Ce fut, toutes proportions gardées, le même entassement que sur les Deux- Associés; ce fut la même négligence, la même pénurie de toutes choses ; ce fut même un surcroît de mortalité, car d'après un rapport officiel, le chiffre total des morts était monté, à la date du 28 août 1794, de 112 à 245 (1). On a raconté — mais j'ose à peine croire à cette inhumanité sauvage — qu'à la nouvelle de chaque décès, les matelots se découvraient en signe de joie, et criaient : Vive la Montagne l vive la République (2) 1 Le» corps furent d'abord immergés ; puis sur les réclamations des habitants du littoral qui se plaignaient que le flot rejetât les dépouilles sur la côte, il fut décidé que les inhumations se feraient à l'île d'Aix. Ce fut aux déportéeux-mêmes qu'on réserva le soin de donner à leurs confrères défunts la sépulture. Chaque jour on les voyait, tout épuisés de fatigues, souvent gagnés eux-mêmes par la contagion, descendre des chaloupes dans les barques et amener à terre lem* funèbre fardeau. De leurs propres mains, il» creusaient la fosse ; puis ils y déposaient les cadavres, sans bière, enveloppés seulement d'un misérable linceul, et sans qu'il fût permis de bénir ou de marquer d'im signe le lieu où reposaient ceux qui avaient cessé de souffrir.
Vers la fin de l'été seulement, un peu d'humanité perça à travers cette barbarie. Il fut décidé que les malades seraient transportés à Vile Madame^ une petite île située aux bouches de la Charente et qu'on appelait alors Vile Citoyenne. Là, des tentes furent dressées et quelques soins, bien incomplets d'ailleurs, bien marchandés, mêlés encore de bien des cruautés, entourèrent ceux dont le seul crime était leur foi. En touchant à la terre ferme, en échappant aux tortures
(1) Rapport du Comité de salubrité navale, 11 fructidor an II.
(2) De Labiche de Reiqjiefobt, Relalioit très détaillée, etc., p. 108. — Bécil abrégé des souffrances de près de 800 prêtre* déportést par un curé du diocèse de Paris, p. 28
des priions flottantes, beaucoup de ces infortunés crurent qu'ils allaient revivre. Dans les relations qui nous restent, nous trouvons le reflet de toutes sortes de petites joies, telles que les captifs seuls peuvent les connaître : la vue d'un arbre, le chant des oiseaux, ou bien encore le timide salut d'un des pêcheurs du rivage. Un plus grand bonheur pour les déportés, ce fut un très léger relâchement de surveillance qui leur rendit une certaine liberté de prier. Le 8 septembre ramenait une des fêtes de la Vierge. Avec une silencieuse mais profonde ferveur, ils commémorèrent la solennité, et, en signe de foi, d'espoir aussi, ils consacrèrent l'île à Notre-Dame. Gomme tous les emblèmes pieux leur avaient été ravis, l'un d'eux réussit à sculpter grossièrement un crucifix qu'ils se passaient de main en main et qui subsiste encore. Ainsi succéda à l'abattement une sorte de confiance. Ce retour d'espoir fut court. Six mois d'épreuves inouïes avaient accumulé d'irréparables ravages ; et la plupart étaient trop profondément pénétrés de germes infectieux pour triompher de leur mal. Dans les sables de Vîle Madame comme dans les sables de l'île d'Aix, des fosses durent être creusées chaque jour pour recevoir les cadavres. Les survivants, moins surveillés qu'à l'île d'Aix, s'appliquaient à marquer l'emplacement des sépultures ; et en ces lieux les gens du pays viennent encore prier comme on ferait sur la tombe des martyrs. Pendant tout l'automne de 1794, les coups de la mort ne cesseront de frapper, soit dans Vîle Madame ou sur les vaisseaux réorganisés en prison, soit dans les hôpitaux de Rochefort. Les chiffres ont, plus que tout le reste, leur lugubre éloquence. Qu'il suffise de dire que sur 830 déportés environ amenés, pendant les premiers mois de l'année 1794, aux rives de la Charente, près des deux tiers ont, en moins d'une année, trouvé dans ces lieux leur tombeau (1).
(!) Voir la liste des déportés. av°,c les dates des décès dans Manseav. Prêtres et religieux déportés sur les bords df ta Charente, t. I., p. 337 et suiv. — Voir aussi la liste chronologique dressée par M. l'abbé Lemoit- NIER {ta Déportation ecdisiastique à Rochefort, p. 255 et suiv.).
Reclus ou déportés n'ont gardé, au fond de leur prison, d'autre pouvoir que l'offrande de leur sacrifice et la vertu mystique de leurs souffrances. Je voudrais maintenant parler d'autres prêtres qui, libres encore quoique d'une liberté pleine d'embûches, demeurent au milieu du peuple chrétien et, au risque de leur vie, le confirment dans la foi.
Les uns n'ont jamais quitté la patrie. Ils ont lu naguère la loi du 26 août 1792 qui les bannissait. Ils ont pesé dans leur conscience la sécurité de s'éloigner et le péril de désobéir. L'amertume d'être inutile leur a paru pire que le risque d'être immolé. Avec une tendresse virile et profonde, ils ont regardé vers leurs ouailles et, dans la fermeté de leur âme prête à tout, ils ont répété cette parole des livres saints : J'ai choisi cette demeure pour le lieu de mon sacrifice.
Les autres, tout d'abord, se sont résignés ; puis un intense regret les a saisis de leur ministère abandonné. De la terre d'exil ils se sont sentis travaillés par l'irrésistible passion de servir. Un jour, n'y tenant plus, ils sont pai'tis ; ils sont partis à la dérobée, sans dire adieu à personne, de crainte qu'on les retînt. Sous un déguisement, en criminels qui se cachent, ils franchissent la frontière ; et les voici de nouveau dans leur pays natal, martyrs par le désir en attendant qu'ils le soient par le sang.
D'autres ont un sort un peu différent, quoique avec un mente égal. Ils ont obéi à la loi de bannissement, mais ont fixé leur lieu d'exil tout près de la frontière. De là ils guettent l'occasion, se ménagent des concours, reconnaissent les chemins, les pistes, les gués des rivières. Puis, à la manière de contrebandiers, ils se glissent en terre française, soit qu'ils
franchissent les « ports » des Pyrénées, soit qu'aux limites de la Suisse ils se hasardent dans les sentiers des montagnes, soit encore qu'aux confins de la Flandre ou du Hainaut, ils s'insinuent jusque dans les campements des armées. Ils vont, ils viennent, ils passent la frontière, la repassent encore suivant les besoins des âmes, exilés aujourd'hui et demain missionnaires, ayant à l'étranger leur point d'attache, mais en France leur cœur d'apôtre.
Pour les œuvres maîtresses où il révèle sa puissance. Dieu choisit surtout les humbles. Parmi les évêques, quatre ont été massacrés, un autre sera guillotiné, trois ou quatre sont en prison ; quatre ou cinq gardent, en se cachant, une liberté précaire ; le reste est en exil. De simples curés, de simples vicaires, tels sont les ouvriers ; en outre, en certains diocèses, un ou deux prêtres, d'ordre un peu plus élevé, ont reçu de l'évêque des pouvoirs généraux pour l'ordre ou la discipline ; et voilà les mainteneurs de la foi.
Ils la maintiendront. A quel prix? La peine, c'est, pour ceux qui rentrent, la mort ; et pour ceux qui sont restés, c'est, depuis la loi du 29 vendémiaire, la mort aussi. Mais le péril, loin d'abattre, excite ; ceux-là sont vraiment l'élite, ceux qui, tout soulevés au-dessus de la terre, répètent le mot de saint Paul aux Philippiens ; « Notre entretien est dans ie ciel. »
Il faut dire — car nous voici vraiment au point culminant de cette histoire — il faut dire la vie de ces hommes et leur labeur humble et glorieux.
On les retrouve dans Paris. Dans tous les quartiers, mais surtout autour de Saint-Sulpice ou sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, il y a des maisons modestes, recueillies, habitées seulement par trois ou quatre ménages ; puis, au fond d'une cour ou sous les combles, sans jour sur la rue, et, autant que possible, loin des passages communs, se dissimulent une ou deux petites chambres. Là est réfugié un prêtre. On ignore son nom. Son vêtement est celui d'un
ouvrier ou d'un employé. Il se nourrit chez lui de quelques provisions achetées pour plusieurs jours. Dans une armoire très secrète, parfois dans un passage dissimulé entre deux murailles, il a caché quelques livres, ses ornements sacerdotaux, un petit autel, un calice, et les objets essentiels au culte. C'est en ce réduit qu'il lit, qu'il prie, qu'il se livre à tous les exercices de la pénitence. Les seuls confidents de sa retraite sont un ou deux chrétiens fidèles : le plus souvent, c'est une pieuse veuve, habitant dans le quartier ou dans la maison même, et qui n'a plus rien à espérer ou à craindre dans la vie. La sainte femme s'ingénie à connaître quiconque est en danger de mort, quiconque, sans être en danger, aspire aux consolations divines. Par elle, comme par une messagère inviolablement silencieuse et fidèle, le prêtre est averti. Il cache alors sous ses vêtements le flacon d'huile sainte, la pixyde qui contient les hosties consacrées, et, se confiant à Dieu, il s'en va par les rues jusqu'à celui qui l'attend pour se purifier ou pour mourir.
Parmi ces proscrits, il en est de plus osés. Ceux-là, au lieu de se terrer, ont jugé plus habile de se coller un masque sur le %'isage. Sous de faux noms et de fausses qualités, ils se sont présentés au Comité de surveillance de leur quartier et se sont fait délivrer une carte civique. Ils sont inscrits sur les rôles de la garde nationale. Ils montent leur garde comme les autres citoyens. Ils ont exercé leurs oreilles à tout entendre et, quels que soient les blasphèmes, ont commandé à leur cœur de ne pas s'indigner. Sont-ils prêtres? Nul ne le soupçonne, tant ils ont brouillé leurs traces 1 Cependant, entre deux factions, il leur arrive de s'éloigner. Leur uniforme est leur protection. Sous un porche ils pénètrent. Ici ils instruisent un enfant ; là ils consolent un malade ; ailleurs ils administrent le sacrement des mourants. Puis ils retournent au poste, reprennent leur arme et, appuyés sur leur fusil, poursuivent mentalement leur prière.
Comment l'impitoyable inquisition de cette époque n'a-
t-elle pas, même sous leurs déguisements, découvert à la longue et arrêté tous ces fanatiques? Parmi les gens de police, il en est qui sont tellement ignorants des habitudes ecclésiastiques que leurs recherches se portent un peu au hasard et, à force d'inexpérience, demeurent infructueuses ; d'autres, sachant l'énormité des peines, aiment mieux, par un reste d'humanité, porter leur vigilance ailleurs. Entre tous les prêtres, ceux qu'on connaît bien, ce sont les assermentés : ceux-là ont un domicile avéré, ont exercé naguère les fonctions ecclésiastiques et, ne pouvant se croire des proscrits, ne se résignent pas à se cacher ou se cachent mal : aussi, dans leurs rangs, on peut cueillir à souhait. Sous cette couche toute fraîche de suspects, les insermenlf^s, victimes anciennes, demeurent un peu abrités : ils ont eu le temps de se terrer et aussi le temps d'apprendre la ruse; puis à force de les avoir traqués, on se persuade volontiers que la race en est exterminée.
Quoique sous le péril de mort et en très grand secret, toutes les fonctions religieuses s'accomplissent. Le ministère de la prière ne cesse pas. Il arrive même que des filles pieuses, que d'anciennes religieuses se réunissent, rue Cassette, en une maison transformée en une sorte de cénacle : là elles s'adonnent à l'oraison, se livrent, comme on le ferait en vn cloître, aux plus minutieuses pratiques de la dévotion et, toutes reposées au milieu des orages, suivent les exercices d'une retraite (1). Jusque dans l'extrême persécution, un souci subsiste, non seulement celui de maintenir l'Église, mais celui de la perpétuer par de nouvelles promotions au sacerdoce. A Paris est demeuré M. de Maillé-La Tour- Landry, évêque de Saint-Papoul. Parmi les prélats de l'ancien régime, il n'a été, semble-t-il, ni l'un des meilleurs ni l'un des plus exemplaires. Mais aux jours de l'épreuve, la grâce de Dieu s'est posée sur lui. A force de se démarquer,
(1) Vie du Pèrf de la Clotivière, parle Père Terrien, p. 294, 299.
il a fini par déjouer les recherches ; peut-être même se démarque-t-il trop : ainsi en est-il un certain jour où, en sa qualité de garde national, il verse une souscription pour les irais de la guerre contre les Vendéens (1). Pour achever de dérouter, il change souvent de domicile, un jour chez un blanchisseur au centre de la ville, un autre jour à Passy. Cependant vers cet homme arrivent des jeunes gens qu'attire la proscription comme d'autres les honneurs, et qui sollicitent d'être prêtres. Et il impose sur leur front le signe sacré, et dans leurs mains il trace les onctions saintes. Où se célèbrent ces ordinations? On a gardé le souvenir de deux d'entre elles qui s'accomplissent rue Montagne-Sainte-Geneviève chez un maître boucher du nom de Morizières qui a lui-même un fils prêtre (2). Et les nouveaux élus sont des recrues précieuses, non seulement par le zèle qui les a portés vers l'Église souffrante, mais par l'ignorance où la police est de leur caractère sacré. Ils ne sont inscrits sur aucune liste ; ils échappent à tout contrôle ; ils sont en marge de tous les états officiels : de là pour leur ministère un péril un peu moindre et le degré précaire de sécurité que ces temps comportent.
La même vaillance qui continue l'apostolat dans Paris le poursuit aussi dans les départements. Dans les premiers temps de la proscription, le maintien, l'attitude, un certain embarras révélateur, la tonsure mal repoussée, les vêtements laïcs portés gauchement ou s'allongeant en manière de soutane, tout a été signe pour les délateurs. Maintenant le hâle a gercé les mains et bruni les visages, le temps a égalisé la chevelure, l'habitude du péril a dominé la crainte et affermi le sang-froid. Sous combien de travestissements ne se
(1) Un éi'êque de Vancien régime, M. de Maillé-La Tour-Landry, par le vicomte de Beoc, p. 116, 289.
(2) Gbente, le Culte à Paris de la Terreur au Concordat, p. 436.
cachent pas les prêtres ! Dans la région des canaux du Nord, on en rencontre qui se déguisent en bateliers ; en Artois, en Picardie, ils sont valets de ferme, garçons meuniers ; en Champagne, ils portent Je manteau de berger ; en Normandie, ils travaillent aux herbages; dans le Cantal ou en Dnuphiné, on les voit penchés sur les pris en pente, et creusant les rigoles d'irrigation. Inexpérimentés, ils le sont, mais moins qu'on ne croit ; car beaucoup sont fils de la terre et n'ont eu qu'à rapprendre. Cependant la plus grande habileté est d'exercer, si on le peut, une profession ambulante qui couvrira, sous une apparence de métier, les courses pour le service des âmes. Celui-ci est rémouleur, celui-là fripier ; cet autre est colporteur. Et tous, en leurs pérégrinations, s'arrêtent, par des hasards bien amenés, dans les maisons où il y a des nouveau-nés à baptiser, des enfants à catéchiser, des malades à assister. A la vérité, sur les routes on peut craindre de fâcheuses rencontres : les gendarmes, les clubistes, tous enclins à suspecter ces coureurs de chemins. La perfection serait de devenir soi-même fonctionnaire public. La chose semble impossible. Pourtant un prêtre, dans le département de l'Aube, réussit à réaliser ce miracle. Il parvient — par quels moyens, je l'ignore — à se faire agréer comme facteur des postes ; et on le voit, d'un pas très assuré, allant de commune en commune, messager à double fin pour la distribution des lettres et pour l'œuvre de Dieu.
J'ai cité, comme unique plus encore que rare, cette heureuse fortune. En dépit de toutes les prévoyances, terrible est le sort de la plupart. Avec le temps, les ressources s'épuisent, les vêtements s'usent ; souvent aussi les forces surmenées se consument. Puis, en certains endroits, les soupçons s'aiguisent : de là l'urgence de changer d'asile. Il y a des heures où la vraie prudence est d'oser. Tout acculés, les proscrits puisent dems l'excès d'audace leur salut. Il en est qui, recherchés dans une ferme et confiants en leur déguisement, servent eux-mêmes à table les agents venus T. III. 27
418 HISTOIRE RELlGIi:USE DE LA RÉVOLUTION
pour les arrêter. Il en est d'autres qui vont au-devant des gendarmes, entrent en propos avec eux, leur indiquent le chemin. Une suprême ressource est de dépister les perquisitions en prenant gîte en la demeure d'un patriote. Il n'est pas sans exemple qu'une amitié fidèle, plus forte que toutes les divergences, oiïre, au moins pour quelques nuits, un refuge sauveur. En outre, parmi les administrateurs, parmi les magistrats, beaucoup sont mariés : l'épouse est là qui protège, qui avertit en cas de danger, qui favorise les fuites, qui abrite, s'il est nécessaire, celui qui est traqué de trop près.
Plusieurs sont arrêtés ou succombent. Mais l'ardeur supplée au nombre. Il y a des districts où il ne reste que deux ou trois prêtres fidèles. En Vendée, dans le district des Sables, il n'en reste, semble-t-il, qu'un seul. C'est un vieillard ; mais son cœur est si débordant de confiance divine que la place manque pour y loger la crainte. Sous la compression de la Terreur, encore aggTavée par la guerre civile, il continue son ministère. Il gîte en une écurie ; dans une cave il célèbre la messe ; pour ses courses les plus périlleuses, il se déguise en femme ; à son zèle la ville ne suffit pas, et, aussi loin que ses vieux ans peuvent le conduire, il se traîne, intrépide et chancelant. — Non seulement la foi cathoHque se maintient, mais elle s'étend par propagation d'exemple et contagion de vertu : au plus fort de la Terreur, il y a encore des assermentés qui se rétractent. Ainsi en est-il dans la Haute-Loire (1). Ainsi en est-il dans la Manche, au grand scandale du représentant Bouret (2). Ainsi en est-il dans la Dordogne où un prêtre, du nom de Gaussinel, non seulement désavoue son serment, mais, malgré la certitude de périr, publie sa rétractation (3).
(1) Péâla, Conférences ecclésiastiques sur les martyrs de la foi dans h diocèse du Puy, p. 122.
(2) ACLAED, Recueil des actes du Comité de salut public, t. XIII, p. 13. (tl Lettre du 4 prairial au Comité révolutionnaire de Sarlat {Tribunal
fioolutionnaire de la Dordogne, procès Gaussinel.)
Cependant, pour tous ces chercheurs d'âme, il est des hommes qui éveillent une particuhère sollicitude, — car peutêtre la mort les guette, — ce sont les prisonniers. Toutes sortes de pieux stratagèmes sont imaginés pour parvenir jusqu'à eux : celui-ci réussit à franchir le seuil sous prétexte de fournir des vivres, et à la dérobée, prononce la formule de l'absolution ; celui-là, pour remplir le même pieux office, se déguise en porteur de bois. — Parmi les prisonniers d'aujourd'hui sont les condamnés de demain. Une immense pitié chrétienne porte vers ceux qui n'ont plus à sauver que leur âme. C'est, entre tous, le ministère sacré. Il y aura, un peu plus tard, à Paris, ceux qu'on a nommés les aumôniers de la guillotine. Dès la fin de 1793, en diverses villes de France, des prêtres s'appliquent à se poster, déguisés et cependant visibles, sur le passage des cortèges funèbres. Ils cherchent à se faire reconnaître par une forme de vêtement, une attitude, une couleur, une cocarde. A Lyon, ils se posent sur le pont Morand par où passent ceux qu'on va fusiller ou sur la place des Terreaux où fonctionne la guillotine (1). Il en est de même à Angers sur la place du Ralliement (2). Il en est de même à Toulouse (3). Là, sur ceux qui vont mourir, ils prononcent, en contenant leur geste comme leur voix, les paroles qui délient : suprême service rendu par des proscrits qui demain peut-être, condamnés eux aussi, paraîtront devant Dieu, et assurent aujourd'hui la rançon de leur âme avec les âmes sauvées par eux.
(1) L'abbé Dctrietjx, Tableau historique du diocèse de Lyon pendant la Révolution, p. 203.
(2) Dom Chajiard, Les saints personnages de l'Anjou, t. III, p. 523.
(3) Tableau de» prisons de Toulouse, par le citoyen Pescaybe, Toulouse, an III, p. 173.
Dans le combat pour la foi le prêtre n'est pas seul. A ses côtés se groupe tout ce qui reste du peuple chrétien ; et c'est par l'union de ces deux fidélités — fidélité sacerdotale, fidélité populaire — qu'aucune ruine ne sera irréparable, qu'aucun coup ne sera tout à fait mortel.
Sous la plume des Représentants en mission, il est une phrase que nous retrouvons souvent pour excuser les extrêmes rigueurs : « Sans nos mesures énergiques, disentils, notre département eût été une nouvelle Vendée. » Dans ce langage, il convient de faire une large part à la peur, à l'exagération ou à la vanterie. Pourtant cette formule, reproduite en tant de dépêches venues de lieux divers, ne laisse pas que d'être instructive par la portion de vérité qu'elle contient.
En cette fin de 1793 et au commencement de 1794, je distingue de tous côtés des ferments de révolte qui travaillent sourdement, puis éclatent en de petites explosions partielles. Ce sont des manifestations presque puériles par l'insuccès qui les attend, graves par l'état d'âme qu'elles révèlent. Ceux qui élèvent la voix ou brandissent quelques armes, le plus souvent inofîensives, sont à la fois timides par sentiment de leur impuissance, et violents par longue compression de colères qui ne se maîtrisent plus. Nulle préméditation, nul concert surtout, mais des mouvements isolés, chacun tirant au hasard son coup de fusil, par exaspération plus que par espoir de réussir. Quel est le mobile? Souvent à la sédition se mêlent des clameurs contre les levées militaires. Là réside le prétexte, non la vraie cause ; car le péril de se révolter est bien pire que celui d'obéir à la loi. Est-ce pour la royauté
qu'on proteste ou qu'on s'arme? La royauté, on ne la connaît guère et, si on en prononce le nom, c'est uniquement parce que les maux présents prêtent un vague attrait à tout ce qui n'est plus. Mais qu'on lise les procès-verbaux, qu'on analyse les rapports, et l'on verra que toutes ces petites, très petites Vendées que les Représentants dénoncent ont, comme la grande, pour objet principal, pour objet dominant, l'église à rouvrir et le culte à conserver.
Dès le mois d'août, dès le mois de septembre 1793, on a observé quelques rassemblements populaires, en Artois dans la région de Saint-Pol, en Franche-Comté dans la région montagneuse de Maîche. Sous l'abondance un peu confuse des griefs se découvre, surtout en Franche-Comté, le regret de la rehgion abohe. On répugne aux levées ; on foule aux pieds la cocarde; on crie : Vive Louis XVII! Mais le motif réel, le motif profond de la révolte, c'est le culte persécuté. Et les prescripteurs le savent bien. Ils disent de celui-ci : il s'est moqué du curé constitutionnel ; de celui-là : il a fait autant de mal qu'un prêtre ; d'un troisième : il préférerait une médaille de Notre-Dame des Ermites à un assignat de cent livres. Parmi les condamnés à mort au nombre de vingt en Artois, de trente et un en Franche-Comté, il n'en est presque aucun qui ne soit signalé comme fanatique. « J'ai soutenu nos prêtres et la religion, dit un paysan du Doubs au moment de se livrer au bourreau ; je meurs innocent (1). »
Cependant le culte de la Raison tente de s'installer. Alors éclatent, en divers lieux, de petites, mais suggestives révoltes. — Dans la Corrèze, en la petite ville de Meymac, le 20 frimaire, les Jacobins se sont établis dans l'église ; par surcroît de bravade, ils ont introduit dans le temple un cheval revêtu des ornements sacerdotaux. A cet excès d'outrage, les catholiques se lèvent ; vers la bourgade descendent les
(1) Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. IV, p. 459.
habitants des campagnes. Vive la religion! Vivent les prêtres/ crient-ils tous ensemble. Les patriotes sont poursuivis ; leurs maisons sont saccagées ; l'arbre de la liberté est renversé. Le Représentant Lanot accourt, et à sa suite le tribunal criminel. Ce qui est échauffourée s'appelle insurrection, et cinq des instigateurs sont condamnés à mort (1). — Dans le même temps, au hasard des colères ou sous l'aiguillon des griefs, d'autres mouvements surgissent, moitié révolte, moitié protestation. Dans la Nièvre, les villageois se portent en masse vers la Charité. Ils forcent les magistrats du district à livrer les clefs de l'église ; ils s'introduisent dans le sanctuaire, sonnent la cloche, font dire la messe. Le Représentant Noël Pointe est présent. Il veut haranguer la foule, la détourner des pratiques du fanatisme. Les manifestants écoutent : Vive la République! crient-ils. Mais à ce cri un autre cri s'associe, bien plus véhément, bien plus nourri : Vive la religion/ (2). — En Berry, dans les premiers jours de nivôse, la suppression du culte provoque, en plusieurs villes ou bourgs, une réprobation pareille. C'est ainsi qu'à Villequier, les paysans s'assemblent : « Le roi, du moins, disent-ils, nous laissait nos églises, nos prêtres, nos cahces. » « Nous voulons la messe, disent de leur côté les gens de la Guerche ; qu'on replace les calvaires, ajoutent-ils, qu'on remonte les cloches ; » puis ils s'emparent des officiers municipaux, les forcent à les suivre et, mêlant aux effusions pieuses les parodies burlesques, ils les obligent à baiser la croix et à boire l'eau bénite. A Dun-sur-Auron, les catholiques se groupent autour de la mairie, se font livrer par force les clefs de l'église et aussi les calices, l'ostensoir, c'est-à-dire tout ce qu'on appelle « les choses ci-devant sacrées ». îla prennent possession du sanctuaire et y chantent, dit un document officiel, « à gorge déployée » ; puis le lendemain,
(1) AtriiAED, Recueil des actes du Comité de salut public, t. IX, p. 493. ^ Wallon, les Représentants en mission, t. II, p. 155.
(2) AULARD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. IX, p. 477»
accompagnés d'un charpentier, ils réussissent à remonter les cloches et à toute volée les sonnent en signe de victoire (1). — En combien d'autres Ueux nn pourrait-on pas noter les mêmes signes de résistance ! Dans le Tarn, le 8 et le 9 ventôse, des rassemblements armés se forment à Lisle, à Rabasteins, aux cris de : Vii>e la religion! « Qu'on mette en liberté nos prêtres détenus, clament les manifestants ; qu'on ramène ceux qui ont été déportés en Espagne ; qu'on nous rende tout ce qui ornait nos églises (2). » — Même dans la région de Paris, toute travaillée de pliilosophisme, les mesures contre le culte provoquent des protestations : à Jouy-sur-Morin, à Courtalin, à la Ferté-Gaucher, ailleurs encore, des pétitions presque menaçantes réclament la réouverture des temples. Les plus exaltés crient : A bas les jacobins! A bas les clubs! A bas ceux qui ne veulent pas de religion! Le langage est si énergique qu'il déconcerte même les délégués du Pouvoir central. L'un d'eux écrit au Comité de salut public : « Je crois qu'il sera difficile de remettre le calme sans rouvrir les éghses, qui paraissent avoir été fermées sans le consentement du peuple (3). »
La rigueur des répressions épouvante ; car dans le Cher, dans le Tarn, aussi bien qu'en Franche-Comté, en Artois ou à Meymac, la plupart des manifestations qu'on vient de noter sont suivies de procès criminels et de condamnations capitales. Mais ceux qui, par conviction de leur impuissance ou par crainte, contiennent désormais leur bras et leurs lèvres, ne se jugent déliés ni de croire ni d'être fidèles; et quand l'on s'est étonné de tout ce que la Révolution a
(1) De Robillabd de Beatjrepaire, la Justice révolutionnaire dans le Cher, p. 76, 79. — Voir aussi Rapport fait par Lefiot, sur sa mission dans les départements de la Nièvre, du Cher et du Loiret (Archives nationales, AF", 128).
(2) Archives nationales, série BB^, 15.
(3) AULARD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 425. — Rapport de Godefroy sur les troubles qui ont éclaté dans le département de Seine-et-Marne en frimaire an II.
détruit, l'on s'étonne plus encore de tout ce qu'elle ne réussit point à abattre.
Même sous la compression de la Terreur, beaucoup d'œuvres subsistent. Elles subsistent jusque dans les lieux où la tyrannie jacobine s'exerce avec le plus de rigueur. Telle se montre, pour ne citer qu'une ville entre un grand nombre, Arras, courbée sous le joug de Lebon. Nulle cité n'aurait eu, à plus juste titre, le droit de céder à la peur ; et c'est pourquoi l'exemple est suggestif. Or, même sous la proscription grandissante, Jésus y est servi dans ses pauvres avec une intrépidité réglée et tranquille. Les Filles de la Charité y ont établi jadis une de leurs premières fondations : « Vous allez, leur a dit à leur départ saint Vincent de Paul, chez un peuple qui sert bien Dieu et est très charitable. » Le peuple, le vrai peuple, n'a pas changé, les sœurs non plus. On a atteint l'automne de 1793. Elles conservent toutes leurs œuvres : le dispensaire, la visite des pauvres à domicile, l'école gratuite ; elles ont gardé leur tronc à la porte de leur demeure, et il se remplit comme de coutume. Lebon est venu dans Arras une première fois ; il y reparaît le 1®^ novembre. Elles quittent alors leur costume, mais sans abdiquer le reste. Un jour, le 3 frimaire (1), le district décide que leur maison s'appellera la maison de Vhumanité. Elles s'inclinent en silence ; provisoirement on les garde parce qu'on a besoin d'elles ; et elles-mêmes aiment trop les pauvres pour les abandonner si on ne les y force. C'est seulement au début de 1794 qu'elles s'éloignent : seules quatre d'entre elles demeurent qui seront bientôt arrêtées et enfin immolées. Elles ont des» émules dans les saintes femmes, les vaillantes filles qui, en dépit du danger, ne se découragent ni d'être pieuses ni d'être charitables. Les catholiques ont longtemps cru ou feint de croire à la liberté religieuse et ont même racheté une église pour y exercer leur culte. Sur la
(1) 23 novembre 1793.
liberté ils sont maintenant fixés, mais ne se résignent pas à se terrer. Là-bas une femme d'intelligence et de cœur a groupé, en une sorte de franc-maçonnerie de piété et de charité, ceux qui vivent autour d'elle. C'est la veuve d'un chevalier d'honneur au conseil d'Artois. On l'appelle madame Bataille. Elle est la protectrice et, au besoin, l'hôtesse des prêtres persécutés. Chez elle se sont accomplies les fonctions du culte et, en particulier, le 20 juin 1793, un mariage religieux. Elle est riche, mais d'une richesse qui n'est qu'un dépôt en ses mains. A ses largesses personnelles elle ajoute Je fruit des quêtes qu'elle organise. On quête donc et, comme au temps jadis, « pour l'amour de Dieu ». Qu'on pénétre en l'hôtel qu'elle occupe dans le quartier de Saint-Jean-en- Ronville. Assise à sa table, elle tient un registre où elle consigne en deux colonnes les sommes qu'elle reçoit et celles qu'elle distribue. En cette répartition de secours, elle s'absorbe, et au point d'oublier les proscripteurs. Cependant elle s'avise que, parmi les pauvres, il y a les prêtres, les prêtres exilés aux Pays-Bas ; elle sait leur détresse ; et jusqu'aux lieux où ils vivent elle fait parvenir ses aumônes. Ainsi subsiste la vie religieuse, avec ses pratiques, ses générosités, ses pieuses hardiesses. Qu'on ne se presse pas, en voyant cette sainte femme en liberté, de croire à la tolérance. Bientôt elle sera arrêtée ; et le 25 germinal (1), en une audience qui est demeurée fameuse en Artois, elle sera condamnée à mort avec 19 autres accusés, 14 femmes et 5 hommes, les uns et les autres ses complices, c'est-à-dire tous coupables de foi et de charité.
Ce qui survit bien plus encore que les œuvres chrétiennes, c'est la traditionnelle accoutumance. Nul ne sait, comme le paysan français, ruser par retard à répondre, obstination à ne pas comprendre, formules ambiguës qui accumulent les délais. Tout cet art, à la fois grossier et raffiné, se déploie,
(1) 14 avril 1794.
en un assez grand nombre de communes, pour conserver sinc'n le culte, au moins les objets matériels qui en sont le i^ymbole. Quand les ordres du district prescrivent d'abattre les croix, de livrer les vases sacrés, de descendre la cloche qui reste, on se garde de rien refuser, mais on attend. Sur de nouvelles dépêches, on envoie quelque chose, par exemple une portion des cordes qui mettent en branle la cloche ; quant à la cloche elle-même, on invoque l'embarras de la descendre, la pénurie d'ouvriers ; puis sur le reste on se tait. Si les Représentants en mission sont loin ou peu acharnés, il se peut que les gens du district se lassent et que le doux entêtement l'emporte. Mais le plus souvent les délégués de la Convention n'ont point de souci plus urgent que la destruction du fanatisme. Alors le péril de désobéir rend tout à coup docile. Donc le sanctuaire se ferme ; et un chariot, escorté de quelques gardes nationaux, emporte vers le district et de là vers l'hôtel des monnaies, les dépouilles sacrées. Même en li\Tant, il arrive qu'on retient, qu'on cache, qu'on dissimule. Puis de l'église, il subsiste plusieurs clefs : l'une d'elles — par exemple celle de la porte latérale — s'égare comme au hasard, et — par hasard aussi — tombe en des mains pieuses. Par cette porte, à la tombée du jour, quelques femmes, quelques hommes aussi, s'introduisent dans le temple ; et de la sorte se continue la prière en commim qui monte vers Dieu.
Elle se continue sans qu'aucun prêtre monte à l'autel, mais par l'élan spontané des âmes. Ici, c'est un vieillard, l'un des doyens de la commune, qui, le dimanche, s'agenouille sur les marches du chœur et, entouré de quelques fidèles, lit les invocations de la messe. Là, c'est une ancienne religieuse qui a trouvé, en un coin oublié de la sacristie, une statuette de la Vierge ; elle la fixe contre un pilier ; devant la sainte image elle récite le chapelet, puis les litanies ; et les autres femmes de répondre : Priez pour nous, priez pour nous! Il n'est pas sans exemple que le ministre de la prière soit l'un
des officiers municipaux. Le plus souvent, c'est l'instituteur qui, dans l'église rouverte par ruse ou laissée entrebâillée par une précaire tolérance, remplace le prêtre absent. Il possède un eucologe ; il sait chanter, il a quelques connaissances liturgiques ; et le voici qui, aux jours de fête, lit l'épître, l'évangile, entonne les psaumes ; par une réminiscence du prône, il recommande les pauvres, les voyageurs, les malades, les agonisants ; il fait aussi mémoire des morts et récite le De projundis. Pieusement les assistants — au moins les plus doctes d'entre eux — répètent les versets du texte sacré ; puis, un à un, en un demi-mystère, ils se retirent silencieux et recueillis. Chose digne de remarque ! C'est dans les régions qui passent pour les plus tièdes, la Bourgogne, la Champagne, l'Ile-de-France, qu'on observe le mieux cette célébration laïque des rites chrétiens. Le bruit de ces assemblées fanatiques arrive jusqu'aux oreilles des Représentants. « J'ai donné l'ordre, écrit le Représentant Isoré à l'agent national de Châlons-sur-Marne, de veiller sur la conduite d'une troupe de pédants qu'on nomme magisters dans les campagnes. Ces messieurs succèdent aux curés et braillent, les dimanches et fêtes catholiques, dans les églises où ils rassemblent les habitants (1).» Les clubistes organisent des expéditions, pour punir et disperser ces dévots entêtés. L'église se ferme, cette fois, sans nul reste de tolérance et avec confiscation de toutes les clefs. Pourtant, en quelques rares, très rares villages, la prière, la factieuse prière, interdite dans le temple, se continue dans le cimetière. Parfois aussi elle se dit sous le porche ; et c'est là, devant le portail clos, que, par une sorte de fronde obstinée et tranquille, les plus intrépides des fidèles viennent, les jours de fête, témoigner de leur foi.
Même en cette extrémité d'oppression, l'éghse demeure bien, en chaque bourgade, le centre de la vie commune ; et
(1) AULAKD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. X, p. 647.
par une disposition complexe où il est malaisé de démêler la part de la croyance, la part de l'habitude, c'est vers elle qu'on regarde tout d'abord, c'est vers elle qu'on se porte dans les deuils, dans les joies. Les correspondances contemporaines sont fécondes, à cet égard, en enseignements suggestifs. Un jour, un Représentant, du nom de Blutel, qui se trouvait en congé, arriva dans une commune du Calvados qu'on appelait Magny-le-Freule. C'était le 21 nivôse (1) ; et l'on célébrait la reprise de Toulon. Ojx fit fête au Représentant ; on chanta la Marseillaise, et l'on planta même un arbre de la Liberté qu'on nomma Varbre de la Réunion. Le Représentant était ravi. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit la direction que prenait le cortège ! Non loin de là, à travers les arbres dépouillés, le clocher émergeait ; justement l'église n'avait point encore été fermée ; et l'on ne pouvait douter que la foule ne s'orientât de ce côté. Tout déçu et craignant de comprendre, Blutel protesta doucement : « Je ne crus pas, a-t-il écrit plus tard dans la dépêche où il a marqué sa déconvenue, je ne crus pas devoir fronder cette opinion. Mais je profitai de la circonstance pour tonner contre le fanatisme et dépeindre les atrocités commises par les Vendéens (2). » Les campagnards écoutèrent, en gens qui savent que les harangues les plus courtes sont celles qu'on n'interrompt pas. Quand le Représentant eut parlé tout à son aise, ils reprirent leurs rangs ; et en vrais Normands, doucement têtus, ne contestant rien, n'abandonnant rien non plus, ils se rangèrent dans le sanctuaire. Là ils entonnèrent le Te Deum. Puis, ayant accompli leur programme à leur guise, ils se rassemblèrent en un banquet, et toujours en bons Normands qui ne se soucient pas plus de se compromettre avec l'État qu'avec l'Église, ils crièrent : Vive la République! autant qu'on le voulut.
(1) 10 janvier 1794.
(2) Dépêche de Blutel à la Convention nationale, 10 janvier 1794 (AuiJlBD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. X, p. 173.).
Qu'on me pardonne d'accumuler les menus faits ; mais ils éclairent l'histoire ; souvent ils l'éclairent mieux que ne feraient les événements généraux, tout de même que les brindilles jettent une flamme plus pétillante qu'un gros bûcher. En dépit de la persécution, beaucoup de petites cités, loin des chemins battus, gardent l'empreinte du catholicisme qui les a façonnées. A Valognes, les religieuses, en 1793, continuent, dit un rapport, à « étaler leurs séditieuses robes grises » ; à Belley, les demeures paisibles de la grande rue, aux portes bien closes, abritent encore, dit-on, des prêtres aussi bien que des nobles ; et ces tolérances dureront jusqu'à ce que Le Carpentier dans le Cotentin et Albitte dans le Bugey secouent d'un réveil terrible ceux qui se croient en sécurité. A Thion ville, en mars 1794, si nous ajoutons foi à une dépêche du Représentant Mallarmé, « le modérantisme a élevé son trône ; le ci-devant dimanche est religieusement observé, et une vapeur méphitique s'étend sur toutes les âmes (1). » En certaines villes, très rares à la vérité, la persécution, loin d'effrayer, a exalté la ferveur et l'a portée jusqu'au mysticisme : ainsi se montre, dans le Finistère, la bourgade de Lesneven qui est, dit-on, « comme l'arche sainte entourée des eaux du déluge » ; parmi les pieux habitants, la prière ne s'interrompt pas, et, comme au printemps de 1794, deux prêtres ont été guillotinés, la population ne cesse de se rendre en pèlerinage auprès de leur fosse, comme on ferait à la tombe de martyrs (2). Il y a des villes qui, par la rareté des chemins, les obstacles nés du climat, l'âpre indépendance de leurs habitants, semblent cités de refuge : telle Mende, telle Saint-Flour, protégées par l'éloignement et par les montagnes. A Mende, les prêtres reclus, si maltraités ailleurs, ont été logés dans la plus belle maison de la ville : de là ils continuent leur influence et exercent presque un
(1) Dépêche de Mallarmé au Comité de salut public, 28 mars 1794 (AuLARD. Recueil des actes du Comité de salut public, t. XII, p. 249).
(2) Levot, Brest pendant la Terreur, p. 287 et 363.
apostolat (1); c'est pourquoi on les transférera bientôt à Nîmes, A Saint-Flour, longtemps les prêtres réfractaires ont trouvé tolérance et abri ; quand la municipalité s'est décidée à les éloigner, elle a procédé par invitation plutôt que par ordre et en invoquant le souci supérieur de sa propre sécurité (2). Sont -ils tous partis? De singulières complaisances semblent s'être prolongées ; car, en 1794, on trouve un curé du nom de Gleize, employé au district et attaché au bureau des biens nationaux.
On peut, le doigt posé sur la carte, discerner, non seulement des villes, mais des territoires entiers qui, avec des énergies très inégales, se refusent à l'abandon de leur foi. Les gens de l'Ouest sont vaincus. Sont-ils réduits? On en peut douter quand, en une dépêche du 26 germinal (3), adressée par Hentz et Francastel au Comité de salut public, on lit ces lignes : « Depuis Parthenay jusqu'aux Sables, le pays est aussi éloigné de la République que le ciel l'est de la terre (4). » Les résistances varient à l'infini, tantôt audacieuses tantôt timides, suivant que prévaut la vaillance ou que renaît la peur. — La Flandre a conservé sa langue ; par suite elle a longtemps ignoré la propagande jacobine. D'ans ses fermes écartées, accessibles seulement par de mauvais chemins de terre et toutes masquées, comme les métairies de Vendée, par un épais rideau de haies et d'ormes, habite un peuple de paysans pieux, tenaces et fidèles. En ces lieux, nulle insurrection, mais un isolement qui rend imperméable à toutes les nouveautés ; une obstination silencieuse qui ne dispute pas, se garde de provoquer, mais n'abdique point non plus ; des prières qui, ne pouvant plus se formuler à l'église, se continuent au foyer dans l'idiome des ancêtres ;
(1) Archives nationales, AF". 195, registre 1620.
(2) Marcellin Boudet, les Tribunaux criminels et la Justice révolutionnaire en Auvergne, p. 172.
(3) 15 avril 1794.
(4) AULARD, Recueil des actes du Comité de salut public, t. XII, p. 60?
toutes sortes de dévotions — et quelques-unes superstitieuses — pratiquées avec un entêtement doux et profond ; puis, contre les Jacobins, s'ils sont trop pressants, une dernière ressource, celle de ne pas comprendre ; car on ne sait pas le français, et surtout on feint de l'ignorer. Que si un prêtre arrive des Pays-Bas ou bien encore, quoique plus rarement, d'Angleterre, bien vite tous saisissent l'occasion pour purifier leur âme ; en grand mystère la messe se dit ; et pour le proscrit, l'asile est doublement sûr, le prêtre étant vénéré et l'hôte étant sacré. — Un peu au sud, le pays de l'Allœu c'est-à-dire la vallée de la Lys, est comme une prolongation de la Flandre, mais une Flandre encore plus plate, encore plus mouillée, et, à l'époque des pluies, étendant sous le ciel giMs ses terres toutes noyées d'eau. En hiver, fermes et hameaux ne communiquent que par des pistes formées de pavés de grès, fixés dans le sol boueux, et sur lesquels on pose le pied. Qui, dans ces lieux malaisément abordables, ne se sentirait un peu rassuré? Même en 1794, le culte n'a pas entièrement cessé : au gros village de Fleurbaix sont demeurés un prêtre non conformiste et un prêtre constitutionnel. Ils se sont entendus pour la jouissance de l'église ; et l'un après l'autre ils disent l'office, à moitié réconciliés par la disgrâce qui les enveloppe tous deux. — Il est rare que la vaillance n'ait pas ses retours de peur et qu'à la faiblesse elle-même ne succèdent pas des remontées de courage. Ainsi en est-il en Boulonnais, en Artois, aux confins de Picardie. Le Représentant Lebon est-il loin? Le culte reprend sous l'impulsion des femmes ; et souvent les hommes suivent, quoique plus timidement. Le proconsul se rapproche-t-il? Tous se terrent. Que si de nouveau il disparait, de nouveau on se glisse dans le sanctuaire. Mais, à travers ces oscillations, ces tremblements même, se découvre l'obstiDation de la croyance. — Sur le sol de France je cherche ce qui reste de la religion nationale. Elle subsiste vivace dans toute la région cévenole : Velay, Forez, Rouergue, Gévaudan, haute
Auvergne. Les mainteneurs de la foi, ce ne sont pas seulement les prêtres; ce sont les religieuses de certains ordres locaux très populaires dans le pays ; ce sont les Béates^ sorte de demi-religieuses très aimées, très ardentes aussi, qui soignent les malades, tiennent les petites écoles, sont surtout maîtresses de dentelles. Le catholicisme a, dans le Cantal, d'autres agents de propagande que signale la correspondance ofiîcielle : ce sont, dit une dépêche du Représentant Lanot (1), des hommes qui, « les jours de marché, vont dans les cabarets, causent bœufs, récoltes, moutons, puis, déviant insensiblement, rappellent les services rendus par les curés, évoquent les châtiments qu'entraînera l'oubli des lois divines » ; s'ils trouvent des oreilles attentives, ils suggèrent qu'il reste des prêtres, que le culte est libre, qu'il ne tient qu'au peuple chrétien de faire valoir son droit. Et Lamot propose une contre-propagande à laquelle seraient très propres, penset-il, « les pourvoyeurs de bestiaux pour les armées ». Telle est la région montagneuse du Centre, et l'on y devra revenir, car elle sera, dans les derniers jours de la Terreur, féconde en martyrs. — Voici une autre terre pieuse, l'Alsace. Dans les dépêches des agents officiels il n'y a qu'à puiser, tant s'accumulent les plaintes contre les fanatiques ! Celui-ci écrit : les idées religieuses ont été partout le mobile de toutes les affections ; celui-là trace ces lignes dépitées : les prêtres et le numéraire, voilà les deux idoles ; cet autre, parlant d'une des communes du Bas-Rhin, s'exprime en ces termes : dénoncer les fanatiques, ce serait dénoncer les trois quarts des habitants. En masse, des arrestations sont opérées dans les villes, dans les villages. Pour quel motif? pour fanatisme ; et ainsi qu'on peut le constater sur les listes conservées aux Archives, l'accusation paraît si grave qu'elle seule suffit, sans qu'on y ajoute rien (2). Même au plus fort
(1) AtTLARD. Recueil des actes du Comité de salut public, t. X, p. 20i>.
(2) Archives nationales, AF", 135.
de la persécution, un grand zèle subsiste, celui de servir Dieu. Furtivement mais ardemment, les fidèles s'ingénient à chercher un prêtre, une messe. Un jour de dimanche à ce qu'on assure, les magistrats font fermer les portes de la petite ville de Soulz, de crainte que les habitants ne sortent pour se joindre aux « assemblées de fanatiques » qui se tiennent dans les campagnes (1). Plutôt que de renoncer aux rites anciens, aux sacrements, plusieurs vont jusqu'en Suisse, soit pour faire bénir leur mariage, soit pour se réconciher avec Dieu (2) ; et ils y vont au péril de leur vie ; car l'absence, si elle est divulguée, pourra se nommer émigration.— Limitrophe de l'Alsace, la Franche-Comté, au moins dans les districts montagneux, est pareillement terre de fidélité. Là réside une population probe, éclairée, ferme sans âpreté, amie de la paix quoique ne craignant point la guerre, habituée par la lutte contre la nature à la lutte contre les hommes, douée d'une aptitude naturelle pour saisir le droit, toute pénétrée, comme la Suisse sa voisine, de liberté légale. Par les allées et venues de Suisse en France, le culte se continue, quoique avec de longues intermittences. Mais à ces montagnards, d'âme indépendante, il ne suffit pas d'aller furtivement chercher la messe. Ils ont lu la loi de frimaire, l'ont comprise, et, puisqu'on leur a parlé de liberté, n'en veulent point seulement révérer la formule. Dans cet esprit ils marquent, savent marquer, en paysÊuas qui sont nés jurisconsultes, où leur docilité s'arrêtera. De cette indépendance mesurée, je trouve un exemple bien digne d'être cité : au printemps de 1794, comme le district de Pontarlier a mis en demeure la commune de Gilley de livrer les objets du culte, le maire rassemble tous les habitants, soit de l'un, soit de l'autre sexe. Il leur donne lecture des ordres venus de Pontarlier ; puis, par une procédure emprun-
(1) Wallon, les Représentants en nuSBsion, t. IV, p. 373.
(2) Rapport de l'agent Garnerin (Wallon, les Représentants en misaion, t. IV, Appendice, p. 452).
T. in 28
tée au référendum suis^e^ il les invite à décider, par un vote à haute ^ oix, s'il leur convient de se dessaisir du mobilier de l'église ou de le garder. « Nous voulons le garder, «répondent par accljimation les gens du village. Ils ajoutent : « Nous voulons être bons catholiques aussi bien que bons républicains. » Ft incontinent une délibération est rédigée où l'on marqu en ternies brefs que les habitants, voulant à l'unanimit' le culte, ne veulent rien abandonner de ce qui permettra de l'exercer (1).
An;si se manifeste la résistance, toute modelée sur le tempérament du prjple ; ardente et mystique en ce qui reste de Vendée ou bien encore autour du golfe du Morbihan, dans les landes de la Bretagne terrienne et au pays de Léon ; dure, âpre, indomptable dans le pays cévenol ; dans le Nord, silencieuse et grave, prête à la souffrance quoique avec un désir bien humain d'y échapper ; froidement tenace dans l'Est ; raisonneuse en Franche-Comté et toute pénétrée de textes légaux ; ailleurs, un peu plus molle et vacillante, avec un perpétuel combat entre la foi qui tient au cœur et la vie qu'on voudrait bien ne pas sacrifier. En cet hiver de 1793 à 1794, l'état religieux de la France offre l'image d'un chemin tout en lacunes ; mais dans les larges espaces vides, un passage continu a tracé un sentier qui se marque par le sol ioulé. Je voudrais sui"\Te quelques-unes de ces pistes, frayées entre les brisures de la persécution, et où les disciples de l'Église souffrante ont imprimé leurs pas.
1] y a !es héroïques, c'est-à-dire ceux qu'emportent les colères saintes et que travaille l'intense désir du sacrifice. Tels les paysans de Vendée amenés devant la Commission Félix : « J'ai crié, dit celui-ci : Vi:>ent le roi et les prêtres. » — a Je mo suis armé, dit celui-là, pour le maintien de la bonne religioxj apostolique et romaine (2). » — En Artois, deux artisans
(I)Satjzat, Histoire de la persécufùin religieuse dans le département du Voubs, t. VI, p. 206, 207.
12) Bberiat Saint Pkix, la ^ustice récvlutionnaire, t. I", p. 162-163,
de Feb vin-Pal fart, l'un tisserand, l'autre menuisier, sont traduits devant le tribunal révolutionnaire pour propos séditieux. « Pourquoi, leur demande-t-on, avez-vous parlé contre la Constitution ? » Et eux de répondre : « Parce que nous la croyons contraire à notre foi (1). » — Jusque dans les rues de Paris, éclatent de magnanimes confessions chrétiennes. Un jour, le 13 brumaire, un ouvrier bourrelier du nom de Guilbert descend le faubourg Saint-Denis et, chemin faisant, dit un rapport de police, « ameute tous les passants par ses propos fanatiques ». On l'arrête ; on l'interroge. « Il n'y a pas de mal, déclare-t-il, à parler de Dieu. Tant que l'âme me battra dans le ventre, je reconnaîtrai la loi divine, dussé-je être guillotiné. » On le fouille : on trouve sur lui une ieuille détachée où se lit un psaume, en outre un petit livre intitulé : Station de la chapelle du Calvaire^ et de plus un crucifix. « N'avez- vous pas communié? lui demande-t-on. — Oui, le 23 ou le 24 septembre. — Pourquoi portez-vous l'image du Christ? — C'est, répond-il, le signe de mon divin Roi. » On le jette en prison ; i* y languit un an et c'est sa bonne fortune ; car, après le 9 Thermidor, les rigueurs s'adoucissent. Il est traduit devant le tribunal révolutionnaire, il y est acquitté ; et ce sont les débats même du procès qui remettent é;i lumière cette vaillance oubliée (2). — D'autres encore, en une sorte d'ivresse de mourir, vont au-devant des persécv'teurs. Ainsi en est-il d'un brocanteur, du nom de Maiiclair, o: ginaire de Troyes et établi à Paris rue des Grands-Degrés. Il a été arrêté en germinal pour propos fanatiques. Or, de la prison du Luxembourg, en une lettre datée de « Van 4® de la persécution des crettiens » et adressée au Comité révolutionnaire de la section du Panthéon français, il étale, en trois pages d'une petite écriture serrée, de quoi fournir matière à plusieurs condamnations à mort. La profession de foi
(1) Deramecotirt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. III, p. 222.
(2) Archives nationales, série W, carton 496, registre 514.
chrétienne se développe, incohérente en plusieurs endroits, magnifique en son ensemble. « Voilà, conclut-il, ce que j'ai voulu vous écrire pour vous assurer ce que je pense, ce que je penserai et prêcherai le restant de mes jours qui seront de courte durée. » Il signe « Mauclair, captif pour sa religion ». Il ajoute comme pour se mieux dénoncer : « Vice mon Dieu, ma relision H mon Roy. » Le Comité révolutionnaire demeure stupéfait, et pareillement Fouquier-Tinville qui s'indigne « du sang-froid et de la préméditation de ce fanatique ». Et le 5 prairial, Mauclair montera sur l'échafaud (1).
L'héroïsme revêt toutes les formes. Parfois il s'exprime en un langage si suave qu'on dirait des accents venus déjà de l'autre côté des jours. Le 25 ventôse, à Paris, le juge enquêteur interroge une sainte fille, Marguerite de Pons : « Quelles sont, lui demande-t-il, tes opinions religieuses? » Et celle-ci réplique par ces seuls mots : « J'aime Dieu de tout mon cœur (2). » D'autres fois il semble que Dieu luimême conduise la main des mourants et leur souffle, tant elles sont sublimes, leurs paroles d'adieu. Tel se montre, en la geôle du château de Brest, un jeune officier de marine, M. de Montecler, qui, à l'aube de son dernier jour, écrit à sa mère : « Dans huit heures, je jouirai donc du bonheur de voir mon créateur, de l'adorer à jamais et de chanter ses louanges. » Et dans les prisons, au miheu des dissipations qui y régnent encore, il est des détenus qui se désolent, non de mourir, mais de ce que leur cause se mêle d'accusations humaines, et de ce qu'ils ne sont pas assez certains qu'ils donnent uniquement leur vie pour Dieu.
Ces hautes pensées ne sont que le partage d'un petit nombre. Mais par combien d'autres signes moins éclatants ne se révèle pas la persistance du sentiment religieux ! L'une des manifestations les plus ordinaires est de fêter le dimanche.
(1) Archives nationales, série W, carton 372,
(2) Id., W, carton 381.
Avec l'année 1794 commence cette sorte de fronde catholique, douce, vaillante et obstinée tout ensemble, qui, pendant plusieurs années, se prolongera. Tradition vieille comme la France elle-même et qui ne veut point abdiquer, goût de coquetterie et de parure, révolte contre l'omnipotence qui se hausse jusqu'à imposer les divisions du temps, habitude invétérée d'un jour consacré à Dieu dût-on en ce jour servir Dieu mollement, tout concourt à garder ce que l'Église a prescrit. La résistance s'aiguise par ce degré de péril, fait juste à la taille des dévouements moyens qui veulent bien rendre témoignage, mais point jusqu'à mourir. Donc le dimanche, en beaucoup de villes, très ostensiblement les magasins se ferment comme au temps jadis ; les instruments de travail sont déposés ; les cabarets s'ouvrent à l'usage des moins dévots, tandis que les plus pieux, en leurs demeures bien closes, récitent les prières de la messe ; puis, sur le Mail dans l'Ouest, et dans le Midi sur le Cours, les femmes se rassemblent, charmées de se reposer, heureuses de montrer leur toilette, et toutes ravies de penser qu'elles font, en se parant, œuvre pie. — Cependant les Conventionnels en mission s'irritent : celui-ci frappe d'amende quiconque fermera sa boutique ; celui-là déclare suspect quiconque se reposera En Franche-Comté, un grand nombre de femmes — 130 rien que dans le district de Pontarlier (1) — sont consignées chez elles le dimanche, de peur qu'elles ne se répandent en propos inciviques ou n'aillent de tous côtés, furetant une messe. D'autres, parmi les Représentants, essaient d'intimider par une publicité menaçante; c'est ainsi que Dartigocyte, dans la Haute-Garonne, prescrit de dénombrer, en chaque village, les observateurs du repos dominical ; la liste sera affichée sous ce titre : Liste des citoyens suspects et fainéants de la commune (2). — Mais si variées que soient les
(1) Sauzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le Doubs, t. V, p. 2, et Appendice, p. 74.
(2) Archives nationales, AF", 105.
mesures, aucune n'impose l'obéissance. « Dieu a fait le dimanche, disent les paysans, et les hommes le décadi. » Le châtiment devient malaisé parce qu'il faudrait poursuivre, non quelques individus, mais une collectivité. Alors, dans l'exaspération de l'arbitraire, la surveillance devient inquisition. Les Comités révolutionnaires, soit qu'ils agissent de leur propre initiative, soit qu'ils se conforment aux ordres des Représentants, organisent pour le dimanche toute une basse police : ici, en un cabaret, on a entendu les boules rouler ou les quilles s'abattre : là, en une cour de ferme, on a surpris le métayer en habits plus soignés, et dans les étables on a constaté que chevaux et bœufs étaient au repos. On s'en va, notant tout : le bruit qui est coupable parce qu'il marque un air de joie : le silence qui, s'il est trop recueilh, est coupable aussi, parce que, à travers les rideaux fermés, on soupçonne le murmure d'une prière. Les délations s'accumulent. Les jours de grande fête surtout, l'activité policière redouble. Le jour de Pâques 1794, en une des communes du Pas-de-Calais, les patriotes se dissimulent à tous les coins des rues, avec mission de compter toutes les personnes endimanchées ; mais l'obstination populaire est plus forte que l'espionnage officiel, et ils constatent avec douleur — ce sont les propres expressions de leur rapport — que les « infernals aristocrates ont solennisé leur mâtin de jour de Pâques (1) ».
De même qu'au temps de l'Évangile beaucoup de Juifs étaient en secret les disciples de Jésus, de même le catholicisme proscrit rencontre des complaisances, des comphcités inattendues. Il y a les maires qui détom'nent la tête et disent quoique à voix très basse : J'ignore tout. Il y a de loin en loin des gendarmes qui s'appliquent, eux aussi, à être aveugles; et quoi d'étonnant? Si nous en croyons
(1) Rapport des officiers municipaux de Cagnicourt (Deramecottbt. le Clergé du diocrxe d'Arras pendant la Révolution, t. III, p. 203).
les raj ports des Représentants du peuple, beaucoup, en divers dépai'tements, ont servi « dans la garde de Capet (1) ». Puis il y a toute la l'oule des gens d'humble métier, d'âme fruste et simple, qui ont tout ignoré de l'Église puissante, mais s'émeuvent de pitié pour les grandes misères de l'Eglise persécutée. On ne les soupçonne pas, tant leur vie les a laisses en marge de tout ce qu'on proscrit ! Celui-ci est un tonnelier qui, derrière ses barriques, aménage un réduit où il recèle les « ustensiles du fanatisme »; celui-là est un tambourmajor de la garde nationale, devant qui on parle sans se gêner, et qui profite de ses informations pour avertir les prêtres de leurs périls; cet autre est un maître d'armes, ancien combattant de plusieurs émeutes, et de civisme assez garanti pour être un protecteur non deviné. Puis il y a des cachettes où l'on ne cherchera pas. Quand les prêtres de Saint-Sulpice veulent mettre en sûreté leurs papiers, leurs manuscrits, leurs reliques, où en déposent-ils la meilleure partie? Dans la maison qu'a habitée Voltaire (2).
La religion révèle la persistance de son empire, non seulement par les fidélités qu'elle suscite, mais par les troubles inquiets qu'éveillent les profanations ou les crimes. Les excès s'accumulant, la conscience populaire, en beaucoup de lieux, s'émeut. A Paris, on se montre, mais tout bas et avec une réprobation qui se contient, ceux qui, dans les journées de Septembre, ont été les tueurs de prêtres. Dans les villes, dans les campagnes où se sont accomplis les meurtres, où se sont consommées les grandes impiétés, des rumeurs mystérieuses circulent. Ici, l'on prétend que le sang des prêtres immolés reparait par taches à l'endroit où ils sont tombés et que nul effort ne réussit à effacer les traces. Là on raconte, avec un petit frémissement, le destin de ceux qui ont
(1) Rapport du représentant Reynaud, 22 brumaire an II, rapport du représentant Dumont, 7 pluviôse an II (Atjlaed, Recueil des actes du Comité de salut public, t. VIII, p. 381 et t. X, p. 276).
(2) GOSSELIN, Vie de Vabhé Emery, t. I*'. p. 268.
naguère abattu la croix du cimetière ou bu dans 1c=î vases sacrés : celui-ci s'en va d'un mal étrange ; celui-là vient de tomber d'un arbre ou d'être anéanti par la foudre ; et à ces récits tantôt réels, tantôt grossis ou même inventés, la superstition secoue ceux que la foi ne soulève plus.
On tremble en blasphémant ; et c'est là le dernier signe de l'empire que les persécutés gardent — fût-ce par une sorte de mainmise posthume — sur les persécuteurs. Rares sont les conducteurs d'impiété. Le reste suit au hasard, pauvres gens mal débarrassés du christianisme et qui doutent de leur incroyance plus qu'ils ont jamais douté de leur foi. Les voici, à l'heure des grandes audaces, qui vocifèrent et qui frissonnent, qui se grisent de mots et pâlissent de visage, qui tantôt s'approprient avec rage les dépouilles sacrées, tantôt les rejettent comme si elles leur brûlaient les mains. En devenant les ennemis de l'Église, ces hommes en sont demeurés les tributaires, tant leurs yeux cherchent encore des prodiges dans le ciel qu'ils ont fermé ! Les Représentants en mission, ces infatigables ennemis du fanatisme, ont pénétré cet état des âmes. Même à l'apogée de leur puissance, une terrible crainte les saisit, celle qu'aucune ruine ne soit irréparable. Et leur témoignage, consigné en presque toutes leurs dépêches, fournit la meilleure preuve que de l'Église rien n'est abattu bien que tout soit ébranlé.
Le prêtre, même en l'extrémité de sa disgrâce, a conscience de cette force et il se sent soutenu par la foi populaire comme un navire par le flot.
Chaque jour, la persécution s'aiguise; mais en quelques âmes, il semble qu'elle ravive le zèle, loin de l'abattre.
Certaines audaces étonnent, et l'on n'y voudrait pas cr( ire si des témoins dignes de confiance ne les attestaient. Ai plus fort de la terreur, il y a encore des pèlerinages. En Basse-Normandie, au pays de Mortain, des prêtres organisent la nuit des assemblées de prières ; les fidèles errivent, parfois au nombre de huit cents ; et aux rétractations de serment qu'a dénoncées naguère le Représentant Bouret s'ajoutent au mois de juin 1794 d'autres rétractations (1). Ailleurs la dévotion revêt des formes naïves et touchantes : en un village de Franche-Comté, des paysans se rassemblent et commencent une neuvaine : le but est de demander à Dieu « la paix et la tranquillité dans la République ».
Dans la célébration du mystère eucharistique se résume la vie spirituelle du chrétien. Dans Paris, nulle trace de la loi de frimaire, décidément oubliée; nul culte, même pour les prêtres constitutionnels, hormis le culte caché. En quelques maisons privées le saint sacrifice s'accomplit. On a gardé le nom de quelques-uns de ceux qui, au péril de leur vie, ont tenu à honneur que le Christ lui-même s'abritât sous leur toit : tels furent rue de Sèvres, Mlle des Cars ; rue Saint-Étienne-du-Mont, une vieille fille d'intrépide courage, Mlle Geneviève Goyon qui fut bientôt dénoncée et conduite à l'échafaud; rue des Fossés -Saint -Marcel, un ancien serviteur de l'archevêque, Yves Nottaire qui fut pareillement condamné à mourir. Tout au centre de Paris, rue de la Barillerie, une quincaillière, Mme Bergeron, se montra plus osée encore : non seulement deux prêtres, pendant plusieurs mois, ne cessèrent de dire la messe chez elle; mais, par une incroyable et magnifique témérité, le Saint-Sacrement demeura exposé en l'une des pièces de sa demeure, pendant tout l'octave de la Fête-Dieu.
Dans les petites villes, dans les campagnes, l'oblation
(1) MÉNAKD, Assemblées nocturnes dans le Mortainais pendant la Révolution (Revue de PAvranchin, année 1898, t. IX).
44i HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION
de l'autel demeure pareillement le témoignage d'une foi qui ne veut pas périr. La messe se célèbre où l'on peut, en Flandre en une ferme écartée, dans le Forez au milieu des bois, dans le Velay en quelque maison abandonnée, ailleurs en une grange, une bergerie, sur l'emplacement d'une chapelle ou au pied d'un calvaire. L'avis est très secrètement transmis par quelques femmes pieuses : elles indiquent le lieu et aussi l'heure qui est, en général, fixée bien avant l'aube. Dans la nuit, vers l'endroit du rendez-vous les fidèles se portent, se partageant en divers sentiers pour éviter tout aspect de groupe, attentifs à fuir les rencontres, à étouffer toute parole, à brouiller même les traces des pas. Quelq-'es planches dressées en forme de table ou bien encore un tronc d'aibre abattu servent d'autel. On y dépose l'ardoise consacrée que l'officiant porte avec lui. Un calice en étain, un crucifix, un missel, deux verres figurant des burettes, quelques hosties, un peu de vin, telle est la pauvreté sainte. Deux cierges s'allument, mais tout petits, de crainte d'une lueur accusatrice. Deux ou trois hommes font le guet, choisis parmi les plus robustes, les plus fidèles, et aussi parmi ceux dont l'œil pénétrant sait percer l'obscurité. Dans le grand silence le prêtre commence : « Je m'approcherai de l'autel de Dieu ; » puis, se retournant vers les assistants : « Que Dieu, dit-il, soit avec vous. » Le Kyrie eleison n'est qu'une invocation muette, car tout bruit de voix serait révélateur ; et le Gloria in excelsis ne se chante que dans les âmes. A l'Évangile, tous se lèvent en signe de foi, geste de routine jadis et qui maintenant semble dire : Debout les chrétiens, debout dans la constance et jusque dans la mort ! Cependant, si nul indice alarmant n'oblige à hâter le Saint-Sacrifice, l'officiant fait signe aux fidèles qu'ils se rapprochent et, en une voix qui, pour ne point trop s'étendre, se fait basse et profonde, se met à leur parler. De quoi leur parlerait-il, sinon du seul bien suprême qui est la possession de Dieu, et du seul vrai mal qui est la mauvaise mort? Et tandis qu'il parle, ceux
qui l'ont connu s'étonnent. Au jour de la prospérité, il était un peu vulgaire, tout alourdi de soucis humains, tout enchevêtré de comptes pour son casuel et sa dîme, avec des langueurs dans le service de l'Église et des recherches de soimême jusque dans l'amour de Dieu. Maintenant tout s'est transformé : la voix rendue plus pénétrante, le geste devenu plus grave et presque auguste, le regard à qui la prière continue a communiqué une translucide clarté. L'aspect de pauvreté, en diminuant encore la part de la matière, achève la transfiguration. Et ceux qui écoutent ne sont pas moins changés. Jadis entre le pasteur et les ouailles, il y a eu des querelles, des malentendus, des luttes. Maintenant, des jours anciens tout ce qui était mobile humain, souci temporel, soin servile s'est effacé, et l'on ne se rappelle rien qui ne soit sanctifié, doux et béni. C'est en cette communion des âmes épurées que se continue le Saint-Sacrifice. Sursum corda, dit le prêtre ; et les âmes montent comme elles n'ont jamais monté. Puis, au moment de consacrer l'hostie sainte, l'officiant commémore les noms des premiers martyrs, évocation rendue solennelle par la similitude des périls et par la mort qui est tout près. Le célébrant consomme les saintes espèces ec distribue à plusieurs le pain (ïe vie. Pourtant la nuit commence à se nuancer de blancheurs, et ceux qui surveillent les abords sont inquiets. Dans le lointain, ils ont entendu, cru entendre des bruits de pas. En hâte le prêtre bénit ; et sous les clai'tés de l'aube les fidèles se dispersent, en une ferveur de recueillement qu'ils n'ont jamais connue, que plus tard ils ne retrouveront plus. C'est le même rite qu'aux jours anciens, c'est la même matière du sacrifice ; mais c'est la messe dans la nuit, dans le mystère, dans le péril, la messe toute sanctifiée de foi et d'immolation. Plusieurs de ceux qui y assistent ne l'entendront plus ; peut-être celui qui vient de la dire ne la célébrera plus que dans l'autre vie. Et c'est pourquoi rien n'a été oublié de ces solennités saintes que quelques vieillards racontaient encore dans mon enfance.
Ces apôtres du culte caché sont, en général, des prêtres réfractaires. Plusieurs, parmi les constitutionnels, fournirent eux-mêmes les plus beaux exemples de constance et de foi. L'effort des prêtres conformistes est de se maintenir, en dépit de toutes les n enaces, dans leur paroisse. En cette lutte, la plupart échouent ou se découragent. Mais quelques-uns sont admirables. On les voit, — et il est facile de les noter, car ils sont en bien petit nombre, — on les voit disputer pied à pied aux prescripteurs la nef, le chœur, la sacristie et, en cas d'expropriation du reste, une chapelle, un simple autel ; puis ils se cramponnent pour ainsi dire à cet asile et y réfugient le culte divin. Ils desservent les villages abandonnés et vont loin, bien loin, à trois ou quatre lieues, pour le service des âmes. Pour ne citer qu'un exemple, tel apparaît, dans le département du Lot-et-Garonne, un prêtre obscur, du nom de Jean Martin dit Henri. En pleine Terreur, il continue ses fonctions et évangélise même plusieurs communes. Il confère les sacrements, tient note des naissances, mariages et décès. Le dimanche, il célèbre deux messes : « Quand je serais sûr d'être guillotiné, dit-il, je continuerais mon ministère, y Et il le remplit en effet sans une seule défaillance, jusqu'à ce qu'il soit arrêté, conduit à Paris et mis à mort (1).
J'ai tenu à citer cet exemple, prêtres fidèles ou prêtres entachés d'erreurs se rejoignant dans la grande purification du martyre. Cependant le péril grandit. Des épurations successives destituent les plus modérés des administrateurs ou des magistrats, et privent de toutes les compHcités. Puis les peines, déjà terribles, s'aggravent. Naguère le décret du 29 vendémiaire a frappé de déportation quiconque recèlerait un prêtre ; bientôt un autre décret substituera à la déportation la mort.
Plus que jamais, c'est la mise hors la loi. Les proscrits abandonnent leurs hôtes. Ils se mettent en quête de lieux
(1) Archives nationales, série W, carton 433.
inhabités, une chaumière ruinée, une grotte, une cabane de pâtre, une hutte de contrebandier. L'asile est dénoncé. Ils cherchent plus loin encore une retraite. Il y a les bois qui, avec le retour du printemps, vont se couvrir de feuillage. Il y a, dans les régions montagneuses, des replis, des creusements de vallées, des cassures de rochers qui pourront servir d'abri. Un ou deux amis fidèles savent seuls le lieu du refuge. De temps en temps, ils portent aux persécutés du pain, du lait, puis un peu de linge, une couverture, tout ce qui permettra de ne pas mourir.
En ce misérable outlaw, l'apôtre subsiste. Il n'a gardé que quelques fragments de bréviaire, quelques feuillets de V Imitation, mais dont le sens s'illumine, comme si Dieu ui-même y eût porté sa clarté. Il n'est pauvre que de biens terrestres, mais riche de tout le reste jusqu'à la surabondance. A la première accalmie, il se rapproche des fermes, des hameaux. Dans une maison sûre, il a enfermé, en une armoire très secrète, de quoi célébrer le Saint-Sacrifice. Et de nouveau, il dit la messe devant quelques fidèles, quitte à s'enfuir encore. Il ne s'enfuit pas sans s'être enquis des malades, des moribonds, et le voici à leur chevet.
Entre toutes les fonctions c'est la plus auguste, c'est aussi la plus périlleuse. Longtemps la police a dédaigné de connaître les pieuses visites des prêtres ou, par humanité, a feint de les ignorer. Maintenant elle sait où se porte le zèle sacerdotal ; et quiconque voudrait encore être humain se perdrait sans merci. Les délégués des Comités de surveillance ont pénétré le meilleur moyen de saisir les fanatiques. Pour ces hommes de basse besogne, l'une des ruses les plus famihères est de s'informer des malades qui sont en danger. Ils calculent que sûi-ement un prêtre tentera de s'introduire auprès de ceux qui souffrent. Autour de la maison, ils organisent un étroit espionnage ; et au sortir de la demeure où il vient d'apporter le pardon, l'homme de Dieu est appréhendé, aussi voué à la mort que l'agonisant qu'il vient de consoler.
Sur le prêtre les portes de la prison se referment. C'est la réclusion. Pour les plus zélés, ce n'est pas l'impuissance, tant est tenace l'ardeur de servir ! Ces hommes — je parle bien entendu des meilleurs — se sont façonné tout un plan de vie chrétienne ; et cette règle domine si bien leurs actes qu'elle ne change guère, quelle que soit leur fortune. Dans la captivité, quelques-uns trouvent même une certaine douceur par la détente d'un repos que depuis longtemps ils n'ont point connu. Beaucoup de détachement engendre beaucoup de calme. — A Versailles, en la prison des Récollets, l'abbé Courmeaux, un prêtre breton, continue aux heures régulières tous ses devoirs de piété ; il distribue autour de lui les conseils, exerce le ministère de la confession, et même, d'après le témoignage d'un de ses compagnons de captivité, organise parmi les détenus les exercices de deux retraites spirituelles (1). — La même discipline sévère et paisible règle à la Conciergerie toute la vie de l'abbé Emery. Il a ses heures pour l'oraison, pour la méditation, pour la lecture ou le travail. Quand autour de lui les entretiens sont trop bruyants ou trop dissipés, il s'écarte, se bouche les oreilles et, devenu pour quelques instants sourd au monde, poursuit l'entretien avec Dieu. Il deviendra le plus ancien des détenus et s'étonnera qu'on l'épargne. Ce qui ne lui semble qu'un répit — car il se croit voué à la mort — il l'utilisera avec une fermeté mesurée, avec une gravité douce, pour ranimer la foi chez ses compagnons et les préparer à leurs dernières fins (2). — Com-
(1) Vie de M. Cormeaux, curé en Bretagne et zélé missionnaire (par M. Lassausse, directeur du petit séminaire de Paris), p. 126, 127 et passim.
(2) GOSSELIN, Vie de l'abbé Emerv, pasxim.
bien d'autres que l'oubli a enveloppés ont déployé le même courage ! Quiconque est apôtre l'est partout : tel à Grenoble un prêtre obscur, l'abbé Revenaz, qui, du fond de sa prison et quelques jours avant d'aller lui-même à l'échafaud, parvient à ramener à Dieu son geôlier mourant (1).
Ainsi arrive-t-il que les mêmes lieux qui ont entendu tant de blasphèmes se transforment en asile de prières, presque en tabernacles. Mais souvent la captivité ne se prolonge guère, et pour beaucoup la prison n'est que l'antichambre du tribunal.
Les voici donc dans le prétoire. Parmi les juges — surtout parmi ceux des tribunaux criminels ordinaires — plusieurs ne laissent pas que d'être troublés. Ils ont eu beau dépouiller le vieil homme ; devant de tels accusés l'embarras les saisit, et dans les profondeurs de leur conscience avariée, l'idée de la justice se réveille. Plût à Dieu que les dénonciateurs eussent été moins vigilants, les gens de police moins zélés, et qu'on eût feint de ne rien voir ! Maintenant tous ces fanatiques sont devant eux. Que faire? Ils relisent la loi, la loi rigide, impitoyable ; et un frisson d'horreur les secoue. Puis sur eux s'exercent toutes sortes d'influences, influences d'amis, influences de femmes surtout. Tout en se promettant de demeurer incorruptibles, ils écoutent. Ils feuillettent le dossier, généralement fort mince ; et très secrètement ils se disent comme Pilate : « Je ne vois point de délit dans cet homme. » S'ils osaient, ils se hasarderaient jusqu'à se montrer humains. Humains, non, ils ne le seront
(1 De Franclieu, la Persécution religieuse dans le département de PIsère, t. II, p. 168-169.
pas ; car ils ont peur. Ils détestent d'ailleurs, autant que personne, la superstition. Mais quel ne serait pas le soulagement s'ils pouvaient, par interprétation bénigne ou subterfuge, laisser à ces misérables prêtres la vie sauve, tout en les frappant ! Dans les premiers temps, on démêle des crises d'incertitude, on saisit des ressauts de pitié. La perplexité se traduit parfois par des ajournements. A Lille, un moine de Phalempin est arrêté ; on le laisse en prison quatre mois et dix-sept jours avant de l'envoyer à l'échafaud (1). En Franche- Comté, deux prêtres, les abbés Huot et Tournier, sont appréhendés dans les montagnes du Doubs, l'un en juin, l'autre 'en juillet 1793 : on attend jusqu'au 7 octobre avant de les livrer au bourreau. Volontiers on soufïle aux accusés les explications qui permettront une méprisante clémence: à un prêtre rentré de la déportation, on suggère de dire qu'il a conçu son dessein dans un accès de fièvre chaude ou bien encore qu'il se propose de vivre en paix dans sa famille sans accomplir aucune fonction sacerdotale ; et c'est seulement sur son refus que la sentence capitale est prononcée. Dans le Var, un prêtre est épargné, dit l'arrêt, « vu l'imbécillité de son âge (2) ». Il arrive aussi que les accusés ont jadis prêté le serment constitutionnel, mais en réservant les droits de l'Eglise : le tribunal se dérobe alors à la condamnation en déclarant « qu'il ne peut se faire juge de la vahdité ou de l'invalidité des serments (3) ». Parmi les prévenus, quelquesuns allèguent qu'ils étaient malades, reclus chez eux, qu'ils n'ont pu connaître les lois les plus récentes, celles qui prononcent contre tous les réfractaires la mort ; d'autres prétendent que ces mêmes décrets n'ont point été promulgués dans leur commune, que par conséquent ils ne leur sont pas applicables, et produisent, à l'appui, des certificats de la
(1) Dehadt, Prêtres victimes de la Révolution dans le diocèse de Cambrai,
(2) Archives nationales, BB^, carton 15.
(3) Tribunal criminel de la Dordogne, jugement du 2 nivôse an II.
municipalité : souvent les juges accueillent ces excuses et substituent à la mort la déportation (1). II n'est pas non plus sans exemple que des suppléments d'enquête soient ordonnés : le prévenu est reconduit à la prison : or, un sursis, c'est en général la vie sauve, soit que le captif demeure oublié, soit que la fin du régime amène la délivrance.
Au début de la Terreur, on assiste à des scènes singulières. Déjà l'on frappe tandis que l'on s'obstine à respecter ; et la religion semble encore sacrée alors que ses ministres sont proscrits. Un jour, comme un ecclésiastique réfractaire est enfermé à Pontarlier, on apprend que, dans la villo, une jeune femme se meurt et que le curé constitutionnel est absent : on tire I3 prêtre de la prison pour qu'il aille porter à la malade les suprêmes consolations, puis on le ramène, non sans de grands remerciements ; ce qui n'empêchera pas de le condamner un peu plus tard à la peine capitale. Vers le même temps le tribunal criminel du Doubs fournit un exemple plus suggestif encore de la survivance de la foi à travers la montée de la persécution. Le 7 novembre 1793, on jugeait à Besançon un jeune ecclésiastique, l'abbé Capon, revenu de Suisse pour exercer en France l'apostolat. Parmi les objets saisis se trouvait une pyxide pleine d'hosties : « Les hosties sont-elles consacrées? » demanda le président. Sur la réponse affirmative, le magistrat prescrivit qu'on allât chercher un prêtre pour enlever les divines espèces ; puis se tournant vers l'auditoire : « J'invite, dit-il, l'assemblée au respect dû à la présence du Maître du monde. » En un silence profond, l'audience demeura suspendue. Un vicaire constitutionnel de la paroisse voisine arriva, accompagné d'un clerc ; il se tint quelques minutes en prières, donna ensuite la bénédiction et se retira, emportant la pyxide (2). L'au-
(1) Tribunal criminel de la Dordogne, jugement du 6 ventôse et du 9 prairial an II.
(2^ Saozay, Histoire de la persécution religieuse dans le département du Doubs, i. IV, p. 130.
dience fut alors reprise ; mais qu'on ne se hâte pas <l"'âdmirer. Cette scène se passait vers dix heures du matin ; à midi, l'abbé Capon fut condamné à mort. A trois heures, il fut exécuté sur la place Saint-Pierre.
En ces ultimes hommages à la religion traditionnelle, quelle est la part de la croj-ance, de l'habitude ou de l'hypocrisie? Même à travers la Terreur grandissante, on dirait que la cruauté ne s'apprend que par degrés. Je discerne neuf départements (1) où, jusqu'à la chute de Robespierre, aucun ecclésiastique ne fut condamné à mort. Jusqu'au 9 thermidor, les tribunaux criminels du Jura et de l'Ariège ne prononcent contre les prêtres qu'une seule sentence capitale ; celui de la Somme et plusieurs autres n'en prononcent que deux. Les tribunaux du Cher, de la Vienne, du Morbihan, du Gard inclinent pareillement aux interprétations bienveillantes ; et cette modération subsiste jusqu'à ce que Laplanche à Bourges, Prieur de la Marne à Vannes, Ingrand à Poitiers, Borie à Nîmes, préposent à la justice des hommes de leur choix, sanguinaires comme eux. Il y a des tribunaux qui ne sont rigoureux que par accès : tel le tribunal de la Dordogne, en certaines occasions impitoyable, puis ingénieux jusqu'à la subtilité pour épargner aux accusés la mort. Cependant peu à peu les scrupules s'effacent et la jurisprudence se fixe. Cette jurisprudence est terrible. Pour tous les prêtres déportables, l'unique peine est la mort ; les vieillards eux-mêmes, d'abord épargnés, sont, depuis la loi du 22 floréal, passibles de l'échafaud s'ils sont rencontrés hors des maisons de réclusion.
Cette simplicité atroce prête aux choses les plus tragiques une monotonie morne. Les immolations se succèdent,
(1) Ce sont les Hautes et les Basses-Alpes, la Creuse, la Drôme, la Haute-Saône, l'Aube, l'Yonne, la Seine-et-Mame, la Seine-et-Oise. J'ajoute que ces quatre derniers départements, voisins de la capitale, se sont déchargés de plusieurs de leurs accusés en [les envoyant au tribunal révolutionnaire de Paris.
pareilles autant que sinistres. Où l'on cherche des débats, l'on ne trouve le plus souvent qu'un procès-verbal d'arrestation, un interrogatoire d'identité, un jugement sommaire; et le passage est si rapide de la vie à la mort que la tâche se réduit à inscrire des noms, sans qu'on puisse fixer par aucun trait le souvenir des victimes.
La proscription a ses lieux privilégiés. Elle se concenti-e (i: quelques foyers où elle sévit avec une particulière fureur.
L'un des principaux foyers, c'est à Paris le tribunal créé le 10 mars 1793 pour juger les conspirations ou complots.
Dans l'ancienne salle du parlement transformée en prétoire révolutionnaire comparaissent beaucoup de prêtres assermentés, les uns arrêtés dans Paris, les autres venus de province. Si les juges leur laissaient le loisir de parler, tous raconteraient à peu près les mêmes déboires. Ils ont été jadis en faveur. Un jour est venu où, tout effrayés, ils se sont rejetés en arrière. Dès lors ils ont paru transfuges; et les comités de surveillance ont recueilli patiemment tout ce qui pouvait les perdre. Quand le dossier s'est trouvé à point, on les a appréhendés, conduits au district ou à la section ; et les voici maintenant taxés de conspiration. Conspirateurs, comment le sont-ils? A la charge de cinq ou six, je trouve des délits positifs : un jour sur le banc des accusés vient s'asseoir un prêtre du district d'Hazebrouck qui a écrit en flamand une brochure en faveur de l'Autriche. Mais que dire du plus grand nombre? Quelques-uns ont entretenu des correspondances contre-révolutionnaires ; plusieurs ont déprécié les assignats ou détourné les jeunes gens de s'enrôler. Beaucoup ont blâmé la loi du divorce, mal parlé de l'Assemblée, critiqué les autorités locales, ou bien encore, comme le disent de nombreuses dénonciations, « prêché dans leurs prônes les maximes du plus pur fanatisme ». En outre, il ne manque pas de sacristies et de presbytères où subsistent, sans qu'on
les ait démarqués, des linges brodés d'armoiries ou bien encore un Christ fleurdelisé. D'autres sont soupçonnés de n'avoir jadis prêté serment que du bout des lèvres et d'être réfractaires par le cœur. L'une des accusations les plus communes est le regret de la royauté : tel est le cas d'un pauvre curé de campagne qui, le dimanche, après avoir fait mention des trépassés, ajoute par un pieux souvenir : « Priez aussi pour le dernier roi de France. »
Plus terriblement simple encore est la condition des insermentés. On les a arrêtés dans la rue, sur une route, au chevet d'un malade. On a visité leur cachette. Parfois les recherches ont été à peu près vaines. On lit dans un rapport de police : t Nous n'avons rien rencontré de contraire à la sûreté de la république qu'une chasuble (1). » Souvent aussi le butin a été plus abondant. Ici on a trouvé un calice, sa patène, une pierre sacrée, des burettes, un ou plusieurs chapelets ; là on a saisi un calendrier pour les fêtes religieuses, de petits christs, des hosties, un grand cordon blanc, des images représentant des cœurs enflammés ou percés de flèches. On a poursuivi les perquisitions : sur une planche il y a une boîte ; elle est vide, mais sans doute elle a renfermé des objets suspects; dans un tiroir, on découvre un autre cordon, — gris celui-là — et dont la destination échappe, puis des prières manuscrites et une ou deux lettres où s'exhalent les plaintes d'un persécuté ; enfin on met la main sur une pièce de vers en l'honneur du roi défunt, et voilà du même coup le royalisme qui s'ajoute au fanatisme. Pour établir un complot, qu'est-il besoin de plus an.ples preuves? Le tribunal criminel ordinaire est incompétent : bien vite quelques gendarmes, un ordre de conduite, une charrette, et voilà le conspirateur sm* la route de Paris ; le voici déposé aux Carmes ou au Luxembourg, le voici à la Conciergerie, puis dans la terrible salle où s'assemblent les juges. Nulle pitié.
<1) Bliaud, Jureurs et insermentés, p. 319.
Que le président soit le doucereux Hermann ou le JDrutal Dumas ; que l'accusateur public soit Fouquier-Tinville ou l'un de ses substituts, et l'issue est la même, « Tu es un prêtre, vocifère Dumas, la cause est entendue. » Tout est étranglé, les plates excuses (hélas ! il y en a quelques-unes) et aussi les défenses héroïques. Tout au plus peut-on saisir au passage, en compulsant les notes des dossiers, quelques cris de foi sur les lèvres que la mort va fermer pour toujours : « Je suis prêtre de l'Église catholique, apostolique et romaine, proclame le jésuite d'Hervillé devant le juge enquêteur. — As-tu prêté serment, lui demande le magistrat? — Je m'en suis bien donné de garde. — Pourquoi? — Parce que ce serment est contraire à l'Église (1). » — L'abbé Vancleenputte déclare qu'il a dit la messe, qu'il a exercé son ministère ; et il ajoute avec une vaillance ironique : « J'ai cru pouvoir m'autoriser de la liberté des cultes (2). » — « Pourquoi n'avez-vous pas prêté serment, même le serment libertéégalité? » demande-t-on à un prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Ploquin. Et lui de répondre ces simples mots : « Je ne l'ai pas prêté parce qu'il répugnait à ma conscience (3). »
Un autre foyer de persécution, c'est Lyon. On a dit (4) quelles représailles avaient suivi, en octobre 1793, la prise de la ville. Quand les grandes fusillades eurent abattu les champions armés de la résistance, on se souvint de ce mot de Fouché : « Les prêtres sont les comphces de tout le sang qui a coulé ; leur arrêt est prononcé (5). » Les prêtres, ils sont n.ombreux dans Lyon : beaucoup sont venus du Dauphiné, de la Bresse, du Beaujolais, du Forez, de l'Auvergne même ; tous ils ont afflué vers la grande ville, dans l'espoir
(1) Archiies nationales, W, 303, registre 345.
(2) Ibid.. W, 306, registre 374.
(3) Jbid., W, 329, reoristre 5'i8.
(4) Voir livre XX, § V.
(5) Papiers trom'és chez Robespierre, pièce 86.
d'y effacer leurs traces ; puis on leur a dit que dans cette cité pieuse, il y avait des demeures fidèles où ils n'auraient à redouter, ni d'être rebutés, ni d'être trahis. Donc, pour la proscription victorieuse, il n'y a qu'à fouiller. Assermentés qui se sont compromis pendant le siège, insermentés dont le seul crime est leur foi, tous, également odieux, sont cueillis par bandes. A leurs noms on accole celte accusation : fanatique^ contre-révolutionnaire ou bien : rebelle aux lois; et cela, sans plus ample information, suffit. L'un d'entre eux, qui a fait jadis un voyage en Poitou, est qualifié à tout hasard de fanatique venu de la Vendée. La hâte est encore plus grande qu'à Paris. Certains jours sont jours de grand massacre : treize ecclésiastiques immolés le 2 février 1794, onze le 4, sept le 17. Du mois de décembre 1793 au 6 avril 1794, on compte, y compris les condamnés de Feurs, près de cent trente prêtres frappés de mort (1). Dans le lugubre et rapide défilé, à peine peut-on noter au passage quelques victimes de choix : M. de Castillon, grand vicaire de l'archevêque Marbeuf, et homme de courage autant que de vertu ; puis un religieux, le Père Dupleix, doublement vénérable par sa mort sainte et par sa vie plus sainte encore. D'autres noms fixent l'attention par les souvenirs qu'ils évoquent. Un jour — c'était le 2 nivôse (22 décembre 1794) — dans l'une des séries rouges, un chanoine de Villefranche fut englobé qu'on appelait Roland de la Platière : c'était le frère de celui que jadis on avait acclamé sous le nom du « vertueux Roland ».
Sur la carte de France s'étale une autre large tache sanglante. C'est tout ce territoire qui s'étend depuis Les Sables jaiqu'à Granville, depuis la frontière de Bretagne jusqu'au Mans et que naguère ont sillonné les bandes vendéennes.
(1) Voir Salomon de la CHArELLE. Histoire des tribunaux révolutionnaires de Lyon et de Feurs, p. 216 à 297. — Vo;!- Fayabd. Histoire des tribunaux de Lyon et de Feurs, Appendice.
Maintenant la grande insurrection semble écrasée ; avec furie on immole. Hommes valides, vieillards, femmes, enfants, presque tous ceux qui tombent peuvent être considérés comme tombés pour leur foi. Là comme ailleurs les prêtres sont victimes préféréesc II en est qui sont restés dans leur paroisse, se cachant de leur mieux ; d'autres, se rangeant à la suite de l'armée catholique, se sont accrochés à la grande migration : ceux-ci sont massacrés dans la déroute du Mans ou livrés aux commissions mihtaires ; ceux-là sont fusillés par les colonnes mobiles après le retour en Vendée. Quand une certaine apparence de forme se substitue à l'exécution brutale, le supplice est celui de la guillotine. Combien, pour tous ces départements ravagés par la guerre civile, comptet-on de victimes ecclésiastiques? Le nombre en peut être évalué, de 1793 à 1794, à deux cents environ, sans compter les cent quarante et un prêtres noyés à Nantes par les ordres de Carrier. Mais ce chiffre lui-même est-il bien exact? D'autres n'ont-ils pas péri dont la trace s'est perdue? Et dans cette grande tourmente qui a dispersé tant d'existences sacerdotales, n'y a-t-il pas, comme à la guerre, les disparus?
Tout au nord, une province apparaît, terrorisée plus qu'aur cune autre par la tyrannie jacobine, c'est l'Artois. La violence a pour excuse à Lyon le récent soulèvement, dans l'Ouest la guerre civile, à Bordeaux, à Marseille ou à Brest les agitations fédéralistes. Ici nul grand trouble public qui colore les rigueurs ; mais un peuple discipliné par nature, plus passif que vibrant, adonné surtout aux travaux agricoles, de foi un peu molle quoique tenace, incapable de révolte à moins qu'on ne le pousse à bout, et ne demandant qu'à se replier dans la paix.
Sur cette région calme s'est abattu Lebon, maniaque comme Carrier, malsain comme lui, fait non pour le pouvoir, mais pour le cabanon. Jadis cet homme a quitté Arras, sa
4o6 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
ville natale, et est entré dans l'ordre des Oratoriens. Comme il professait au collège de Beaune, M. de Talleyrand, évêque i'Autun, lui a conféré au temps de Noël 1789 les ordres sacrés. Il s'est montré d'abord prêtre régulier et aimé de :eux à qui il distribuait l'instruction. Cependant ceux qui le connaissaient le mieux l'ont jugé peu solide de cerveau, tout pétri de déclamations, vaniteux à l'excès, d'imagination maladive, violente et mal contenue. La Révolution est venue qui l'a soudain enivré d'une griserie brutale et a donné la volée à tous les vices qui sommeillaient en lui. Il a quitté les oratoriens, a embrassé le schisme, a été pourvu près d'Arras de la cure de Neuville-Vitasse, puis a bientôt déserté sa cure elle-même pour s'absorber dans la politique, et la pire. Chez lui nulle retenue, mais une chute lourde et précipitée jusqu'au fond de l'abîme, une outrance continue dans les paroles et dans les actes, de plus cette fièvre brûlante de perversité qui consume souvent les apostats. Élu comme suppléant à la Convention, puis appelé à y siéger, deux fois déjà il est venu en mission à Arras. Au début de 1794, il s'y affermit et s'y fixe en maître.
Jusqu'ici peu de victimes : trois prêtres, quelques militaires, une bande de chaudronniers et de rémouleurs auvergnats qu'on condamne un peu au hasard pour émigration, puis une quinzaine d'artisans ou de laboureurs. Le proconsul a d'autres appétits. Il racole sa bande, gens de loi véreux, anciens commis du conseil d'Artois, domestiques de nobles tout prêts à la délation. Par-dessus tout, il faut au Représentant des juges à sa dévotion. Le tribunal criminel a été transformé en tribunal révolutionnaire ; au besoin il l'épurera. Il nomme lui-même soixante jurés — soixante bougres à poil suivant l'expression d'un de ses comparses (1) : il les choisit parmi les membres des sociétés populaires ; pour compléter
(1) Lettre de Darthé à Robespierre, 29 ventôse an II {Papiers trouvés chez Robespierre, pièce 83).
le nombre, il désigne un directeur de la poste, un chirurgien, deux ou trois marchands, quelques artisans mais du plus humble métier, un ancien greffier devenu, dit-on, voleur de grand chemin (1), et enfin quatre prêtres apostats (2).
C'est alors que la vraie proscription commence. Sous quelle étiquette proscrira-t-on ? Point de fédéralistes, peu de royalistes, et, à part une petite échauffourée aux environs de Saint-Pol, point de révoltés. En revanche, il y a des nobles qui ont le malheur d'être demeurés riches, de hauts bourgeois qui, pour l'incivisme, valent des nobles, de gros fermiers — des fermiers à grosses hottes, comme dit Lebon — qui sont excellents à dépouiller. Mais surtout, par-dessus tout, en ce pays de grandes terres ecclésiastiques, il y a eu surabondance de prêtres ; malgré la déportation il en reste encore, et ceux qui sont partis ont laissé toute une clientèle d'amis fidèles ; puis il reste des religieuses et, à profusion, des femmes dévotes, des confréries de tous vocables. Vraiment la matière est à souhait. Ailleurs les mobiles sont divers. Ici le fanatisme, voilà l'ennemi.
On le voit bien par ceux qui sont amenés devant le tribunal renouvelé : cinq ou six gentilshommes d'abord, entre autres le vieux maréchal de Mailly ; puis deux ou trois bourgeois ; mais ensuite, et comme accusés notables, des prêtres. Celui-ci a blâmé la loi du divorce ; celui-là a émigré ; un troisième a exprimé le vœu que la persécution cessât ; un quatrième — qui est un assermenté et même un ancien constituant — a émis des doutes sur la solidité des assignats et s'est permis quelques a réflexions moroses » sur la marche des affaires pubhques ; un cinquième qui est un moine, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, a conservé chez lui « des écrits incendiaires ». Le 6 avril 1794, comparaissent six cha-
(1) A.-J. Paris, bâtonnier de l'ordre des avocats d'Arrns, Histoire de Joseph Lebon, livre V, in fine.
(2) Deramkcourt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. III. p. 45.
noines de l'église cathédrale. On les accuse d'avoir jadis signé une protestation contre la suppression du chapitre. S'il y a délit, il est couvert par l'amnistie de 1791 ; mais le tribunal de Lebon n'a cure de ces scrupules, et les six prêtres sont guillotinés.
Aux prêtres les laïques sont mêlés. Voici un ancien domestique : il a caché l'argenterie d'un chanoine ; — un fermier de Beaumetz-les-Loges : on a découvert chez lui des livres fanatiques ; — un ancien militaire : on a trouvé à son domicile, outre des chansons royalistes, un Pater, un Ave, on Credo, un Confiteor, « le tout très complet » ; — un maire de village : il a protégé les prêtres réfractaires ; — une servante de curé : elle a, entre autres délits, donné à dîner à un homme qui depuis a été guillotiné ; — une vieille femme : elle est « fanatique dans toute la force du terme » ; — un arpenteur : il a travaillé à la conservation des églises ; — un habitant de Cagnicourt : il a tenté de sauver les biens de l'abbesse d'Etrun dont il était le receveur et, de plus, il a conservé chez lui deux cœurs enflammés. Et tous sont envoyés à la mort. Sur ces entrefaites on revient aux prêtres et on en acquitte un. C'est mi ancien vicaire épiscopal qui a volé des meubles chez la veuve d'un condamné (1). La tolérance a pourtant des bornes, et il ne suffit pas d'être mauvais prêtre pour qu'on soit absous : vers le môme temps un pauvre curé est condamné à mort, encore bien que, pour sa défense, il ait exhibé des lettres où Robespierre le traitait en ami (2).
Entre les poursuites isolées s'intercalent les fournées : le 14 a\Til 1794, la sainte Mme Bataille et ses dix-neuf complices (3) ; le 6 mai, douze personnes d'Arras, hommes et femmes, qui ont recelé les meubles d'un curé et envoyé de l'argent à des prêtres ; le 7 mai, vingt-huit habitants de
(1) Paris, Histoire de Joseph Lebon, t. II, p. 17.
(2) Deramecotjrt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, .III, p. 143.
(3) Pabis, Histoire de Joseph Lebon, t. II, liv. VIII.
APOSTATS ET CONFESSEURS 4o9
Saint-Pol inculpés de fanatisme et en outre d'avoir, en 1792, le jour de la Saint-Jean, planté un arbre contre-révolutionnaire. En tout et pour les trois procès soixante condamnés à mort sur soixante-neuf accusés (1).
Lebon peut exercer en paix sa dictature. Naguère une grande crainte l'a envahi : une loi du 27 germinal (16 avril 1794) a dessaisi les tribunaux révolutionnaires de province au profit du tribunal de Paris. A la lecture du décret, il a tremblé do perdre ses victimes. Bien vite il a obtenu une exception pour Arras. Du môme coup, il a remis la main sur la proie. Maintenant que peut-il craindre? Parmi les juges, deux ont osé parler d'humanité; il les a chassés. Parmi les jurés, cinq ou six ont paru suspects, non d'indépendance mais d'un peu de marchandage dans la soumission ; et il les a destitués. Ceux qui restent sont bien à lui. Il les tient par le salaire, car il les paie ; il les tient par la solidarité d'origine, car quatre sont ses parents, et tous sont des misérables à son image ; il les tient par la table, car il les gave et les enivre ; il les tient par l'intimidation, car il les contraint à voter à haute voix, et les jours de grande audience il vient en surveillant s'asseoir face à leur banc. Donc les arrestations se multiplient : arrestations de nobles, de bourgeois, de laboureurs, d'artisans, de femmes, de jeunes filles, de religieuses, et — autant qu'on en peut trouver — arrestations de prêtres. Et toute cette foule est entassée dans les maisons de détention. Il y aura bientôt à Saint-Pol deux cents détenus, à Bapaume six cents, plus encore à Béthune. A Arras, les suspects, au nombre de douze cents, sont partagés entre les huit prisons : les femmes sont à la Providence^ les prêtres et les vieillards au Vivier et aux Capucins; les autres prisonniers sont répartis entre V Abbatiale, V Hôtel- Dieu, les Orphelins, le Rivage. Entre les prisons il en est une particulièrement redoutée, c'est celle des Baudets; on l
(1) Paris, t. II, liv. XI.
dépose les prévenus avant la comparution, et le peuple d'Arras l'appelle l'antichambre de la mort.
Ces jours sont vraiment les beaux jours de Lebon. Il s'arme d'un sabre, se garnit de pistolets la ceinture, s'orne d'un haut panache, comme pour mieux s'affirmer à luimême qu'il n'est plus prêtre, plus prêtre du tout. Il est loquace, impudent, gonflé. Il se délecte dans l'horrible volupté d'écraser. Le maniaque furieux devient par intervalles un maniaque plaisant quoique toujours sinistre. Il se plaît à discuter théologie avec ses anciens confrères qu'il s'apprête à immoler : « Montre-nous l'enfer, » dit-il à l'un ; « Fais-moi voir le diable, » clame-t-il à l'autre. Il compte ses victimes, et sa figure se contracte avec des grimaces de plaisir, grimaces de bête fauve et aussi d'aliéné. Il a tout un entourage de comparses : Célestin Lefetz, vice-président du district, ancien prêtre et tout pourri de débauches ; Daillet, le président du tribunal; Darthé, l'accusateur public ; le substitut Caubrière, sorte de bouffon dépravé qu'il traîne après lui comme les rois traînaient leurs fous ; puis les jurés : Clément, Gouillard, Leroulx, gens de rien qui ne sont quelque chose que par lui. De temps en temps, pour compléter la petite cour, arrive de Béthune, afin d'inciter au meurtre, un ancien moine du nom de Duquesnoy, apostat comme Lebon et, dit-on, pire que lui.
Partout, une terreur s'étend dont le souvenir dure encore en Artois. Il est dangereux de parler ; il est dangereux aussi de se taire, le silence semblant improbation : il est dangereux d'être riche, le fût-on par acquisition de biens nationaux : il est dangereux même d'être patriote si on ne l'est à la juste mesure du proconsul : il est dangereux surtout d'avoir de l'esprit ; Lebon dit un jour en parlant d'un de ses adversaires : « Il a de l'esprit haut comme le beffroi (1) » ; et cette
(1) Rapport fait au nom de la Commission des vingt et un chargée Sexa» , miner la conduite de Joseph Lebon, pièce 11» ;|
parole prend un air d'arrêt de mort. Les passants glissent le long des rues, se faisant tout petits. Les voyageurs imaginent un long détour plutôt que d'entrer dans la ville. Les jours de marché, les paysans arrivent, mornes et défiants ; sur la vaste place espagnole, ils déposent leurs sacs de blé ou d'avoine ; en hâte, ils concluent les ventes, serrent leurs assignats, puis au pas pressé de leurs chevaux repassent les portes, et furtivement se retournent pour voir si on ne les suit pas. Dès midi, la grande place est déserte, et sous le soleil de l'été qui commence, on n'entend plus d'autre bruit que celui des oiseaux qui, gîtes dans les pignons séculaires, volètent à ras du sol, becquetant les grains tombés entre les pavés. — Cependant au loin une rumeur confuse interrompt le silence. Ces heures de l'après-midi sont les heures des exécutions. La guillotine s'est dressée d'abord sur la petite place à arcades, en face de l'hôtel de ville, et tout près de ce beffroi que nos descendants ne verront plus. Maintenant elle est installée, et à demeure, à la façon d'un instrument de règne, sur la place de la Comédie. Vers ce lieu se portent quelques bandes hurlantes et hideuses. Souvent, Lebon suit aussi le même chemin. Le balcon extérieur du théâtre est la loge d'où il épie les dernières convulsions. A portée de l'échafaud une buvette a été installée ; là on boit, on mange, on rit. Un jour le proconsul imagine l'atroce raffinement d'insulter par un discours l'une des victimes, et il ne souffre pas que le couperet tombe avant que toute sa harangue ne soit vomie.
La perfection serait de proscrire en deux endroits. Lebon a obtenu du Comité de salut public que son tribunal fût conservé. Par une extension audacieuse, il le divise en deux sections et envoie une section à Cambrai, comme on détache un poste pour la sécurité publique ou la police. Là-bas, juges et jurés s'installent. C'est le 21 floréal (10 mai 1794). Devant le tribunal improvisé, on traînera les aristocrates, ies fanatiques du Cambrésis ; et pareillement on y tra-
duira, en dépit de toutes les règles sur la compétence, un certain nombre d'Artésiens. L'audience commence : on se hâte, car Lebon ne veut pas moins de sept à huit têtes par jour. On appelle les noms : la marquise de Monaldy, âgée de quatre-vingt-huit ans ; le baron de Gargan ; ils sont Qobles tous deux et cela suffît ; — Marie et Joséphine de Nédonchel : nobles aussi, religieuses en outre, et à ce titre deux fois dignes de périr; — des cultivateurs : ceux-là ne sont pas nobles, mais ils ont recelé des prêtres réfractaires et l'on a trouvé chez l'un d'eux « une soutane cachée dans un tas de graines d'œillette » ; — un ancien juge de paix de Rœux, son greffier et son assesseur : qui oserait parler pour eux? ils ont jadis osé condamner Lebon à six livres d'amende. Puis se succèdent les fournées : celle de Frévent, seize condamnés; celle de Bapaume, vingt-quatre condamnés. Parmi les victimes, il faut surtout des prêtres. Lebon, dès le lendemain de son arrivée à Cambrai, n'a-t-il pas écrit à ses collègues Lebas et Saint-Just : « Je dois attaquer le fanatisme corps à corps »? On amène devant le tribunal un ancien chanoine du nom de Tranchant : « Tranchant, s'exclame l'un des jurés, aura la tête tranchée; » et dans la funèbre hilarité de ce calembour, la sentence mortelle est prononcée. Voici deux récollets, exemplaires par la vaillance et la foi ; puis un cistercien, puis encore un cordelier du nom de Peugnet qui, celui-là, a tout fait pour vi^T-e (1) ; mais la faiblesse ne sauve pas plus que h courage. Cependant guillotiner des religieuses est presque aussi méritoire qu'anéantir des prêtres : le 7 messidor (25 juin 1794) sont immolées quatre soeurs de Saint-Vincent de Paul, aussi intrépides dans la mort qu'irréprochables dans la vie.
Tuer à Cambrai n'empêche pas de tuer à Arras. Cette immolation en partie double est même la grande joie de
(1) Dehaut, les Prêtres çutimes <U la Hévolution dans le diocèse de Cambrai, p. 458 et suiv.
Lcbon. Concurremment les doux sections siègent : aussi bien il y a dos juges de rechange comme il y a des chevaux aux relais, et les jurés ne manquent pas, puisque les bons b... sont soixante. De tout le département on racole les suspects pour la mort. II en vient d'Aire, de Saint-Omer, de Montreuil, des limites du Boulonnais. Je compte les condamnés : un jour un chanoine ; quatre jours après un autre chanoine ; puis trois chapelains et un rehgieux; dans le même temps une abbesse, deux anciennes prieures, une ursuline ; dans le même temps aussi une servante de curé, une sœur de curé, et pareillement une servante de chanoine. A la suite défilent d'autres victimes ; — un organiste : il a refusé de jouer le Ça ira; — un épicier : il a conduit un prêtre à la frontière ; — un notaire : il a reçu un testament contenant un legs en faveur des pauvres filles de VAve-Maria; — une vieille fille : elle détient une correspondance où l'on parle avec éloge d'un oncle de Benoît Labre ; — une deuxième vieille fille : elle a jadis colporté une adresse où l'on félicitait Louis Capet de son veto sur la loi des prêtres. Cependant le 13 messidor (1) est à Arras jour de grande mise en scène. Le tribunal tient séance extraordinaire dans la ci-devant cathédrale transformée en temple de la Raison : on condamne à mort tous ensemble six religieux récollets, deux carmes déchaussés, trois prêtres séculiers, cinq religieuses. En deux heures, tout est expédié ; et incontinent le cortège s'achemine de l'église vers la place des exécutions, tandis que prêtres et religieuses, entassés sur la charrette, chantent les vêpres des morts.
C'est dans Arras, dans tout le département, la stupeur. Encore un peu, et il n'y aura plus de populace pour acclamer les tueries. En hâte, les cadavres sont transportés au cimet'ère, qu'on parle d'agrandir. Dans les maisons fermées on compte en tremblant les morts. Une seule famille d'Arras, la farsille Lallart, a perdu par la guillotine dix de ses membres
0) 30 juin 1794.
et quatre ont expiré dans les prisons. Quel est le nombre de ceux qui ont péri sur l'échafaud ? On murmure tout bas des chiffres. Les précisions viendront plus tard, et l'on saura que la sanglante dictature a coûté, tant à Arras qu'à Cambrai, cinq cent trente-neuf victimes ; la part des prêtres est de quarante et un, part considérable, si l'on songe que le plus grand nombre est en exil, a été déporté ou est en réclusion ; la part des religieuses est de quinze (1). Cependant, le 22 messidor, Lebon est rappelé. Il a eu, dit Barère à la Convention nationale, des « formes un peu acerbes ». Barère ajoute d'ailleurs en une justification presque glorifiante : « Il a déjoué tous les pièges de l'astucieuse aristocratie (2). »
En retraçant les excès de la Terreur en Artois, j'ai été amené à associer aux prêtres les fidèles de tout rang, de tout sexe, de tout âge qui, en ces temps tragiques, ont confessé leur foi.
En cette commémoration de la France chrétienne, une place à part est due aux femmes. Pendant cette période de la Révolution, elles apparaissent tout enivrées do sacrifice, toutes transportées par la sainte allégresse du martyre ; et le livre qui retracerait leurs gestes humbles et magnifiques serait l'un des plus suggestifs qui se pourraient écrire.
Avec un entier mépris du péril, elles se constituent les protectrices des prêtres. Ils sont en exil : elles s'ingénient à leur envoyer des secours. Ils sont vieux, malades, rassemblés dans les maisons de réclusion : elles sollicitent, —
(1) État dressé par M. Paris, bâtonnier de l'ordre des avocats d'Arras (Paris, Histoire de Joseph Lebon, t. II, Appendice, p. 252 et suiv.).
(2) Moniteur, t. XXI, p. 172-173.
anciennes servantes, chaisières, ouvrières, — elles sollicitent d'être enfermées avec eux pour les soigner, pour adoucir leur captivité. Ils se traînent, excédés de lassitude, sur lu route de la déportation : elles se pressent sur leurs pas, jalouses de placer un hommage partout où les persécuteurs ont mis une insulte. Ils sont encore en liberté, mais contraints de se cacher : sans souci des lois terribles, elles leur donnent asile. Ils sont traqués de toutes parts, avec des limiers de police sur leurs traces : tandis qu'ils courent à l'aventure, désespérant de leur salut, une voix les appelle, douce, rassurante et tranquille ; c'est une femme qui les a reconnus sous leur déguisement incomplet ou maladroit ; d'une voix très basse, très distincte aussi, avec un lucide sang-froid, elle indique rapidement le chemin à suivre, le péril à éviter : « Point par ici, dit-elle, il y a le comité de surveillance ; point par là non plus, il y a le poste de la garde nationale ; point davantage par la grande route, elle est infestée de clubistes. Prenez ce sentier, jetez-vous dans ce bois qui est là-bas ; attendez-y la nuit et vous serez, je l'espère, sauvé. » Ainsi parle-t-elle, et elle disparaît.
La femme chrétienne est bien en ce temps-là la gardienne du saint ministère, la dépositaire des choses sacrées.' — Le prêtre a besoin des instructions de son évêque qui a fui un peu vite et est en exil : elle se propose ; la voici qui passe de TArtois dans les Pays-Bas, de la Gascogne en Espagne, et, au risque de sa vie, rapporte les messages. — Le prêtre, traqué de refuge en refuge, ne sait où mettre en sûreté ses ornements et de quoi célébrer les mystères de l'autel : elle est là tout à point, saintement rusée pour cacher. — Cependant elle compte, recompte ce qui reste des emblèmes religieux, toute prête, si humble qu'elle soit, à devenir batailleuse pour Dieu. Un jour, en un village près de Verdun, des clubistes passent ; chemin faisant, ils se saisissent de deux statues en bois qui ornent l'église et les mutilent ; bien vite quelques femmes surviennent, les contraignent à lâcher leur T. III. 30
proie et s'enhardissent jusqu'à stipuler pour le dommage une r3ptiration pécuniaire (1). Un autre jour, en Artois, comme 1 1 Société populaire a osé s'installer dans l'église, elles déménigent les tables, les chaises, les bustes, les insignes et les jettent dans le cimetière (2). A Angoulême, il arrive qu'une st \lue très vénérée de la Vierge qui ornait la chapelle d'Obé» sine a été enlevée et transportée au temple de la Raison. Alors une pauvre femme, rassemblant toute sa vaillance, se préser.te au club pour réclamer la sainte image. Le pr( sident l'insulte, et peu s'en faut qu'elle ne paye cher sa hardies£.e. Elle ne se décourage pas, redouble d'instances, finit par obtenir la statue, la repose sur son piédestal ; et ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que la pieuse effigie est enlevée de nouveau et cette fois détruite (3).
Tous ces vaillants cœurs de femme, loin de se resserrer dans la peur, se dilatent sous le large souffle de la charité. A force de ténacité douce, elles réussissent à être bienfaisantes avec impunité. A Grenoble, en pleine Terreur, continue à fonctionner dans les prisons une confrérie qu'on appelle la confrérie de la Miséricorde. Elle se recrute dans tous les rangs, depuis les plus hauts jusqu'aux plus humbles. L'objet est d'assister les prisonniers en santé et en maladie. ,Tandis qu'autour d'elles grandit la proscription, on voit les associées, avec un zèle que rien ne rebute, distribuer les secours, plaider pour les délivrances, assurer aux détenus l'office de leurs prières. Plusieurs noms sont restés gravés dans les souvenirs des contemporains : la supérieure, Mme de Chateaudouble, la secrétaire, Mlle de Lagrée, puis une simple servante, Jeannette Billion. Le 31 juillet 1794, la confrérie
(1) Dépêche du représentant Mallarmé (Wallon, les Représentanis en mission, t. I", p. 94).
(2) Deeamecourt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. III, p. 189.
(3) Blanchet, le Clergé de la Charente pendant la Révolution, p. 298, aote.
s Ta dissoute : six mois plus tard elle sera rétablie, tant les ofïiciers municipaux — et j'emprunte ici leurs propres paroles — se sentiront touchés par les « représentations de ces filles philanthropes » (1).
Laïques et religieuses rivalisent de courage. Cruelles entre toutes ont été les épreuves des religieuses hospitalières. Elles ont tenté de soustraire. leurs malades, de se soustraire ellesmêmes à la direction des prêtres assermentés : de là avec les autorités civiles un premier conflit, et dans les services de bienfaisance une première désagrégation. Puis, les vexations croissant, elles ont dû quitter leur costume ; de là de nouveaux froissements, de nouvelles douleurs. Cependant beaucoup sont restées, à titre précaire, et à travers toutes les avanies, servant Jésus dans ses pauvres. Sur ces entrefaites, un grand trouble de conscience les a saisies : elles ont été requises de prêter le serment de libcrté-égaliîé. Bientôt ce serment, de par le décret du 9 nivôse (29 décembre 1793), Got devenu obligatoire pour toutes les religieuses, sous peine de suspicion. L'angoisse a été terrible : refuser le serment, c'est abandonner les malades ; le prêter, c'est peut-être se dimner. Beaucoup se sont abstenues; d'autros se sont soum ses ; quelques-unes jurent, puis se rétractent ; telles les sœurs hospitalières de Baugé, telles les sœurs hospitalières d ^ Laval qui, pour mieux apaiser leur conscience, font afficher leur rétractation (2). Peu à peu, et sauf de très rares e.tcepticns, les religieuses disparaissent des hôpitaux, des hospices, des orphchnats. Mais celles mêmes qui sont parties ne se croient pas dispensées de servir. En de petites maisons, rassemblées à deux ou trois, elles \'ivent pauvrement, à demi cachées. Elles ne sont pas tellement ignorées que les vieillards, les infirmes, les malades ne les connaissent. On
(1) De FRANCtiEtr, la Persécution religieuse dans le département de tl -ère, t. II, p. 465-472, et pnssim.
2) Voir sur ces incidents MEnxoc, les Serments sous la Révolution, p. 62, et PiOLiN. l'Église du Mans pendant la Révolution, t. III, p. 116.
sait ce qu'elles ont été, sœurs grises, sœurs de Saint-Joseph, sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve. Elles ont, dit-on, des remèdes secrets. On n'ignore point qu'elles sont prêtes à toute heure, aguerries contre les veilles, les soins rebutants, la contagion. On frappe à leur porte, et elles vont à tous ceux qui souffrent, amis ou ennemis.
Quand les saintes femmes — laïques ou religieuses — ne peuvent plus servir autrement, elles jugent qu'un suprême office leur incombe, celui de préparer pour les âges suivants les actes des martyrs. Lorsque les confesseurs sont traduit-s devant les tribunaux, deux ou trois d'entre elles s'insinuent jusque dans l'enceinte ; toutes pénétrées d'horreur et de respect, elles notent les dernières paroles. Après la consommation du sacrifice, on les voit qui se glissent jusqu'à l'échafaud et recuoillint avec des linges le sang des suppliciés. Quand les corps sont conduits au cimetière, ce sont elles aussi qui suivent, désolées et intrépides, le funèbre convoi : à Grenoble, plusieurs des dames associées de la Miséricorde escortent jusqu'au lieu de la sépulture la dépouille du prêtre Révenaz mort martyr (1) ; au Puy, tout un cortège de femmes accompagne, le chapelet à la main, les restes des prêtres du Grail et Gérentes que le bourreau vient d'immoler (2). Le même souci de conservation pieuse s'applique à rassembler, comme autant de reliques, tout ce qu'ont laissé les martyrs : images, médailles, feuillets de bréviaire, crucifix. Et les prescripteurs s'irritent de cette piété factieuse. Au Puy, la Société populaire requiert la municipalité de jeter bien vite du sable sur la place du Marioiiret pour absorber le sang qui jaillit des exécutions. A Montpellier, à Rennes, à Alençon, ailleurs encore, il arrive que les jugements ordonnent de brûler au pied de l'échafaud
(1) De Fbancueu, la Persécution religieuse dans le département de l Isère, t. II, p. 201.
(2) Registre de la Société populaire du Puy, 1" ventôse an II (Péala, Conférences sur les martyrs de la Révolution dans le diocèse du Puy, p. 128).
APOSTATS r:T CONFESSEURS 469
les chapelets, les cocardes, les sacrés cœurs, « tous les ustensiles du fanatisme (1) ^
Les colères jacobines se borneront-elles à prescrire ces destructions? Dans les rapports officiels s'accumule contre les femmes fanatiques, tout ce que la langue française fournit d'injures. On ne sait comment flétrir assez les « inciviques bigotes », les « dévotes venimeuses », les « hideuses complices de la comédie papale ». On dit de l'une : « Je n'ai jamais vu d'effronterie pareille à la sienne ; » de l'autre : « Elle a fait de sa demeure l'asile des réfractaires ; » d'une troisième : « Elle est le centre de tous les complots. » Mais comment punira-t-on ces révoltées, à la fois audacieuses et tranquilles, qui s'obstinent en leur rôle de servantes de la foi?
Contre elles le décret du 17 septembre 1793 fournit un premier moyen de répression. On les déclare suspectes : à ce titre, tantôt on les enferme dans les maisons de détention, tantôt on les interne en leur domicile ; et de la sorte on se garde de leurs menées. En quelques provinces, l'Alsace, la Bretagne, la Franche-Comté, le Velay, les listes de suspicion sont très suggestives : en beaucoup de communes, on y voit figurer bien plus de femmes que d'hommes.
Bientôt le châtiment semble trop doux et les « inciviques bigotes » — ainsi les nomme-t-on — sont tramées devant les tribunaux. Quelles dispositions y trouveront-elles? D'abord la jurisprudence flotte un peu ; un reste d'humanité hésite à associer aux prêtres celles qui les ont reçus ou qui ont favorisé la célébration des rites catholiques; ce n'est que par gradations que les juges descendent jusqu'aux extrêmes rigueurs.
A Montpellier, le 18 octobre 1793, neuf femmes, la plupart
(1) Voir PÉAIiA, Conférences sur les martyrs de la Résolution dans le diocèse du Puy, p. 128. — Wallon, les Représentants en mission, t. II, p. 442 et 445. — Archii>es nationales, BB^, carton 12. — SciOUT, Histoire delà Constitution civile du clergé, t. IV, p. 232.
anciennes religieuses, sont accusées d'avoir recelé l'abbé Albran qui leur disait la messe (1) : l'intention criminGÎlo est écartée, et les prévenues sont acquittées, quoique gardées en détention par mesure de sûreté générale. A Paii?, le 29 octobre, une religieuse qui a fourni un asile à l'abl : Saulnier n'est condamnée qu'à six années de réclusion, i l dans l'impitoyable rigueur du temps, cette sévérité paraît clémence. Souvent les magistrats s'amnistient d'être humains en infligeant à celles qu'ils épargnent des pénalités humiliantes, par exemple l'exposition au poteau. D'autres fois, les juges, en sauvant les vies, se dédommagent par des raffinements cruels : à Montpellier, le tribunal, en condamnant à mort un admirable prêtre, l'abbé Michel, décide que les femmes qui Tont recueilli ou qui ont assisté à sa messe seront placées au pied de l'échafaud et assisteront à l'exécution. L'ordre barbare s'accomplit, mais pour la confusion future des persécuteurs ; car les pauvres femmes — quelques-unes toutes jeunes — vivront longtemps encore, et jusque dans leur vieillesse, elles raconteront ce qu'elles ont subi, elles rapporteront ce qu'elles ont vu (2).
L'habitude des rigueurs amortit les scrupules et peu à peu les eiïace. Le l^'" nivôse an II (21 décembre 1793), devant le tribunal révolutionnaire de Paris, comparaît une ancienne religieuse, Anne Poulain, avec sa servante Marguerite Bernard. L'une et l'autre sont accusées d'être les comphces du jésuite d'Hcrvillé et de l'avoir gardé chez elles. Dans son réquisitoire, Fouquier-Tinville rassemble avec un art sinistre tous les délits connexes : Anne Poulain est animée, dit-il, du « fanatisme le plus invétéré «; elle s'est prononcée contre le serment ecclésiastique ; elle a fait de sa maison un repaire de contre-révolutionnaires. Sous l'exhortation véhémente, le tribunal se dépouille des dernières
(1) Wallon', les Représentants en mission, t. Il, p. 436.
(2) Actes des martyrs qui ont consommé leur sacrifice à Montpellier pendant la Révolution, Montpellier, 1822, p. i^\l.
MA
pudeurs. En même temps que le jésuite d'Hervillé, Anne Poulain est condamnée à mourir, et avec elle la pauvre servante qui n'a été qu'un instrument (1).
Après avoir touché le fond des rigueurs, il semble que 'es juges se reprennent de pitié. Quelques jours plus tard, une veuve et une jeune fille qui ont assisté à la messe de l'abbé Vancleenputte et qui ont été associées à tous les actes de son ministère, sont, malgré leurs aveux très nets, acquittées l'une et l'autre (2). Qu'on ne se rassure point. De nouveau l'inhumanité l'emporte ; et le 13 nivôse (3), une femme est punie de mort pour avoir reçu un prêtre et avoir en outre gardé chez elle des écrits factieux (4). Cependant le 21 pluviôse (5), huit religieuses — sept carmélites et une visitandine — comparaissent devant le tribunal. Ce sont de pauvres filles qui, après la dissolution de leur ordre, ont vécu ensemble, à demi cachées, rue Cassette, puis rue Neuve- Saint-Étienne. Elles ont, dit le réquisitoire, refusé avec obstination de prêter le serment liberté-égalité; elles ont eu commerce avec les prêtres réfractaires ; enfin on a saisi chez elles une brochure fanatique. Très noblement elles confessent leur foi. A l'audience, les juges les pressent de prêter serment. Les assistants, les avocats, les gendarmes euxmêmes leur suggèrent le même conseil : « A ce prix, leur disent-ils, vous serez libres. » Elles refusent, martyres déjà par la foi et par le désir. Devant l'immolation, Dumas, la féroce Dumas lui-même, se trouble. Il pose au jury la (juestion d'intention criminelle, et la réponse négative permet de substituer la déportation à la mort (6).
Ainsi alternent les sévérités monstrueuses et les ressauts
(1) Archù'es nationales, W, 303, registre 345.
(2) Ibid., W, 306. registre 374.
(3) 2 janvier 1794.
(4) Archives nationales, W, 306, registre 377,
(5) 9 février 1794.
(6) Archives nationales, W, 321, registre 491. — Voir aussi le récit de la sœur Vitasse (Archives nationales, série W, 175, pièce 33).
4Tâ HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
c'e compassion. Assez nombreuses sont à Lyon les exécutions de femmes : pourtant, devant l'affreuse Commission révolutionnaire, il arrive que des clarisses, des carmélites, trouvent grâce et sont acquittées. A Angers, quatrevingt-quatorze religieuses qui s'attendent à périr ne sont condamnées qu'à la déportation : « En refusant le serment ■ elles se sont rendues, disent les juges, indignes d'habiter le « sol de la liberté (1). » Le temps s'écoule. Visiblement les magistrats se repentent, non de leurs rigueurs, mais de leur pitié. Je note, à Paris, le 7 ventôse, le supplice de deux pauvres filles, les demoiselles Barberon (2), et dans les Landes, le 19 germinal, la condamnation à mort d'une jeune boulangère, Jeanne Mouscardès (3). Cependant, à l'autre extrémité de la France, à Arras, on compte, parmi les victimes de Lebon, cent vingt-trois femmes, la plupart victimes de leur foi (4).
De même qu'on apprend la guerre en faisant la guerre on apprend l'Évangile en luttant pour l'Évangile. En toutes ces créatures faibles, souvent ignorantes, parfois même grossières, s'accumule jour par jour le prix surnaturel de la souffrance. Ce n'est point qu'on ne puisse surprendre des anxiétés, des crises d'effroi. Parmi les détenues, beaucoup sont jeunes, ont aspiré à être heureuses et ce n'est pas sans déchirement qu'elles voient fuir les rivages de la vie. Même chez les religieuses, il y a des instants de faiblesse, des tremblements de la chair. L'une des carmélites de la rue Neuve-Saint-Étienne, sœur Vitasse, a raconté qu'en montant de la Conciergerie au tribunal, ses genoux tremblaient, (i II me semblait, dit-elle, que je ne voyais plus rien, et je
(1) Jugement du 3 floréal an II.
(2) Archives nationales, W, 329, registre 548.
(3) Ibid., BB', carton 11. — Berriat-Saint-Pbii, la Justice révolutionnaire, t. I®^ p. 315.
(4) État dressé par M. Paris [Histoire de Joseph Lebon, t. II, Appendice, p. 352 et suiv.).
APOSTATS Eï CONFESSEURS 473
priais Dieu d'avoir pitié de moi (1). » A l'audience, les pauvres filles ont des troubles, des effarements. L'une d'elles, interrogée par Dumas, répond : « Non, mon père, » comme elle eût fait à son confesseur. Mais à l'heure décisive, les voici qui se ressaisissent par courage naturel et grâce de Dieu. « J'aime tendrement ma patrie, déclare une des carmélites, sœur Thérèse ; mais je suis chrétienne, catholique et religieuse. » — « Pourquoi avez- vous refusé de prêter le serment liberté-égalité? demande le président. — Parce qu'il est contraire à ma conscience. » Et comme il y a huit accusées, huit fois dans la salle la même réponse se répète. — Jusqu'au 22 prairial, il y a d'ordinaire un simulacre d'instruction, et les réponses, réponse des religieuses, réponse des laïques, sont inscrites en des documents qui subsistent encore. Plusieurs de ces interrogatoires sont dignes des actes des martyrs. « Connais-tu ce prêtre, demande le juge enquêteur? — Oui. — As-tu assisté à sa messe? — Oui. — T'es-tu confessée à lui? — Oui. — Tu partages donc les erreurs de son fanatisme? — Oui. — Avait-il ta confiance et toi la sienne? — Oui (2). » — On pourrait faire le tour de la France chrétienne en cueillant de tous côtés à pleines gerbes les fleurs de l'héroïsme sacré. Entre toutes les paroles, je cherche la plus sublime. Peut-être est-ce celle qui est tombée des lèvres, non d'une religieuse, non d'une femme de haut rang, mais d'une simple paysanne du Languedoc, humble entre les plus humbles. Cette femme qu'on appelait Madeleine Coste avait partagé avec un prêtre de Montpellier, l'abbé Bernadou, proscrit et traqué, ce que chez elle elle avait de pain, ce qu'elle avait de place en sa chaumière. Elle fut avec son hôte traînée devant les juges. La sentence capitale la troubla, non par effroi de la mort, mais par l'indignité où elle se jugeait du martyre. La nuit qui précéda l'exécution,
(1) Récit de la sœur Vitasse (Archives nationales, série W, 175, pièce 33)^
(2) Interrogatoire de la veuve Leroy, de Françoise Mort, 4 nivôse.
on l'entendit, vers deux heures, se lever pour prier ; elle se mit à genoux : « Mon Dieu, dit-elle, je vous remercie, je vous remercie. » Et elle ajouta, comme pour se prémunir contre l'orgueil : « Jamais je n'eusse espéré, mon Dieu, que j'aurais la gloire de mourir pour vous (1). »
C'est ainsi qu'un traverse les mois les plus sinistres de la Terreur, ces mois de germinal, de floréal, aux consonances harmonieuses inventées par le pauvre Fabre d'Églantine déjà mort. Cependant la quinzaine pascale a commencé. Les samtes femme.-?, les unes encore libres, les autres déjà en prison, se pénètrent des prières de l'Eglise. Le chemin montant de leurs infortunes leur parait doux par la pensée de l'autre montagne que jadis Jésus a gravie ; et il leur semble entendre, adressées à elles-mêmes, les paroles par lesquelles le Christ a consolé les filles de Jérusalem. Le jour de Pâques se lève. Nul son de cloche ; sur les voies publiques, nul signe de fête ou de joie ; bien au contraire, une police jalouse qui note les boutiques fermées ou les habits endimanchés. Dans Paris, nulle animation, hormis aux abords du Palais de Justice : là-bas c'est grande séance pour Fouquier-Tinvdle qui se réjouit — et c'est sa solennité pascale — d'immoler dans quelques heures vingt et un membres des anciens parlements de Paris et de Toulouse. Pourtant les pieuses servantes de Jésus — sans prêtre, seules avec elles-mêmes et avec Dieu — cherchent l'Évangile du jour. Donc les voici qui lisent le texte sacré : Marthe et Marie se sont rendues dès l'aube au tombeau du Sauveur. Un ange est posé, tout éclatant de blancheur, sur le sépulcre vide. Ne craignez rien, dit-il aux deux femmes; Jésus est ressuscité, il vous rejoindra en Galilée. — Et celles qui, à dix-huit siècles d'intervalle, recueillent les divines paroles, y retrouvent l'image de leur condition présente. Les ténèbres se sont épaissies comme sur le mont du Calvaire au dernier soupir
(1) Actes de» martyr» gui ont consommé leur sacrifice à Montpellier, p. 31.
du Sauveur. Jésus semble au tombeau et le christianisme tvec lui. Mais au jour marqué, l'ange apparaîtra, tout vêtu de blanc, tout radieux comme celui de l'Évangile. 11 lèvera de nouveau la pierre du sépulcre. Et de nouveau le Christ se montrera comme jadis à ses disciples, arbitre de justice ■t plus encore ministre de pardon. Ainsi apparaît aux pieuses femmes, saintes et obscures méditantes toutes soulevées par la foi, la clarté radieuse. Et à voix' basse, mais d'une voix qui réjouit les anges, avec un espoir plus robuste [ue toutes les épreuves, elles chantent dans l'allégresse de leur cœur l'éternel Alléluia.