‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 10 sur 47 · TOUE H · texte numérisé non relu

TOUE H

minait en soumettant les arrêtés au jugement de l'Assera' blée. Quant à lui, s'effondrant dans l'irresponsabilité, il se refusait à condamner ou à absoudre. Il ne frappait point les prêtres ; mais fermant les yeux pour ne voir ni la liberté, ni la loi, ni la justice, lâchement il les livrait.

Il les livrait à qui brûlait de les proscrire. Le roi avait apposé son veto sur la loi du 29 novembre; on forgerait, avec un surcroît de rigueurs, une nouvelle loi. Comme Roland venait d'achever, Merlin de Thionville se leva de son banc. Il accusa les anciens ministres et leur excès de tolérantisme. « Je demande, dit-il, que les prêtres perturbateurs soient chargés sur des vaisseaux et transportés en Amérique. » A MerHn succéda Vergniaud, plus contenu, non moins impitoyable. Un comité, bientôt appelé Comité des Douze, avait été créé pour enquêter sur les troubles du royaume et en chercher les remèdes. Vergniaud proposa que ce comité établît le principe de la déportation.

Les jours suivants furent remplis par les bruits de la guerre qui commençait. Une idée terrible s'affermissait, celle que l'ennemi avait à l'intérieur des comphces, qu'au premier rang de ces complices se trouvaient les aristocrates, les chefs militaires et surtout les prêtres : de là, dans les bas-fonds démagogiques, de sinistres visions de sang. On vit alors un remarquable exemple de l'action directe populaire. Le 28 avril, quelques bataillons, s'étan.t avancés vers Tournai, se dispersèrent au contact des Autrichiens et se rejetèrent en désordre dans Lille. Dans la furie de la défaite, dans l'effarement de la peur, le général Théobald Dillon fut dénoncé comme traître et massacré. Puis la populace saisit

au hasard un prêtre qu'on appelait l'abbé Saladin, curé de Saint e-iMarie-Madcleine, le taillada d'un coup de sabre, l'abattit d'une balle de pistolet, le pendit tout sanglant à un réverbère, et ainsi se compléta l'holocauste.

Pcndantco temps lâCommissiondes DouzedéV\hcra\t. Ayant mis à point l'œuvre de proscription, elle choisit pour organe Français de Nantes. Le 5 mai, il lut son rapport à l' Assemblée.

J'éprouve une vraie répulsion à analyser ce document, tant est fatigante la redite des mêmes amplifications calomnieuses! Français de Nantes parvint à dépasser ses devanciers. Il commença par des paroles très douces. « Toute rigueur, dit-il, que la chose pubhque ne commande pas est une barbarie dans un État arbitraire ; elle est une infamie chez un peuple libre. » S'étant mis en règle avec les hommes sensibles, le rapporteur marqua ceux envers qui les rigueurs pouvaient s'exercer sans scrupule. 11 dénonça deux ennemis de la chose publique : le prêtre, le soldat. « Le despotisme en tout pays, s'écria-t-il, s'est toujours appuyé sur deux choses : une Église, une armée. « Ainsi parla Français de Nantes, qui deviendrait plus tard comte de l'Empire. Les prêtres étaient à l'ordre du jour. Ce fut sur eux qu'il piétina.

Il affirma que le clergé tentait de renaître comme corps et de désorganiser les institutions nouvelles. Sa pensée se traduisit en une métaphore hardie : c La vieille corporation, dit-il, est toujours debout, ayant un pied appuyé sur le Vatican ; et l'autre qui se dérobe à la vue semble appuyé sur les marches d'un grand trône. » Les moyens de répression suffisaient-ils? Le rapporteur estimait à quinze ou vingt mille le nombre des prêtres réfractaires. C'étaient autant d'agents pour le refus de l'impôt, autant d'auxiliaires pour la contre-révolution et pour l'étranger. On supputait que tous ensemble ils pouvaient fanatiser un million d'êtres humains, « y compris les femmes, les enfants » et, ajoutait

Français de Nantes, « les imbéciles, imbéciles par art et imbéciles par destination ». Cependant ces femmes, ces enfants, ces imbéciles devenaient tout à coup, aux yeux du rapporteur, très redoutables, si redoutables que les lois communes semblaient impuissantes à les contenir : de là l'idée d'un pouvoir de police attribué aux autorités administratives sur tous les dissidents. La lecture se continuait avec un curieux mélange d'effusions sentimentales, de réminiscences antiques, d'invectives furieuses. « Nous devons, disait Français de Nantes, nous occuper de rendre au peuple la paix domestique... Cette paix et ce bonhem^ se sont exilés des villages du jour où le fanatisme y est entré. J'ai vu dans les campagnes les liens les plus sacrés rompus, les flambeaux d'hyménée ne jeter plus qu'une lueur pâle et sombre ou se changer en torches des furies ; le squelette hideux de la superstition s'asseoir jusque dans la couche nuptiale, se placer entre la nature et les époux, et arrêter le plus impérieux des penchants ; le fils repoussé du sein de sa mère parce qu'il s'est consacré au service d'une autre mère non moins tendre, la patrie; les jeunes gens hésitant entre leur cœur et la superstition, ne sachant plus sur quel autel faire bénir une union désirée, ni quel est le Dieu qui les appelle ou le Dieu qui les repousse... 0 Rome! es-tu contente? Te faut-il encore de plus grands maux et de plus grandes discordes? Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les soirs des holocaustes nouveaux? Reprends, reprends ta funeste miUce... Partez, artisans de discorde, le sol de la liberté est fatigué de vous porter. » Le rapport s'achevait en un désordre incompréhensible où se mêlaient le Mont Aventin, le réchaud de Scévola, les écueils de Sicile, les séductions d'Eucharis (1). L'auditoire se pâmait d'aise; on applaudit plus de trente fois. Cette rhétorique malfaisante permettait de tout craindre. On fut presque tenté de rendre

(1) V. Moniteur, t. XII, p. 304 et suiv., v. aussi p. 229 et suiv.

grâces, en constatant que le décret proposé se bornait à prescrire que tout ecclésiastique insermenté, s'il était dénoncé par vingt citoyens actifs, fût interné au chef-lieu du département.

Contre le projet, les Montagnards et avec eux les Girondins formulaient une objection : ils le trouvaient trop doux. Un mot avait retenti, celui de déportation. A ce mot avaient tressailli de joie toutes les âmes de proscripteurs.

Il fallait transformer le décret en y introduisant la redoutable aggravation. Dans l'intervalle entre la lecture du rapport et l'ouverture des débats, rien ne fut négligé de ce qui exciterait les esprits. Du département du Nord des dénonciations arrivèrent, signalant les prédications des non-conformistes. De Toulouse une pétition survint ; elle émanait des volontaires qui allaient partir pour l'armée ; ils demandaient comme une grâce qu'avant de s'éloigner, ils pussent voir les fanatiques contenus et châtiés. Qui transmit la requête à l'Assemblée? Roland lui-même, décidément déserteur de la liberté. Le 12 mai, Basire, montant à la tribune, annonça que le Comité avait reçu plus de cent cinquante lettres contre les prêtres insermentés ; puis il conclut que sans délai la discussion s'engageât.

Elle s'ouvrit le lendemain. Merlin, Lejosne, d'autres avec eux clamèrent de nouveau la déportation. Cette fois encore, ils eurent pour auxiliaire Vergniaud.

Il parut à la tribune une première fois le 13 mai ; il y remonta le 16. Il commença par aflîrmer que le serment ne pouvait être contraire à la conscience; car la conscience ne pouvait être blessée par une promesse de fidélité aux lois. Ainsi parla-t-il, rappelant que la Constitution protégeait la liberté des opinions religieuses, et omettant, soit par hasard, soit à dessein, toute allusion à la Constitution civile. Au refus de serment le législateur avait le droit d'attacher une sanction pénale. Cette sanction pénale, ce serait la privation de tout traitement ou pension. A cette déchéance

un autre châtiment ne se joindrait-il pas? C'est alors que Vergniaud redit le mot attendu, celui de la déportation. II l'appliquait aux prêtres insermentés, meiis seulement dans le cas de troubles religieux se renouvelant deux fois dans la même commune. Quel serait le mode d'exécution de la peine? Serait-ce le simple exil hors du royaume? Serait-ce la transportation en quelque terre éloignée? Vergniaud, tout en s'excusant de la mansuétude, se prononçait pour le simple bannissement.

Telle était l'attaque. Quelle serait la défense? Au mois de novembre, le premier projet de proscription avait suscité de nombreux contre-projets. L'effort ne se renouvela pas. Pourtant, comme Vergniaud venait de quitter la tribune, un prêtre y monta et y développa une idée déjà effleurée six mois auparavant, mais fort nouvelle encore, celle de la séparation entre les Eglises et l'État.

Ce prêtre s'appelait De ]\Io\\ Il était curé assermenté de la paroisse Saint-Laurent, curé bien suspect d'ailleurs, car les journaux révolutionnaires louaient son indifférence toute philosophique (1). « De toutes les corporations, dit-il, la plus redoutable est celle du clergé. La nation l'a senti ; en conséquence, elle a désorganisé cet ancien colosse qui pesait sur l'empire. Mais des débris de cette idole antique, nous avons vu se composer une statue nouvelle, qui a trouvé moyen de se faire déifier sous le nom de clergé constitutionnel. » En toute bouche, ce langage eût paru hardi. Sur les lèvres d'un prêtre, et d'un prêtre assermenté, quelle n'était pas l'audace ! L'orateur ne voulait pas plus de la corporation qu'on venait de créer que de celle qu'on venait d'abolir. De la Constitution civile qui établissait une religion dominante dans l'empire, il appelait à la Constitution générale qui consacrait l'entière hberté. L'œuvre religieuse des Constituants avait paru jusqu'ici chose intangible. Réso-

(1) V. les Révolutions de Paris, a» 135.

lument, l'abbé De Mo.v brisait le fétiche. « Toute cette Constitution du clergé, dite civile, forme un chapitre entier de lois hétérogènes ou, pour mieux dire, anticonstitutionnelles, enchâssées on ne sait pourquoi dans le code de nos lois. » Inouïe était l'ù-révérence. Ce qui suivit révéla une pensée iniépendante jusqu'à ne rien craindre, peut-être aussi jusqu'à ne rien croire. « Autrefois, on poursuivait comme hérétique ou du moins comme schismatique quiconque refusait de communiquer avec le clergé romain ; aujourd'hui, celui qui refuse de reconnaître le clergé constitutionnel est suspecté, noté d'incivisme, d'aristocratie. » D'où l'abbé De Moy concluait que la loi nouvelle n'avait fait que substituer une excommunication à une autre. « Hâtez-vous, continua-t-il, d'effacer de votre code ce chapitre de cléricature et de théocratie. » En entendant flétrir la théocratie, les gens des tribunes, qui depuis longtemps avaient cessé de comprendre, reconnurent un mot des clubs et applaudirent bruyamment. Tout à coup ils se ravisèrent en remarquant les attitudes désespérées des prêtres, des évoques assermentés. Pontard, évêque de Périgueux, l'ancien oratorien Ichon, d'autres encore, s'agitaient tout éperdus. Sans souci des murmui'es qui se mêlaient aux approbations, l'abbé s'achemina vers la conclusion. Ses vues condensées en huit articles étaient aussi hardies que son discours lui-même. Aux termes de son projet, les fidèles choisiraient ou éliraient à leur guise les ministres de leur culte ; et ceux-ci entreraient de suite en charge, à la seule condition de prévenir les olHciers municipaux. Les traitements des pasteurs nommés à l'avenir ne feraient plus partie de la dette nationale, ce qui équivalait à une extinction progressive du budget des cultes. Tout serment civique ou autre serait, pour l'avenir, aboli. Tout prêtre qui prêcherait des maximes anticonstitutionnelles serait banni du royaume à perpétuité.

Ayant lu sa motion, l'abbé De Moy s'assit, au milieu de

l'Assemblée perplexe, comprenant mal et toute troublée. Le clergé constitutionnel était indigné. A gauche, bien des formules avaient paru à souhait : ne plus payer les prêtres, les replonger, dépouillés de leurs privilèges, dans la masse des citoyens, quel rêve et aussi quel succès ! Pourtant, l'abrogation du serment enlèverait le prétexte pour atteindre les victimes, et, à cette perspective de la proie échappée, le plaisir se mêlait de mécompte. A droite et au centre, le scandale était extrême à la pensée du budget des cultes aboli, et cette suppression, même progressive, semblait atteinte mortelle à la probité publique ; puis la grandeur de la nouveauté laissait les esprits tout désemparés. Dans l'Assemblée, l'abbé De Moy ne recueillit que deux approbations publiques : parmi les Girondins, Ducos, homme jeune, ardent, mais d'esprit très ouvert et de pensée très personnelle; parmi les Feuillants, Ramond, Celui-ci demanda que les prêtres fussent rayés de la liste des fonctionnaires publics, qu'on établît dans l'empire, avec la suppression du serment, la tolérance universelle, et qu'un projet où se condenseraient ces principes fût rédigé par le comité de législation.

Toute cette discussion ne se poursuivait pas sans quelques intermèdes assez suggestifs. Le 12 mai, l'abbé Aubert, premier vicaire de Sainte-Marguerite, se présenta à la barre, accompagné de son épouse, de son beau-père et de quelques parents. Il avait usé, dit-il, « du droit imprescriptible restitué par l'immortelle Constitution et, pour réparer tous les maux causés par le célibat des prêtres, s'était associé une compagne honnête et vertueuse ». Ayant parlé de la sorte, il déposa sur le bureau, à titre d'offrande nationale, 200 livres en assignats, sept livres et un sou en numéraire, et fut admis aux honneurs de la séance (1). Deux jours plus tard, ce fut le tour d'un prêtre du Havre, le curé de Saint- François : la scène fut pareille, quoique avec une générosité

(1) Archives parlementaires, t. XLIII, p. 266.

un peu moindre et qui ne dépassa pas cinquante livres (1). Du dehors, une pression continue s'exerçait sur l'Assemblée, venant tantôt des sociétés populaires, tantôt des journaux. Aux Jacobins, Chabot exprima le vœu qu'on expulsât du territoire tous ceux qui ne reconnaîtraient pas la souveraineté de la nation (2) ; puis le boucher Legendre, devançant Carrier, demanda, en une boutade sinistre, qu'on chargeât les prêtres sur des bâtiments semblables à ceux qui déchargeaient les immondices, qu'ils fussent envoyés de la sorte en pleine mer, et qu'ils fussent submergés, s'il le fallait (3) ; le 20 mai, au même club, Varlet proposa, sur un ton de plaisanterie féroce, qu'on rachetât les prisonniers des pirates barbaresques, à raison de deux prêtres pour un captif (4). La presse répétait les mômes déclamations atroces. Les Révolutions de Paris exhumaient un règlement du quatorzième siècle, soumettant à la réclusion les prostituées d'Avignon, et insinuaient qu'on l'appliquât aux prêtres : ils seraient renfermés dans leurs sanctuaires, recevraient deux fois par jour leur nourriture par un tour, ne pourraient se montrer au dehors sous peine de fustigation. « C'est dans cette retraite, disait le journal, qu'ils pourront, tout à leur aise et sans distractions, prêcher, confesser, messer, exorciser même les citoyens qui voudront tâter des choses saintes (5). » A l'Assemblée, quelques députés ne rougissaient pas de se mettre à l'unisson de ce langage : « Je demande, disait le 24 mai Lecointre-Puyraveau, que les prêtres réfractaires soient déclarés hors la loi, c'est-à-dire que la loi, dans aucun cas, ne leur accorde protection. »

Telle était l'ardeur de proscrire. Décidément, le projet

(1) Archives parlementaires, f. XLIH, p. 321.

(2) AULARD, la Société des Jacobins, t. III, p. 579.

(3) Séance de la Société des Jacobins, 15 mai 1 192. {Journal des Débats et de la Correspondance de la Société séant aux Jacobins, n° 194.)

(4) Société des J «cobins, séance du 20 mai 1792. {AvuiBV, la Société des Jacobins, t. III, p. 595.)

(5) Révolution de Paris, t. XII. n» 149.

de Français de Nantes n'avait de féroce que les considérants, et il fallait y ajouter un dispositif moins débonnaire. Seulement, entre plusieurs iniquités, on ne savait laquelle préférer. On se débattait en cette recherche quand, à la séance du 24 mai, on vit se diriger vers la tribune un député de la Loire- Inférieure qu'on appelait Benoiston. Par lui, une motion fut déposée qui, avec une brièveté péremptoire, réglait de toutes pièces le sort des prêtres. Aux termes de ce projet, les ecclésiastiques insermentés seraient déportés hors du royaume, à la seule condition qu'ils fussent dénoncés par vingt citoyens actifs de leur commune et que la plainte fût jugée fondée par la directoire du district. Quiconque n'obéirait point serait transféré de brigade en brigade jusqu'aux frontières.

La motion avait cette simplicité commandante qui charme les démocraties et cette âpre rigueur qui ravit les sectaires. De plus, elle consacrait la faculté de dénonciation et élevait à l'état de fonction publique le métier de délateur. Benoiston, homme inconnu, avait mesuré le niveau de ses collègues, s'était mis juste à leur taille, ni plus haut, ni plus bas. Il reçut incontinent sa récompense. L'Assemblée jugea si fort à son gré sa façon de proscrire qu'elle n'en voulut plus d'autre, et que tout le reste se trouva virtuellement écarté.

Benoiston était obscur. Son projet eut un parrain illustre, Guadet. Il intervint à la fin des débats, tout de même que Vergniaud avait paru au début. L'un des Feuillants, Girardin, venait de flétrir l'excès d'arbitraire ; il venait de rappeler que, sur la liberté individuelle, il appartenait aux tribunaux seuls de décider. C'est à ce moment que Guadet gravit la tribune. De sa manière la plus ardente, la plus perfide aussi, il écarta le recours à la justice. « Les délits reprochés aux prêtres, dit-il très artificieusement, sont commis dans le silence, dans le secret, à l'ombre du confessionnal et ne laissent pas de trace pour asseoir un jugement, » Il invoqua la sécurité publique : « Si la Constitution s'oppo-

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sait à la motion proposée, il faudrait choisir entre la Constitution et la perte de l'État. » Au décret Guadet donna son vrai nom : il l'appela une mesure de sûreté et de police générale. Et ce langage fut salué par les applaudissements de ceux qui se vantaient d'avoir abattu le despotisme.

Il y eut bien encore un essai de résistance. Comme Guadet finissait, Matliieu Dumas, Jaucourt, Hua se disputèrent la parole. Ramond eut l'honneur de la suprême protestation. Il la fit brève, avec une indignation contenue qui rendait éloquente sa froide parole. Il afiirma la compétence des tribunaux. « En agissant comme vous le faites, dit-il, vous imitez Louis XIV signant des lettres de cachet contre les jansénistes ; vous imitez Louis XV, vous imitez tous les tyrans du monde, ennemis nés de l'ordre judiciaire... Non, le régime de la liberté ne souffre point d'exceptions. Les exceptions sont la ressource éternelle des despotes de mauvaise foi. C'est en faisant des exceptions dans le régime des lois que bientôt il n'y a plus de loi. Que les troubles pour cause de religion soient punis, mais qu'ils le soient par les juges. » A ces paroles, des applaudissements, deux fois répétés dans une partie de la salle, marquèrent ce que l'esprit de hberté gardait d'empire. Mais les Montagnards, unis aux Girondins, dominaient par la peur, et l'Assemblée consacra la théorie de Guadet.

Il restait à voter le détail des articles. A la hâte on les expédia. A sa suite, la gauche traînait les gens des centres, désolés mais tremblants, et souhaitant, eux aussi, d'aller vite ; car ils voulaient, comme on fait d'un breuvage amer, boire d'un seul trait leur lâcheté. Le projet fut en gros celui de Benoiston, c'est-à-dire la déportation hors du royaume, sur la plainte de vingt citoyens actifs et l'avis conforme du district, pour tous les prêtres fonctionnaires qui avaient refusé le serment et aussi pour tous ceux qui, n'étant pas fonctionnaires, s'étaient refusés au serment civique. Même en cas d'avis non conforme du district, la déportation serait pareil-

lement obligatoire si une enquête supplémentaire confirmait la dénonciation. En cas de trouble, il suffirait que la plainte fût signée d'un ou plusieurs citoyens. Quiconque, étant frappé de déportation, rentrerait en France, serait puni de dix années de détention (1).

Le 27 mai, tout fut achevé. Le prêtre orthodoxe, désormais à la discrétion de ses ennemis, n'aurait plus ni patrie ni demeure permanente. C'était l'arbitraire de l'ancien régime, et avec l'hypocrisie de la liberté. De l'ancien régime, par une réminiscence comique qui contrastait avec la tristesse des choses, la loi nouvelle avait même ressuscité les catégories privilégiées. La dénonciation, fondement de l'ostracisme, n'était pas à la portée de tout le monde. Elle étÊÙt le monopole des seuls citoyens actifs^ c'est-à-dire de ceux qui, à raison de leurs contributions, étaient admis au droit électoral. C'est ainsi que le privilège, signe distinctif de l'ordre ancien, se glissait dans l'ordre nouveau. La Révolution, faite pour rendre les hommes égaux, délivrait des lettres de dénonciation comme jadis on avait délivré des lettres de noblesse, et n'admettait à l'espionnage que des délateurs de qualité.

(1) V. Archives parlementaires, t. XLIV, p. 168.

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