‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 9 sur 47 · TOUE II · texte numérisé non relu

TOUE II

occupant du côté de la France ses bons frères de Prusse et d'Autriche, se flattait d'opérer avec toute liberté en Pologne; le roi de Suède, Gustave III, vrai chevalier de la contre- Révolution, ambitieux de gloire comme Catherine de conquête, et rêvant de renouveler les grandes prouesses où s'étaient, deux siècles auparavant, illustrés ses aïeux.

On se débattait en ces pensées très diverses, quand on connut l'événement de Varennes. Quiconque portait un nom de prince se sentit atteint. Décidément il fallait se sauver de l'épidémie française. A Pillnitz, en août 1791, le roi de Prusse et l'empereur se réunirent en conférence. Ils proclamèrent que la condition du roi de France était « pour tous les souverains de l'Europe un objet d'intérêt commun ». Ils arrêtèrent le dessein d'agir en un mutuel accord pour mettre Louis XVI en « état de consolider les bases d'un gouvernement monarchique convenable aux droits des souverains et au bien-être de la nation française ». Des forces seraient réunies pour assurer le but proposé. Telle fut la déclaration, dite déclaration de Pillnitz. Faut-il, suivant le mot de Mallet- Dupan, la qualifier de « comédie auguste (1) »? Elle contenait une menace, mais débonnaire à force d'être vague. Elle affirmait l'intervention, mais sans échéance fixe, en sorte qu'en annonçant l'action, elle permettait de prolonger l'inertie. Elle fut publiée, circula dans toute l'Europe, et fut grossie tout à la fois par les émigrés qui y voulaient voir un succès et par les révolutionnaires qui s'en armèrent contre la Cour.

L'Assemblée législative se réunit. En Europe, on continuait à temporiser. On vit alors une chose incroyable : ce fut la France qui, d'elle-même, précipita la crise et força les princes à l'attaquer.

Ce qui fut plus incroyable ensore, ce fut la condition de ceux par qui se décida le destin du monde. Une guerre allait

(1) MaLiLet-Dupast, Mémoires et correspondance, t. I*', p. 254.

fttre résolue qui, sauf une courte accalmie, durerait vingttrois ans. L'impulsion ne vint ni du roi ni des ministres. Elle ne vint pas, au moins au début, du Corps législatif qui se débattit tout d'abord dans l'incertitude. Elle ne vint pas du peuple lui-même qui se contenterait de suivre. La responsabilité écrasante fut assumée par quelques députés, par quelques membres du Comité diplomatique ; et parmi ces députés, le plus influent serait un homme parti de si bas qu'il semblerait que la puissance à conduire les événements fût en raison inverse des services ou de la naissance, de la vertu ou du génie.

Cet homme se nommait Brissot. Il était le fils d'un traiteur de Chartres et volontiers se faisait appeler Brissot de Warville. Pauvre et ambitieux, il avait de bonne heure demandé à sa plume sa subsistance, en attendant la renommée. La subsistance avait été médiocre et lente la renom» mée. Après de longues vicissitudes, il était parti pour Londres. Il y avait vécu parmi les libellistes qui, sous l'abri de l'Angleterre, faisaient commerce de scandale et inondaient de leurs pamphlets le continent. Promptement il avait percé à jour ses méprisables compagnons, non toutefois sans subir la contagion de leurs vices. Ces vices s'étaient collés sur lui, tellement qu'il en garderait toujours l'empreinte. Une grande curiosité d'esprit, une vie très mouvementée, des fréquentations très diverses, lui permirent de beaucoup voir. Une prodigieuse puissance de travail, une mémoire très heureuse, une remarquable faculté d'assimilation l'aidèrent à beaucoup apprendre et aussi à retenir beaucoup. Mais son esprit s'était meublé de meubles disparates. Tantôt dans une auberge ou dans un tripot, tantôt en un cabinet de lecture ou dans une halte de route, il avait recueilli des bribes, des hacl.ur^s, des fragments, en sorte qu'il savait confusémeM, avec la science mal contrôlée d'un reporter ou d'un gazetier. Cependant, en ses courses qui l'avaient conduit, non seulement en Angleterre, mais en

Suisse, en Hollande et jusqu'en Amérique, il avait reçu, lui étranger, des confidences comme on en fait à un voyageur qui passe, qu'on juge sans conséquence, et qu'on ne reverra plus. Ainsi avait-il pénétré quelques-uns des dessous de la politique générale : de là, pour les affaires extérieures, un certain aspect de compétence. Il écrivait beaucoup, se remuait beaucoup, avec plus d'ardeur que de suite et avec une ambition à la fois tenace et agitée. De sa vie intime on ne savait que des choses contradictoires : ses ennemis le disaient vénal ; ses amis le proclamaient désintéressé. Il était vindicatif et souvent se plaisait au mal ; pourtant on citait de lui des traits de bonté. A la manière de ses contemporains, ii se piquait d'être sensible, et la cause de V Emancipation des Noirs était celle qui le passionnait le plus.

1789 vint. La France fut semblable à une table de jeu, propice à tout chercheur de fortune. En Brissot, il y avait du joueur ; il jeta ses dés. Il fonda le Patriote français et recruta de nombreux lecteurs. Il s'inscrivit au Club des Jacobins où il ne parut que rarement, mais où son importance se marqua par la jalousie qu'il excita. Dès 1791, Mme Roland écrivait de lui : « Je ne désirerais à Brissot que deux adjoints dont la plume valût la sienne pour conduire l'Assemblée et la capitale (1). » Dans l'éloge, il y avait exagération. Cependant la renommée venait, presque la célébrité.

A l'Assemblée législative, Brissot fut l'un des députés de Paris. Parmi ses collègues, il eut un grand art, celui de paraître savoir ce que les autres ignoraient. Au milieu des légistes, gens de petit horizon, il se donna comme l'homme qui connaissait les intrigues de cour, les princes, les ministres, les coutumes et les aspirations des peuples ; au milieu de ces sédentaires, tout émerveillés d'être venus

(1) Lettre du 12 mai 1791. {Lettres autographes de Mme Roland à Bancal îles Issarts, p. 223.)

une fois à Paris, il fut celui qui savait les langues étrangères, qui avait beaucoup voyagé, navigué même. Que tout cet étalage fût un peu superficiel et mêlé d'imposture, plusieurs le devinèrent; mais nul n'était armé pour rectifier l'erreur ou rabattre la vanterie. Dans le parti patriote, Brissot conquit une spécialité, celle des questions diplomatiques.

Ce qu'il savait de diplomatie, il l'adapta à une sorte de droit national, qui serait l'antipode du droit traditionnel. 11 se mit à vanter la force expansive des peuples, à détailler au contraire la faiblesse des rois. Cette thèse, il l'avait déjà, comme en manière d'exercice, développée aux Jacobins (1). A l'occasion des rassemblements d'émigrés sur les frontières, il la reprit, le 20 octobre 1791, à l'Assemblée. Soit dans le comité diplomatique, soit à la tribune, tous ses efforts se concentrèrent sur une idée unique, celle de la Révolution achevée par la guerre. Le principal ai'tifice serait de pousser, à force de défis, les princes à un coup d'éclat; ce qui permettrait à la France de se dire provoquée, a Brissot, disait Mallet-Dupan, fonde l'urgence de la guerre sur les outrages dont il accable trente souverains. »

Cette politique souleva, en une portion du Club des Jacobins, une énergique réprobation. Avec une ombrageuse clairvoyance, Robespierre la dénonça. En revanche, à combien d'aspirations le programme de Brissot ne répondait-il pas? Il plut à tous ceux qui, modelant la Révolution française sur les révolutions romaines, la paraient, comme d'autant d'attributs, d'une série de rois enchaînés à son char. 11 conquit pareillement les fanatiques fêu-ouches, si épris des maximes récentes, qu'ils aspiraient à les répandre, môme par le fer et par le sang. Plusieurs jugeaient aussi que les peuples, appelés tout à coup à une vie nouvelle, ont besoin d'éliminer, fût-ce au prix d'une secousse violente, les

(1) Voir Moniteur, t. IX, p. 109.

scories, les déchets de leur vie ancienne : or quelle secousse plus violente, mais plus salutaire aussi, qu'une grande guerre où tout se fond, se mêle et se purifie ! Beaucoup d'hommes, très pacifiques par nature, écoutaient eux-mêmes avec quelque faveur les suggestions de Brissot : la Révolution, en effet, avait tellement emmêlé toutes choses que les plus habiles, ayant perdu leur fil conducteur, n'étaient pas éloignés d'accueillir une diversion quelle qu'elle fût ; ainsi deviendraient-ils aisément téméraires à force d'être embarrassés.

Aux appels de Brissot répondirent surtout dans l'Assemblée tous ces hommes éloquents, brillants autant que légers, d'esprit à la fois très cultivé et très vide, qu'on appellerait plus tard les Girondins. Avec une étourderie violente, ils s'orientèrent vers la guerre, par goût des formules grandiloquentes, par attrait des hautes aventures, par aspiration de jeunesse sensible à la gloire. Presque tous ils furent conquis, depuis le fougueux Isnard jusqu'au sage Gensonné. Ils le fment tellement que Brissot devint pour eux une sorte de chef et que, dans les journaux, on les nomma les Brissotin^.

A considérer froidement les choses, les causes matérielles de conflit étaient bien minces. Il y avait les princes « possessionnés » en Alsace qui voulaient, dans cette province, le maintien de leurs privilèges et que la France prétendait désintéresser à prix d'argent ; il y avait l'affaire de l'annexion d'Avignon (1) ; il y avait enfin les rassemblements d'émigrés aux bords du Rhin. Les deux premières questions étaient de celles qui, sauf obfitération totale du sang-froid et du sens commun, se dénouent pacifiquement. Quant aux rassemblements d'émigrés, le roi, dès le mois de décembre 1791, somma l'électeur de Trêves de les dissiper : un mois plus tard, ils étaient dispersés.

(1) La réunion avait été prononcée par décret du 14 septembre 1791.

En matière diplomatique, l'éclat de la tribune aux harangues gâte tout. Les Brissotins ne songeaient d'ailItMirs qu'à tout envenimer. Le 21 décembre, une dépêche hautaine et a^-soz maladroite partit de la chancellerie impériale : l'empereur Léopold déclarait que, si l'électeur de Trêves était attaqué, il le défendrait, et qu'il avait prescrit à cet effet des mouvements éventuels de troupes. A ce langage une grande réprobation se manifesta. Déjà, à propos d'une demande de crédits, Brissot avait multiplié les excitations belliqueuses. Le 5 janvier 1792, du haut delà tribune, Isnard traita les gouvernements étrangers comme il eût fait de simples prêtres réfractaires. Le calcul des Girondins serait d'absorber tous les conflits secondaires dans un conflit d'ordre général, et de dresser devant la France l'image de l'Europe prête à imposer le changement de la Constitution. C'est ainsi qu'ils éveilleraient une double colère, celle de la nation qui se croirait menacée, celle des princes las d'être provoqués. Le 14 janvier 1792, Gensonné, parlant au nom du comité diplomatique, laissa clairement percer ce plan de conduite. Sur les émigrés, il n'insista guère et moins encore sur les princes possessionnés ; en revanche, il détailla tous les signes de la mauvaise volonté autrichienne et s'éleva contre les armements de l'empereur Léopold : puis, il dénonça par avance tout Congrès qui aurait pour but l'intervention dans les affaires françaises. Trois jours plus tard, on entendit de nouveau Brissot, belliqueux au point de laisser échapper cette phrase : « Je n'ai qu'une crainte, c'est que nous n'ayons pas la guerre (1). » Sur ces entrefaites, on apprit que les rassemblements d'émigrés étaient dispersés. En l'état des esprits, l'heureuse nouvelle ne fut qu'importune. Dans la presse, à la tribune, les excitations continuèrent. Le 25 janvier 1792, l'Assemblée vota la résolution suivante : « Le roi sera invité à demander à l'empereur s'il entend vivre eu

(1) Discoure du 17 janvier 1792.

paix et en bonne intelligence avec la nation française, s'il renonce à tout traité ou convention dirigé contre l'indépendance et la sûreté de la nation. » Le délai imparti expirait au 1^' mars. Le silence ou toute réponse non satisfaisante serait considéré comme déclaration de guerre.

A ces témérités, Louis XVI tenta d'opposer une remontrance. Le 28 janvier, en une lettre à l'Assemblée, il observa, non sans dignité, que la conduite des négociations n'appartenait qu'à lui. Il ajouta qu'il avait, depuis quinze jom-s déjà, demandé des explications à l'empereur : « Si nous avons la guerre, continua-t-il, n'ayons à nous reprocher aucun tort qui l'ait provoquée. » Ainsi s'exprima le roi, temporisateur, mais temporisateur impuissant, car déjà la paix ne tenait qu'à un fil.

Ceux qui poussaient au conflit voulaient aussi pour eux le gouvernement. Il leur fallait pour cela introduire leurs amis jusque dans les conseils du roi et, par eux comme par des prête-noms, présider aux affaires. Contre les ministres, les avanies redoublèrent. Le plus important à frapper était Delessart, qui détenait le portefeuille des Affaires étrangères. Contre lui, les griefs étaient vagues ; tout au plus pouvait-on lui reprocher une compétence médiocre et quelques maladresses. En dépit de son innocence, sa perte fut résolue.

A l'Assemblée, le 10 mars 1792, l'intrigue éclata. La séance s'oavrit ce jour-là en un redoublement d'agitation ; car on venait d'apprendre la mort presque subite de Léopold, dont la sage patience maintenait seule la paix. Brissot gravit la tribune. Il n'avait, pour parler, aucun mandat du comité diplomatique qui avait délibéré quatre fois sur l'accusation du ministre, et ne semblait pas disposé aux poursuites (1). Mais il comptait, pour réussir, sur les passions qu'il soulèverait.

Il les souleva sans ménagement, sans souci de vérité et

(1) Déclaration de M. de Jaucourt. (Séance du 10 mars 1792.)

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de justice, en ambitieux qui guette l'heure et la saisit. II commença par dénoncer, en termes volontairement vagues, la conjuration ourdie à l'étranger contre la France. Parlant du message du 28 janvier, il qualifia de leçon déplacée la modeste lettre royale. Puis, allant droit à son but, il fondit sur sa proie. Delessart était faible et, en outre, n'était point là. Brissot pouvait, sans péril, être impitoyable. Il le fut. Le ministre avait traduit en langage adouci les sommations de l'Assemblée : il fut accusé d'avoir demandé bassement la paix. Il lui fut imputé d'avoir caché des dépèches, d'avoir substitué à l'expression de volontés précises de molles dissertations. De mots recueillis çà et là se tiraient des conclusions perfides. Delessart avait fait allusion aux alliés du roi : aigrement Brissot remarquait que la nation seule avait des alliés. L'une des dépêches parlait de la Constitution comme d'une loi acceptée avec enthousiasme par la grande majorité de la nation : ce langage même ne satisfaisait point, et l'on affectait d'y voir l'arrièrepensée d'une réserve en faveur de la minorité. Dans les communications avec le prince de Kaunitz s'étaient glissés quelques aveux, sur les troubles intérieurs ou l'indiscipline de l'armée : en ces aveux mêmes on trouvait un indice de trahison. Et c'était en effet à l'accusation de trahison que la harangue concluait.

La victime étant déchiquetée à point, Brissot s'assit. Pendant deux heures, le réquisitoire s'était prolongé, vague et terrible à la fois, avec des insinuations qui ne prouvaient rien, mais permettaient de tout supposer. Au fond, le seul tort de Delessart était d'avoir, sans grand bonheur, sans grande habileté, essayé d'adapter aux formes accoutumées de la diplomatie les volontés péremptoires de l'Assemblée. La droite avait écouté indignée. Comme on insistait pour le vote immédiat : « J'ai été six ans juge, s'écria le représentant BouUanger, et jamais je n'ai décrété si légèrement. » Becquey invoqua les scrupules du comité

m HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLUTION

diplomatique dont Brissot n'était point l'organe. Mathieu Dumas, Jaucourt, sollicitèrent une enquête. Les Girondins avaient soif de proscrire. Ils auraient plus tard de grandes et nobles heures; ce jour-là ils furent atroces. Brissot avait délayé la diffamation. Guadet siu-vint qui condensa la perfidie : « M. Delessart n'a, dit-il, qu'un moyen de faire éclater son innocence, c'est de paraître devant ses juges. Je crois parler en sa faveur en demandant contre lui le décret d' accusation. » — « Pressons-nous, dit Isnard ; pendant que nous délibérons, le ministre fuit peut-être. » Vergniaud s'était tu jusque-là. Comme le débat traînait un peu, il se leva. Sous ses coups, Delessart acheva de s'effondrer. Puis, hardiment, il porta l'accusation au-dessus du ministre et bien que n'osant déchirer encore l'inviolabilité royale, il désigna d'un geste mémorable les Tuileries. Son langage fut celui d'un factieux; mais seul il fut vrai. S'il y avait un coupable, c'était le roi. Et c'est ainsi que cette journée du 10 mars 1792 fut la première du procès de Louis XVI.

A six heures du soir, l'accusation fut votée. Ce fut le premier exemple de la justice sommaire qui atteindrait plus tard tant de victimes, y compris les Girondins. Delessart avait la capacité d'un commis; il montra dans sa disgrâce l'âme d'un serviteur fidèle. Le décret à peine rendu, Mathieu Dumas courut auprès de lui : « Fuyez, lui dit-il, vous n'avez qu'un instant ; ne comptez pas sur le roi, votre perte est certaine. » Le ministre se flatta, en restant, de couvrir son maître et de lui rendre un dernier service en dissipant la calomnie. Il gardait la candeur de croire à la protection de la loi et à l'impartialité des juges : « Je dois, répéta-t-il plusieurs fois, à mon pays, à mon roi, à moi-même, de faire éclater mon innocence (1). « Mathieu Dumas s'éloigna consterné. Deux jours plus tard, l'ancien conseiller de Louis XVI fut écroué dans la prison d'Orléans à la disposi-

{1) Souvenirs du lieutenant général Mathieu, Dumas, t. II, p. 101-102.

tion de la Haute Cour. Il n'en sortirait que six mois après pour être massacré.

Le roi, à ce qu'on assure, pleura Deiessart. L'excès des soucis ne laissait point aux larmes le loisir de couler longtemps. Le ministère constitutionnel était disloqué. A qui se confierait le malheureux Louis XVI?

II y a quelque chose de pire que d'ignorer les institutions britanniques, c'est de les connaître sans les comprendre. Le roi se dit à lui-même, ou se laissa dire qu'en Angleterre le souverain se modèle sur les évolutions parlementaires et, suivant le flux ou le reflux de l'opinion, abandonne le pouvoir aux partis les plus opposés. Se fondant sur cet exemple, Louis XVI entreprit d'excuser à ses propres yeux un appel à la faction qui venait de proscrire Deiessart. Une raison acheva de fixer la décision royale : remettre le pouvoir aux patriotes brissotins ou à leurs amis, c'était les user et peutêtre par surcroît montrer les vices de la Constitution ellemême. Dans les journaux à la solde de la cour, on trouve la trace de ce calcul ; c'est ainsi que l'inconséquence se flatta d'être habileté.

L'évolution une fois résolue, il restait à régler le choix des personnes. La matière ministrable était rare : car l«s hommes importants refusaient de se donner ; en outre, la Constitution interdisait aux membres de l'Assemblée et même aux anciens constituants l'entrée dans les conseils du roi (1). Cette interdiction obligeait les députés qui avaient renversé Deiessart à ne gouverner que par mandataires. Déjà le ministre de la guerre, Narbonne, avait été remplacé par le chevalier de Grave, homme modéré, très dévoué à ses devoirs et à la monarchie; on lui substituerait un peu plus tard Servan, militaire très hostile à la cour et tout acquis à la faction girondine. Lacoste, intelhgence d'employé, âme d'honnête homme, avait été appelé à la marine. Il

(1) Constitution des 3-14 septembre 1791, chap. ii. section IV. art. 2.

fallait pourvoir aux autres charges. Le 23 mars, en une lettre triste, désabusée, doucement voilée de reproches, Louis XVI notifia à l'Assemblée les choix imposés à sa faiblesse. « J'ai pris, dit-il, des hommes accrédités par leurs opinions populaires ; de la sorte, la malveillance n'aura plus de prétexte pour douter de mon désir sincère de concourir à la prospérité et au bonheur du pays. » Ces hommes « d'opinions populaires » étaient, pour les finances, un banquier genevois du nom de Glavière, et pour l'intérieur un ancien inspecteur des manufactures, Roland de la Platière. Pour la justice, le roi avouait modestement qu'il n'avait trouvé personne. On manderait bientôt pour cet office un avocat de Bordeaux qu'on appelait Duranthon. Dans le ministère, Roland, Glavière et plus tard Servan seraient les vrais prête-noms du parti girondin. En annonçant le 24 mars l'élévation des deux ministres de l'intérieur et des finances, le Moniteur ajoutait : « Ces messieurs font partie de la Société des amis de la Constitution (1). »

Entre tous les ministères, l'un surtout importait par la gravité des conjonctures, c'était celui des relations extérieures. Dès le 16 mars, Louis XVI avait désigné pour cette grande charge un officier général très actif, quoique d'âge déjà mûr, rompu, disait-on, à l'intrigue, d'esprit très délié avec une nuance de condottiere, c'était Dumouriez. Dumouriez, naguère investi d'un commandement en Vendée, y avait connu Gensonné et par lui se rattachait aux Girondins ; une amitié étroite l'unissait à M. de la Porte, l'intendant de la liste civile ; de là un lien avec la cour. Dans le nouveau ministère, fait à souhait pour l'abaissement royal, Dumouriez représentait l'inconnu. Que serait-il pour les Girondins qu'il courtisait, mais que déjà il inquiétait? Que serait-il poiu" le roi et pour la monarchie? Ami ou ennemi? Qui l'eût su? Dumouriez le savait-il lui-même?

(1) Moniteur, t. XI, p 712.

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Le surlendemain de son arrivée au ministère, il se rendit à

la Société des amis de la Constitution, et s'y fit embrasser par Robespierre. Ce jour-là, beaucoup de clubistes portaient des bonnets rouges ; il en prit un et s'en coiffa ; ce qui fit scandale. Cependant cet homme était de ceux qui ne servent que leur propre fortune. « Si j'étais le roi, disait-il, je me ferais jacobin pour déjouer tous les partis. »

En retraçant la crise de politique extérieure d'où surgit le ministère girondin, je n'ai pas cessé de songer aux affaires religieuses. La guerre qui va commencer et dont on vient de dire le prélude sera, par-dessus tout, guerre de propagande, guerre de la France nouvelle contre l'ancienne Europe, guerre des peuples contre les rois. A ce titre, elle exercera ses profondes répercussions sur la politique intérieure, sur le sort des catholiques eux-mêmes. Les rois que la France révolutionnaire va combattre ont, dit-on, pour alliés au dedans, les nobles, les prêtres aussi. Les nobles ne méditentils pas de s'unir à l'étranger? Les prêtres n'invoquent-ils pas Dieu pour l'ennemi? Chez les uns comme chez les autres, ne trouverait-on pas des dépôts d'armes, des écrits, des lettres, des emblèmes, des prières, qui prouveraient la complicité? De là, chez ceux qui gouvernent, de terribles soupçons ; de là, chez ceux qui bientôt rejoindront l'armée, des tentations de justice sommaire, des accès de colère crédule et violente, des fureurs de perquisitions, des envies féroces d'essayer leur fusil sur les aristocrates ou les fanatiques. Les privilégiés ont eu beau être privés de leurs privilèges ; ils en gardent la marque ; ils souffrent des prérogatives qu'ils ont perdues comme un amputé souffre du

membre qu'il n'a plus ; et ceux qui les ont brutalement rejetés dans le droit commun se réservent de les en tirer de nouveau pour les mieux proscrire. Le flux et le reflux des choses guerrières tour à tour les portera vers le rivage pour être immolés ou les ramènera vers la pleine mer pour y être roulés dans le grand tourbillon de l'oubli. En cas de succès, une magnanimité dédaigneuse les laissera peut-être vivre : en cas de défaite, d'invasion surtout, ils seront les otages bons à tuer. C'est pourquoi les événements du dehors ne peuvent être ignorés tout à fait ; car dans les temps qui vont suivre, ils seront le régulateur qui ralentira ou précipitera la persécution.

Vers la fin de mars, les nouveaux ministres se réunirent autour du roi. La simple vue de leur tâche aurait eu de quoi les épouvanter. Il y avait les négociations à conduire, la guerre à préparer, les forces militaires à accroître, la paix intérieure à sauvegarder. Il y avait à combattre le discrédit des assignats, déjà dépréciés au point de perdre environ 30 pour 100. Il y avait à conjurer la crise des subsistances, tellement aiguë en certaines régions, que le peuple d'Etampes venait d'assassiner le maire Simoneau qui avait refusé de taxer les grains. Il y avait à secourir la misère publique, si terrible que Paris comptait, à lui seul, plus de cent mille indigents (1). Le plus cruel embarras résidait moins dans les dangers eux-mêmes que dans la nécessité de concilier des choses contraires. A l'heure où la guerre prochaine exigeait une discipline raffermie, on venait d'amnistier les soldats révoltés du régiment de Châteauvieux (2), et Collot d'Herbois préparait même une fête en leur honneur. Il importait de punir dans le Languedoc les incendiaires de châteaux, dans l'Ile-de-France les pillards de grains, dans le Périgord et le Quercy les brigands organisés en bande : mais l'Assem-

(1) Assemblée législative, séance du 29 février 1792.

(2) Ibid., 31 décembre 1791.

blée venait d'amnistier dans Avignon les assassins de la Glacière, et Vergniaud lui-même s'était fait l'avocat do l'impunité (1). Il fallait imposer l'ordre : mais si les Feuillants étaient les otages des Girondins, les Girondins euxmêmes étaient les otages de la Montagne.

C'est du milieu de tous ces embarras que se dégageait le souci des rivalités confessionnelles.

Dans les affaires religieuses, les ministres girondins apportaient un esprit très nouveau.

Jusqu'ici les non-conformistes avaient eu pour adversaires, au moins pour adversaires ostensibles, des hommes jaloux de conserver la religion. Le programme n'était pas d'abolir l'Église, mais de l'affermir en la renouvelant. Les principaux auteurs de la Constitution civile, jansénistes comme Camus, gallicans comme Lanjuinais, n'avaient pas tenu un autre langage ; et dans les écrits de Durand de Maillane ou de Martineau avaient abondé les maximes édifiantes. Pendant toute l'année 1791, la même attitude officielle s'était maintenue ; et si le ministre de l'intérieur Cahier de GerviUe laissait échapper quelques boutades d'esprit fort, le garde des sceaux Duport du Tertre se montrait un constitutionnel très pratiquant. Messes, vêpres, complies, pain bénit, bénédictions, profusion d'encens, harmonie des orgues, symphonie des maîtrises, rien ne manquait. Il y eut même une extraordinaire surabondance de Te Deiim; car aux fêtes anciennes qu'on n'avait pas voulu abandonner s'ajoutèrent toutes les fêtes civiques, en sorte que VEternel, ainsi qu'on l'appelait, ne cessa point d'être remercié.

Tout autre était l'esprit des Girondins, ces patrons du ministère nouveau. Église romaine ou Église constitutionnelle, Éghse d'ancien régime ou Église renouvelée, tous ces noms ne figuraient plus à leurs yeux que des choses finies. Leur éducation classique avait gravé en eux les souvenirs

(1) Assemblée législative, séance du 19 mars 1792.

de la Grèce et de Rome, et, s'ils avaient eu une religion, c'eût été celle de Gaton, de Tite-Live ou de Plutarque. Mais ils se gardaient d'en avoir aucune, et portaient avec eux cette humeur tranchante qui appelle superstition tout ce que le respect traditionnel des peuples juge sacré. Dominer les hommes du haut de la tribune aux harangues, leur jeté? les noms d'affranchissement, de liberté et de gloire, s'enivrer de ces mots et en communiquer l'ivresse aux autres, traverser la vie en laissant après soi une longue tramée d'éblouissement, tel était leur idéal. Ils n'en avaient pas d'autre, et leurs pensées, quoique montant parfois très haut, finissaient toujours par retomber, comme une fumée que le vent rabattrait vers la terre. Étaient-ils déistes? On en pouvait même douter. Un jour, Robespierre ayant à la tribune des Jacobins parlé de la Providence, Guadet le reprit très vivement, lui reprochant ses hypothèses hasardées (1). Dans les lettres et les mémoires de Mme Roland où se reflète assez bien la pensée du groupe girondin, on ne trouve guère qu'un panthéisme vague, une sorte d'invocation à la nature qui ramène dans son sein tous les êtres créés. Ces hommes avaient, dans leur enfance, appris tout ce que la France apprenait alors. Mais, suivant l'expression d'un des écrivains qui ont le plus étudié la Révolution, il ne restait en eux « aucune ombre de cathoHcisme », « aucun grain, si petit qu'il fût, de religiosité (2) ». Et en effet il semblait que sur leur vêtement renouvelé ils eussent secoué jusqu'à la moindre poussière de croyance.

Ces dispositions présageaient-elles un surcroît de malveillance? Tout jugement absolu eût été dès l'abord prématuré. De l'excès du mal naît quelquefois un bien. Ces hommes superbes, à force de dédaigner la religion, n'arriveraient-ils pas à l'oubher? Peut-être représenterait-elle pour eux un

(1) V. Ernest Hamel, Histoire de Robespierre, t. II, p. 161 et suiv.

(2) AuLABD, les Orateurs de V Assemblée législative, p. 173.

point si petit à travers l'espace que, dans la complication de leurs soucis, ils ne la discerneraient plus? Église constitutionnelle, Église romaine, qu'était-il besoin de se faire le gendarme de l'une contre l'autre, quand il n'y avait qu'à les laisser s'enliser toutes deux? Cette condition des choses laissait aux non-conformistes une chance bien fragile, une ombre de chance. Ils échappaient aux rancunes jansénistes, au zèle gaUican, et n'avaient plus à se débattre qu'avec la libre pensée, et une libre pensée si méprisante que peut-être elle laisserait l'arme au repos, jugeant que la victime ne valait pas les coups. L'Église officielle serait, selon toute apparence, moins puissante, étant au fond aussi dédaignée que sa rivale. A force de se terrer, peut-être les catholiques romains se déroberaient, parviendraient à s'organiser en communautés de fidèles, ignorés mais fervents, cachés mais à peu près tranquilles. — Telle était la place, la toute petite place laissée à l'espoir, la vacillante lumière à travers les ténèbres. Je n'ose poursuivre ce tableau. A côté de ces chances un peu moins mauvaises, quelles n'étaient pas les perspectives, bien plus probables, de vexations accrues !' La demi-sécurité n'était possible que si aucune mise en demeure venue des clubs ou partie de la Montagne ne commandait la rigueur. A la première sommation de proscrire, les nouveaux venus, tolérants par excès de dédain, non par justice, s'empresseraient de céder. Ils céderaient, sans aucun des ménagements qui avaient jusque-là tempéré la persécution. Comme aucun reste de croyance ne les arrêterait, ils livreraient d'un cœur léger les victimes. L'idée de la liberté elle-même s'obscurcirait à leurs yeux, et d'une main à la fois faible et violente, entre la France chrétienne et la nouvelle France, ils couperaient tous les ponts.

La sommation des persécuteurs ne tarderait pas.

Le jour où le roi avait annoncé la formation du nouveau ministère était le premier du temps pascal. Dans leur chambre, à l'aide de quelques planches, les prêtres ont construit un confessionnal. Vers eux accourent les fidèles. Que se passe-t-il dans la communication mystérieuse? Le ministre de Dieu façonne ses ouailles pour l'épreuve. Il les confirme dans la foi et, malgré les apparences contraires, dans l'espoir. L'entretien se renouvellera-t-il jamais? On ne le sait, et le même acte chrétien, accompli jadis dans la tiédeur, le doute ou la routine, se revêt d'une saisissante solennité par la pensée qu'il est peut-être le dernier. L'orthodoxie ne se prêche point sans la condamnation de l'erreur : de là, dans le secret du confessionnal, des paroles qui irritent. Les fidèles reviennent chez eux portant des images, des médailles, des prières au Sacré-Cœur. En beaucoup de lieux, des lettres pastorales des évêques circulent, lettres pieuses et d'une pénétrante onction ; car l'épreuve a ranimé la ferveur. Les jours de fête se pressent, fêtes de deuil, fête de résurrection. Le vendredi saint, en certains villages, on voit des femmes — car elles sont toujours plus ardentes que les hommes — planter, le long des routes, de petites croix de bois et s'agenouiller de croix en croix en mémoire des stations du calvaire. Pâques arrive. A l'aube, les gens des fermes, des hameaux, se mettent en marche. Ils vont loin, souvent bien loin, pour chercher une chapelle assez spacieuse, ou bien encore une éghse demeurée pure du schisme. A tous les clochers, les cloches sonnent; c'est pour l'intrus, et on passe. A. chaque croisée de chemins, les bandes se rejoignent.

et, bientôt grossies, forment foule. Le sanctuaire, quand enfin on l'atteint, est trop petit pour recevoir tout le monde. Au dehors, les assistants se pressent, debout ou agenouillés, assez semblables à ces multitudes qui, au temps des prédications évangéliques, suivaient Jésus. Ainsi participent-ils à l'auguste sacrifice. Sont-ils factieux? Ils n'ont pas le dessein de l'être ; mais leur rassemblement, par son nombre même, prend un air de manifestation : ils sont silencieux, mais avec cette rumeur indéfinissable qui se dégage de toute foule amassée, comme de toute troupe en marche ; ils sont paisibles, mais de crainte d'une attaque, ils ont parfois dispersé sur leur flanc quelques hommes résolus, chargés de protéger les vieillards, les enfants, les femmes. Et c'est ainsi que, le lendemain, le club de la ville voisine pourra, avec quelque apparence de prétexte, dénoncer les fanatiques.

Il n'y manque pas. Ce temps pascal, qui est temps de prières, est aussi temps de délations. Dans les documents des Archives, il n'y a qu'à puiser : les femmes, les hommes eux-mêmes sont, dit-on, égarés jusqu'à l'exaspération. « Des confessionnaux, ajoute-t-on, comme d'une boîte plus funeste que celle de Pandore, s'échappent tous les maux. y> Si les contributions ne rentrent pas, les prêtres en sont responsables ; si la circulation des blés est entravée, si la Constitution est méprisée, la faute en est à eux ; ce sont eux qui alimentent les complots royalistes; surtout on les dénonce comme les comphces de l'étranger.

Les clubistes font mieux encore. Pendant cette quinzaine de Pâques, ils ont, eux aussi, leur façon d'être assidus aux églises, et ils s'y portent pour y répandre le trouble ou l'épouvante.

A Tulle, les cathohques romains avaient cherché un refuge dans le faubourg du Treich. Ils y gardaient deux chapelles. Ils y sont assaillis le vendredi saint. En dépit de cette violence, ils persistent à se réunir. Le lundi de Pâques, en l'Oratoire de la Visitation, ils sont attaques de

nouveau par une bande de prétendus patriotes, gens coiffés de bonnets rouges qui foncent à travers la foule, pénètrent jusqu'à l'autel. Parmi les assistants, quelques hommes courageux saisissent, expulsent les perturbateurs. Ceux-ci se replient, mais pour chercher du secours ; ils se renforcent de tous leurs adhérents, se disposent à envahir le Treich, proclament le dessein d'en chasser tous les prêtres et, suivant leur expression, de « renverser les idoles ». A leur tour, les catholiques se rassemblent, demandent à grands cris qu'on punisse les violateurs d'églises, arborent en signe de ralliement un bonnet blanc (1). « Je vous annonce la guerre des bonnets, dit, moitié plaisant moitié soucieux, le procureur syndic aux administrateurs du département. » Et en effet, pendant toute la journée, une collision semble imminente. Cependant les patriotes appellent leurs amis du dehors, et les autorités demandent secours aux villes voisines. Le lendemain arrivent les gardes nationales qui « forment dans les rues, dit un rapport officiel, une vraie forêt de fusils, de piques et de baïonnettes (2) ». Mais tous ces étrangers sont si menaçants que la paix publique court un nouveau péril par la turbulence de ceux qui viennent la rétablir. Pour ramener l'ordre, l'autorité recourt au moyen habituel, qui est de frapper les victimes. Elle désarme les cathohques du Treich, et jette cinq d'entre eux en prison sous prétexte de protéger leur vie ; puis elle rend contre les réfractaires un arrêté qui les oblige à se retirer dans leur famille ; enfin elle ordonne la fermeture des chapelles des maisons rehgieuses et des confréries (3).

A l'autre extrémité de la France, en Normandie, mêmes troubles, quoique sous une forme un peu différente. Ici les perturbateurs portent la livrée des défenseurs de l'ordre.

(1) V. Comte DE Seilhac, Scènes et portraits de la Révolution daru le bas Limousin, p. 289 et suiv.

(2) Archives nationales, F' 3666'.

(3) Ihid., F' 3666'.

LA SKCONDL: L0[ de proscription 133

A deux lieues de Caen, en la paroisse de Verson, le curé insermenté gardait encore ses fonctions, en attendant l'arrivée de son successeur. Le jour de Pâques, un large exode porta deux ou trois mille fidèles vers cette église, l'une des dernières que le schisme n'eût point usurpée. Le lendemain, sous prétexte de répondre aux provocations des fanatiques, quatre cents gardes nationaux de Caen se mirent en route, traînant même avec eux une pièce de canon. Ils atteignirent le village de Verson, se répandirent dans les maisons particulières et, en plusieurs endroits, se livrèrent, à ce qu'on assure, au pillage (1). Puis ils appréhendèrent quinze des habitants parmi lesquels quatre prêtres, le maire et le procureur syndic de la commune. Ils leur coupèrent les cheveux, et, au milieu de toutes sortes d'injures, les entraînèrent vers Caen. Au maire qui était un vieillard, ils avaient lié les mains ; à un autre prisonnier qui était âgé de soixante et onze ans, ils avaient passé la corde au cou. Ils déposèrent au château de Caen leurs victimes. Le lendemain et le surlendemain, les malheureux furent interrogés par deux juges de paix, qui, ne découvrant contre eux aucune ombre de charge, ordonnèrent leur élargissement (2). Le seul délit était celui des gardes nationaux. Les agresseurs ne furent point félicités, mais ce fut tout. Deux mois plus tard, faisant allusion à l'événement de Verson, les administrateurs du département écrivaient à Roland : a Nous n'avons pu que gémir de ces excès contre lesquels aucun moyen eiïicace de répression et de punition n'était entre nos mains (3). »

Pendant ces jours de fête, Lyon fut aussi, entre toutes les villes, une des plus agitées. Le jour de Pâques, comme les catholiques romains étsdent réunis à la chapelle de Sainte-

(1) Plainte au roi, 10 avril 1792. (Archives nationales, F' 3661' )

(2) Procès-verbal d'enquête des juges de paix, 10 et 11 avril 1792. {Archives nationales, F' 3GG1'.)

(3) Lettre au ministre de l'Intérieur, 13 juin 1792. (Archives nationales P 3661'.)

Qaire, des bandes accoururent, assaillirent les bigotes, — ainsi appelait-on les femmes, — les traînèrent dans la boue, les fustigèrent. Les gardes nationaux intervinrent, mais tard, et en complices des malfaiteurs plutôt qu'en gardiens de l'ordre. On les vit, laissant échapper les brigands qui frappaient les femmes, arrêtant au contraire les hommes qui les défendaient. Les magistrats arrivèrent ; mais leur mollesse parut plus odieuse que ne l'avaient été les attentats. Ils congédièrent les scélérats comme on congédie des amis, et n'eurent de sévérité que contre les pauvres religieuses qui avaient, dans leur chapelle, donné asile aux non-conformistes. Cependant cette scène avait un témoin, c'était Camille Jordan, tout jeune alors : le lendemain il divulgua ce qu'il avait vu et, en un écrit d'une éloquence vengeresse, il flétrit courageusement le crime (1).

Telles étaient les disgrâces des catholiques. Cependant quelques-uns se lassaient du rôle de victimes. On vit alors dans le bas Maine une manifestation de paysans, vrai prélude de guerre civile.

C'était à la fm de mars 1792. Le directoire de la Mayenne venait de prendre un arrêté pour l'éloignement des prêtres. Dans les pieuses paroisses du district d'Evron, la nouvelle éclata au milieu de la ferveur du temps pascal. L'émoi fut grand, la colère aussi. Châtres, Chammes, Vaiges, Nuillé, Saint-Léger, d'autres communes encore se fédérèrent. Le projet fut celui d'une pétition au district, mais appuyée par la force du nombre. La requête fut rédigée par Guillaume Le Métayer, villageois mais quelque peu lettré, car il était clerc tonsuré. On y lisait entre autres choses les déclarations suivantes : « Nos intentions sont pacifiques, si on ne nous réduit au désespoir... Nous sommes fidèles aux lois, mais inviolablement attachés à notre religion. Nous ne recon-

(1) La loi et la religion vengées des violences commises aux portes de» églises catholiques de Lyon, 1792. (MOEIN, Histoire de Lyon, t. II, p. 59-62.)

W naît

LA SECONDE LOI Dli PROSCRIPTION 135

naîtrons jamais les prêtres jureurs, les intrus... Nous vous prions, nous nous conjurons et même nous exigeons de vous, en vertu de la Constitution que vous avez jurée, de nous laisser la liberté de conscience, de ne plus troubler les paroisses du district... Nous demandons la suppression de l'arrêté départemental du 23 mars, comme faux et injurieux... Nous demandons en outre la suppression des clubs jacobins et des bonnets rouges (1). »

.Au bourg de Cliâtres, le lundi 2 avril, qui était le lundi de la semaine sainte, huit ou neuf cents hommes se rassemblèrent dès le matin. Ils entendirent la messe. Un prêtre, Julien Ripault, et Guillaume Le Métayer passèrent en rerue la petite troupe, distribuèrent des armes. Puis en cet appareil un peu équivoque qui semblait à deux fins, pour la paix comme pour la guerre, on s'achemina vers le district pour y porter la pétition (2).

Le projet avait transpiré. Dès le matin, à Evron, un avis, expédié par la gendarmerie, et un courrier, venu de Sainte- Suzanne, mirent en éveil les autorités. Il y avait dans la petite ville, outre la garde nationale, cinq gendarmes et une pièce de canon. En hâte des courriers partirent pour Mayenne, pour Montsurs, pour Laval, réclamant des renforts (3).

Vers midi, on signala l'approche des paysans. Bientôt ils atteignu-ent la barrière, du côté des Grands Ponts. Les officiers municipaux proclamèrent la loi martiale, déployèrent le drapeau rouge. L'empressement à s'armer fut médiocre. Très troublés, se sentant à la merci des pétitionnaires, les administrateurs du district n'eurent plus qu'une pensée, celle de gagner du temps. Le commandant de la gendarmerie fut envoyé en parlementaire ; et les manifestants furent

(1) Archives nationales, F' 36821».

(2) Dom PlOLXS, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I", p. 378.

(3) Procès-verbal du directoire du district d'Evron, 4 avril 1792. {Archives nationales, F' 3682'».)

invités à nommer des délégués qui exposeraient les griefs et présenteraient la pétition. La suggestion fut accueillie, et avec des sentiments assez pacifiques. Le Métayer et cinq de ses compagnons se détachèrent, se rendirent auprès des magistrats. Ceux-ci s'ingénièrent à prolonger l'entretien, les yeux fixés sur les routes par où le secours arriverait. Le procureur syndic affirma que l'éloignement des prêtres était la conséquence d'une loi ; il omit d'ajouter que cette loi, faute de sanction, était de nul effet. Puis les membres -du district pressèrent les envoyés de déposer la pétition et d'y apposer leurs noms. Le Métayer signa.

Au dehors les paysans attendaient, craignant pour leurs chefs et impatients de ces pourparlers. Quelques-uns parmi les plus animés dépassèrent la barrière, tournèrent l'enclos qui était celui des religieuses bénédictines et, s'introduisant au cœur de la ville, apparurent près des halles. A cette vue le maire se retourna vers les délégués : « Éloignez, leur dit-il, votre bande, ou je commande le feu. » L'un d'eux partit pour faire rétrograder les paysans. Déjà ceux-ci s'avançaient vers la salle où les administrateurs délibéraient. Un officier municipal les somma de se retirer. Les gens des villages étaient très excités. Pour toute réponse, ils tirèrent, mais en l'air, à ce qu'on assure (1). Personne ne fut atteint. Sur l'ordre de l'officier municipal, les gendarmes déchargèrent leurs armes : un homme de Châtres fut tué, cinq autres furent blessés (2).

Juste à ce moment , la garde nationale de Sainte-Suzanne survint. Il y avait une pièce de canon : on s'en servit. Les villageois se dispersèrent. Les délégués parvinrent à s'échapper. Dans l'après-midi et dans la soirée, arrivèrent les gardes nationales de Montsurs, de Mayenne, et de plusieurs autres

(1) Dom PlOLiN, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution, t. I", p. 379.

(2) Procès- verbal du directoire du district d'Evron, 4 avril 1792. (Archives nationales, F', 3682'».)

communes. Le lendemain, à l'aube, trois mille hommes remplissaient Lvron.

L'entreprise, mal combinée, moitié pacifique moitié menaçante, protestation de pauvres paysans ignorants et poussés à bout, avait misérablement échoué. La répression fut terrible. La populace outragea le cadavre du malheureux qui avait été tué, et les honneurs de la sépulture ne lui furent accordés que sur la prière instante du curé assermenté. Les citoyens suspects furent désarmés, les prêtres reclierchés et poursuivis à outrance. La garde nationale parcourut le district d'Évron et aussi, à l'autre extrémité du département, ceux de Craon et de Château-Gontier, fermant toutes les chapelles, tous les oratoires que gardaient encore les catholiques romains. Le curé Ripault et Le Métayer, les deux chefs de la manifestation, furent condamnés à mort ; mais ils s'étaient l'un et l'autre cachés. L'abbé Ripault reparaîtrait bientôt et après la Terreur serait nommé chef de la mission d'Évron. Le Métayer se mêlerait aux entreprises de la chouannerie et, le 26 juillet 1798, serait fusillé (1).

Vers Roland montaient toutes les délations des clubs, tous les rapports des magistrats locaux, toutes les dénonciations des députés. Comme ministre de l'intérieur, il répondait de la tranquillité publique : en outre, il détenait les sceaux par intérim en attendant l'arrivée de Duranthon, de telle manière que le soin d'armer la justice dépendait pareillement de sa vigilance.

(1) Don PiOLiN, Histoire du diocèse du Mans pendant la Révolution t. I", p. 379-381.

Jamais fardeau plus lourd ne reposa sur des épaules plus débiles. Roland était âgé de cinquante-huit ans. Inspecteur du commerce dans la généralité de Lyon, sa carrière avait été celle d'un fonctionnaire correct. Il avait étudié l'économie politique et publié beaucoup de mémoii'es qui révélaient plus d'application que de hautes lumières. Il était intègre, mais de caractère cassant, de vanité susceptible et, d'après le témoignage de ses propres amis, peu apte au maniement des hommes. La Révolution, qui avait élevé tant de fortunes, l'avait laissé d'abord dans l'obscurité, soit qu'elle le jugeât trop vieux, soit qu'elle l'eût classé de suite parmi ceux qui n'arrivent pas. En fé\Tier 1791, il était venu à Paris comme délégué du commerce de Lyon. Il avait espéré que les électeurs du département du Rhône l'enverraient à l'Assemblée législative ; son attente avait été trompée (1).

Cet homme, qui paraissait si éloigné des grands honneurs, s'était uni, sur le tard, à une femme jeune, intelligente, dévorée d'ambitieuses ardeurs. Dès son arrivée à Paris, au début de 1791, Mme Roland avait suivi assidûment les séances de l'Assemblée et s'était liée avec Brissot. Elle connut aussi Buzot, Pétion, Robespierre. Bientôt elle eut un salon qui s'ouvrait quatre fois par semaine. L'Assemblée législative s'étant réunie, toutes ses affinités la portèrent vers ceux qui formeraient plus tard le parti girondin. Ne pouvant s'élever que par son époux, Mme Roland entreprit de se grandir elle-même en le grandissant. A cette œuvre elle apporta toute sa ténacité de femme. Elle avait des lumières très complètes sur les défauts de son mari, s'étant donnée à lui sans amour, partant sans illusion. L'extrême habileté ne serait pas d'effacer les défauts, mais de leur communiquer des aspects de vertus. Mme Roland s'acharna à la métamorphose. Roland était d'humeur rogue : son âpreté

(1) Lettre de Roland, 3 septembre 1791. {Lettres autographes de Mme Roland à Bancal des Jssarts, p. 326-327.)

de caractère se qualifierait austérité. Il était peu rafBné dans ses manières : sa rusticité serait jugée dédain des mœurs de cour. Il supportait mal la contradiction ; ses emportements s'appelleraient fière intransigeance. Il parlait peu : son silence se nommerait profondeur. Il était de tenue négligée, ne se poudrait point, avait à ses souliers des cordons au lieu de boucles: on ne douta point qu'un homme qui s'habillait si mal ne fût un citoyen digne de Sparte. Mme Roland voyait beaucoup de monde ; à l'usage de tous ses familiers, elle burina une image qui ressemblerait à celle de Caton et représenterait son mari. Celui-ci avait d'ailleurs une figure régulière et belle, de la bonté quand on ne le contrariait point et, dans son maintien réfléchi, un grand air de penser. Le patient travail porta ses fruits. Au début de 1792, quand on parlait de Roland, on l'appelait le vertueux Roland.

A la vertu, Roland ne laissa pas que de joindre quelque savoir-faire et, une fois mis en selle, eut l'art de se pousser. Il se mêla aux conciliabules des députés girondins. Il fut reçu aux Jacobins et y fit partie du comité de correspondance. Il sut accréditer le bruit de sa compétence dans les matières administratives et économiques. Sur ces entrefaites, il fut question d'un ministère patriote. Le 21 mars, Brissot vint trouver Mme Roland et lui confia qu'on songeait à son époux pour l'un des portefeuilles. Deux jours plus tard, l'espoir devint réalité.

Cet homme n'était par nature ni pervers, ni surtout ennemi de Tordre. Il se rattachait par sa naissance à la meilleure bourgeoisie. Il comptait plusieurs parents engagés dans l'Eglise. Son bien suflîsait pour une subsistance lionnête. Il appartenait si peu à l'opinion démagogique que, l'automne précédent, en son domaine rural près de Villefranclie- 8ur-Saône, il avait été, ainsi que sa femme, traité d'aristocrate (1). Le premier contact avec Louis XVI l'affermit dans

(1) Lettre de Mme Roland, 24 septembre il9i. {Lettres autographea de Mme Roland à Bancal des Issarts, p. 334.)

la modération. La première fois que, dans son costume un peu rustique, il vint au conseil, les gens de cour le raillèrent et le maître des cérémonies s'effara. Mais quand, à travers cette atmosphère de malveillance, il fut parvenu jusqu'au roi, sa stupeur fut extrême de voir le monarque si différent de tout ce que la rumeur publique rapportait. Il fut touché de sa bonté, surpris de son bon sens, ravi de sa bonhomie. Au cours des séances, qui ressemblaient moins à des délibérations d'hommes d'État qu'à des causeries familières, le prince interrogeait chacun de ses conseillers sur sa spécialité et manifestait un désir très sincère de demeurer fidèle à la Constitution. Au retour des Tuileries, le charme était tel que Mme Roland, plus âpre en ses préventions, mettait en garde son mari contre l'excès de l'optimisme : « Quand je vous vois si confiant, lui disait-elle, il me semble que vous allez faire une sottise (1). »

Dans les principales attributions de Roland rentraient les affaires religieuses. Au début, elles bénéficièrent tout à la fois des sentiments du ministre et de l'heureuse influence du roi. La correspondance officielle, dans les premiers jours, marqua, parut marquer le désir d'une équitable tolérance. Au commencement d'avril, à la suite de la fermeture des églises et chapelles dans l'Hérault, Roland exhortait les administrateurs du département à de nouvelles réflexions et menaçait d'annuler leur arrêté (2). A la même époque, il réprouvait, en une lettre très énergique (3), les arrestations arbitraires ordonnées dans la Loire-Inférieure. Il invitait les directoires à rapporter les décisions qui avaient éloigné de leur domicile ou interné les réfractaires. Le 5 avril, en une circulaire aux juges et aux commissaires du roi, après avoir prescrit de sévir avec rigueur contre les prêtres factieux, il ajoutait : « N'oubliez pas que la Décla-

(1) Mme Roland, Mémoires, p. 240 (édit. Dauban).

(2) Archives nationales, F'* 430.

(3) Lettres du 1" avril 1792, (Archives nationales, F" 440.)

ration des droits consacre la liberté des opinions religieuses. » Cette sagesse fut courte, si courte qu'on peut à peine en noter les signes. Les excitations de l'Assemblée, la pression des autorités locales, les influences d'entourage, tout concourut à éveiller chez le ministre le repentir de sa modération.

L'Assemblée nourrissait beaucoup de haines ; elle ne lioïssait rien tant que ce qu'elle appelait le fanatisme. Avec une ardeur qui ne s'apaisait jamais, elle cherchait ce qu'elle en pouvait détruire. Les congrégations régulières avaient été abattues ; les congrégations séculières subsistaient : le Corps législatif, sans adopter encore une rédaction définitive, décida, en principe, leur suppression. L'évêque constitutionnel Lecoz voulut défendre, dans l'intérêt du peuple, les frères des écoles chrétiennes ; il fut traité d'aristocrate. Sur la motion d'un autre prélat, Torné, évêque du Cher, tout à fait rallié à la politique d'ii..o!érance, la proscription s'élargit, et le même vote de principe qui venait de frapper les congrégations séculières enseignantes s'étendit pareillement aux congrégations hospitalières. C'était le 6 avril, jour du vendredi saint. Ce jour-là, Torné remporta un autre succès. Il fit voter — toujours à titre de principe — la suppression du costume ecclésiastique. Incontinent, Fauchet, évêque du Calvados, mit sa calotte dans sa poche ; Gay-Vernon, évêque de la Haute- Vienne, déposa sur le bureau sa croix d'or, et, dans la feinte humilité de ce dépouillement, on eût pu voir un premier reniement du caractère sacré.

L'Assemblée marquait au ministre sa voie. Dans les dépêches venues des provinces et qui s'accumulaient sur son bureau, Roland pouvait lire les mêmes suggestions d'intolérance. Il avait, dès son avènement, réclamé des autorités départementales le rappel des arrêtés illégaux contre les prêtres. Les réponses arrivaient. Quelques directoires se soumettaient. Mais le plus souvent les clubistes avaient conduit la main des magistrats. Parmi les administrateurs, les una

cherchaient, pour se dérober, des formes dilatoires ; les autres promettaient de libérer les réfractaires, mais plus tard, après le temps pascal, quand la liberté serait sans péril pour la paix publique. Les directoires d'Ille-et-Vilaine, de l'Orne, de la Mayenne (1), peut-être aussi quelques autres, refusaient nettement de se déjuger.

Ce mélange de soumission marchandée et de désobéissance ouverte avait de quoi déconcerter Roland. Il avait en sa femme son inspiratrice. On peut, sans grand risque d'erreur, préjuger de quel côté penchèrent ses conseils. Comme la plupart des Girondins, ses amis, elle avait recueilli dans son enfance les germes chrétiens ; mais elle les avait éliminés jusqu'au dernier. Elle n'était devenue incrédule que pour devenir ennemie, et en termes méprisants flétrissait « le charlatanisme des prêtres, le ridicule de leurs histoires, l'absurdité de leurs mystères (2) ». La spoliation de l'Église l'avait ravie. Les rigueurs nées de la loi du serment ne lui avaient inspiré ni regrets, ni inquiétudes : « La drogue des prêtres, disait-elle, a tellement perdu faveur, que, malgré l'effroi des dévotes et d'une somme d'imbéciles, je ne pense pas qu'ils puissent réussir à leur gré (3). » Entre tous les membres du clergé, un seul lui agréait, l'abbé Fauchet, qui lui semblait, écrivait-elle, « un excellent et vigoureux apôtre de la meilleure doctrine (4) ».

Le pauvre Roland n'était Caton que par la façade. Comment résisterait-il à l'Assemblée, aux autorités locales et par surcroît à sa femme? Ce qu'il portait en lui d'énergie se troubla. Tout en cédant, il se flatta, à la manière des vaniteux, de demeurer ferme ; il le serait en effet, mais unique-

(1) Moniteur, t. XII, p. 201.

(2) Mme Rolind, Mémoires, p. 34 (édit. Dauban).

(3) Lettres à Bancal des Issarts, 15 mai 1791. {Lettres autographe» à Bancal des Issarts, p. 179.)

(4) Lettre à Bancal des Issarts, 22 mai 1791. [Lettres autographes A Bancal des Issarts, p. 185.)

ment contre les faibles, c'est-à-dire contre les dévots et contre les fanatiques.

Le 16 avril 1792, la déviation se marqua. Roland dénonça les troubles qui agitaient rAvcyron, le Gard, le district de Tonnerre, celui de Montbrison. œ L'opinion publique, ditil, accuse le clergé réfractaire. » Parlant des mesiu*es prises contre les prêtres, il les déclara inconstitutionnelles ; mais, après avoir rendu par là hommage aux principes, il convint, avec un accent très encourageant pour la désobéissance, que ces mêmes mesures avaient rétabli la tranquillité publique. Ainsi se découvrait une indulgence qui ne demandait qu'à devenir approbation.

Sur l'heure, l'Assemblée écouta le ministre un peu distraitement. Un souci l'absorbait, celui de la guerre. Dès le 18 mars 1792, Dumouriez, à peine entré en charge, avait, en une dépêche à l'ambassadeur de Franco, M. de Noailles, mis en demeure le cabinet de Vienne de disperser tous ses rassemblements de troupes. Cependant M. de Kaunitz, parlant au nom de son maître, niait les armements. Le 27 mars, en un second message, véritable ultimatum, Dumouriez réclama une « réponse nette », c'est-à-dire l'engagement de retirer et de disloquer les troupes avant le 15 avril ; il laissa entendre que tout retard ou tout refus entraînerait les hostilités (1). La réponse fut faite le 5 avril par M. de Cobcntzel. Celui-ci désavoua toute immixtion dans les affaires françaises, mais se refusa à tout engagement ; puis il rappela les propres griefs de son pays et de l'Europe, c'est-à-dire les droits méconnus des princes possessionnés, l'annexion du Comtat Venaissin, et surtout la propagande de la France (2). La crise touchait au dénouement. Dumouriez rédigea un rapport où se résumaient les négociations et leur rupture.

(1) V. Assemblée législative, séance du 14 avril 1792, et Moniteur^ t. XII, p. 147.

(2) Dépêche de M. de Noailles a Dumouriez, 5 et 7 avril 1792. {Moniteur, {. XU, p. \67.)

Que ferait Louis XVI? Le malheureux prince, s' étant livré à ses ennemis, n'était plus que leur prisonnier. Le 20 avril, il se présenta dans l'Assemblée. Une foule compacte emplissait les galeries, les tribunes. Toutes sortes de rumeurs couraient : des courriers étaient arrivés, annonçant d'abord l'assassinat, puis la mort de Gustave III, ce champion de la contre- Révolution. Au milieu de l'effervescence, le calme du roi frappait par un saisissant contraste. On eût dit que l'excès de l'infortune avait engourdi chez lui la force de penser ou qu'il se jugeait irresponsable en des événements qu'il ne conduisait plus. Un papier avait été déposé dans ses mains. Il le lut sans émotion apparente et d'une voix qui semblait réciter : « J'ai dû épuiser, disait-il, tous les moyens de maintenir la paix. Maintenant je viens, conformément à la Constitution, vous proposer formellement la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême (1). » Le roi sortit. Dans l'Assemblée la discussion s'engagea. Les Girondins trouvèrent un alHé dans Pastoret. Plusieurs députés osèrent conseiller la prudence. Le plus courageux fut Becquey. Il fut sage, perspicace, pressant. Mais il n'obtint que la patience. La vraie formule de la lutte révolutionnaire fut trouvée par MerUn de Thionville, profond ce jour-là, quoique tout à fait par hasard. « Il faut, dit-il, déclarer la guerre aux rois, la paix aux nations. » A dix heures du soir, la guerre fut décidée. Quoique beaucoup fussent atterrés, il n'y eut que sept voix opposantes. Vingt-quatre commissaires furent nommés pour porter le décret à la sanction royale. Ceux qui venaient d'engager leur pays en un conflit destiné à durer vingt-trois ans se défendaient d'être agresseurs et prétendaient ne répondre qu'à la provocation des puissances. L'idée fut exprimée le lendemain sous la forme mythologique du temps, et on déclara que « les rois, con-

(1) François I»', successeur de Léopold II, n'avait pas encore été flu empereur.

damnés par Minerve, en appelaient au tribunal doBcllone».

Le 21 avril, l'Assemblée se réunit, un peu houleuse encore, comme une mer qui ne s'apaise que par degrés. Le 22 était un dimanche. Le 23, les affaires religieuses revinrent à l'ordre du jour. Elles y revinrent avec un rapport de Roland. Cette fois il déviait tout à fait et, achevant l'évolution commencée, dépouillait tout scrupule de liberté.

Le document débutait en forme de réquisitoire. Les réfractaires excitaient au mépris des lois : ils entravaient le recouvrement des contributions. « Des femmes séduites et furieuses croyaient travailler pour le ciel en portant leurs maris à soutenir des prêtres hypocrites. De là des discussions dans les familles et la discorde dans l'empire. » Après avoir parlé de la sorte, Roland s'expliquait sur les arrêtés, au nombre de quarante-deux, qui avaient éloigné ou interné les prêtres. Ces arrêtés, il les déclarait inconstitutionnels ; mais ne les avait-il pas absous d'avance par le tableau qu'il venait de tracer? La suite du rapport semblait comme rédigée à point pour fournir des arguments aux Directoires persécuteurs. Roland convenait que les temps étaient « orageux ». Il concédait que l'application rigoureuse des principes légaux pouvait laisser l'autorité désarmée. Il jugeait nécessaire qu'au moment où la patrie appelait ses enfants sous les drapeaux, des mesures fussent prises contre les fanatiques ou les aristocrates de l'intérieur. De plus en plus secourable à ceux qu'il avait le devoir de contenir, il affectait de s'interroger, d'éprouver des scrupules ; il se demandait si le véritable excès de pouvoir ne venait pas de luimême, et si les décisions des directoires ne devaient pas être considérées comme des mesures de police relevant à ce titre de l'autorité locale. Ainsi le ministre ne montrait son arme que pour l'émousser, ne se fâchait que pour s'apaiser, ne soutenait le veto royal que pour le trahir. Il neutralisait tous ses raisonnements en faveur de la légalité par des raisonnements plus subtils en faveur de l'arbitraire. Il ter-

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