LIVRE DIXIEME
I. — Louis XVI : horreur de sa roiuiilion; lui reste-t-il assez de force pour que son veto ne soit pas illusoire T — Les ministres : Roland et Dumouriez. — Silence de Louis XVI et intervention de Roland. — Motion de Servan sur l'appel des fédérés : décret du 8 juin. — Comment le décret sur les fédérés et le décret sur les prêtres semblent liés l'un à l'autre aux yeux de l'opinion. — Louis XVI et Dumouriez. — Roland : sa lettre au roi. — Renvoi de Servan, de Roland et de Clavière (12 et 13 juin 1792).
II. — Dumouriez : ce qui fait son crédit et son impuissance : conditions qu'il pose ; nouveaux ministres qu'il présente au roi. — Comment Roland et ses amis en appellent à l'Assemblée : lecture de la lettre de Roland (13 juin 1792). — Dumouriez à l'Assemblée et quel accueil il y rencontre. — Nouveau conseil aux Tuileries : divergence entre le roi et Dumouriez sur la question des prêtres ; résistance obstinée de Louis XVI. — Bruit d'une manifestation préparée au faubourg Saint- Antoine. — Comment le roi paraît inébranlable. — Avis et pourparlers. — Comment les préparatifs populaires semblent de plus en plus menaçants. — Dernière entrevue de Louis XVI et de Dumouriez (18 juin 1794).
III. — Comment s'annonce la manifestation du 20 juin : Pction, la municipalité, le directoire départemental.
IV. — En quoi la manifestation du 20 juin appartient à l'histoire religieuse : Louis XVI, ses dispositions. — Formation du cortège populaire : comment il arrive au centre de la ville.
V. — L'Assemblée législative : la séance du 20 juin ; comment l'Assemblée subit l'envahissement.
VI. — Le château des Tuileries : mélange de crainte et de sécurité ; comment les manifestants forcent l'entrée du Palais; comment le roi .subit le contact des séditieux ; comment en dépit de toutes les menaces, il maintient son l'eto; de quelle façon il est délivré.
VII. — Louis XVI en la journée du 20 juin : comment il a, en cette journée, confessé sa foi religieuse ; comment son âme grandit à mesure que son pouvoir décroît.
Comme ïa loi du 29 novembre 1791, la loi du 2? mai contenait un dernier article ainsi conçu : « Le présent décret sera porté dans le jour à la sanction du roi. »
Contre l'Assemblée, Louis XVI gardait le droit de veto. Mais lui restait-il assez de forces pour manier l'arme laissée dans ses mains?
Autour de lui tout s'effondrait, et d'abord ce qui demeurait de respect. Les anciennes appellations monarchiques s'effaçant, il n'était plus que le représentant héréditaire de la nation, le premier fonctionnaire public, ou bien encore, en style de club, Yexécutif. En mai 1792, le vrai roi de Paris était Pétion.
Un nombre incroyable de gazettes, de placards, de brochures déversaient la calomnie contre le prince, contre sa famille. Ces petites feuilles se clamaient sur les boulevards, au Palais- Royal, aux abords de l'Assemblée. Jusque dans le voisinage des Tuileries, des orateurs publics, montrant du geste le palais, excitaient la rébellion, commençaient à insinuer le meurtre. Quand l'outrage, à force de dépasser toute mesure, provoquait la réprobation, les Jacobins désavouaient prestement les discoureurs et, se servant de tout, les déclaraient payés par la cour.
Rien n'égalait l'intensité des soupçons. Périodiquement, on répandait le bruit que le roi méditait de fuir. Une rumeur terrible se propageait, celle qu'il existait aux Tuileries un comité qui trahissait la France et renseignait l'ennemi. Bientôt à ce comité on assigna un nom, et on fappela le
LE SECOND VKTO ROYAL KT LA JOUUNIiR DU 20 JUIN 159
Comité autrichien. Ce comité existait-il? Jamais on n'en put saisir la trace. Ce qui était vrai, c'étaient les vœux, les espérances reposant sur l'ennemi. Ce qui était vrai, c'étaient les correspondances avec l'étranger. De l'inouïe confusion des choses dérivaient ces duplicités. Un tribunal, se décidant d'après la loi positive, eût peut-être condamné le roi. Un jury, jugeant humainement les choses humaines, l'eût, en tout pays du monde, renvoyé absous.
Jusque dans le palais s'insinuait la délation. Un jour, le 18 mai 1792, Fauchet, parlant à l'Assemblée au nom du comité de surveillance, répondit à ceux qui l'invitaient à divulguer l'origine de ses informations : « Nous ne le pouvons pas ; car parmi ceux qui nous renseignent, il y a des gens attachés au service du roi. » Et l'on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou la félonie des serviteurs trahissant leur maître, ou celle des députés stipendiant la traliison.
A certains moments, sous l'accumulation des soucis, le prince s'affaissait et semblait s'absorber dans le seul bonheur qui lui restât, celui de ne plus penser. Vers cette époque» on le vit, pendant plusieurs jours, ne disant plus un mot et comme anéanti (1). Il faisait une partie de trictrac, une partie de billard, et c'était tout. A peine osait-il souhaiter qu'on lui demeurât fidèle, le plus redoutable péril étant déjà celui de son amitié. L'insuccès le dégoûtait d'agir. Il avait essayé la fuite, et avait été honteusement ressaisi comme un captif évadé. Il avait tenté d'appliquer la Constitution ; mais l'heure du désabusement était venue. A défaut de la grande politique, il avait tâté des petits moyens : des émissaires avaient été embrigadés pour soutenir dans les heux publics le parti constitutionnel, pour applaudir à l'Assemblée les discours modérés. Bertrand de Molleville s'était fort consacré à ce travail. Il n'y avait eu de réel que l'argent dépensé. Vers l'étranger le roi tournait par intervalles
(1) Mme Campan, Mémoires, t. II. p. 201-208,
ses regards, mais avec remords, avec méfiance aussi ; car il était trop droit pour les duplicités raffinées, trop sensé pom' croire aux émigrés. Puis à l'étranger même, quelle politique choisir, celle du comte d'Artois et de ses amis qui poussaient à la contre-Révolution, celle des monarchiens qui, avec Mallet-Dupan, parti tout récemment pour TAlIemagne, aspiraient à contenir le courant, non à le supprimer?
A peine le roi gardait-il, en matière religieuse, la liberté du culte privé. La reine, si nous en croyons Mme Campaiij reçut la communion pascale à cinq heures du matin, comme en cachette, des mains d'un prêtre ami (1). Le dessein d'empiéter sur la conscience du prince se m.arqua, dans ce temps-là, par une démarche osée. Guadet suggéra aux ministres le plan d'une lettre par laquelle on sommerait le souverain de congédier son confesseur insermenté, de lui substituer un ecclésiastique constitutionnel. On recula devant l'exécution. Mais cette suggestion, à elle seule, permet de mesurer l'état de servitude où déjà vivait Louis XVI (2).
Ce roi, aux dévotions déjà surveillées et suspectes, reçut dans la soirée du 27 mai la nouvelle mise en demeure de l'Assemblée. Le coup l'atteignait doublement, comme /oi, comme chrétien. Mais à peine eut-il le temps d'en sentir l'acuité. Sur l'heure, une nouvelle épreuve s'abattit sur lui.
A peine délivrée des prêtres, l'Assemblée avait travaillé à une autre diminution de l'autorité monarchique. Après deux jours de discussion, elle décida le 29 mai le licenciement de la garde constitutionnelle du roi, mit en accusation son chef, le duc de Brissac. Ainsi le prince se trouvait dégradé de tout, même de la force publique étabhe par la Constitution pour sa propre sûreté et l'exercice de ses droits légaux.
(1) Mme Camp AN, Mémoires, t. II, p. 202,
(2) DUMOUBIEZ, Mémoires, t. II, p 256,
LE SECOND VETO ROYAL ET LA JOURNEE DU 20 JUIN lei
Le roi hésita d'abord à sacrifier sa dernière défense, à livrer Brissao, comme naguère Delessart, à la haute cour d'Orléans. Montmorin, Malouet, Bertrand, le conjuraient de repousser la grande humiliation (1). En dépit de ces avis, il se résigna avec un abattement consterné. C'était le 20 mai. Ce jour-là même, il reparut en son conseil, et cette fois désarmé.
Il n'y parut que pour y retrouver le décret sur les prêtres Sa conscience lui interdisait de traiter la religion comme la politique ; puis ayant refusé de sanctionner le décret du 29 novembre, pouvait-il approuver un décret plus rigoureux? Un récent avertissement, venu du Saint-Siège, l'eût, en cas d'hésitation, affermi dans la fidélité cathohque. Le 19 mai, en un nouveau bref, Pie VI avait condamné derechef la Constitution civile et, sans prononcer encore l'excommunication, en avait menacé quiconque l'accepterait. Ce bref, répandu en secret dans Paris, était parvenu jusqu'à Louis XVI qui avait pu à loisir le lire et le méditer.
Mais encore une fois, pour résister, quelles étaient les forces?
Au mois de novembre, le roi s'était appuyé sur ses ministres. Toutes choses empirant, ses nouveaux conseillers ne se retourneraient-ils pas contre lui?
Deux partis s'étaient formés parmi eux : d'un côté Dumouriez, Lacoste, Duranthon, à peu près corrects, quoique point jusqu'à l'entier loyalisme, ni surtout jusqu'au dévouement; de l'autre, Roland et Clavière, déjà revenus de leur courte sympathie pour le prince et tout ressaisis par les plus âpres passions girondines. Ceux-ci avaient pour allié Servan, tout récemment substitué comme ministre de la guerre au chevalier de Grave. Leur hostilité ne se déguisait plus ; dans les feuilles publiques rédigées sous leur influença, ils laissaient même transpirer quelques-unes des déhbé-
(1) V. Malouet, Mémoires, t. II, p. 212.