TOME II
rations du conseil et s'appliquaient perfidement à dépopulariser le roi (1).
Louis XVI n'était l'homme ni des brisements soudains, ni des hautes fiertés. Même lorsque son âme était résolue, les apparences demeuraient hésitantes. Pendant plusieurs jours, il garda le décret, sans émettre ni provoquer d'avis. Qu'attendait-il? On ne le sait, et, sans doute, il ne le savait pas lui-même. Cependant Roland s'excitait à la hardiesse vis-à-vis d'un maître si débonnaire. Il prit l'initiative. Si nous en croyons les Mémoires laissés par Mme Roland, il osa présenter au prince les observations les plus dures, et fut soutenu par Servan.
Tandis que le roi différait, une complication nouvelle vint se grefîer sur les affaires religieuses.
Le 4 juin, le ministre de la guerre se présenta dans l'Assemblée. II suggéra la désignation, en chaque canton du royaume, de cinq fédérés volontaires qui, tout vêtus et équipés, viendraient à Paris pour l'anniversaire du 14 juillet. Ces fédérés seraient ensuite réunis et formeraient un camp au nord de la capitale. L'avantage, disait-on, serait double, puisque les volontaires seraient d'abord un ornement pour la fête nationale, puis une force contre l'ennemi. Cette force elle-même ne serait point néghgeable puisqu'elle s'élèverait à vingt mille hommes. Ainsi parla Servan. Pour quiconque eût réfléchi, le projet recelait plusieurs incorrections prodigieuses : le ministre n'avait pas consulté ses collègues : il n'avait point pris les ordres du roi. Enfin que seraient les fédérés assemblés à Paris? Seraient-ils des soldats? Formeraient-ils au contraire une représentation nationale armée, accolée au vrai Corps législatif et toute prête, soit pour l'asservir, soit pour le dissoudre? En dépit des objections, le projet fut renvoyé au comité mihtaire et.
(1) DUMOUKIEZ, Mémoires, t. II, p. 266. — FerriÈRES, Mémoires, t. III, p- 80. — V. le Thermomètre du four, n" 128, 136, 140 et passim.
après quelques remaniements, fut, le 8 juin, transformé en décret.
Flagi-ante était l'usurpation sur l'autorité executive. Il y avait déjà la question du veto sur la loi des prêtres. A partir du 8 juin, il y eut celle du i>eto sur la loi des fédérés. Et les doux questions, quoique très différentes, se lièrent si bien l'une à l'autre que l'opinion publique se refusa à les séparer.
Entre tous les ministres, l'un des moins défavorables était Dumouriez. S'il y avait encore une chance, elle reposait sur lui. Dans cet espoir, Louis XVI provoqua son avis. Le général était exaspéré contre la motion de Servan, la lui avait reprochée en plein conseil, et avec une énergie qui avait failli dégénérer en violence. En dépit de ces sentiments, il n'osa conseiller la résistance. Il représenta tristement au roi l'abandon où il se trouvait. « Votre Majesté, dit-il, peut opposer son (^eto au décret sur le camp de vingt mille hommes ; mais toutes les défenses pourront-elles empêcher les fédérés d'affluer des départements au nombre de vingt, trente, quarante mille peut-être, et de tout renverser? Ne vaut-il pas mieux céder aux circonstances, puis endiguer le courant? » Et le général, devenu tout à coup plus rassurant, laissa entendre qu'il saurait trouver, au moment opportun, un expédient pour éloigner de la capitale les volontaires. Restait le sujet que le roi avait le plus à cœur, c'est-à-dire la condition des insermentés. Ici encore Dumouriez se prononça pour l'acceptation du décret. « C'est, dit-il, à la loi sur le serment qu'il eût fallu opposer le veto; car elle a été l'origine de tous les maux. Aujourd'hui il est trop tard. N'est-ce pas d'ailleurs l'intérêt des prêtres que de sortir du royaume? L'exil, c'est la sécurité. La résistance, au contraire, ne fera qu'irriter ; elle exposera au massacre ceux que Votre Majesté aura voulu sauver. »
Louis XVI écouta, non sans quelques indices de révolte; car il s'agissait de sa conscience. Sur le camp de vingt mille hommes, il céderait peut-être ; mais il ne livrerait pas les
prêtres. « Je réfléchirai, dit-il assez sèchement à Dumouriez. » « C'est une des rares circonstances, a écrit le général dans ses Mémoires^ où j'ai vu un peu altéré le caractère de cette âme douce et pure. »
Un jour ou deux s'écoulèrent encore sans que le prince se décidât à publier sa volonté. La mise en demeure impérieuse, péremptoire, vint de Roland. Cet homme, d'apparence très ferme, subissait en réalité tous les jougs, celui de son parti, celui de sa propre vanité, et plus encore celui de sa femme. Déjà il avait projeté une adresse comminatoire au roi et qui, signée de tous les ministres, obligerait le prince à céder. Quelle que fût la décadence du respect, la hardiesse avait déconcerté. En ce demi-abandon, Mme Roland poussa son mari à un coup d'éclat. De la pensée commune des deux époux sortit le plan d'une lettre qui serait pour le roi un véritable ultimatum. Mme Roland rédigea le document, puis son mari le porta au conseil. Si nous en croyons Dumouriez, il en aurait donné lecture à ses collègues devant le prince ; si nous ajoutons foi aux Mémoires de Mme Roland, il semble que la brièveté des déhbérations l'ait empêché de prendre la parole et que le souverain ne connut la sommation que par l'envoi qui lui en fut fait.
Roland commençait par rappeler l'ancien absolutisme royal et notait les indécisions du prince, perplexe entre le régime ancien et le régime nouveau. Puis, d'un ton tranchant, il ajoutait : « Tout a son terme, et celui de l'incertitude est enfin arrivé. Votre Majesté peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux qui prétendent réformer la Constitution, ou doit-elle généreusement se dévouer sans réserve à la faire triompher? Telle est la véritable question. » Roland continuait, en traçant de l'état du royaume im tableau très sombre : « La fermentation est extrême dans toutes les parties de l'empire, elle éclatera d'une manière terrible» à moins qu'une confiance raisonnée dans les intentions de Votre Majesté ne puisse enfin la calmer. Mais cette
confiance ne s'établira pas sur des protestations, elle ne saurait plus avoir pour base que des faits. » Le premier de tous les gages, c'était l'union du roi avec le Corps législatif. Comment se manifesterait cette union? Par l'adoption des deux derniers décrets. « Il n'est plus temps de reculer, ajoutait Roland ; il n'y a même plus moyen de temporiser. La Révolution est faite dans les esprits, elle s'achèvera au prix du sang et sera cimentée par le sang si la sagesse ne prévient pas des malheurs qu'il est encore possible d'éviter. Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par des mesures extrêmes ; mais, quand on aurait déployé la force pour contraindre l'Assemblée, qu'on aurait répandu l'effroi dans Paris, la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se lèverait avec indignation, et, se déchirant ellemême dans les horreurs d'une guerre civile, développerait cette sombre énergie, mère des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée. » Le ministre poursuivait en énumérant avec amertume les griefs du peuple contre la cour. Puis il finissait sur un ton de menace. « Déjà l'opinion compromet les intentions de Votre Majesté ; encore quelque délai, et le peuple contristé verra dans son roi l'ami et le complice des conspirateurs. Juste ciel 1 auriez-vous frappé d'aveuglement les puissances de la terre, et n'auront-elles jamais que des conseils qui les entraînent à leur ruine! Je sais que le langage austère de la vérité est rarement accueilli près du trône ; je sais aussi que c'est parce qu'il ne s'y fait presque jamais entendre, que les révolutions deviennent nécessaires; je sais surtout que je dois le tenir à Votre Majesté, non seulement comme citoyen soumis aux lois, mais comme ministre honoré de sa confiance, ou revêtu de fonctions qui la supposent; et je ne connais rien qui puisse m'empêcher de remplir un devoir dont j'ai la conscience. »
Cette lettre fameuse fut, si nous en croyons les Mémoires de Mme Roland, adressée au roi le 11 juin. Louis XVI avait
accepté bien des humiliations. Devant la pédante remontrance, ce qu'il avait de sang royal colora d'indignation son placide visage. Le lendemain, 12 juin, il appela Dumouriez. Celui-ci accourut. La reine était là : « Croyez- vous, dit Marie- Antoinette au général, que nous puissions supporter l'insolence de Roland et les fourberies de Servan et de Clavière? — J'en suis indigné, répliqua Dumouriez. » Le roi lui-même était fort ému et ne parlait que de se débarrasser des trois factieux. Servan fut renvoyé le jour même, et le lendemain Roland et Claviers.
Dans la place, Dumouriez demeurait seul, avec deux comparses, Lacoste et Duranthon. A travers la Révolution avaient déjà appai'u plusieurs figures de soldats : Bouille, chef vigoureux et sage, réduit par la disgrâce du sort au rôle misérable d'agent de fuite ; Narbonne, bien vite usé ; La Fayette, un peu usé, lui aussi, et méditant, à cette heurelà même, de contenir tout ce qu'il avait encouragé. Dumouriez, nouveau venu sur la scène, parviendrait-il, avec plus de bonheur, à sauver ce qui était encore sauvable?
En ce soldat de fortune — car il n'était pas autre chose — se rassemblaient plusieurs des qualités qui grandissent les hommes en temps de révolution. Il était courageux, hardi au point de se montrer osé, confiant en lui-même jusqu'à la présomption, de parole facile, d'intelhgence pénétrante, d'imperturbable sang- froid. Son esprit était vif et jusqu'à l'excès ; car sa promptitude eût aisément tourné à la légèreté, même à l'étourderie. Nul plus que lui n'était fécond en ressources. Bien que s'étant dispersé en beaucoup d'intrigues, il avait gardé de son métier de soldat la haine du
désordre, le mépris du parlage, et on sentait que la démagogie, même caressée par lui, ne serait jamais, à ses yeux, qu'une force à utiliser et à réduire.
Si rares que fussent ces dons, ils risquaient fort de demeurer stériles pour le salut de la monarchie. Les embarras étaient tels qu'on ne les pourrait surmonter que par l'une de ces deux forces maîtresses : le génie ou la droiture. Un homme de génie eût tout emporté : un homme de vertu eût trac^ son ordre de route d'après les seules lumières de sa conscience, eût déconcerté par l'absence même de tout calcul, et de la sorte eût retrouvé l'habileté à force de la fuir. Dumouriez, personnage d'expédients, agent de négociations secrètes, ne portait, ni dans l'esprit cette hauteur dominatrice, ni dans l'âme cette âpre recherche de vertu. Une autre faiblesse de cet homme fort serait de ne s'appuyer sur aucun allié, ni sur les Girondins puisqu'il venait de les abandonner, ni sur les Feuillants à qui il ne lui plaisait pas de s'asservir, ni sur la Cour qu'il n'aimait pas et qui, elle-même, se défiait de lui. Il se montrait très sincèrement touché des malheurs du roi et de la reine, et ne demandait qu'à les aider, mais avec toutes sortes de desseins personnels et sans aucune passion de dévouement. La plus grande cause d'insuccès résidait dans la divergence de mobiles entre le ministre et le souverain. Louis XVI venait de chasser Roland, par accès de fierté sans doute, mais plus encore pour la sauvegarde de son âme. Ce qu'il souhaitait, c'était trouver une main assez fidèle pour contresigner la résolution qui apaiserait sa conscience. Or, Dumouriez s'était libéré de ces scrupules au point de ne plus les comprendre. A son âme, toute pétrie de levain terrestre, qu'importait le décret sur les prêtres? Sa sensibilité eût répugné à ce qu'on versât leur sang ; sa sollicitude n'allait pas au delà. Où Louis XVI se torturait pour son salut éternel compromis, il ne poursuivait, lui, d'autre pensée que d'engourdir la conscience timorée de son prince et de surprendre ane sorte de consentement silencieux qui eût un air d'ap-
probation. Les idées étaient si différentes que la langue ne serait plus la même et qu'on continuerait à différer, même lorsqu'on croirait s'entendre. Ainsi était-il à craindre qu'une nouvelle combinaison — si on en trouvait une — n'eût que la durée d'une équivoque bientôt dissipée.
En homme avisé plus encore qu'en sujet fidèle, Dumouriez songea d'abord à faire ses conditions. Il les fit, et avant même que les«trois factieux », comme les appelaitLouis XVI, fussent ofTiciellement congédiés. Il fut reçu par le roi, en présence de la reine. Il commença par déclarer qu'il était « inébranlable pour le maintien de la Constitution ». Louis XVI s'inclina. On vint aux deux décrets : « Il faut, dit Dumouriez, qu'ils soient sanctionnés. — Cela ne se peut pas, répliqua le souverain d'un ton péremptoire. » Et sur de nouvelles instances, il s'emporta. Le général allait se retirer quand Marie- Antoinette le rappela. « Comment voulez-vous, dit-elle, que le roi sanctionne une mesure destinée à conduire à Paris vingt mille coquins qui peuvent nous massacrer. » Dumouriez avait, quelques jours auparavant, laissé entendre qu'il tenait en réserve une combinaison propre à tout arranger. Il s'empressa de dévoiler l'expédient : « Le décret, observa-t-il, ne dit pas où les vingt mille hommes devront être réunis. C'est au ministre de la guerre à les organiser. Qu'il les entraîne hors t!e Paris, à Boissons, par exemple ; qu'il leur donne, pour les commander, un lieutenant général ferme et sage, secondé par deux bons maréchaux de camp, et tout ira bien. — Mais comment obtenir, objecta le roi, que le rassemblement ait lieu à Soissons? — J'en réponds, reprit Dumouriez avec une confiance assurée. » A ces paroles, le roi, très sombre jusque-là, se ranima tout à coup : « Il faudrait pour cela que vous fussiez ministre de la guerre. » Dumouriez ne demandait rien autre chose, et la sanction du premier décret fut décidée. On passa au décret sur les prêtres. Louis XVI s'écria aussitôt : « Oh 1 pour celui-là, je ne puis me décider à l'accepter. » Dumouriez répéta ce
LE SECOND VETO ROYAL ET LA JOURNIÎE DU 20 JUIN lf.9
qu'il avait dit quelques jours auparavant : o En sanctionnant jadis la loi sur le serment, vous vous êtes mis, Sire, dans la nécessité de sanctionner celle-ci. — Ah ! j'ai fait une faute, une grande faute, et je me la reproche. — Mais si vous usez aujourd'hui du droit de vélo, vous commettrez une faute bien plus grande; car vous ne réussirez qu'à ameuter contre les prêtres les fureurs populaires. » A ces considérations Dumouriez ajouta un autre argument : « Si le roi, dit-il, applique le veto, les trois ministres qui sortent de cliarge passeront pour victimes de leur patriotisme ; nous, au contraire, nous serons désignés, aux yeux du peuple, comme des conspirateurs, comme des aristocrates, et nous serons dans l'impuissance de faire aucun bien. « Sur ces instances chaudement réitérées, la reine, à ce qu'on assure, céda. Le roi se débattait, perplexe jusqu'à l'angoisse. « Il faut la sanction », répétait Dumouriez sur un ton presque impérieux. Une crainte obsédait le prince, celle que, pour les prêtres, sa résistance fût pire que les concessions. Le souverain finit-il par se rendre? Dumouriez l'a affirmé, et un passage des Mémoires de Mme Gampan (1) semblerait appuyer cette affirmation. Mais tout ce qu'on sait de Louis XVI et de ses regrets sur le passé rend peu vraisemblable ce retour de faiblesse. Ce qu'on peut présumer, c'est que le pauvre roi, à bout de forces, pliant sous sa responsabilité, ralentit les objections, puis se réfugia dans un silence accablé. Dumouriez, prompt à croire ce qu'il désirait, trop avantageux d'ailleurs pour douter de son influence persuasive, n'aura-t-il pas pris acte de ce silence, et ne l'aura-t-il pas, un peu vite, interprété comme une adhésion?
Entre le roi et le général une apparence d'accord s'était établie. Il y avait urgence à remplacer les ministres congédiés. Le 13 juin, dans la matinée, Dumouriez se rendit pour cet objet aux Tuileries. Un habitant de Montpellier qu'on
(1) T. II, p. 208-209.
appelait Mourgues, ancien directeur des travaux du port de Biost, homme d'opinions modérées, très adonné aux œuvres de bienfaisance, fut désigné pour la succession de Roland. M. de Naillac, représentant de la France auprès d'une des petites cours d'Allemagne, fut appelé au ministère des af f aires étrangères que Dumouriez quittait pour le portefeuille de la guerre. On ne trouva, sur l'heure, personne pour les finances, Lacoste gardait la marine, Daranthon la justice. Les circonstances avaient habitué à n'être point difficile. Dumouriez se jugea suffisamment encadré ; il l'était, en effet, assez si on devait vivre, beaucoup trop si on devait succomber.
A peine née, la combinaison rencontra un double obstacle dans les sentiments de l'Assemblée, dans les dispositions du roi lui-même.
Roland et, avec lui, Servan avaient afîecté de s'enorgueillir de leur chute. Sans perdre une heure, ils s'ingénièrent à conquérir en crédit auprès du peuple ce que la disgrâce royale leur ravissait en dignité. De ministres du roi, ils devinrent sans transition ses accusateurs. Le 13 juin, vers le milieu de la séance, une lettre parvint à l'Assemblée. Elle était de Servan. Il y exposait, avec une nuance de rancune haineuse, qu'au moment où il commençait à concourir au bien public, il avait reçu du roi l'ordre de déposer son portefeuille. Puis, par une sorte d'appel aux représentants du peuple, il ajoutait : « Ma conscience me dit que je n'en dois pas moins compter sur les bontés de l'Assemblée. » Ce langage fut accueilli par de bruyants applaudissements, et le vote de la majorité décida que Servan emportait les regrets de la nation. Le même témoignage fut rendu à Clavière qui eut l'honneur de le moins mériter : car sa lettre était décente. On attendait Roland. Depuis la veille il méditait, non seulement de se venger, mais encore de faire coup double et de prendre place au premier rang parmi les serviteurs du peuple. Auprès de lui, sa femme l'excitait. Elle fut, en ces tristes
jours, son mauvais gcnio. Sous le double aiguillon de la rancune et de l'ambition, elle lui suggéra de lire à l'Assemblée la lettre confidentielle que, naguère, il avait adressée au roi. « Ce sera, lui dit-elle, l'explication de votre renvoi. » Soit exaspération de l'amour-propre blessé, soit bassesse naturelle ou cuistrerie, Roland ne discerna pas la prodigieuse inconvenance. Ainsi son premier soin, en sortant do charge, serait, non seulement de divulguer les secrets du conseil, mais encore de dénoncer son roi. Il envoya copie de la lettre. Elle fut lue, et, l'impudence paraissant héroïsme, elle fut acclamée.
Ce qui suivit souligna la manifestation. Au moment où Roland demandait à l'Assemblée de canoniser sa disgrâce, Dumouriez méditait, lui aussi, de s'appuyer sur les représentants. On venait d'achever la fameuse lettre quand il entra dans la salle du Manège (1). Un silence glacial l'y accueillit, suivi d'une explosion de murmures. Déjà on l'accusait d'avoir trahi ses collègues, d'être, suivant l'expression de Brissot dans le Patriote français, « le plus vil des intrigants (2) ». Dumouriez n'était point de ceux qu'on déconcerte. Il demanda la parole, lut une dépêche sur les opérations militaires, annonça la mort du général Gouvion tué à l'ennemi. Puis il dépUa un assez long mémoire et commença de le lire, avec un calme impassible, presque provocant. En ce document, il déplorait la pénurie des armes, des approvisionnements, des munitions, des chevaux, des effets de campement, et avec une vivacité qui tournait au réquisitoire contre son prédécesseur. Bientôt, s'élevant à des considérations générales et sans souci de la défaveiu* grandissante, il flétrit les habitudes d'indiscipline, le goût de dénonciation qui énervent les armées comme elles affaiblissent la société civile. « Il est temps, ajouta-t-il, que les factions
(1) Dumouriez, dans ses Mémoires, place par erreur la date de sa eommunicatioa à l'Assemblée au 14 juin.
(2) Patriote françaù:, 13 juin 1792.
se taisent devant les dangers de la patrie. » L'Assemblée écoutait impatiemment, s'exaspérait des conseils, n'était pas éloignée de renvoyer Dumouriez, comme jadis Delessart, comme naguère le duc de Brissac, devant la haute cour d'Orléans. En terminant, le général protesta de son respect pour la Constitution ; puis il finit par ces mots : « Nous subirons tous les malheurs possibles, s'il n'y a pas en ce moment en France une législation ferme et un gouvernement actif. »
Ce « gouvernement actif », ce serait, dans la pensée de Dumouriez, celui dont il deviendrait lui-même le chef. Les murmures de l'Assemblée avaient été pour lui mauvais présage. Aux Tuileries un autre mécompte l'attendait.
Il y avait eu un conseil le 13 au soir, mais très court et où rien n'avait été décidé. Il y eut nouvelle réunion le 14. Le roi accueillit Dumouriez avec empressement, le féhcita de sa belle contenance à l'Assemblée ; puis, en un ton de fermeté tranquille qui contrastait avec les agitations précédentes, il lui notifia sa volonté : il sanctionnerait le décret sur le camp de vingt mille hommes; mais il frapperait de veto le décret sur les prêtres. Ainsi tout l'entretien de l'avantveille n'avait été que malentendu, et le prince, à supposer qu'il eût un instant fléchi, paru fléchir, se ressaisissait. Dumouriez avait auprès de lui ses collègues. Tous ensemble ils insistèrent : « Sire, vous vous perdez, répétèrent-ils les uns après les autres. » Un seul se montra un peu moins pressant, ce fut Mourgues. Le décret, ainsi qu'il l'écrirait plus tard, n'était « ni dans ses principes, ni dans son cœur ( 1) », et il n'inclinait aux concessions que dans l'espoir d'atténuer les dangers du roi. Louis XVI fut inflexible. Il avait préparé une lettre pour le président. C'était le message qui annonçait la double résolution. D'un ton très péremptoire et où refluait même un souvenir du pouvoir absolu, le souverain dit à
(1) Recueil des pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes de Louis Capet, 2* recueil, pièce XXXVII.
ses conseillers : o Je vous chargerai demain de cette lettre : réfléchissez-y ; l'un de vous la contresignera, et vous la porterez ensemble à l'Assemblée. » Les ministres étaient stupéfaits. Quand ils eurent repris possession d'eux-mêmes, Dumouriez dit au roi : « Votre Majesté n'a-t-elle rien de plus à nous ordonner? — Non », répliqua brièvement le prince, avec cette gaucherie des faibles, qui souvent deviennent brusques quand ils veulent être résolus. Puis il se retira, tout étonné de son audace, et laissant ses ministres aussi surpris que lui.
A résister, le roi avait quelque mérite. Il risquait son trône, sa liberté, sa vie peut-être. Tandis que les scènes qu'on vient de dire se succédaient aux Tuileries, voici ce qui se passait au faubourg Saint- Antoine :
Là-bas, depuis le commencement de juin, se débattait, dans un petit cercle d'agitateurs, le plan d'une manifestation populaire. Le chef était le brasseur Santerre, homme de taille élevée et de formes athlétiques, de voix tonnante et de rude éloquence, brutal de manières avec des intervalles de bonne humeur et de bonhomie, grand donneur de poignées de main, grand distributeur de bière, crédule et emporté, jovial et cynique, pénétré jusqu'à saturation du jargon révolutionnaire, attiré d'instinct par toute sédition. Officier dans la garde nationale et commandant du bataillon des Enfanls-TrouvéSy Santerre était devenu l'idole du faubourg et apparaissait comme l'homme fait à point pour haranguer et conduire les cortèges démagogiques. Autour de lui se groupaient quelques comparses : Fournier dit l'Américain, un Italien nommé Rotondo, le Polonais Lazowski, le boucher Legendre, puis un ouvrier orfèvre qu'on appelait Rossignol et qu'on retrouvera plus tard général dans les guerres contre la Vendée. Dans les conciliabules tenus tantôt chez Santerre, tantôt au Comité de la section des Quinze- Vingts, le dessein se précisa : les gens du faubourg Saint- Antoine, ralliant à eux ceux du faubourg Saint-Marcel, se
réuniraient en cortège et, descendant à travers la ville, se rendraient à l'Assemhlée, puis auprès du roi, afin de leur soumettre une pétition. La date serait celle du 20 juin, en mémoire du Serment du Jeu de paume. Les manifestants revêtiraient les uniformes et les armes qu'ils avaient portés en 1789. Tous ensemble, ils planteraient, en commémoration de l'anniversaire fameux, un arhre de la liberté sur la terrasse des Feuillants. La pétition, disait-on en termes vagues, serait « relative aux circonstances ». Quelles seraient ces circonstances, sinon le renvoi déjà connu des ministres patriotes, sinon le double veto déjà pressenti? Telle était la trame ourdie dans les faubourgs. Déjà la rumeur se répandait dans la vUle, et c'était ce bruit menaçant qui montait jusqu'au roi.
Il montait vers lui sans l'intimider. Après le conseil qu'on a raconté, Dumouriez était rentré au ministère. La journée «'avançant, plusieurs billets fort inquiétants lui parvinrent: les conciliabules se multipliaient, disait-on, au faubourg Saint- Antoine ; des rassemblements s'y préparaient; des événements graves, décisifs peut-être, s'annonçaient. Le général transmit ces nouvelles au cbâteau. N'y aurait-il pas de quoi faire fléchir le roi? Le calcul — s'il y eut calcul — fut déjoué. Louis XVI crut voir dans ces avis, qui lui apprenaient peu de chose, une pression sur sa conscience. II répondit avec une sécheresse qui ne lui était pas ordinaire : « Ne croyez pas qu'on parvienne à m'efîrayer par des menaces ; mon parti est pris. >)
Cependant la lettre de Roland, la question des deux vetos^ les agitations des faubourgs, tout surexcitait. A la chute du jour, le cabinet du général se remplit de monde. Beaucoup n'avaient d'autre but que de chercher des nouvelles. D'autres venaient saluer celui qu'on croyait le nouveau chef du gouvernement. Au milieu des conversations banales, l'un des visiteurs, très avancé dans la politique des Feuillants, suggéra au ministre tout un plan de r.nn-
dnite : « Contresignez, dit-il, la lettre du roi au prf^sident; associez-vous à La Fayette qui va venir à Paris. » Dumouriez repoussa la proposition ; outre qu'il n'aimait pas La Fayette et n'en était point aimé, il ne lui plaisait pas plus de se lier aux Feuillants qu'aux Girondins; et sa répucrnance à tout engajTfcment était tout à la fuis sa force, — car elle le laissait libre, — et sa faiblesse, car elle le privait d'alliés.
La nuit s'écoula. Le 15 juin, à dix heures, les ministres se rassemblèrent de nouveau. Duranthon prit la parole, et, faisant allusion à la lettre, exprima, au nom de ses collègues et au sien, le regret de ne pouvoir la contresigner. Le ministre de la marine, Lacoste, essaya encore de toucher le prince, en lui représentant ses périls. Le roi, quoique très agité, ne parut point ébranlé. A quoi bon avoir renvoyé Roland si l'on devait faire tout ce que Roland souhaitait? Il se toui'na vers Dumouriez : « Etes-vous toujours, lui dit-il, dans les dispositions que vous m'avez exprimées hier? — Oui, Sire, si Votre Majesté ne se laisse point fléchir par notre fidélité et notre dévouement. » Le visage du prince devint très sombre. Il demeura un instant silencieux ; puis, en homme qui précipite sa résolution pour ne point retomber dans l'incertitude : « C'est bien, dit-il, j'accepte votre démission ; j'y pourvoirai. »
Chez ceux que Louis XVI venait de congédier, peut-être y eut-il quelque surprise d'être pris si vite au mot. Cependant la crise ministérielle se compliquait par la perspective de plus on plus menaçante de troubles prochains. Comme Dumouriez sortait du cabinet du roi, il vit le commandant de la garde nationale qui était pour cette période M. de Ramainvilliers, et qui lui confia ses inquiétudes pour la paix publique. « Je ne suis plus rien, répliqua brièvement Dumouriez. »
N'était-il vraiment plus rien? N'espérait-il point, n'attendait-il point encore un accommodement? Après le conseil, au lieu de se retirer à son domicile privé ou dans une
demeure amie, il rentra, comme s'il eût été encore en charge, au ministère et y donna quelques ordres. A dix heures du soir, il adressa au roi un nouveau billet : « Il y a, écrivait-il, le plus grand danger pour demain si Votre Majesté ne prend pas le parti de sanctionner le décret des vingt mille hommes et le décret sur les prêtres. » La suite indiquait clairement r arrière-pensée d'un retour : « Je vous suppUe de regarder ma démarche comme le dernier acte de ministère que j'exercerai, si Votre Majesté ne prend pas le seul parti qu'exige la crise qui agite le royaume (1). »
A ne considérer que le péril public, Dumouriez avait raison de s'alarmer. Tout annonçait un orage. Le 16 juin, Santerre et ses amis, ayant mûri leur dessein, osèrent demander à la municipalité de légaliser par avance la manifestation projetée. Leur sommation — car on ne peut employer un autre mot — fut présentée par le Polonais Lazowski au conseil général de lu commune : les pétitionnaires entendaient marcher en corps, se revêtir de leur uniforme et aussi de leurs armes. Le conseil, tout effrayé de l'audace, allégua la loi qui interdisait tout cortège armé et, sur la requête, passa à l'ordre du jour. Nonobstant la défense, les manifestants déclarèrent qu'ils pousseraient jusqu'au bout leur entreprise (2).
Dumouriez recueillait tous ces bruits. Toute la journée du 16, il demeura à l'hôtel du ministère et ne le quitta que le 17 au matin. Au billet écrit par lui le 15 au soir, il n'avait reçu aucune réponse. Avec une obstination qui révélait ou une grande ténacité d'ambition personnelle ou un grand désir de sauver le roi, il tenta encore de faire passer un conseil jusqu'aux Tuileries. Par voie indirecte, il avisa la reine de ses périls : « SuppUez le roi, lui disait-il en substance,
(1) Recueil des pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes de Louis Capp.t, 2« recueil, pièce XXXIX.
(2) Rapport fait au Conseil du département au sujet des événements du 20 iuin.
LE SECOND VETO ROYAL ET LA JOURNEE DU 20 JUIN m
de sanctionner les deux décrets. » Il ajouta que sa suggestion était bien désintéressée, sa démission ayant été donnée et acceptée.
A ces avertissements vinrent s'ajouter d'autres informations qui annonçaient comme imminent un grand tumulte dans Paris, une grande conspiration contre l'ordre public (1). Mais rien n'ébranlerait désormais la résolution de Louis XVI. 11 montra toute sa fermeté en un dernier entretien qu'il eut avec Dumouriez. C'était le 18 juin. Pour colorer la demande d'audience, le général avait invoqué la reddition do ses comptes. Le prince avait repris son air de douceur et de bonté. « Vous allez donc, dit-il à son ancien ministre, rejoindre l'armée de Luckner. — Oui, Sire, et je n'ai qu'un regret, c'est de vous laisser en danger. — Oh ! oui, observa le roi, je suis en péril, en grand péril. » A ce mot, Dumouriez tenta de reprendre le sujet qui lui tenait tant à cœur: « Sire, je n'ai plus d'intérêt personnel à vous parler comme je vais le faire ; une fois éloigné de votre conseil, je ne vous approcherai plus ; mais par fidélité, par attachement pour vous, j'ose encore vous supplier de renoncer au veto. — Ne m'en parlez plus, mon parti est pris. — Ah 1 Sire, on abuse votre conscience, on vous conduit à la guerre civile. Je crains pour vous vos amis plus encore que vos ennemis. » Le prince était ému. Il se rapprocha du général : « Dieu m'est témoin, dit-il, que je ne veux que le bonheur de la France. — Sire, je n'en doute pas ; si tout le monde connaissait Votre Majesté comme je la connais, tous nos maux seraient bientôt finis. Mais, laissez-moi vous le redire, vous croyez sauver la rehgion, vous la détruisez ; les prêtres seront massacrés... Et vous-même... ajouta Dumouriez enunepbrase qu'il n'acheva pas. » Il y eut un moment de silence. « Je m'attends à la mort, dit le roi avec gravité, et, d'avance,
(1) V. notamment Recueil des pièces justificatives de l'acte énoncialif des crimes de Louis Capet, 2» recueil, pièce XL.