‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 13 sur 47 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

je pardonne à mes ennemis. Pour vous, je vous sais gi'é de votre sensibilité, et je vous donnerai des preuves de mon estime s'il vient jamais des temps plus heureux. » Sur ces mots, Louis XVI rompit l'entretien avec précipitation, voulant à la fois cacher son trouble et éviter pour sa fermeté une plus longue épreuve. Dumouriez se retira, non moins ému. Au moment où il atteignait la porte, le roi fit encore quelques pas vers lui, et avec une cordialité triste comme on ferait à quelqu'un qu'on ne reverra plus : « Adieu, iui dit-il, soyez heureux. »

Le 18 juin, on sut les noms des nouveaux ministres. C'était, pour les affaires étrangères, M. de Chambonas (1); pour la guerre, M. de Lajard; pour l'intérieur, M. Terrier de Monciel, tous gens obscurs, de médiocre crédit, mais non de médiocre courage, tant était grand le péril de servir le roi !

Duranthon avait gardé, à titre provisoire, le portefeuille de la justice. C'était à lui qu'il appartiendrait de publier le double wto. Le 19 juin, la décision royale fut ofïïciellement notifiée à l'Assemblée.

La résolution fut accueillie avec un dédaigneux silence. Tout se trouvait déjà ménagé pour la manifestation qui, le lendemain, y répondrait.

Entre toutes les autorités une seule demeurait maîtresse de prévenir, modérer ou réprimer : c'était la municipalité. Eille avait le devoir d'agir, car elle répondait de l'ordre : elle en avait aussi le pouvoir, car le droit de requérir la force pubhque reposait en ses mains.

(1) Il remplaçait M. de Naillac tout d'abord désigné.

Mais pouvait-on compter sur oUe? Le maire de Paris était alors Potion, homme de fi^re belJe et douce, d'aspect respeetal)le, de réputation intacte, mais cachant sous ces sages apparences une étroite complicité avec tous les gens d'émeute. Solennel, suffisant et gourmé, de déclamation abondante et de cerveau vide, il planait sui' toutes choses avec une sottise orgueilleuse et se parait de cette impartialité perfide qui double la malfaisance en la masquant de modération. En son âme froidement égoïste, une passion dominait, celle d'être populaire. A l'approche de la manifestation, sa personnalité se dédoublait, et tandis que le magistrat s'inquiétait, l'homme de parti contenait mal sa joie. Qui l'emporterait en lui, la cause du désordre qui avait ses secrètes sympathies, celle de l'ordre dont il était le gardien?

Par bonheur, autant le maire était suspect, autant l'administration départementale méritait confiance. Depuis un an, aucun effort ne lui avait coûté pour contenir la Révolution, pour maintenir la liberté et, en particulier, la liberté religieuse. Sous la menace d'une grande poussée démagogique, sa sollicitude s'accrut. Quoique supérieure à la municipalité par le rang officiel, elle était bien au-dessous d'elle par l'influence, bien au-dessous par les attributions. Mais ne pourrait-elle pas intervenir auprès de Pétion, l'effrayer par l'image du péril, stimuler en lui le sentiment du devoir? Dans l'après-midi du 19, elle le manda. A force d'instances, elle lui arracha quelques mesures. Presque sous la dictée du directoire départemental, Pétion écrivit au commandant général de la garde nationale et lui ordonna de doidjler les postes, de tenir des réserves prêtes, de faire circuler des patrouilles. Non contents de ces précautions, les magistrats du directoire rappelèrent par un arrêté que tout rassemblement armé était interdit, que les rassemblements non armés ne pouvaient eux-mêmes déléguer que vingt citoyens pour présenter leurs adresses ou leurs pétitions. Pétion se retira.

rallié, à ce qu'il semblait, à la cause de l'ordre. L'était-il autrement qu'en apparence? Les membres du directoire sentirent renaître toutes leurs anxiétés quand, dans la nuit, ils reçurent du maire le plus étrange des messages. Celui-ci proposait, non de combattre la manifestation ou de la dissoudre, mais de la légaliser, c'est-à-dire d'encadrer le cortège dans les rangs de la garde nationale; de la sorte, les pétitionnaires marcheraient sous la protection de la force publique, requise à double fin pour les contenir et pour les honorer. En toute hâte, le directoire dissipa la dangereuse équivoque, fit afficher au faubourg Saint-Antoine, au faubourg Saint-Marcel, son propre arrêté. Une seconde fois, Pétion céda, sembla céder. Mais que promettait cette énergie si molle, si prête à toute combinaison dissolvante? C'est en cette incertitude prolongée que se leva la j ournée du 20 j uin (1).

Pour l'histoire politique, la date du 20 juin 1792 figure l'un des premiers, l'un des plus mémorables exemples de l'action directe populaire. Pour l'histoire religieuse, elle marque le jour où Louis XVI confessa solennellement sa foi.

C'est dans la conscience intime du prince qu'il faut descendre. Une pensée le domine, celle de se libérer vis-à-vis de Dieu. Au milieu de tous les bruits du dehors, il fait le silence autour de lui. Il met à nu ses deux grandes fautes. Deux fois il a péché contre l'Église, en sanctionnant la Constitution civile, en sanctionnant la loi du serment. Puis

(1) Rapport fait au Conseil du département sur les événements du 20 juin 1792. — Conduite tenue par M. le maire à l'occasion des événements du 20 juin. — Dépêches du Directoire du département à MM. les maires et. administrateurs de police, et à M. le commandant général, 20 juin ! 702.

il énumère les faiblesses de sa vie chrétidjne, l'office constitutionnel entendu, le jour de Pâques de 1791, à Saint- Germain-l'Auxerrois, de molles paroles sorties de ses lèvres, et qui ont semblé l'approbation des lois inorthodoxes. Il fixe les dates, se remémore les circonstances, moins en roi qui condescend à s'accuser qu'en chrétien qui se frappe la poitrine. C'est l'examen de conscience de l'âme dévote, avec la crainte des excuses trop aisément trouvées, avec la terreur de tromper le ciel. En s'éloignant de Dieu, le prince s'est-il du moins rendu les hommes propices? En vain il cherche une compensation terrestre en échange de l'Église romaine à demi trahie. Tout concourt pour aiguiser ses remords. En lui rien du bel esprit qui raille les choses saintes ou du philosophe qui doucement les démolit ; mais une nature tout d'une pièce, un peu fruste, trop sensée, trop lourde aussi pour les négations téméraires, les doutes savants, les badinages impies. Si irrésolu qu'il soit, il a su un jour vouloir et avec une brusquerie obstinée, c'est quand, en 1778, il s'est refusé à recevoir à la cour Voltaire triomphateur et mourant.

Et c'est précisément parce qu'il croit d'une foi intégrale et simpliste qu'il a soif d'équivoques dissipées et de Dieu pleinement reconquis. Ses fautes, il a commencé à les racheter quand, au mois de décembre, il a repoussé le premier décret de proscription. L'œuvre de réparation s'est continuée quand, d'un ferme propos, il a résolu de rejeter le second édit persécuteur. Pour briser les liens où son âme était emprisonnée, il a, lui indécis, chassé Roland, lui faible, bravé l'Assemblée ; il vient de congédier Dumouriez luimême qui, en échange du décret sanctionné, lui promettait le salut.

Et maintenant, à l'aurore de la journée décisive, il s'apprête à braver le peuple. Dans le palais, il se sent très seul, car ses amis, ses conseillers, presque tous saturés de philosophisme, lui passent comme une faible.îse les obstinations

de sa conscience. En cet isolement, le roi se résorbe dans le chrétien, et dans le chrétien pénitent. Il écrit à un prêtre investi de sa confiance : « Venez, monsieur, je n'eus jamais autant besoin de vos consolations ; j'ai fini avec les hommes ; c'est vers le ciel que se portent mes regards. On annonce de grands malheurs. J'aurai du courage. » Dans cet appel, on sent la détresse d'une âme ne demandant plus rien, hormis le pardon divin,

Ce pardon, Louis XVI y aspire, non seialement avec la foi d'un fidèle, mais avec l'ardeur angoissée et mystique d'un mourant. Une idée commence à se fixer en lui, celle de sa fin prochaine. Cette idée, il a été lent à l'embrasser. Voici qu'elle prend possession de son esprit, et désormais elle ne le quittera plus. Dans son dernier entretien avec Dumouriez, il a parlé de ses périls qui peut-être ne se termineront qu'avec sa vie. Sera-t-il assassiné? serat-il mis en jugement? Sa prévoyance ne va pas si loin. Mais des allusions, des demi-confidences attestent chez lui la pensée obsédante. Et il s'offre à l'humiliation douloureuse et bienfaisante qui servira sans doute au rachat de son âme.

Tel est le drame silencieux qui se déroule dans la conseienee royale. Voici l'autre drame qui se poursuit, bruyant et vulgaire, sur la place publique.

Dès le matin, au faubourg Saint-Antoine et aussi, de Fauitre côté de la Seine, au faubourg Saint-Marcel, les préparatifs s'^achèvent. Ce n'est pas que Faccord règne sur l'opportunité de manifester. A la section de Montreuil, à la aeetion des Gobelins, il y a hésitation, résistance même. Mais, comme toujours, les violents triomphent des timides. Vers huit heures, le maire envoie vers les pétitionnaires quelques officiers municipaux, avec la mission de les apaiser, de les inviter au moins à marcher sans armes. Les délégués arrivent, ébauchent quelques gronderies caressantes. Parmi les gens des faubourgs, les uns répondent : nous ne

voulons pas faire de mal, mais seulement fêter l'anniversaire du serment du Jeu de paume ; les autres allèguent les précédentes députations reçues — quoique en armes — par l'Assemblée et admises aux honneurs de la séance : la loi» ajoutent-ils, doit être égale pour tous. Quelques-uns invitent les envoyés de Pétion à se joindre à eux. Et ceux-ci, de peur d'être entraînés, n'ont que le temps de s'esquiver et de regagner l'Hôtel de Ville.

Il est dix heures^ Sur le boulevard de la Salpêtrière les meneurs s'impatientent. « En avant ! En avant ! » crient-ils ; et Alexandre, le commandant du bataillon de Saint-Marcel, répète : « Ea avant I. » Dans le même temps,. Santerre range ses hommes, descend du faubourg Saint-Antoine ; et les deux colonnes ne tardent pas à se réunir comme deux rivières confondeat leurs eaux-

Et maintenant toute cette foule s'achemine vers le centre de la ville. En tète, Santerre, puis les canons que les gardes nationales ont amenés avec eux ; sur un socle est porté, à la manière d'un ostensoir en une procession, la Déclaration' des droits de l'homme. Un char suit sur lequel repose le peuplier qui, selon le plan primitif déjà un peu oublié, doit être planté sur la terrasse des Feuillants. Le cortège s'allonge avec une diversité d'aspect qui déconcerte. D'après le» vignettes du temps, onipeut le recomposer. Tous se coudoient pêle-mêle, gardes nationaux en uniforme et avec leurs fusils, hommes acmés de piques ou bien encore de hachesy dfi pelles, de bêches, de salures, de faux emmanchées au bout d'un bâton. La manifestation a rassemblé des gens de toute sorte, charbonniers, forts de la halle, maraîchers, ouvriers de luxe réduits à la misère, rôdeurs de terrains vagues, gendarmes licenciés, soldats chassés de leur régiment, puis une foule d'hommes à l'allure commandante qui tous se disent vainqueurs de la Bastille. Des femmes, des enfants se sont glissés dans les rangs. Des drapeaux flottent, bariolés d'inscriptions et surmonté» de bonnets rouges. Sur

le parcours, les passants font la haie, puis s'ajoutent à la colonne. On atteint la rue Saint-Honoré. Quel est le nombre des manifestants? Les journaux du temps, dans leur exagération, ont été jusqu'à parler de soixante mille hommes parmi lesquels, ont-ils ajouté avec un surcroît d'hyperbole, « deux cents invalides centenaires (1) ». D'après les évaluations les plus dignes de foi, il semble que le cortège ait atteint huit ou dix mille personnes. A côté des fanatiques il y a les curieux, les badauds, les oisifs, les loustics. Dans les rues, le soleil verse sa pleine lumière : de là un aspect de fête autant que de sédition. Aux fusils se mêlent les fleurs : celui-ci porte un rameau vert, celui-là un gros bouquet d'épis de blé. C'est le tribut payé à la pastorale. Les paroles factieuses résonnent, mais aussi les propos plaisants ou joyeux. « Nous allons, disent les gens du faubourg, rendre visite à M. et Mme Veto. » Cependant Pétion est arrivé à l'Hôtel de Ville. La même idée qui, la veille au soi/, a conquis son esprit, continue à l'obséder ; il aspire à fusionner la force publique et les émeutiers, à légaliser le rassemblement en le noyant dans la garde nationale. De concert avec quelques officiers municipaux rassemblés autour de lui, il rend même un arrêté qui autorise « les bataillons à marcher et à encadrer au milieu d'eux les citoyens (2) ». Il se montre d'ailleurs plein de confiance. Entre toutes les informations, il ne veut accueillir que celles qui le rassurent. « Tout va à merveille », lui annonce-t-on, et il juge, suivant ses propres expressions, « le spectacle beau, les nouvelles excellentes (3) ».

(1) Révolutions de Paris, n° 154, p. 549.

(2) Conduite tenue par M. le maire de Paris à Voccasion des événements du 20 juin 1792.

(3) Ibid.

Ceux qui se réjouissaient de visiter M. et Mme Veto voulaient aussi visiter l'Assemblée. La journée, longue encore, — car il n'était guère que midi, — permettait deux envahissements. C'est par l'Assemblée qu'on commença.

Les députés s'étaient réunis à l'heure accoutumée. On venait de lire un rapport sur la haute cour quand survint Rœderer, procureur syndic du département. Il demanda à être entendu et, disait-il, pour un objet qui ne souffrait pas de délai. Il annonça la manifestation, exprima ses craintes pour l'ordre public, rappela la loi qui défendait toute pétition en armes, qui interdisait même tout rassemblement armé de plus de vingt personnes, sauf autorisation de la municipalité. « Comment, dit-il, pourrions-nous remplir notre devoir de magistrat si la condescendance de l'Assemblée à recevoir des multitudes armées venait paralyser la force publique (1)? »

Vergniaud demanda la parole. Il la garda longtemps, comme pour laisser au cortège le temps de se rapprocher. Il convint que l'enceinte législative ne devait point s'ouvrir devant les citoyens armés ; mais il ajouta que la coutume contraire s'autorisait de nombreux précédents. Les intentions, poursuivii-il, ne pouvaient être que pures ; de là l'inopportunité de repousser les pétitionnaires. Ainsi s'exprima Vergniaud, organe du parti girondin qui voyait dans la manifestation une réponse au ceto, une revanche pour Roland disgracié. Cependant, ces mêmes Girondins s'apphquaient à la fois à stimuler le peuple et à le contenir. Ils ne

(t) Rœdbbeb, Chronique de cinquanit jours, p. 24 et suiv.

iSS HI'iTOIRE RELIGIEUSE DE LA REVOLL'TION

le débridaient qu'avec le dessein de ressaisir les rênes. Ils aspiraient à se venger, mais en limitant leur vengeance, à montrer l'émeute, mais à la montrer seulement, à humilier la monarchie, non encore à la détruire. Aussi la conclusion, assez inattendue, valut mieux que le discours. Vergniaud, avant de s'asseoir, proposa la nomination de soixante commissaires qui se rendraient aux Tuileries et veilleraient à la sûreté du roi.

La motion demeura en suspens, ni aceueiilie, ni repoussée. Le représentant Dumolard, d'autres encore, rappelèrent les prescriptions de la loi. Déjà l'heure était tardive pour les discoursi Dans h lointain, on percevait! les grondements de la foule. Sur ces entrefaites, le président reçut un billet, lie dépha, en fit lecture à ses collègues. C'était Santerre qm diemandait pour les gens du faubourg Saint-Antoine le droit d'êt'Te admis à la barre dé l'Assemblée.

Beaucoup de députés applaudirent, par conviction ou par peur. L'embarras ne laissait pas que d'être grand. La veille, une municipalité non complice, aidée d'une police même médiocrement vigilante, eût suffi à prévenir tout dessein factieux. Le matin même, il eût été aisé de contenir la manifestation, de la réduire, en tout cas, à un rassemblement non armé:. Mais lés pétitionnaires s'étaient grossis en chemin. Ils approchaient de l'Assemblée, non par la cour du Manège, long couloir étroit où ils auraient pu être cernés, mais en descendant la rue Saint-Honoré et en se dirigeant vers la porte des Feuillants. Ils étaient grisés de paroles et de cris ; beaucoup étaient munis d'armes. Au milieu d'eux s'agitait une foule gtouillante dfe femmes et d'enfants, ce qui eût donné à toute répression un aspect de massacre. Vergniaud se hâta d'exploiter les craintes de l'Assemblée. «Voulez-vous, dit-iL, renouveler les événements du Champ de Mars ?

On en était là quand l'officier qui commandait la garde s'approcha du président, qui était Français de Nantes, et lui parla à voix basse. Celui-ci, tout atterré, lîaissa échapper

LE SECOND VETO ROYAL lîT LA JOURNÉE DU 20 JUIPf iSI

ces mots : « Les pétitionnaires sont aux portes de la salle ; ils sont huit mille. »

Ce qui suit n'est que honte et confusion. L'Assemblée décide d'abord qu'elle recevra les délégués porteurs de la pétition. Ceux-ci entrent et lisent une longue déclamation sui' la nécessité de « foudroyer les volontés des despotes ». Cependant, le gros des manifestants n'a pas encore pénétré dans l'enceinte. En dépit des protestations des représentants Mathieu Dumas, Dubayet, Mayerne, Hua, Girardin, Froudière (1), la majorité, déviant une seconde fois, décrète f que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marcel seront admis à traverser la salle ».

Durant la longue attente, le rassemblement s'était un peu désagrégé. Les uns s'étaient portés en groupe vers le jardin des Tuileries. Les autres s'étaient souvenus de l'arbre de la liberté et étaient allés le planter à tout hasard dans l'enclos d'un couvent voisin, celui des Capucins. Sur l'ordre de Santerre, le tambour rappelle les manifestants dispersés, et dans la salle le défilé commence.

Les journaux du temps, les relations des témoins, les estampes ont fixé dans les souvenirs le spectacle burlesque et hideux. En tête sept ou huit musiciens, puis Santerre, le triomphateur du jour, sorte de César de carrefour qui prend position au pied de la tribune pour passer, comme un général, la revue de son armée ; à côté de lui est Saint- Huruge, le grand seigneur populacier. Gardes nationaux, piquiers, femmes armées de sabres, tous passent, rangés sur trois ou quatre files, devant les bancs des représentants. On entend les cris : Vivent les patriotes! A bas le veto! De temps en temps, des femmes exécutent des danses grotesques. On se montre les députés montagnards et on les acclame. Des injures, des menaces de mort partent à l'adresse de

(1) Mathieu Dumas, Souvenirs, t. II, p. 113. — Vaublanc, Mémoires, t. I". p. 468.

ceux qu'on suppose les ennemis du peuple. ( Toi on te retrouvera, on te fera ton affaire », leur clament les manifestants. Deux hommes brandissent au bout d'une pique, l'un une vieille culotte, l'autre un cœur de veau, avec ces inscriptions Vix^cnt les sans-culottes! Cœur d^ aristocrate/ Cette fois, c'en est trop ; ceux qui ont lu Berquin et Florian pensent défaillir, et on expulse les sinistres porteurs d'emblèmes. Un ofïïcier de la garde nationale veut prononcer un discours. « En avant, marche ! » crie par intervalles Santerre à ses hommes, soit pour sedonner la joie de commander, soit pour hâter la tragi-comédie. Et cependant le défilé se prolonge ; car le rappel du tambour a ramené vers l'Assemblée les curieux, les isolés, les retardataires. Les manifestants, entrés par la porte des Feuillants, sortent par la porte du Manège. Une atmosphère, toute chargée de lourdes vapeurs, pèse sur la salle empuantie. C'est, pendant près de deux heures, une débauche de cris, de gestes cyniques ou furibonds, de lazzis, de déclamations. Enfin la marche plus accélérée annonce des groupes plus éclaircis. Les dernières colonnes s'écoulent. Quand le défilé est achevé, Santerre brandit un drapeau et, avec une familiarité toute démocratique, l'offre à l'Assemblée en reconnaissance de« ses marques d'amitié ». Le président répond gravement : « L'Assemblée nationale reçoit votre offrande. Elle vous invite à marcher sous l'égide de la loi, sauvegarde de la patrie. » Puis il lève la séance. Il ne restait plus à envahir que les Tuileries.

Dès le matin, on avait connu aux Tuileries les rassemblements. Le ministre de l'intérieur s'était appliqué d'abord à rassurer le roi (1) ; mais il n'avait pu dissimuler longtemps

(1) Armoire de fer, 3* collection, n° 224.

le péril. A neuf heures, il écrivait au directoire départemental : « Sans aucun délai, donnez ordre aux troupes de marcher pour défendre le Château ; je reçois à l'instant des informations qui m'annoncent des dangers pressants (1). »

Vers le milieu du jour, l'arrivée de forces considérables avait calmé les alarmes. Si nous ajoutons foi aux rapports officiels, qui ont peut-être, après coup, un peu amplifié les mesures de défense, vingt et un bataillons de gardes nationales prirent position, soit sur la place Louis-XV ou aux bords de la Seine, soit dans le jardin des Tuileries ou au Carrousel (2). A moins que la trahison ou l'inertie ne dominât partout, qui n'eût cru le cliâteau bien gardé?

Entre trois et quatre heures, on vit des bandes s'écouler par le jardin des Tuileries d'abord fermé, puis ouvert : c'étaient les manifestants qui, étant entrés dans l'Assemblée par la porte des Feuillants et, ayant défilé dans l'enceinte, ressortaient par la porte du Manège. En se rapprochant des appartements royaux, ils poussaient les cris : « Vive la nation! Vivent les sans- culottes! A bas Monsieur et Madame Veto! » Où se déverserait toute cette foule? En dépit des clameurs hostiles, elle semblait plus harassée que factieuse. On était debout depuis le matin. La faim, la longue marche, les stations énervantes, la chaleur d'une journée de juin, l'enrouement des voix, la lassitude des poings fatigués de se tendre et de menacer, tout conviait à abréger. Le cortège déjà un peu débandé offrait l'aspect d'une masse sans ordre ; et en ce déclin des ardeurs, le roi ne serait-il pas oublié?

La conjecture parut très vraisemblable quand on vit les groupes, après avoir traversé le jardin des Tuileries, s'engager sur le quai dans la direction qui remonte le fleuve. C'était le chemin qui ramenait les pétitionnaires dans leur quartier.

(1) Rapport au Conseil du département sur les événements du 20 fuin 1792.

(2) Rapport de M. de R mainvilliers, commandant général, sur les événements du 20 juin.

Soudain tout «hangea. Le bataillon du Val de Grâce avait laissé ses deux pièces de canon sur la place dm Carrousel. Au retour, il y pénétra pour les reprendre, A sa suite, quelques gardes nationaux armés, qu'on croyait sans doute les camarades des canonniers, obtinrent de francliir le guieliet. Puis dans le chemin tracé par les gardes nationaux eux-mêmes. le flot populaire s'engouffra. Ainsi furent détournés de letsr route les manifestants qui déjà semblaient regagner les faubourgs.

En dépit de cet envahissement, le péril n'était point immédiat pour le château. Une porte solidement close, connue sous le nom de Porte. royale, défendait l'entrée d'e ia cour d-es Tuileries et les Tuileries elles-mêmes. Mais tout contribuait à énerver la résistance. Depuis la démission de La Fayette, le commandement général de la garde natioaaie alfternait de mois en mois entre les chefs de légion. Le 20 juin, il était exercé par M. de Ramainvilhers. M. de Ramainvilliers avait amassé autour du château des forces importantes. Il semble que, satisfait de cette prévoyance, il ait abandonné aux officiers municipaux la direction des événements ultérieurs. Qnelques-uns de ceux-ci, revêtus de leur éoharpe, prêchaient le calme et grondaient, j uste assez pour qu'on leur désobéît. Avec une ardeur toute ranimée, les plus audaciemK se rapprochèrent de la porte royale et s'y entassèrent : « Nous voulons entrer, clamaient-ils, et nous entrerons. » Les délégués de la municipahté étaient très perplexes. « Après tout, disait l'un d'eux qu'on appelait Mouchet, le droit de pétition est sacré. » Par la porte entr'ouverte, on laissa passer une vingtaine d'hommes non armés qui porteraient au roi les doléances populaires. Puis en hâte la porte se referma. Cette concession n'arrêterait rien. Bientôt la foule se rua de nouveau contre l'entrée. A l'intérieur, gendarmes, gardes nationaux, officiers municipaux, s'agitaient tout effarés, se rejetaient les responsabilités. Eln ce moment, un garde national leva la bascule qui assujettissait ensemble les deux battants de la porte.

Agit-il de sa propre initiative ou, ce qui est plus vraisemblable, sur rinjonctiou de l'un des officiers rnunicipaux? C'est ce qu'aucuae enquête n'a complètement ocJairci (1).

Par l'ouverture la foule se précipite, traverse la cour, atteint le grand escalier. Les envahisseuTB montent, pénètrent dans la salle des Suisses, puis dans une sccondo saile, enfin arrivent à une porte fermée qui .est celle de la salle dite de VŒU de bœuf.

Le roi était dans ses appartements, Aclocque, oommandant de la deuxième légion, homme de sang-iroid et de courageux loyalisme, accourt par un petit escalier, annonce au prince l'invasion : « Sire, lui dit-il, il faut vous montrer au peuple ; il y va de votre salut. » Louis XVI n'héedte pas ; par son cabinet et par la chambre du lit, il arrive jusqu'à l'Œil de bœuf. Autour de lui se groupent ses mànietres Laj^ard et Terrier, le maréchal de Mouchy, quelques officiers. Cependant, à travers le palais circule la nouvelle tragique. Trois ou quatre grenadiers, appartenant au bataillon de Sainte-Opportune, se portent au secours du monarque. « A moi, les grenadiers, crie Louis XVI en les apercevant. » « Messieurs, sauvez le roi, ajoute en une invocation ardente Madame Elisabeth. » La foule battait contre la porte. « N'ayez pas peur, dit l'un des grenadiers au roi. — Je ne crains rien, répliqua le prince ; mettez la main sur mon cœur et voyez s'il bat plus vite. »

Déjà l'un des panneaux cédait. Le roi prescrivit que la porte s'ouvrît. La foule se précipita. « Citoyens, dit Aclocque, reconnaisses votre roi, respectez-le. C'est la loi. Nous périrons tous, s'il le faut, pour sa défense. » A ces paroles, les envahisseurs s'arrêtèrent un instant. On conduisit le prince dans l'embrasure d'une fenêtre. Une table fut avancée qui s'interposerait comme un obstacle entre la multitude et lui. Quatre grenadiers se placèrent à ses côtés : ils s'appelaient

(1) V. Rapport de M. de Ramainvilliers, 23 juin. — Conduite de M. la maire à l'occasion des événements du 20 juin. — V. aussi MoRTFMEB* Teekadx, Uietoire dt la Terreur, t. \", p. 193.

Le Grosnier, Gosset, Bidaut, Guibout, braves gens dont il faut conserver les noms, car ils jouaient leur vie.

Alors commença le plus extraordinaire colloque de la populace menaçante avec le roi. Parmi les plus furieux était le boucher Legendre. Il s'approcha du prince : « Monsieur », lui dit-il. A ce mot inouï, Louis XVI tressaillit. « Oui, Monsieur, écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter. Vous êtes un perfide. Vous nous avez trompés, vous nous trompez encore ; mais prenez garde, la mesure est à son comble, le peuple est las d'être votre jouet. » Silencieusement, le roi laissa passer le torrent des injures. Puis avec une gravité calme : « J'ai fait, dit-il, ce que m'ordonnent la constitution et l£S décrets. » Cependant, au milieu des cris, des vociférations, des insultes, quelques individus, ivres de fureur, tentaient de fendre la foule, de foncer sur le prince. L'un était armé d'un sabre; un autre portait un bâton à l'extrémité duquel était fixée une lame d'épée. De leurs baïonnettes les grenadiers parent les coups ou tiennent à distance les plus audacieux. L'officier municipal Mouchet survient, essaie de prêcher le calme, mais en vain. L'un des factieux incline dans la direction du roi une longue perche à l'extrémité de laquelle pend un bonnet rouge. Mouchet s'en saisit, le présente au monarque qui n'hésite pas à s'en coiffer. La foule applaudit, saluant dans l'humihation royale son propre triomphe. C'était le comble de l'abaissement, presque aussitôt ce fut le relèvement. De la multitude qui, grossie de nouveaux arrivants, remplissait la salle de VŒU de bœuf, partent les cris : « Qu'on rappelle les ministres patriotes ! Au diable le veto/ A bas les prêtres ! p Sous la sommation répétée, Louis XVI reste impassible, sans qu'un geste, sans qu'une parole trahisse une concession. Le chrétien rachetait le roi.

Beaucoup de représentants, après la séance, étaient demeurés dans la salle du Manège. C'est là qu'une rumeur, vague d'abord, puis bientôt confirmée, leur apprit l'invasion.

Plusieurs se précipitent vers les Tuileries. On voit arriver Jaucourt, puis Mathieu Dumas, qui, presque aussitôt, retourne à rAssemblée pour aviser ses collègues et provoquer les secours. Daverhoult, l'un des amis de La Fayette, fend la foule, cherche à se rapprocher du monarque, à le couvrir de sa personne : o Vous n'atteindrez le roi, dit-il aux factieux, qu'en passant sur mon corps. » Vergniaud et Isnard surviennent : ils ont, comme leurs amis de la Gironde, souhaité la manifestation ; mais voici qu'ils redoutent un crime. L'un et l'autre se nomment, se dépensent en méritoires efforts, supplient les assistants de se retirer. Personne ne bouge. Et c'est toujours le même cri : « Otez le ueto/ La sanction ! la sanction ! »

Depuis deux heures la scène se prolongeait avec des aspects tragiques et burlesques. Un garde national s'approcha du prince, avec une bouteille et un verre : « Sire, vous devez avoir bien soif. Si j'osais... N'ayez pas peur, vous pouvez boire sans crainte. » Le roi prit le verre et but à la santé du peuple, au bruit des acclamations. Très complexes étaient les sentiments intimes. Il y avait les badauds crédules, tout contents d'avoir dit au roi, selon leur expression, de bonnes i'érités. Il y avait les curieux, tout ébahis de se trouver dans le palais des Tuileries, et fixant dans leurs yeux un spectacle qu'ils ne reverraient plus. II y avait les inofïensifs, portés jusqu'en ces lieux par la vague populaire, ne demandant qu'à se dégager et cherchant en vain une issue. Mais au milieu de cette multitude, quelques hommes de crime, brandissant leurs armes, continuaient à faire effort pour parvenir jusqu'au roi.

Il était près de six heures quand on entendit du dehors un bruit d'acclamations. Puis on vit apparaître Pétion. Il arrivait enfin, n'ayant voulu jusque-là ni rien prévoir, ni rien redouter. « Sire, dit-il au roi, je viens d'apprendre la situation dans laquelle vous êtes. » Louis XVI, doux pour tout le monde, n'eut de dureté que pour lui. o C'est étonnant,

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