TOME H
répliqua-t-il, il y a deux heures que cela dure. » Pétion seraitil un défenseur ou un ennemi? On put douter de son rôle quand, en sa présence et sans qu'il protestât, un jeune homme s'approcha du prince et lui jeta ces paroles : « Sire, Sire, je demande au nom de cent mille hommes le rappel des ministres patriotes et la sanction des décrets ; je demande l'exécution des lois, ou vous périrez. » Pétion demeurait inerte. L'un des officiers municipaux, Champion, s'indigna : « Ordonnez donc au peuple, dit-il au maire, ordonnez-lui, au nom de la loi, de se retirer. » Comme le silence se prolongeait : « Monsieur, reprit avec véhémence Champion, c'est par l'événement qu'on jugera votre conduite, prenez-y garde. » Pétion enfin prit la parole, et s' adressant aux manifestants : « Citoyens, vous ne pouvez rien exiger de plus, retournez dans vos foyers. Le roi ne peut, ni ne doit répondre à une pétition armée. Si vous ne voulez pas que vos magistrats soient compromis, retirez-vous ; en restant plus longtemps, vous donnerez occasion aux ennemis du bien public d'incriminer vos respectables intentions (1). »
Dans la foule, on remarqua quelques signes d'adhésion. Les plus exaltés s'obstinaient à répéter : la sanction! la sanction! Mais visiblement le plus grand nombre inchnait à la retraite. L'extrême entassement rendait malaisée la sortie. Louis XVI s'avisa d'un expédient heureux : « J'ai fait, dit-il, ouvrir les appartements du château ; le peuple aura sans doute plaisir à les visiter. » L'appel à la curiosité ne fut pas vain. Pétion exhorta de nouveau à un prompt départ. Quelques gardes nationaux furent requis : les uns furent postés à l'entrée de VŒU de bœuf pour barrer à tous nouveaux arrivants l'accès de la salle ; les autres organisèrent une sorte de haie pour favoriser l'écoulement par les appartements intérieurs. Monté sur un fauteuil, Pétion, mi-
(1) Déclaration du grenadier Lecrosnier. — Rœderer, Chronique de einauante fours, p. 56-57.
LE SliCOND VETO ROYAL ET LA JOURNI'K DU 20 JUIN 195
complaisant, mi-grondeur, indiquait d'un geste la route à suivre. En passant, les manifestants le saluaient. Le défilé se poursuivit, sans trop d'à-coups quoique lentement, à travers la chambre du lit, le cabinet du roi, la galerie de Diane, puis l'escalier qui conduisait dans les cours. Les gens du peuple regardaient tout ébahis : « C/est donc là, disaientils en contemplant le lit de parade, c'est donc là le lit du gros Veto (1) ! »
A huit heures du soir, la palais était libre et le péril conjuré. La reine, séparée de son époux, n'avait pu le rejoindre et avait, elle aussi, subi l'invasion. Bientôt toute la famille royale se retrouva réunie. Quoique tout émus encore de la terrible alerte, les serviteurs commençaient à se ressaisir. Avec une sollicitude un peu puérile, on se mit à noter les traces d'effraction ou de violence, à compter les portes brisées, comme on dresserait un procès-verbal de constat après une violation de domicile. Les députés étaient arrivés en grand nombre aux Tuileries ; ils demeurèrent assez longtemps auprès du prince. Celui-ci s'entretint familièrement avec eux, ne montrant ni frayeur ni ressentiment, mais déployant, dit un témoin oculaire, un sang-froid inconcevable (2). A plusieurs reprises, la reine montra son fils, c C'est un bel enfant, dit l'un, gardez-le bien. » D'après le témoignage d'un des représentants, le petit prince dit à ceux qui l'entouraient tout plein de choses charmantes. Ce qui tout à l'heure était saturnale se transformait presque en scène attendrie. La Révolution est remplie de ces contrastes. Cependant, bien tard dans la soirée, on entendait encore les clameurs de quelques fanatiques : « On nous a amenés pour rien, disaient-ils, mais nous reviendrons et nous aurons ce que nous voulons. »
(1) Déclaration du grenadier Guibout.
(2) Lettre du représentant Azéma à ses commettants. {Revue « La Révolution ., 1894, t. XXVII, p. 173 et suiv.)
196 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RliVOLUTlON
Telle fut la journée du 20 juin. Au milieu de toutes les physionomies vulgaires ou honteuses, indécises ou apeurées, une seule figure se détache bien en relief, celle de la victime.
Quand, dans le palais redevenu silencieux, le roi fut descendu dans le sanctuaire de sa conscience, il put se relever raffermi, rasséréné, consolé. Il venait d'être le témoin de l'Église et de Dieu.
C'est en quoi cet épisode du 20 juin appartient à l'histoire rehgieuse. Il lui appartient par la seule chose qui vaille la peine que l'histoire soit écrite, c'est-à-dire par le spectacle d'une âme plus forte que le péril. Ni trois heures d'envahissement, ni la répétition des plus sanglantes menaces, ni l'éclat des sabres, ni les piques allongées à quelques doigts du fauteuil royal, ne purent arracher au prince une seule parole que désavouât sa foi. Sous les poussées de la foule prête à tout submerger, on ne vit ni ses joues pâlir, ni ses jambes se dérober, ni sa voix trembler, ni ses regards chercher une issue pour la fuite ; et à ceux qui doutaient de son courage, il fit compter par deux fois les battements réguliers de son cœur.
Ce fut le non possumus du chrétien, non le fier refus d'un roi. En pareil occurrence, Henri IV eût, d'un mot, électrisé les grenadiers et foncé sur les misérables. En Angleterre, Charles I*^, au risque de périr sur le coup, eût versé sur ses indignes sujets son plus hautain mépris. En vain eût-on cherché dans Louis XVI ces belles enlevées de vaillance, ces nobles révoltes de race. J'ai sous les yeux une des gravures où les contemporains ont essayé de fixer la scène du 20 juin. Au fond de la grande salle remplie de gens armés,
le roi est assis, protégé par quelques gardes nationaux. Une visible intention de caricature a grossi ses traits, exagéré son embonpoint et gravé sur son visage terne une expression de bonhomie bonasse qui touche à l'hébétude. Sur la tête royale est posé le bonnet rouge, dressé tout droit et bien étalé comme pour marquer le stigmate sur le front habitué à la couronne. Entre ses mains, le prince, tout assoiffé de chaleur, gauche de maintien et vulgaire, tient une bouteille et un verre que vient de lui tendre un ouvrier. Sur la face des assistants, on lit des impressions diverses, les uns s'obstinant dans la défiance ou la colère, les autres contemplant avec une familiarité méprisante ce monarque jugé de loin féroce et de près trouvé débonnaire. L'image est-elle exacte? Je n'ose dire qu'elle soit tout à fait infidèle. Seulement il manque ce qu'aucun crayon n'eût pu rendre, c'est-à-dire Dieu transfigurant lui-même celui qui souffrait pour lui.
Ce que le peuple put saisir de l'âme royale ne fit sur l'heure qu'éveiller la raillerie. Le courage du prince, qu'on ne pouvait nier, fut bafoué comme étroitesse de dévot. Tout étant calculé pour aiguiser le ridicule, on lui attribua ce mot : « Je ne crains rien, je me suis confessé. » Le bruit courut que le palais des Tuileries était rempli d'hommes à robe noire, prêtres fanatiques qui s'étaient dispersés, comme un vol de corbeaux, au premier bruit de l'envahissement. Les plus indulgents dirent du roi : Il est têtu, et ce fut tout. Quel nom donner pourtant à ce long supplice? On retrouvait ici, par quelques traits, comme un ressouvenir de la Passion divine. Le peuple armé de piques qui avait rempli les Tuileries rappelait cette autre foule armée de bâtons qui avait vociféré ses insultes dans le prétoire de Jérusalem. L'humihation du bonnet rouge figurait assez bien la dérision d-e la couronne d'épines, et Pilate se retrouvait dans Pétion.
Jamais Dieu n'est ingrat pour qui sait le confesser. A celui qui n'avait souhaité que de lui être fidèle, il accorderait
en récompense, non seulement de libérer son âme, mais aussi, et par surcroît, de grandir dans la postérité. Il ne lui communiquerait pas ce qui lui avait manqué, ce qui lui manquerait toujours, c'est-à-dire le don de conseil et le don de force, mais sur lui il ferait descendre une autre grâce, toute marquée de son sceau, celle du sacrifice volontairement accepté. Dans la vie de Louis XVI, la journée du 20 juin marque une coupure. Jusqu'ici, il y a eu le prince qui a régné et médiocrement régné. Désormais, il y aura le prince que chaque jour dépouillera, mais qui, par sublimité d'abnégation, grandira à chaque dépouillement, en sorte que la même vertu qui le sanctifiera pour l'autre vie rendra témoignage à jamais pour lui dans la mémoire des hommes.
Dans la suite des rois de France, l'histoire s'est accoutumée à honorer ceux qui ont su vaincre, ceux qui ont su négocier, ceux qui ont su mettre à profit les chances heureuses, ou lasser, à force de sagesse et de patience, la mauvaise fortune elle-même. Une place reste vide, celle de la souffrance, mais d'une souffrance si saintement supportée, qu'elle attire, resplendit et, à travers l'humiliation même, retrouve et rejoint la gloire. C'est cette place que Dieu, qui frappe et relève, réserve à Louis XVI. Il va la prendre, cette place auguste, — celle du roi qui expie, qui liquide tout l'arriéré des dettes de sa race envers Dieu. C'est à partir du 20 juin que commence la grande ascension vers les sommets divins. Tout ce qui, sur le trône, a été gaucherie, indécision, inconsciente duplicité, se transformera en résignation sereine, en calme maîtrise de soi-même quand la perte de toute puissance n'aura plus laissé d'autre devoir que celui d'endurer, en sorte qu'il semblera que l'unique vocation de cet homme, tout passif, mais passivement sublime, ait été, de toute éternité, de porter héroïquement la souffrance expiatrice. Il va expier par l'outrage, par la calomnie, par le travestissement de ses plus honnêtes desseins, par la capti-
vite, par la dispersion ou la perte des amis les plus fidèles, par l'ignorance de toutes les nouvelles hormis celles apportées par les ennemis, par toutes les angoisses pour les siens, par les anxiétés du procès, par les affres de la mort. Et plus le prince souffrira, plus il grandira, plus il s'affermira dans sa mission qui est de payer, pour son siècle, pour sa dynastie, pour son peuple. Ainsi s'épure-t-il, tant et si bien que la matière mortelle s'efface pour ne plus laisser place qu'à ce qui ne finira pas. C'est en quoi, dans l'iiistoire religieuse, ce prince que nous ne retrouverons plus guère, mérite un rang à part. Son vrai palais, c'est la prison du Temple, Sun vrai trône, c'est la plate-forme de l'échafaud. Souverain impuissant, chrétien sublime, il semble qu'il trace la voie à tous les saints qui, au cours de la Révolution, recevront des mains du bourreau la couronne. A l'appel de la mort, il passe le premier, pour la première fois de sa vie, vrai roi. Ce jour-là, ce jour-là seulement, il égale les plus glorieux de sa race ; et de même que ses ancêtres ont préparé ici-bas les conquêtes qui ont fait la France, de même il s'en va — apaisé, pardonnant à tous, épuré déjà par la vertu de son sang rédempteur — préparer à l'armée des martyrs la place qu'ils conquerront dans l'Éternité.