‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 15 sur 47 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

I. — Comment les autorités locales méconnaissent le second veto royal aussi bien que le premier. — Formes diverses des arrêtés départementaux contre les prêtres. — Quelles seront les étapes progressives de la persécution : internement; emprisonnement; déportation; massacre.

II. — L'internement : les prêtres au chef-lieu du département; comment ils se trouvent d'abord en une condition équivoque, moitié hôtes, moitié prisonniers. — Leur vie : comment ils élargissent la surveillance ou y échappent. — Comment les clubs réclament un surcroît de rigueur.

III. — L'emprisonnement : série de petites révolutions locales; Angers, Dijon, Laval ; comment, à la suite de ces petits coups d'État, les prêtres internés sont renfermés.

IV. — La réaction contre le 20 juin : comment le parti constitutionnel dispose encore de ressources importantes ; comment et pour quelles causes il est paralysé. — La Fayette à Paris (28-30 juin) ; quel projet il ébauche et quel est l'avortement de ce projet.

V. — Comment se désagrègent toutes les forces de la monarchie. — Avilissement de l'autorité royale. — Accusation de complicité avec l'étranger : discours de Vergniaud (3 juillet 1792). — Comment la royauté se trouve désarmée ; comment les factieux sont armés. — Promulgation du décret sur la Patrie en danger. — Les délégués des sections à l'Hôtel de Ville. — Arrivée des Fédérés : les Bretons, les Marseillais.

VI. — Les départements : effarement des autorités; comment les administrations, même modérées, afin de plaire aux clubs, se retournent contre les prêtres ; arrêtés de proscription. — Exaltation de certaines âmes : massacre; de prêtres dans le Limousin, dans le Midi; meurtre de l'abbé Langoiran et de l'abbé Dupuy à Bordeaux.

VII. — Les derniers jours de la monarchie : l'As.semblée, les ministres; le manifeste <lu duc de Brunswick ; la Cour ; ressources qui restent pour la défense ; la déchéance ; comment tout se prépare pour la Révolution.

VIII. — État des départements : en quel souci anxieux sont attendues les nouvelles; comment on apprend la Révolution du 10 août.

IX. — Explosion de passion antireligieuse qui suit le 10 août : décret sur les religieux et religieuses. — Les congrégations séculières. — Mesures diverses. — Excitations venues des provinces. — La loi de déportation (26 août 1792).

Les autorités provinciales avaient méconnu le premier veto. Comment eussent-elles respecté le second?

Tandis qu'à Paris se prépare et s'accomplit l'insurrection du 20 juin, la guerre religieuse se continue dans les départements.

Elle se continue sous des formes diverses, tantôt âpre et violente, tantôt masquée et sournoise, toujours se parant de liberté. Les administrateurs ont tous devant les yeux un modèle commun : ce sont les deux décrets, non sanctionnés, du 29 novembre et du 27 mai, mais ils se piquent d'être des traducteurs libres, non de serviles copistes ; et tandis que l'Assemblée se place au-dessus du droit royal, ils s'arrogent, eux, un autre droit, celui de retoucher l'œuvre de l'Assemblée elle-même. De la sorte apparaissent, disséminés sur tous les points du territoire, une foule de petits corps législatifs subalternes qui usurpent sur les députés comme ceux-ci sur le roi ; seulement ces usurpateurs sont en même temps esclaves ; car ils sont les serviteurs des clubs qui se disent le peuple.

Multiples sont les façons de proscrire. Là où régne encore le souci de séparer l'innocent du coupable, les administrateurs s'appliquent à ne procéder que par décisions individuelles et à n'éloigner de leur ancienne paroisse que les ecclésiastiques signalés pour leurs excès de zèle ou leur maladresse. En beaucoup de lieux, on épargne les prêtres non fonctionnaires et on laisse à leur poste les curés non remplacés. Ailleurs, au contraire, la mesure est générale, et

tous les insermentés, sauf les vieillards et les infirmes, sont contraints à s'exiler des communes où ils ont exercé leur ministère. Dans les départements frontières, où le prêtre est surtout honni comme complice de l'étranger, les arrêtés administratifs relèguent les réfractaires à dix ou quinze lieues à l'intérieur, afin de déjouer toute intelligence avec l'envahisseur; ainsi en est-il en Alsace.

Tel est l'état des provinces, sauf en une trentaine de départements demeurés fidèles à la Constitution. Cependant une étude, même médiocrement attentive, permet de deviner les audaces croissantes de l'esprit persécuteur. De la confusion des arrêtés départementaux, une mesure générale se dégage, celle de l'internement. Entre plusieurs manières de tyranniser les consciences, celle-là semble aux clubistes la mieux faite à souliait. Mais elle ne les satisfait que provisoirement, et à la condition de franchir bientôt une autre étape. Qu'une nouvelle poussée des violents acliève de déconcerter les timides, et, les liens se resserrant, l'internement deviendra emprisonnement. Cependant un mot a été prononcé, celui de déportation ; et ce mot a été inscrit dans un décret que le veto de Louis XVI tient seul suspendu. Que la fragile barrière de la volonté royale s'abaisse ou soit brisée, et toutes les routes vers la frontière, tous les ports de la Méditerranée et de l'Océan s'encombreront de prêtres fugitifs. Ils partiront en grand nombre, mais pas tous. Tout ce que la presse, tout ce que les clubs ont, depuis trois ans, semé d'excitations homicides a porté ses fruits ; et il ne manquera pas d'hommes pervers ou affolés, stupidement brutaux ou sani,'uinaires, pour intercepter aux proscrits la route de l'exil et se faire eux-mêmes justiciers. De là des meurtres qui se consommeront à Paris dans les prisons, en province dans les rues, sur les places pubhques, aux croisements des chemins» dans les geôles de passage. Internement, emprisonnement, déportation, massacres, en ces quatre mots se marque la progression des infortunes qui vont s'abattre sur le clergé de France.

A l'époque où nous sommes, on n'est encore qu'à Vinternement. Sur les routes, on voit cheminer à pied ou en carriole des curés d'âge déjà mûr, de jeunes vicaires. Ils ont un léger bagage, leur bréviaire, quelques pièces d'or soigneusement mises de côté et une petite poignée d'assignats. Ils vont au chef-lieu. En quelle qualité? Sont-ils des hôtes? des surveillés? des prisonniers? Ils lisent, relisent l'arrêté départemental, sans y puiser beaucoup de lumière. Les magistrats locaux sont des persécuteurs encore novices, violents avec des retours débonnaires ; souvent aussi ce sont des persécuteurs honteux, ingénieux à se tromper eux-mêmes par des aspects de modération. Dans la Sarthe, l'arrêté affecte la forme d'une convocation amiable plutôt que d'un ordre : les prêtres sont invités à se rendre au chef-lieu : ils y resteront jusqu'au rétablissement du calme : nul châtiment n'est édicté contre la désobéissance : tout au plus les maires sont-ils exhortés à surveiller les récalcitrants (1). Dans la Mayenne, les administrateurs tiennent un langage plus acerbe, car ils prescrivent des appels, énumèrent des mesures coercitives ; mais ils prétendent se justifier par l'intérêt des victimes. « Nous leur offrons, écrivent-ils, un asile assuré lorsque, chassés de toutes parts, ils ne savent où résider (2). » Dans le Doubs, le directoire procède par décisions individuelles qui n'atteignent d'abord que soixante-deux ecclésiastiques.

Donc, les prêtres arrivent, ne sachant ce qu'ils doivent attendre de mansuétude ou de rigueur. Au Mans, ils ont

(1) Dom PiOLTN, Histoire de la persécution religieuse dans le diocèse du Mans, t. I", p. 357.

(2) Archives nationales, F'®, p. 449.

DE L'IiNTERNEMliNT AUX MASSACRES 205

• tenu toutes les pièces d'une vaste maison religieuse qu'on appelle la maison de la mission. Ils s'y installent au nombre de cent trente, en locataires paisibles bien plus qu'en reclus. Le premier aménagement n'a rien de pénible : ils se reconnaissent, échangent les nouvelles, voisinent de chambre en chambre, comme ils faisaient jadis quand ils se retrouvaient aux retraites annuelles du séminaire. A Toulouse, ils sont les hôtes des familles pieuses, et pareillement à Laval et à Angers. A Besançon, ils sont recueillis, dit un document contemporain, par « de bonnes personnes » ou bien encore se rassemblent en une auberge très hospitalière, à l'enseigne de VEciide Marteau. Par leur nombre, par la singularité de leur condition, il est impossible que tous ces prêtres, entassés en un même lieu, passent inaperçus. Ils débordent dans le cadre de la ville, souvent petite, où l'on a voulu les tenir enfermés. Sur eux se pose l'auréole des confesseurs ; les catholiques les fêtent, et les débris des honnêtes gens les saluent. A Laval, où ils sont quatre cents, plusieurs d'entre eux, par le rang, le mérite ou la naissance, attirent particulièrement les regards : tel M. de Hercé, évêque de Dol, et destiné à tomber plus tard dans les guerres civiles ; tel le vicaire général de Vauxponts qui, naguère élu évêque de la Mayenne, a refusé l'épiscopat constitutionnel ; tel l'abbé de Cheverus, destiné dans l'avenir aux plus hautes dignités et déjà renommé pour sa précoce sagesse. Autour de ces chefs, se range toute la colonie proscrite. Loin de faiblir, on s'encourage à la constance, et l'un des premiers actes est de rédiger une adresse collective de fidéUté au souverain pontife (1). Ce qui s'observe à Laval se retrouve en bien d'autres départements. Les appels quotidiens, répétés souvent deux fois, entravent la hberté, mais sans la supprimer. En dépit de l'éloignement, les internés gardent contact avec leurs ouailles. Les jours

(1) Dom PlOLiN, Histoire de l'église du Mans pendant la Révolution, t. !•', p. 403.

de foire ou de marché, les paysans, les paysannes surtout, s'cnquièrent de leurs pasteurs. Ils parviennent à les découvrir, pénètrent jusqu'à eux, leur communiquent les nouvelles, emportent leurs instructions. Cependant, il y a là-bas, au village, de pauvres gens qui sont retenus à leur foyer, des malades surtout, torturés des affres de la mort, et ayant soif des consolations divines. L'internement, à ce début, n'est pas tellement étroit que la surveillance ne puisse être déjouée. A la faveur des ténèbres, des émissaires fidèles vont chercher les prêtres ; ils les emmènent au galop de leurs chevaux jusqu'au chevet des vieillards et des mourants ; puis en une course de plus en plus précipitée, — car déjà se dissipent les ombres des courtes nuits de juin, — ils les reconduisent jusqu'à la ville. Tous reviennent-ils? Il en est qui ne résistent pas au village retrouvé, à la liberté reconquise : aux appels on constate des manquants. Il y a ceux qui s'échappent ; il y a ceux qui ne sont jamais venus. A Besançon, plus de la moitié des prêtres appelés au chef-lieu se dérobent aux sévérités administratives.

Les clubistes ont commandé les rigueurs. Ils s'indignent de leur prévoyance déjouée. Ils ont cru abattre les fanatiques : voici que dans les villes où ils les ont entassés, ils sont comme submergés par eux. Ils réclament un surcroît de sévérités, des appels supplémentaires, des gardes autour des demeures, la surveillance étroite des visites et des correspondances. Cependant les plus résolus s'avisent que la meilleure des garanties est encore le verrou d'une prison. Déjà quelques directoires, comme celui du Finistère, ont fait enfermer les prêtres réputés factieux. L'exemple ne pourrait-il pas se généraliser et surtout s'étendre à tous les insermentés? Et c'est de la sorte que, de sommation en sommation, les meneurs des Sociétés populaires vont, en plusieurs régions, imposer, après l'internement, la captivité.

Ils l'imposent le plus souvent par violence aux autorités affolées. Ce même mois de juin, témoin à Paris de l'humiliation royale, éclaire dans les provinces toutes sortes de petits coups d'État ignorés qui tous ont pour objet l'emprisonnement des prêtres.

A Angers, la scène se passe le dimanche 17 juin, jour de l'octave de la Fête-Dieu. La semaine précédente s'est tenue la grande foire annuelle dite Foire du. sacre. A cette occasion, les paysans, venus de toutes les paroisses, ont afflué vers la ville. Ils se sont mis à la recherche de leur curé, ont reçu ses exhortations ; puis ils sont repartis, fortifiés dans la fidélité. De là cliez les patriotes un surcroît d'irritation. Les internés, qui sont au nombre de plus de quatre cents (1), doivent, chaque matin à dix heures, se rendre en une maison, dite maison Saint-Aubin, pour y répondre à l'appel de leur nom. Le 17 juin, au moment où ils sont rassemblés, une foule de gardes nationaux, en uniforme et en armes, font irruption, cernent la maison, font rafle des prêtres, et, de leur propre autorité, les enferment au petit séminaire. A la nouvelle du tumulte, le maire survient. « Avez- vous une réquisition? dit-il aux meneurs de l'attroupement. Quels ordres av»z-vous reçus? Quels sont vos chefs? B — a Nous sommes tous chefs, répondent tous ensemble les gardes nationaux. » Et ils ajoutent insolemment : 0 Nous savons bien nous commander nous-mêmes. » — K Retirez-vous, leur ordonne le maire avec un commencement d'irritation. » Mais ils couvrent sa voix : « Vive

(1) Célestin Port, la Vendée angevine, t. I", p. 350.

la nation, clament-ils, vive la liberté ! » A son tour, le directoire départemental est avisé. Il se rassemble, très ému, très perplexe. A coup sûr il déteste, autant que personne, les fanatiques ; d'un autre côté, il juge, suivant ses propres expressions, « tout ce tumulte bien inconstitutionnel )). En une longue conférence, il débat avec la municipalité la décision à prendre. Volontiers, il opinerait pour l'élargissement des détenus, tant lui paraît scandaleuse l'illégalité ! « Y pensez-vous, répliquent les officiers municipaux? Quel ne serait pas le péril de braver le peuple ! » Longtemps on discute. La résolution est remise au jour suivant. La nuit n'apporte que des conseils de faiblesse, et le lendemain, le directoire se décide à capituler. En un arrêté assez longuement motivé, il improuve la conduite des « citoyens armés » ; mais il juge que, « vu l'effervescence des esprits, la sûreté individuelle des prêtres détenus serait évidemment compromise s'ils étaient plus longtemps dans la ville ». Il ajoute, en un aveu ingénu d'impuissance, que remettre les ecclésiastiques en liberté, « ce serait exposer les citoyens et gardes nationaux à une seconde violation de la loi ». En conséquence il invite les détenus « à demeurer dans la maison du petit séminaire sous la sauvegarde de la loi ». Y demeureront-ils comme prisonniers ou bien comme protégés? La fin de l'arrêté laisse l'esprit indécis entre une faveur et un châtiment ; car on promet aux prisonniers « une garde établie pour la sécurité de leurs personnes ». Cependant tant de faiblesse semble appeler, comme par compensation, un retour de fermeté. Le directoire se décide à être ferme, mais contre les victimes. Toutes affaires cessantes, il envoie des ordres pour que, de tout le département, les prêtres retardataires ou rebelles se rendent dans les trois jours au petit séminaire ; passé ce délai, ils y seront contraints par la garde nationale et la gendarmerie. Ainsi parle le misérable directoire. En légiférant de la sorte, les magistrats n'échappent point à un reste de remords, et, devenus tout

à coup scrupuleux, veulent se mettre en règle avec la liberté. L'incohérence se complète par une lettre qu'en cette journée du 18 juin ils adressent au commandant de la garde nationale, M. de Soland. En cette lettre privée et confidentielle, désaveu de tous les actes publics, les administrateurs déplorent les événements de la veille, déclarent « les arrestations condamnables », et proclament sentencieusement que a la véritable force consiste dans la soumission à la loi (1) ».

En une autre partie de la France, à Dijon, même explosion de violence, mêmes agents de desordre, et aussi mêmes victimes. Là-bas, tandis que se colportent les nouvelles de la guerre, le bruit se répand que des prêtres émigrés ont été vus combattant dans les rangs ennemis. Sur la foi d'un journal, la rumeur terrible s'accrédite. De là, pour les gardes nationaux de Dijon, l'occasion de faire, eux aussi, leur coup d'Etat. Dans la nuit du 18 au 19 juin, ils se répandent dans la ville, envahissent les demeures des réfractaires, les traînent, au nombre d'une soixantaine, jusqu'au dépôt de la maison commune, et les y enferment. Ni l'âge, ni la maladie, ni le respect public ne préservent des avanies. Parmi les prêtres arrêtés, on compte un chanoine de quatre-vingtquatre ans, ancien président de l'Académie de Dijon, depuis deux ans infirme, et que les persécuteurs arrachent de son lit pour le joindre à ses compagnons (2). Au bruit de l'attentat, officiers municipaux, membres du district et du directoire départemental se réunissent. Il semble que, pour maintenir la légalité, le bon vouloir ne leur manque point. Mais naïvement, ils confessent leur impuissance. Pour rétablir l'ordre, il leur eût fallu convoquer la garde nationale. Or, ajoutent-ils en une lettre au ministre de l'intérieur, les

(1) Archives nationales, F '3682. — V. aussi Célestin Pobt, la Vendée angevine, t. I", p. 354 et suiv.

(2) Discours du représentant Laurence. {Archives parlementaires, t. XLV, p. 584.)

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citoyens qui viennent d'opérer les arrestations sont précisémenl les gardes nationaux (1). L'intervention des magistrats se réduit à adoucir la détention, c'est-à-dire à transféra du dépôt au séminaire les malheureux prêtres. Là ils demeurent prisonniers pendant quinze jours, jusqu'à ce qu'enfin les passions s'apaisent. Alors la nuit, furtivement, et le bien se faisant comme s'accomplit le crime, on réussit à les mettre en iberté.

Le 17 juin, les gens d'Angers ont fait leur révolution et le 19 les gens de Dijon. Le 20 juin, c'est le tour de ceux de Laval. Eux ne s'habillent pas en gardes nationaux et, pour être obéis, jugent suffisant de parler au nom du club. A deux reprises déjà, ils ont manifesté contre les fanatiques : à la fin de mai, ils ont demandé que l'internement s'appliquât, même aux curés non remplacés ; quinze jours plus tard, ils ont formulé une pétition pour que tous les insermentés fussent mis en lieu sûr. Us ne sont pas nombreux : la première adresse porte quarante-trois signatures, la seconde quatre-vingt-treize. Le 20 juin Us renouvellent leur sommation. Cette fois, ils ont réussi à grouper autour d'eux près de trois cent personnes. Timidement les administrateurs se défendent : « Une réclusion générale, objectent-ils, est injuste.

— La mesure a été prise dans le Maine-et-Loire, réplirpient les clubistes. — Ne pourrait-on pas établir des catégories?

— Une demi-sévérité, répondent les pétitionnaires, serait impuissante. » Puis, se fortifiant de toute la faiblesse des magistrats, ils ajoutent : « Le peuple désobéirait. » Le directoire n'a plus qu'à obéir : ainsi fait-il. Dans le rapport où il a consigné sa soumission, on lit ces lignes : 0 Nous cédâmes et nous décidâmes de renfermer les prêtres, sauf les infirmes et les malades, dans les communautés des Cordeliers et des Capucins (2). »

(1; Lettre du 19 juin. (Archives nattonalea, F", p. 417.^

(2) Archives nationales, F'", p. 449.

Sur ces entrefaites, on connut l'événement du 20 juin.

Ce qui devait avilir l'autorité royale parut sur l'heure la relever. Sous l'indignation, ce qui restait de loyalisme monarchique se réveilla comme en sursaut. Dans les provinces, les administrateurs, les magistrats avaient, pour la plupart, embrassé avec chaleur la cause de la Révolution : infime était le nombre de ceux qui eussent imaginé la France sans roi. Dès la première nouvelle de l'attentat, les corps administratifs d'Amiens se réunirent, flétrirent l'esprit de faction, offrirent le concours de la garde nationale, décidèrent d'envoyer à Paris deux députés qui porteraient à Louis XVI le témoignage de la douleur publique et rendraient compte des événements (1). En termes véhéments et émus, les administrateurs de l'Aisne demandèrent vengeance pour « l'exécrable journée du 20 juin ». Les jours suivants, les adresses afiluèrent sur le bu: eau de l'Assemblée, adresses de fidéhté à la loi, de réprobation contre le désordre. Il en \'int le 24 juin du département de l'Eure, le 27 de l'Indre, le 29 des Bouchesdu-RIiône, do la Drôme, de l'Yonne, du Pas-de-Calais, le 3 juillet du Gard et de la Manche (2). On affirme que, sous une forme plus ou moins explicite, soixante-dix à soixantequinze directoires départementaux adhérèrent à la politique d'ordre (3). Puis il y eut les protestations collectives des

(1) V. Archices parlementaires, t. XLV, p. 598. — V. aussi VattbIiAITC, Mémoires, t. !«', p. 475.

(2) V. Archii'es parlementaires, t. XLV, p. 574, 608, 681,682, t. XLVI, p. 92. — V. aussi procès-verbal des séances du Comité exécutif provisoire. (Revue La Révolution française, février 1887.)

(3) La P'ayette, Mémoires et correspondance, t. III, p. 331-332. — MAliOUET, Mémoires, t. II, p. 213.

citoyens, citoyens du Havre, de Rouen, de Caen, d'Abbeville, de Péronne, de Carcassonne (1). Négociants, marchands, banquiers, avocats, gens de bourse ou gens de lettres, tous ou presque tous dans Paris s'indignaient des récentes violences, jugeaient que tous les fruits de la Révolution avaient été cueillis, redoutaient des excès qui ramèneraient par réaction l'ancien régime. Pour imposer leur volonté, les forces ne leur manquaient pas. L'état-raajor de la garde nationale était entre leurs mains. Dans les bataillons des quartiers riches ils dominaient ; dans les autres, Hë comptaient de nombreux concours. Sur ces entrefaites, deux anciens constituants, Guillaume et Dupont de Nemours, rédigèrent une pétition contre les fauteurs de désordre, en déposèrent des copies chez les notaires de la capitale, invitèrent tous les vrais patriotes à y adhérer. La pétition, dont les signatures couvraient deux cent quarante-sept pages, fut désignée plus tard sous le nom de pétition des vingt mille, bien qu'il s'en fallût de beaucoup que ce nombre fût été atteint. Dans le même temps, le département de Paris, qui avait ordonné une enquête sur les responsabilités du 20 juin, poursuivait sa tâche avec un rare courage. Cependant, si l'on voulait saisir les vrais auteurs des troubles, c'était dans les clubs qu'il fallait les chercher. Le 25 juin, à l'Assemblée, le représentant Delfau osa dénoncer la Société des jacobins.

Je n'ose prolonger ce tableau, tant il est décevant ! Tous ces hommes sages recelaient en eux une grande faiblesse, celle qui naissait de leurs scrupules, Même dans l'extrémité du péril, ils s'obstinaient à se nommer les constitutionnels, champions d'une constitution qui n'était bonne qu'à fixer l'anarchie. En face d'adversaires pour qui toutes les armes étaient bonnes, ils croyaient à l'ascendant des raisons, à l'efficacité des écritures et, selon l'expression de Mallet-

(1) V. Archives parlementaires, t. XLV, p. 627, 645,681, 682 et passirtu

Dupan, eussent volontiers laissé aux imprimeurs le som de les venger. De leur modération naissait une autre infériorité. Gens de juste milieu, ils prenaient contact avec tout le monde, mais sans lier fortement partie avec personne ; aux points extrêmes tout leur échappait, et, tandis que les révolutionnaires les flétrissaient comme jcnillanls^ la Cour, toujours aveuglée, les répudiait comme libéraux. Leur éducation, leurs habitudes, leurs lumières même énerveraient encore leur énergie. Pour entreprendre vite et pousser à fond les entreprises, il faut ou des esprits très simplistes qui, par empire de bon sens ou tradition d'obéissance, ne s'attardent pas aux disputes, ou des âmes très croyantes qui regardent vers Dieu. Tous ces bourgeois, de culture très raffinée, étaient de ces éclectiques qui raisonnent, non de ces audacieux qui foncent. Quoique un peu meurtris de leurs échecs, ils gardaient d'ailleurs trop d'orgueil, ils conservaient une personnalité trop aiguë pour se plier aisément sous un chef, à moins que ce chef fût assez homme de génie pour s'imposer à eux, les brusquer afin de les mieux servir, et les sauver sans trop les consulter.

Sur l'heure même, une circonstance s'oiïrit qui montra toutes ces fragilités. La Fayette était à son camp sous Bavay quand il avait appris la journée du 20 juin. Après avoir assuré la sécurité de son armée, il avait quitté son bivouac. Le 28, il arriva dans Paris. Le jour même, il se présenta devant l'Assemblée et y réclama le châtiment des fauteurs de troubles. Sa vue ranima tous ceux qui espéraient encore sauver l'ordre avec la liberté ; et ce retour se marqua par de chaleureuses acclamations. Rentré chez lui, le général résolut de mesurer ses forces. Justement, le lendemain 29 juin, une revue de la garde nationale devait être passée par l'un des chefs de légion, Aclocque, citoyen intègre et sujet fidèle. La Fayette décida de s'y rendre, de haranguer la milice civique, d'essayer son ancienne popularité. Si un homme pouvait ralher les constitutionnels, c'était lui. Il

m HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

avait leur désintéressement, leur générosité: il avait aussi leur prévoyance un peu courte, leur incohérence d'idées, leurs aspirations contradictoires, en sorte que tout le parti se mirait en lui. Ici apparut la faiblesse de ceux que les révolutionnaires nommaient les feuillants et qui s'appelaient eux-mêmes les modérés. Pétion, averti des projets du général, contremanda la revue. Qui l'avait avisé? La reine, à ce qu'on a prétendu ;et cette assertion paraîtrait incroyable si l'on ne savait l'obstination des rancunes de cour contre l'homme du 6 octobre, contre celui qui, après Varennes, avait mis la royauté aux arrêts. Mal soutenu ou combattu sous, main par ceux qu'il venait défendre, La Fayette se tourna vers ses amis personnels. Il les rassembla chez lui aussi nombreux qu'il put, et par leur entremise convoqua pour le soir ses partisans aux Champs-Elysées. Il vint une centaine d'hommes, et ce fut tout. Sans se décourager on s'ajourna au lendemain, et on se promit que, si l'on était trois cents, on marcherait sur le club des Jacobins. Au rendez-vous on se trouva, non pas trois cents, non pas même cent comme la veille, mais trente (1). Incontinent, La Fayette repartit pour l'armée, emportant avec lui les regrets de tous les serviteurs clairvoyants de la monarchie. « Il portait le drapeau royaliste de travers, a dit de lui M. de Vaublanc, mais enfin il le portait. »

Dès lors, les hommes d'ordre, un instant coalisés par excès d'indignation, se débandèrent ; et tous les projets s' abîmant dans un grand découragement d'oser, Girondins et Monta-

(1) ToTJLONGEON, Histoire des Français depuis la Révolution, t. I«', p. 279-281.

gnards — ceux-ci traînant ceux-là — purent tout à leur aise abattre, tantôt une à une, tantôt par masse, les pierres déjà descelltS:^ de l'édifice monarchique.

Il fallait d'abord, le coup du 20 juin ayant manqué, reprendre et poursuivre en détail l'avilissement de l'autorité royale. Rien ne fut négligé pour ce dessein. Sous l'inspiration des clubs, les pétitions des constitutionnels se trouvèrent bientôt noyées dans le flot des pétitions contraires ; et très publiquement le mot de déchéance se prononça.

Une autre poignante humiliation attendait la royauté. Le directoire de Paris venait de terminer son enquête sur le 20 juin. Dans la nuit du 6 au 7 juillet, après un anxieux conseil, il résolut de frapper un grand coup et, jugeant que Pétion avait manqué à tous ses devoirs de maire, prononça sa suspension. Il appartenait à Louis XVI de re viser ou d'approuver la décision. Le prince, très perplexe, essaya de se dérober ; puis, préférant le péril de braver les factieux à la honte de désavouer ses défenseurs, il confirma l'arrêté. Cependant la Constitution (et c'était l'une de ses incohérences) réservait le dernier mot à l'Assemblée. Celle-ci, suivant son vote, relèverait l'autorité monarchique ou sonnerait le premier glas de la déchéance. Sous l'excès de la peur, elle cassa l'acte royal. Frappé le 11 juillet par Louis XVI, Pétion rentra deux jours plus tard en triomphateur à rilôtel de Ville. Il y parut ce jour-là le xrsà roi, le seul roi de Paris, roi de parade, d'ailleurs, destiné à s'effondrer avant la vacance du trône et qui, de toute façon, n'était point de taille à régner.

Pour frapper la royauté, l'arme la plus sûre, la plus perfide aussi, serait d'affirmer la compUcité de la Cour avec l'étranger. Des provinces du Nord arrivaient des nouvelles fâcheuses : Luckner avait dû se repher sur Valenciennes et Lille. Ce qui aiguisait l'inquiétude, c'était l'attitude de la Prusse, décidément alhée à l'Autriche. Le 3 juillet, du haut de la tribune, Vergniaud évoqua les dangers de la patrie.

Qui était le coupable? Le roi. En une série d'insinuations terribles, il montra Louis XVI observant la lettre de la Constitution et conspirant au fond de son palais contre cette même Constitution ; développant le long des frontières un fragile rideau de forces, juste assez pour être vaincu ; poursuivant un double rôle, en secret celui d'agent de l'étranger, en public celui de roi patriote. A Vergniaud succéda Mathieu Dumas. Tout ce que peut dire un bon citoyen, i] le dit pour calmer les passions, concentrer tous les efforts vers la défense nationale. Mais on oublia Mathieu Dumas qui n'était que sensé pour ne retenir que Vergniaud qui était éloquent. Et de plus en plus une idée se grava, celle que l'ennemi le plus redoutable était celui de l'intérieur.

On s'était accoutumé à compter sur la faiblesse de Louis XVL Cependant, il avait prouvé le 20 juin que le péril ne l'effrayait pas. A l'heure suprême, on pouvait craindre chez ce prince débonnaire un réveil de race, im ressaut de fierté. Il y avait prudence à briser toute force entre ses mains. L'état-major de la garde nationale était attaché à la politique constitutionnelle : le 6 juillet, un décret le licencia. Le 15 juillet, un autre décret ordonna que toutes les troupes de ligne fussent éloignées de Paris. Le 16 juillet, on décida que le corps de la gendarmerie à pied serait refondu, et qu'on y ferait entrer les « hommes du 14 juillet » ainsi que les anciens soldats des gardes françaises « connus par leur zèle dans les combats pour la liberté (1) ».

Il ne suffisait pas de désarmer le roi ; il fallait armer les factieux. Déjà on y avait pourvu. Louis XVI avait naguère opposé son (^eto au décret sur la formation, sous Paris, d'un camp de vingt mille fédérés. En dépit de la défense royale, plusieurs municipalités avaient mis en route leur contingent.

(1) V. DtrVEKGlER, Collection des lois, t. IV, p. 248.

La motion fut reprise à l'Assemblée, quoique en d'autres termes. On ne parla plus de fédérés, mais seulement « de citoyens amenés à Paris par amour de la liberté ». Il fut stipulé que ces volontaires ne feraient que séjourner dans la capitale, puis seraient dirigés sur Soissons. Amendé de la sorte, le décret fut sanctionné. Ainsi furent légalisés les rassemblements où se mêleraient aux vrais soldats de redcutables brigands qui, une fois entrés dans Paris, n'en sortiraient plus.

Comme le mois de juillet s'avançait, on signala l'approche, puis l'arrivée des contingents. Le 14, jour où l'on commémorait la Bastille prise, l'émeute menaça, mais n'éclata point. Nouvelle alerte le 21, puis dans la nuit du 26 au 27. Dans l'entrefaite, le décret qui proclamait la pairie en danger fut promulgué dans Paris. Des oflîciers municipaux, un drapeau en tête, se répandirent dans la ville ; de temps à autre ils s'arrêtaient et lisaient l'acte de l'Assemblée. Aux carrefours, des tréteaux avaient été dressés, avec une table pour y recevoir les engagements. Aux jeunes gens qui allaient s'inscrire, des voix criaient : « Commencez par vous débarrasser des gens de cour, des officiers nobles qui trahissent, des fanatiques qui sont de cœur avec l'ennemi.» Et les mêmes hommes montraient du geste la direction des Tuileries (1).

La plus grande hardiesse serait de préparer d'avance une autorité directrice de l'insurrection. Cet excès d'audace ne manqua point. Tous les pouvoirs, abolis, énervés ou méconnus ailleurs, se fixaient dans les quarante-huit sections, ces anciennes assemblées électorales, organisées par quartiers et transformées par déviations successives en corps pohtique>. Depuis le décret sur la patrie en danger, elles avaient été décrétées permanentes (2). Moitié peur, moitié découragement, les gens d'ordre les avaient depuis longtemps

(1) V. les Révolutions de Piria, n» 159, p. 139.

(2) Décret du J5 juiUet 1792.

désertées. En revanche, quelques hommes s'y étaient installés, et, àl'exclusion de tous autres, se nommaient le peuple. Là étaient les chefs de la démagogie, ceux qui communiquaient avec la garde nationale des faubourgs, acclamaient les fédérés, inspiraient les journaux, correspondaient avec le club des Jacobins et celui des Cordeliers. Or, ces hommes avaient imaginé de nommer eux-mêmes des délégués, qui s'établiraient à l'Hôtel de Ville, recueilleraient et transmettraient les nouvelles, feraient prévaloir les prétendus vœux des sections. Ainsi s'installa dans la Maison Commune une sorte de corps extra-légal, tout voisin de la municipalité, siégeant près d'elle, délibérant près d'elle, et qui n'aurait, au jour de l' émeute, qu'une porte à franchir pour la supplanter.

La fin de juillet approchait ; on vit arriver les derniers contingents de fédérés. Parmi ceux de l'Ouest on distinguait leB gens de Brest. Du Midi, un autre bataillon était annoncé. Il venait de Marseille, et quoiqu'il contînt dans ses rangs plusieurs jeunes hommes de famille notable, il reflétait en lui les plus âpres passions révolutionnaires ; avec un mélange d'étonnement et d'efîroi, les paysans du Daupliiné, du Lyonnais, de la Bourgogne les avaient vus passer. Chemin faisant, ils chantaient un hymne patriotique composé naguère par Rouget de l'Isle et qui, répété et modifié par eux (l),se vulgarisa sous le nom de Marseillaise. Le 29 juillet les Marseillais atteignirent Charenton, et le soir entrèrent dans Paris. La municipahté les logea d'abord au faubourg Poissonnière. Les jours suivants, ils s'établirent au cœur de la ville, c'est-à-dire à pied d' œuvre pour l'émeute, tout près du club des CordeUers.

(1) AXJLARD, Histoire politique de la Révolution, p. 159.

Di: L'INTERNEMENT AUX MASSACRES £19

Coup sur coup, ces nouvelles arrivaient dans les départements. Au lendemain du 20 juin, tous les modérés, tous les constitutionnels avaient, en des protestations vibrantes, exhalé leur colère. Voici que, se sentant abandonnés, ils supputaient le danger de leur énergie, aspiraient à reprendre leur signature, songeaient à apaiser par quelques gages ou du moins à calmer par leur silence ceux qui, décidément, seraient demain les maîtres. Ainsi se débandèrent par découragement ou par peur ceux qui jusque-là avaient défendu l'ordre public.

On vit alors les mauvais devenir pires et beaucoup de bons eux-mêmes, par excès de tremblement, devenir mauvais.

Il fallait plaire aux clubs. Quel moyen plus sûr de leur plaire que de livrer les prêtres? C'est ainsi que l'histoire politique exerçait ses répercussions sur l'histoire rehgieuse, en sorte qu'on ne saurait raconter celle-ci sans toucher à celle-là. On peut dire que l'histoire de l'année 1792, jusqu'à la chute de la monarchie, gravite en grande pai-tie autour de la question du veto.

Du haut de la tribune, un geste très direct avait d'ailleurs marqué aux indécis leur orientation. Vergniaud, en sa harangue du 3 juillet, avait solidarisé la lutte contre les prêtres avec la lutte contre l'ennemi. A son discours il avait soudé un projet de décret, rendant les agents de l'autorité responsables « de tous les troubles dont la religion serait le prétexte » et qui paralyseraient ou entraveraient la défense.

Donc les directoires, modérés jusque-là, inaugurèrent les vexations. Ceux qu'avait déjà gagnés l'esprit d'intolérance

renforcèrent les mesures persécutrices. Je note des arrêtés contre les prêtres le 28 juin dans le Morbihan (1), le 18 juillet dans la Corrèze (2), le 22 juillet dans le Calvados (3), le 26 juillet dans l'Ariège (4). En plusieurs endroits les rigueurs se tempèrent encore de quelques arrière-regrets. Dans la Corrèze, les administrateurs, après avoir ordonné l'internement des réfractaires, à Tulle au couvent des Récollets, à Beaulieu au monastère des Bénéjictins, recommandent aux municipalités de ces deux villes une application indulgente de l'arrêté. « Les insermentés, ajoutent-ils, sont encore plus malheureux que coupables (5). » Mais la peur rend de plus en plus rares ces conseils de clémence. La persécution se propage même dans les régions où l'aménité des mœurs et la mollesse des croyances ont jusqu'ici maintenu une paix sceptique et tranquille. Ce n'est plus seulement en Bretagne, en Alsace, en Flandre, dans les Cévennes, dans le Midi que sévit la guerre religieuse. Elle gagne jusqu'à la douce Touraine, et de la fin de juillet au miheu d'août 1792, cent quatre-vingt-quatorze prêtres venus de tous les points du département sont internés à Tours (6).

Où les magistrats des directoires gardent quelques scrupules, les gens des clubs ne portent plus que leurs passions. Dans leur esprit obtus et surchaufîé, toutes sortes de nouvelles se déversent, confuses, mal comprises, doublement obscures par elles-mêmes et par l'accumulation des impostures qui s'y ajoutent. A l'arrivée des diligences, ils entourent les voyageurs ; à l'arrivée des courriers, ils guettent les journaux, les lettres, les correspondances des représentants avec les comités. Ils apprennent que les Français, sur la

(1) Archives nationales, F", p. 452.

(2) Ibid., F\ 3666'.

(3) L'abbé Charrier, Fauchet, évêque du Calvados, t. II, p. 156.

(4) Arnaud, la Révolution dans l'Ariège, p. 323.

(5) Délibération du 22 juillet. {Archives nationales, F', 3666'.)

(6) Les Sociétés populaires dans le département d'Indre-et-Loire, par H. Faye. [Revue de la Révolution, juin ISS?.)

or. LINTERNEMIlNT aux massacres 221

frontière du nord, ont reculé. Comment, sinon par trahison? On leur annonce que la patrie a été déclarée en danger : le danger n'est-il pas double, celui de l'ennemi extérieur, puis l'autre danger, celui de l'ennemi qui est au dedans? Tout travaillés de ces soupçons, ils se rendent le soir à la Société populaire où ils entendent, sous une forme à la fois grossière et enflammée, la traduction à leur usage de tout ce que leur intelligence courte et fruste a, pendant le jour, ruminé. Le lendemain, nouvelles correspondances, nouveau bulletin de l'extérieur : les Prussiens s'avancent ; bientôt ils franchiront le Rhin, ils fouleront le sol national. Avant d'aller à eux, il faut abattre leurs alliés secrets. Les jours 8'écoulant,les excitations viennent de tous côtés : on apprend que le Midi cévenol est agité de complots royalistes : l'anniversaire du 14 juillet ajoute à la fièvre des âmes : on parle de gentilshommes armés qui sont partis pour Paris afin de défendre Louis XVI et avec lui la contre-Révolution. Cependant les prêtres insermentés sont tout proches. On sait leur retraite, on connaît leurs allées et venues. Contre eux grandit, jusqu'à les submerger, le flot des calomnies : si les impôts ne rentrent pas, c'est à cause de leurs prédications ; si les assignats sont dépréciés, c'est par suite de leurs manœuvres ; si le patriotisme est hésitant, si les volontdres sont rares, ce sont eux qui arrêtent l'élan national. La crédulité aidant, ce qui est supposition devient certitude, et les rumeurs, en circulant, prennent des grossissements terribles. La gravité des conjonctures, la perspective de périls imminents, le bouleversement de la société, tout contribue à détruire les proportions des choses, à diminuer le prix de la vie humaine. Par degré naissent et s'affermissent les pensées meurtrières. Puis tous ces réfractaires sont gens qui n'ont point de fusil, en sorte qu'à se tourner contre eux, la lâcheté trouve son compte aussi bien que la colère.

C'est en ces jours qu'on vit les premières tueries de prêtres. Pour les démagogues criminels qui s'agitaient dans les bas-

fonds des clubs, ce fut la façon de célébrer la fête de la fédération. Je note un prêtre assassiné à Limoges le 14 juillet, un à Clairac le 15 juillet, plusieurs dans les mêmes jours à Marseille, plusieurs aussi dans l'Ardèche, enfin un peu plus tard, quatre autres à Manosque (1). On ne rapportera ici qu'une seule de ces scènes de sauvagerie, celle qui se passa le 15 juillet à Bordeaux.

Traqués par les dénonciateurs, beaucoup d'ecclésiastiques s'étaient réfugiés dans les villes, avec l'espoir de s'y terrer. Bordeaux, pendant l'été de 1792, renfermait, à ce qu'on assure, près de deux mille insermentés (2). Où les infortunés s'étaient flattés de trouver la paix, ils avaient rencontré des délateurs aussi vigilants et plus cruels que tous les espions ruraux. Écrits, caricatures, pétitions, rien n'avait été négligé pour exciter les colères. Il fallait, disait-on dans les clubs, extirper la « vermine sacerdotale », se débarrasser de ces a pestes publiques », « aller vendre tous ces fanatiques au roi de Maroc v.

Parmi les prêtres, l'un des plus suspects était le vicaire général Langoiran. Dès le début de la Révolution, l'envie l'avait dénoncé : car il appartenait à la bourgeoisie la plus haute, était dignitaire du chapitre de Saint-André, conseiller de l'Université, professeur de théologie, officiai métropolitain, égal d'ailleurs à tous ces titres par son mérite, sa charité, sa vertu. Les clubs le redoutaient : on n'ignorait point en effet que l'archevêque, M. de Cicé, en partant pour l'exil, l'avait investi de sa confiance et que les non-conformistes suivaient volontiers ses directions. Enfin, il avait combattu par ses écrits la Constitution civile et par là avait ameuté contre lui les assermentés.

Plusieurs fois menacé et poursuivi, l'abbé Langoiran, à l'approche de la fête de la Fédération, s'était retiré dans la

(1) Matjrbl, Histoire religieuse de la Révolution dans le département des B''sses-A!pps, p. 226 et suiv.

(2) Aurélien Vivie, la Terreur à Bordeaux, t. I", p. 124

banlieae de Bordeaux, à Caudéran. En ce lieu, il vivait caché, en compagnie do doux autres prêtres, l'abbé Dupuy, bénéficier de Saint-Michel, et un rehgieux de l'ordre des Carmes, âgé de q\iatrc-vingts ans, le père Pannetié. Cependant cette retraite n'avait pas plus dépisté les recherches qu'elle n'avait désarmé les haines (1).

On le vit bien à ce qui suivit. Le 15 juillet, à la pointe du jour, une bande de gens armés firent irruption dans la maison, se saisirent des trois suspects, les traînèrent devant la municipalité, puis devant le juge de paix. « Je ne vois contre ces hommes, dit le magistrat, aucun sujet d'accusation. >' Les bandits ne voulurent rien entendre et, toute justice faisant place à l'arbitraire, déposèrent à la prison ceux qu'ils avaient arrêtés. Pendant douze heures, les prêtres demeurèrent enfermes, cherchant à s'édifier mutuellement, et se rappelant, pour se fortifier, l'exemple des apôtres qui se réjouissaient d'avoir été trouvés dignes de souffrir des outrages pour Jésus. L'abbé Langoiran se confessa à l'un de ses compagnons. Comme il avait en dépôt quelques sommes pour la subsistance de ses confrères pauvres, il en dressa le relevé au crayon et remit la note au père Pamietié afin que celui-ci, s'il était sauvé, pût répartir les secours où ils devaient aller (2). Le soir approchait. Nul ne venait. Un instant les captifs purent se croire oubliés. L'espoir fut court. Comme sept heures sonnaient, ils furent extraits de leur prison, dirigés vei'S le Département. Pendant la journée, les meneurs des clubs n'avaient rien négligé pour exaspérer. Sur les murs, ils avaient affiché des placards avec ces mots : a Langoiran est arrêté ; on le transférera ce soir de Caudéran à Bordeaux. On le recommande aux bons patriotes. » Et les « bons patriotes » se trouvaient en effet sur la route, et tandis que les victimes étaient traînées vers l'hôtel du Direc-

(1) V. récit du Mercure de France, numéro du 28 juillet 1792.

(2) Récit du Père Pannetié (reproduit par l'abbé Jaoer, l'Eglise pendant la Révolution, t. III, p. 317).

toire départemental, ils criaient, échelonnés le long du chemin : Mort, mort à Langoiran !

Tout conspirerait contre les infortunés, et en particulier l'éloignement de toute autorité légale. Justement ce jour-là avait été choisi pour la plantation d'un arbre de la liberté. La solennité devait avoir lieu le soir. A l'invitation de la municipalité s'étaient rendus tous les corps administratifs ; l'attention était aux harangues, et autour de l'arbre symbolique paradait la meilleure partie de la garde nationale. Cependant il se trouva que, soit ennui de la cérémonie, soit vague avis de quelques troubles, l'un des membres du district du nom de Bernada et deux des membres du directoire départemental, Monbalon et Mandavy, quittèrent l'estrade ofTicielle avant que la fête se terminât. Bernada arrivait sur la place Saint-André quand, au pied du clocher de Peyberland, un homme courut à lui et lui jeta ces mots : c On vient d'assassiner un prêtre dans la cour du Département. » De son côté, Mandavy atteignait la maison d'administration (1), quand une femme l'aborda : « On a tué, lui dit-elle, deux prêtres ; un troisième qu'on cherche s'est réfugié en haut du grand escalier. » Quant à Monbalon, en approchant de l'hôtel du directoire, il aperçut un grand rassemblement ; il crut d'abord que toute cette foule était réunie dans l'attente des dépêches officielles ; en effet, un courrier extraordinaire venait d'arriver de Paris. Son illusion ne dura pas. Bientôt il entendit des cris de joie, puis ces mots : « Il est enfin mort d'un coup de sabre qui l'a achevé. — Qui donc est mort? interrogea, anxieux, Mandavy. — L'abbé Langoiran », lui répondit-on ; et la même voix ajouta : « D'autres prêtres seront bientôt expédiés (2). »

Tout s'éclairait d'une lumière sinistre. Les détestables excitations avaient porté leurs fruits. Dans la cour du

(1) C'est ainsi que les rapports appellent le siège du directoire dép.'u-temental.

(2) Archives nationales, FI? P 429, Gironde.

directoire où les prisonniers avaient été conduits, une foule furieuse avait fait irruption. Langoiran avait été terrassé, puis percé de coups, enfin décapité. L'abbé Dupuy avait été pareillement immolé. Seul le père Pannetié était parvenu à se dérober, et c'était lui que les plus féroces s'obstinaient à découvrir.

Le seul effort serait désormais de sauver l'infortuné religieux. Le pourrait-on? Le gros de la force publique était ailleurs. Trois ou quatre hommes seulement prêchaient le calme. Mandavy, Bernada essayèrent mais inutilement de s'interposer. « Donnez-nous le troisième prêtre, vociférait l'un des furieux ; il faut le tuer comme les deux autres. » Monbalon était parti pour chercher du secours. Il rencontra quatre cavaliers de la garde soldée. L'aide était insuffisante. Cependant, làbas, en un autre quartier de la ville, on avait enfin achevé d'honorer l'arbre de la liberté. Le cortège ofliciel revenait, précédé de la garde nationale. Mandavy aborda l'undes chefs, le requit de lui prêter main-forte ; celui-ci se hâta avec ses hommes, et la cour du Département fut dégagée.

Privés de leur troisième victime, les meurtriers se dédommagèrent sur les cadavres. Ils les avaient décapités. Jusqu'à deux heures du matin, ils promenèrent à travers les rues les deux têtes ainsi que l'un des troncs. A grand'peine, les autorités parvinrent à retrouver les corps et à les mettre, comme dit un rapport, « en lieu sûr », en attendant l'inhumation. Cependant la nuit s'acheva sans nouveau crime. Alors les mêmes membres du directoire départemental, dont l'absence si inopportune avait laissé s'accomplir tant d'horreurs, recouvrèrent toute leur assurance. Ils rédigèrent une adresse au peuple ; puis dans un rapport aux ministres, ils s'exprimèrent en ces termes : « Nous ne taririons pas en éloges sur le chef de la garde nationale qui est accouru et qui, presque seul, est parvenu à nettoyer la maison d'administration de la foule qui l'assiégeait et qui demandait le troiflième prêtre. » Enfin, dans le procès- verbal où ils relatèrent

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