TOME II
l'événement, les corps administratifs proclamèrent, comme on eût fait après un succès, que « la tranquillité publique ne courait aucun risque (1) ».
Une honte manquait, à savoir l'excuse, presque l'apologie du crime. Ducos, député de la Gironde, imprima cette tache à son nom. Le 23 juillet, le ministre de l'intérieur ayant annoncé les troubles, il se leva de son banc et déclara que la responsabihté du sang versé à Bordeaux devait retomber sur le pouvoir exécutif. « C'est depuis qu'il a mis son veto sur les lois répressives du fanatisme, que les exécutions populaires commencent à se renouveler. » Il ajouta : « Les deux prêtres, victimes des fureurs populaires, ont cent fois par leurs intrigues et leurs scélératesses lassé la patience des citoyens : l'un d'eux a été dénoncé au tribunal du district de Bordeaux pour des faits avérés et a été, au grand scandale des citoyens, acquitté par ce tribunal que je n'accuse pas de complicité, mais auquel je reproche au moins la plus criminelle indulgence. Quand les tribunaux ne font pas justice... Je n'achève pas, et je demande que l'Assemblée passe à l'ordre du jour. »
Tandis que ces troubles agitaient les provinces, à Paris tout achevait de s'abîmer.
Un jour, dans l'Assemblée, à la voix de l'évêque Lamourette, tous les partis avaient juré d'oublier leurs querelles; on s'était embrassé et, à la manière du temps, on avait versé des larmes. La réconciliation avait duré ce que dure une idylle. La droite, diminuée par les absences et les désertions,
(1) Archives nationales, F'*, p. 429, Gironde. — Voir aussi Tablettes manuscrites de Bernadau. (Bibliothèque de la ville de Bordeaux.)
ne comptait plus que quarante à cinquante membres (1). Même parmi les plus vaillants, on nota des démissions : le 26 juillet celle de Daverhoult, le 30 colle de Jaucourt. Au centre refluaient, dans un pêle-mêle déjà terrifié, les conservateurs honteux, tous attentifs à brouiller leurs traces et à se sauver à force de se faire petits. Montagnards et girondins, quoiqu'ils ne fussent pas les plus nombreux, étaient les vrais dominateurs. Ils avaient pour clients — pour clients appelés demain à devenir des maîtres — les délégués des sections, les fédérés. Les jours de grande séance, tous ces gens non seulement s'entassaient dans les immenses tribunes de l'Assemblée, mais encore obstruaient les cours, encombraient les corridors, et se tenaient assis ou debout sur l'entablement des hautes fenêtres. De là ils fixaient les bancs déjà fort dégarnis où siégeaient les représentants de la droite et, à la sortie, les dénonçaient à la foule. « Ce sont, clamaient-ils, des ennemis du peuple, des Feuillants. » Ils ajoutaient surtout : « Ce sont des Fayettistes », car La Fayette concentrait alors sur son nom toutes les haines démagogiques. « Ah ! disait un jour Mathieu Dumas à un de ses voisins, sans La Fayette, tous ces fédérés ne seraient pourtant point ici. »
En dépit des apparences contraires, quelques députés demeuraient qui se refusaient à désespérer. Mais quel n'était pas leur embarras ! Ils étaient tenus de paraître soutenir la Constitution qu'ils jugeaient impraticable. Odieux à la démagogie, ils se sentaient suspects à la Cour. Que s'ils parvenaient à formuler quelque motion virile, ils se heurtaient aussitôt à ceux de leurs collègues qui siégeaient à la lisière des centres. Ceux-ci, incapables de rien proposer, devenaient tout à coup merveilleusement loquaces pour trouver les objections. Ils invoquaient les avantages de la temporisation, la nécessité de ne pas exaspérer les Monta-
(1) Vaublakc, Mémoires, t. I«f, p. 297.
228 HISTOIRE RELIGIEUStl DE LA REVOLUTION
gnards. Si on insistait, ils déployaient au service de l'inertie cette animation tout éperdue qui est le masque des peureux : « Vous voulez, disaient-ils, faire assassiner le roi » ; et ce mot glaçait les courages.
De temps en temps, sur le bureau du président, des lettres étaient déposées que l'Assemblée accueillait par un silence dédaigneux ou par des éclats de rire. C'étaient les communications des ministres. On ignorait leurs gestes ; à peine s'enquérait-on de leur nom. Ces infortunés s'étaient appelés Terrier de Monciel, Chambonas, Lacoste, Lajard, Beaulieu. On venait de les changer, et voici qu'ils se nommaient Champion de Villeneuve, du Bouchage, d'Abancourt, Delaviile-Leroux, Bigot de Sainte-Croix. J'en oublie peut-être. Sommes-nous tenus d'avoir plus de mémoire que n'en eurent les contemporains?
Sur ces entrefaites, une proclamation parut qui portait la date du 25 juillet et émanait du duc de Brunswick, « commandant en chef les armées alliées de Prusse et d'Autriche ». Avec un mélange inouï d'arrogance et de maladresse, le général menaçait la nation des pires châtiments si elle ne se soumettait à Louis XVL II affectait d'être le gérant d'affaires du roi de France et, en cas d'insulte, son impitoyable vengeur. Telle était l'inopportunité du manifeste qu'on le crut d'abord apocryphe. Quand le doute ne fut plus possible, une grande montée de fierté souleva les âmes patriotes. Tout blessa dans le document, même la condescendance dédaigneuse qui répudiait l'esprit de conquête ; et, jusque parmi les modérés, s'affermit la terrible croyance qui solidarisait avec les ennemis de la patrie le roi, la cour, les nobles, les prêtres.
Aux Tuileries, les plans se croisaient, amorcés, abandonnés, repris de nouveau. On songea à la fuite. Lally-Tollendal, La Fayette avaient naguère proposé que le roi gagnât Compiègne; Bertrand de MoUeville qu'il se retirât à Fontainebleau. Le duc de Liancourt, qui commandait à Rouen,
suggéra l'idée d'un départ pour la Normandie. Mais sur Louis XVI pesait l'obsédant souvenir de Varennes. Il était trop fier pour une seconde évasion, trop peu résolu pour partir en roi qui prend du champ afin de mieux régner. En cet état, il laissait couler les jours et se resserrer la captivité. Volontiers le pauvre prince, même après tant de mécomptes, eût encore essayé l'entente avec l'Assemblée. Le jour de la motion Lamourette, il était accouru à la salle du Manège, tout ravi de la réconciliation, et plein d'une honnête confiance qui illuminait d'une belle joie son visage un peu terne. La courte éclaircie n'avait réussi qu'à rendre plus affreuses les ténèbres qui avaient suivi. Sur ces entrefaites, les Girondins firent parvenir au roi, sous une forme très secrète, quelques propositions. Ils lui offraient de maintenir provisoirement la monarchie, à la condition de gouverner sous son nom. Le prince gardait sur le cœur l'insolente lettre de Roland. Il déclina le précaire secours offert par de telles mains. Cependant, sous l'excès des outrages, la reine s'exaspérait, et avec elle, la plupart des courtisans. L'extrémité du malheur obscurcissant tous les devoirs, les uns et les autres prêtaient l'oreille aux pas de l'étranger qui se rapprochait. « Avant que la lune soit de nouveau pleine, nous serons délivrés », disait un soir Marie- Antoinette àMmeCampan (1).
N'y avait-il d'autre issue que la fuite, d'autre attitude que l'inertie, d'autre appui que l'étranger? La monarchie n'avait point été tellement dépouillée qu'elle ne gardât quelques ressources. La garde nationale des quartiers bourgeois offrait plusieurs bataillons très sohdes : tels les bataillons des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères. Le ministre de la guerre avait réussi à éluder en partie le décret qui éloignait les troupes régulières et avait gardé les Suisses à Courbevoie. De la garde constitutionnelle, quoique dissoute
(1) Mme Camp AN, Mémoires, t. II, p. 230.
officiellement, les cadres demeuraient en partie, et on pourrait en reconstituer bien vite les meilleurs éléments. L'armée révolutionnaire elle-même puisait sa principale force dans la timidité de l'adversaire. A la date du 30 juillet, plus de cinq mille fédérés étaient déjà partis pour le camp de Soissons (1) ; le nombre de ceux qui étaient demeurés à Paris ne dépassait guère, d'après les calculs qui paraissent les plus exacts, le chiffre de deux mille (2). Les Marseillais, arrivés le 30 juillet, n'étaient que cinq cents. Les bataillons des faubourgs inclinaient en général vers l'émeute, mais ne se tourneraient en masse contre la monarchie que si la monarchie tout d'abord s'abandonnait.
Quelle que fût l'extrémité des périls, des dévouements touchants encourageaient le roi à oser. Vers le château des Tuileries accouraient de pauvres gentilshommes médiocrement armés, mal façonnés aux manières de cour, mais fidèles jusqu'au sang. Le dimanche, aux réceptions des Tuileries, l'affluence était la même que jadis, quoique avec une émotion inaccoutumée, un frémissement de péril, et la mélancolie des choses que bientôt on ne contemplerait plus. Beaucoup venaient qu'on n'avait jamais vus, mais qui voulaient marquer leur loyalisme, fixer dans leurs regarda tout ce qui allait finir. « Je vais exactement chez le roi tous les dimanches, disait M. de Malesherbes, cependant je hais la contrainte. Mais c'est pour moi toute la semaine une consolation que d'avoir vu ce prince excellent. Je ne m'approche pas de lui. Que lui dirais-je? Mais je le vois (3). »
Pour utiliser tous ces concours, il manquait, par malheur, l'unité de vues, la puissance de vouloir, la décision. La monarchie menacée se trouvait en déficit de toutes les énergies que, depuis un siècle, l'absolutisme avait énervées.
(1) Lettre de M. d'Abancourt, ministre de la guerre, à l'Assemblée, 30 juillet 1592. {Archives parlementaires, t. XLVII, p. 290.)
(2) V. Taine, les Origines de la France contemporaine, tome V, p. 271, note.
(3) Bertrand de Molleville, Mémoires, t. III, p. 25.
La vie sédentaire de la cour avait altéré les anciennes habitudes militaires. La conversation avait tué l'action ; et les esprits, à force de se polir, s'étaient réduits tout en surface. Le souci de ne se mouvoir que suivant l'usage rendait timide, et il semblait que tout dessein, marqué d'une forte estampille personnelle, eût un air d'originalité dangereuse ou de témérité. Que si une initiative hardie osait se produire, l'étiquette s'interposait qui ralentissait toutes choses, et les pensées, pour parvenir jusqu'au maître, passaient par tant de filières que, dans l'entre-temps, l'occasion avait échappé. Il arrivait souvent d'ailleurs que ceux qu'un dévouement pareil groupait autour du roi différaient entre eux par tout le reste. Quand les gardes nationaux des quartiers riches, bourgeois constitutionnels et libéraux, rencontraient aux Tuileries les gentilshommes arrivés de province, ils les regardaient d'un œil inquiet et les soupçonnaient de cacher des cocardes blanches ; ceux-ci n'étaient pas moins ombrageux : de là des disputes très acerbes à qui aurait le premier pas ou servirait le mieux. Une autre infériorité naissait de la circonspection générale des desseins : les mêmes hommes, disposés à tout braver pour eux-mêmes, s'effrayaient du moindre danger pour la famille royale et poursuivaient cet espoir chimérique de sortir du péril sans péril.
Un chef résolu eût, tout en exaltant les courages, discipliné les fidéhtés. On sait ce qu'était Louis XVI. L'épreuve l'avait grandi ; seulement au lieu de le fixer à la taille d'un vrai roi, elle le portait plus haut, et, sans étape intermédiaire, le dressait d'un coup jusqu'à la taille d'un martyr. Désabusé de tout, ne découvrant partout que ténèbres, le prince n'aspirait plus, dans la faillite de tout le reste, qu'à compléter l'apprentissage d'une mort expiatrice et sainte. En butte à tous les outrages, il ne se vengeait que par un gémissement contenu, une réprobation douce, mêlée de pardon pour le passé, pour l'avenir aussi. Le 3 août, en une
communication à l'Assemblée, il s'exprimait en ces termes : a J'ai fait ce que j'ai dû ; c'est assez pour le cœur d'un homme de bien... Les dangers personnels ne sont rien auprès des malheurs publics. Eh ! qu'est-ce que des dangers personnels pour un roi à qui l'on veut enlever l'amour du peuple? C'est là qu'est la véritable plaie de mon cœur. » Et il ajoutait, en père qui aime mieux répandre son propre sang que de verser celui de ses enfants et qui jette à tout risque un dernier appel de paix : « Que de chagrins pourraient être effacés par la plus légère marque de retour ! »
J'ai tenu à citer ces paroles, les dernières que Louis XVI prononcerait publiquement comme roi. Déjà cette plainte mourante se perdait dans le tumulte des passions soulevées. On venait d'achever la lecture de la lettre royale, quand Pétion parut, porteur d'une adresse rédigée par les commissaires des sections réunis à l'Hôtel de Ville et demandant la déchéance. De son côté, la section Mauconseil^ jalouse de se tracer sa voie à part, proclamait qu'elle ne reconnaissait plus Louis XVI comme roi des Français et fixait au dimanche 5 août l'action décisive qui détruirait la monarchie. Quant à la section des Quinze-Vingts^ elle consentait à patienter jusqu'au 9 août au soir, mais si à cette date l'Assemblée n'avait pas fait justice du pouvoir exécutif, « le tocsin sonnerait à minuit, la générale serait battue et, suivant l'expression du procès-verbal, tout se lèverait à la fois (1) ».
Dans les provinces, la joie régnait parmi les démagogues et parmi les modérés l'effroi. De tous côtés, les volontaires passaient, tantôt isolés, tantôt en bande, énervés de fatigue,
(1) Moktimer-Ternatjx, Histoire de la Terreur, t. II, p. 182.
surexcités de chaleur, à la fois troublés et stimulés par le danger prochain, saturés de déclamations, souvent ivres de vin, l'esprit plein d'idées confuses qui débordaient de leur cerveau étroit, et prêts à essayer leur sabre tout neuf sur quiconque serait dénoncé par la clameur publique. En beaucoup de lieux, un cérémonial pareil à celui de Paris accompagna la promulgation du décret sur la patrie en danger. Sur ces entrefaites, on connut l'irritant manifeste du duc de Brunswick.
Dans l'anxiété de l'attente, la vie semblait comme suspendue, et sur les routes on vit plus d'une fois les paysans eux-mêmes accourir au-devant des courriers, s'interrompant de couper leur blé. Les journaux noyaient les faits positifs sous une telle abondance de déclamations qu'il fallait extraire la vérité à tâtons et par parcelles. A travers les exagérations ou les impostures, une seule chose apparaissait nettement, c'était que le pouvoir, décidément déplacé, reposait désormais sur les clubs qui étaient le conseil délibérant de l'émeute, sur les délégués des sections qui en formaient le conseil exécutif, sur les fédérés qui, unis aux gardes nationaux des faubourgs, en composaient l'armée.
L'Assemblée gardait-elle encore quelque force? Là-bas, dans les provinces, ceux qu'on appelait les modérés, les i^efn7Zan/5, portaient sur elle des regards éperdus. Ils apprirent qu'elle avait, le 4 août, cassé l'arrêté de la section Mauconseil et par là virtuellement rejeté la déchéance. Ils surent, cinq jou' s plus tard, qu'elle venait de repousser la mise en accusation demandée contre La Fayette. Et à ces nouvelles ils cédèrent à un léger retour de confiance.
Le jour suivant, le courrier manqua. Le lendemain il arriva, cette fois annonçant tout : l'insurrection éclatant dans la nuit du 9 au 10 août ; les délégués des sections abattant la municipalité et devenant les maîtres ; Mandat, commandant de la garde nationale, appelé à l'Hôtel de Ville et un peu plus tard massacré ; aux Tuileries, la veillée
tragique et le matin plus tragique encore ; Louis XVI passant en revue ses défenseurs ; les garde nationaux des Filles- Saint-Thomas, quelques autres avec eux, acclamant la monarchie, le reste indécis ou hostile ; aux extrémités de la ville, le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marceau s' ébranlant, quoique lentement ; au château, la confusion croissante ; Rœderer intervenant et conseillant le recul avant la bataille ; la suggestion combattue d'abord, puis adoptée dans l'excès de l'effarement ; la retraite vers l'Assemblée ; le cortège funèbre de la royauté dans le jardin des Tuileries, le roi impassible, la reine aux lèvres frémissantes et aux yeux pleurant d'humiliation, le dauphin poussant de ses pieds d'enfant les feuilles mortes du jardin ; la famille royale à la Salle du Manège; puis le palais assailli, quoique vide de ses hôtes; les Suisses, d'abord indécis, puis déchargeant leuçs armes ; les rebelles fuyant, mais pour revenir sur leurs pas ; l'ordre donné par le roi de cesser le feu ; le château saccagé ; les Suisses massacrés ; Louis XVI, enfm, dans la loge du logographe, attendant un mot de l'Assemblée qui dégraderait huit siècles de royauté ou garderait à cette même royauté un reste de vie.
Voilà ce qu'on apprit dans les provinces, non avec cette précision que l'avenir communiquerait aux choses, mais en nouvelles hachées, partielles, qu'il fallait reconstituer par lambeaux. Et à ces nouvelles, à peine put-on croire, tant elles parurent inouïes !
Un jour encore et on sut la fin du grand drame : l'Assemblée frappée d'abord de stupeur en face d'une si grande victime ; Vergniaud qui présidait, indécis entre la compassion et l'inimitié, et gravant dans son regard cette scène d'histoire vécue ; quelques députés venant encore baiser la main de la reine ; puis le respect s'effaçant par degrés sous la peur ; les esprits se familiarisant avec l'usurpation ; Guadet, puis Gensonné succédant à Vergniaud ; la royauté suspendue ; un«! Convention nationale décrétée ; un nouveau ministère
élu, sorte de comité exécutif où Roland représenterait la rancune girondine satisfaite, et Danton la volonté de tout oser.
Les courriers brûlaient les routes, semant partout les événements. Il restait à connaître le sort du roi, le destin de sa famille. Les dépèches qui suivirent achevèrent d'éclairer les gens de province stupéfaits : Louis XYI ne serait pas seulement suspendu, mais prisonnier. Il demeurerait en otage, disait le décret de suspension. L'Assemblée désigna d'abord pour sa résidence le Luxembourg, où la décoration d'un somptueux palais masquerait encore la captivité. La nouvelle Commune intervint. Elle était née de l'insurrection et, dans cette violente investiture, puisait la toutepuissance. Elle choisit et fit adopter le Temple, vieille maison où rien ne déguiserait plus l'horreur des choses et où le geôlier, loin de se cacher, s'afficherait.
Louis XVI n'avait montré d'énergie tenace que pour les intérêts catholiques. Pour eux seuls, il avait osé — et par deux fois — se hausser jusqu'au veto. Lui détrôné, une passion implacable s'acharna à détruire ce que sa main, quoique débile, avait tâché de sauver.
La révolution du 10 août accumula beaucoup de ruines : aucun édifice ne fut plus sapé que celui de la France chrétienne.
Une série de motions, brièvement converties en décrets, marquèrent une ardeur de destruction qu'aucun scrupule n'arrêterait plus.
La Constituante, en fermant les couvents d'hommes, avait maintenu, en chaque département, quelques refuges
à l'usage des moines qui voudraient mourir dans la fidélité à leurs vœux. Cette tolérance parut excessive, et il fut décidé que les rares monastères conservés seraient tous évacués et vendus.
Les Constituants, très durs pour les religieux, avaient cru pouvoir adoucir leurs rigueurs vis-à-vis des femmes. Ils leur avaient laissé la jouissance de toutes leurs maisons, en sorte que les pauvres filles, quoique cruellement frappées par l'interdiction de se recruter, avaient gardé l'apparence de n'être point dépossédées. Cette pitié déplut et, sous le prétexte de ne pas immobiliser de grands bâtiments utiles pour les services publics, l'aliénation de tous les couvents fut ordonnée. Aux termes d'un décret du 17 août, l'évacuation devrait être achevée pour le 1^ octobre (1).
En frappant les congrégations monastiques, les législateurs de 1789 et de 1790 avaient voulu surtout atteindre les ordres contemplatifs qui, suivant l'opinion générale du temps, ne servaient à rien, hormis à favoriser la paresse. Mais ils avaient étendu une tolérance provisoire aux congrégations vouées à l'enseignement ou au soin des malades, et avaient laissé à leurs successeurs le soin d'interdire ou de réglementer ce double ministère. Il importait de compléter la proscription. L'Assemblée législative interdit le « service de l'enseignement public » — et, semble-t-il aussi, le service hospitalier — à « tous les membres des ci-devant congrégations d'hommes ou de femmes (2) ».
Cependant il y avait une série de corporations jusqu'ici épargnées : c'étaient les corporations dites séculières, ainsi nommées parce que, vouées presque toutes à des œuvres actives, elles n'entraînaient pas l'entière séparation du monde, et parce qu'elles n'exigeaient pas de vœux ou n'en imposaient que de temporaires. Le 18 août, l'Assemblée législative, repre-
(1) DuvERGiER, Collection des lois, t. IV, p. 319.
(2) Décret du 18 août, art. 4 et aussi article 1*'. (Duveboibb, Collection des lois, t. IV, p. 324.)
nant une motion déjà disculée le 6 avril (1), proclama qu' « un état vraiment libre » ne devait souffrir dans son sein aucune corporation, « pas môme celles qui avaient bien mérité de la patrie », et que le moment était venu de les anéantir toutes. En conséquence, elle les déclarait toutes abolies. Une énumération suivait, minutieusement détaillée, avec un soin anxieux pour que rien n'éciiappût. Dans la longue nomenclature étaient compris les prêtres de l'Oratoire de Jésus, de la Doctrine clirétienne, de Saint-Joseph, de Saint-Nicolas du Chardonnet, du Saint-Esprit, des Missions du Clergé, du Saint- Sacrement, des Mulotins, de la Congrégation de Provence. La même passion égalitaire enveloppait dans une proscription pareille la sage et savante congrégation de Saint-Sulpice, les sociétés de Sorbonne et de Navarre aux souvenirs glorieux, les lazaristes, ces serviteurs de la France à l'étranger. Puis venaient les congrégations laïques et en particulier les frères des Écoles chrétiennes qu'au mois d'avril l'évêque constitutionnel Lecoz avait essayé de soutenir et qui, en ces jours de découragement terrifié, ne trouvèrent plus personne pour les défendre. Une inquisition vigilante s'appliqua à ne rien oubher, ni les Ermites du Mont-Valérien, ni ceux de Sénard, ni ceux de Saint- Jean-Baptiste, ni môme ceux qui vivaient solitaires et qui, jusque dans leur isolement, furent jugés former congrégation. Nul n'échappait, ni les Frères cordonniers^ ni les Frères tailleurs; et le môme niveau qui venait d'écraser les savants et les glorieux broyait les petits et les humbles. — Après les hommes, les femmes : les Sœurs de la Sagesse, celles des Écoles chrétiennes, des Vertelottes, de l'Union chrétienne, de la Providence, de Saint-Charles ; puis les Millepoises, les Filles de la Croix, du Bon Pasteur, de la Propagation de la foi, de Notre-Dame de la Garde, les Dames noires, les Dames de Fourquevaux. — Ayant cru tout abattre, les destructeurs ont un scrupule :
(1) V. suprà, livre neuvième, paragraphe IV.
ils craignent qu'il ne demeure quelque rejeton vivace, inaperçu ou oublié. Ils aiment mieux être prolixes ou redondants qu'incomplets, et ils s'appliquent à ressaisir, en une formule générale, ceux qui pourraient bénéficier d'une omission. Derechef, ils déclarent « éteintes et supprimées toutes les corporations religieuses et congrégations séculières d'hommes et de femmes, ecclésiastiques et laïques, même celles uniquement vouées au service des hôpitaux et au soulagement des malades ». Elles sont proclamées abolies, « sous quelque dénomination qu'elles existent en France, soit qu'elles ne comprennent qu'une seule maison, soit qu'elles en comprennent plusieurs ». Dans le même souci obsédant de ne rien oublier, l'énumération recommence quand on la croit finie : on entend bien tout détruire : les familiarités^ les confréries, les pénitents de toute couleur, les pèlerins et, ajoute l'article du décret, « toutes autres associations de piété ou de charité ». Telle est Fardeur de proscrire. Cependant voici où la logique persécutrice fléchit. Les religieux ou religieuses voués au ministère de l'enseignement ou aux hôpitaux devront, jusqu'à l'organisation définitive qu'élaborent les comités, continuer leurs fonctions à titre individuel. C'est ce que décident les articles 2 et 6 du décret. Cette continuation des services n'est pas seulement facultative, mais en quelque sorte obligatoire ; car quiconque s'y dérobera perdra la moitié de sa pension (1).
Chaque jour se marque par un décret vexatoire. Le port de l'habit ecclésiastique ou religieux est interdit ; seuls les prêtres assermentés sont autorisés à garder leur costume dans l'exercice de leurs fonctions et dans l'arrondissement où ils les exercent. Les lois de spoliation, votées en 1789 et en 1790, avaient comporté des exceptions nombreuses : une à une ces exceptions disparaissent ; c'est ainsi que des lois successives décrètent l'aliénation du patrimoine des
(1) DUVERGIER, Collection des lois, t. IV, p. 324 et suiv.
fabriques, des immeubles des communautés étrangères, des biens de l'ordre de Malte (1). Une sollicitude attentive recherche, pour les détruire, les dernières traces de la suprématie pontificale : des préfets apostoliques, nommés par le Saint-Siège, exerçaient dans les colonies la juridiction spirituelle ; un décret abolit « ces délégués de l'évêque de Rome (2) ». C'est alors que commence le vrai dépouillement des églises supprimées : il est décidé que le métal des cloches et l'argenterie seront transportés aux hôtels des monnaies ; il est prescrit que les ornements tissus d'or et d'argent fin seront brûlés pour que les cendres en soient converties en lingots. Les églises conservées ne sont pas elles-mêmes à l'abri de la spoliation. Déjà une appréciation dédaigneuse juge « ostentatoire » tout ce qui s'y garde encore de richesses; et à ces menaces d'une spoliation qui va les atteindre, les prêtres assermentés eux-mêmes ressentent un commencement d'inquiétude (3).
Tous ces décrets sont votés silencieusement. Les rigueurs légales de l'Assemblée paraissaient presque douces si on les comparait au déchaînement populaire.
En plusieurs lieux les passions exaspérées s'exaltaient jusqu'au crime. On put noter en ce temps-là de nouveaux assassinats de prêtres : le 19 août, dans l'Orne, l'abbé Duportail et l'abbé de Saint-Martin (4), le 21 août, à Troyes, le chanoine Fardeau (5) ; et pour l'une des dernières fois je cite les victimes ; car bientôt elles seront si nombreuses qu'on ne pourra plus les nommer.
Pour compléter la persécution, il restait à reprendre, en l'aggravant, la loi contre les réfractaires, deux fois repoussée par Louis XVI.
|1) DtTVERQiER, Collection des lois, t. IV, p. 338, 387, 473.
(2) Ibid., p. 438.
(3) Ibid., p. 417, 439.
f4) Blin, les Martyrs de la foi dans le diocèse de Séez, t. V", p. 7 et suiv. |5) Prévost, Histoire du diocèse de Troyes pendant la Révolution, t. II, p 59 et suiv.
Dès le 19 août, une audacieuse initiative provinciale vint rappeler à l'Assemblée cette partie de sa tâche. Ce jour-là, on entendit la lecture d'une adresse des administrateurs du Var : avec une remarquable assurance, ils annonçaient que, de leur propre autorité, ils avaient ordonné pour leur département la déportation des insermentés. Loin de protester contre l'usurpation législative, la majorité applaudit. Lequinio, Cambon, se levant de leur banc, s'indignèrent qu'on se fût laissé devancer, demandèrent que d'urgence l'acte du directoire du Var fût transformé en mesure générale ; et aussitôt une commission fut désignée pour préparer un projet de loi.
Dès lors l'impatience ne souffrit plus aucun délai. Trois jours s'écoulèrent. La commission n'était pas prête. Un représentant, nommé Henry-Larivière, se leva : « Le plus beau spectacle que vous puissiez, dit-il, offrir au peuple, c'est le départ des prêtres réfractaires. Je demande qu'on fasse à l'instant le rapport sur le mode de déportation ; car chaque instant de retard est un véritable assassinat. » Le lendemain, les instances se renouvelèrent. « Il faut, dit le député Marant, que la déportation soit signifiée avant le 28 août. » En effet, les élections pour la Convention allaient commencer, et on craignait, on feignait de craindre que les prêtres non conformistes n'influassent sur le scrutin. « Occupons-nous de l'armée, s'écria Delacroix, occupons-nous des finances, mais avant tout, avant tout, chassons, chassons les prêtres. »
Le rapporteur n'était pas là. « Que celui de nos collègues qui s'est occupé de cette affaire soit entendu. » Ainsi s'exprima l'un des représentants. Le député Benoiston se leva. C'était lui, on s'en souvient, qui, au mois de mai, dans la discussion de la dernière loi, avait fourni à l'Assemblée le texte adopté. Du nouveau projet il détacha un premier article qui obligeait tous les prêtres insermentés fonctionnaires publics à sortir du royaume dans le délai de quinze
DE L'INTERNEMENT AUX MASSACRES 24i
jours. A plusieurs cette prescription parut trop humaine. Delacroix proposa qu'elle s'étendît aux chanoines, aux religieux, c'est-à-dire à tous les non-conformistes sans distinction. Cambon, plus féroce, jugea trop doux un éloignement qui ne serait qu'exil et demanda qu'on armât des vaisseaux pour transporter tous ces rebelles à la Guyane française. « Pour transporter cinquante mille prêtres, objecta Fauchet, évèque du Calvados, il faudrait cent vaisseaux. M. Cambon a souci des deniers publics. Est-ce cette dépense énorme qu'il veut imposer au trésor? » En dépit de tous les signes contraires, un représentant qu'on appelait Claye osa prêcher la tolérance : sa voix se perdit inécoutée. Le lendemain, 25 août, tout à la fin de la séance, Benoiston continua la lecture des articles. Ils furent votés sans débat, avec cette célérité impérieuse qui égale les passions des assemblées aux pires caprices des despotes. Le 26, tout fut fini. Aux termes de la loi nouvelle qu'aucun veto cette fois ne pourrait plus suspendre, tous les ecclésiastiques fonctionnaires qui n'avaient pas prêté le serment « étaient tenus de sortir du royaume dans le délai de quinze jours ». Un passeport leur serait défivré à cet effet, ainsi qu'un secours d(i trois livres par étape de dix lieues jusqu'à la frontière ou jusqu'au port d'embarquement. Quiconque n'obéirait pas à ces dispositions serait transporté à la Guyane. Ceux qui rentreraient en France après en être sortis seraient frappés de dix années de détention. La déportation ne s'appliquerait ni aux sexagénaires, ni aux infirmes; mais les ecclésiastiques de cette double catégorie seraient réunis sous la surveillance des municipalités en des maisons de retraite qui seraient ultérieurement désignées. Restaient les ecclésiastiques non fonctionnmres et par suite non astreints au serment, tels que les chanoines, les religieux, les clercs minorés. Ceux-ci étaient épargnés, mais tenus sous une permanente menace ; car ils seraient soumis à la déportation si, par quelques actes extérieurs, ils occasionnaient des troubles