LIVRE DOUZIÈME
I. — Exodes de prêtres vers Paris : lieux de leur retraite ; leur vie ; le quartier Balnt-Stilpice ; le faubourg Saint-Germain ; le quartier Saint- Vi(^tor. — Les arrestations après le 10 août; les Carmes, le s minaire Saint-Firmin.
II. — Paris après l'insurrection du 10 août : la Commune révolutionnaire ; le tribunal du 17 août ; préparatifs des élections à la Convention ; fête en l'honneur des victimes du 10 août.
III. — Les prêtres aux Carmes : jours d'emprisonnement; mélange de crainte et d'espoir.
IV. — Le guerre ; comment les événements extérieurs exercent leur répercussion sur la politique intérieure. — Quelles causes diverses permettent de redouter une explosion terrible ; Danton ; la Commune révolutionnaire; le romité de surveillance; état de l'esprit public.
V. — Les Carmes : les journées des 31 août et 1" septembre; la matinée du 2 septembre ; arrivée successive de deux bandes ; les massacres.
VI. — L'Abbaye : les massacres; de la conduite de ceux qui détiennent l'autorité ; comment le nombre des prêtres immolés, facile à évaluer pour la maison des Carmes, est impossible à préciser, en chiffres exacts, pour l'Abbaye (2 et 3 septembre).
VII. — Meurtres dans les autres prisons de Paris : prisonniers politiques; prisonniers de droit commun.
VIII. — Le séminaire Saint-Firmin : combien de prêtres y avaient étô internés ; attitude des autorités du quartier. — Les détenus pendant les jours qui précèdent les massacres. — Le 3 septembre : invasion du séminaire ; immolation en masse ; petit nombre de ceux qui parviennent à échapper.
IX. — Les autorités pendant les massacres :1e Comité de surveillance; la Commune ; Roland ; Danton ; l'Assemblée. — Ëtat de Paris. — Bicêtre ; la Saipêtrière. — Fin des massacres. — Quelle est la part des prêtres dans le nombre total de victimes.
Je touche au sombre drame qui gardera dans l'histoire le nom de Massacres de Septembre. De cet épisode tout est connu ou à peu près. Ce qui est resté obscur ne sera sans doute jamais éclairci ; car les documents qui eussent achevé la lumière ont presque tous disparu. On se bornera à décrire ici l'extraordinaire montée de trouble et d'exaltation furieuse qui rendit possibles ces excès ; puis entre toutes les victimes, on marquera celles qui appartiennent à l'Église de France.
Beaucoup de prêtres avaient, depuis six mois, cherché refuge à Paris. Ils espéraient se perdre dans la grande ville ; puis ils avaient ouï dire que là-bas le directoire départemental, composé d'hommes modérés, se montrait soucieux de la liberté religieuse. Donc ils étaient arrivés avec une seule ambition, celle d'effacer leur trace à force de se faire petits. La plupart ne connaissaient guère la capitale ; plusieurs y venaient pour la première fois. Des confrères bienveillants, des femmes pieuses leur avaient indiqué, dans le quartier du Luxembourg, des maisons d'aspect discret et silencieux, de petites auberges aux prix modiques et aux serviteurs sûrs. Ils s'étaient logés rue Cassette^ rue du Vieux- Colombier, rue àe?> Aveugles, et surtout rue des Fossoyeurs (1), en un hôtel qu'on appelait Y Hôtel de Provence. En ces lieux ils avaient retrouvé des prêtres parisiens, émigrés dans leur propre ville et ayant fui leur ancienne paroisse pour échapper aux délateurs des clubs. Tous ensemble ces proscrits — car on peut déjà les appeler de ce nom — vivaient pauvrement, tantôt de leurs propres ressources ou de secours, tantôt en
(1) Aujourd'hui rue Servandoni»
s'aidant de petits métiers. Le matin, ils célébraient la messe, soit dans les couvents de femmes encore épargnés, soit au séminaire des Missions étrangères. Cet acte pieux accompli, ils sortaient le moins possible, presque toujours en costume laïc, et se flattaient d'avoir, par ces précautions, conquis la sécurité. Cependant ils se trahissaient par leur nombre même et, si discrètes que fussent leurs allées et venues, ils ne laissaient pas que d'apporter une animation un peu insolite, un peu révélatrice aussi, dans les petites rues désertes où ils s'étaient entassés. Le péril était d'autant plus grand que ce quartier paisible et dévot subissait le joug d'une démagogie furieuse. La section du Luxembourg était entre toutes une des plus exaltées ; et le comité de cette section venait d'établir son siège dans le voisinage immédiat des réfugiés, c'està-dire dans les bâtiments du séminaire Saint-Sulpice.
D'autres émigrants ecclésiastiques s'étaient répandus, quoique par groupes plus clairsemés, sur toute la rive gauche. Dans les somptueuses habitations du faubourg Saint-Germain, le plus souvent abandonnées par leurs maîtres, quelques non-conformistes vivaient cachés. Ils y occupaient une chambre écartée, inconnus de tous hormis du suisse de l'hôtel et de quelques fidèles, et accomplissant à la dérobée les fonctions de leur ministère. — Que si, dans une direction opposée, on fût remonté du quartier Saint-Sulpice vers la montagne Sainte-Geneviève, on eût rencontré aussi, quoique sous l'habit séculier, un assez grand nombre de prêtres. C'étaient, en général, des professeurs, des gradués en théologie, des érudits, ou bien encore d'anciens desservants des hospices et hôpitaux. La plupart demeuraient à demi cachés dans les collèges ou séminaires où ils avaient longtemps vécu ; les autres s'étaient logés autour de Saint-Etienne-du- Mont ou bien dans les petites rues qui, descendant le versant oriental de la colline, allaient rejoindre le quartier Saint- Victor.
Du fond de leur retraite, les malheureux purent entendre,
dès l'aube du 10 août, le son du tocsin, puis, dans la matinée, le crépitement lointain de la fusillade. Vers deux heures, le bruit diminua, puis s'éteignit. Dévorés d'anxiété, les plus hardis se décidèrent à sortir de chez eux, à aller aux nouvelles. Ce qu'ils virent les terrifia. Des hommes du peuple parcouraient les rues, parés des uniformes des Suisses, et poussant des cris de mort. A mesure qu'on approchait de la Seine apparaissaient les traces d'une bataille à peine finie et sans pitié pour les vaincus. Au Carrousel, dans le jardin des Tuileries, au bord de l'eau, partout des armes abandonnées, des traînées de sang, des dépouilles laissées en chemin. Des rumeurs féroces dénonçaient les gens de cour, les serviteurs du château ; et c'étaient des poursuites sans merci, des fuites éperdues, des meurtres qu'aucune surexcitation de combat n'excusait plus. Des bandes se répandaient de tous côtés, brisant à coups de marteau les emblèmes, les insignes qui rappelaient la monarchie. Tout atterrés, les pauvres prêtres rentrèrent et se blottirent chez eux, sous l'obsession de leur fin prochaine. Dans la relation d'un curé de la Beauce, alors réfugié dans Paris, nous lisons ces lignes naïves, où se peint bien l'excès de la consternation : « Puisque l'univers doit s'écrouler avec plus de fracas encore que ne le fit le trône des Bourbons, on a bien raison de dire que la fin du monde sera horriblement épouvantable (1). » Telle était la hantise de l'imminent péril que, le soir même, le supérieur de la Communauté des clercs de Saint-Sulpice fit confesser, comme à l'article de mort, tous ses séminaristes (2).
Ces alarmes n'avaient rien de chimérique. Le 11 août, des hommes armés de piques, de sabres et de fusils, se mirent à fouiller la rue Cassette et les petites rues descendant du jardin du Luxembourg vers Saint-Sulpice. Les uns se pré-
(1) Relation inédite de M. l'abbé Cl.-J. Laurent, communiquée par Mgr de Teil.
(2) Souvenirs de M. Letourneur, cités par M. Sorel {le Couvent des Carmes et le séminaire Saint-Sulpice pendant la Terreur, p. 61).
tendaient commissaires de la section ; les autres, dédaigneux même de ce formalisme, agissaient, disaient-ils, pour « le salut du peuple ». Une cinquantaine de prêtres furent saisis, traînes à la section, puis incarcérés au couvent dos Carmes, transformé en prison. Le même jour, — an IV do la liberté, disent les procès-verbaux, — fut arrêté, vers midi, à l'hôtel de Châtillon, rue du Petit-Bourbon, Dulau, archevêque d'Arles. Il fut, lui aussi, transféré aux Carmos. Il y fut rejoint par deux prélats, MM. de la Rochefoucauld, l'un évoque de Beauvais, l'autre évêque de Saintes.
Les jours suivants, les recherches s'étendirent depuis Saint-Etienne-du-Mont jusqu'au Jardin des Plantes; et d'autres ecclésiastiques — cinquante environ — furent internés au séminaire Saint-Firmin, situé rue Saint-Victor. Dans le même temps, entre le Luxembourg et Saint-Sulpice, la chasse aux réfractaires continuait. Les arrestations s'opéraient, tantôt au domicile des suspects, tantôt dans la rue et, dit l'un des procès-verbaux, « à la voix du peuple (1) »; car, dans l'excès de l'anarchie, tout le monde se croyait magistrat.
Quand le pourtour de Saint-Sulpice fut nettoyé, des expéditions un peu plus lointaines s'organisèrent. Le 15 août, des bandes se portèrent vers Issy et en ramenèrent une quarantaine de prêtres, de jeunes clercs ou de laïcs. Les prêtres furent incarcérés, les autres furent, en général, relâchés. Le 16, ce fut le tour de Vaugirard ; dans le village l'établissement des Robertins fut fouillé et pareillement la maison de campagne de la communauté de Laon. Tous ces détenus furent enfermés aux Carmes.
Aux arrestations succédaient les visites domiciliaires. Chez l'archevcque d'Arles, on constata dans la cheminée des traces de papiers brûlés ; puis on saisit des brochures, des gazettes
(1) V. Alexandre SoreL, le Couvent des Carmes pendant la Terreur, p. 95-97.
et, par surcroît, les œuvres de Rousseau. « Nous avons remarqué, observèrent avec une indignation candide les commissaires, qu'il y avait plus de brochures en faveur du cidevant clergé qu'en faveur de la Révolution. » La principale découverte fut celle d'un uniforme de garde du roi, épingle avec une étiquette au nom de Benoît, et qui avait été confié en dépôt à l'un des domestiques. Telles furent, contre le prélat, les seules pièces à conviction. Aux autres domiciles, les perquisitions ne furent pas plus fructueuses. Quelques prêtres furent convaincus d'être abonnés à VAmi du Roi; contre plusieurs autres on prouva qu*ils avaient gardé des relations avec l'ancien curé de Saint-Sulpice, M. de Pancemont, qu'ils avaient continué à administrer les sacrements, ou bien encore qu'ils avaient détourné la jeunesse d'assister aux offices assermentés. L'examen d'un carnet de dépenses permit d'établir à la charge d'un des détenus qu'il avait correspondu avec les émigrés de Coblentz. Entre tous les prêtres, le plus compromis parut être l'abbé Rousseau, supérieur de la communauté de Saint-Sulpice de Laon. On avait trouvé sur lui une lettre du cardinal Maury, conçue en termes très hostiles à la Révolution. « C'est un bien mauvais cas, dit l'un des commissaires avec un grand étalage d'indignation. » Et il répéta plusieurs fois : « Cette affaire est grave, très grave. »
Puériles étaient les charges, immense était le danger. « Nous sommes aux mains de Dieu », disait l'un des prêtres au lendemain de son emprisonnement. Cette parole de résignation était aussi parole de sagesse. Dieu seul, en effet, pourrait désormais conduire ce qu'aucune puissance légale ne dirigeait plus.
Qui eût contenu l'arbitraire? Plus de roi : une Assemblée expirante et terrifiée, de toutes parts dos autorités énervées ou brisées ; toute force publique régulière anéantie ou éloignée de Paris, conquise au désordre ou désarmée ; un comité exécutif, de création toute récente, encore mal assuré, et qui ne s'affermirait que pour s'incarner en Danton.
Sur les débris de toutes les institutions mortes ou mourantes, une seule autorité s'était élevée, vivace, dominatrice : la Commune insurrectionnelle, installée le 10 août à l'Hôtel de Ville.
Elle avait gradué ses audaces. Les usurpateurs s'étaient appelés d'abord commissaires de lamajorité des sections réunis pour sauverla chose publique ; ils s'étaient désignés ensuite sous le nom à' Assemblée générale des représentants de la commune de Paris réunis pour le salut public. Voici que, depuis le 13 août, tout voile se déchirant, ils se nommaient le Conseil général de la Commune (1). Ce conseil s'était composé d'abord de trois commissaires par section; puis, du 11 au 13 août, des choix supplémentaires avaient doublé le nombre des délégués. De la foule des hommes obscurs émergeaient quelques noms destinés à une célébrité sinistre : Bourdon, Billaud-Varennes, Fabre d'Eglantinc, Rossignol, Huguenin, gens de la première heure, puis Robespierre, arrivé depuis le 10 août. Le maire Pétion n'avait pas été destitué, mais ses fonctions, comme il le déclarerait bientôt lui-même (2), n'étaient plus qu'un vain titre. On ne l'avait gardé que par simulacre de modération ; et c'était un signe des temps que Pétion, — le roi Pétion, ainsi qu'on disait naguère, — fût déjà suspect
Ce pouvoir, le seul existant, était grossier et fruste. Une seule chose y fut perfectionnée : l'art de proscrire. Un comité de surveillance fut organisé où dominaient Panis, Sergent, Duplain, Jourdeuil. En outre, les sections eurent chacune
(1) V. Mortimbb-Ternaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 16, note.
(2) Convention nationale, séance du 10 novembre 1792.
son comité permanent qui s'arrogea la police judiciaire. Puis ces comités qui s'étaient attribué le droit exorbitant de dénoncer, de perquisitionner, d'arrêter, déléguèrent leurs prétendus droits à des agents subalternes ; ces agents euxmêmes subdéléguèrent cette faculté redoutable. Ainsi arriverait-il que, de délégation en délégation, le pouvoir discrétionnaire descendrait jusqu'en des bas-fonds si infimes qu'il n'y aurait point d'homme du peuple qui, avec un peu de parlage ou d'écriture, de force musculaire ou d'audace, ne pût cumuler en lui les fonctions de policier et de gendarme, de juge et de bourreau.
Ce que serait cette domination de la Commune, on put de suite le deviner. Les Suisses vaincus avaient été enfermés en l'église des Feuillants. Une populace féroce demandait leur mort. La Commune intervint, mais en quels termes? En une de ses proclamations on lut ces lignes : « Peuple, suspens ta vengeance, tous les coupables vont périr sur l'échafaud. »
Aux adversaires qu'on voulait bien ne pas immoler encore il fallait imposer le silence. Dès le 12 août, la Commune ordonna que toutes les gazettes anticiviques fussent supprimées. L'administration des postes reçut l'ordre d'en arrêter le départ. Il fut décidé que les presses et les caractères seraient partagés entre les imprimeurs patriotes.
Ce n'était à la Commune qu'ordres d'arrestations : arrestation des imprimeurs de feuilles aristocratiques, arrestation des gens du château, arrestation de juges de paix ou de chefs de la garde nationale, arrestation des anciens ministres. Et les prisons de la Force, de l'Abbaye, de la Conciergerie se remplissaient de nobles, de Feuillants, de fonctionnaires suspects, tout de même que celles des Carmes et de Saint- Firmin se remphssaient de prêtres.
Comment jugerait-on ceux que déjà on proclamait coupables? L'Assemblée songea d'abord à créer une cour martiale. Le projet déplut. Organiser une cour martiale, c'était
limiter la répression aux militaires. Or, la Commune et les meneurs des clubs avaient soif de plus amples vengeances. Cependant la justice ordinaire semblait suspecte do modération, entaciiée de clémence. Le 17 août, un tribunal criminel fut décrété pour statuer a sur les crimes relatifs à la journée du 10 août ou en dépendant y. En une hâte inouïe, les juges furent choisis par les délégués des sections, et des gCi-Hons réduites à quelques meneurs démagogiques. Parmi les élus, on comptait Osselin, CofTmhal, et aussi Robespierre nommé le premier, mais qui déclina son mandat. La même hâte de proscrire avait inspiré toute la procédure. Point d'appel, point de recours en cassation, une terrible simplification de toutes les formes protectrices de l'innocence, aucun délai pour l'exécution, et, tout près du prétoire, l'échafaud.
Telle fut l'œuvre arrachée par la peur à l'Assemblée. Le 21 août, le nouveau tribmial se réunit au Palais do Justice, en la Chambre dite de Saint-Louis, Le premier qui comparut fut Collenot d'Angremont, accusé d'embauchage pour le compte du château. A cinq heures du soir, il fut condamné à mort ; à dix heures, à la lueur des flambeaux, il fut exécuté sur la place du Cairousel. La même célérité de justice précipita dans la mort, le 24 août, Laporte, intendant de la liste civile, le 25, Durozoy, rédacteur de la Gazette de Pari^. Pour l'un et pour l'autre, l'échafaud se dressa quelques iieurcsv après l'arrêt. Quel était leur crime? Laporte avait reçu b dépôt de papiers compromettants et ordonnancé les dépensais de la cour ; Durozoy avait composé des pamphlets royaliste» et entretenu des correspondances contre-révolutionnaires.
Ces châtiments sommaires aiguisaient le goût du sang. Tout concourait à graver les calomnies, à surexciter les colères. L'Assemblée venait de décider que toutes les autorités seraient remplacées : de là une période de transition propice aux violences. Chez l'intendant de la liste civile et dans le cabinet du roi, des lettres, des notes avaient été
2o2 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION
trouvées qui attestaient des menées aristocratiques, des intelligences avec l'étranger; ces documents, imprimés à la hâte et répandus partout, propagèrent la croyance à un vaste complot que la victoire du 10 août avait déjoué et que, toutes affaires cessantes, il fallait punir. Les journaux étaient atroces. Le plus sanguinaire, celui de Marat, conseillait la création d'une cour prévôtale destinée à juger en bloc tous les conspirateurs et ne prononçant qu'une peine unique, la mort. Cependant Marat, méprisé jusque-là comme un maniaque pervers, venait de passer à l'état de personnage officiel ; car la Commune, sans l'admettre encore parmi ses membres, lui avait concédé une tribune dans la salle des séances et l'avait chargé de publier le journal de ses arrêtés.
L'approche des élections pour la Convention nationale accroissait l'effervescence. En énumérant les candidats, les journaux marquaient pour la vindicte publique ceux qu'il importait d'exclure. Les Révolutions de Paris établissaient la liste des indignes : il fallait écarter tous les amis du roi, tous les Feuillants, tous les juges, tous les administrateurs, tous les anciens ministres, tous les anciens commis, tous les agents de la trésorerie, tous les anciens commissaires du roi, tous les secrétaires greffiers. « Quant aux prêtres, même constitutionnels, ajoutait-on, en est-il un seul bon dans toute la France ? » Les seuls hommes qu'on se hasardât à louer étaient Basire, Chabot, Couthon ; parmi les Girondins on tolérait Guadet, et aussi Vergniaud, mais à la condition qu'on le surveillât (1).
Une cérémonie funèbre « en l'honneur des patriotes massacrés au 10 août » fournit l'occasion d'un nouvel appel à la vengeance. La fête fut célébrée le dimanche 27 août. L'un des membres de la Commune, Sergent, qui se piquait d'être artiste, fut l'ordonnateur. Au miheu du jardin des Tuileries et en face du château du roi massacreur, — ainsi appelait-on Louis XVI, — une pyramide avait été dressée
(1) Les Révolutions de Paris, année 1792, n" 163.
qui figurait un tombeau. Vers ce lieu se dirigea, dans l'aprèsmidi, un long cortège parti de la Maison commune. Un cavalier ouvrait la marche, tenant une bannière avec cette inscription : a Aux mânes des citoyens français morts pour la défense de la liberté. » Puis, se déroulait la série des emblèmes. Rien ne manquait, ni la réduction en pierre de la Bastille, ombragée de drapeaux; ni les théories de femmes en robe blanche et ceinture noire; ni les groupes de fédérés, tenant leurs sabres nus entrelacés de branches de chêne ; ni l'efligie de la loi armée de son glaive ; ni la statue do la liberté, « portée, disent les récits du temps, par une joule de gardes nationaux fiers de leur fardeau »; ni le char traîné lentement par des bœufs et sur lequel reposait le sarcophage des victimes. Au jardin des Tuileries et en face du tombeau symbolique, on entendit une marche des morts, composition grave et sévère de Gossec, puis un discours de Marie-Joseph Chénier. La fête se termina, racontent les historiographes officiels, par l'embrasement des attributs qui décoraient la pyramide et par « des morceaux d'une musique vive et brillante » où se marquait l'apothéose des victimes. Cependant, au milieu de cette pompe théâtrale, se détachaient de tous côtés les inscriptions, composées à point pour exalter les colères. L'une disait : « Nous jurons de venger les victimes immolées par les traîtres. » Une autre proclamait que si les tyrans ont des assassins, les peuples ont des lois vengeresses. On remarquait surtout dix bannières commémoratives des principaux massacres dont la Cour et ses agents avaient, disait-on, souillé la Révolution : Massacre de Nancy, massacre de Nîmes, massacre de Montauban, massacre d" Avignon, massacre de la Chapelle, massacre du champ de la fédération. De la sorte se gravait, par une série d'images sensibles, toute une histoire calomniatrice qui ventait le meurtre, comme pour provoquer d'autres ■urtres. L'invitation à tuer deviendrait surtout irrésist .jle si un extrême péril extérieur, s'ajoutant à l'anarchie
du dehors, achevait de pervertir les consciences populaires. Alors, tout changeant dans la langue comme dans les choses, l'homicide se dirait œuvre de salut public, le meurtre oserait prendre un aspect de patriotisme. Et dans une immolation commune seraient confondus les gens des Tuileries, les serviteurs de l'ancien régime, les aristocrates de toutes sortes, les prêtres surtout, plus odieux encore que les nobles.
Les prêtres, — car c'est d'eux seulement qu'on veut parler, — les prêtres, contre qui grandissait cette clameur de vengeance, étaient, vers la fin d'août, partagés entre deux prisons : les Carmes où de nouvelles arrestations avaient porté l'efPectif à plus de cent soixante détenus, le séminaire Saint-Firmin, qui avait reçu une vingtaine de nouveaux suspects et abritait envù'on soixante-dix ecclésiastiques. L'abbaye Saint-Germain-des-Prés, où seraient incarcérés dans les jours suivants un certain nombre de prêtres, ne renfermait encore que des prisonniers laïcs, gens de cour, fonctionnaires royaux, chefs militaires ou soldats.
On sait peu de chose sur la vie des captifs à Saint-Firmin, au moins dans les premiers jours. On est mieux instruit sur la maison des Carmes.
Les prisonniers avaient d'abord été renfermés dans l'église du couvent, sans que rien fût préparé pour les recevoir. Us avaient passé les premières nuits étendus sur le pavé nu du sanctuaire. Puis on avait rassemblé des lits, des paillasses. La nourriture était apportée du dehors par un traiteur ; en outre des personnes pieuses avaient obtenu de faire passer des aliments aux détenus. Venus de points divers, les captifs souvent ne se connaissaient pas. Ils se
groupèrent autour dos trois évêquos : Mçjr Dulau et les frères La Rochefoucauld. Au-dessous des prélats étaient sept ou liuit grands vicaires, plusieurs supérieurs ou directeurs de séminaires parmi lesquels on distinguait : M. Gnllais, M. Rousseau, M. de Savine. Une soixantaine d'ecclésiastiques appartenaient au clergé des provinces ; les autres étaient affiliés aux congrégations ou étaient employés dans le clergé de Paris. Bientôt entre tous ces prêtres s'établit une sorte de hiérarchie, suivant le rang et bien plus suivant la vertu ; car, en ces heures de détresse, on s'attachait aux plus fervents comme à ceux de qui dérivaient la consolation et l'exemple.
Quelle serait la durée de la détention? Quelle en serait l'issue? Volontiers les plus perspicaces fermaient les yeux, de peur de voir trop bien. Ces hommes habitués en général à une forte discipline se créèrent d'instinct un plan et comme une règle de vie. Privés de célébrer la messe, ils s'unissaient chaque matin à celle que disait à Rome le souverain pontife; puis, s'isolant les uns des autres, ils méditaient comme ils eussent fait dans un oratoire privé ou bien encore traçaient des notes, composaient des oraisons dont quelques-unes ont été retrouvées. Pendant la journée il leur était permis de recevoir des visites : vers eux venaient des amis, quelquefois aussi des inconnus, jaloux d'honorer des confesseurs de la foi. C'était l'heure où se recueillaient les bruits du dehors, le plus souvent trop vagues, trop contradictoires pour qu'ils pussent affermir ou abattre l'espoir. Au milieu de l'épreuve, un souci travaillait fort tous ces prêtres. L'Assemblée avait, par un décret tout récent du 15 août, astreint à un serment de défendre la liberté et V égalité tous ceux qui recevaient un salaire ou une pension de l'État. Ce serment était-il licite? Et, si quelque jour on l'imposait pour prix de la délivrance, pourrait-on le prêter sans scrupules, ou devrait-on le refuser, fût-ce au risque de mourir? Cette question, qui serait tant discutée plus tard, se débattait avec anxiété dans la prison
des Carmes. Les entretiens étaient souvent interrompus par la voix des gardiens qui procédaient aux appels. Il y en avait régulièrement trois par jour : à certains jours, il y en eut jusqu'à sept. Cependant, au bout du jardin où les prisonniers avaient l'autorisation de se promener, s'élevait une petite chapelle avec une statue de la Vierge. En ce lieu ils prirent bientôt l'habitude de se rendre comme en un but de pèlerinage. Par groupes ils venaient y dire le chapelet. Au milieu d'eux était un ancien officier au régiment de Champagne, M. Régis de Valfons, seul laïque entre tous ces clercs. Il avait été naguère compromis, comme défenseur des catholiques, dans les rixes de la chapelle des Irlandais ; une étroite amitié avec l'un des ecclésiastiques de Saint- Roch avait achevé de le rendre suspect ; et les proscripteurs avaient jugé que ce militaire dévot valait bien un prêtre. Il édifiait tous ses compagnons par sa piété, et « sa prière, nous dit le récit d'un des survivants, était moins d'un homme que d'un ange (1) ».
La captivité se prolongeait depuis plus de trois semaines quand, à travers les ténèbres de la prison, percèrent quelques rayons d'espoir. Manuel, procureur syndic de la Commune, se rendit plusieurs fois aux Carmes. Il annonça aux détenus que leurs dossiers avaient été examinés, que dans la plupart on n'avait rien trouvé de grave, qu'un jury avait été constitué pour juger les coupables, qu'on mettrait en liberté les innocents ; puis il interrogea plusieurs vieillards et leur demanda où ils désiraient se rendre quand ils seraient délivrés. Le 29 août. Manuel revint, annonça la loi de déportation : « Préparez-vous, dit-il en s'adressant aux prisonniers, préparez- vous à quitter le territoire. » Il ajouta : « A ce décret tout le monde gagnera, vous, qui serez tranquilles à l'étranger, nous, qui serons débarrassés de vos menées. — De quoi vivrons-nous, hasarda l'un des prêtres? — Vous
{l) Récit de l'abbé Bardet.
serez toujours, répliqua Manuel, plus riches que Jésus- Clirist qui n'avait pas où reposer sa tête... Je m'occuperai de votre sort, continua-t-il sur un ton plus bienveillant, d Le 31 août au soir, un commissaire arriva accompagné de gendarmes, lut le décret du 26 août, en laissa une copie qui fut afllchée. Dans l*extrémité du péril, tout, même le bannissement, prenait un air de bienfait. Dès le lendemain matin, plusieurs écrivirent à leurs amis, à leurs parents qu'on rassemblât pour eux quelques bardes, qu'on leur expédiât un peu d'argent ; puis, daiiB leurs pensées, ils préparèrent leur départ, comme si la seule peine dût être l'exil, comme si le seul voyage qu'ils eussent à accomplir fût celui qui les porterait hors des frontières de France (1),
Tandis qu'aux Carmes quelques-uns des prisonniers gardaient un reste d'espoir, tout dans Paris achevait de s'exaspérer.
Le 19 août, le roi de Prusse avait franchi la frontière. Les jours suivants, on dénonça les déprédations des troupes étrangères. Qui les acclamait? Les royalistes, les prêtres. Le 23 août, Merlin de Thionville, reproduisant une motion déjà présentée le 15, proposa que les femmes et les enfants des émigrés armés contre la France fussent retenus comme otages et déclarés responsables du sang versé. Le 26, à la séance du soir, le ministre de la guerre fît connaître à l'Assemblée la reddition de Longwy. « C'est trahison, s'écria-t-on aussitôt » ; et du même coup, contre les ennemis de l'intérieur, les imprécations redoublèrent.
(1) Récit de Vabbé Bardet. — Récit de Vabbé Bertheletde Barbot, vicaire yiyiéral de M en de.