‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 4)Chapitre 19 sur 47 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

En, cet état de trouble apeuré et de soupçonneuse colère, les artisans de crimes avaient beau de se tracer leur chemin. Pour immoler plus sûrement leurs ennemis, ils les dénonceraient tout d'abord comme des ennemis de la patrie. Ayant créé, essayé de créer cette horrible équivoque, ils se hausseraient jusqu'au rang de meurtriers privilégiés, assassins déguisés en justiciers, et ayant droit non seulement à l'impunité, mais à la récompense.

Même aidé par l'extraordinaire confusion des choses, le dessein ne laissait pas que d*être prodigieusement osé. Pour qu'il réussît, il faudrait que les criminels eussent dans le Comité exécutif un grand complice décidé à ne rien voir, à ne rien entendre, et assez puissant pour paralyser tout à la fois ses collègues et l'Assemblée. — Il faudrait que la Commune, siégeant au centre de la ville, n'eût pour le crime que des réprobations tardives, molles, équivoques, dosées juste à point pour assur'^'* l'impunité du meurtre. — Il faudrait que, dans la Commune elle-même, le Comité de surveillance, complice non plus par inaction mais par aide ou assistance, recrutât, armât, payât les assassins. — Il faudrait enfin que le peuple fût assez crédule pour accepter la légende qui transformait en criminels les victimes, en patriotes les tueurs, ou bien encore fût arrivé à ce degré de dépression qui exclut tout souci, hormis celui de se terrer.

On trouva d'abord le grand complice : ce fut Danton.

On connaît cet homme. Dans le comité exécutif formé le 10 août, il avait été appelé au ministère de la justice. Pour son activité débordante, la fonction était un peu vide. La magistrature était devenue élective, en sorte qu'elle échappait à l'autorité centrale. Les seuls agents que le pouvoir eût gardé le droit de nommer étaient les commissaires du roi, et justement on venait de les suspendre, en attendant qu'on les supprimât. N'étant rien chez lui, Danton prit le parti d'être tout ailleurs. Il y réussit- Vers )a fin d'août, dans le Comité exécutif, il avait, par puissance de

LES MASSACRES DE SEPTblMBRK 25»

vouloir, vigueur d'initiative, expansion de force, presque iout absorbé en lui.

Tout ce qu'il conquerrait pour lui, il le conquerrait pour la Révolution. Bien que de profession bourgeoise, — car il était en 1789 avocat aux Conseils, — il s'était donné tout entier à la cause populaire. C'est au club des Cordeliers (pril avait révélé sa puissance de tribun. En 1791, après l'affaire du Champ de Mars, il avait dû se cacher. Substitut du procureur syndic dans l'ancienne Commune, il s'était aussitôt lié à la Commune insurrectionnelle. Élu au ministère de la justice, il avait marqué son orientation par le choix de ses auxiliaires. Il avait pris pour secrétaires Fabre d'Églantine et Camille Desmoulins : dans le comité judiciaire dont il s'était entouré siégeaient Barère et CoIlotd'Herboi3(l).

En cela il obéissait à son tempérament et, pour ainsi dire, à la loi de sa nature. Il était de ces impétueux qui s'étiolent dans la paix, qui grandissent dans les orages. Ses formes athlétiques, son visage aux traits irréguliers mais où se lisait la force, sa voix puissante, presque sauvage, retentissante jusqu'au mugissement, son geste impérieux, un curieux mélange d'audace cynique et de bonhomie joviale, un langage violent, brusque, brutal, mais avec des mots qui peignaient et avec de subites saillies de raison, de sagesse même, tout le marquait comme un conquérant de foule. A ce début de sa carrière, on commençait seulement à le connaître et à démêler en sa physionomie les traits qui se graveraient plus tard. Ce qu'on avait appris permettait déjà de le pénétrer. En lui aucune idée du bien et du mal, mais une nature tout en dehors, surabondante de vie, à la fois sensuelle et commandante ; des alternatives de poussées ambitieuses et de nonchalances voluptueuses, comme il arrive à ceux que travaillent beaucoup de vices et qui, vou-

(1) AttIiâBD, Etudes sur la Révolution française, 4" série, p. 21 fi.

lant les satisfaire tous, sont embarrassés de les mener de front ; une éloquence abrupte, débordant hors de toutes les règles et dédaigneuse de toute imitation ; un grand mépris des hommes rabaissés tous à l'état d'instruments, bons à utiliser, bons à briser aussi ; rien de cruel, mais aucun frein moral, en sorte que nul excès n'effrayerait si la poHtique ou l'intérêt paraissait l'exiger ; aucune hypocrisie d'ailleurs, ni aucune prétention de vertu ; au contraire des vices étalés bien au large, mais si amples, si monstrueux qu'ils provoqueraient dans la multitude ébahie une sorte d'horreur admirative ; avec cela quelques-unes des meilleures qualités de l'esprit français, la familiarité aisée, l'esprit de décision, la clarté simpliste, dons heureux et d'un prix rare s'ils se consacraient jamais au service de la patrie en danger.

A la fm d'août, Danton, quoique nouveau dans les grandes charges publiques, était à l'un des tournants de sa carrière. L'Assemblée, si faible qu'elle fût, s'indignait de toujours céder, frémissait des rumeurs de crime qui montaient jusqu'à elle : de là, en elle, — à travers toutes les timidités, toutes les peurs, — une ambition, celle de finir par un acte d'indépendance, celle de secouer le joug de la Commune usurpatrice.

En cette rivalité, où irait Danton? Là où le portaient ses amitiés, ses fréquentations, ses instincts, ses intérêts. C'est à la Commune qu'il s'attacha.

De la Commune, un pouvoir redoutable émergeait, c'était le Comité de surveillance où dominaient des gens à tout oser. Danton n'était pas homme à s'embarrasser de scrupules. Chez lui aucun dégoût, aucun haut-le-cœur de la conscience. Puis, bien qu'il fût l'esprit le moins dogmatique du msnde, il professait deux maximes : la première, c'est qu'il n'y a de crimes blâmables que ceux qui ne servent pas , la seconde, c'est qu'en temps de Révolution, le moyen de gouvernement le plus efficace, c'est la peur.

A l'heure où l'on se trouvait, itait-il profitable de se

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hausser jusqu'au crime? était-il opportun d'inspirer la peur? Ici une pensée dominait Danton, pensée où se retrouvait le criminel, mais le criminel se croyant homme d'État, l'étant peut-être. Cette pensée, c'était celle des dangers extérieurs. En prêtant l'oreille, on pouvait, pour ainsi dire, entendre le pas de l'étranger qui se rapprochait. Les Prussiens étaient à Longwy ; leurs éclaireurs avaient été vus autour de Verdun ; bientôt ils déborderaient en Ciiampagne. En cette détresse, il y avait deux conduites possibles : transporter le gouvernement en quelque ville de l'intérieur, à Blois, à Tours, à Bourges, ce qui serait la faillite de la Révolution, peut-être la perte de la France ; ou bien ressaisir toutes les énergies patriotiques, tenir fortement Paris, se porter au-devant de l'ennemi, sauver ainsi l'unité nationale et, du même coup, se sauver de la contre-Révolution. Mais à Paris même, l'étranger n'avait-il pas des comphces, dans les demeures privées où habitaient tant de suspects, dans les prisons surtout, remplies de nobles, de prêtres, d'agents du château? Ne fallait-il pas, par une terrible exécution sommaire, glacer d'effroi les aristocrates, graver dans les yeux de l'ennemi l'image d'une résistance farouche, résolue jusqu'aux plus sinistres forfaits? Ne fallait-il pas compromettre à tel point la Révolution naissante qu'eUe n'eût plus d'autre refuge que la victoire? C'est ainsi que Danton, cet homme inscrupuleux mais sans cruauté native, rejoit,'nait les hommes de sang. Il ne serait point bourreau ; môme on pourrait relever à sa décharge quelques actes isolés de clémence ; mais il laisserait, — lui vrai chef du gouvernement, — il laisserait toutes choses dévier vers le meurtre ; à l'heure du crime il détournerait la tête et contraindrait les autres à la détourner aussi ; puis il essaierait de s'étourdir luimême et d'en imposer à la postérité par ce mot clamé de sa grande voix tonnante : u II faut faire peur aux royahstes. » Entre Danton et les hommes de meurtre, la pacte ne se scella point comme se scelle un acte pubhc ou une conven-

tion privée- Au comité de surveillance et daiis les bas-fonds des sections, des gens à tout faire méditaient une œuvre de crime. Danton crut que ce crime, loin de contrarier ses pians, pourrait les servir. Et du même coup le complice — complice au moins par inaction — fut trouvé.

On le vit bien à ce qui suivit. Le 28 août, l'Assemblée tenait sa séance du soir. Danton parut et gravit la tribune. Il annonça qu'il parlerait en ministre du peuple, en ministre révolutionnaire. » L'ennemi, dit-il, menace le royaume... Il faut que l'Assemblée se montre digne de la nation. C'est par une convulsion que nous avons renversé le despotisme ; ce n'est que par une grande convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de La Fayette ; il faut faire une guerre plus, terrible. « La suite du discours énuméra les mesm'es de défense nationale à voter d'urgence. Ayant parlé de la sorte, Danton se retourna contre l'autre ennemi, celui du dedans. « On a, dit-il, fermé jusqu'ici les portes de la capitale, et l'on a eu raison. Il était important de se saisir des traîtres, mais y eût-il à Paris trente mille traîtres, il faut qu'ils soient arrêtés demain et que Paris communique avec la France entière- Nous demandons que vous nous autorisiez à faire des visites domiciliaires. Il doit y avoir dans Paris quatrevingt mille fusils en état. Tout appartient à la patrie en danger. » Ainsi parla Danton. Et incontinent fut arraché à l'Assemblée un décret qui ordonnait dans Paris et dans toutes les communes de l'Empire des perquisitions pour saisir les fusils et les munitions, pour désarmer les citoyens suspects.

Dès le lendemain 29 août, en chacune des quarante-huit sections, trente commissaires furent nommés pour fouiller dans Paris les maisons, les hôtels garnis, les appartements. A la nuit, ces délégués, accompagnés de gardes nationaux et d'agents volontaires, se mirent en route. Toutes les portes de la ville, toutes les issues par la rivière avaient été fermées.

Ordre avait été douaé aux habitants de rentra* chez eux : donc aucune chance de fuite, quiconque se montrait au dehors se dénonçant pai- sa seule présence- Tous les contemporains ont consei'vé dans leur mémoire terrifiée le souvenir de cette inquisition formidahle. Deux jours durant, la chasse se prolongea. La Commune encliérit sur les sévérités de l'Assemblée; et tandis que le décret parlait surtout de rechercher les armes, les commissaires saisirent quiconque semblait suspect. Quel fut le nombre des arrestations? Les évaluations qui paraissent le plus dignes de foi en portent le chifîre à près de trois mille. 11 convient^ d'ailleurs, d'ajouter que beaucoup ne fuient pas maintenues.

Les prisons se trouvaient combles. Il restait à les \idet par le meurtre,

Danton laisserait faire, et plus encore la Commune.

Elle était riolente par nature : à l'heure où nous sommes, elle Tétait aussi par peur. L'Assemblée, inquiète, repentante de ses faiblesses, méditait de l'abattre. Le 30 août, tandis que les visites domicihaires se poursuivaient dans Paris, elle osa abolir l'autorité usurpatrice. A cet acte viril, les hommes qui, depuis le 10 août, tyrannisaient Paris tremblèrent. II leur fallait, ou disparaître, ou s'affermir par un redoublement de terreur. Disparaître, c'était s'exposer à la divulgation de leurs aijus de pouvoir, de leurs exactions, de leurs vols. Moitié naturelle audace, moitié nécessité, ils se décidèrent pour la terreur. Le 31 août, par l'organe de Tallien, ils vinrent impudemment déclai'er à l'Assemblée que le 10 août, en saisissant le pouvoir, ils avaient sauvé la patrie. L'Assemblée, lâche au fond malgré ses intermittences d'énergie, se déconcerta à son tour. Le surlendemain, à la séance du matin, sur la motion de Thuriot, souillé lui-même par Danton, elle décréta que les membres de la Commune du 10 août resteraient en charge à moins qu'ils ne fussent expressément remplacés par les sections. Les rebelles demeuraient donc les maîtres, mais à la condition de se perpétuer par l'excès

26i HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

de la peur qu'ils inspireraient; car ils seraient perdus le jour où ils cesseraient de faire trembler.

Pour établir et prolonger la terreur, la commune insurrectionnelle de Paris n'avait qu'à démuseler les gens du Comité de siirveillanccy Panis, Sergent, Duplain, Jourdeuil. Ces hommes sinistres communiquaient avec les plus exaltés des sectionnaires : « Vous êtes les souverains, leur disaient-ils ; amenez-nous tous ceux que vous pouvez découvrir (1). » Les Assemblées des Sections avaient d'ailleurs un pouvoir propre; car elles venaient d'être investies du droit terrible d'interroger, de juger môme les individus arrêtés (2). En outre, Panis avait été, dès le 30 août, autorisé à fortifier ce comité par l'adjonction de trois nouveaux membres (3). Quels seraient ces nouveaux membres? Marat ne serait-il pas l'un d'eux? Bien que dépourvu de titre officiel, déjà il s'était, si nous en croyons Pétion, emparé de la direction et des mouvements de la police 4). Et le jour où il entrerait au comité serait sans doute celui où commenceraient les massacres.

Cependant les exécutions sommaires, surtout si elles s'accomplissaient en plein jour, en plein Paris, ne seraient possibles que si les masses étaient assez excitées pour croire à la culpabilité des victimes ou assez déprimées pour perdre la faculté de s'indigner.

Or ces jours furent remplis de ces rumeurs confuses et violentes qui préparent et facilitent les grands crimes. L'ennemi s'approchait. A l'intérieur, tout était péril. Dans

(1) Relation du citoyen Sicard, instituteur des sourds-muets, sur les dangers qu'il a courus les 2 et 3 septembre 1792. (Annales politiques et littéraires, 1796, t. I".)

(2) Gkanier de Cassaqnac, Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 100.

(3) Procès-verbal de la séance du conseil général de la Commune de Paris, 30 août, cité par Granieb de Cassagnac, Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 108.

<4) Déclaration de Pétion. (V. Moniteur, 10 novembre 1792.)

les Deux-Sèvres venait d'éclater le premier soulèvement des paysans. Le bruit courait qu'un complot contre-révolutionnaire avait été découvert à Grenoble. Était-ce la seule conspiration? Les journaux démagogiques ameutaient le peuple contre les prisons. En cette impatience de punir, le tribunal du 17 août semblait trop lent. Le 31 août, il acquitta Luce de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, que plusieurs confondaient avec Armand de Montmorin, ministre des Affaires étrangères. Aussitôt contre cette clémence s'élevèrent les protestations de l'auditoire. Elles éclatèrent avec tant de violence que Luce de Montmorin, au mépris de l'arrêt, fut reconduit à la Conciergerie et que Danton, par un plus grand mépris du droit, ordonna la revision de la procédure (1).

Le l^'" septembre, on annonça de nouveaux progrès de l'ennemi. Puis un journal publia, sous le titre de Lettre (T Ailemagne^ un prétendu plan des alliés qui, disait-on, réduiraient Paris par la famine et mettraient à mort tous les révolutionnaires. Comme la journée s'avançait, un autre incident accrut l'excitation. Un charretier de Vaugirard, qu'on appelait Jean Julien, venait d'être condamné pour crime de droit commun à douze années de travaux forcés et à l'exposition publique. Attaché au poteau, il étala ses nudités et, soit bravade, soit ivresse ainsi qu'il le prétendit le lendemain, il cria plusieurs fois : Vii>e le roi/ Vive la reine! Vive Mgr de La Fayette! Aussitôt ces cris furent dénoncés comme un signal contre-révolutionnaire. Jean Julien, transformé en agent des royalistes, fut jugé, exécuté ; et contre les prisons la rumeur menaçante grandit. Cependant les brochures se répandaient, véritable excitation au meurtre. L'une d'elles portait ce titre : Complot découvert pour assassiner du 2 au 3 de ce mois tous les bons citoyens de la capitale, par les aristocrates et les prêtres réfractaires aidés des

(1) Moniteur, t. XIII, p. 596.

brigands et scélérats détenus dans les prisons de Paris (1).

La nuit vint. Tout terrifiés, les hommes d'ordre ne songeaient qu'à se cacher, ou bien encore à fuir par les barrières tout récemment ouvertes. Dans les masses régnait un terrible tumulte de pensées : nouvelles réelles, nouvelles supposées, tout affolait : à force d'entendre répéter que l'ennemi le plus dangereux était celui de l'intérieur, on avait fini par se persuader que les grands coupables étaient aux Carmes, à la Force, à la Conciergerie. Puis on se redisait toutes les maximes tant de fois proclamées dans les clubs : le salut du peuple est la suprême loi; ce que veut le peuple est juste; le peuple a le droit de tout faire ; la justice du peuple doit être prompte comme l'éclair et frapper comme la foudre; ou bien encore : la vengeance du peuple est le supplément des lois.

Ce mélange de prostration et de colère permettait de tout oser. Le Comité de surveillojice de la Commune, qu'on appelait aussi Comité de police ou, Comiié d^ exécution, épiait l'heure propice.

Panis avait été autorisé à s'adjoindre trois collègues. Il s'en adjoignit six : Lenfant, Guermeur, Leclerc, Duiïort, Deiïorgues, chef de bureau à la mairie et ami de Danton, enfin Marat, Vami du peuple. C'était au matin du 2 septembre. Aussitôt des émissaires furent envoyés dans les sections pour y souffler les motions homicides. Docile à cet appel, la section du faubourg Poissonnière, prenant en considération, disait-elle, « Jes dangers de la Patrie et les manœuvres infernales des prêtres, arrêta que tous les prêtres et personnes suspectes enfermés dans les prisons de Paris, Orléans et autres, seraient mis à mort w. Le Comité de surveillance n'avait plus qu'à s'approprier, comme l'expression de la volonté populaire, le vœu qu'il avait provoqué .Sous quelle forme donna-t-iJ l'alîreux signal ? Il est peu probable que le

(1) Lenôtbe, Massacres de Septembre, p. S

plan général des massacres ait été fixé dans des instructions écrites. Mais d'après tous les indices des journées qui suivii-ent, on ne peut douter que de ce Comité, organe des hommes les plus exaltés de la Commune, partit le signal de l'immolation (1).

Il serait opportun d'assourdir dans le bruit d'une manifestation patriotique les premiers cris des victimes. On venait d'apprendre que Verdun était assiégé. Enchérissant sur la réalité, ia Commune^ en une proclamation, annonça que l'ennemi était aux portes de Paris. Elle provoqua une grande réunion au Champ de Hors, stimula les engagements, prescrivit la formation immédiate d'une armée. Puis elle ordonna qu'on tirât le canon d'alarme, qu'on sonnât le tocsin, qu'on battît hx générale. Le 2 septembre, à la séance du matin, l'Assemblée fut avisée de ces mesures. Défense nationale ei préparation des meurtres, œuvre de gloire, œuvre de honte, tout se poursuivait parallèlement. Dans le même temps, les vrais patriotes se dirigeaient vers le Champ de Mars et les sicaires vers les prisons.

Danton, le 28 août, avait provoqué les perquisitions. Il reparut le 2 septembre. Ce jour-là, vers deux heures, à r.-Vssemblée, il gravit la tribune. « La patrie, dit -il, va être sauvée ; tout s'émeut, s'ébranle, brûle de combattre, ^'erdun n'est point encore au pouvoir de l'ennemi. » II continua en ces termes : « Une partie du peuple va se porter aux frontié: es ; une autre va creuser des retranchements, et la troisième avec des piques défendra l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle, l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher à la défense de Paris... Nous demandons que vous con-couriez avec nous à diriger le mouvement sublime du peuple... Nous demandons que

(1) V. Geaniek de Gassagnac, Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 109. — V. aussi Mortimeb-TebnauX, Histoire de la Terreur, t. III p. 216.

quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. » En ce momenl-là même, le tocsin sonnait aux églises, le canon tonnait, la générale battait, et tout ce fracas patriotique était l'image d'une grande convulsion où le crime et l'héroïsme se mêleraient sans qu'on pût toujours séparer l'un de l'autre : « Le tocsin, ajouta Danton, n'est point un signal d'alarme, mais la charge contre les ennemis de la patrie. » Et de son grand geste il enveloppait deux ennemis, celui du dehors qu'il désignait, celui du dedans qu'ils s'abstenait de nommer, que lui-même ne frapperait point, que par humanité il eût préféré épargner, mais qu'illivrait comme pâture négligeable aux hommes de proie : « De l'audace, poursuivait-il avec un redoublement de véhémence, de l'audace, toujours de l'audace, et la France sera sauvée. »

Aux Carmes, la journée du 1^ septembre s'était écoulée dans la monotonie morne de la captivité. Plusieurs, les yeux fixés sur la loi de déportation, se flattaient encore de ne subir d'autre peine que l'exil. Dans l'après-midi, on sut l'agitation croissante, et la clameur qui montait vers les prisons. Ces informations abattirent ce qui restait d'espoir. Quelques détenus avaient été mis en liberté les jours précédents, et ces élargissements avaient paru signe propice. Sur de nouvelles réflexions, une interprétation plus sombre prévalut, et l'on se dit que ceux qui étaient partis avaient dû sans doute leur délivrance à quelque puissant protecteur attentif à les préserver. Dans la soirée, un jeune prêtre, l'abbé Letourneur, réussit, grâce à la connivence d'un des fournisseurs, à s'introduire dans la maison, et de nouveau

fit reluire la perspective d'une simple déportation : « Non, mon enfant, lui répondit l'un des captifs, l'abbé Tessier, nous ne sortirons pas d'ici (1). »

C'était un samedi. Les prêtres se confessèrent entre eux pour le dimanclie, et déjà sous l'impression toute vive du prochain jugement de Dieu. Puis de nouveau ils débattirent la légitimité du serment, dit serment de liberté-égalité. Si les persécuteurs l'imposaient comme prix de la délivrance, devrait-on le prêter ou le refuser? La majorité se décida pour le refus (2), et en une résolution que l'imminence du danger marquait d'un singulier héroïsme. Ainsi s'acheva la veillée du martyre.

Le jour parut. A défaut de la messe qu'ils n'étaient pas admis à célébrer, les confesseurs se mirent en prières. Quelques parents, quelques amis purent encore voir les prisonniers. Comme ceux-ci les questionnaient, ils répondirent en termes évasifs et en retenant leurs larmes. Le dîner fut servi à midi : il se passa comme à l'ordinaire et même, assure l'un des survivants, fut coupé de quelques propos enjoués. Après le repas, il y eut un appel nominal supplémentaire comme si l'on eût craint quelque évasion. La garde avait été changée et se composait d'hommes armés de piques et coiffés de bonnets rouges. La promenade habituelle fut d'abord différée ; puis entre trois et quatre heures l'ordre fut donné à tous les prisonniers, même infirmes, même malades, de descendre dans le jardin. Ils obéirent. Du dehors on entendait les détonations du canon et aussi, par intervalles, le bruit de vociférations lointaines. En dépit de tous ces signes, ni le courage ni la confiance en Dieu n'étaient altérés; c'est du moins ce que nous apprend l'un des récits qui ont été conservés (3).

(1) Alexandre Sorbl, le Couvent des Carmes pendant la Terreur, p. 78 (d'après les souvenirs inédits de M. l'abbé Letourneur).

(-) Alexandre Sorel, le Couvent des Carmes pendant la Terreur, p. 7S (d'après les souvenirs inédits de l'abbé de Montlleury).

(3) lUcil de Vabbé Bardet.

Ce jardin, qui allait devenir pour lcscatholiqu.es terre sacrée, est resté, par une singulière fortune, presque intact jusqu'à nos jours. On y descendait par quelques degrés de pierre en venant de la sacristie de l'église. Il se composait d'un vaste carré subdivisé en quatre portions presque égales et au centre duquel régnait un bassin circulaire. Le long des murs s'étendaient quelques allées ombragées de charmillea et d'arbres déjà vieux. Les limites étaient marquées au sud par les bâtiments et l'église à dôme du couvent, à l'est par des maisons qui avaient jour sur la rue Cassette, à l'ouest par des hôtels, cours ou dépendances qui avoisinaient la rue du Regard, au nord enfin par deux couvents de religieuses. A l'extrémité du jardin s'élevait un oratoire consacré à la Vierge: c'était là que les prisonniers avaient, comme on l'a dit, pris coutume d'aller prier.

C'est vers cet oratoire que beaucoup d'entre eux se dirigèrent. Suivant une règle simple et salutaire, ils jugoaient que la plus sûre préparation à la mort est d'accomplir heure par heure les obligations du devoir quotidien. C'était dimanche, c'était heure des vêpres, et, sans souci dn péril, les yeux tournés vers le ciel qui le& recevrait bientôt, ils se mirent à réciter, comme aux jours paisibles, les psaumes liturgiques.

Seuls quelques-uns arpentaient les allées, méditant et priant ; un autre prêtre, l'abbé Girault, se tenait immobile, son bréviaire à la main, près du bassin central. Cependant l'heure était proche de l'immolation.

Vers le couvent deux bandes se dirigeaient qui, se suivant à peu d'intervalle, accompliraient l'œuvre de sommaire vengeance.

La première bande venait de l'église Saint-Sulpice. Là-bas, dans l'église même, se tenait l'assemblée générale de la section, sous la présidence de Joachim CejTat, nouvellement élu juge de paix. Sur la motion d'un marchand de vin du nom de Prière, elle venait, en dépit de quelques résistances.

de voter l'exécution des prisonniers avant le départ des volontaires pour l'armée. Aussitôt les plus fougueux des démagogues, accompagnés de quelques fédérés marseillais, avaient résolu de se porter vers les Carmes. Ils s'étaient mis en route et, se prévalant du vœu de la section, avaient pénétré dans le couvent (l). Bientôt on les vit s'introduire dans les cellules qui donnaient sur le jardin : de là ils se mirent à menacer les prêtres de leurs sabres et de leurs piques, mais sans fondre encore sur eux. Tout éperdus, les prisonniers se serrèrent dans l'oratoire. L'arclievcque d'Arles était au milieu d'eux. Il les exhorta au courage : « Si c'est le moment de notre sacrifice, disait-il, remercions Dieu d'avoir à lui offrir notre sang pour une si belle cause. »

Une seconde bande approchait. Pour comprendre comment eUe s'était formée, il faut dire ce qui, depuis quelques heures, se passait dans Paris.

A la suite des visites domiciliaires et des arrestations opérées dans la me, un certain nombre de suspects avaient été déposés à la ^lairie, en attendant qu'ils fussent répartis entre les diverses prisons. Le 2 septembre, vers deux heures et demie, vingt-quatre d'entre eux, après avoir été interrogés, furent entassés dans des fiacres et dirigés vers l'abbaye Saint- Germain sons l'escorte de fédérés marseillais et bretons. Le cortège se mit en route par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, le carrefour de Buci. Chemin faisant, les fédérés ameutaient les passants contre ceux qu'ils avaient charge de garder : « Voilà, leur disaient-ils, les ennemis du peuple, ceux qui n'attendaient que votre départ pour égorger vos femmes et vos enfants ; voilà nos sabres, nos piques ; donnez la mort à ces monstres (2). » Les détonations du canon d'alarme,

(1) Alexancfre Sobel, le Couvent des Carmes pendant la Terreur, p. 118- 121 (d'après les archives du Palais de Justice).

(2) Relation du citoyen Sicard, instituteur des sourds-muets, sur les dangers qu'il a courus les 2 et 3 septembre 1792. {Anjtedes politiques, religieuses et littéraires 1796, t. I", p. 26.)

le son du toscin, la nouvelle répandue de la prise de Verdun, le bruit très accrédité d'un complot, tout provoquait un bouillonnement de colère furieuse et affolée. Les malheureux essayaient de fermer les portières, mais elles étaient aussitôt rouvertes. Que se passa-t-il alors? Y eut-il, comme le prétend l'un des récits (1), une provocation de l'un des prisonniers? Ce qui est certain, c'est que plusieurs d'entre eux furent immolés en route par les fédérés ou par la foule ; les autres furent massacrés dans la cour de l'Abbaye, près du lieu même où siégeait le comité de la section des Quatre- Nations. Trois seulement furent sauvés, parmi lesquels l'abbé Sicard, l'instituteur des sourds-muets.

Au milieu des tueurs était Maillard, demi-homme de loi, demi-homme de coups de main, fameux dans les bas-fonds populaciers depuis l'insurrection des 5 et 6 octobre, et fait à point pour les besognes sinistres. « Il n'y a rien à faire ici, cria-t-il, allons aux Carmes. » Et entraînant quelques-uns des siens, il les poussa vers le couvent. C'est ainsi que la nouvelle bande débouchant de l'Abbaye se joignit à celle qui venait de Saint-Sulpice et semblait, pour ainsi dire, attendre un renfort. Il était alors près de cinq heures du soir.

Les bandits rassemblés se ruèrent dans le jardin. Ils étaient armés de fusils, de piques, de sabres, de bâtons. Près du bassin était l'abbé Girault, toujours absorbé dans sa prière. De son sabre un des brigands lui fendit la tête. Un autre prêtre, l'abbé Salins, accourut, espérant encore conjurer le crime. D'un coup de fusil il fut abattu. Puis les meurtriers s'enfoncèrent dans les allées, criant : U archevêque <ï Arles! Varchevêqiie d'Arles! L'archevêque était odieux par sa dignité, et aussi par les menées qu'on lui attribuait ; car la cité d'Arles, sa ville métropolitaine, avait été l'un des principaux centres de la résistance contre-révolutionnaire. Ayant

(1) Felhemesi (Méhée fiLs), la Vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée du 2 septembre 1792, p. 22-23.

découvert le prélat non loin de l'oratoire, l'un dos sicaires rintorpolla : « C'est donc toi, scélérat, qui es l'archevêque d'Arles. — Oui, messieurs, c'est moi. — C'est toi qui as fait verser dans Arles le sang des patriotes. — Je n'ai jamais fait de mal à personne. — Eh bien, moi, je vais t'en faire, dit l'un des assassins. » De deux coups de sabre il lui fendit le crâne ; on l'acheva à coups de pique (1). Puis les misérables pénétrèrent dans l'oratoire. Là s'étaient blottis, au pied de la croix, plusieurs prisonniers, l'abbé Després, grand vicaire de Paris, les frères Thorame, quelques autres ; presque tous furent immolés.

A travers le jardin les prêtres fuyaient éperdus. Ce fut une chasse à qui les atteindrait. « C'est le parc aux cerfs, disaient les assassins avec un ricanement féroce. » Les meurtriers étaient peu nombreux, vingt ou trente à peine, mais acharnés. L'évêque de Beauvais fut atteint d'un coup de feu et laissé gisant sur le sol. Le Père Hébert, supérieur général des Eudistes, fut massacré. Cependant, quelquesuns s'efforçaient de se dissimuler dans les charmilles ; d'autres en assez grand nombre, plus agiles ou plus forts, réussirent à monter sur les arbres dont les branches surplombaient les murs de clôture ; puis, se laissant glisser le long des murs, ils tombèrent dans les cours des enclos voisins.

A ce moment, un individu, que les récits contemporains désignent sous le nom de commandant du poste, ordonna aux prisonniers de rentrer dans l'église. Le but était-il de mêler aux meurtres un simulacre de justice? Ou bien voulait-on, en remisant les victimes comme on ferait d'un gibier, s'assurer que nul n'échapperait? Les souvenirs des survivants, confus, altérés par l'horreur des choses, autorisent ces deux versions, quoique la première paraisse plus vraisemblable. Les infortunés revinrent vers l'entrée, remontèrent — souvent avec peine, car quelques-uns avaient été

(1) Bécil de l'abbé Lapize de la Pannonu.

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