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TO.VE II

t74 HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA RÉVOLUTION

déjà blessés — le petit escalier par lequel ils étaient sortis, et passant au milieu de gens à piques qui menaçaient de les massacrer, ils rentrèrent dans le sanctuaire. Ils y jouirent, pendant quelques instants, d'une tranquillité inattendue. Cependant du dehors les tueurs réclamaient leur proie. Un homme, indiqué par l'un des survivants sous l'appellation de commissaire, essaya deux fois d'arrêter les bandits. Ses efforts furent vains. Près de la porte par où l'on descendait dans le jardin, les assassins dressèrent une table ; ils y posèrent, non le registre d'écrou, — car il n'y en avait point à la maison des Carmes, qui n'était point officiellement prison, — mais la feuille contenant la liste des détenus. Devant cette table un homme se plaça. Qui était-il? On a prétendu que c'était Violette, délégué de la section da Luxembourg, L'assertion est peu vraisemblable ; car il semble que A^'iolette ait été précisément ce commissaire qui essaya d'arrêter les meurtriers ; ce même Violette, d'ailleurs, réussit an peu plus tard à arracher plusieurs prêtres à la mort. L'individu qui s'assit à la table dut être, soit l'un des sicaires de Maillard, soit Maillard lui-même, préludant ainsi à l'horrible besogne que bientôt il accomplirait en grand à V Abbaye. Deux par deux, les prêtres qui étaient dans l'église furent appelés. On leur faisait traverser le corridor qui conduisait du chœur à l'escalier. C'est ainsi qu'ils étaient traînés devant le personnage, mi-scribe mi-bourreau, qui compulsait en ses mains l'état nominatif des prisonniers. Celui-ci s'assurait de l'identité des personnes, du refus de prêter serment ; puis sur le petit perron et au bas de l'escalier, les égorgeurs attendaient ; et à coups de piques, à coups de sabres, tailladant les vêtements, mettant à nu les chairs sanglantes, ils abattaient les victimes. Ainsi périrent, — autant du moins que les récits et les traditions orales permettent de fixer im ordre dans cette liste funèbre, — ainsi périrent Pabbé Galais, supérieur des Robertins, puis les abbés Ménuret, Gagnières des Granges, Guilleminet et les frères Nati-

velle (1). Dans l'église, les confesseurs, en attendant leur tour, récitaient pour eux-mêmes, pour leurs compagnons, les prières des agonisants. Au milieu d'eux était M. de Valfons, associé à leurs périls comme il l'avait été à leurs pieux exercices. Amené sur le seuil de l'escalier fatal, il dédaigna de se séparer de ceux dont il avait partagé la captivité : « J'appartiens, dit-il simplement, à la religion catholique, apostolique et romaine. » Et il fut massacré. Les meurtres se succédaient, avec la même répétition de formalités sommaires et d'impitoyables barbaries. Blessé dans le jardin, l'évêque de Beauvais avait été ramené dans le sanctuaire ; il s'y tenait étendu sur un matelas, car il avait la cuisse fracassée d'un coup de feu. Plusieurs des bandits pénétrèrent dans le chœur : 0 Où est l'évêque de Beauvais? — Vous voyez que je ne puis marcher, répondit doucement le prélat, ayez la charité de me porter où je dois aller pour mourir. » Et on le soutint jusqu'à l'escalier où il fut égorgé. Un instant auparavant avait été tué son frère, Pierre-Louis de la Rochefoucauld, évêque de Saintes. L'église commençait à se vider tandis qu'au dehors s'amoncelaient les cadavres. Cependant, la constance des confesseurs ne se lassait pas plus que la férocité des bourreaux : « Je ne comprends pas ces prêtres, disait le lendemain Violette, le commissaire de la section ; ils allaient à la mort comme ils eussent été à des noces (2). » Pendant ce temps, à deux cents pas des Carmes, dit un témoin oculaire, trois cents hommes armés faisaient l'exercice au Luxembourg (3). Un détachement de garde nationale était au séminaire Saint-Sulpice ; un autre était rue Palatine, sous les ordres d'un chef qu'on appelait Tanche. De bonne heure. Tanche avait été averti du péril par un horloger du quartier nommé Carcel. Tout d'abord il ne bougea

(1) Alex ndre Sorel, le Couvent des Carmes pendant la Terreur, p. 132.

(2) Récit de Vabbc Bardet.

(3) Roch Marcandifi:, Histoire des hommes de proie, ou les crimes du Comité de surveillance, p. 29-30.

pas (1). Plus tard il vint à la section, demanda ce qu'il fallait faire. Il fut alors autorisé à se rendre aux Carmes « avec trente hommes sans armes » pour prévenir, dit le procèsverbal de la section, les accidents. Tanche se mit en route, n'empêcha rien et se borna à rapporter que la force eût été inutile ; quoiqu'il n'y eût dans le couvent qu'une quarantaine d'assassins, il ajouta qu' « une multitude innombrable venait de sacrifier à sa juste vengeance les prêtres perturbateurs ». La section félicita le commandant de « son patriotisme », et « applaudit à la prudence qu'il avait déployée en cette circonstance délicate (2) ».

Vers sept heures du soir, les assassins se divisèrent en deux bandes : les uns regagnèrent V Abbaye Saint-Germain; les autres demeurèrent dans l'église, ripaillant, inspectant les poches des morts, et trop fatigués de leur besogne pour scruter beaucoup les cachettes où quelques malheureux se tenaient blottis. Cependant un prêtre de la communauté de Saint-Sulpice, l'abbé Dubray, fut découvert, dissimulé entre deux matelas, et fut aussitôt abattu à coups de sabre. Si, à la chute du jour, on eût fouillé les allées, les massifs, l'oratoire à l'extrémité du jardin, l'église et surtout les abords de l'escalier fatal, on eût compté cent quatorze cadavres. En deux heures tout avait été consommé, un peu plus d'une minute par meurtre. Le reste des prisonniers avait dû à des causes diverses de garder la vie sauve : un assez grand nombre avait réussi à escalader les murs du jardin ; d'autres, s'amincissant de leur mieux, s'étaient cachés sous les bancs, derrière l'une des chapelles ou dans un passage qui conduisait à la chaire ; deux s'étaient dissimulés dans les cabinets d'aisances ; quelques-uns furent réclamés par des voisins charitables et courageux. Un Eudiste, l'abbé Saurin, Provençal d'origine, fut préservé par un fédéré mar-

(1) Alexandre Sobel, le Couvent des Carmes pendant la Terreur, p. 121 d'après les archives du Palais de Justice).

(2) ID.. ibid., p. 185-189.

LES MASSACRKS DK S E PT i: M BRI'] 277

seillais qui reconnut en lui un compatriiito. Beaucoup do ces réchappes furent conduits à la section. Ils y passèrent la nuit entre la vie et la mort. Un homme se leva pour réclamer qu'ils fussent aussitôt livres au supplice. Cependant les égorgours se plaignaient d'avoir été mal payés de leur peine, regrettaient d'avoir tailladé mal à propos les vêtements des victimes, en sorte qu'ils ne pouvaient tirer parti des dépouilles. L'un d'eux s'approcha des prêtres sauvés, tâta leurs habits, se demanda si la qualité des hardes valait un nouveau meurtre. Il se trouva que l'étoiïe était usée, et à cette circonstance, plusieurs des survivants durent de ne point périr (1).

Il fallait déblayer le couvent tout encombré de morts. Au matin du 3 septembre, sur deux chariots on jeta los cadavres. Au cimetière de Vaugirard, des fosses avaient été creusées. Là-bas, pêle-mêle, on jeta les restes que l'on recouvrit de chaux vive. Pourtant l'opération était longue, le cimetière était loin, et sans doute aussi les chariots trop petits. Les corps qu'on ne put emmener furent enfouis, les uns dans un ancien puits, les autres dans une fosse creusée en pleine terre, non loin du petit oratoire où les prêtres, durant leur captivité, étaient venus tant de fois prier. Bien que la Révolution eût oblitéré bien des souvenirs et que l'obscurité se fût faite sur l'endroit exact des sépultures, la piété populaire ne cessa d'honorer ces lieux témoins du massacre et d'y déposer des croix et des couronnes. Soixantequinze ans plus tard, en 1867, des fouilles furent organisées pour retrouver les ossements ; elles furent aidées par les indications d'un vieillard d'assez mauvaise mine qui sans doute avait vu dans son enfance la sombre tragédie : « C'est là que vous devez chercher, dit-il en désignant quelques marches en pierre près de la rue d'Assas. » Et il disparut sans vouloir dire son nom. Les ossements furent

(1) Relation de l'abbé Berthelet de Barboi.

ramenés au jour (1) ; et dans la crypte des Carmes, les saintes reliques furent rassemblées par les soins de l'archevêque, Georges Darboy, marqué lui-même pour le martyre.

Après les Carmes, l'Abbaye.

A la chute du jour, une partie des égorgeurs se rabattit vers Saint-Germain- des- Prés. Ils envahirent la salle dite Salle des Hôtes où siégeait le comité de la section des Quatre» Nations et demandèrent du vin. Dans la cour adjacente étaient encore étendus les cadavres des malheureux, immolés à la descente des fiacres. A ces meurtres s'étaient ajoutées quelques autres exécutions sommaires. Billaud-Varenne, substitut du procureur de la Commune, était venu et avait prononcé une harangue qui se terminait ainsi : « Peuple, tu fais ton devoir, tu égorges tes ennemis (2). « Les meurtriers arrivés des Carmes burent et jusqu'à s'enivrer. Sur ces entrefaites, l'un des brigands désigna du geste la prison de l'Abbaye, située à l'autre extrémité du célèbre monastère et où se trouvait internée la masse des suspects : « C'est là, clama cet homme, qu'il faut aller; là il y a du gibier (3). »

Et toute la meute partit. Devant les bandits les guichets s'ouvrirent. Aussi bien les scélérats ne pouvaient-il pas se croire chargés d'un service public? Une dépêche du Comité de surveillance^ signée Panis et Sergent, venait de leur être remise qui était ainsi conçue : « Mes camarades, il vous est

(1) Voir Bulletin d'histoire et d'archéologie du diocèse de Paris, anaée 1883, p. 376 et suiv.

(2) Felhemesi, la Vérité tout entière sur les vrais acteurs du 2 septembre 1792, p. 26.

(3) Id., ibid., p. 27.

ordonné de juger tous les prisonniers de l'Abbaye sans distinction, à l'exception de l'abbé Lenfant que vous mettrez en lieu sur (1). » Ce qui suivit est demeuré gravé dans la mémoire des contemporains. Les assassins imaginent de se transformer en magistrats. Au milieu d'eux est Maillard, l'homme sinistre. Ils l'acclament pour président. Lui-même choisit douze individus de sa suite, — douze escrocs, dit l'une des relations conservées (2), — pour former le tribmial. Les misérables accaparent le registre d'écrou. Ils n'auront qu'une peine : la mort. Seulement ils éviteront d'en prononcer le nom, et conviennent qu'ils masqueront la sentence sous l'aspect d'un simple transfèrement dans une autre prison :«/!/« Force, prononcera le président »; et ce mot signifiera livraison de la victime (3). On commence par les Suisses ; en masse, ils sont abandonnés aux égorgeurs ; on tire ensuite de là prison vingt-cinq gardes du roi qui sont pai'eillement assassinés. Puis c'est le tour de Montmorin, l'ancien ministre des affaires étrangères : «. Ala Force », commande le président, et le prisonnier tombe sous les coups. Le massacre se poursuit : c'est Thierry de Ville-d'Avray, premier valet de chambre de Louis XVI, qui meurt en criant : Vive le roi! c'est le lieutenant général de Witgenstein ; ce sont les deux juges de paix Buob et Bosquillon, dont le seul crime est d'avoir naguère essayé d'imposer la vraie justice.

Les heures s'écoulaient. Une autorité régulière — fût-ce une autorité malveillante ou ennemie — ne s'interposerait-elle pas entre les bourreaux et les victimes?

On vit alors, en ceux qui avaient mission de maintenir l'ordre, des complicités ou des mollesses aussi odieuses que le crime.

(1) Documents pour servir à l'histoire des massacres de Septembre. {Nouvelles politiques, nationales et étrangères, 1796, n" 199.)

(2) Felhe.mesi, la Vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée du 2 septembre, p. 28.

(3) ID.. ibid., p. "îl.

A la nouvelle des exécutions, le conseil de la Commune s'était réuni. Il décide de protéger les détenus pour dettes, les menus délinquants, et par ce langage semble abandonner à leur sort le reste des prisonniers (1). Il nomme aussi des commissaires pour se transporter à l'Abbaye. Manuel s'y rend, bégaie quelques paroles d'humanité, engage à mêler aux vengeances légitimes (2) une certaine justice, mais ne réussit pas à dérober aux sicaires une seule existence. Quelques heures plus tard arrive Billaud-Varenne qui est déjà venu dans l'après-midi. Il parle aux égorgeurs, non pour les décourager ou les flétrir, mais pour leur promettre un salaire (3).

En cette soirée du 2 septembre, les membres du Comité exécutif, c'est-à-dire les ministres, se rassemblent. Là se trouve Danton, l'homme fort, l'homme populaire, le vrai chef du gouvernement, l'homme qui peut tout pour le bien comme pour le mal. On sait les massacres. Il est sollicité en faveur de ceux qu'on immole. Si nous en croyons les Mémoires de Mme Roland, il répond en termes cyniques : « Je me f... des prisonniers. Qu'ils deviennent ce qu'ils pourront (4) ! »

Que fait l'Assemblée? Il semble que, pendant plusieurs heures, elle n'ait rien recueilli, hormis de vagues rumeurs. A neuf heures du soir, des officiers municipaux arrivent, mi-improbateurs, mi-porteurs de nouvelles ; ils annoncent qu'il se fait des rassemblements autour des prisons, que le peuple veut en forcer les portes. « Deux cents prêtres viennent

(1) Extraits des procès-verbaux de la Commune, publiés par M. Maurice TOUBNEUX, p. 79.

(2) Relation du citoyen Sicard, instituteur des sourds-muets, sur les dangers qu'il a courus les 2 et 3 septembre. {Annales politiques, religieuses et littéraires, 1796, t. Ie^)

(3) Relation du citoyen Sicard, instituteur des sourds-muets. {Annales politiques, religieuses et littéraires, 1796, t. I^'.)

(4) Collection des mémoires relatifs à la Révolution française. — Mémoires de Mme Roland, t. II, p. 30-3L

d'être égorgés aux Carmes », s'écrie l'évêque Fauchet. Il y a un comité exécutif, dos gendarmes, des gardes nationaux. L'Assemblée se contente de nommer des délégués « qui parleront au peuple et rétabliront le calme ». Parmi les commissaires, il y a Audrein qui est prêtre, Basire qui est de la Montagne, et un vieillard respectable, Dusaulx, lettré distingué et d'opinion modérée. Ils arrivent, trébuchent sur les cadavres, haranguent les égorgeurs, n'obtiennent rien. Audrein, à cause de son costume ecclésiastique, est menacé. Le vieux Dusaulx, au retour, clôt son récit par cette phrase, digne de Shakespeare : « Les ténèbres ne nous ont pas permis de voir ce qui se passait (1). » Et Basire, dans une lettre, se borne à dire en une réminiscence de Berquin : « Il faut que l'homme sensible s'enveloppe la tête de son manteau (2). » Et toute la nuit les massacres continuent. C'est la même justice sommaire : les juges et les bourreaux se relayant : des citoyens courageux accourant avec des certificats, et sauvant çà et là quelques innocents ; le plus souvent une simple consultation du registre d'écrou et les mots sinistres : A la Force/ Parfois les victimes sont exécutées devant le guichet même de la prison. Le plus souvent elles sont traînées, à deux cents mètres plus loin, jusque dans la cour de Saint-Germain-des-Prés, pour y être achevées (3). Dans cette cour s'étale un spectacle qu'aucune plume ne peut rendre ; les assassins allument des lampions, apportent des bancs, appellent les prostituées du quartier. Le meurtre devient fête, la tuerie amusement. Faisant galerie, les assistants ripaillent, guettent l'arrivée des prisonniers, s'égaient des

(1) Assemblée législative, séance du soir, dimanche 2 septembre.

(2) Voir Mobtimee-Terxaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 245, note

(3) Relation du citoyen Sicard sur les dangers qu'il a courus les 2 et 3 septembre 1792. (Annales politiques, religieuses et littéraires, 1796, t. I", p. 73.) — Voir aussi déclaration d'Aimé Jourdan, président du Comité civil de la Section des Quatre Nations. (Bvchez, Histoire parlementaire de la Révolution, t. XVIII, p. 219.)

poses des victimes, applaudissent, rient, chantent. Il arrive que les coups sont savamment ménagés pour allonger les agonies. Les yeux s'emplissent d'une horrible volupté, celle de raffiner la souffrance et aussi celle de tenir à terre tout ce qui a dominé. Puis la cruauté se mêlant de lubricité, sur les corps tout chauds se pratiquent des mutilations sans nom (1). Cependant, tout à côté, leurs croisées donnant sur cette cour, les membres du comité de la section sont là, glacés, inertes, tout rétrécis d'épouvante, ayant juste assez d'énergie pour ne pas trop approuver. Les massacreurs ont soif, et ils leur signent des bons de vin (2) ; ils ont faim, et ils leur signent des bons de vivres ; puis, comme le sang ruisselle partout, ils signent des bons de paille pour couvrir le sol et dissimuler un peu les traces des meurtres (3).

L'aube paraît. Un instant, les meurtriers s'arrêtent de tuer, par lassitude plus encore que par satiété de sang. N'y avait-il aucun espoir? Le bruit des massacres s'était répandu. On vit quelques gardes nationaux sortir de leur domicile, se rendre aux lieux habituels de rassemblement, s'offrir pom* le service de l'ordre. La répression était aisée. D'après les évaluations qui paraissent le plus exactes, le nombre des tueurs, en ces journées et pour toute la ville, ne dépassa guère deux cents (4). Mais les commandants de la force armée répondent : « Nous n'avons pas d'ordres (5). » On a retrouvé les registres

(1) Felhemesi, la Vérité tout entière sur les vrais acteurs de la journée du 2 septembre, p. 44.

(2) Relation du citoyen Sicard sur les dangers qu'il a courus les 2 et 3 septembre 1792. (Annales volitiques, religieuses et littéraires, 1796, t. I^'', p. 72.)

(3) Voir GEAînEK de Cassagxac, Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 197-210.

(4) Discours de Louvet. (Convention nationale, 29 octobre 1792.) — M. GkaniePv de Cassagxac (Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 29-30) estime le chiffre des meurtriers à cent quatre-vingt-sept. — Roch Marcandier (Histoire des hommes de proie) parle de trois cents assassins.

(5) Notes de M. D***, député à l'Assemblée législative, recueillies par

de l'état-major de la garde nationale. Pour la journée du 3 septembre, on y relève cette simple mention : « Une foule de gens armés s'est portée cette nuit dans les prisons et a fait justice des malveillants de la journée du 10. Rien autre (1). » Et c'est tout.

A V Abbaye, pendant toute la journée du 3, les massacres se prolongèrent. En cette immolation, quel fut le contingent des prêtres? Autant les calculs sont faciles pour les Carmes, autant ils deviennent ici malaisés. A la différence des Carmes et de Saint-Firmin, la prison de V Abbaye avait été surtout consacrée aux militaires, aux fonctionnaires, aux gens de cour. Jusqu'au 1^ septembre, deux eccKsiastiques seulement y avaient été enfermés. On a la preuve que, le l^*" septembre, vingt-trois autres au moins y avaient été écroués (2). Ces vingt-cinq prêtres furent tous massacrés : vingt-quatre d'entre eux furent mis à mort par les sicaires de Maillard ; le vingt-cinquième, l'abbé Lenfant, élargi tout d'abord, fut dénoncé par la voix publique et assassiné dans la rue (3). En outre, parmi les prisonniers, au nombre d'une vingtaine envii'on, amenés le 2 septembre de la mairie dans les fiacres et presque tous égorgés, beaucoup étaient prêtres ; ce qui porte à trente-cinq ou quarante le chiiïre des prêtres tués. — Mais là ne se borne point la liste funèbre. Outre la prison proprement dire de V Abbaye, une prison provisoire avait été aménagée à la hâte tout près du lieu où siégeait le Comité de la Section des Quatre-Nations. Les attestations de Jourdan, président de la Section, de Mehée, de l'abbé

M. Georges Clément. (Voir Journal des Débals, samedi soir 23 mars 1895.) — Voir aussi Mortimer-Teenaux, Histoire de ta Terreur, t. HI, p. 268, note.

(1) Rapporls deivtatrmajor delà garde nationale cités par Mortimer- Tebnaux, Histoire de la Terreur, t. III, p. 535, note.

(2) Granier de Cassaqnac, //is/otre des massacres de Septembre, t. II, p. 271 et suiv.

(3) Mathow de la Varexne, Histoire particulière des événements qui ont eu lieu en France pendant lea mois de juin, juillet, août et septembre 1792, p. 358-359.

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Sicard, d'autres encore, ne laissent aucun doute à cet égard. Cette prison supplémentaire occupait, soit le réfectoire, soit les bâtiments du cloître. Combien de prêtres y furent renfermés? Quel fut leur sort? Combien furent immolés? Combien sauvés? Ici l'embarras est extrême, aucun registre d'écrou n'ayant été tenu dans cette geôle de hasard. L'abbé Sicard parle de soixante prisonniers transférés le 1^^ septembre de la mairie à V Abbaye (1) : or le nombre des entrées dans la prison principale pour cette journée est bien inférieur à ce chiffre ; d'où l'on peut inférer que beaucoup de ces prisonniers ont trouvé place dans la prison supplémentaire. N'étaient-ils pas, en majorité, prêtres? Il y a lieu de le croire, car l'abbé Sicard parle d'eux comme de confrères ou, suivant son expression, comme de « camarades». Enfin la plupart n'ont-ils pas été mis à mort? La supposition est très vraisemblable ; car la qualité de prêtre était, à elle seule, un titre presquo sûr à l'immolation. — Ce n'est pas tout. Même au cours des massacres, il semble que de nouvelles arrestations aient encore grossi le nombre des victimes. Dans la relation de l'abbé Sicard, nous lisons en effet cette phrase : « Toute cette journée (celle du 3) se passe à aller chercher dans la ville des prêtres que les scélérats vinrent dénoncer, et à les massacrer (2). » — Le récit de l'abbé Sicard trouve une certaine confirmation dans la déclaration de Prudhomme, membre du comité de la section des Quatre- Nations. Il parle de quatre-vingts détenus, enfermés provisoirement dans une salle donnant sur la cour où avaient été tués les citoyens amenés dans des fiacres. Ces détenus, dit-il, furent égorgés un à un (3). Quelle était leur qua

(1) Relation du citoyen Sicard sur les dangers qu'il a courus les 2 et 3 septembre, p. 792, {Annales politiques, religieuses et littéraires, 1796, t. I", p. 78.)

(2) Relation du citoyen Sicard, instituteur des sourds-muets. {Annales politiques, religieuses et littéraires, 1796, t. I*'', p. 77.)

(3) Prudhomme, Histoire impartiale des événements, des erreurs et des frimes, t. IV, p. 102-103, édit. de 1797.

lité? Prudhomme, dans un premier récit des événements, imprime en 1797, les désigne sous le nom générique de prisonniers ; mais, dans une publication postérieure, il les (jualifie de prêtres et ajoute : « Aucun ne fut sauvé (1). »

Les chiffres globaux de soixante, de quatre-vingts produits par l'abbé Sicard ou par Prudhomme n'ont-ils pas été grossis dans l'effarement du péril, dans l'horrible confusion des choses, dans lestransesde la peur? La plusgrande circonspection s'impose ici. Elle s'impose d'autant plus que les hommes de la Révolution, à quelque parti qu'ils appartinssent, ont pratiqué toutes les redondances, celle des chifTres comme celle des mots. Môme en faisant la part de l'exagération, il paraît hors de doute qu'aux vingt-cinq prêtres tirés de la grande prison pour être massacrés, qu'aux dix ou quinze autres assassinés à la descente des fiacres, il faut ajouter, premièrement, un certain nombre d'ecclésisastiques, enfermas dans la prison provisoire et livrés à leur tour à la fureur des sicaires ; en second lieu, quelques autres, dénoncés pendant la tuerie et enveloppés dans l'immolation. Il n'y a d'incertitude que le chiffre exact de ces victimes supplémentaires. Sur ce point règne une obscurité qui, selon toute apparence, ne s'éclaircira point.

Des Carmes, de V Abbaye, la fureur de tuer s'était étendue à toutes les prisons. La nuit du 2 au 3 septembre et la journ'-e qui suivit comptent parmi les heures les plus honteuses de l'histoire de France.

(1) Pbudhomme, Histoire impartiale des révolutions de France, depuis la mort de Louis XV, t. III, p. 243-244, édit. de 1824.

Le 3 septembre, vers une heure du matin, les assassins se portèrent dans le quartier du Marais, à VHôtel de la Force, transformé en maison de détention. Là avaient été écroués des militaires, des dames de la cour, une dizaine de prêtres (1). Comme à l'Abbaye, les meurtriers organisèrent une sorte de tribunal et se parèrent d'un simulacre de justice. Puis les exécutions commencèrent, publiquement, au cœur même de Paris, non loin de l'Hôtel de Ville. « A VAhhaye », ordonnait le Président, tout de même qu'à VAbhaye, on disait : n A la Force. » Et cette formule signifiait arrêt de mort. D'autres fois, on disait : a Élargissez monsieur »; et la victime ainsi désignée tombait sous les coups. Manuel parut, essaya de s'interposer et ne fut pas plus écouté à la Force qu'il ne l'avait été à V Abbaye. Cent soixante-dix personnes environ furent immolées, parmi lesquelles M. de Rulhières, ancien commandant de la garde à cheval de Paris, M. de la Chesnaye, ancien chef de légion de la garde nationale, enfin la princesse de Lamballe. Parmi les prêtres, trois furent massacrés : l'abbé Lelivec, ancien jésuite, l'abbé de Lagardette, vicaire de Saint-Gervais, l'abbé Bottex, prêtre du diocèse de Belley et ancien député aux États généraux (2).

En cette même nuit, on assassinait à la Conciergerie, toute voisine du Palais de Justice. En ce lieu fut tué Luce de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, acquitté l'avant-veille par le tribunal criminel; puis furent égorgés plusieurs officiers suisses. Jusque-là, le meurtre se colorait de haine politique. Ce qui suivit déconcerte et stupéfie. Quand, à la Conciergerie, les sicaires n'eurent plus d'ennemis à tuer, ils se rabattirent sur les criminels vulgaires et,

(1) Granier de Cassagnac, Histoire des massacres de Septembre t II p. 397.

(2) Les martyrs de septembre 1792 à Paris, liste alphabétique des noms, jum 1906. — Voir aussi Granier de Cassagnac, Histoire des massacres de Septembre, t. II, p 398.

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE im

autant qu'on peut fixer les chiiïres un peu incertains, en immolèrent plus de trois cents (1). Ils firent de même à la prison du Châtelet ou deux cent vingt-trois individus furent mis à mort (2), à la tour Saint-Bernard où soixante-douze galériens furent égorgés (3).

C'est ainsi que toute humanité s'absorbait dans une sauvage et brutale volupté do détruire. Puis ne parlait-on pas, depuis plusieurs jours, d'un vaste complot ourdi dans les prisons, complot qui avait pour instigateurs les aristocrates, qui aurait pour exécuteurs les condamnés eux-mêmes? Une ignorance violente, inapte à rien discerner, se décidait, avec une logique féroce, à tout abattre. Cependant, il y avait des victimes plus agréables à tuer que les malfaiteurs : c'étaient les prêtres, si l'on en pouvait encore découvrir. 0 Si tu es un prêtre, tu es flambé », disait un homme du peuple à l'un des prisonniers de l'Abbaye. Or, à Saint-Firmin, il restait encore des prêtres, il en restait même beaucoup. C'est de ce côté que, dans l'après-midi du 3 septembre, les égorgeurs se rabattirent.

Le séminaire Saint- Firmin, sur le versant oriental de la montagne Sainte-Gonevière, avait reçu le 13 août une cinquantaine d'ecclésiastiques, vingt du 13 au 28 août, et une vingtaine encore à la suite des perquisitions des 20, 30, 31 août. Parmi ces détenus, quelques-uns, comme M. de

(1) Voir MoRTiMER-TERNArx, Histoire de la Terreur, t. III, p. 545.

(2) État produit par M. Graxiek de Cassaqitac. {Histoire des massacres de Septembre, t. II, p. 379 et suiv.)

(3) État produit par M. Granier de Cassaonac. [Histoire des massacrr'S de Septembre, t. II, p. 469 et suiv.)

Sainte- Aulaire, chanoine de Poitiers, se recommandaient par la naissance ; d'autres étaient renommés par leur science ou leur érudition : tel l'abbé Lhomond, auteur de grammaires destinées à demeurer longtemps classiques, tel aussi l'abbé Hauy, de l'Académie des sciences, tel enfin l'abbé Carnus, originaire du diocèse de Rodez et très mêlé aux premières expériences d'aérostation. Entre les membres de l'ancien clergé paroissial, on remarquait surtout l'abbé Gros, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, d'âme un peu vacillante, mais charitable jusqu'au dépouillement. De même qu'aux Carmes, un laïque se trouvait mêlé à tous ces prêtres : c'était M. de Villette, militaire lui aussi comme M. de Valfons, de même foi, de même piété, et qui, depuis six ans, était, à titre de pensionnaire, l'hôte de Saint-Firmin.

Il semble que les prescripteurs aient d'abord coloré d'apparente modération leur violence. L'un de ceux qui, dans ces quartiers, décernait les ordres d'arrestation, était un épicier de la rue des Grands-Degrés, nommé Hû, et tout récemment appelé aux fonctions de juge de paix. C'était, dit un contemporain, un homme poli, aux yeux vifs et aux formes aimables, de ton facile, de rire malin, de douceur décevante, et capable d'immoler de sang-froid ses concitoyens sans les haïr. L'abbé de Sainte-Aulaire, arrêté le 29 août, ayant invoqué la Déclaration des droits de Vhomme qu'il apercevait gravée sur la muraille, Hû l'écouta avec une attention souriante, le laissa parler autant qu'il le voulut ; puis, le prêtre lui étant doublement odieux à titre de prêtre et à titre d'aristocrate, il se contenta de dire : « Il vous faudra, monsieur, aller comme les autres à Saint-Firmin. » A ceux qui lui objectaient qu'en refusant le serment, ils avaient usé d'une faculté légale et non fait acte de factieux, il se gardait bien de montrer la moindre humeur : « Cela peut être, disait-il froidement ; mais les circonstances exigent quelques précautions. » Sur ces paroles, il ordonnait l'incarcération, non toutefois sans réconforter la victime : « Vous pouvez être

rassuré sur les suites, répétait-il avec une modération encourageante. » Ce juge ne montra pas moins de douceur vis-à-vis d'un curé beauceron, l'abbé Laurent, qui nous a laissé une relation des événements. Il lui permit un long discours, se laissa prendre par lui familièrement la main, lui offrit même une portion de son propre repas ; comme le mallioureux se croyait sauvé, il se tourna vers lui, et sur un ton très affable : « Quelques jours à Saint-Firmin, lui dit-il, ne vous feront pas de mal. » Il ajouta : « J'irai vous y voir. » Puis, se tournant vers les gardes, il prononça ces simples mots : « Conduisez le citoyen fraternellement et sans armes à Saint-Firmin. » Aussitôt quatre « frères » se détachèrent et sur l'infortuné, quelques minutes après, les portes de la prison se refermaient (1).

A Saint-Firmin, la vie, même en ces jours terribles, était, à ce qu'on assure, moins triste qu'on ne l'eût supposé. L'habitude du péril émoussait le péril même. Chaque détenu, en arrivant, retrouvait ses supérieurs, ses anciens maîtres, des confrères perdus de vue depuis longtemps : de là des reconnaissances, des retours sur le passé, des entretiens presque enjoués. Le règlement souffrait d'ailleurs quelques indulgentes atténuations. Plusieurs serviteurs fidèles avaient même été gardés qui ne partirent qu'au dernier moment. Cependant, les nouveaux venus, arrêtés du 29 au 31 août, apportèrent des impressions plus sombres : « Nous sommes, disaient-ils, de rang trop modeste pour être des otages, nous ne pouvons être que des victimes. » Comme l'abbé Gros, aiVectant un calme que peut-être il ne conservait plus, disait familièrement à l'abbé Laurent : « Il ne faut point ici broyer du noir. — Je ne suis pas triste, répondit celui-ci : je suis seulement grave et sérieux comme celui qui est proche de la mort. » Et il demanda qu'on voulût bien lui donner l'Exhortation au martyr de saint Cyprien.

(1) Relation inédite de l'abbé Cl. Laurent.

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